Où nous retrouvons Jules. Jules qui doute de tout…

Certains veulent en savoir plus, sur Jules, voici un nouvel extrait, d’un Jules torturé par le doute…

Et Jules doute. Il doute de tout, du réel qui l’entoure, des autres qui passent. Et cette question qui lui revient, comme un refrain, cette question que posait son professeur de philosophie au commencement de chaque cours : « et si nous n’étions que le rêve d’un papillon ». Un papillon, comme un songe, furtif, qui passe devant les yeux. Et si c’était vrai, si tout tenait dans le rêve d’un cerveau de la dimension d’une tête d’épingle. Tout lui paraît incongru, posé là sans raisons évidentes, il cherche le vrai, ce dont il ne pourra jamais douter. Il y a le soleil qui se lève, ça fait comme un début à cette histoire, à l’histoire, au rêve…Et toujours le papillon derrière chaque certitude. Jules doute : il n’y rien, rien dont il ne puisse avoir la preuve, rien à qui il puisse dire : « regarde-moi chose, objet, regarde-moi vivant et existe moi… »

La preuve, quelle preuve ont dit les autres ? Les autres : des vivants qu’il rencontre chaque jour, qu’il voit, qu’il retient pour le lendemain, pour toutes les prochaines fois où ils lui diront : « ça va Jules, ça va depuis hier, depuis tout à l’heure, depuis toujours ». Et Jules qui ne les croit pas parce qu’il doute, parce qu’il cherche comment c’est fait le vrai, parce qu’il est persuadé que chaque nuit il y a des mondes qui se fabriquent, d’autres mondes avec d’autres Jules qui cherchent, qui attendent, qui doutent.

Il en est sûr parce qu’il le fait lui-même, chaque nuit. Il sait que ces mondes existent quelque part, ailleurs, entre ses rêves et ceux d’un papillon. Alors il se dit qu’il n’y a pas de raisons de croire l’un plus que l’autre. Quand Jules rêve à cette femme qu’il aime, il dit qu’il rêve mais il sait que cette femme existe, qu’elle est dans un vivant ailleurs, il sait qu’elle n’est pas plus fabriquée que lui. C’est peut-être elle qui rêve, elle qui l’existe, elle est peut-être le papillon qui passe devant les yeux, et qui pose un songe comme une goutte de miel au creux de son histoire.

Mains dans les poches…

Mains dans les poches, mâchoires serrées, épaules rentrées,

Il marchait

Silhouette de l’ombre, parenthèse ouverte,

Il cherchait.

Regard au sol, sourires oubliés,

Il attendait.

Pas un ne l’effleure,

Pas un ne bouge,

Pas un ne l’existe

Dans la rue si droite,

Seul, abandonné

Il invente une courbe.

Autour de lui,

Rares regards qui bougent,

Pas à un mot à lui offrir,

Pas un son pour le relever.

Mains dans les poches, mâchoires serrées, épaules rentrées,

Il marchait.

Silhouette sans ombre, parenthèse fermée

Il glisse sans un bruit,

Où l’on comprend que Jules aimait l’orage…

Aprés Anton, Marc, Marcel, découvrons Jules, personnage clé de mon troisième manuscrit sur lequel je travaille encore… Son titre ? Un orage en février…. Je vous en propose quelques extraits.

Jules aimait l’orage. Quand les premiers éclairs embrasaient le ciel, il sortait et attendait. Les premières gouttes étaient les meilleures. Chaudes, garnies d’odeurs, quand elles le touchaient, il frémissait.

Aux premiers grondements de tonnerre, il frissonnait. Il ne savait plus où donner des sens. Il aurait voulu s’inventer une partie du corps qui puisse voir, sentir, entendre et toucher. Tout en même temps. Il aurait voulu être le prolongement de cette terre qui le soutenait. Et rester nu, sous la pluie battante, sentir l’eau du ciel contre sa peau, en voyage vers le sol.

Mais il ne fallait pas, il y avait les autres. Il y avait la peur. Il y avait ceux de derrière les carreaux. Ils ne supportaient l’eau que lorsqu’elle circule dans des tuyaux, qu’elle se mélange aux savons aux odeurs inventées. Ils l’auraient cru fou, définitivement.

Ce soir Jules se souvient de tous ces soirs d’été. Il se souvient de l’herbe. Il s’y roulait, juste avant la pluie, quand elle attend, quand elle s’apprête à recevoir des armées de gouttes. C’était une herbe coupante, recroquevillée, comme un tapis avant le combat. Il se couchait et fermait les yeux.

Où l’on découvre que Anton entend la mer dans les sapins…

…Un jour, c’était peut-être à la table de la cantine de son lycée Marcel a dit comme ça, sans prévenir, « si plus tard j’ai un fils je voudrais qu’il atteigne l’impossible et qu’il parvienne à l’incroyable » …

Impossible, incroyable, Anton est né avec ces deux mots gravés en lui. Il est né avec…

Pour atteindre l’impossible, Marcel disait qu’il faut commencer à regarder le monde avec les yeux de l’intérieur, ceux qui ne sont pas abîmés, par la morale, la connerie, l’ambition et surtout par le regard des autres. Le regard qui juge. Marcel l’a expliqué à Anton, très jeune : « ne regarde pas comme les autres, n’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin ». « Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues ». « S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, dis-leur que c’est leur imagination qui est en panne, qui est fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on s’est trompé ».

« L’imagination qu’ils te proposent n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Toi tu dois leur dire que les arbres tu les vois bien comme des arbres, pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que toutes les peurs soient identiques. Toi tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends, quand ils bougent dans le vent, tu dois te dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : il font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer, tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste , c’est injuste pour les arbres d’abord, pour la mer surtout ! C’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, et qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue, avec leurs mots à eux, avec des mots fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs… »

« Toi tu dois dire que la mer elle existe, ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois te dire qu’elle est là, par ce vent, comme une mémoire…… »

Dans ma mémoire de papier…

Dans ma mémoire de papier,

Feuille blanche pleure,

Larmes de mots gris.

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil,

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose.

Année 2016

Poèmes de jeunesse : suite.

…Tu te surprends

Pleurant l’attente

Du troubadour jouant le désir

Sans aumône

T’entends déjà le fourmillement d’une foule

Qui arrive par paquets de bottes

Tu te soulignes à grands traits de rencontres

Avec des fossoyeurs d’esprit littéraire

Alors tu crois oublier les bottes

Parce qu’elles sont derrière la porte

De celui qui t’ouvre les yeux

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Sois sur que t’as aimé

Pour que le jour où tu animeras ton absence

Les suicidés de l’ennui

N’oublient pas que tu étais avec eux..

Ou l’on apprend que le père d’Anton, aime aussi les remorqueurs et bien d’autres choses encore…

Son père n’était pas russe, il s’appelait Marcel. Il n’était pas russe et n’était même pas communiste parce qu’à cette époque quand on était communiste, on aimait les russes. Non Marcel aimait les russes parce que c’était un peu bizarre d’aimer les russes, quand on n’était pas communiste et qu’on s’appelait Marcel. Tout était bizarre dans le début de cette histoire, d’Anton. Pour être plus précis ce qui était bizarre, nous dirions même plutôt suspect c’était d’aimer les russes sans être communiste. C’était surtout suspect pour les communistes qui se disaient que si on dit qu’on aime les russes et qu’on n’est pas communiste c’est certainement parce qu’on aime les russes blancs, parce que sinon on ne dit pas les russes mais les soviétiques, et alors c’est sûr qu’on est anticommuniste. Mais Marcel, le père du désormais Anton s’en moquait de ces suspicions, il savait qu’on le considérait comme bizarre, même comme anormal, mais il assumait. Il avait d’autres côtés un peu « à coté de… » notamment en ce qui concerne tous ses centres d’intérêt, certains auraient pu croire qu’il le faisait exprès, pour se donner un genre, comme on dit. Mais lui il savait bien que c’était sincère. Il savait bien que c’était du vrai quand il avait les larmes qui lui montaient aux yeux alors que tous, à la vue de ce qui le bouleversait, détournaient ou feignaient de détourner le regard. Marcel aimait les cargos, on le sait, il aimait aussi les porte-conteneurs (qui ne sont rien d’autres que des cargos un peu particuliers), les remorqueurs bien sûr, il aimait les ours aussi, les haches, les enclumes, le bruit de la pluie sur la tôle, l’arc en ciel que fabrique l’huile dans les flaques d’eau.

Il écrit comme un chien…

Il y a quelques années, un peu après la disparition de notre chien « Patouf » j’ai écrit une nouvelle, un peu originale. J’ai écrit comme un chien…. Une forme d’hommage au personnage attachant, dont vous découvrez le portrait ci-dessous …


La première fois ou je les ai vus, ils étaient trois, je crois, ou plusieurs. Je ne suis pas sensé savoir compter. Je  ne suis pas sensé savoir penser aussi, avec des mots s’entend, avec ces mots, ceux qui s’écrivent, ceux que vous lisez, là justement.

Je suis sensé être bête, être une bête. Vous allez me lire et je sais déjà, ce que vous allez dire, si vous n’êtes pas l’un d’eux. Voilà ce que vous allez dire avec un petit sourire amusé ( un petit sourire carnassier, tiens tiens.. ) : « encore un petit écrivain qui cherche à se rendre intéressant en  usant de vieilles ficelles juste bonnes à endormir les enfants. »

J’imagine déjà les titres : un petit écrivain en mal de succès invente un nouveau style littéraire : l’écriture canine : une écriture naïve, stupide, pataude et surtout vous serez mauvais, méchant.   Comment peut-on oser parler de littérature quand on lit ce texte maladroit, poussif, comme s’il avait été, péniblement écrit, par un petit enfant ? Bien sûr on cherchera l’auteur, puisque je l’aurai signé de mon nom de mon vrai nom : Patouf ! Un livre signé Patouf, mais de qui se moque-t-on ?

Mais non, là je rêve, je fantasme, si on cherche l’auteur c’est qu’on le lira, et si un jour on le lit c’est que j’aurai réussi à l’écrire jusqu’au bout et à faire en sorte que quelqu’un le lise et se pose la question.

Je  sais aussi ce qu’il faut croire,  ce qu’on peut croire, ce qu’il est impossible de croire et ce qu’on aimerait bien croire. Je sais que les hommes croient que l’un d’entre eux, un jour, est né comme cela, sans que sa mère ne sente, un sexe entrer en elle. C’est pour cela qu’on l’appelle la vierge… Je ris, intérieurement, parce que si je ris un peu fort on va croire que j’aboie, et ça ne se fait pas d’aboyer sans raison apparente !

Comment je sais tout cela, comment je le sais ? C’est lui qui me l’a dit, c’est lui, c’est eux. Eux ils n’étaient pas pareils, je pense que si un jour ils découvrent ce que j’ai écrit ils ne seront peut-être même pas étonnés, ils liront, et ils diront : « tiens Patouf, a écrit, il nous a écrit ».  Oh bien sûr il y en d’autres qui leur diront qu’ils sont dingues, qu’ils sont complètement allumés, que ce n’est même pas drôle » ; tant pis je sais qu’ils y croiront, alors je continue, ce n’est pas facile, franchement vous ne pouvez pas savoir, mais je le fais, j’expliquerai plus tard comment je m’y prends.

Bref, voilà ça c’était l’introduction, ou le début, le préambule quoi, histoire d’expliquer que ce texte  est et sera  un peu spécial.  

Du nouveau sur mon blog : faisons connaissance avec Marc, Armand, Fanny…..

Il y a près de 20 ans j’ai écrit un roman : « un voyage contre la vitre ». Yves Berger directeur littéraire des éditions Grasset , m’avait apporté quelques conseils. Ce roman était presque parvenu au bout du long chemin de l’édition. Mais toute la nuance est dans le presque… Je le relis aujourd’hui et j’ai décidé comme pour Anton d’en publier quelques extraits, pour vous permettre de rencontrer quelques personnages : aujourd’hui faisons la connaissance de Marc, qui collectionne les mots…. Tiens, tiens peut-être une nouvelle rubrique à venir

Contre la vitre d’un TGV : photo prise entre Paris et Lyon

Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e‑mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.

Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…

Poèmes de jeunesse : suite…

A grands coups d’épithètes vainqueurs des armateurs du silence

T’as vendu ta folie à un colporteur de passage

Qui soufflait des mensonges

Il ne te reste plus que ta citoyenneté ombilicale

Pour motif de mort

A force de vouloir subsister tu t’es pendu

Avec une corde de similitude

T’as pris au piège de ton histoire un mot de ton invention

Et il est devenu compagnon d’une dernière passion qui te dispersera.

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Tu t’inventes une bouche

Fleur pleine

D’assoiffés aux peurs qui survivent…

Mes Everest : Albert Camus : L’étranger, extrait 3

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.  À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.

Ou l’on apprend que le père d’Anton se prénomme Marcel…

Anton se souvient de ce que son père lui expliquait sur le beau, sur le vrai. Tout petit déjà il l’accompagnait dans ses déambulations incroyables. C’est au cours de ces longues promenades que Marcel a montré à Anton que l’essentiel c’est de ne rien dire, de s’arrêter, d’écouter, de sentir sans penser, sans chercher à expliquer, à faire des liens avec ce qui a déjà été dit ou écrit, pour indiquer ce qu’il est bon, ce qu’il est bien d’aimer, de regarder, de ressentir. Marcel disait que le beau n’appartient à personne, et surtout il n’appartient à personne de désigner ce qui est beau, et que même ce mot il fallait l’éviter, comme beaucoup d’autres d’ailleurs parce que ce sont des mots qui ne se définissent que par rapport à d’autres mots, au regard de leurs contraires qu’on leur oppose. Marcel n’aimait pas affirmer que quelque chose était beau. Il préférait ne rien dire, et si on lui posait la question, il ne répondait pas, c’était inutile, c’était du temps perdu. Il aimait la vie, il aimait les sensations que la vie vous propose tout autour de vous, il n’aimait pas comparer, mesurer. Il disait parfois qu’on ne le lui demandait jamais pourquoi il respirait, donc il ne voyait pas pourquoi on l’interrogerait sur tout autre sujet en lien avec la vie, et tout ce qu’il y a autour. La seule réponse à laquelle il consentait c’était : « j’existe ». C’est tout, et c’est amplement suffisant.

« Flacon, flacon » s’envole, léger…

Ce texte est le premier d’une série à venir. J’aime certains mots plus que d’autres, j’aime les dire, les entendre, les écrire : certains sont ronds en bouche, d’autres longs, comme un grand vin. C’est une collection, elle débute avec  » flacon »….

Fenêtre ouverte sur une nuit d’été,

Le silence est entré.

Sur le lit aux draps tièdes froissés,

Etendu, souffle court,

Dans la réserve de tes mots tu es entré.

Quelques lettres isolées,

Rondes et fragiles, tu as caressées.

Doucement, elles se sont enlacées,

Dans la braise de tes rêves en rime

Des alliages tu as coulé.

Fine mélodie, tes lèvres ont fredonné…

Ecoute,

Les mots s’éveillent et s’étirent.

Ne les épelle pas,

Ils ne le veulent pas.

Entends leurs chants

Prends-les, doucement,

Caresse-les, aime-les.

N’écorche pas leur fine peau.

Ils souffrent.

Ecoute les gémir

De leur solitude alphabétique.

Invite-les,

Là, dans l’arrière-pays de ta tête.  

Ne dis rien,

Ecoute dans le silence de l’été

Les courbes de ces rencontres.

Le flacon oublie la dureté du verre

Il se courbe, s’adoucit

Les lettres ont fondu,

Flacon n’est plus mot,

« Flacon, flacon »

S’envole, léger,

Dans la brume du fleuve assoupi.

Ne touche rien.

Au creux de la marge,

Fine et blanche,

Ta main glisse.

La feuille n’est plus de papier

Elle se consume,

Poème est né.

Les mots sont nouveaux

Ils sourient.

Ils riment, ils vibrent,

Se tiennent par la main.

Ferme les yeux,

Farandoles mauves,

Tu n’écris pas, tu ne lis plus

Tes yeux peu à peu se plissent.

Brûlée, fripée, froissée

S’endort une feuille d’été.

23 juillet 2019

Où l’on comprend pourquoi Anton s’appelle Anton…

Un Antonov An-22 à l’atterrissage, en 2008.

…Anton se prénommait Anton parce que son père aimait la Russie. Anton c’était, d’après son père tout au moins, un prénom russe. Son père aimait la Russie donc, mais il aimait les avions aussi, pas n’importe lesquels, les gros, les très gros, ceux qu’on appelle les avions cargos ! Et le plus gros d’entre eux, enfin c’était son père qui le disait, s’appelait l’ANTONOV 22 et son père qui aimait les russes et qui aimait les avions- plus précisément les avions cargos- aimait par-dessus tout l’ANTONOV 22. Il s’agissait d’un avion-cargo russe ou plutôt soviétique, parce que pendant cette période, on confond un peu tout, et on parle des soviétiques en lieu et place des russes et inversement. Mais ceci est une autre histoire, qu’il nous faudra peut-être raconter d’ailleurs.  Il faudrait ajouter à cela, mais nous n’en finirions plus que par-dessus tout, plus que les russes, plus que les soviétiques plus que les avions, son père aimait les cargos, les vrais, ceux qui vont sur les océans. Et quand son fils est né, son père qui avait l’esprit en escalier a bien sûr pensé d’abord à la mer, puis aux cargos, pour en arriver aux russes et aux avions cargos russe, et finalement donc à l’ANTONOV 22, c’est simple, limpide même…

Mes Everest : « eh basta », Léo Ferré…

Je ne vais tout de même pas te raconter comment et pourquoi j’écris des chansons, non ?
C’est comme ça ! Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil et ça marche. Je suis « dicté ». J’ai un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui tourne et qui n’arrête pas. Alors je copie cette voix qui m’arrive de là-bas, je ne sais, qui m’arrive, en tout cas, et je la reconnais chaque fois. Ça fait comme un déclic et ça se déclenche.
Je suis le porte-parole d’un monde perdu, présent pour moi, d’un monde auquel vous n’avez pas entrée parce que si tu y entres, dans ce monde, tu perds pied et deviens inédit. Ton foie, tes poumons, ton sexe, tout ça est à toi. Ta tête non. Si tu es fou, alors viens dans mes bras. Je t’aime.

On est con, on est con-con, on est content…

Voici une micro-nouvelle écrite, il y a trois ans, je m’étais bien amusé à l’écrire et je m’amuse bien à la relire…

Tout avait débuté en février. Au début, évidemment chacun a pensé qu’il ne s’agissait que d’une manifestation classique : la grogne habituelle dirions-nous. Le mot d’ordre est vague, ou plutôt suffisamment imprécis pour que chacun puisse se sentir concerné. C’est vrai qu’en ce moment tout le monde aime grogner, tout le monde aime se plaindre, tout le monde rêve d’autre chose : « il faudrait, il n’y aurait qu’à, il suffirait… ». Bref le conditionnel est d’usage. Mais, mais personne n’accepte qu’on change, personne ne supporte même l’idée qu’on puisse dire ou même penser qu’il serait nécessaire ou même possible de faire autrement.

Bref la routine.  Presque tous les cortèges ont débuté à la même heure : 10 h 00, c’est une bonne heure pour la balade des insatisfaits du moment. 

C’est d’abord à Aurillac qu’on a compris que quelque chose ne tournait pas rond, les journalistes locaux ont tout de suite remarqué qu’il y avait quelque chose de pas normal, d’inhabituel : certains ont même tweeter. Mais bon les manifestations à Aurillac c’est rarement pris au sérieux. Bref quand on relit ce premier tweet on n’imagine pas encore ce qui va se passer ensuite : …Aurillac, 3000 manifestants en tête de cortège une banderole «  on est content, faut continuer ». Sur place tout au long du parcours  il y a aussi,  comme à chaque manifestation, les badauds : ceux qui observent, qui essaient de compter, et qui eux aussi râlent, contre ceux qui râlent, ceux qui fait qu’au bout du compte tout le monde râle. En fait les jours de manifestation sont des jours de consensus, tout le monde est d’accord sur un point «  ça va pas » ou « ça va plus » ou «  avant ça allait mieux ». Et puis là il y a cette incroyable banderole ! On commence par chercher s’il n’y a pas un jeu de mots, un message subliminal. Mais non c’est bien ce qui est écrit et c’est aussi ce qu’ils disent «  on est con,  on est con, on est concon  on est content ».

Dans la demi-heure qui suit, les cortèges s’ébranlent partout, notamment  dans les plus grandes villes et là, stupeur, c’est comme à Aurillac. Ici à Limoges on dit qu’on est heureux, à Bordeaux on hurle que tout va bien, à Lyon on entend «  merci pour tout », à Marseille on chante « on va y arriver ». Partout en tête de cortège des banderoles souriantes, des slogans de bonheur.

« Ce n’est pas possible ça cache quelque chose » : au ministère de l’intérieur on est très inquiet. Le Ministre exige qu’on rappelle plusieurs compagnies de CRS pour la grande manifestation qui doit démarrer place de la Bastille à 14 h 00 ; l’inquiétude se lit sur tous les visages. Les dépêches tombent les unes après les autres, partout les gens sont contents, heureux, satisfaits.

14 h 00 place de la bastille : les manifestants sont nombreux très nombreux. Les forces de l’ordre sont tendues, inquiètes. On redoute le premier slogan, tout peut déraper en quelques secondes. 14 h 10 les premiers manifestants démarrent, on attend, en entend. « Tout va bien, on vous le dit » « Tout va bien ne changez rien ».

C’en est trop, c’est un piège : le premier ministre donne l’ordre ; il faut charger, ce n’est pas possible. Les sept compagnies de CRS ne laissent pas le temps à la tête de cortège de reprendre son souffle, on frappe, on enfume, on élimine ces imposteurs.

Le lendemain la presse a titré : «  A Paris la manifestation dégénère, des éléments incontrôlés ont infiltré le cortège des râleurs »

Mes poèmes de jeunesse…

Un très long texte écrit entre 1979 et 1980 , je le publierai par petits bouts..

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées,

Avant que ne meurent les discours du hasard,

Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas

Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir.

Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants

Avec un artiste à leur trousse,

Pour que leurs morts s’ajoutent.

Tu insultes la silhouette d’un muscle

D’institutions barbelées

Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis.

T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage.

Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur,

Parce qu’elle les trompe,

De sourires en sourires,

Passés à boucher des trous d’obscurité.

Histoires d’Anton: Anton embarque…

…Anton est en avance. Sur le quai, l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on la croirait couverte d’une bâche graisseuse. Il est seul, sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs. C’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau sur d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, il touchera, il sentira et il sourira. L’homme qui lui a promis d’embarquer, croisé la veille sur le vieux port vient d’arriver. Il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Anton peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille. « C’est un jeune homme de Limoges, il veut naviguer… » Ils se regardent et sourient. On lui explique que c’est l’habitude de ce cargo, prendre un jeune, comme lui, pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucune touche en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi. Anton serre les dents, c’est sa manière à lui de ne pas laisser échapper sa joie…

Mes Everest : « Orly » Jacques Brel

Et puis ils se reprennent
Redeviennent un seul, redeviennent le feu
Et puis se redéchirent
Se tiennent par les yeux
Et puis en reculant
Comme la mer se retire
Ils consomment l’adieu
Ils bavent quelques mots
Agitent une vague main
Et brusquement il fuit, fuit sans se retourner
Et puis il disparaît, bouffé par l’escalierLa vie ne fait pas de cadeau
Et nom de Dieu, c’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud

Front contre la vitre…

Front contre la vitre, regard à grande vitesse

Il pleut, les gouttes glissent sur le verre.

Le paysage hésite à se laisser admirer.

Les couleurs sont  absorbées,

Noyées dans les gris  d’un voyage ordinaire ,

Pas un son, pas un cri d’oiseau.

C’est une traversée d’un désert endormi ,

Front contre la vitre, la buée se forme.

Pas le temps de fabriquer une histoire à rêver ,

La terre est oubliée, la vitesse l’a condamnée.

Paysages sans ambitions qui  aimeraient résister.

Dans mon rêve trop  bref , la vitre devient molle

L’odeur d’herbe mouillée réveille un sourire assoupi.

Et la vie qui entre partout,

Elle chante l’été qui viendra.

Les gris sont surpris,

Front contre la vitre, le voyage est fini

11 juin 2017TGV Paris LYON : 270 km/h

Il y a parfois un oiseau dans ma tête…

Ce texte est en compétition sur le site « short édition » pour le concours « été 2019 » .

Il y a parfois un oiseau dans ma tête,

Un oiseau aux mille couleurs qui étouffent le gris de mes yeux,

Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mémoire.

Au matin levant, il frémit des ailes.

Les perles de rosée glissent sur la plume dorée,

Tout doucement la nuit s’est effacée.

L’oiseau dans ma tête a chanté.

Il est l’heure de réveiller les couleurs.

Au bout de mes yeux la lumière s’est étirée.

Au bord de mes yeux quelques larmes de beauté.

C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas

Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur.

Ce matin j’ai un oiseau dans la tête,

Tout doucement de la plume de mes mains

Des mots se sont envolés.

Rencontre avec le port…

Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…

Kuala Lumpur étouffée…

A chaque pas, une odeur,

Pour chaque regard une couleur,

Les beignets crépitent dans l’huile qui bouillonne.

Sur chaque rive de ce fleuve agité,

On cuit, on crie,

On pousse, on se pousse,

Les fruits aux formes plantureuses

Entourent épices, étoffes, poissons frits.

La chaleur est là.

Elle pèse,  

Lourde et humide.  

Sous les regards englués.

La rue est avalée,

La foule bigarrée l’a digérée

La rue s’est envolée,

Kuala Lumpur étouffée,

Sans un souffle nous a emportés.

Avril 2019

L’orage est passé…

L’orage est passé, l’étau se desserre,

On regarde le noir qui s’enfuie et s’efface.  

Les couleurs respirent, les verts sont en fête.

Le gris s’est étouffé à vouloir les avaler.

La lumière explose.

Sourire d’enfant au milieu d’un bouquet de rides,  

Demain sera sans le vent mauvais

Qui soulève des poussières de laines.

Légères elles se sont envolées, pas une qui ne s’est accrochée

Au fil qu’on dit barbelé.  

Demain soufflera un vent meilleur,  

Empli de cette douce lumière

Qu’on respire à plein regards.

L’orage est passé, les corps se sont approchés. 

Du puits si sombre, jaillit la lueur.

Deux mains se sont liées,  

Demain ce sera l’été.

Mes Everest : « avec la mer du nord »…Jacques Brel

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.

Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions.

Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie. 

Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »

C’est comme un coulis de rire.

Tout doucement le silence s’est posé,

Quelques ombres ont glissé.

Mes yeux soudain ont plissé,

Pas un souffle d’air, pas un battement d’aile,

Dans l’herbe si belle,

Tu t’es couché.

Et la lumière qui tombe t’a effleuré, caresse si belle.

Dans un soir d’été, je t’ai regardée.

Un sourire, un baiser à la sueur sucré,

Tout doucement les mots ont chanté.

C’est comme un coulis de rire

Au bord de tes lèvres.

Une senteur d’herbe coupée.

Tout doucement mes yeux se sont fermés,

Très lentement le vent frais s’est levé.

Barre d’Etel

Barre d’Etel,  août 2016

Fatiguée d’une si longue marée,

Tout doucement la mer s’est assoupie.

Entre les bras de la terre elle s’est endormie.

Lente et longue,

Etirée reposée,

Dans la chair de la côte,

Elle est entrée.

Regarde  les gris qui se rencontrent

Le ciel est bas, il s’approche

Pour les entendre s’aimer.

Entre ciel et mer,

La terre s’est apaisée.

Entre terre et mer,

Le ciel a gonflé ses voiles de brume.

Et dans la lumière qui sombre

Engloutie par cette  fin d’après midi

Sans un bruit, sur la rive ourlée

D’un sable qui crisse

Ecoute leurs pas qui glissent.

Écoute-les, ils se sont aimés.

Mes « Everest » : Sans toi, Paul Eluard…

Le soleil des champs croupit
Le soleil des bois s’endort
Le ciel vivant disparait
Et le soir pèse partout

Les oiseaux n’ont qu’une route
Toute d’immobilité
Entre quelques branches nues
Où vers la fin de la nuit
Viendra la nuit de la fin
L’inhumaine nuit des nuits

Le froid sera froid en terre
Dans la vigne d’en dessous
Une nuit sans insomnie
Sans un souvenir du jour
Une merveille ennemie
Prête à tout et prête à tous
La mort ni simple ni double

Vers la fin de cette nuit
Car nul espoir n’est permis
Car je ne risque plus rien

Il a voulu voir la mer…

Il a voulu voir la mer,

Au fond de ses poches, quelques miettes

Pour des oiseaux qui ne viennent pas.

Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.

Il a voulu voir la mer.

Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.

Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.

Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un  chapeau.

Il est arrivé quand la nuit se retire,

La mer est devant lui, les autres ont menti.

Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,

Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.

Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.

Et il pense à elle, hier elle est partie.

Ses yeux sont usés d’avoir tant  pleuré

Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées

Son costume est usé, les coudes sont râpés

ll  est sur la plage, immobile, pétrifié :

C’est beau la mer

Mes Everest; Albert Camus : l’étranger, extrait 2…

C’est un frôlement qui m’a réveillé. D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est
à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune
chaise grinçât. Je les voyais comme je n’ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et
j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.

Petit matin d’été…

Lever de soleil sur le Pilat : juillet 2018

C’est un tout petit matin ordinaire,

Dans la douce lumière qui s’éveille,

De rimes en rimes le soleil me tire du sommeil.

C’est un tout petit matin d’ici ,

Les premiers rayons au jaune si  pâle

Sur la crête s’étalent.

Plus loin , la nuit qui s’étire  a résisté.

Dans l’ombre fraîche du matin,

La pénombre s’est noyée.

Pas un bruit, pas un souffle ,

La chaleur a tout figé.

C’est un petit matin d’été ,

Timidement aux portes de la beauté, il a frappé.

C’est un matin d’été,

Sans parler je l’ai regardé,

Dans un sourire je l’ai aimé.

Nouvelle rubrique : mes poèmes de jeunesse…

J’ai décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de très vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans. Au milieu des maladresses et des envolées lyriques on retrouve le style…

Ecoute,

Ca craque petite

Ecoute,

Ca bouge.

Arrête de rire petite

Ecoute.

Tout tremble,

Tout se désespère.

Vent de panique,

Regarde petite,

Regarde !

Année 1977…

Mes Everest poétiques…

« Hier au soir », Victor Hugo…

Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, 
Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ; 
La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse. 
Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ; 
Les astres rayonnaient, moins que votre regard. 

Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle 
Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux. 
Voyant la nuit si pure et vous voyant si belle, 
J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle ! 
Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous ! 

Front contre la vitre…

TGV Paris-Lyon 11 juin 2018

Front contre la vitre, regard à grande vitesse

Il pleut, les gouttes glissent sur le verre.

Le paysage hésite à se laisser admirer.

Les couleurs sont  absorbées,

Noyées dans les gris  d’un voyage ordinaire.

Pas un son, pas un cri d’oiseau,

C’est une traversée d’un désert assoupi.

Front contre la vitre, la buée se forme.

Pas le temps de fabriquer une histoire à rêver,

La terre est oubliée, la vitesse l’a condamnée;

Paysages sans ambitions qui  aimeraient résister ,

Dans mon rêve trop  bref la vitre devient molle.

L’odeur d’herbe mouillée réveille un sourire assoupi.

Et la vie qui entre partout,

Elle chante l’été qui viendra.

Les gris sont surpris,

Front contre la vitre, le voyage est fini .

Mes « Everest » : lettre aux instituteurs, Jean Jaurés…

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie.

Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette oeuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

La moitié et son double…

Amis blogueurs je me permets de republier cet article ce soir. En effet je ne m’attendais pas à recueillir tant de voix sur le site Short-Edition où ma nouvelle est en compétition. Elle est désormais classée 39 ème et je vous invite à vous rendre sur le site et à voter. Si le coeur vous en dit bien sûr !

Les mots d'Eric

Sur le site short édition une nouvelle que j’ai écrite il y a dix ans pour mon fils, en compétition pour le concours de nouvelles été 2019

Voir l’article original

Onfkkk….

Il neigeait fort depuis plusieurs heures. Le silence prenait de plus en plus de place, tout était étouffé, amorti, pas le moindre craquement. C’était l’empire du coton. Il n’était pas sorti, préférant la chaleur de la cheminée, à l’avance épuisé à l’idée d’enfiler chaussettes, bottes, pulls et manteau. Bref il hibernait. Parfois il tirait un peu le rideau, pour constater l’avancée du blanc. C’est tout. Tout était simple.

Soudain un long craquement, comme un journal qu’on déchire. Il regarde le feu, ce n’est pas d’ici que cela vient. Cela craque de plus en plus, cela crépite même. Il y a peut-être des branches qui ployant sous le poids de cette neige lourde n’ont pas résisté. Non ce qui est curieux c’est que cela craque tout doucement, puis cela s’accélère. En fait ça grince, comme quand on est sur un port et que le vent s’engouffre dans les mâts. Comme quand on est en mer…..

Il reste là, devant les braises, toujours intrigué par les ces sons qui tanguent et qui roulent. Il faudrait qu’il aille voir. Il pense à la mer et sourit. Il sourit pour se moquer de lui-même : être capable d’entendre la mer, même ici montagne… Certes ce n’est pas très haut, mais c’est la montagne quand même. Il va sortir. Pour voir, pour entendre.

Il met beaucoup de temps à s’habiller, il n’est pas pressé de se confronter à ce qui ressemble de plus en plus à une tempête de neige. Il n’a pas peur. Pourquoi aurait-il peur ?

Il est à l’extérieur, il fait le tour de la maison, pas très rapidement, il s’enfonce, le son des bottes quand il lève la jambe et qu’elles s’extirpent de la couche de neige fraîche est magnifique, c’est un son épais, un son qu’on pourrait écrire. Tiens s’il devait l’écrire il écrirait « onfk ». Oui c’est bien ça «  Onfkkkkk ».

Il a fait le tour. Derrière chez lui, c’est une forêt avec de grands sapins. Une fois on lui a dit ou il a lu quelque part que ces sapins ont le tronc si droit qu’autrefois on venait les couper pour en faire des mâts. Des mâts pour les bateaux de la marine royale…

La mer, toujours la mer… Il faudrait qu’il arrête de la voir partout. Il est devant la forêt. Les mâts sont dressés. Ils sont noirs dans le soir qui tombe. Les branches si blanches font de belles voiles. Quand ils ferment les yeux, il sent les embruns qui lui fouettent le visage. Il est bien, c’est salé.

« Onfkkkk », une mouette s’est envolée quand il s’est avancé. Elle  a ri de tout ce blanc, il l’a regardé planer. Il est bien, il est rentré.

Homme d’en haut…

Homme d’en haut qui invente la mer,

Homme d’en haut, dans les yeux, le bleu c’est beau.

L’homme d’en haut aime la mer à mi mots.

Dans l’écume de ses rêves, des mots salés

L’homme d’en haut plisse les paupières,

Et des vagues à l’âme creuse les joues de l’homme d’en haut.

Sillons creusés par les larmes,

Creusent la vallée de ce visage lame.

Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse l’intérieur,

Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’en haut, amarrée au port du bas.

Avec un ciel si bleu que larmes d’en haut roulent,

Perles qui brillent,  

Jusqu’aux vagues d’en bas.

Mes Everest : l’étranger de Camus, extrait 1…

…Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman…

Le matin s’est levé…

Sur l’eau, quelques rides de lumières,

Le matin léger s’étire sur le fleuve.

Au loin la rumeur de la ville,

Comme un bruit qui s’éveille.

On s’étire, le silence se respire.

Il fait frais, on sourit.

Le jour se lève.

C’est beau,

La nuit s’est retirée,

Discrètement, le port l’a avalée.

Le soleil est là, on le sent.

On l’entend.

Chaque couleur s’est préparée,

Dans le matin léger,

Ses ailes lissées le fleuve a déployé.