« Je vis comme je peux dans ce pays malheureux »

Un texte qui ne me quitte jamais, que je publie, republie, et en ce moment je pourrais le faire tous les jours…

Les mots d'Eric

Extrait d’un discours prononcé en janvier 1958

« Dans l’affreuse société où nous vivons, où l’on se fait un point d’honneur dela déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coups deslogans et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence,je ne suis pas de ces amants de la justice qui veulent que l’appareil de lachaîne redouble, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sertla justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice!

Nous ne sommes pas ici, loin s’en faut dans la poésie. Mais ces paroles de Albert Camus, me guident, et guident ma plume ou plutôt mes doigts sur le clavier. C’est la raison pour laquelle je les intègre dans mes « everest »

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Quelques mardis en novembre, suite…

Des semaines se sont empilées tout autour de moi. A chacune d’elles passée, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptôme de vie. Je me contente de subir les enchaînements biologiques d’une existence en sursis permanent.

       J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai réussi à parler, ou tout au moins à laisser échapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. Après un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvés dans l’intimité d’une pièce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous séparait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espèce de silothèque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prémédités.         

        Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus à remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermé les bras sur cette bouée qu’elle essayait de me lancer. Son corps était magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particulière que nuls artifices industriels ne seraient parvenus à lui offrir. J’éprouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils étaient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir à lire, mais qu’on est satisfait de laisser.

       C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est éveillé, quand nous nous sommes nettoyés de tous les fantômes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthèses de mon angoisse, avait dans sa silhouette générale, dans le demi-sourire béat qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsédait. La chambre était maintenant lumineuse et tout ce qui n’était dans la nuit que soupçons devenait désormais emblème de façade. Chaque décoration était le résultat d’une longue et mûre réflexion à propos de l’inutilité de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la répétition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraîne au- delà du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vêtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’étreignais cette nuit avait entamé une série de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient étaient toujours aussi agréables, mais elles appartenaient déjà à une autre histoire. Quand elle m’a demandé si on se reverrait, je me suis contenté de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.

       Quand je suis sorti, j’étais presque apaisé. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisé. Simplement. J’étais arrivé à ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’étaient transformés en une espèce de béatitude moyenne.

       Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour était venu, le seul jour, le dernier jour.

Quelques mardis en novembre, suite…

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Depuis quelques jours, tout s’accélère. Je sens bien que la mort est entrée en moi par une porte dérobée que j’ai toujours eu l’idée de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rôde, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maître. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où Héléna a été exécuté toutes les couleurs ont revêtu leur tenue de deuil.

       Tout s’accélère, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlé à personne depuis plusieurs jours, j’ai oublié le sens des mots.

       Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pénétré en lui. Je l’ai pénétré avec fureur, avec douleur. Je suis entré en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hétéroclite d’objets inanimés et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putréfaction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupés en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au début il désoriente, il déséquilibre, il inquiète. Lorsqu’il naît, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu à peu, je ne suis plus qu’une déchirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

       Le temps ne s’écoule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et à mesure que je me rapproche du bout. Je n’espère plus rien dans ce qu’il me reste de chemin à parcourir. J’ai abandonné mon statut de vivant, je n’en suis même plus l’apparence. Même si demain existe dans l’ascension vers la décomposition totale, je me suis définitivement arrêté. Je me suis arrêté à hier, à un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier à moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pâture aux langues déliées. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriqué depuis que les Mardis de novembre ont été introduits dans mon calendrier.                       Un jour, peut-être que je reviendrai à aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Poèmes de jeunesse…

Ecrit en novembre 1980 et publié sur mon blog, il y a juste un an. Je ne sais pas pourquoi mais aujourd’hui je trouve ce texte très fort…

Les mots d'Eric

C’est le soir comme tous les jours,

Un homme se meurt.

Ou il périt noyé dans l’océan

De torture.

Un homme aime ,

Ou il pleure sur sa compagne

Finale .

Point à la ligne.

Un homme naît,

Ou il crie parce qu’il ne connait

Personne.

Pas même un rêve.

Un homme tue

Ou triche contre ses règles

Très propres.

Bien baptisés.

Un homme hurle,

Il a peur.

Alors il écrit,

Tout droit.

Au cœur.

Peut-être….

Novembre 1980

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Quelques mardis en novembre, suite…

Celui qui me l’a prise, je ne veux pas le connaître. Il a eu beaucoup de chance, il n’a eu que des blessures légères. Cet accident, Héléna, ne seront bientôt plus pour lui qu’un souvenir de calendrier. Je ne veux pas le connaître et encore moins le voir. Je ne veux pas gaspiller quelques secondes de ma douleur à contempler un visage déjà rencontré des milliers de fois. A chaque coin de rue, à chaque coin de foire, à chaque coin de laideur. Je ne veux pas le voir exister, je veux qu’il reste comme une hypothèse que je ne pourrai jamais vérifier.

       Il est tard. Cela fait six jours que je ne suis plus qu’un reflet. Je suis dans un tram, l’un des derniers, celui où les solitudes s’entrechoquent. Ils étaient deux à regarder cette fille que je n’avais même pas voulu remarquer. Ils étaient le cœur au garde à vous face à une odeur d’alcool national. Ils étaient deux à l’observer comme s’il s’agissait d’un de leurs vulgaires défilés de majorettes. Ils ne voulaient pas la violer bien sûr, ils voulaient simplement l’inclure dans leur collection. Ils la tâtent et la tutoient du regard. Je ne supporte pas leurs yeux, ce sont les mêmes qui auraient pu salir Héléna. Les Héléna du monde entier. Leurs yeux, c’étaient de ceux qui pourrissent la moindre parcelle de printemps. C’est à ce moment précis que je me suis levé, et me suis mis à crier, à hurler, comme jamais je ne l’avais fait. J’ai hurlé, longtemps. Je ne peux pas dire dans quel registre je pourrais classer ce hurlement. Mais ce que je sais c’est qu’il était long, terrible, effrayant, douloureux. Ce que je sais c’est qu’il m’a empli d’une vibration qui ne m’a pas quitté depuis. J’ai hurlé pour moi, pour elle, pour les autres. J’ai hurlé pour Héléna. J’ai senti tout mon corps hurler. Je l’ai senti qui n’en pouvait plus d’assister à cette nouvelle mise à mort. J’ai senti mon ventre plus noué que celui d’un orphelin du premier matin. Mon corps n’est plus qu’un miroir, un miroir dans lequel Héléna est encore en train de mourir une nouvelle fois. Comme dans un cauchemar, je me suis levé. Pas un son civilisé ne parvient à sortir de mon trop plein de haine. Je n’étais plus qu’un corps, un corps désespéré, tout entier voué aux cris. J’étais devenu un simple corps torturé, une ombre indescriptible, l’ombre d’Héléna.

       Je leur ai vomi dessus, tout en les frappant. Ils se sont crus alors obligés de rajouter au drame se jouant depuis des siècles des injures si usées qu’on a l’impression qu’ils étaient eux‑mêmes inscrits en petites notes supplémentaires en bas de page de la liste des montreurs de virilité. Ce n’étaient plus mes poings qui les frappaient, c’étaient eux qui s’y écrasaient avec force, avec conviction même. Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si vite, peut‑être pour ne pas être obligés de comprendre le rôle qu’ils jouent dans cette pièce. Leur victime ne comprend pas non plus. Elle doit avoir l’habitude de ce genre d’attitude et me regarde comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ses yeux auraient pu me dire merci, mais elle s’est contentée d’un : « fallait pas vous mettre dans un état pareil pour si peu ! « Je ne sais plus si je pleurais lorsqu’elle m’a dit cela. Je sais seule ment que je suis parti en courant.

Poèmes de jeunesse :

L’inspiration ne vient, alors je relie de mes vieux textes et trouve que quelques -uns d’entre eux sont en phase avec l’humeur du moment, la mienne et celle du monde qui m’entoure

Les mots d'Eric

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant des vers

Sur des fils sans bouts…

Septembre 1980

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Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis retourné chez mes parents pour quelques jours. Je voulais éprouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout était difficile à supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais à peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santé, m’aider à retrouver le moral… Mais moi, je ne les écoutais même plus, je ne les entendais pas.

       De toute façon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences était celui produit par les battements de mon cœur qui se répercutaient très nettement dans le vide de mon crâne.

       C’est samedi soir. Je suis retourné dans le bar où j’avais passé ma dernière soirée avec Rémi. Rien n’a changé. Dés que je suis entré, l’odeur un peu particulière m’a frappé en plein souvenir. C’est une odeur indéfinissable parce que constituée de multiples mélanges. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrètement dans un coin tranquille de notre mémoire et à la première occasion, elle réapparaît. Les personnages ne sont pas les mêmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul à ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec délice. La bière que je bois, un peu aigre, un peu amère, rime bien avec ma grisaille intérieure. Elle me pénètre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois être le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formée. Elle se répand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons métalliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprégnée de mélodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirâtres et jaunâtres. Elle se heurte à leurs regards vides et me revient encombrée de questions sans réponses.

       Je passe encore quelques minutes à boire et à tirer de mon cerveau les dernières images nettes qu’il peut produire. Je ne sais même plus ce que je cherche au fond de ma mémoire. Lorsque je me lève pour sortir, je sens qu’il y a du Rémi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                     

        Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantôme. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pénètre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps déchirés, de deux corps dont la cervelle est tiraillée de tous les côtés. Je la sens qui vibre à chacun de mes pas, je me sens vibrer à chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’échine pour que ressorte l’éclat vertébral de ses deux rails centraux. Elle pourrait être fière, rassurée par la présence géométrique de ces bouts de métal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

       La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraîcheur comme elle accueille la ville dans son humidité. Mon cœur bat très fort, comme si j’avais raté une correspondance importante, une correspondance pour une ville où même quand il pleut les gens peuvent sourire.

Larmes…

Il ne reste plus une larme dans l’encre de ma plume

Plus une larme pour adoucir ma colère

Hier soir un homme est mort

Hier soir un prof est mort

Il est tombé sur le champ d’horreurs

Sous la lame de cette guillotine du pauvre

Que tant de silences complices

Ont aiguisé jusqu’à son supplice

Hommage aux enseignants…

Je n’oublie pas que j’ai commencé mon parcours professionnel comme instituteur. Je n’oublie pas non plus qu’il fut un temps, malheureusement de plus en plus lointain où toute la gauche laïque était unie pour combattre les obscurantismes et notamment le pire d’entre eux l’obscurantisme religieux.

En hommage à ce combattant de la république je publie un extrait de la lettre adressée aux instituteurs par Jean Jaurès dans la Dépêche du 15 janvier 1888

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.
Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».

       Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

       Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

       Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, tu n’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. Tu n’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche qu’on sent.

       Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que ce n’était pas normal. Je n’aurai pas dû crier, je n’aurai pas dû pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.

       Aujourd’hui, tu es partie Héléna, tu es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

       Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée.  Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.

       Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de John-Mark Smith sur Pexels.com

   « Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.

       Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

       Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.

       Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici,  ailleurs peu importe,  mais avec toi… « 

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis allé au siège du journal local. Je leur ai demandé s’il était possible d’avoir les journaux de la semaine dernière. Ils m’ont amené un tas de papier grisâtre dans lequel je trouverais peut-être la dernière trace d’Héléna. Je ne sais même pas ce que je cherche, je ne sais même pas ce que je veux. Bien sûr, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre région. Il n’y a donc aucun intérêt à gaspiller du papier pour relater un événement qui n’aurait pu même pas m’intéresser.

       C’est en lisant la rubrique nécrologique que j’ai compris que le coup de téléphone de tout à l’heure était bien réel. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le décès accidentel de leur fille Héléna dans sa vingt- deuxième année. Ni fleur, ni couronnes, ni condoléances. La cérémonie et l’inhumation, à la demande de la famille se dérouleront dans la plus stricte intimité »… Mes yeux ne se détachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangées pour écrire une formule de mort. J’en veux à cet alphabet parfois capable d’écrire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicité d’un papier de mauvaise qualité annonce aux citoyens cultivés qu’un des leur est parti pour toujours.

       Je n’achète jamais le journal, je ne pouvais pas être au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu décalés. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’Héléna était si proche, je ne pouvais pas m’imaginer même dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir.                       

Je n’arrive plus à penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait, de n’avoir pas su,  de n’avoir pas été là. Il faudrait que je remonte le temps jusqu’à ce mardi soir où Héléna m’a quitté par deux fois.

       Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal à la main. J’ai les dents si serrées que j’en ai les mâchoires douloureuses. Je marche, tout droit. Héléna, décédée, accidentellement. J’ai ces mots en tête, et à force de les entendre, à force de me les répéter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accélère pour vérifier si je peux contrôler quelques-uns uns de mes muscles.

       Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée. Je ne suis pas allé au ciné‑club, je ne les ai pas prévenus. Je suis assis devant un verre de bière. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-même. Je suis une sensation, un bouquet de sensations à la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a déjà eu lieu et qui attend d’être entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas être plus forte. Je suis en train de passer dans une journée placée sous le signe de la pluie, placée sous le signe du lundi. Une journée où le seul symptôme de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province.

       Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’était que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais être sûr ne m’avait été annoncé que par des objets inanimés. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportés dans des câbles électriques ne puissent être que fabriqués. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenés et se promènent encore sur les mêmes lettres.  Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent à rire, à espérer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler Héléna et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’écrire Héléna, je vais t’écrire cette lettre que tu aurais pu attendre, pour demain, pour tous les autres jours.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de David Sun sur Pexels.com

Cette nuit-là, l’orage est terrible. Il fait si chaud, rien ne va plus.  Je n’arrive pas à dormir. Il faudra encore attendre demain pour la revoir. Ce matin là, une odeur de Rémi flottait en moi. J’avais tant envie de la revoir, de lui parler de cette dernière semaine que nous aurions à passer l’un sans l’autre.

       Elle n’était pas au train habituel. Je me suis dit qu’elle a peut‑être eu un contre temps, je ne laisse pas l’angoisse s’installer tout de suite et décide de me renseigner sur les horaires des prochains trains.

       J’ai passé le week‑end à attendre. Héléna n’est pas venue. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas le moindre numéro où la joindre. Je me résigne à attendre le lundi pour appeler au magasin. Je me dis qu’elle essaie aussi de me joindre. Peut‑être. Elle aurait pu m’envoyer un télégramme. J’attends, je n’arrive pas à me résoudre à autre chose qu’attendre. Demain ça ira mieux, je l’entendrais au bout du fil, au bout de ce cordon qui nous relie depuis un an.

       Ici le personnel des Nouvelles Galeries embauche à huit heures. Je me dis qu’il doit en être de même là bas. A huit heures moins dix je suis déjà devant une cabine. Je connais le numéro par cœur. J’entends mon impatience au creux de l’écouteur imprégné d’une désagréable odeur de tabac froid.

       ‑ Bonjour, je voudrais parler à Héléna.

       ‑ A Héléna, monsieur ? Vous êtes sûr, vous êtes un de ses proches ?

       ‑ Je ne suis pas un de ses proches, je suis celui qu’elle aime. Je l’ai attendu tout le week‑end. J’ai envie de lui parler, s’il vous plaît, passez-la-moi. Ce ne sera pas long, je veux juste l’entendre…

       ‑ Si c’est une plaisanterie je ne la trouve pas du meilleur goût, surtout pour Héléna !

       ‑ Je ne comprends pas ce que vous me dites, je n’ai pas envie de plaisanter. C’est tout simple, je l’aime et j’ai envie de le lui dire. 

       ‑ Je crois que je commence à comprendre. Mon pauvre monsieur ! Vous n’êtes pas au courant ?

       ‑ Mais au courant de quoi !    

       ‑ Ecoutez, ce n’est pas facile à dire, mais il faudra bien que vous l’appreniez un jour ou l’autre. Héléna a eu un accident de voiture. Elle a été blessée mortellement. Mardi soir… Elle rentrait chez elle. Elle a été tuée sur le coup. C’est notre nouveau directeur qui conduisait. Il la raccompagnait chez elle. Ils avaient eu une réunion…                    

       ‑ …

       ‑ Monsieur, vous m’entendez ? Vous savez, ce n’est pas étonnant que vous n’ayez pas été prévenu. Ses parents sont venus reconnaître le corps et dés le lendemain ils l’ont fait ramener chez eux. L’enterrement a eu lieu jeudi. Je crois qu’ils ne voulaient pas que cela se sache. Ils étaient tellement abattus.

Mes Everest, Léo Ferré : la solitude…

Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude.
Je m´invente aujourd´hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J´attends des mutants.
Biologiquement, je m´arrange avec l´idée que je me fais de la biologie : je pisse, j´éjacule, je pleure.
Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés.
Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais…
La solitude…
La solitude…


Les moules sont d´une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin.
Si vous n´avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Et…
La solitude…
La solitude…
La solitude…

Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d´arrêt ou de voie libre.
Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n´est qu´une dépendance de l´ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…


La solitude…
La solitude!

Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l´appellerons « bonheur », les mots que vous employez n´étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais…
La solitude…
La solitude…
La solitude, la solitude, la solitude…
La solitude!

Le Code Civil, nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l´incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m´insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.


La lucidité se tient dans mon froc!
Dans mon froc!

La ville est à l’envers…

Un texte presque d’actualité publié il y a un an que je vous propose à nouveau

Les mots d'Eric

Ce matin, un petit café dans le quartier de Rosa-Park…

La ville fière et droite,

Point de vert,

Point de ciel.

Ville s’étire.

Lumières engluées dans ses lignes

Ville attire.

Café noir sur le zinc,

Il regarde et sourit.

Flacon, flacon, flocon,

Mots doux qu’il aime tant.

Il ferme les yeux.

La ville est à l’envers…

27 novembre : Paris

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Quelques mardis en novembre, suite…

Nous ne sommes pas rentrés tout de suite, nous avons marché dans les rues. Même la grande rue, d’habitude si droite, si austère s’est sentie obligée de composer avec les courbes harmonieuses que décrivait notre amour retrouvé. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous étions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions à s’habituer à nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des rivières. Les gens qui nous croisaient, nous les épinglions à notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle était entrée dans notre déclinaison de bonheur.

       Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mériter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces émotions. Lorsqu’elle est repartie à la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hâte de me retrouver seul pour jouir égoïstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’était enchaîné si intensément, violemment presque, que j’en étais essoufflé. J’avais besoin de tout relire, de m’imprégner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions écrites. Je ne lui ai pas parlé de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlé de son soleil. Nous nous sommes contentés de nous-mêmes et nous sommes aperçus que c’était déjà beaucoup.

       Pendant quelques temps nos week‑end se sont succédé comme s’ils étaient plus nombreux. Les semaines n’étaient même pas de simples parenthèses, elles n’étaient plus que les inspirations obligées que nous prenions avant notre remontée à la surface. Héléna me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’étais persuadé au cours de mes brèves accalmies optimistes. Je m’efforçais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la réciter au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais à oublier un peu d’elle, pour la redécouvrir avec passion à chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une présence discrète et de plus en plus indispensable. Tout était si nouveau, tout était si simple.        Nous sommes presque arrivés au bout de notre parcours. Héléna pourra bientôt revenir dans la région. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal à obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons à nouveau ensemble, à plein poumon. Aujourd’hui, Héléna est bizarre, sa présence ne paraît pas être totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espèce d’aller retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence géographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de réaliser que bientôt nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna était plus qu’Héléna, elle était en train de devenir un cancer intérieur qui me rongeait. Plus elle était loin, plus elle était floue dans la mémoire de mon miroir et plus je la sentais se rapprocher au fond de moi-même. Elle ne m’habitait plus, elle me minait. Sa présence était si soutenue, si épaisse que les frontières entre mes territoires de douleurs et de bonheurs devenaient de plus en plus imprécises.

       Le soir de ce coup de téléphone, je suis sorti. Je voulais savoir si la solitude pouvait continuer à être l’alibi fourni à l’extermination de tous les sourires de mon visage noyé au milieu d’un regard perdu. Une fois de plus je me suis infiltré dans l’un de ces tramways jaunes et une fois de plus, j’ai ressenti les mêmes sensations.        

       Elles ne sont d’abord que des réactions physiques à l’enfermement et aux vibrations. Puis elles se transforment, deviennent une véritable présence intérieure. Elles sont une partie intégrante de moi-même, elles prennent possession de mes pensées et je me synthétise alors en une espèce de regard vide. Je commence toujours par ressentir une douleur aux tempes qui m’enserre progressivement. Puis mes mâchoires se crispent, les muscles maxillaires s’agitent frénétiquement et la souffrance se fait plus vive. Peu à peu, le reste de mon corps disparaît pour ne plus devenir que l’empaquetage discret et civilisé de cette sensation plurielle dont j’entends de plus en plus distinctement la voix.

       Puis il y a le silence, le vide, ou plutôt il y a ce subtil décalage progressif où les voix écoutées finissent par n’être plus qu’entendues. Et, à l’instant même où la sensation parvient au terminus de son parcours, autour de moi, ne subsistent plus que quelques présences orales qui forment, en alternance avec les vibrations du véhicule, une douce mélodie à laquelle je m’habitue de plus en plus.

       Il y a quelques heures, Héléna me parlait au creux d’un écouteur gris. A présent je me fabrique une douleur immense, qui m’envoie régulièrement quelques secousses électriques tant les artifices que je déploie pour la rendre vraie me reviennent en pleine mémoire ou en plein espoir.

       Héléna ne peut être belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pénètrent dans sa bulle brune.  Ma jalousie est sans faille, elle est un modèle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plénitude, elle règne sans partage et ne me permet aucun écart. Je ne puis supporter l’idée que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure à être regardée et entendue. Je ne puis supporter l’idée qu’elle puisse rire, de peur que ses éclats de joie puissent éclabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains témoins de son spectacle dont je veux rester l’abonné permanent. 

       Je la vois, dansante, comme lors de nos premières rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prête à m’abandonner, à franchir la dernière marche de cette folie qui nous réunissait, qui nous réussissait. Je la sens prête à oublier l’éclat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient à chaque baiser. Je la sens prête à oublier tout ce que nous nous sommes dit et à éliminer tout ce que nous avions encore à nous avouer. Le trajet n’est pas très long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composés à partir de gros caractères de haine et de désespoir. L’arrêt est comme un entracte, comme la lumière que l’on relâche après une longue projection.

       J’ai continué à supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’éternise. Le vendredi suivant est enfin arrivé. Héléna doit être là à vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement même. A moi tout seul, je suis le condensé de tout ce qu’il faudrait savoir à propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe à tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentré au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaître. Je sais de quelle façon elle descendra. J’ai déjà rempli l’espace grisâtre du quai, de l’espoir de sa présence à venir. Lorsque le train est annoncé et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.

       Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble être surligné de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relève. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodétruit, s’extermine à la vue de ce printemps importé par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une éternité, et déjà je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde.  Elle me serre, elle m’étouffe et moi je la reconstitue, pièces après pièces. Elle s’excuse. Elle n’a pas écrit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiéter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est là et que nous avons du retard à rattraper.                    

Rouge…

Aujourd’hui les villes où je travaille, Lyon, et celle où je vis Saint-Etienne sont rouges écarlates…

J’ai mal à mon rouge. En hommage à cette belle couleur que j’aime sans qualificatifs inutiles je republie ce texte écrit le 14 juin

Quand le temps est au bleu
Quand les champs sont au vert
On entend dans le loin les chants d’hommes heureux
Ils sifflent en riant la fin de l’hiver
On est bien
On attend
Une larme de soleil brûle en glissant
Rouge et légère
Elle frissonne en riant

14 juin

Quelques mardis en novembre, suite…

La boîte aux lettres est vide. Je la regarde sans surprise. Pas même quelques mots, pour me faire croire que la parenthèse du week‑end n’est faite que de pointillés. Goutte à goutte, l’angoisse continue à se déverser. Peu à peu elle devient soupçon. De plus en plus elle ressemble à de la jalousie et ainsi peut revenir à son point de départ.

       Derrière mes yeux, Héléna est là. Elle me montre du regard, elle me nargue. Je regarde toujours cette boîte et elle est là à sourire de me voir abattu devant ce vide qu’elle m’a fait parvenir… Je l’entends rire dans l’en dedans de ma chair. Je suis en train, en quelques secondes, de lui fabriquer le week‑end sucré auquel je n’ai pas participé. Je ne contrôle plus les images que je fabrique, je les laisse s’installer, je les laisse soutenir un siège qui risque d’être très long.

       Je suis sorti. Héléna est partout. Elle est dans toutes les silhouettes de brunes. Je la vois toujours de dos, avec quelques-uns autres, toujours prêtes à se retourner pour ne pas me sourire. Je décide de l’appeler, de vérifier son existence. Je ne suis même plus tout à fait sûr d’être retourné la voir après la mort de Rémi. En quelques minutes je suis revenu en arrière.              

       Je suis retourné sur la place du marché. Je suis allé voir si la fenêtre était toujours fermée. Elle m’a donné son numéro au magasin, il y a trois semaine à peine, mais en me recommandant bien de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Je me sens dans un cas d’extrême urgence. Il me faut patienter un long moment avant que le standard ne me la passe. Au creux de mon écouteur je n’entends plus que mon souffle court et j’essaie de discerner quelques indices de vie là où elle se trouve. Elle arrive enfin.

       ‑ Que se passe t’il ?

       Je la devine un peu affolée. Je lui dis que j’ai seulement envie de lui parler, qu’elle me manque, que sans elle le week‑end a été trop long. Je lui dis que j’attendais une lettre. J’aligne toutes ces banalités, une à une, sans même m’en apercevoir. Elle répond par demi- mots qu’elle empile sur des silences qui me pèsent. Je lui parle de son dernier week‑end et elle me parle du prochain. Je lui demande si elle pense à moi et elle, elle veut savoir quel temps il fait ici… Je lui dis que je l’aime, comme la première fois, elle me répond qu’elle le sait, que je lui manque aussi, que l’inventaire a été long et pénible. Elle me fait clairement comprendre qu’il faut qu’elle retourne travailler. Je l’embrasse et raccroche avec hésitation.

       Je regrette déjà de l’avoir appelée. Je ne suis pas rassuré, je suis dans la situation de celui qui ne comprend rien, de celui qui ne peut se résoudre à comprendre que rien ne se passe, que tout est comme avant. Je sens seulement un mur de béton qui se construit lentement autour de moi. On aurait dit que sa voix était fabriquée, qu’Héléna n’était née que pour être au bout du fil de n’importe quel téléphone. On aurait dit que la distance qui nous séparait était un mensonge en face de nos regards qui se devinaient. C’est ce soir-là que j’essayais d’envisager Héléna autrement que brune, autrement que ma brune. J’essayais de la voir dans une autre ville, de l’entendre parler, rêver. Un jour j’irai la voir là‑bas, j’irai voir si elle est la même sous ce fameux soleil provençal. J’irai la voir sans le lui annoncer, pour qu’elle ne soit pas prête, pour qu’elle soit comme elle est toujours, quand elle est sans moi.

       J’avais l’impression que tout était de plus en plus impossible, qu’il y avait un autre moi-même, là-bas. J’étais persuadé qu’il y avait un morceau de mon être pour qui Héléna resterait toujours celle de ce mois de mai où Rémi était parti pour toujours.

Mémoires…

Je pioche de ci, de là dans ma mémoire, et je trouve parfois des traces, des bouts, des débuts livrés à eux mêmes, en voici un

C’était un soir graisseux, comme tant d’autres. Il était imprégné de cette odeur métallurgique, si prenante, si noble. Non, vous vous trompez, pas une odeur de saleté, pas de ces odeurs aigrelettes qui est la marque de ceux qui respirent par réflexe animal. C’est l’odeur noble du métal qu’on fond, Derrière ses yeux fatigués on sent la force de celui qui vit la matière comme un prolongement de sa douleur. Rien n’est plus beau dans notre mémoire sidérurgique que ces pas lourds ouvriers qui frappent le trottoir aux premières lueurs du jour. Rien n’est plus fort que ces rencontres au détour d’une aube blafarde avec les ceux qui font notre fierté.

Ces quelques mots écrits sur un cahier souvent ouvert à l’envers, je les retrouve ce soir, trente ans après et je souris. Je souris parce que les trottoirs sont propres, parce que les pas lourds ont disparu. J’ai l’impression d’avoir fermé définitivement Germinal…

Quelques mardis en novembre, suite…

C’était la dernière semaine de novembre, un mardi. Ce soir là, Héléna m’a téléphoné. Simplement pour me dire qu’elle ne pourrait pas venir le prochain week‑end. Il y avait un inventaire à effectuer obligatoirement avant les fêtes de fin d’année. C’est curieux, mais je m’y attendais. Je ne lui ai presque rien dit, je ne l’ai même pas interrogé. J’avais la sensation d’être à nouveau entré dans une des courbes de la spirale qui ne me quittait pas depuis presque deux ans. Je me suis même entendu lui dire que ce n’était pas grave, qu’on en serait d’autant plus heureux de se retrouver la semaine d’après. Elle m’a dit que ce n’était pas marrant un inventaire, qu’il leur faudrait rester enfermés dans le magasin pendant deux jours. Je ne l’écoutais même plus, j’étais déjà tombé entre les griffes de cette angoisse monstrueuse que je connaissais trop bien. Elle m’a dit quelques mots d’amour auxquels j’ai répondu par quelques soupirs qu’elle ne pouvait entendre.

       Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il faudrait attendre quinze jours de plus. Je m’étais habitué à ce rythme hebdomadaire. Les trois premiers jours de la semaine se vivaient dans l’écho du week‑end, et les deux suivants étaient comme un souffle que l’on retient avant de prendre une nouvelle bouffée d’air frais. Je ne lui en veux pas. Je m’oblige à ne pas voir la situation en noir. Je me dis que je recevrai une lettre, certainement plus longue que d’habitude. Elle remplacera un peu ce week‑end qui nous a été volé.

       Je vis cette fin de semaine un peu bizarrement, avec cette boule d’angoisse que j’entends rouler au creux de mon estomac à chacun de mes déplacements. Je n’ai rien fait, je n’ai même pas attendu. J’ai, une fois de plus, eu la sensation de ne vivre qu’une histoire toute simple dont je n’étais que le témoin. Je me sens plus que jamais inscrit dans le provisoire.

       Tout n’était finalement que provisoire, son absence, ce silence qui étouffe, ce dimanche si creux, si terriblement « dimanche ». Tout n’est que provisoire, je me sens de passage au milieu de cette histoire dont je distingue de plus en plus les contours de la fin dans l’agonie de ce week‑end.

Mes Everest : l’hôte, Albert Camus

Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.

Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.

Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Laissez mes mots en paix…

Une republication nécessaire, surtout en ce moment où je souffre tant du mal que l’on fait à mes mots…

Les mots d'Eric

Lève les yeux…

Ils n’en peuvent plus tous ces mots que j’aime.

Ils n’en peuvent plus qu’on les répande,

Qu’on les salisse,

Ils n’en peuvent plus de vos batailles futiles.

Ils n’en peuvent plus d’être conjugués

A tous les temps de vos haines ordinaires.

On les rabote, on les assoiffe.

On les assèche, on les ampute

De leurs parfums,

De leurs douceurs.

Je vous en supplie

Redresseurs de torts,

Commentateurs du rien,

Posez à terre vos lames numériques !

Riez, respirez , soufflez !

Et dans le silence revenu,

Entendez

Cette douce mélodie des mots apaisés.

16 octobre 2019

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Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna est partie depuis huit mois. Huit mois que j’aurais voulu contourner pour revenir à la case départ, celle du rêve, celle de l’espoir. Les premiers temps, nous nous sommes vus souvent, régulièrement, frénétiquement. Nous consommions chaque week‑end jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à en être épuisés de nous-mêmes. Nous nous plaisions à subsister la semaine pour ressusciter le dimanche. Nous jouions à nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Nous vivions en quelques jours ce que certains couples ne connaissent pas en quarante ans de vie commune. Nos larmes étaient vraies, nos baisers étaient féroces. Et nos étreintes étaient toujours si merveilleusement terminées. Comme si c’était la première fois au début et la dernière dans le cri qui nous rejoignait dans l’extase finale.

       Les premiers temps, Héléna m’écrivait, au début de chaque semaine. Elle revivait sur le papier nos joies du week‑end. Je recevais sa lettre comme une caresse supplémentaire, une caresse restée en suspension le dimanche soir.

       Quand je la revoyais je le trouvais toujours plus fraîche, toujours plus belle. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine fierté lorsque je l’attendais sur le quai de la gare. J’étais fier, parce que je savais que d’autres la regarderaient, que d’autres avaient partagé,  le temps d’un voyage dans un compartiment enfumé,  le même espace que le sien. J’étais fier, parce que je savais qu’elle se jetterait à mon cou et les autres passeraient leur chemin…

       J’étais toujours plus jaloux, mais j’essayais de ne pas le montrer, pour ne pas la perdre, pour ne pas abîmer bêtement quelques heures des trop courts week‑end que nous partagions. Fin novembre, pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de laisser éclater ma jalousie. Mais peut‑être était‑ce déjà de l’angoisse.              

       Nous avions l’habitude, avant qu’elle ne monte dans son train de boire un verre au buffet de la gare, et nous en profitions pour nous remplir la tête de projets, pour nous enivrer de mots d’amour. Ce jour-là, elle m’avait donné l’impression d’être contente de repartir. Il avait plu tout le Week‑end. Elle était certaine de retrouver l’été, là-bas. Elle aime tant le soleil.

       ‑ C’est fatiguant tous ces voyages le week‑end, je n’arrive pas à me reposer. Tu pourrais t’arranger pour descendre de temps en temps !

       ‑ Tu sais bien que ce n’est pas possible.  Le samedi, j’ai deux séances l’après-midi. Et puis je n’aime pas la chaleur…

       ‑ Faut quand même pas exagérer, en novembre à Marseille ce n’est quand même pas le Sahara ! Tu es vraiment têtu ! Quand t’as décidé quelque chose, même si tu sais que t’as tort, tu ne veux pas en démordre. Et puis, ce n’est pas une excuse ton cinéma, tu pourrais te faire remplacer. De toute façon franchement, si vous fermiez un samedi de temps en temps, ça ne serait pas tellement gênant vu le monde qu’il y a.

       ‑ Pourquoi tu dis des choses pareilles, c’est la première fois que tu me parles comme ça.  A quelques minutes de repartir.

       ‑ Je ne te dis pas ça méchamment, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait que ça soit toujours moi qui fasse les efforts. Pour ce qu’on fait le week‑end on serait aussi bien à Marseille !

       ‑ Parce que tu trouves que ce qu’on fait ça n’a rien de terrible…

       ‑ Arrête de tout déformer, ce n’est pas ce que je t’ai dit.

       ‑ On dirait que tu t’ennuies. Moi, ça me suffit d’être seul avec toi, de t’aimer et de ne penser à rien d’autre. J’ai peut‑être rien compris, mais ça me suffit,  et je trouve que c’est déjà beaucoup…

       ‑ Arrête de tout prendre au premier degré, je voulais simplement dire que justement comme on reste toujours tous les deux, qu’on ne voit jamais personne…

       ‑ Nous y voilà !  Et qui tu veux voir toi, avec qui tu veux gaspiller le peu de temps dont on dispose !

       ‑ Mais enfin il y a quand même les copains, il y a les autres, on ne peut pas toujours vivre comme si on était seul au monde. Moi, parfois, j’aimerais bien qu’on sorte, qu’on bouge…

       ‑ Pas moi, les autres, je t’ai déjà dit que je n’en avais pas besoin. De toute façon ils m’ont toujours trompé. Et puis quand je suis avec toi, les autres je ne les vois même plus. Quand je suis avec toi, je n’ai pas envie de me disperser.

       J’ai presque les larmes aux yeux quand je lui dis cela et je sens qu’elle s’en veut. Je regarde l’heure qui passe. Dans quelques instants il faudra nous séparer pour une nouvelle parenthèse. Son visage s’est radouci et j’attends ses prochaines paroles comme une bouffée d’air frais, comme un réconfort.

     ‑ Au fait, je ne t’ai pas dit, le directeur adjoint qu’on avait ici, tu te rappelles, celui qui nous avait payé à manger…

       ‑ Oui, bien sûr que je me rappelle… Eh bien, qu’est ce qui lui arrive ?

       ‑ Il est nommé à Marseille, c’est marrant, non ?

       ‑ Moi je ne trouve pas ça drôle ! On dirait plutôt qu’il te suit…

       ‑ Tu ne vas pas recommencer avec ta jalousie. Tu vois bien que je ne te cache rien puisque je te le dis. Franchement, ça m’est complètement égal, mais après tout autant travailler avec quelqu’un qu’on connaît, et en plus il est assez sympa.

       Nous nous sommes longuement embrassés comme d’habitude, mais je me sentais bizarre. Comme s’il y avait un morceau d’Héléna que je n’arrivais pas à retrouver depuis quelques instants.

Automne est arrivé…

Encore une republication de saison…

Les mots d'Eric

Le ciel est si bas,

Les yeux se sont baissés

Tristes et ternes, par la lumière abandonnés,

Au fond du regard ils se sont noyés.

Les couleurs sont en deuil,

Inutiles et fatiguées

L’été brûlant les a congédiées.

Une douce fraîcheur, épaisse, humide,

Dans le matin fragile,

Tous les corps asséchés

Tendrement a enrobé.

Sans un souffle, sans un cri,

Feuille est morte,

Sur sa branche, frêle, craquante,

Feuille frissonne,

Feuille crépite,

Feuille attend,

Feuille entend,

Automne est arrivé .

5 octobre 2019

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Quelques mardis en novembre, suite…

Les mois qui passaient n’étaient qu’une succession de similitudes. Je ne vivais que dans l’attente d’un futur que j’estimais pourtant de plus en plus conditionnel. Mon travail m’occupait l’esprit pendant les trop longues soirées que l’hiver se plaisait à nous offrir. J’avais gardé notre appartement. Chaque soir j’y cherchais un reflet, une espèce d’écho d’Héléna. Je ne voyais plus personne, je vivais en reclus.

       Il m’arrivait d’aller chez mes parents. Ils étaient contents de me voir, mais inquiets. Ils me trouvaient seul, triste. J’avais beau leur dire que tout allait bien, je voyais bien que l’ombre de Rémi planait au- dessus de tous les repas. Ils aimaient bien Héléna, que j’avais fini par leur présenter, mais semblaient étonnés pour ne pas dire choqués par cette passion qui m’habitait. Ma mère surtout ne paraissait pas comprendre que j’ai pu autant m’attacher, en si peu de temps.

       ‑ Tu sais, quand ton père est parti en Algérie je ne l’ai pas revu pendant seize mois ! Et pourtant j’essayais de vivre, de m’amuser, parce que j’étais jeune. Et puis, quand même, Marseille, ce n’est pas le bout du monde ! Vous vous voyez souvent je crois. Il faudrait que tu te ressaisisses, sinon tu vas complètement t’étioler ! Tu es encore jeune, tu ne vas quand même pas te bousiller la vie pour cette Héléna. Après tout elle est partie, elle. Elle pense à son avenir. Tu ne vas pas rester projectionniste d’un ciné‑club toute ta vie ! Et puis…

       ‑ Tu as fini ton sermon ! T’es bien gentille de te faire du souci pour moi, mais tu vois cette vie-là, c’est la mienne, je veux bien t’en parler,  t’en faire partager quelques morceaux,  mais ça restera ma vie,  et j’en ferais ce que je voudrais ou ce que je pourrais. Et mon petit boulot de projectionniste, il me plaît, je n’ai pas envie d’en changer. Quand je suis seul dans ma cabine, il n’y a plus personne pour me dire ce qu’il faut faire et tout le monde compte sur moi. Quant à « cette Héléna », comme tu dis, je l’aime, c’est tout simple. C’est peut‑être trop simple, et c’est ça qui te gène ! Je l’aime et je n’ai pas envie de me poser des questions aujourd’hui parce que si ça se trouve quand je trouverais les réponses il sera déjà trop tard.

       ‑ Tu déformes tout. Je l’aime bien ton Héléna, mais…

       ‑ Et bien si tu l’aimes tant que ça, je t’en prie, arrête de dire « cette Héléna », « ton Héléna » Ca m’énerve, on dirait que tu ne peux pas supporter qu’elle puisse exister pour elle-même, il faut que tu rajoutes toujours une petite note de condescendance. Héléna, c’est Héléna, un point c’est tout, c’est celle que j’aime, celle dont j’ai besoin, mais elle ne m’appartient pas, pas plus qu’elle n’appartient à qui que soit ! Héléna, c’est Héléna, c’est tout, ce n’est pas compliqué bon sang !

       Pendant ces joutes rituelles, comme d’habitude, mon père ne dit rien. Il ne prend pas parti, mais je sens bien qu’il est irrité, qu’il trouve tout cela un peu futile, un peu décevant de la part de quelqu’un qu’il imaginait autrement que comme une pâle copie d’un Rimbaud ou d’un James Dean désespéré. Il attend que le calme se soit rétabli.

     ‑ Ca te dirait de travailler à l’usine avec moi ? On cherche un magasinier pour remplacer Henri qui part à la retraite. J’ai un peu parlé de toi au chef d’atelier.  Il me connaît bien, je crois qu’il pourrait pousser un peu pour qu’on retienne ta candidature. Qu’est ce que t’en penses ? C’est peut‑être pas terrible, mais avec ton bac tu pourrais certainement progresser assez vite. Et puis ta mère a raison, projectionniste dans un cinéma de M. J. C ça ne peut pas te construire un avenir…

       Il m’avait parlé calmement. En habile négociateur qu’il était, il voulait m’empêcher de réagir violemment. J’étais surpris, un peu sonné. Je ne m’attendais pas à cette proposition et j’avais du mal à préparer une réponse cohérente.

       ‑ C’est sympa d’avoir pensé à moi, mais tu sais je ne suis pas sans rien et il y en a qui ont sûrement plus besoin que moi de ce boulot. Et puis, je crois que je ne suis pas fait pour aller à l’usine…

       ‑ Ah, ça y est nous y voilà ! Et pourquoi monsieur ne serait pas fait pour aller à l’usine ? C’est peut‑être dégradant pour toi. T’aurais peut‑être honte de travailler dans la même boîte que ton père. Mais enfin bon dieu qu’est-ce que tu veux, tu ne vois pas que t’es en train de complètement te marginaliser. Tu as toujours tes allures de poète tourmenté ! Mais mon pauvre, ce n’est pas ça qui pourra te faire vivre…

       ‑ Ecoute papa ne t’énerve pas, ça ne sert à rien. Je n’ai jamais méprisé ceux qui travaillent à l’usine, bien au contraire. Je sais que tu ne peux pas supporter les poètes, ou qui s’en donnent l’air, et si ça peut te rassurer moi c’est pareil. Simplement, je ne veux pas qu’on m’aide, parce que je n’en ai pas besoin ! Je ne suis pas un paumé, je suis bien quand je suis seul, ou quand je suis avec Héléna. Et puis l’avenir, je ne sais pas ce que ça veut dire parce que chaque fois que j’ai essayé de faire un projet, il y a toujours eu quelque chose pour me rappeler que je ne suis rien, que nous ne sommes rien et que même si c’est pas sûr, même s’il se peut qu’il y ait de l’espoir, moi pour l’instant, j’ai pas envie d’y croire, j’ai pas les moyens d’y croire…

       ‑ Tu vois, tu recommences à parler comme un livre, tu es complètement déconnecté…

       ‑ T’as peut‑être raison mais ça m’est égal, pour l’instant c’est comme ça que je vois les choses et j’ai pas encore envie de changer !

       La discussion s’était interrompue, elle ne pouvait aller plus loin. Nous nous éloignions de plus en plus, il arriverait même un jour où nous ne nous verrions plus que par obligation génétique. 

Longue nuit blanche…

Elle est si longue

La nuit noire des verts de peur

Partout un bas bruit  

Recouvre

D’une épaisse laideur

La cage ouverte de nos sourires

Elle était si lourde

La nuit noire des verts de peur

Dans ma boîte à mots endormis

J’ai pris mes plus lettres arrondies

Une à une elles se sont assemblées

Pour former ce long cri

Entendez ce qu’il vous dit

Eloignez- vous des ombres de peur

Elle est si douce la longue nuit blanche

De mes mots gris qui cherchent une lueur

4 octobre

L’automne balbutie…

Une republication qui rime bien avec la météo du jour…

Les mots d'Eric

Dans la fin de l’été déclinant,

Traces d’un automne impatient.

Humidité à l’odeur si épaisse,

Froid nouvel arrivant,

Incapable d’être cinglant,

Timide,

Il essaie de s’inviter,

A la table mauve d’une aube,

Aux couleurs délavées.

Plus une trace de lumière.

Les objets sont gavés d’ombres qui les étouffent.

Des gens passent,

Sourires en berne,

Ils traînent les restes du bel été

Qu’on ne veut abandonner.

Pas un qui ne rit,

Plus un qui ne vit.

Automne colonisateur,

Feuilles jamais sèches, piétinées

Restent collées,

Tristes, sous le pied.

Tout se traîne, se désespère.

La mer est habillée de gris,

Ne pas froisser le ciel si bas

Il pourrait la gober.

Demain sera mieux,

Demain sera heureux.

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Quelques mardis en novembre, suite…

Il y a d’abord l’absence. Ensuite c’est le silence. Héléna n’est pas là. Elle n’y est plus. Elle est ailleurs, plus au sud. Je pourrais penser à elle, à ses retours. Je n’en peux plus de chercher ce qu’elle est devenue. Elle est partie pour le travail, pour le soleil. Elle en pouvait plus du brouillard, elle en pouvait plus des yeux pleins de pluie. Je voulais qu’elle attende. Je voulais lui montrer que la ville est belle. Je voulais lui dire que l’important ce n’est pas la couleur des façades, ni l’âge des pierres, je voulais lui dire qu’il faut essayer d’entendre le cœur de la cité, le cœur qui bat. Et puis autour lui faire voir les collines qui veillent sensuelles, arrondies, qui ajoutent la courbe qui manque à la grande rue.

       Les autres quand ils viennent, ils s’étonnent. Ils voient les arbres Héléna, très haut, comme des mâts qui cherchent la mer. Ils voient des arbres et en bas il y a la ville qui s’étire en partant vers l’ouest. Faut pas chercher des merveilles quand on vit dans une ville qui travaille. Faut pas chercher, c’est une ville où il faut s’arrêter. Il faut la comprendre, elle est coincée, un peu comme une impasse.

       Ce soir je suis seul et je pense à toi Héléna.

Mes Everest, lettre de Maria Casarès à Albert Camus…

Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…

…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.


Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…

Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait

Quelques mardis en novembre, suite…

Ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui et sur le chemin de la gare j’ai compris que la ville m’attendait gueule grande ouverte. Quand elle est partie, quand elle est montée dans ce wagon, quand je n’ai plus vu son visage que comme un point à la ligne, je me suis retrouvé seul.

          Et j’ai tremblé à nouveau.     

       C’était une solitude si vraie, si dure, si sonore, qu’on pouvait presque l’entendre s’installer. Elle était à couper au couteau. Derrière les faux horizons rougeâtres que les derniers jours d’automne laissaient négligemment traîner, il y avait la lueur blafarde d’une ville en pleine vengeance contre ceux qui auraient voulu l’habiller de rêves.

       A chaque coin de rue, sous chaque porche d’immeuble, croupissait un passé brumeux, mon passé. Il devenait de plus en plus lointain, il avait de plus en plus les couleurs du mensonge. Le mensonge d’une ville que j’avais cru apprivoiser. Aujourd’hui je suis seul et je marche dans la grande rue. Aujourd’hui je suis seul et je retrouve la grisaille.

       Héléna est partie. Aujourd’hui je l’attends déjà, et je garde dans la main cette lettre qu’elle m’a donnée, juste avant de partir.                      

       C’est une lettre d’amour, une belle lettre d’amour. C’est aussi une lettre de départ, une lettre où l’on se souvient du hier pour mieux se préparer aux durs lendemains. Je l’ai beaucoup trop lue.  Je l’ai déjà assimilée et me prépare à lui chercher des sens cachés.

       Je cherche une apparence à me donner pour entrer dans cette nouvelle tranche de vie. Je pourrais choisir les artifices de la tristesse. Je pourrais continuer à sourire à ce qui me reste d’elle :  cette dernière lettre provisoire qui entrera chaque jour davantage dans le monde des écritures stylistiques qu’on lit pour se muscler l’œil plus que pour s’oxygéner le cœur. Je pourrais choisir le confort apporté par la force tranquille de celui qui joue l’indifférent par frime ou par habitude. Je n’ai même pas besoin de me fabriquer un personnage, je n’ai rien besoin de choisir.

       Héléna m’a quitté et la ville m’a repris. La ville et son souffle d’agonie qui n’en finit pas de se terminer. Mes yeux ne sont plus ouverts, ils ne m’appartiennent plus. Dehors ils se déchirent contre une lumière si dure qu’on la croirait métallique. Mes rétines deviennent des écrans fantastiques où se projettent des images sans couleurs, des cris, des odeurs humides et poisseuses. Des odeurs d’hommes qui prient sur les cadavres de leurs fils.

       De ma bouche, les rares sons qui sortent sont orphelins des mots qui auraient vu le jour à quelques Héléna d’ici. Ma bouche n’est faite que pour aimer, ou bien haïr. Aujourd’hui elle refuse de s’ouvrir, si ce n’est pour remplir ses rares missions alimentaires.

       Mon corps tout entier est une corde qui vibre. Il souffre toujours plus, à chaque fois qu’un spécimen du genre humain me croise et me toise de sa hauteur aseptisée. Aujourd’hui, les autres, je ne les ignore plus, au contraire je les utilise,  je les associe à cette douleur dont je les veux complices.

       Héléna est partie depuis trois jours et je me dis qu’elle m’a oublié. Peut‑être est-ce mieux ainsi. Peut‑être serions-nous devenus médiocres. Peut‑être nous serions nous forcer à nous ressembler l’un l’autre. Peut‑être que l’habitude n’est qu’une banale variante de l’amour, sans déclinaisons d’imprévus ni de souffrances. Quand on s’aime sans souffrir, on s’entoure le cœur d’une chape de coton qui ne pourra qu’étouffer tous les excès, qu’ils soient de mots ou de regards. Les histoires d’amour qui déroulent leur passion sur de longues étapes de plat ne peuvent se terminer que par un sprint massif du peloton groupé, où tout le monde ressemble à tout le monde. Quant à moi, je préfère les longues échappées solitaires, dans les étapes de montagne, où la joie de l’arrivée se mêle toujours harmonieusement à la souffrance.

Quelques mardis en novembre, suite…

Il nous reste un mois. Un mois pour nous habituer à nous éloigner. Il nous reste un mois, mais nous brûlons chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Nous ne parlons plus de l’après, nous nous contentons de meubler nos silences par des étreintes de plus en plus fréquentes. Nous ne nous parlons pas, nous craignons ce que les mots cachent et surtout ce qu’ils risquent de dire quand ils sont lancés sans réfléchir. Il est si bon, parfois, de ne rien chercher d’autre que le plaisir de se toucher, que le plaisir de regarder.

       Chaque nuit nous faisons l’amour, comme une dernière fois, ou une première. Nos corps s’apprennent mutuellement, ils s’imprègnent l’un de l’autre avec rage et angoisse. Parfois, je pleure tout doucement, parfois je sens un cri, le cri, qui monte en moi. Je le suppose encore faible, mais je sais qu’il n’ira qu’en grandissant. J’ai si peur d’elle, j’ai si peur pour nous. L’hiver est si proche…

       Nous rompons nos silences pour parler de Rémi. Nous en parlons comme au début. Nous en parlons à la première personne du pluriel. Nous sommes bien, persuadés que notre histoire existe. Nous sommes bien, et pourtant nous savons que l’automne entame son sprint final.         

La fin du mois est arrivée. Le sursis que nous avait laissé sa formation est arrivé à son terme. C’est arrivé brusquement, on ne s’y attendait plus,  on avait gommé cette date butoir de notre calendrier. Nous nous sommes laissé surprendre et il a fallu que le dimanche s’achève pour nous entendre dire : « c’est demain ».