Du nouveau sur mon blog : faisons connaissance avec Marc, Armand, Fanny…..

Il y a près de 20 ans j’ai écrit un roman : « un voyage contre la vitre ». Yves Berger directeur littéraire des éditions Grasset , m’avait apporté quelques conseils. Ce roman était presque parvenu au bout du long chemin de l’édition. Mais toute la nuance est dans le presque… Je le relis aujourd’hui et j’ai décidé comme pour Anton d’en publier quelques extraits, pour vous permettre de rencontrer quelques personnages : aujourd’hui faisons la connaissance de Marc, qui collectionne les mots…. Tiens, tiens peut-être une nouvelle rubrique à venir

Contre la vitre d’un TGV : photo prise entre Paris et Lyon

Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e‑mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.

Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…

« Flacon, flacon » s’envole, léger…

Ce texte est le premier d’une série à venir. J’aime certains mots plus que d’autres, j’aime les dire, les entendre, les écrire : certains sont ronds en bouche, d’autres longs, comme un grand vin. C’est une collection, elle débute avec  » flacon »….

Fenêtre ouverte sur une nuit d’été,

Le silence est entré.

Sur le lit aux draps tièdes froissés,

Etendu, souffle court,

Dans la réserve de tes mots tu es entré.

Quelques lettres isolées,

Rondes et fragiles, tu as caressées.

Doucement, elles se sont enlacées,

Dans la braise de tes rêves en rime

Des alliages tu as coulé.

Fine mélodie, tes lèvres ont fredonné…

Ecoute,

Les mots s’éveillent et s’étirent.

Ne les épelle pas,

Ils ne le veulent pas.

Entends leurs chants

Prends-les, doucement,

Caresse-les, aime-les.

N’écorche pas leur fine peau.

Ils souffrent.

Ecoute les gémir

De leur solitude alphabétique.

Invite-les,

Là, dans l’arrière-pays de ta tête.  

Ne dis rien,

Ecoute dans le silence de l’été

Les courbes de ces rencontres.

Le flacon oublie la dureté du verre

Il se courbe, s’adoucit

Les lettres ont fondu,

Flacon n’est plus mot,

« Flacon, flacon »

S’envole, léger,

Dans la brume du fleuve assoupi.

Ne touche rien.

Au creux de la marge,

Fine et blanche,

Ta main glisse.

La feuille n’est plus de papier

Elle se consume,

Poème est né.

Les mots sont nouveaux

Ils sourient.

Ils riment, ils vibrent,

Se tiennent par la main.

Ferme les yeux,

Farandoles mauves,

Tu n’écris pas, tu ne lis plus

Tes yeux peu à peu se plissent.

Brûlée, fripée, froissée

S’endort une feuille d’été.

23 juillet 2019