Quelques mardis en novembre : suite…

Héléna ne peut être belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pénètrent dans sa bulle brune.  Ma jalousie est sans faille, elle est un modèle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plénitude, elle règne sans partage et ne me permet aucun écart. Je ne puis supporter l’idée que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure à être regardée et entendue. Je ne puis supporter l’idée qu’elle puisse rire, de peur que ses éclats de joie puissent éclabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains témoins de son spectacle dont je veux rester l’abonné permanent. 

Je la vois, dansante, comme lors de nos premières rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prête à m’abandonner, à franchir la dernière marche de cette folie qui nous réunissait, qui nous réussissait. Je la sens prête à oublier l’éclat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient à chaque baiser. Je la sens prête à oublier tout ce que nous nous sommes dit et à éliminer tout ce que nous avions encore à nous avouer. Le trajet n’est pas très long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composés à partir de gros caractères de haine et de désespoir. L’arrêt est comme un entracte, comme la lumière que l’on relâche après une longue projection.

J’ai continué à supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’éternise. Le vendredi suivant est enfin arrivé. Héléna doit être là à vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement même. A moi tout seul, je suis le condensé de tout ce qu’il faudrait savoir à propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe à tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentré au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaître. Je sais de quelle façon elle descendra. J’ai déjà rempli l’espace grisâtre du quai, de l’espoir de sa présence à venir. Lorsque le train est annoncé et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.

Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble être surligné de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relève. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodétruit, s’extermine à la vue de ce printemps importé par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une éternité, et déjà je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde.  Elle me serre, elle m’étouffe et moi je la reconstitue, pièces après pièces. Elle s’excuse. Elle n’a pas écrit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiéter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est là et que nous avons du retard à rattraper.                   

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.