Mes Everest : l’artiste et son temps, Albert Camus

Créer aujourd’hui, c’est créer dangereusement. Toute publication est un acte et cet acte expose aux passions d’un siècle qui ne pardonne rien. La question n’est donc pas de savoir si cela est ou n’est pas dommageable à l’art. La question, pour tout ceux qui ne peuvent vivre sans l’art et ce qu’il signifie, est seulement de savoir comment, parmi les polices de tant d’idéologies ( que d’églises, quelle solitude ! ) l’étrange liberté de la création reste possible.

Conférence « l’artiste et son temps » Université d’Upsal 14.12.1957

Voilier d’hier…

…C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux qui  virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisés.  Sur le pont, l’homme sans lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire,  pour ne pas parler d’où il vient,  pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres,  lorsqu’ils sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…

Mes Everest poétiques : Mauve…

Maxime Le Forestier chante « mauve » en 1974

La brume a des remords de fleuve
Et d’étang
Les oiseaux nagent dans du mauve
Les mots de ma plume se sauvent
Me laissant
Avec des phrases qui ne parlent
Que de tourments
Vienne le temps des amours neuves
La brume a des remords de fleuve
Et d’étangJe ne suis jamais qu’un enfant
Tu le sais bien, toi que j’attends
Tu le sais puisque tu m’attends
Dans une dominante bleue
Où le mauve fait ce qu’il peut
La page blanche se noircit
Laissant parfois une éclaircie
Une lisière dans la marge
Où passe comme un vent du largeLa brume a des remords de fleuve
Et de pluie
Les chansons naissent dans la frime
Et les dictionnaires de rimes
S’y ennuient
Mes phrases meurent sur tes lèvres
Mais la nuit
Elles renaissent…

Orages de juillet…

…La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis  les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminés l’horizon. Ils  s’étirent,  s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.

Au sol, il y a  ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.

En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.

Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle…

Mes Everest poétiques : le bateau ivre…

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmés lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

…Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

La chaleur a pris ses quartiers…

Martigues : Lavéra …

La chaleur a pris ses quartiers ,

Le bleu du ciel est fatigué.

Il  s’est laissé aller,

Et la lumière a tout écrasé.

Les yeux secs et plissés cherchent la mer,

Elle a déposé sa douceur poétique

Dans une vieille consigne pour touristes formatés.

Les yeux sont humides, ils ont glissé ;

Délaissant les rivages de papier glacés

Pour débarquer sur une côte minérale.

Ici le sang de la terre a la couleur de l’acier.

La mer d’un bleu métallique,  

Laisse couler.

Elle a déposé les larmes,

Sans pleurs ni peur,

Tout doucement,

Elle échoue

Dans le creux trempé de mon regard d’acier.  

Le soir glisse tout doucement…

Le soir glisse tout doucement.

 Il vient de l’ouest chargé de cette douceur qui le font espoir

Le soir avance. Le lac l’attend, repu de cette journée où chaque ride de l’eau est un sourire

Un sourire pour dire à la mer,  si loin, que derrière les yeux qui se posent sur cette surface apaisée

Il y a comme un regard marin, quelques rides en moins.

Le soir descend des montagnes,

On respire dans l’air qui descend les fleurs des sommets

Pas un bruit de moteur, pas un cri mécanique, le silence est simple

Il est venu avec le soir, les yeux se ferment, le souffle est profond

Dans la tête et dans les corps le lac s’est invité

L’oiseau s’est posé, le temps s’est ralenti

Maintenant il faut rentrer, les yeux vont se fermer, tout est apaisé

Mes Everest poétiques : ..ces gens là…

…Et puis
Et puis
Et puis y’a Frida!
Qu’est belle comme un soleil!
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida!

Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas d’fenêtres
Avec presque pas d’murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il f’ra bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Parce que les autres veulent pas
Parce que les autres veulent pasLes autres ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué d’chats
Ou alors y’a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin ils veulent pas
Enfin ils veulent pas

Il est midi sur le plateau…

Il est midi sur le plateau,

Sans un souffle, doucement chaleur s’est installée.

Il est midi sur le plateau,

Le bleu du ciel est en apnée, les couleurs sont fatiguées.

Il est encore tôt,

Le champ de blé ondule,

Longues vagues ocres sur la terre échouées.

Il est midi le soleil est si haut,

Et soudain, la mer est là, accrochée à l’horizon.

Dans l’arrière-pays de ma tête,

Une mouette s’est perdue

Elle cherche un port où se poser.

J’ai les yeux qui se ferment,

C’est le rêve qui prend le large.  

Il est midi sur le plateau,

Ferme les yeux,

C’est l’air de la mer,

Il descend, il est si tôt.

23 juin

Un de mes textes en compétition…

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lusine-a-ferme

J’ai proposé plusieurs textes : nouvelles, micro-nouvelles, poésies au site Short-Edition, en voici un qui vient d’être accepté par le comité des lecteurs et qui participera au grand concours de l’été 2019, au delà de la possibilité de voter… je vous recommande vivement ce site pour le sérieux et la qualité de sa production.

Petite lueur…

Photographie de Alice Nédélec

J’ai dans la mémoire de mes mains un trou d’où jaillit une petite lueur. Lumière des mots oubliés, étouffés par l’ombre grise du dictionnaire de l’utile dont on habille les phrases pour sortir dans la pudeur administrative. Je pose mon œil poétique au-dessus, juste au-dessus et soudain les doigts retrouvent le chemin, on dirait qu’ils dansent sur le papier, ils sont chargés de  beau, ils sont emplis de ces courbes que prennent les mots quand ils sont libérés de leurs prisons académiques ; et ils dansent et ils chantent de la fraîcheur retrouvé.

Qu’ils sont beaux les mots !

Un matin pluie…

C’est un matin pluie

Qui ruisselle de gris.

Avalées par une trop longue nuit,

Les couleurs sont assoupies

C’est un matin pluie,

Sur un lac d’Italie.

Aucune ride, pas un souffle de trop

C’est le vide qui se pose.

Ferme les yeux, il est si tôt 

Pas un bruit mécanique,

C’est un matin qui repose.

Regarde le ciel, lisse et sans rose

Regarde, sur le dos de l’eau comme il se pose.

Tout est si calme, pas une lueur ;

Tout est si beau

Sans ces cent couleurs.  

On est si bien, à attendre le temps sans heurts.

C’est un matin  pluie,

Écoute  ces mots qu’il nous dit.

Ecoute c’est si beau le matin qui s’enfuit.

Mes Everest : « la poésie est une clameur »…

Extrait de la préface à « Poète… vos papiers! », écrite par Ferré en 1956

…La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. Il faut que l’oeil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée: le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture…

Seule la rouille est restée…

Tout doucement, cargo a glissé.

Houle qui roule l’a poussé.

Sur le sable fin, abattu, s’est posé

Grand corps affalé,

Seul et désarmé,

J’ai mal pour l’animal que tous ont oublié.

Seule la rouille est restée.

Patiemment, il attend la marée

Les premières vagues assoiffées lèchent

Une coque vide et fatiguée.

Seule la rouille est restée.

Le vent cruel s’est apaisé,

Il abandonne sur la plage le navire humilié.

Tas de ferraille désemparé,

Que la mer a licencié.

L’équipage est effacé,

Seule la rouille est restée.

Blessure du métal que l’océan a rongé,

Comme une coupure que les vagues ont creusée.

Seule la rouille est restée.

Cadavre de métal sur le sable échoué,

Pour le bateau blessé,

Larmes salées j’ai versées.

Orage…

…La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis  les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminés l’horizon. Ils  s’étirent,  s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.

Au sol, il y a  ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.

En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.

Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle…

« Je vis comme je peux dans ce pays malheureux »

Extrait d’un discours prononcé en janvier 1958

« Dans l’affreuse société où nous vivons, où l’on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coups de slogans et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence, je ne suis pas de ces amants de la justice qui veulent que l’appareil de la chaîne redouble, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice! 

Nous ne sommes pas ici, loin s’en faut dans la poésie. Mais ces paroles de Albert Camus, me guident, et guident ma plume ou plutôt mes doigts sur le clavier. C’est la raison pour laquelle je les intègre dans mes « everest »

Il a senti la mer…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Petit bonheur ferroviaire éphémère…

En arrivant ce matin sur le quai de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans l’air !  La respiration est un vrai bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai  souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire,  sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.

Je souris et – c’est bien cela que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du hasard.

Quand j’arrive sur le quai je me dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup, j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se sentent agressées.

« Bonjour, bonjour, bonjour » ! Je suis comme un rossignol,  je sautille sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois ans attend  au même endroit, qui monte avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare.  Je vais lui parler, tout simplement,  elle va me répondre : je le sens,  je le sais,  je le veux.

Je m’approche d’elle, d’abord un bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je …. »

Et soudain, la terrible voix féminine de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin : encore du retard, une annulation, peut-être ? »  

« Votre attention s’il vous plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire, veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »

J’ai baissé la tête, avalé mon sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre. 

Regarde la mer petite…

Regarde la mer, regarde petite.

Regarde, elle est grise,

Elle est grise des restes de la nuit.

Regarde là sous le vent qui divague,

Elle a l’écume qui enrage.

Regarde la mer et ses cent vagues,

Regarde la mer et sens ses vagues.

Elle a revêtu ses couleurs de femme seule

Et s’étire à s’en faire mal.

Sur le quai il y a un homme qui pleure,

Il écoute le chant des vents

Et entend la plainte qui se répand.

Et le ciel cruel, dégouline d’ oiseaux crieurs.

Il y a un homme seul qui cherche le passage.

Trou de lumière pour un soleil prochain,

Regarde- le, regarde petite.

Il a une larme qui attend la marée,

Un peu de sable dans la bouche,

Et du sel séché au coin du sourire.

Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.

Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon.

C’est comme un trou qu’on devine.

Un trou que la mer rapporte à chaque vague.

Et l’homme dit à la mer qu’il sait

Qu’elle se souviendra,

Et qu’elle reviendra.

Mes « Everest poétiques »…

J’ai décidé  sur ce blog dédié à l’amour des mots et aux émotions qu’ils procurent à être écrits, lus, dits de partager ce que j’appelle mes « Everest poétiques ». Il s’agit parfois d’un simple vers, d’une phrase, d’une expression, et qui ont provoqué une vibration durable et une admiration sans failles…

Pour commencer voici ce premier Everest, deux couplets de cette extraordinaire chanson de Jacques Brel : « j’arrive »

…J’arrive, j’arrive
Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
Encore une fois prendre un amour
Comme on prend le train pour plus être seul
Pour être ailleurs, pour être bien

J’arrive, j’arrive
Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
Encore une fois remplir d’étoiles
Un corps qui tremble et tomber mort
Brûlé d’amour, le cœur en cendres…

Seule et triste…

Elle est figée, blanche et fragile,

Contre le mur de carreaux blancs et sales.

En bas des escaliers poisseux d’une station de métro,

Elle n’attend pas, elle est là.

Triste et digne, son regard bleu est épuisé.

Elle a faim, elle est seule, femme oubliée ;

Raide de honte, elle ne dit rien,

Immobile dans le concert des pressés.

Je ne peux continuer, il faut que je lui offre

Deux mots peut-être, un regard surtout

Tout faire pour l’exister.

Elle est une mère oubliée.

Les talons claquent, tout s’accélère.  

C’est le fracas d’une rame, odeur humide, grincements métalliques,

Une grappe est sortie, une autre s’est engouffrée ;

Et elle,  est restée

Seule et apeurée.

Tout doucement je me suis approchée,

Lui ai pris les deux mains, les ai serrées

Ses yeux se sont baissés,

Elle ne peut me regarder

Elle n’ose  plus exister.

Tout doucement contre moi je l’ai serrée,  

Tout doucement elle a pleuré.  

C’est mon soleil, il est levé…

Allongée sur le dos, feuille blanche repose sur le bureau.

Pas un bruit, pas un pli, il est si tôt.

Quelques miettes de nuit au bord du papier se sont glissées.

Dos brisé, regard embué, des griffes de ses draps il s’est échappé.

Emportant avec lui, petits paquets de mots froissés qu’il a tant aimé rêver.

Sur feuille blanche son regard a posé.

Tremblant et crispé, de ses doigts glacés la surface du papier il a caressé.

Blanche et fragile, feuille lisse, dans sa mémoire de papier a puisé.

Quelques mots elle a retrouvé, une à une, les lettres se sont formées.

Sur feuille blanche un souffle est passé.

Page blanche en est étonnée, et de plaisir a vibré.

Derrière la vitre, la lumière s’est invitée.

Douce et légère, la pièce a inondé.

Elle et lui, feuille blanche, matin gris.

Seuls dans la nuit qui disparaît, lentement l’angoisse est effacée.

Goutte à goutte les mots se sont rencontrés.

Sur feuille blanche ils se sont aimés.

Une à une, les lignes se sont formées.

Sur la rive de papier, les larmes ont échoué.

La blancheur est assoupie. Feuille blanche est agitée.

De rides en rides, vois les mots qui divaguent.

Et dans la ville endormie, à tire d’ailes de papier, un sourire s’est envolé.

C’est mon soleil, il est levé.

3 avril 2019