Samedi…

Samedi ? Et bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.

J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…

Jules, encore….

Quand il était enfant elle ne le laissait que rarement en paix. Il ne se plaignait plus, personne ne comprenait, on disait qu’il était triste, qu’il n’allait pas bien, et souvent on disait, le pauvre, le pauvre dans un soupir.

Jules s’en souvient de ces soupirs, et des mains un peu moites qui s’attardent sur la tête : le pauvre, soupir, et c’est fini, sa douleur, le mystère de son regard de l’intérieur ont calmé la souffrance des autres. Il le sait, Jules qu’ils se sentent mieux à ne pas vouloir le comprendre.

Tous les docteurs l’avaient examiné ne trouvaient rien à dire. Ils l’interrogeaient : « et depuis quand tu as mal, depuis quand, depuis. Il ne savait pas, depuis quand, il ne voulait pas savoir, et puis il disait que c’était tout le temps comme ça et que ce n’était pas vraiment que cela lui faisait mal, en fait il ne savait pas ce que c’était la douleur, on lui disait, pourquoi tu fais cette tête : « tu as mal à la tête ? » Alors il s’était dit que c’était cela avoir mal à la tête.   Il essayait d’expliquer. Les sensations étaient si bizarres, si anormales qu’il ne parvenait pas à trouver de mots suffisamment précis pour décrire ce qu’il éprouvait. Il avait parfois la sensation de rétrécir, ou de se séparer en plusieurs, de sortir de lui-même. Un de ces médecins avait souri à l’évocation de ce symptôme. Il avait essayé de lui expliquer que c’était désagréable, comme s’il était le témoin d’une autre histoire. Il se voyait, il s’observait, s’étonnant même de ne pas se reconnaître. Il avait parlé de l’orage aussi, de toutes ces histoires qui lui entrent dans la tête à ce moment-là.

Les crises s’étaient peu à peu espacées. Il avait cru que tout irait mieux, qu’il avait enfin trouvé la sérénité. Puis sa femme avait eu une liaison. Sa femme il s’en souvient, maintenant, elle est belle, elle était, il sait plus, c’est peut-être elle, il sait plus, ce n’est pas important.  Elle le trompait depuis le début. Elle le trompait avec un de ses anciens amants. Elle le trompait avec une telle régularité, avec une telle application qu’il avait le sentiment d’être devenu l’amant. Il doutait.

Les maux de têtes étaient revenus à ce moment-là. Il avait découvert cette liaison par hasard et aujourd’hui il ne saurait dire comment. Il n’avait rien dit, il ne voulait pas l’entendre avouer ce qu’il savait déjà. Il ne voulait pas l’entendre nier, lui expliquer qu’il avait fabriqué toute cette histoire, comme toutes les autres. Comme celles qu’il fabriquait quand il était petit, quand il pleuvait. A cette époque c’était son père qui ne supportait plus ses délires. Il lui disait de se réveiller et de cesser ses sornettes. Mais lui il savait bien qu’il ne rêvait pas. Il savait bien que c’était les autres qui bougeaient le décor pour le tromper. Alors il se taisait de plus en plus et il laissait faire le miroir dans sa tête. Il n’avait rien dit, il était parti, il ne sait pas depuis quand, depuis encore, depuis ce mot qui l’accuse et il cherche : il était parti, ce matin, hier, il y a plus, autrefois, c’est difficile, il pleurait, il le sait, il a encore le goût des larmes. Il ne les regarde plus, il est retourné vers la porte, elle est ouverte.

Il est là sur la terrasse, la porte derrière lui. Elle le regarde s’éloigner. Il sait qu’il l’a aimée, elle ou une autre, peu importe, il a aimé. Il a aimé, il l’a aimée, une seule petite lettre entre les deux, c’est si proche. Elle ouvre de grands yeux. Elle a peur. Il le sait, il sent qu’elle a peur maintenant. Il sait reconnaître quand une femme a peur, ça fait comme un trou dans l’air. Elle ne plaisante pas, les enfants non plus, ni le plus grand qui la tient par la taille en serrant les mâchoires. Il se retourne encore, veut lui montrer la clé, lui dire encore une fois que ce n’est pas grave, qu’ils ne mangeront pas de pain ce soir. Mais il y a les autres, il ne les connaît pas, ils se sont ajoutés à l’histoire, ils ne les avaient pas prévus. Il a si mal à la tête. Il ne les connaît pas et le plus grand semble impatient de le voir s’éloigner.

Alors il s’est dit une nouvelle fois qu’il s’est peut-être trompé. Vraiment. A cause de sa tête. Il a si mal.

Mes Everest : " Gabriel Péri" de Paul Eluard

Ce poème a été écrit par Paul Eluard en hommage à Gabriel Péri, député communiste fusillé par les allemands l’hiver 1941

Un homme est mort qui n’avait pour défense 
 Que ses bras ouverts à la vie
 Un homme est mort qui n’avait d’autre route
 Que celle où l’on hait les fusils
 Un homme est mort qui continue la lutte
 Contre la mort contre l’oubli

Car tout ce qu’il voulait
 Nous le voulions aussi
 Nous le voulons aujourd’hui
 Que le bonheur soit la lumière
 Au fond des yeux au fond du cœur
 Et la justice sur la terre

Il y a des mots qui font vivre
 Et ce sont des mots innocents
 Le mot chaleur le mot confiance
 Amour justice et le mot liberté
 Le mot enfant et le mot gentillesse
 Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
 Le mot courage et le mot découvrir
 Et le mot frère et le mot camarade
 Et certains noms de pays de villages
 Et certains noms de femmes et d’amies
 Ajoutons-y Péri
 Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
 Tutoyons-le sa poitrine est trouée
 Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
 Tutoyons-nous son espoir est vivant.

Vendredi…

Je rentre du centre de détention de Bourg-en-Bresse où j’ai participé à un atelier d’écriture dont le thème était « oser »…

Pour le vendredi,

Une recette osée je vous ai préparée.

Une marmite à mots,

Sur le feu j’ai posée,

Quelques mots piquants,

Dans son fond beurré,

Doucement j’ai fait revenir,

Une fois dorés

Le feu j’ai baissé.

Hum….

Ça grésille,

Ça pétille,

Ça frétille,

Les mots sont à points,

C’est le moment,

Il faut pimenter…

Pour commencer :

Un souffle de vent,

Trois pincées de brumes,

Et bien sûr, j’allais l’oublier :

Un chant d’oiseau…

Fou l’oiseau,

De préférence évidemment…

Remuez délicatement…

Ne brusquez pas les mots,

Soyez prudent, je vous en prie…

Fermez les yeux,

Sentez,

Ouvrez les yeux,

Ressentez.

Rien ne monte ?

Tout est plat ?

Allez, on y va !

C’est vendredi,

Il faut oser.

Arrosez le tout,

De ce doux vin mauve

Que vous gardez en réserve

Depuis lundi.

Et,

Laissez mijoter…

Jusqu’au samedi…

On continue avec Jules…

Ce matin il savait qu’il reviendrait, elle l’attendrait pour souper. Il apporterait le pain, il y en avait besoin pour le souper. Le pain, il l’avait oublié. C’est important le pain, très important, on n’oublie pas le pain quand on revient chez celle qu’on aime.  C’est peut-être cela, elle lui en veut, il oublie toujours, sa fête, son anniversaire, mais jamais le pain. Ce doit être cela, elle ne comprend pas ce qui a pu se passer pour qu’il revienne les mains vides. Elle est en colère. Cette femme est en colère et elle veut le punir, c’est une femme qui n’aime pas qu’on oublie le pain, il aurait dû y penser. Le pain, les femmes, elles en mangent peu mais elles n’aiment pas qu’on l’oublie.

Il est là, il est entré, il ne sait pas, c’est déjà si loin la porte qui s’ouvre. Il est posé devant elle, elle le regarde. On dirait qu’elle ne comprend pas. Elle n’est plus en colère, il voit de la lumière dans ses yeux. Elle veut savoir comment il est entré il a pensé qu’elle plaisantait, qu’elle le taquinait.

Ça sentait bon, il avait faim, il y avait comme de l’apaisement dans l’air, alors il s’est approché pour l’embrasser. Elle a reculé en poussant un petit cri. Elle n’avait même pas peur, Jules le sait.  Il a dit qu’il était fatigué, qu’il était désolé pour le pain qu’ils pourront se contenter de biscottes. C’est bon les biscottes on les croque, ça craque et on se regarde, c’est beau, c’est bon… Elle ne l’écoute pas, elle est belle à ne rien dire, et soudain ça fait comme un trou dans ce qu’il croit savoir d’elle. Il est vide, vide d’elle, sans mémoire, rien pour l’accrocher, rien pour l’exister.

Quand les autres sont arrivés il a compris ; quelque chose n’allait plus il y avait eu dérèglement quelque part. Les autres, ils étaient trois, deux ados dont un plutôt costaud et un petit morveux qui suçait son pouce. Il ne les connaissait pas, il ne les voyait même pas et se demandait pourquoi cette femme ne lui avait rien dit.

Le plus grand des trois, il l’avait vu plus jeune dans l’ombre, avait l’air très proche de cette femme. Il s’était posté devant elle comme un garde du corps et voilà qu’il le menaçait, lui donnant l’ordre de déguerpir et de laisser sa femme en paix. Sa femme, sa femme, ça claque comme une lanière de cuir, sa femme, Jules est fouetté, il a mal, si mal. Il est entré, c’était une femme, elle n’était à personne tout à l’heure, elle était dans sa tête, il s’en souvient, il le sait, il l’avait sentie, elle était dans sa vie. Jules, n’en peut plus de tous ces visages qui sont dans son rêve et qu’on lui vole quand il s’en approche. Il regarde l’autre, il le connaît, il le sait, ils se sont touchés déjà, il lui a donné un morceau de cette vie et maintenant il la veut toute pour lui. Il regarde l’autre, il le regarde et se souvient.

Ce matin un homme l’a touché, ce matin un homme lui a donné un morceau de lui, de sa vie, de son histoire, un homme, cet homme qui ne le reconnaît pas, ce matin

Ce matin il avait mal à la tête, surtout au moment de l’orage. Il avait souvent mal à la tête. Très mal, un mal dont il ne pouvait pas parler. Il était seul à en connaître l’origine. Une douleur qui l’isolait totalement des autres, une douleur qui lui faisait douter de tout. Il ne savait plus, il ne pouvait pas savoir. Cette femme, sa femme, la femme, une femme et cette douleur qui revenait. Douleur, souvenir.

Jeudi…

Aujourd’hui en réunion, vue sur l’école militaire

Non, non, pitié,

Pas aujourd’hui,

Je vous en supplie,

Mon rire s’est enfui.  

Pas de jeu de mots,

Pas de rimes en i.

N’insistez pas, je vous le dis.

Comment ?

Dommage, me dites-vous ?

Vous aviez de bons mots ?

Et bien tant pis,

Je cède, allons-y !

Je n’en prendrai qu’un :

Je le veux bref et poli.

En avant mon ami,

Je suis tout ouïe.

Par quoi commencerez-vous ?

Comment par i ?

Paris ?

Malheur,

C’est bien ce que je dis,

Comment, que me dites-vous ?

Ce que je dis ?

Ce que je dis,

C’est jeudi…

Vivement vendredi…

Mes Everest : Qu'il vive ! René Char …

Je répare un oubli fâcheux, je m’aperçois que dans mes Everest, René Char est le grand oublié. Il faut vite réparer cet oubli, voilà c’est fait…

Qu’il vive!

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts
lointains.

La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.