Jules, encore….

Quand il était enfant elle ne le laissait que rarement en paix. Il ne se plaignait plus, personne ne comprenait, on disait qu’il était triste, qu’il n’allait pas bien, et souvent on disait, le pauvre, le pauvre dans un soupir.

Jules s’en souvient de ces soupirs, et des mains un peu moites qui s’attardent sur la tête : le pauvre, soupir, et c’est fini, sa douleur, le mystère de son regard de l’intérieur ont calmé la souffrance des autres. Il le sait, Jules qu’ils se sentent mieux à ne pas vouloir le comprendre.

Tous les docteurs l’avaient examiné ne trouvaient rien à dire. Ils l’interrogeaient : « et depuis quand tu as mal, depuis quand, depuis. Il ne savait pas, depuis quand, il ne voulait pas savoir, et puis il disait que c’était tout le temps comme ça et que ce n’était pas vraiment que cela lui faisait mal, en fait il ne savait pas ce que c’était la douleur, on lui disait, pourquoi tu fais cette tête : « tu as mal à la tête ? » Alors il s’était dit que c’était cela avoir mal à la tête.   Il essayait d’expliquer. Les sensations étaient si bizarres, si anormales qu’il ne parvenait pas à trouver de mots suffisamment précis pour décrire ce qu’il éprouvait. Il avait parfois la sensation de rétrécir, ou de se séparer en plusieurs, de sortir de lui-même. Un de ces médecins avait souri à l’évocation de ce symptôme. Il avait essayé de lui expliquer que c’était désagréable, comme s’il était le témoin d’une autre histoire. Il se voyait, il s’observait, s’étonnant même de ne pas se reconnaître. Il avait parlé de l’orage aussi, de toutes ces histoires qui lui entrent dans la tête à ce moment-là.

Les crises s’étaient peu à peu espacées. Il avait cru que tout irait mieux, qu’il avait enfin trouvé la sérénité. Puis sa femme avait eu une liaison. Sa femme il s’en souvient, maintenant, elle est belle, elle était, il sait plus, c’est peut-être elle, il sait plus, ce n’est pas important.  Elle le trompait depuis le début. Elle le trompait avec un de ses anciens amants. Elle le trompait avec une telle régularité, avec une telle application qu’il avait le sentiment d’être devenu l’amant. Il doutait.

Les maux de têtes étaient revenus à ce moment-là. Il avait découvert cette liaison par hasard et aujourd’hui il ne saurait dire comment. Il n’avait rien dit, il ne voulait pas l’entendre avouer ce qu’il savait déjà. Il ne voulait pas l’entendre nier, lui expliquer qu’il avait fabriqué toute cette histoire, comme toutes les autres. Comme celles qu’il fabriquait quand il était petit, quand il pleuvait. A cette époque c’était son père qui ne supportait plus ses délires. Il lui disait de se réveiller et de cesser ses sornettes. Mais lui il savait bien qu’il ne rêvait pas. Il savait bien que c’était les autres qui bougeaient le décor pour le tromper. Alors il se taisait de plus en plus et il laissait faire le miroir dans sa tête. Il n’avait rien dit, il était parti, il ne sait pas depuis quand, depuis encore, depuis ce mot qui l’accuse et il cherche : il était parti, ce matin, hier, il y a plus, autrefois, c’est difficile, il pleurait, il le sait, il a encore le goût des larmes. Il ne les regarde plus, il est retourné vers la porte, elle est ouverte.

Il est là sur la terrasse, la porte derrière lui. Elle le regarde s’éloigner. Il sait qu’il l’a aimée, elle ou une autre, peu importe, il a aimé. Il a aimé, il l’a aimée, une seule petite lettre entre les deux, c’est si proche. Elle ouvre de grands yeux. Elle a peur. Il le sait, il sent qu’elle a peur maintenant. Il sait reconnaître quand une femme a peur, ça fait comme un trou dans l’air. Elle ne plaisante pas, les enfants non plus, ni le plus grand qui la tient par la taille en serrant les mâchoires. Il se retourne encore, veut lui montrer la clé, lui dire encore une fois que ce n’est pas grave, qu’ils ne mangeront pas de pain ce soir. Mais il y a les autres, il ne les connaît pas, ils se sont ajoutés à l’histoire, ils ne les avaient pas prévus. Il a si mal à la tête. Il ne les connaît pas et le plus grand semble impatient de le voir s’éloigner.

Alors il s’est dit une nouvelle fois qu’il s’est peut-être trompé. Vraiment. A cause de sa tête. Il a si mal.

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