L’installation, 2

En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu.
On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.

  • Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse !
    Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
  • Je vous invite, ça me fait plaisir !
    Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire.
    Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
  • Je suis thanatopracteur !
    Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin.
    L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
  • Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard !
    Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations.
    Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
  • Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ?
    Et Lucie qui sourit.

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