Retrouvons Lisa…

Pour son anniversaire Lisa est seule. Elle se souvient : sa mère pose le gâteau sur la table. Ce n’est presque plus un gâteau, c’est une œuvre architecturale, un monument, une cathédrale. Rose a passé la matinée à le confectionner avec amour. Rose en a à revendre de l’amour. De l’amour pour sa Lisa, de l’amour qui déborde tant qu’elle lui en tartine des tonnes tous les jours. Elle n’attend rien d’autre en retour : un sourire, un seul, le sourire de celle qui se délecte d’avoir plongé les doigts dans la crème chantilly. Lisa n’en peut plus de ces étalages, de ces gentillesses à répétition comme si sa mère avait besoin de l’éternité pour se faire pardonner une faute de jeunesse. Lisa aurait voulu autre chose. Même aujourd’hui, son anniversaire elle l’aurait aimé sans ce stupide gâteau juste bon à faire s’extasier une première communiante. Et Rose qui voudrait tant qu’elles soient heureux ensembles. Elle le voudrait tant qu’elle s’est défoulée sur le chocolat. Le gâteau en est crépi de plusieurs couches et Lisa n’aime pas le chocolat. Elle ne l’aime plus. Lisa n’aime rien de ce que les autres s’entêtent à considérer comme des signes évidents de bonheur. Elle n’aime pas les fêtes non plus, surtout les fêtes qui sont pour elle. Elle est triste, désespérée quand les autres chantent leur bonheur construit. Elle est triste, d’une tristesse si profonde qu’elle s’exprime sans la moindre larme, c’est une tristesse sèche. Alors Rose pleure pour elle. Rose pleure pour deux.

Lisa est partie. Elle est partie sans terminer le gâteau. Le sac était prêt, Rose ne l’a pas retenue. Personne ne retient Lisa. Elle dit qu’elle écrira, elle sera plus heureuse ainsi.

Aujourd’hui Lisa a peur. L’orage lui fait comme un vide à l’intérieur. Un vide avec un cri qui l’habite, cri qui vient de loin, qui vient du passé. Lisa depuis qu’elle a quitté sa ville, elle se ride de l’en dedans, elle ne se contrôle plus. Son corps ne réagit qu’aux seules secousses d’une nature qui s’affole. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a peur de ces déchaînements de vent, de pluie, de tonnerre.

Sa mère lui a expliqué. Sa mère ! Une ressemblance qu’on recherche derrière un sourire et puis le vide, le rien, le « j’en veux plus de cette mère chagrin, de cette mère désespoir ». Lisa a douté très jeune, elle a douté de la noirceur de ses cheveux et de sa peau si mate. Quelque chose ne va pas avec la pâleur de sa mère et la blondeur de celui qu’on lui a raconté comme son père. C’est un accident, un effet du hasard.  C’est si compliqué la génétique. Mais Lisa s’en moque des chromosomes, elle doute. Elle doute de tout depuis toujours. Et puis il y a ces rêves qui lui fabriquent d’autres histoires, les rêves d’une nuit si longue, d’une autre nuit et maman qui ne vient pas. Maman, un corps qui dort à quelques mètres de l’orage qui lui emplit la tête. Un souvenir, une incrustation quand les nuits se font plus chaudes, plus lourdes, quand l’angoisse est en suspension, dans l’air, quand on l’inspire à pleins poumons, qu’on s’en intoxique. Lisa a peur de ces nuits là. Petite,  elle a peur, et elle appelle ; elle appelle maman et celle qui vient ne ressemble pas à une maman, c’est une femme qui aime et elle en pleure. C’est Rose, une maman enfant, si jeune pour souffrir, pour s’inquiéter. Elle le sait Lisa, elle le sent quand elle serre dans ses bras, elle sent le contact qui réchauffe, elle sent les larmes qu’on retient. Elle sent cet étau de l’intérieur qui presse fort, à en tirer des larmes de sel qui coulent sur les mâchoires serrées.

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