Retrouvons Jules et Lisa, dans un café…

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Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.

Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.

Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.

Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.

Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.

Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…

Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.

Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.

Mes Everest : Julien Green, extrait de Léviathan…

La lune prodiguait une lumière crue et puissante… Au milieu du chantier se dressaient trois tas de charbon, de taille égale, séparés les uns des autres, malgré les éboulements qui brisaient la pointe de leurs sommets et tentaient de rapprocher leurs bases en les élargissant. Tous trois renvoyaient avec force la lumière qui les inondait ; une muraille de plâtre n ‘eût pas paru plus blanche que le versant qu’ils exposaient à la lune, mais alors que le plâtre est terne, les facettes diamantées du minerai brillaient comme une eau qui s’agite et chatoie. Cette espèce de ruissellement immobile donnait aux masses de houille et d’anthracite un caractère étrange ; elles semblaient palpiter ainsi que des êtres à qui l’astre magique accordait pour quelques heures une vie mystérieuse et terrifiante. L’une d’elles portait au flanc une longue déchirure horizontale qui formait un sillon où la lumière ne parvenait pas, et cette ligne noire faisait songer à un rire silencieux dans une face de métal. Derrière elles, leurs ombres se rejoignaient presque, creusant des abîmes triangulaires d’où elles paraissaient être montées jusqu’à la surface du sol comme d’un enfer. La manière fortuite dont elles étaient posées, telles trois personnes qui s’assemblent pour délibérer, les revêtait d’une grandeur sinistre. A les regarder longtemps, dans le silence de minuit, sous un ciel noir au fond duquel la lune semblait fixée pour toujours, elles devenaient aussi effroyables que des dieux spectateurs d’une tragédie où le sort même de la création se jouerait.

Souviens toi, nous étions vivants…

Tu t’es pris les pieds dans le lourd tapis de la nuit,

Assis au bord de ton lit

Entre tes mains, ta tête tu as pris.

Souviens-toi, nous étions vivants,

Tu riais, je parlais, insouciant.  

Sur nos lèvres séchées par le vent,

Dansaient les mots taquins,

Sautillaient les mots malins,

Coulaient les mots chagrins.

Dans un coin reculé,

De notre hier oublié,

Je t’entends, je te vois, tu es resté.

26 mars  

Retrouvons Maurice qui voulait voir la mer…

Il y a bien longtemps que nous n’avons pas retrouvé Maurice, cet incroyable Maurice, qui rêve de la mer…

La mer Maurice, il l’a d’abord inventé, il l’a d’abord importé là en plein Limoges, c’est la sienne, elle est en lui et tous les soirs elle l’appelle.

Un matin Maurice a décidé de prendre le train pour aller voir la mer. Comme tous les jours il s’est levé le dernier, ses deux jeunes  sœurs sont encore  autour de la  table, cheveux tristes derrière les bols ébréchés. Sa mère est là aussi, debout devant l’évier. Sa mère, maman comme il dit encore parfois, toujours de dos, elle parle peu, mais on sait toujours ce qu’elle va dire, alors elle ne le dit plus, elle se contente de hochements de têtes, de soupirs et haussements d’épaules. Ailleurs, quand elle abandonne son évier elle devient Jeannine et elle bavarde dans la rue avec les autres, les copines du marché, ou celles du coiffeur.

Maman s’est retournée et lui a apporté son bol, elle lui apporte toujours son bol parce qu’il est son fils, son grand fils. Ce matin elle voit bien qu’il va parler, la cuillère ne tourne pas pareille dans le bol contre la porcelaine, cela va trop vite. Maurice souffle sur le bol, il souffle toujours sur son café au lait, c’est son merci à lui, il souffle et il dit à Jeannine qu’il va prendre le train dans une heure, le train pour la Rochelle. Sa mère n’a pas bougé de l’évier, elle n’a pas haussé les épaules, Maurice sait ce que ça veut dire, elle sait. Elle ne dit rien mais il répond qu’il sera rentré Dimanche, il dormira dans une auberge de jeunesse. Il avale plusieurs goulées du café déjà tiède, ses sœurs ont levé les yeux sur lui. Il sourit. Jeannine s’est approché de lui : « je le savais que tu voudrais y aller ». Il a encore souri puis il s’est levé et s’est étiré. La Rochelle, son père lui en avait parlé, mais il voulait voir, il voulait sentir, il voulait comprendre : la mer dans la ville.