On est con, on est con-con, on est content…

Voici une micro-nouvelle écrite, il y a trois ans, je m’étais bien amusé à l’écrire et je m’amuse bien à la relire…

Tout avait débuté en février. Au début, évidemment chacun a pensé qu’il ne s’agissait que d’une manifestation classique : la grogne habituelle dirions-nous. Le mot d’ordre est vague, ou plutôt suffisamment imprécis pour que chacun puisse se sentir concerné. C’est vrai qu’en ce moment tout le monde aime grogner, tout le monde aime se plaindre, tout le monde rêve d’autre chose : « il faudrait, il n’y aurait qu’à, il suffirait… ». Bref le conditionnel est d’usage. Mais, mais personne n’accepte qu’on change, personne ne supporte même l’idée qu’on puisse dire ou même penser qu’il serait nécessaire ou même possible de faire autrement.

Bref la routine.  Presque tous les cortèges ont débuté à la même heure : 10 h 00, c’est une bonne heure pour la balade des insatisfaits du moment. 

C’est d’abord à Aurillac qu’on a compris que quelque chose ne tournait pas rond, les journalistes locaux ont tout de suite remarqué qu’il y avait quelque chose de pas normal, d’inhabituel : certains ont même tweeter. Mais bon les manifestations à Aurillac c’est rarement pris au sérieux. Bref quand on relit ce premier tweet on n’imagine pas encore ce qui va se passer ensuite : …Aurillac, 3000 manifestants en tête de cortège une banderole «  on est content, faut continuer ». Sur place tout au long du parcours  il y a aussi,  comme à chaque manifestation, les badauds : ceux qui observent, qui essaient de compter, et qui eux aussi râlent, contre ceux qui râlent, ceux qui fait qu’au bout du compte tout le monde râle. En fait les jours de manifestation sont des jours de consensus, tout le monde est d’accord sur un point «  ça va pas » ou « ça va plus » ou «  avant ça allait mieux ». Et puis là il y a cette incroyable banderole ! On commence par chercher s’il n’y a pas un jeu de mots, un message subliminal. Mais non c’est bien ce qui est écrit et c’est aussi ce qu’ils disent «  on est con,  on est con, on est concon  on est content ».

Dans la demi-heure qui suit, les cortèges s’ébranlent partout, notamment  dans les plus grandes villes et là, stupeur, c’est comme à Aurillac. Ici à Limoges on dit qu’on est heureux, à Bordeaux on hurle que tout va bien, à Lyon on entend «  merci pour tout », à Marseille on chante « on va y arriver ». Partout en tête de cortège des banderoles souriantes, des slogans de bonheur.

« Ce n’est pas possible ça cache quelque chose » : au ministère de l’intérieur on est très inquiet. Le Ministre exige qu’on rappelle plusieurs compagnies de CRS pour la grande manifestation qui doit démarrer place de la Bastille à 14 h 00 ; l’inquiétude se lit sur tous les visages. Les dépêches tombent les unes après les autres, partout les gens sont contents, heureux, satisfaits.

14 h 00 place de la bastille : les manifestants sont nombreux très nombreux. Les forces de l’ordre sont tendues, inquiètes. On redoute le premier slogan, tout peut déraper en quelques secondes. 14 h 10 les premiers manifestants démarrent, on attend, en entend. « Tout va bien, on vous le dit » « Tout va bien ne changez rien ».

C’en est trop, c’est un piège : le premier ministre donne l’ordre ; il faut charger, ce n’est pas possible. Les sept compagnies de CRS ne laissent pas le temps à la tête de cortège de reprendre son souffle, on frappe, on enfume, on élimine ces imposteurs.

Le lendemain la presse a titré : «  A Paris la manifestation dégénère, des éléments incontrôlés ont infiltré le cortège des râleurs »

2 commentaires sur “On est con, on est con-con, on est content…

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