Tribunal académique…

La brume…

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier.  Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.

Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.

Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »

Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…

« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »

Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.

« Brume cessez de vous répandre et restez concentrée sur ce que j’ai à vous dire ! »

« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet, si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.

Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reproché.

« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »

« Le 13 juin, vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »

« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières, cette douce brume d’été nous a remplis de joie, et même d’allégresse »

« A plusieurs reprises, à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.

En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.   

Mes Everest : Georges Perec. Espèces d’espaces

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources.
[…] De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être une évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.
Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».
L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Poèmes de jeunesse : « manifeste anti-poéteux »

J’ai longtemps hésité avant de publier ce texte, retrouvé dans mes poèmes de jeunesse, c’est l’un des plus vieux encore en vie. Et puis finalement depuis que j’assiste aux séances du tribunal académique, je me dis qu’il peut passer….

Qu’un jour l’automne

Saison des romantiques de musée

Se déclare aussi puant que le printemps

Qu’un jour les violons

Qui hurlent de chagrin

Se foutent de notre gueule

Qu’un jour au moins

La rose dise qu’elle en marre

D’être cueillie pour la fille qu’on espère,

Qu’un jour la nuit

Rote à la gueule des esprits crotteux

Qu’un jour la colombe

Pisse contre les barreaux du prisonnier

Qu’un jour les mots arrêtent de s’épouser

Sans leurs consentements

Q’un jour on cesse de tricher

Qu’un jour on oublie la morale des vers

Qu’un jour on oublie Victor, Charles, Paul

Et les autres

Q’un jour on se regarde

Q’un jour on se le dise

Ou qu’on l’écrive

Alors on sera poète

Février 1979

L’homme est heureux…

L’homme est heureux,

Il le dit, il le rit.

Autour de lui,

Pas un œil qui ne luit.

L’homme est heureux

Son cœur bat pour deux

« Je vais marcher,

Il le faut, c’est si beau. »

« Je vais marcher,  

Et lèverais les yeux. »

L’homme inspire,

L’air est si frais,

L’homme s’emplit de vrai…

Il faut attendre lui dit-on

L’heure n’est pas aux rêves creux ;

Il faut entendre le souffle fatigué

D’un bleu délavé, lessivé

Par la basse marée.

L’homme n’écoute pas,

L’homme est heureux.

27 décembre

Mes Everest : « la quête » Jacques Brel…

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

Tribunal académique…

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…

Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.

Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.

« Gris levez-vous ! »

« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »

Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.

Le juge poursuit.

« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau !  ».

Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.

« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction, et ce à plusieurs reprises, dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas, au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on cherche à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »

« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »

« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »  

La fin de la récréation : nouvelle inédite suite et fin !

Finalement, ce ne sera qu’en trois parties… Je me suis levé très tôt ce matin et j’en ai profité pour terminer de mettre au propre le manuscrit

Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?

  • Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…

Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.

  • Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
  • On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
  • Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
  • Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.

Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.

  • Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
  • Et maman elle a une photo du chat…

C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.

Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.

  • Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?

Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.

  • C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
  • Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
  • Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
  • Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
  • Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
  • Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
  • Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
  • Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
  • Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
  • Et ce matin que s’est-il passé ?
  • Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
  • Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
  • Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.

En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…

Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.

Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».  

Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.

Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».