Il suffit je ne me lève plus a dit le jour somnolent Mais ce n’est pas possible tu es condamné A répondu une nuit tremblante et pressée d’engloutir Le trou de lumière par elle creusé Encore un effort je t’en prie Le jour s’est tourné et retourné Il a râlé Au pied du lit de pierre a posé un pied puis deux Et s’est levé l’œil mauvais Sur un ton sec et irrité à la nuit a répondu C’est bon une fois encore je le fais Je le fais pour toi Tu me fais tant pitié
C’est décidé, aujourd’hui Jules achètera une boussole. Il a besoin de vérifier quelque chose. Il faut dire que depuis quelques temps on lui reproche régulièrement d’être complétement déboussolé, d’avoir perdu le Nord. On lui a même dit la semaine dernière : « mon pauvre Jules tu es complétement perdu, tu ne sais plus où tu habites… ». Tout cela parce qu’il est totalement déconcerté par un monde qui ne tourne plus vraiment rond. Jules est de ceux qui reste résolument optimiste, il veut croire en un avenir meilleur, et il arrive fréquemment lors de débats en famille ou avec des amis qu’il dise : « tout va s’arranger, l’essentiel est de savoir où on va et ce que l’on veut… » Ses propos sont généralement mal compris, il arrive même qu’ils suscitent un profond étonnement. Cela va même jusqu’à la colère, lorsqu’il ajoute qu’il faudrait ne se contenter que de donner des bonnes nouvelles. C’est là qu’on lui explique qu’il a perdu sa boussole. C’est la raison pour laquelle il a cherché un magasin spécialisé en boussoles et autres instruments de mesure. Il explique ce qu’il recherche, à savoir une boussole lui permettant de savoir où il se situe car on ne cesse de lui dire qu’il a perdu le nord. Le vendeur l’écoute attentivement et lui explique qu’il a ce qu’il lui faut. « C’est un nouvel appareil, qui lorsque vous le tiendrez dans la main se connectera immédiatement avec votre boussole interne et qui par l’intermédiaire de son écran numérique, vous dira quelle est votre position… ». Jules est surpris d’apprendre qu’un simple objet connecté va être capable de connaitre sa position alors que lui-même n’a généralement pas d’avis, non qu’il soit neutre, mais surtout parce qu’il ne souhaite pas s’enfermer. Bref, il veut bien acheter ce gadget « magique ». Il ne l’essaie même pas dans le magasin. Il a confiance. Rentré chez lui, il s’installe confortablement dans le canapé de son salon, il sort la boussole et comme l’indique le mode d’emploi, il la pose bien à plat sur la paume de sa main. Il sent comme un étrange picotement, et en quelques secondes un message s’affiche sur l’écran. « Votre position n’est pas claire. Il semble que vous ayez perdu le nord, mais le relevé de vos dernières positions connues indique que vous êtes complétement à l’ouest. Nous vous invitons à vous rendre sans tarder gare de l’Est, en y entrant par la porte Sud »
Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse, Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs, Et mon cour délivré des attaches peureuses Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes Je me fais un printemps de villes et de monts Et je passe de l’alouette au goémon, Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours, Je narre le neigeux leurre de la montagne Aux collines venant à mes pieds de velours Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons, Mon cour découvre en soi tropiques et banquises Voyageant d’île en cap et de port en surprise Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Si peu de choses à dire Il faut descendre dans la réserve à souvenirs Là tout au fond des casiers sont vides Y étaient les flacons de mémoires vieillies Ils sont les premiers à être partis Disparus à la table des bons amis Tant pis Je chercherai pour ce jour aux couleurs jolies Un doux vin jeune et fleuri
Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ? Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…
Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui : son regard, sa présence… Comment dire ? Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ? Non : solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.
Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.
Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.
Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…
Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.
– Vous désirez autre chose ?
– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.
– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi : des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail ! Autre chose ?
– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….
– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert. Albert Camus. Vous le connaissez ?
– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?
– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.
– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …
– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.
Je vous propose de découvrir aujourd’hui en trois parties une nouvelle que j’ai proposée pour un concours dont le thème était » vous rencontrez un personnage historique qui vous fascine »… Je n’ai pas remporté de prix mais je suis assez satisfait de ma création…
C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.
En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.
Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.
Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?
Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric ! Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.
Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe ! Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…
Ville électrique Ville mécanique Couleurs timides C’est un matin qui grince On creuse, on pousse, on crie Et la lumière toujours se coince Derrière ma vitre j’ai le front qui glisse C’est si loin dehors Pas un pas qui ne crisse Pas un souffle de belle buée Il est l’heure de se lever
J’aurai voulu vous parler de pluie Pour le faire j’ai cherché le bon sens Par où faut-il commencer Ce que je vois Ce que j’entends Ce que je ressens L’humidité qui me traverse La douceur de la flaque qui s’étend Et me voici dans le trouble Le mot roule sous ma langue Mot gros mot gras mot gris Mot trouble
Trouble trouble trouble
Le mot répété ne sert plus à rien Il s’écroule Où es-tu Goutte de pluie Goutte de rien J’attends
S’il m’arrive d’avoir un petit creux, je n’ai, en revanche, jamais l’estomac dans les talons. Il faut dire que question talon, je suis assez fragile, et pour éviter de me tordre le cou je préfère marcher sur des œufs. Donc, quand je suis mort de faim, je préfère me mettre à table et aller droit au but. Oh bien sûr, il peut m’arriver d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de laisser dans un coin de l’assiette quelques miettes. Bref, je préfère laisser mon estomac à la place qui est la sienne et marcher sur la pointe des pieds pour entrer discrètement dans la cuisine m’en payer une bonne tranche…
Derrière le tendre vert des collines alanguies J’entends le vent qui bruit Sans un cri Un reste de pli bleu Couvre ronde larme de si peu Sur le bord gris de tes yeux bleus
Chat huant devant les ruines du château de Vianden…
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée, Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir; Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée, Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée, Aux spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu; Tantôt son rire éclate en rouges étincelles; Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, Il vole sur un lac de feu!
Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes, Et laisse à l’âme un long ennui.
Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge. La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil. Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge; Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe, Un ange garde ton sommeil!
Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte, où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir, je me demande à moi-même tout doucement pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ? Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ? Non : ils ont couleur et forme et existence tout simplement. La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent. Cela ne signifie rien. Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre, invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes devant les choses, devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!
Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l’espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux.
Passe par les villages, je te suis.
(Extrait de Par les villages, pièce de Peter Handke)
En fin de journée, un commandant de la police judiciaire est autorisé à l’interroger.
J’aimerais que vous parliez du soir de l’accident, si vous avez des souvenirs bien sûr…
Je ne me souviens pas de l’accident, ni de ce qui a suivi. La dernière image que j’ai en tête c’est Héléna, mon Héléna. Je suis descendu au sous-sol et n’ai vu que ses jambes magnifiques qui sortaient de dessous la voiture. Elle a sursauté quand je lui ai demandé ce qu’elle faisait. Elle m’a répondu qu’elle vérifiait l’état des plaquettes de frein. On devait partir le lendemain, elle a insisté pour que je retourne au garage pour les remplacer. Quand elle m’a embrassé, je l’ai trouvée très belle, avec cette tache de cambouis sur le front. Je l’aime tellement, je suis incapable de la contredire. Vous savez, elle est très douée en mécanique, j’ai confiance en elle, je suis parti. Après, c’est le trou noir…
Il est 18 heures. Jeanne accompagne Héléna au parloir. Toute la journée, elle a revécu ses derniers moments avec Antoine, avant l’accident. Elle se souvient avec douleur de l’arrivée de la police qui vient la prévenir, et ces questions sur ces maudites tâches de cambouis… Elle n’a pas compris ce qu’ils cherchaient. Elle était anéantie : Antoine était dans le coma, sa voiture a quitté la route, et s’est encastrée contre un pylône.
Son avocate est installée derrière le petit bureau, les traits tirés, l’air soucieuse.
Bonjour Héléna, je vous en prie, asseyez-vous.
Bonjour Maître, dites-moi vite ce qui se passe, je ne comprends pas, j’aurai dû sortir aujourd’hui, non ?
Héléna, vous vous souvenez, je vous ai dit hier matin qu’Antoine était sorti du coma…
Oh oui, je suis tellement heureuse, deux bonnes nouvelles le même jour. Sortir c’est déjà incroyable, mais le revoir, c’est magnifique, je vais pouvoir m’occuper de lui.
Héléna, tout ne s’est pas passé comme on l’aurait souhaité. Antoine a en partie perdu la mémoire, mais se souvient parfaitement des derniers instants que vous avez passés ensemble.
C’est normal, il m’aime tellement !
Attendez, ce n’est pas si simple…
Mais, on lui a dit que j’étais incarcéré ? On lui a expliqué ?
Les médecins auraient souhaité qu’il ne soit pas mis au courant tout de suite, mais son jeune frère n’a pas pu s’empêcher de tout lui raconter…
Et comment il a réagi ?
A votre frère, apparemment il n’a rien dit. Malheureusement, là où tout bascule pour nous, c’est quand la police judiciaire l’a interrogé…
La police judiciaire ?
Oui, Il a expliqué, visiblement avec des larmes dans les yeux, que vous étiez son dernier souvenir. Il est descendu au sous-sol où était sa voiture, pour retourner au garage. Vous lui aviez demandé d’aller faire changer les plaquettes. Il est entré et a vu vos jambes qui dépassaient de dessous la voiture. Vous avez sursauté, et quand vous êtes sortie vous lui auriez dit que vous vouliez vraiment vérifier que les plaquettes étaient usées.
Mais, il n’y a pas besoin d’aller sous la voiture pour vérifier les plaquettes ! Il n’y connait rien…
Antoine est sorti du coma hier matin. Depuis six semaines, il est plongé dans ce profond sommeil. Surprenant comme réveil ! Ils sont plusieurs autour du lit, à l’observer, à poser des questions, comme s’il était un enfant, comme s’il était sourd. Il comprend vite qu’ils cherchent à vérifier s’il se souvient : qui il est, que lui est-il arrivé ? Bien sûr qu’il se souvient. Il a la bouche pâteuse mais les idées claires.
Il se souvient. Héléna son épouse, qu’il a tant aimée. Héléna qui ne se doute de rien, Héléna qui n’a aucun soupçon quand il lui explique qu’il faut qu’il retourne au garage, pour faire changer les plaquettes. Demain, ils doivent partir en vacances. « Il ne faut pas rigoler avec les freins » lui a dit son patron. Il travaille dans ce garage depuis deux ans. Il est comptable, la mécanique ce n’est pas son truc, il n’y comprend rien.
Il se souvient, Héléna avait insisté auprès d’Edouard, le propriétaire du garage pour qu’il soit embauché. Elle le connaissait bien, pendant plusieurs années elle a été sa copilote et sa préparatrice, quand ils étaient engagés dans le championnat de France des rallyes.
L’année dernière, il est tombé follement amoureux de Julie la femme d’Edouard. Il n’aime plus Héléna. Il va la quitter, il faut qu’il lui dise. Parfois il se prend à fantasmer : si elle avait une maladie grave, un accident, tout serait résolu, il ne serait pas obligé d’avouer. Ou si elle était enfermée en prison…
Les médecins sont partis. Jules, son frère est seul avec lui. « Il faut le ménager, il est encore faible. » Mais Antoine veut savoir.
Dis-moi comment va Héléna ?
Jules hésite.
Tu sais, Antoine, elle est en détention provisoire. On l’accuse d’avoir saboté ta voiture. L’expert prétend que l’écrou de la barre de direction a été dévissé. Ils n’ont aucune preuve, mais des présomptions, comme ils disent. Quand on est venu prévenir Héléna de l’accident, elle avait une tache de graisse sur le front. Elle a expliqué qu’elle venait simplement de changer les roues de son véhicule.
Oui, c’est vrai, elle en avait parlé…Comme c’est la fin de l’hiver, elle a monté les pneus été. Elle avait les mains sales et tu la connais elle se touche toujours le bout du nez… D’où la tache…
Oui, mais ils doutent…Ils font une fixette sur cette tache sur le front et l’expert est formel. Pour se tacher à cet endroit précis, il faut être passé sous la voiture. Il a même poussé le vice à faire la démonstration.
Antoine ne dit rien. Jules est inquiet.
Mais je te rassure elle sort demain, l’expert a finalement conclu que si l’écrou avait été dévissé chez toi, tu aurais dû avoir l’accident à l’aller et pas au retour du garage. Il reste à savoir qui a pu faire ça ?
Antoine réfléchit. Il a peu de temps devant lui, elle va sortir, demain elle sera à son chevet. L’idée lui est insupportable. C’est Julie qu’il veut revoir. C’est avec elle qu’il veut vivre.
Et au garage, comment ça se passe ?
Ça ne va pas fort, je crois que ton patron déprime, il serait endetté et le pauvre, sa femme l’a quitté. Le jour où tu as eu l’accident, elle venait de lui apprendre qu’elle avait rencontré quelqu’un…
Antoine sent qu’il a une chance, une fenêtre de tir très courte. S’il joue la comédie, on le croira. Il pourra se débarrasser de deux obstacles en même temps.
Voici une nouvelle que je vous propose en trois parties aujourd’hui, n’hésitez pas à me faire part de vos retours…
Hier encore, elle rêvait de ces retrouvailles. Six longues semaines… Elle avait eu le temps de se préparer et attendait patiemment. Elle n’a jamais compris pourquoi elle était incarcérée. Ils finiront par admettre que c’était une injustice.
Son avocate a pris le temps de lui expliquer : on ne pouvait pas « encore » parler d’injustice, tout simplement parce qu’elle était en préventive, et présumée innocente. Héléna n’a pas compris ces subtilités juridiques mais reste confiante car elle n’a rien à se reprocher. Ces derniers jours, l’enquête a progressé. Les conclusions de l’expert en mécanique ont convaincu la juge d’instruction qu’il est inutile de la garder en prison.
Ce matin, lorsqu’elle entend le bruit de la serrure de sa porte de cellule, son cœur s’emballe. Elle navigue entre joie et soulagement et ne doute pas. Plus rien ne pourra empêcher leurs retrouvailles. Elle sera enfin à ses côtés, pour sa convalescence.
Héléna est tellement concentrée sur cette future tranche de bonheur qu’elle dégustera dans quelques minutes, qu’elle ne se rend pas compte que Jeanne, sa gardienne préférée, est mal à l’aise. Elle reste figée devant la porte. Héléna est habillée, maquillée, et tient dans les mains son carnet intime et le cadre photo, hier encore, posé sur la petite table. Jeanne est embarrassée, ne sait pas comment lui dire.
Bonjour Héléna, tu te souviens que tu as rendez-vous avec ton avocate, ce soir à 18 h 00 ?
Ah bon… J’ai rendez-vous ? Non je ne m’en souvenais pas…Où dois-je la rencontrer ? Elle ne m’a rien dit la dernière fois et je ne suis pas sûre qu’elle m’ait laissé une adresse…
Jeanne a un petit rire gêné. Elle réalise qu’Héléna ne sait rien. Elle n’est pas au courant du rebondissement de la veille. Elle ne dit rien, ne s’en sent pas le courage. Alors elle continue sur le ton de l’ironie.
Mais Héléna, tu dors encore ? Où veux-tu que ce soit ? Au parloir, comme d’habitude…
Au parloir ? Héléna ne comprend pas. Elle sait que les sorties sont souvent en fin de matinée, rarement en début d’après-midi, mais jamais après 18 h 00. Elle ne sait pas quoi penser. Jeanne est pressée de repartir.
Bon, et bien, à ce soir Héléna, je viendrai te chercher. Passe une bonne journée !
Merci Jeanne, à tout à l’heure…
« Passe une bonne journée », cette dernière phrase lui fait mal. Assise sur son lit, elle s’est pris la tête entre les mains. Elle n’est pas folle : hier, elle a dit au revoir à tout le monde. Jeanne était là. Elle l’aime beaucoup, Jeanne, elle sait qu’elle aussi trouve anormal qu’on la garde prisonnière, même si c’est en préventive, comme répète l’avocate. Elle était heureuse pour elle, et lui a souhaité plein de belles choses.
C’est impossible, ce doit être une erreur. Tout ne peut pas être remis en cause, comme cela, en une nuit. Ce rendez-vous avec l’avocate n’était pas prévu, elle en est certaine. Il s’est passé quelque chose, qu’on ne pouvait pas prévoir. Héléna est impassible, d’un calme surprenant, elle garde espoir, se dit que ce n’est rien. « Comment ils disent déjà ? Oui, c’est cela, je me souviens : il doit s’agir d’un vice de procédure, il doit manquer un papier, une signature… » Elle doit rester sereine, elle s’affole certainement pour un rien. Elle en saura plus ce soir, ça fait six semaines qu’elle attend, elle peut encore patienter une journée.
Son rendez-vous est à 18 h 00 : encore huit heures à tuer… A tuer, quelle drôle d’expression, quelle curieuse façon de parler du temps qui passe… » Elle pense à Jeanne, elle était bizarre, comme si elle cachait quelque chose…
Parfois, euh souvent, et vous le savez bien lectrices et lecteurs de ce blog j’aime regarder la vie qui défile à travers une vitre ferroviaire.
A travers cette grise vitre, je vois ce précieux temps qui s’enfuit vite, très vite. Et je reste immobile, figé dans la contemplation. Immobile dans un monde qui avance…
Je retrouve un peu de cette sensation pleine de poésie de se trouver les pieds ballants au bord du monde et attendre indéfiniment d’être gagné par la sensation de la vitesse de rotation de la terre. Quarante mille kilomètres en 24 heures, on finira bien par le ressentir…
Bref, je prends le temps de regarder le temps qui passe, qui pousse, qui file, qui glisse… Et j’accepte enfin de perdre du temps…
Oui depuis quelques temps j’aime cette idée, cette fausse idée de perdre du temps. Temps qui coule à travers mes poches trouées, temps qui fuit qui s’enfuit…
» Arrête de perdre du temps » aurais-je dit il y a peu… Et aujourd’hui je savoure cette idée de ce temps qu’on croit perdu, parce qu’on l’a rempli de quelques petits riens, petits cailloux éphémères.
Je ne perd plus mon temps, mieux encore je le trouve, le retrouve. Il est là, par petits bouts. Je le ramasse, le garde tout contre moi, bien au chaud et me dis que je le trouverai demain ou plus tard et je passerai du bon temps…
Dans ma réserve à émotions, Dorment quelques ports, Aux couleurs métalliques. Pas une voile, pas un visage buriné. Dans ma réserve à poésie, Tant de terres oubliées, Tant de beautés condamnées. De mots en mots, J’accoste sur des rives étonnées, Je cueille les couleurs abandonnées. Une à une, je les inspire, Feuille à feuille, Elles peuplent ma mémoire de papier
Il est des matins roux Qui emplissent de rêves Les fonds de faille De nuits ocres aux angles droits Ils posent légers De douces caresses Sur nos joues creusées
Un texte que je pense avoir déjà publié mais que j’illustre autrement…
Quand le monde est si bruyant, Qu’il couvre même le vent, Quand les regards sont de travers Que les yeux se noient dans le triste amer N’entre pas dans l’arène, N’aiguise pas tes lames numériques Fais comme tes pères Et rêve d’Amérique Il faut que tu marches jusqu’au bout Là-bas, si loin Ou l’île se blottit Dans les bras de l’océan Si tu ne peux pas partir, Tête haute Marche jusqu’aux souvenirs Prends le chemin le plus malin Cours, vole, rêve, espère, Souris de cet air qui te fouette
Mais ne laisse pas gagner La fanfare des maudits Laisse-les s’agiter, vociférer, Demain tu verras Ils seront oubliés
Pourquoi que je vis Pour la jambe jaune D’une femme blonde Appuyée au mur Sous le plein soleil Pour la voile ronde D’un pointu du port Pour l’ombre des stores Le café glacé Qu’on boit dans un tube Pour toucher le sable Voir le fond de l’eau Qui devient si bleu Qui descend si bas Avec les poissons Les calmes poissons Ils paissent le fond Volent au-dessus Des algues cheveux Comme zoizeaux lents Comme zoizeaux bleus Pourquoi que je vis Parce que c’est joli
Dans le bout de cette vie qui résiste Il y a comme un voile gris Flamme qui vacille La peur n’ose plus entrer Un rideau de larmes Inutile elle recule Son temps est passée
Non, non, pitié, Pas aujourd’hui, Je vous en supplie, Mon rire s’est enfui. Pas de jeu de mots, Pas de rimes en i. N’insistez pas, je vous le dis. Comment ? Dommage, me dites-vous ? Vous aviez de bons mots ? Eh bien tant pis, Je cède, allons-y ! Je n’en prendrai qu’un : Je le veux bref et poli. En avant mon ami, Je suis tout ouïe. Par quoi commencerez-vous ? Comment par i ? Paris ? Malheur, C’est bien ce que je dis, Comment, que me dites-vous ? Ce que je dis ? Ce que je dis, C’est jeudi… Vivement vendredi…
Dans le silence mou d’un matin bleu On s’arrête Là Dans le plein rêve D’un monde heureux On s’arrête Là Juste au-dessus du vague soupir Las On n’entend plus la douce mélodie On respire, on espère On hésite, on appelle Oh rien Ou si peu Juste le mot Juste un seul Léger Goutte à goutte Rivière l’épelle On baisse les yeux Plus un souffle d’air Tout se fige Une par une flaques d’eau S’assèchent Et sur la surface lisse d’un vague ruisseau Le temps s’est achevé Nous ne l’attraperons plus
Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.
Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
Françoise Delcarte (1936-1995) est une poétesse belge. Sa biographie qu’elle jugeait dénuée d’intérêt tient toute dans ce qu’elle a écrit.
Entre offense et pardon, le poème injurie. Il est sable, il est saison, pont jeté sur nos vivres. Le poème n’est, ne sera jamais qu’une seconde défalquée. Née d’un phénomène nerveux mais aussi résultante d’un équilibre interne autrement violé.
Dans le va-et-vient quotidien du temps, le poème enregistre des hausses et des baisses de tempèrature, se les inocule et trace alors une courbe dont tous les points sont jonction, équilibre mesure.
Il ne s’agit pas d’un miracle, pas plus d’ailleurs que d’une preuve par neuf quelconque, mais plutôt d’un contrepoint organique, lequel se rapprocherait finalement d’une syntaxe musicale. Là peut-être y aurait-il l’ébauche d’un sens à donner au mot « poésie »?
Quant à moi, je ne prétends encore qu’aux termes qui, eux, sont « poèmes ».
Il y a des choses qu’on ne rasera jamais ici. C’est dans la chair. Ca parle. C’est dans la terre. Des tas de cailloux mais qu’on a mis un par un. C’est les mains de nos pères, de nos grands-pères. Toute leur patience accumulée à résister aux pluies, à l’horizon, en faisant des petits tas devant la nuit pour que la lumière de la lune s’y accroche. Pour être debout. S’inventer des montagnes et jouer à la luge. Et croire qu’on a atteint les étoiles. On leur racontera à nos enfants. On leur dira que c’était dur. Mais qu’ils étaient des seigneurs, nos pères. Et qu’on a hérité ça d’eux : des tas de cailloux et le courage pour les soulever qui va avec.
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Dans le fonds asséché de mon puits à rêves bleus De lourdes pierres noires emplissent le vide de ma page blanche Mots fleurs, mots ciels, mots vagues Tous sont écrasés Ils se tordent le cou pour inventer le chant Des rimes en rires Ils se tordent le cou pour s’échapper De l’humide étreinte du nœud coulant qui les étouffe
Je voudrais une fête étrange et très calme avec des musiciens silencieux et doux ce serait par un soir d’automne un dimanche un manège très lent, une fine musique
Des femmes nues assises sur la pierre blanche Se baissent pour nouer les lacets des enfants Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles L’amour en un sanglot un sourire léger Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes Des femmes calmement éperdues allongées
Des serpentins qui voguent comme des prières Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
Et mourir aux genoux d’une femme très douce Des balançoires vont et viennent des appels Doucement. Sur son ventre lourd poser ma tête Et parler gravement des corps. Le jour s’en va
Des dentelles des tulles dans l’herbe une brise Dans les haies des corsages pendent des nylons Des cheveux balancent mollement on voit des nuques grises Et les bras renvoient vaguement de lourds ballons
Sur la route de nos colères enfouies Les mots se fracassent Ils dérapent à l’entrée floue d’un virage ajouté Qui flotte comme une virgule folle Au carrefour de l’inspiration J’oublie les priorités Je feuillette un dictionnaire aux pages molles Des demi-mots s’envolent à tire d’aile Ils fuient la froide prison des laids parleurs Ivres de mauvaise grammaire J’ai gratté le bout de mon rêve Sur le front d’une rime bleue Et mes mots sans bouts se brisent les reins
Il ne reste de toi qu’une trace amputée de ses hauteurs de vue On entend le chant rauque des nœuds fragiles de ta longue histoire Tu racontes la douceur lointaine de ces mains qui se sont croisées A l’ombre que tu offrais quand les cœurs se mettent à battre Tes racines sont loin et tu attends la douce étreinte d’une prochaine marée
Il fut un temps où certains mots étaient agréables à dire, à prononcer. On les articulait avec délice, tant ils laissaient sur le palais des saveurs agréables. Il faudra peut-être dresser une liste de ces mots qui sont aujourd’hui perdus pour l’écriture.
Je ne parviens plus à apprécier la mélodie de ce mot « confiance ».
Elle était belle cette confiance qu’on se partageait comme un fruit gorgé de soleil, elle était belle cette confiance qui accompagnait toutes les amitiés, qui parfumait les amours, elle était dans le regard bleu de ces enfants que l’on prend par la main, elle était dans la petite flamme vacillante derrière le regard d’un vieux père qui s’éteint, elle était dans l’arc en ciel des sourires de ceux qui ne se sentent pas oubliés. On lui cherchait des rimes de joie, la danse, la chance, la présence, l’alliance.
Mais aujourd’hui l’horloge molle des haines multiples a tourné, et la confiance que j’aimais s’est abîmé dans le marécage des fausses promesses, des phrases creuses, et les rimes qui l’accompagnent sont d’un monde que je ne supporte plus…
Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture J’ai tracé quelques lettres de brumes Des mots bleus se sont envolés A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille Que j’avais attendue Une phrase est là, en suspens Une autre aussi qui l’attend Je les regarde heureux Elle se sont aimées Avec mon consentement
Tu as peur des gens qui passent Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face. Tu as besoin qu’ils te regardent Et pourtant tu restes là, sur tes gardes.
Raconte-toi Raconte-toi
Tu écris aux visages que tu as vus En quadrichromie à la Une des revues. Tu leur dis : je te regarde, est-ce que tu me vois ? Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid.
Raconte-toi Raconte-toi
Envoie toutes sortes de messages Aux inconnus et lucioles de passage. Prends le parti du risque et des erreurs, Le silence est toujours complice ou trompeur.
Raconte-toi Raconte-toi
Prends des feuilles 21×27, un stylo, Une caméra Super 8, un magnéto… Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux Toute la folie du monde est dans ton cerveau
Oui c’est la panne sèche, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vécu cela. Ma page qu’elle soit de papier ou numérique reste désespérement blanche. Les mots ne viennent pas, où alors je sens qu’ils se forcent et cela ne me convient pas. Je crois que cette panne d’inspiration est quand même un peu liée à cette lumière inexorablement uniforme, non vraiment le soleil ne m’inspire plus. Heureusement que j’ai des réserves, donc je « re »publie beaucoup. Désolé
Vivement la brume, et quelques nuages qui me réveilleront peut-être…
C’était une journée d’automne qui se terminait par petites flaques, sur le pavé gluant. Plus rien n’avait l’odeur du neuf. Dans chaque grain de poussière, dans chaque molécule de vie, un parfum de moisissure tirait des larmes aux passants du soir. Dans les yeux de ceux qui se croisaient, il y avait cette lueur de désespoir, si vraie, si dure, si fatidique, si irréversible. Comme si…
Comme si la destinée de chacun était contenue dans ce bruit, sourd et continu, bruit qui m’arrache encore des larmes tant il est dur de se sentir glisser sur des pentes où l’amour n’existe plus que par pointillés jaunâtres. Le ronflement de l’alentour produisait comme un halo de brouillard, mais il m’étouffait plus que n’importe quel autre, il m’étouffait en dedans, il me bouffait mon printemps qui à cette heure-ci n’était pourtant encore qu’inscrit en marge, en attente de frénésie, en attente d’irréel…
Voici bien longtemps que le tribunal académique ne s’était réuni. Le problème à traiter est on ne peut plus d’actualité….
Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent. Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée… Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent déraper…
Le président du tribunal résume en quelques mots la décision qui vient d’être rendue. « Mesdames et Messieurs les jurés, chères et chers collègues, nous nous sommes réunis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les débats ont été animés mais sans haine et c’est cela que j’aime. » « Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches à l’oreille, ils le sont aussi à l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… »
« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. M est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuité est nauséabonde, préjudiciable et disons le « inacceptable ». En conséquence nous exigeons, que N soit isolé et relégué à la place qu’il mérite et qui lui revient, en dernière position après le Z. Décision exécutable immédiatement. »
« L’autre problème est le risque de dérapage à l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collège des jurés souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impératif être séparés, distingués. En conséquence, le tribunal décide que quiconque décide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au préalable, adresser une demande écrite au collège des jurés qui à compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurés ont précisé que cette demande devrait être adressé sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisée serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoqué et devra sous contrôle et avec le sourire écrire 100 fois le mot AIME..
Le repos, la planche de vivre ? Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. L’homme se défait aussi sûrement qu’il fut jadis composé. La roue du destin tourne à l’envers et ses dents nous déchiquettent. Nous prendrons feu bientôt du fait de l’accélération de la chute. L’amour, ce frein sublime, est rompu, hors d’usage.
Rien de cela n’est écrit sur le ciel assigné, ni dans le livre convoité qui se hâte au rythme des battements de notre cœur, puis se brise alors que notre cœur continue à battre. »
René Char – « Légèreté de la terre » ; Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979