Voyage contre la vitre, suite et fin…

Voici donc les dernières lignes de ce roman que j’ai écrit en 1996. Ce manuscrit avait à l’époque séduit les éditions Grasset, ou plus exactement son directeur littéraire aujourd’hui disparu, Yves Berger. Il fut à deux doigts d’être publié, mais c’était justement les deux doigts qu’il manquait.

Marc contemple les pages qu’il a noircies. Il sait qu’il les doit à Armand. A Fanny aussi. Il les écoute. Ils lui parlent de ce qu’ils ont vu, ou cru. Peu importe, ils lui parlent pour être entendus, pour être crus. Pour être. Marc ne cherche pas à comprendre, il ne questionne pas. Il reçoit les mots, leurs mots et les accueille avec respect. Il sait qu’ils avaient leurs raisons. L’un et l’autre. L’un pour l’autre. Il les laisse déverser ce qui les empêche encore de sortir. Il les laisse se débarrasser de ces cris qu’ils n’ont pas pu pousser. Armand a pris de l’avance. Beaucoup. Il en est parvenu au point où il ne reste plus qu’à balayer dans les coins. Tout est allé si vite. Les mots qui se magnétisent, puis se posent sur la feuille blanche.

Fanny raconte, encore beaucoup, et Marc a compris. Il sait maintenant ce qui s’est passé au cours de cet été. Il sait qu’Armand et Fanny ont commis un rêve. Ensemble. Il sait pourquoi ils l’ont fait, il sait comment ils l’ont fait. Ils en avaient besoin.

Marc se souvient des voyages qu’il faisait dans sa tête, les mondes qu’il inventait. Il avait dix ans. C’était dans la voiture, pendant de longs trajets. Le moteur emplissait le silence. Il posait sa tête contre la vitre. Alors ça vibrait, et il était bien. Il y avait aussi cette odeur de verre humide et les parents qui ne disaient rien sinon de simples onomatopée automobiles.

Il partait, les vibrations lui ouvraient un chemin. Il y rencontrait toutes sortes de personnages. Le voyage était toujours trop court. Son père ne supportait pas cette position.

  • Tu seras malade à t’appuyer comme ça contre la vitre. Et puis arrête de rêver, profite donc du paysage.

Aujourd’hui, il contemple les pages qu’il noircies. Il sait qu’elles contiennent les souvenirs de ces vibrations voyageuses. Ces vibrations qui l’on conduit vers d’autres Armand, vers d’autres Fanny. Tout à l’heure Armand a demandé ce qu’il ferait de tout cela, de tout ce qu’il lui racontait. Il a répondu qu’il attendait, qu’un jour peut‑être il saurait. Et quand Armand est sorti, il s’est levé, est allé vers la fenêtre, puis il a posé son front sur la vitre. Il y avait de la buée et dehors le vent faisait comme un rideau.

Voyage contre la vitre, suite…

Avec un serrement dans la gorge, Armand a quitté le bureau de Marc. Il ne le reverra plus. Plus dans les mêmes conditions. Il va laisser Fanny. Il lui reste quelques mois. Il ne l’oubliera pas, il viendra la voir, lui parler, l’écouter. Elle en aura besoin. Encore. Armand est déçu d’être guéri. Il s’était habitué, ces derniers mois, aux séquences de plus en plus rapprochées. Il se sentait mieux, mais sans réaliser qu’il parvenait au bout de son histoire.
Lucie ne dit pas un mot. Depuis le début, c’est elle qui l’accompagnait chez le psychiatre pour les séances. Ils appréciaient ces brefs moment d’intimité, d’abord dans l’ascenseur, puis dans les grands couloirs. Ils échangeaient peu, mais parfois se frôlaient. Leurs regards se croisaient. Alors ils étaient bien et ils se souriaient. Aujourd’hui c’est leur dernier voyage. Demain Armand sera dehors, il retrouvera le monde, il retrouvera les autres.
Marc Flandin se sent seul. Il est un peu dans l’état d’abattement de celui qui vient d’achever une œuvre. Il est satisfait, fier, contemplatif, mais surtout seul, nostalgique des heures passées à fabriquer dans la souffrance, le doute, l’obstination.
Armand est le cas le plus perturbant qu’il n’ait jamais eu à traiter. Un de ces personnages dont on n’ose dire qu’il est guéri tant on doute de la réalité de sa maladie. Il connaît Armand depuis si longtemps. Il aurait pu en faire son fils, celui qui lui manque. Il redoute d’envisager l’avenir sans lui. Il a beau croire qu’aujourd’hui il est un homme, qu’il va se construire une véritable histoire, il a beau se dire qu’il accompli sa tâche, qu’il a permis à cet enfant prostré, à la limite de l’autisme de regarder autour de lui, sans crainte, sans haine, il a beau se dire qu’ils pourront se revoir, ailleurs, il est triste, nu, désespéré.
Armand lui a tant fait confiance toutes ces années, il voulait guérir. Il voulait pouvoir s’endormir sans l’angoisse que la nuit lui dérobe ses rêves. Il voulait tant pouvoir écouter le vent sans être obligé de se boucher les oreilles de peur qu’un souffle, qu’un courant d’air ne lui subtilise ses pensées.
Aujourd’hui Marc est sûr qu’il va mieux, il n’est plus ce petit oiseau tremblant qu’il a connu il y a cinq ans. Il se souvient de la première rencontre avec Armand Mollard. Il se rappelle ses souffrances, ce nom qu’il ne voulait plus et surtout de son père qui le frappait chaque fois qu’il inventait une histoire ou qu’il en réclamait une. Marc se souvient de cet Eugène Mollard incapable d’admettre la mort de sa femme Justine et qui dés lors a sombré dans une folie dévastatrice pour l’enfant que voulait rester Armand. Aujourd’hui Eugène a disparu, Armand l’a rayé de sa mémoire.
Marc attend Fanny, il sait qu’elle va souffrir du départ d’Armand. Il sait qu’elle aura besoin de lui. Alors, pour l’aider, pour la préparer à rejoindre celui qu’elle a tant aimé. Il lui racontera une histoire.

Voyage contre la vitre, suite…

Jeudi vingt six octobre : neuf heures.

Marc a reçu le chronopost. Le manuscrit est bref. Il l’enfouit dans sa serviette et part à la bibliothèque universitaire où il est censé effectuer des recherches sur la création poétique dans le milieu anarcho‑syndicaliste du début du siècle. Aujourd’hui il est loin, très loin de ces préoccupations et sait déjà en montant dans la voiture qu’il passera sa matinée à lire la prose de cet Eugène Mollard.

 Dés les premières pages, il est mal à l’aise. Il retrouve toutes les pièces manquantes du puzzle. Il y a d’abord cette colonie et un groupe d’enfants mettant tout en œuvre pour rendre la vie impossible aux animateurs. C’est une colo à thème explique l’auteur très au fait des subtilités d’organisation de ce type de séjour. Il y parle d’Internet, du minitel, des médias en général. Marc trouve cela bien pompeux…

Les chapitres suivants sont fades et mal écrits. Mais au milieu de cette médiocrité, de cette aigreur dans le fond comme dans la forme, les indices se multiplient, les doutes de la veille se sont transformés en certitude. Armand a bien eu ce manuscrit entre les mains. Il l’a lu, s’en est inspiré pour se lancer dans une opération secrète.

Marc a terminé le roman en moins de deux heures. Il le trouve franchement mauvais et n’hésitera pas à le dire à ce Mollard. Et s’il y ajoute le dénouement reçu l’autre jour, de mauvais le roman devient grotesque. Des enfants sortant de leurs cartables de gros magnum trois cent cinquante sept et tirant au hasard, qui sur des instits, qui sur certains de leurs petits camarades, ce ne sont plus des inventions dignes du plus mauvais des auteurs, mais des délires obsessionnels d’un être forcément dangereux.

Devant de telles inepties, Marc se sent rassuré. Il a confiance en Armand, ce dernier est un lecteur sélectif. Il repère le médiocre, le sans intérêt. Il aura certainement souri à la lecture de ces fadaises.

Une fois le manuscrit retourné à la noirceur du cartable, Marc s’interroge sur les raisons qui ont pu pousser Armand non pas à prendre ce manuscrit, mais à ne pas le rendre.

Il ne souhaite pas donner plus d’importance à ce problème qu’il n’en mérite. Il s’est beaucoup inquiété pour pas grand chose. Armand les a manipulés pour l’inscription à cette colo ? Eh bien tant mieux, cela prouve qu’ils ne se sont pas trompés. Il communique avec un groupe de copains ? Super ! Ne se plaint-il pas continuellement que les gens ne parlent plus, n’écrivent plus.

Il n’a plus envie d’en parler avec Armand. Ce serait inutile, peut‑être dangereux. Il se contentera de rédiger une note de lecture pour cet écrivain un peu tourmenté, lui conseillant d’observer les enfants de peu plus près avant de déverser des tombereaux de fadaises les concernant.

Vendredi vingt‑sept octobre. Comme chaque matin, Marc allume l’autoradio avant même de démarrer.

  • France‑Info express, huit heures cinquante trois. A Metz un instituteur est retenu en otage par ses élèves.

Aucun commentaire, un simple flash tout à fait dans le style France‑Info. Il s’agit pour l’instant d’une information au sens premier du mot. Le goût du sensationnel n’est pas dans le style ni dans les habitudes de cette radio. Marc apprécie particulièrement sa capacité à prendre du recul, à ne pas traiter l’événement comme s’il s’agissait, à chaque fois d’un tremblement de terre ou de l’assassinat du président de la république. C’est pourquoi il se dit qu’il doit s’agir d’un simple canular ou d’une erreur. Oui ce doit être une erreur. Il doit s’agir de lycéens en colère.

Marc est sur le point d’oublier le flash lorsqu’il passe devant l’école Albert Camus. C’est l’école où sont inscrits ses enfants. Devant le portail deux voitures de police sont stationnées, gyrophares allumés. Un attroupement s’est formé, un attroupement d’adultes, bien sûr.

Les enfants sont à l’école, bien protégés. D’ailleurs il faut ralentir comme le panneau « Attention Ecole » l’y invite.

Attention école. Il se sent pris d’une panique incontrôlable. Attention école, le manuscrit, Eugène Mollard. Armand.

  • France‑Info express neuf heures. Rennes, Villeurbanne, Paris, Thionville, Bordeaux, Saint‑Etienne, Istres : dans toutes ces villes des instituteurs de cours moyen deuxième année sont retenus en otage par leurs élèves… Des enfants âgés de dix à douze ans…

Voyage contre la vitre, suite…

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Marc Flandin est satisfait. Il envisage de libérer Armand. Bientôt il n’aura plus ce poids. Bientôt il pourra rêver en toute tranquillité. Il pourra s’endormir sans l’angoisse de fabriquer des histoires sans sens. Il pourra regarder les autres sans leur distribuer un rôle. Il suffit encore de quelques jours, il suffit de quelques rencontres. Armand aura compris.
Marc est seul dans son bureau, il observe les collines de papier qui s’amoncellent sur son plan de travail. Elles l’aident bien parfois, elles sont des remparts. Elles sont des prétextes à ne pas sortir. Au milieu des autres. Machinalement il compte les cassettes enregistrées. Ce sont les seuls objets qu’ils rangent soigneusement. Parce qu’elles contiennent des voix, parce qu’elles vivent. Il se souvient de cette phrase de Claudel : « la parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier ».
Il doute, les cassettes, les paroles qu’elles contiennent, les livres, le livre, encore un tas de papier qui attend. Le dictaphone tourne encore. Il faudra qu’il change les piles. Pour demain, pour les autres jours.

Mercredi vingt cinq octobre, vingt heures trente : Paris.
Julien est satisfait. Il sait que dans vingt trois cours moyens deuxième année de la capitale et de la banlieue, des armes pénétreront l’enceinte sacrée de l’école. Il est persuadé que tout se déroulera sans la moindre anicroche. On ne les craint pas ces petits ces petits de l’école primaire. Il n’y a pas de fouilles comme dans certains collèges difficiles. Dans ces vingt trois classes l’opération sera un succès total. Il faut qu’il prévienne les autres, ça leur donnera du courage ! En plus il est convaincu que beaucoup de décisions se prendront dans son secteur. C’est la capitale après tout. Il va utiliser la procédure accélérée et envoyer le même message aux cinq autres simultanément.

Jeudi vingt six octobre : neuf heures quinze.
Armand a mal dormi. Il y a eu la visite de son père. Mais surtout, surtout il y a eu le message de Julien. Il sait maintenant qu’il est trop tard. Ils ne peuvent plus reculer.
Dans la classe l’atmosphère est bizarre. Les rires sont nerveux, forcés. Armand observe son instituteur. Il ne parvient pas à le détester. Ce matin il a encore expliqué qu’ils étaient là pour découvrir le plaisir d’apprendre. Et ils y parviennent. Ils prennent tous du plaisir à apprendre, à comprendre. Ils ont la chance de bénéficier d’un enseignant qui leur permet d’oublier leur condition.
Dans cette classe, ils sont dans un autre monde, en dehors du temps. Et chaque jour, quand ils retrouvent l’extérieur la chute est d’autant plus rude.
Armand ne veut pas s’attendrir. Il veut suivre les conseils de Fanny. Ce n’est pas Ernest, ce maître un peu exceptionnel qui est visé. Ce n’est personne en particulier. Non ce qui est visé, c’est un esprit, une mentalité comme on dit.
On veut les protéger, cela part peut être d’une bonne intention. Mais qu’on cesse de les enfermer, de les droguer insidieusement dés la naissance. Eux, ce qu’ils veulent, ils ne le savent pas. Mais c’est sans importance. Pourquoi faudrait il qu’ils aient un programme, des propositions, des revendications. Pour faire comme les autres ? Comme les adultes ? Eh bien non, ils ne veulent pas négocier. Parce que pour négocier, il faut avoir quelque chose à donner. Eux, ils n’ont rien. Ils ne sont rien. Ils ne sont qu’en instance de fabrication. Ils sont dans l’attente. Demain ils veulent stopper la chaîne de montage, dire qu’ils en ont marre. Et puis peut être que ce ne sera plus tout à fait comme avant. Il l’espère. Ils espèrent.
Aujourd’hui Armand a compris ce que Fanny voulait dire. Jusqu’ici, il en voulait trop, il se comportait comme un adulte. C’est Fanny qui a raison, l’erreur du manuscrit c’est de transformer des enfants spontanés en de monstrueux modèles réduits. L’erreur de cet Eugène Mollard c’est d’avoir subtilisé leurs paroles pour que tous les parents se sentant coupables exorcisent la peur qu’ils ont perpétuellement en eux. La peur d’avoir raté leur mission éducative. Il faut qu’ils prennent les adultes à leur propre piège. Il ne faut pas qu’ils réclament, sinon on leur donnera. On les apaisera. On les endormira pour quelques petites années, et ils remercieront. Ils ne doivent rien demander ou alors tout, sans logique, sans concertation, sans organisation.
Ce sera difficile. Armand sait que certains fonceront tête baissée dans le piège tendu. Ils seront achetés. Tant pis pour ceux là. Tant pis s’ils ne sont que quelques uns à savoir. Tant pis s’il n’y a que Fanny et lui. Il sait déjà qu’ils ont gagné, qu’ils sont parvenus au bord de leur rêve. Demain ils seront bien tous les deux, ils se tiendront chaud par le bout du rêve qu’ils ont eu ensemble. Demain ils seront bien tous les deux…

Voyage contre la vitre, suite…

Saint‑Etienne, mercredi vingt cinq octobre : dix heures trente.

Marc raccroche le combiné. Il a les lèvres sèches comme après un long discours. Il est essoufflé mais soulagé. Il en a terminé avec Eugène Mollard. Le problème est réglé. Il a compris son intérêt à lui accorder sa confiance quelques jours de plus. Il se sent libéré, allégé d’avoir avoué la perte du manuscrit. Mais cette sensation de mieux être n’est pas parfaite. Il éprouvait encore de l’inquiétude. Il n’aurait pas su rationnellement en expliquer les raisons, mais il subsistait comme une question, comme un germe de folie attendant qu’on lui cède la place. Il entendait ces quelques bribes d’histoire que Mollard avait laissé échapper. Internet, des enfants qui se révoltent, qui se transmettent des messages, une prise d’otage. Absurde, mais il y a Armand.

Armand. L’impression se révèle. Plus, elle se fixe, s’installe. Les images, les contours de l’histoire émergent du brouillard, se dessinent là sous ses yeux. Marc connaît cette sensation du déjà vu, du déjà vécu. Des enfants seuls. Des enfants qui communiquent qui transmettent. Internet…

Armand. Il doit lui parler l’interroger sur ses activités d’internaute. Tant pis s’il transgresse la règle. Tant pis s’il pose des questions inutiles. Il faut qu’il sache, qu’il vérifie, qu’il se rassure.

Armand pianote sur le clavier de l’ordinateur. En ce début d’après midi, il ne se laisse pas surprendre comme la dernière fois avec Lucie. Il reconnaît le pas hésitant de son père, un pas qui illustre bien l’état dans lequel il se trouve. Il comprend que son père vient lui parler. Il l’attendait un peu. Il ne doit pas se buter ou mentir et répondre simplement, naturellement.

Il a préparé cet entretien depuis longtemps. Il livrera le plus d’informations possibles pour que Marc soit rassuré. Lui mentir, se montrer évasif, serait une erreur. Cela se verrait et le doute se transformerait en méfiance. Avant même que les questions ne fusent, avant que le malaise ne s’installe, il explique. Tout. Tout ce qu’il peut.

Il explique que depuis qu’ils sont rentrés de colo, ils s’envoient des messages en suivant une procédure extrêmement rigoureuse. Une procédure mise au point cet été avec les cinq autres. Surtout avec Fanny pour être honnête.

  • A huit heures quarante cinq, j’envoie mon message à Fanny. A huit heures cinquante, elle le transmet à Virginie qui poursuit l’opération avec Boris et ainsi de suite jusqu’à Jacques. De cinq minutes en cinq minutes. Cela marche aussi sans passer par cette procédure. N’importe qui peut contacter les cinq autres, individuellement ou simultanément. C’est un peu comme si on dialoguait.

 Armand explique ce mécanisme avec un luxe de détails inutiles. C’est une stratégie qu’il a déjà éprouvée. Il connaît les limites de son père. Il est complètement hermétique à tout ce qui touche à l’informatique, à tout ce qui nécessite l’intervention d’un bouton, d’un écran ou de tout autre intermédiaire électronique. Il est un sous développé de la technologie moderne. Ainsi il espère l’immerger sous un flot d’informations ésotériques et il ne trouvera pas les ressources nécessaires pour poser la moindre question. Il lui commente le fonctionnement de la boîte aux lettres électronique. Il exécute toutes les manœuvres à une vitesse vertigineuse. Pour troubler, pour impressionner.

Marc est soufflé, ébahi. Son fils a répondu aux questions qu’il n’a pas encore, ou qu’il ne souhaite pas poser. Il oublie les raisons premières de sa visite. Il veut en savoir plus. Il se rend compte, avec satisfaction, que son fils trouve là une motivation à écrire. Il regrette presque d’avoir eu des pressentiments, se demande ce qui l’a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir un rapport entre Armand et Eugène Mollard.

Marc écoute attentivement, se dit qu’avec un tel outil on pourrait tisser une véritable toile d’araignée dans le plus grand secret. Armand espère que son père a terminé sa crise de curiosité. Il s’apprête à le voir disparaître lorsque celui‑ci revient à la charge. Sa remarque est inattendue, saugrenue.

  • C’est curieux, mais tout ce que tu m’as expliqué, cela me rappelle un manuscrit, mauvais d’ailleurs, que j’ai lu il y a quelques temps. C’était un peu avant Pâques je crois.

Armand sursaute. Il ne s’attendait pas à une telle contre attaque. Elle est classique, mais ignorait que son père en usait. Il prêche le faux pour connaître le vrai. Armand est coincé, il ne peut feindre l’ignorance. Si Marc aborde le sujet aussi clairement, c’est qu’il sait, qu’il a compris.

  • Oui, c’est marrant cette histoire. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur. Par contre le titre m’est resté :  » Attention Ecole » ! Une histoire un peu folle, un peu absurde, des enfants fanatiques ou fanatisés s’imaginant capables de prendre le pouvoir simplement en se connectant entre eux…C’était quelque chose dans ce style, mais je ne me souviens plus exactement, c’était tellement irréaliste, tellement utopiste.

Marc est volontairement flou, pour ne pas se trahir, et parce qu’évidemment il ne connaît pas le manuscrit. Armand est intelligent, on dit souvent qu’il est mûr, capable de maîtriser ses émotions, mais pour le moment il est décontenancé. Il encaisse, il est dans les cordes. Il redoute la puissance de son père. Il ne faut pas mentir. Ce serait s’accuser de quelque chose de terrible, de mystérieux. De mystérieux au point d’exclure celui en qui on a confiance. Alors il se contente de répondre qu’il a lu, lui aussi, un livre, à la colo, un livre parlant d’une révolte d’enfants… Il a expliqué qu’il s’agissait d’un révolte s’organisant à partir du réseau Internet. Une révolte secrète jusqu’au jour J.

  • C’était une histoire un peu naïve. En plus, il y avait une fin complètement crétine. On aurait cru Pinocchio sur l’île aux enfants.

Marc a compris. Il estime inutile de le harceler à propos du manuscrit perdu.  Il a compris. Armand n’est pas prêt à tout expliquer. Il a compris. Ces quelques paroles sont un appel à l’aide.

Voyage contre la vitre, suite…

Mercredi vingt cinq octobre : neuf heures.

Armand allume l’ordinateur. Il espère trouver une réponse de Fanny dans la boîte aux lettres électroniques. Il y accède rapidement, grâce aux procédures simplifiées de Windows 95. Il vérifie tout de suite qu’il y a bien eu un message transmis hier en fin de soirée. Il lance l’imprimante et quelques secondes après, il peut découvrir, miracle de l’informatique, le courrier de Fanny.

 » Faut pas craquer Armand. Ça serait trop bête. C’est normal que tu sois un peu inquiet. On l’est tous, parce qu’on a envie de réussir. C’est normal de s’imaginer que tout va rater. Il paraît que ça fait toujours ça une veille d’examen. Et puis, tu verras, une fois qu’on y est tout va bien. Tu sais c’est comme quand on va partir en colo, on se demande toujours qui on aura comme animateur, ce qu’on fera. On ne dort presque pas la veille du départ. Mais après, on oublie tout.

Et puis de quoi t’as peur ? De réussir ou de rater ? Franchement, je crois que tu ne le sais pas. D’ailleurs personne ne le sait et peut‑être que personne ne doit le savoir. Je te l’ai déjà dit, faut pas trop penser à l’après sinon on ne fait rien. De toute façon, je crois qu’on a déjà réussi. Tu te rends compte de ce qu’on a fait ! On s’est réuni à plusieurs milliers dans le plus grand secret. Ce n’est pas beau ça ! Vendredi qu’est ce que tu attends de plus ? Dis-toi que c’est un peu comme une de ces histoires dont vous êtes le héros. On verra vendredi. On choisira la suite à ce moment là, une suite parmi d’autres. Chacun sera libre de terminer comme il le veut. Toutes les idées sont bonnes, et puis si ça ne réussit pas, tant pis. Ça serait trop facile si tout fonctionnait comme dans un de tes rêves. Ce ne serait même pas marrant.

Tu me dis que ton père a des doutes. T’as bien de la chance tu sais, ça veut dire qu’il s’intéresse à toi, ça veut dire qu’il est un peu spécial, lui aussi. On ne sait jamais, il pourra peut‑être nous aider au moment voulu. »

                   Fanny. Fanny jusqu’au bout…

Armand se sent mieux. Il éteint son ordinateur et quitte sa chambre pour aller regarder la télé. En souriant… Sa mère paraît surprise. Marc est au téléphone. Armand l’entend expliquer à son correspondant que c’est un incident regrettable, qu’il ne se cherche aucune excuses et qu’il fera le maximum pour réparer cette erreur.

Mercredi vingt cinq octobre : dix heures vingt, Bourges.

Eugène navigue entre enthousiasme, découragement et colère. Enthousiasme parce que son lecteur a appelé. Ils ont parlé de son roman. Découragement parce que ce Marc Flandin porte un jugement très dur sur le dénouement… Il y a de la colère aussi, par sa faute ce lecteur négligent, insouciant a gaspillé plusieurs mois.

Marc Flandin s’est excusé, a promis de consacrer une journée entière à la lecture du manuscrit. Ridicule, penaud, il a proposé de prendre en charge le coût de l’envoi en Chronopost. Eugène a sa fierté tout de même ! Il a refusé, expliquant qu’il n’en était pas rendu à mendier cinquante francs.  Il lui en voulait terriblement, mais n’a pas osé lui dire de laisser tomber cette lecture. Il n’a pas osé lui avouer qu’il comptait encore beaucoup sur lui, qu’il n’avait pas l’intention de proposer son roman à une autre maison d’édition.

Marc lui a semblé troublé par ce qu’il avait lu, impatient de connaître le début. Il n’a pas souhaité lui donner d’autres renseignements. Il faudra qu’il le lise, il faudra qu’il se fasse une opinion en se basant ni sur des indices, ni sur des impressions, mais sur des certitudes. Pour lui mettre l’eau à la bouche, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire d’enfants. Une histoire d’enfants à lire par des adultes. D’enfants un peu seuls, en révolte contre un monde qui croit les protéger en leur coupant les ailes. Ces enfants communiquent entre eux en utilisant tous les moyens connus à ce jour, du simple courrier à Internet en passant par le Minitel…

Il aura le manuscrit demain, jeudi vingt six octobre. C’est l’engagement du service rapide de la poste. Il avait bien attendu plus de six mois, il pourra patienter un jour de plus.

Nouvelle hôtelière, suite…

Il y a quelques mois j’ai commencé l’écriture d’une nouvelle que j’ai appelée « nouvelle hôtelière », sans but précis. C’est un exercice un peu particulier auquel je me soumets. Je me laisse guider, c’est parfois difficile, car je ne sais pas où je vais aller. Mais cela m’amuse… Après une longue interruption voici la nouvelle version de cette nouvelle avec une vingtaine de lignes supplémentaires .

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  • C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».

Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.

  • Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »

Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.

Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit :  4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…

  • Je monte au second, et vous ?
  • Je vous suis.

Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.

La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »

Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.

  • Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas

Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.

Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…

  • La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…

Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.

  • Quelle numéro déjà votre chambre ?
  • Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…

Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…

Après tout, pourquoi pas ?  C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.

Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.

La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.

  • Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…

Il referme la porte tout en pensant qu’il a peut-être mal entendu, ou mal compris. Il est fatigué, il fait chaud, il sent la chemise qui lui colle au corps. C’est une sensation tellement désagréable, ce tissu plaqué contre la peau sous cette veste qu’il n’a pas encore pu quitter. Oui c’est cela il a mal entendu. Ce n’est pas possible. L’autre a dû dire quelque chose comme « je passe devant, attention aux murs, le couloir est étroit. »

Incroyable tout ce qui peut passer par la tête en seulement quelques secondes. Et c’est vrai que pour être étroit, il est étroit ce couloir, et long, très long, trop long, aussi long que le couloir de cette autre chambre qu’il essaie d’oublier, depuis…

Il sent la valise à roulettes qui racle. Il doit presque marcher en crabe. L’odeur est insupportable, un mélange de moisi et de poussière acre : ce doit être l’humidité de la tapisserie qu’il imagine : épaisse, vieille, jaunie ou peut-être est-ce l’autre, devant, ou un mélange des deux…

Ça y est, il est au bout, crâne plat a enfin appuyé sur l’interrupteur. Il se tient devant l’encadrement de la porte. Il a les bras croisés et le regarde. Il ne s’est écoulé que quelques secondes, cinq tout au plus, depuis qu’il a cru comprendre – et maintenant il en est sûr – qu’il se faisait insulter par ce nabot au cheveux gras. Il est là. C’est bien lui, il ne peut pas l’avoir oublié. Il y a un mélange de haine et d’ironie dans son regard tordu.

  • Oui c’est bien moi, espèce d’ordure. Oui tu as bien entendu, mais je le répète encore : espèce d’ordure, espèce d’ordure ! Ça va, c’est bon, tu m’as bien remis. Dans l’ascenseur tu ne m’as pas reconnu, ou plutôt je devrais dire que tu ne m’as même pas vu, pas regardé…Monsieur est un voyageur, monsieur est important maintenant. Je t’attendais, je savais que c’était toi, que tu reviendrais. Et tu vois, j’ai bien fait les choses je me suis débrouillé pour que tu aies la chambre 27. Il est fort Eugène, hein dis le qu’il est fort Eugène…
  • Attends Eugène, je vais t’expliquer, laisse-moi entrer, je pose mes affaires, je prends une douche et je te rejoins en bas. On ira boire un verre…
  • Oh non mon grand, on ne va pas aller boire un verre, jamais de la vie, cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment, je vais déguster, entre donc, ne reste pas là à te balancer dans le couloir. Je t’en prie, mets-toi à l’aise.  

Il est enfin sorti de devant la porte et lui fait signe d’entrer pour de bon dans la chambre 27. Autant le couloir était petit, glauque, oppressant, autant la chambre est grande, immense, claire, magnifiquement décorée, avec une bonne odeur de frais. Il lui semble même entendre comme un fonds musical, une douce mélodie. Le lit aussi est immense. Au fond, la porte de la salle de bains est entrouverte ; il entend des voix, plusieurs. Elles chuchotent, on ne saurait dire combien elles sont. Il doit y avoir des enfants, une ou plusieurs femmes aussi.

Sa chemise ne colle plus, la sueur est devenue glacée, instantanément ; son cœur bat fort, très fort…

Au milieu de la pièce, Eugène jubile. Jubile, oui c’est le mot, un léger filet de bave s’est formé à l’angle de sa bouche. Jules, car c’est bien de Jules dont il s’agit est pétrifié. Maintenant il sait ce qui va se passer et ne peut plus reculer. C’est trop tard, bien trop tard, il ne pourra pas fuir comme il y a dix ans. Dix ans ou peut-être plus. Tout devient flou, à moins que cela ne soit les gouttes de sueur qui lui brûlent les yeux. Eugène est là devant lui et derrière la porte entrouverte, Jules sait que les autres sont là : les autres, cette famille qu’il a autrefois terrorisée ou plutôt traumatisée.

Et Jules se souvient ; il y a dix ans, il était si mal, il souffrait d’une maladie que personne ne connaissait, ou ne voulait expliquer. On se contentait de lui dire que c’était bizarre, étrange, que les symptômes étaient inhabituels, et les explications qu’il donnait tenaient du surnaturel. C’était pourtant simple, quand il y avait de l’orage, que les coups de tonnerre claquaient, Jules devenait une éponge, une éponge qui absorbait les autres ou plus exactement ceux qui étaient le plus proches de lui.

C’est ce qui se passait par exemple dans la queue devant une boulangerie. C’était il y a dix ans, un dimanche matin, il attendait son tour, devant lui dans la file, il y avait Eugène, cet Eugène qui aujourd’hui est planté là devant lui. Comment savait -il qu’il s’appelait Eugène ? C’est un peu flou mais il semble se souvenir que quelqu’un était sorti de la boulangerie et s’était arrêté à leur hauteur. Salut Eugène comment vas-tu ? C’est flou, un peu confus parce que c’est à ce moment là que le coup de tonnerre avait claqué. Violent, énorme, la vitrine avait vibré. Jules se souvient très nettement, Eugène qui se retourne, et qui le regarde les yeux vides, comme si on l’avait aspiré de l’intérieur. Eugène est pâle comme un linge. Jules se souvient encore aujourd’hui de ces quatre mots : « mais qui êtes-vous ? ». Eugène est en lui, il est entré au moment même où la foudre a frappé. Jules est Eugène, il le sait, il le sent. Aujourd’hui encore il se souvient de cette sensation. Il la connait, ce n’est pas la première fois. Et Jules est sorti de la file, il pleut, de grosses gouttes chaudes.

Dans la tête de Jules d’il y a dix ans, il y a des souvenirs, tout se mélange : une femme, elle est seule avec ses quatre enfants. Cette femme Jules ne la connait pas, pas encore, mais il sait qu’il doit la retrouver, elle attend, elle l’attend. Il accélère le pas, il sait qu’elle n’aime pas qu’il soit en retard, surtout le dimanche, il l’entend encore qui lui dit : « à dimanche mon Eugène et ne soit pas en retard ». Il se presse. Il ne sent pas la pluie, il a rendez-vous, on l’attend pour manger, Marie l’attend pour manger. L’orage gronde encore, la rue est un torrent. Il arrive à l’hôtel du centre, comme tous les dimanche matin. Marie est à l’entrée, elle attend, il est en retard et c’est lui qui apporte le pain, pour le restaurant. « Désolé Marie, c’est l’orage, j’ai eu tellement peur quand ça a claqué, je suis parti, j’ai tout oublié ». Marie le regarde, elle ne reconnait pas Eugène, il y a cet homme trempé qui tremble devant elle. Il insiste : « Marie, regarde-moi, je suis inondé, j’ai couru, je ne voulais pas être en retard ». Et Marie le regarde, elle commence par être agacé : ce n’est pas le moment de perdre du temps avec un dérangé. Il insiste : « Marie, Marie, regarde-moi ». Comment peut-il connaître son prénom ? Elle ne l’a jamais vu, ni au restaurant, ni ailleurs dans cette ville. A présent Marie, est effrayé, elle se demande où est Eugène, qu’est-il encore arrivé à son frère. Elle s’inquiète tellement pour lui.

Mais qui êtes-vous, comment connaissez-vous mon prénom ?

Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…

Mes Everest : Paul Eluard, mauvaise mémoire…

Dans mon travail sur la mémoire je recherche aussi des textes écrits par les plus grands, par mes maîtres… En voici un que je ne connaissais pas : magnifique

Les cimes dispersées les oiseaux du soir
Au chevet de la rue
Les échos féminins des baisers
Et dans les abris du désir

La grande obscurité éblouissante des rebelles qui s’embrassent.

A pleines mains la pluie

Sous les feuilles sous les lanternes

A plein silence les plâtras des heures

Dans les brouettes du trottoir

Le temps n’est pas le maître

Il s’affaisse

Comme un rire étudié

Qui dans l’ennui ne germe pas.

L’eau l’ignorante la nuit l’étourdie vont se perdre
La solitude falsifie toute présence
Un baiser encore un baiser un seul
Pour ne plus penser au désert.

Voyage contre la vitre, suite…

Armand est seul dans sa chambre. Trop blanche, trop nue. Il entend Fanny qui s’agite aussi à quelques vies d’ici. Il vaudrait tant être au près d’elle, il voudrait tant qu’elle partage une nouvelle histoire, qu’elle y entre par une porte plus grande, plus facile. Elle aurait un autre rôle. Il la présenterait aux autres. Ils souriraient de les voir tous les deux dans la même aventure. Demain il parlera à Marc, il lui dira qu’il en a marre, qu’il n’en peut plus d’être là à attendre qu’on l’écoute, un peu plus chaque jour. Il veut sortir, il veut retrouver ce qu’il a perdu il y a quelques étés. Alors il s’endort, parce que Fanny a besoin de lui, a besoin qu’il la rejoigne pour un nouvel espoir, pour une nouvelle histoire…

Fanny ne comprend pas ce qui se passe dans la tête d’Armand. Il était si sûr de lui cet été. On aurait pu croire qu’il était plus vieux que tous les autres. Il parlait comme s’il savait déjà. Aujourd’hui, il perd les pédales. Il a peur de l’échec. Peut‑être que ses intuitions étaient bonnes : il n’aurait pas fallu se fier au manuscrit. Mais il ne faut pas baisser les bras. Ça vaut peut‑être le coup de tenter l’impossible. Ça peut être drôle. Et puis, qu’est ce qu’ils risquent, on parlera d’eux, on les confiera à des psychologues, des psychiatres. On proposera certainement quelques réformes pommades, celles qui font du bien à ceux qui les passe. Il y aura sûrement quelques morts car comme dit sa grand‑mère Francette :

  • on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

Tout à l’heure, lorsqu’elle a trouvé le message d’Armand, elle a envisagé de suivre la procédure habituelle, prévenir Virginie et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun soit alerté des derniers états d’âme d’Armand. Puis elle s’est ravisée, comprenant que ce message la concernait. Elle et Armand. Il attendait qu’elle le rassure. Il attendait qu’elle lui dise d’arrêter ou de continuer. Il fallait qu’elle choisisse. Elle détient une clé et n’a pas le droit de se tromper. Pour Armand, pour les autres. Elle réfléchit. Pour Armand surtout. Elle lui donnera une réponse cette nuit, elle y pensera très fort en s’endormant et demain il ne lui restera plus qu’à recopier.

Mardi vingt quatre octobre.

Marc a passé une mauvaise nuit. Il a relu avant de s’endormir les quatre pages, maintenant toutes froissées, de cet écrivain dont il ne sait rien, hormis le nom. Eugène Mollard. Eugène Mollard qui compte tant sur lui, sur son avis à propos d’un manuscrit qu’il a perdu. Sur l’en tête de sa lettre l’auteur a noté son numéro de téléphone. Il pourrait l’appeler, bavarder un moment avec lui, évoquer sa surprise à la découverte d’un tel dénouement. Surtout pour quelqu’un ne connaissant pas les deux cents premières pages. Il pourrait lui dire la vérité. Lui dire qu’il a égaré tout le reste. Il pourrait lui expliquer qu’il ne peut pas juger objectivement cette nouvelle proposition. Il pourrait se confondre en excuses, lui expliquer que c’est la première fois qu’un tel incident se produit. L’autre comprendra peut‑être. Il s’emportera certainement, maudira la négligence d’une personne à qui on confie pourtant d’énormes responsabilités. Il le menacera de tout raconter à la presse et se fera un malin plaisir de fustiger l’inhumanité des grandes maisons d’éditions parisiennes. Marc est persuadé qu’Eugène Mollard est du genre convaincu d’être l’auteur d’un chef-d’œuvre. Il se dit qu’il est sain d’être satisfait de soi.

Il téléphonera, pour comprendre. Pour comprendre la violence de ces quatre pages qui le mettent mal à l’aise depuis qu’elles sont lues. Ces quatre pages, il les sent contre sa poitrine, toujours dans la poche de cette chemise d’intérieur qu’il utilise comme un trieur. Il ne peut laisser ce texte traîner n’importe où. Il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Surtout celles d’enfants sensibles. D’enfants comme Armand, dur comme du granit à l’extérieur mais fragile comme du verre à l’intérieur.

Armand. Marc ne comprend pas pourquoi il pense continuellement à Armand depuis qu’il a reçu ce courrier. Comme une impression pourtant très floue, comme un pressentiment. Un pressentiment remontant à une vieille nuit d’été. Il cherche le rapport, ou plutôt fait sembler de chercher. En réalité depuis ce matin, il stagne aux frontières d’un doute, s’obligeant à ne pas s’y arrêter.

Si le manuscrit n’avait pas disparu ? Il cherche. Il tombe sur les mêmes indices. Les vacances de Pâques chez tante Annette. Puis la colo Internet, brusquement, comme si entre temps Armand avait eu une révélation. Lui qui jusque là montrait de l’aversion pour l’informatique. Et puis le retour de colo, Armand si secret, si ailleurs. Après tout ce ne sont peut‑être que des faisceaux d’impressions. Il est, lui aussi, responsable A force de rêver son fils différent, il y est parvenu. Maintenant cela l’angoisse, le bouleverse. Il ne sait plus.

Il y a Internet aussi. Il ne l’utilise pas ou si peu. Il devrait s’y intéresser d’un peu plus prêt. Armand est bien plus performant que lui. Comme ce garçon dans le dénouement du romancier, il manipule les réseaux de communication avec une telle dextérité qu’il peut demander à des milliers d’enfants connectés de lancer une vaste opération de destruction. De la science fiction sans doute, ce n’est pas, à lui non plus, son genre préféré. Il faut qu’il l’appelle, qu’il lui dise la vérité. Qu’il lui demande un autre exemplaire, quitte à se faire insulter. Il le lira vite et se débarrassera définitivement de ce fardeau qui l’oppresse depuis plusieurs semaines.

La ligne est occupée. Cela fait trois fois qu’il essaie. Il perd patience. Il ne va pas passer la journée à attendre. Demain il tentera de joindre ce Mollard à qui il doit quelques explications. Le mercredi matin il ne travaille jamais, il aura tout le temps.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc n’est pas parti travailler aujourd’hui. C’est l’avantage d’être un travailleur indépendant. Il peut se permettre des libertés accordées nulle part ailleurs. Depuis le passage du facteur, il cherche la solution de cette énigme. L’énigme Eugène Mollard. Ce manuscrit n’a pas pu se perdre. C’est impossible qu’il l’ait jeté. C’est impossible qu’il l’ait confondu avec un simple amas de papier en sursis de poubelle.
Armand peut être… Armand si curieux, si discret. Armand qui passe toutes ses soirées seul. Armand qui ne dit rien depuis qu’il est rentré de colo. Armand qui ne dit que très peu depuis plus longtemps encore. Marc se souvient. Le changement s’est produit aux dernières vacances de Pâques. Avec tante Annette. Les dernières vacances de Pâques, pendant lesquelles il aurait fallu commencer la lecture des manuscrits. Curieuse cette coïncidence !
Et si Armand avait le manuscrit ? S’il avait été attiré par ce titre un peu accrocheur, l’avait emmené pour meubler les trop longues soirées campagnardes organisées par Annette. Mais pourquoi ne pas l’avoir rendu ? Non ce n’est pas possible, il s’en veut de ne pas être capable d’assumer sa faute, d’avoir la faiblesse de chercher un responsable, et solution facile, de désigner son propre fils. Il faudra qu’il lui parle du manuscrit. Comme ça, simplement, sans l’accuser. Il peut l’avoir vu, lu même, et avoir tout oublié depuis. Il le souhaite d’ailleurs parce qu’avec une telle fin, l’histoire ne peut être qu’épouvantable.
Armand n’aime pas l’épouvantable, il déteste ce qui effraie gratuitement. Il préfère les vraies peurs, les peurs naturelles. Un hurlement de chouette au fond d’un bois très sombre, un craquement de plancher, le soir quand on est seul, et le vent, là haut qui attire et repousse. Il ne supporte pas les histoires sanguinolentes dont ses copains raffolent. C’est décidé, il lui parlera avant la fin de la semaine. Vendredi peut être, lorsqu’il ira le chercher pour le conduire à son cours de judo.

Lundi vingt trois octobre : vingt heures quarante cinq.
Armand envoie un message, peut être le dernier, le dernier de l’ancien monde. Pour Fanny, Fanny elle seule. Il a besoin qu’elle le rafraîchisse, qu’elle lui fasse profiter de l’ensoleillement de ses idées. Cet après midi, en classe, il a observé chacun de ses camarades de classe. Il s’interroge. Quel est celui, quels sont ceux qui ne savent pas que vendredi est le grand jour ? Quel est celui,, quels sont ceux qui ne s’attendent pas à entrer dans un nouveau monde ? Il miserait bien sur Etienne. Ce gros lourdaud semble réunir toutes les qualités requises pour être sacrifié sur l’autel de la révolte. Il ne cesse de pleurnicher pour rien, prend un plaisir sadique à dénoncer ses petits camarades. Il a toujours le doigt levé, avant même que la question ne soit posée. Il peut se tromper, là aussi, Etienne est peut être différent à l’intérieur. Quand il est seul, il a peut être les mêmes rêves.
Depuis midi son angoisse a grandi. Son maître est enrhumé, il semble fatigué. Pourvu qu’il ne soit pas absent vendredi. Ce serait tellement absurde de ne pouvoir participer à l’opération Eugène pour un simple rhume. Cela va être difficile. Tout a l’air de si bien se passer dans cette classe, tout semble si serein. On a du mal à imaginer, à admettre que vendredi ce havre de paix, de tranquillité deviendra le théâtre d’un affrontement sans précédent. Un affrontement entre deux mondes s’ignorant. Il se dit qu’il n’a pas le droit de détruire cette harmonie, même si elle n’est qu’apparente. Il a envie de laisser tomber. C’est ce qu’il va expliquer à Fanny dans le message qu’il lui enverra.
 » Fanny, j’ai besoin que tu m’aides. Je ne sais plus où j’en suis. Trop de choses sont imparfaites. Ça ne peut pas marcher, nous n’arriverons pas au sommet de ta belle colline. Mon père est bizarre. On dirait qu’il a compris quelque chose. J’ai peur que tout échoue. J’ai peur qu’on fasse des bêtises. De grosses bêtises. Il faut prendre le temps, on est sûrement allé trop vite. On ne sait même pas précisément sur qui on peut compter, même dans nos propres classes. Je suis sûr que la plupart vont se dégonfler. Qu’allons nous devenir Fanny ? Je ne veux pas qu’en raison d’un échec, nous soyons condamnés à ne plus nous voir. Réponds moi vite Fanny. Je n’ai plus que toi et le vent qui disperse les mots que je fabrique chaque soir. »

Mémoires : 3

Derrière la vitre d’un jour d’ici

J’attrape les gouttes de temps

Temps qui glisse

Temps qui plisse

Le regard est blotti

Entre les bras de fer

Qui s’étirent vers la mer

Sa route est si longue

Son chemin est si loin

Il se souvient

Dans le train qui coule vers le sud

Un presque homme est assoupi

Il rêve seul

Ses compagnons de nuit avalés

Regarde

Il pose le front sur le froid de la vitre

Entends ce qu’il reste d’histoire

Enfoui

Dans les plis d’acier d’une infinie nuit ferroviaire

Tu y trouveras quelques miettes sans frimes

De cette belle mémoire

Qui te souffle ses rimes…

30 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Villeurbanne.

Jacques n’en peut plus. Il dispose de la plus grande réserve de révolte. Pour l’instant il se tait, il supporte, il encaisse, il subit mais n’oublie rien. Il enregistre. Il brûle d’en finir.  Le début de l’opération n’a pas été une partie de plaisir. Il a vécu dans l’angoisse permanente que son père découvre tout et lui interdise définitivement l’accès au micro‑ordinateur. Il a fallu obtenir des résultats scolaires encore meilleurs.

Il n’a pas pu compter sur ses frères. En grandissant il se sont réfugiés dans le moule du père. Depuis que leur visage s’est ennobli de quelques pustules et de duvets folâtres, ils se sont attribués de nouvelles prérogatives. Ils se permettent de vérifier les activités informatiques du petit frère et se sentent disposés à le dénoncer à la moindre suspicion de pratiques interdites.

Plus que son père qui a au moins le mérite de la franchise, ce sont ces apprentis adultes que Jacques rêve d’occire. Ils sont des êtres sans identité, déplaisants dans leur manière de rire, ridicules dans leurs tentatives de séduction et tristes à pleurer quand ils se forcent à ignorer le monde d’où ils viennent. Vendredi, Jacques sera prêt. Il pressent une réussite totale. S’il pouvait être le premier à annoncer que la prise d’otage a réussi, s’il pouvait être le premier, le seul, à obtenir ce qu’il a prévu de demander. S’il pouvait être le premier, le premier partout, il pourrait montrer à Fanny qu’il est le meilleur. Meilleur qu’Armand et ses délires d’organisateur. Pour un peu il aurait voulu prévoir les paroles à prononcer le grand jour de l’opération Eugène.

Il n’avait pas osé s’opposer au Che ‑ encore une de ses stupides lubies ‑ par peur de perdre Fanny. C’était elle qui avait insisté pour qu’il soit intégré au noyau dur, elle avait expliqué que son esprit scientifique serait utile. Armand était sceptique. Il ne sentait pas Jacques, le soupçonnait de ne vouloir agir que par intérêt personnel.  Armand était impitoyable. Il avait déclaré qu’une telle opération ne pouvait réussir qu’à condition que le noyau dur des révoltés, le premier cercle en quelques sorte, soit coulé dans le même moule. Il avait dit cela en fixant Jacques, avec mépris.  Fanny avait calmé les esprits expliquant que chacun a son caractère, et que s’il y a des différences, c’est heureux. Jacques lui devait son maintien dans le groupe. Vendredi serait l’occasion de lui montrer qu’elle avait eu raison

Lundi vingt trois octobre : Saint Etienne.

Armand sent le stress monter. Il s’efforce de ne rien laisser paraître. Mais son enthousiasme est si puissant qu’il ne parvient pas à se projeter quelques jours, voire quelques heures après le début de l’opération Eugène. Il a consacré une partie du Dimanche à récapituler les décisions prises avec l’angoisse de découvrir une faille, une absurdité. Il a rempli de pleines pages de calculs, inutiles sans doute, mais rassurants. Il est certain, enfin presque, qu’environ deux mille huit cents écoles réparties sur tout le territoire seront vendredi prochain, théâtre d’un événement sans précédent. Il a repris le manuscrit, l’a feuilleté avec détachement et bien qu’il ne lui soit plus d’aucune utilité, n’a pu se résigner à le rendre à son père.

Il a compris que Marc était à la recherche d’un manuscrit. A deux reprises, il l’a entendu évoquer cette perte. Aujourd’hui il est vraiment résolu à le dissimuler, ou mieux à le détruire. D’autant plus qu’il n’en a plus l’usage. Il n’en a d’ailleurs jamais eu tellement besoin, si ce n’est au début, pour que tout se déclenche. Le rendre aujourd’hui reviendrait à une trahison. Marc n’est pas le dernier venu. Il est capable de lire derrière les lignes, de voir derrière les yeux. On ne peut rien lui dissimuler. Il pose les bonnes questions permettant un jour ou l’autre à la vérité d’émerger. Le rendre aujourd’hui c’est avouer que quelque chose s’est passée, que quelque chose va se passer.

Armand a peur. Il aurait voulu traduire en langage clair les signes d’inquiétudes qui ponctuaient le visage de son père. Cet air tourmenté ne pouvait être le fruit de la simple perte d’un manuscrit. Marc a reçu un courrier d’Eugène Mollard. Son père l’a lu, sourcils froncés, muscles des mâchoires tétanisés, comme chaque fois qu’une contrariété l’atteignait. Armand craignait qu’il ne finisse par avoir des doutes. Au courrier, Eugène Mollard avait joint plusieurs feuilles, une dizaine environ.

Marc avait commencé de lire dans l’allée conduisant à la boîte aux lettres. Il n’avait pu en savoir plus, mais avait le pressentiment, la conviction, qu’il s’agissait d’une nouvelle mouture. De la fin peut‑être. Il voudrait la découvrir. Pour ne pas commettre d’erreurs , ne pas se ridiculiser, ne pas laisser la possibilité à Jacques de le narguer à la prochaine colo.

La prochaine colonie. Cela le rend bizarre d’imaginer l’après vendredi. Il est étonné d’encore raisonner avec le temps d’avant, celui où les années ne sont que scolaires, où les vacances sont grandes lorsqu’il fait trop chaud pour réfléchir. Armand hésite. Tout à l’heure il était empli d’enthousiasme, maintenant il hésite. Il hésite par crainte de se tromper, de décevoir. Il aurait voulu deviner ce qui inquiétait son père.

Ces quelques pages, quatre tout au plus, doivent enfermer quelque chose de terrible, d’inhabituel.

Armand a été frappé par le trouble de son père. Comme lorsqu’on apprend la mort d’un proche par télégramme, le papier tremblait, les lèvres remuaient. En classe, il est resté avec cette image : Marc ouvrant fébrilement la boîte aux lettres, n’attendant pas d’être à l’intérieur pour décacheter la grosse enveloppe. Il devait l’attendre. Il avait parcouru une première feuille, pomme d’Adam agitée de spasmes nerveux. Armand avait demandé s’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Marc avait répondu qu’il n’y avait rien de grave, simplement un auteur impatient lui proposant un nouveau dénouement pour son manuscrit.

  • Un certain Eugène Mollard avait‑il ajouté.

Armand avait accusé le coup, ne pouvant que s’incliner devant la totale franchise de son père.

 Qu’y avait‑il dans ces quatre pages ? Elles contenaient probablement la solution au problème essentiel qui le hantait. Que feraient t’il après ? Comment utiliseraient t’ils leur force ? Bien sûr ils en avaient débattu cet été, mais ce fut un des points de divergence.

Comme il n’avait pas été possible de s’accorder sur le minimum, il avait été décidé que la meilleure solution était d’attendre. Attendre, pour aviser le jour J. Chaque classe aurait à négocier en autonomie complète. C’est ce qui l’inquiétait. Aujourd’hui, à quatre jours de l’apothéose, il ignorait ce qu’ils demanderaient, revendiqueraient. Il imaginait bien la prise d’otage. Elle se déroulait, limpide, comme dans le manuscrit. Mais après ?

Il lui manquait des éléments, ou peut‑être était‑ce de la maturité pour se projeter au delà de la simple révolte. Que se passera t’il après ? Que réclameront‑ils s’ils remportent la victoire du vendredi.

Cette victoire, il n’en doute plus, elle lui semble assurée. Mais comment ne pas commettre d’erreurs, ne pas donner l’image d’un simple caprice ? Un caprice d’enfants gâtés. Il a peur. Il a peur de s’être trompé, peur d’avoir entraîné des milliers d’enfants vers des lendemains difficiles. Il a peur d’un réveil douloureux, peur d’un samedi matin s’ouvrant sur un sentiment de honte. Une phrase lui revient fréquemment en mémoire. Une phrase entendue à la radio à propos du mouvement de grève des traminots. Ils avaient réussi leurs actions, leurs manifestations, ils avaient alerté l’opinion publique. Mais ils avaient complètement échoué dans leurs revendications, certains réclamant des hausses de salaire, d’autres souhaitant la retraite à cinquante cinq ans, et quelques uns se battant pour le travail à temps partiel. Les pouvoirs publics n’eurent aucune difficulté à jouer de ces divisions et c’est finalement avec le minimum sur tout, et surtout des promesses, que les salariés reprirent le travail.

Le lendemain les commentateurs ne cessaient de répéter la même rengaine.

  • Ce matin les conducteurs de bus se sont réveillés avec la gueule de bois !

La gueule de bois ! Il connaissait cette expression pour avoir entendu sa mère en user. Elle lui procurait une sensation désagréable. Celle que l’on doit éprouver à mâchonner du carton ondulé. Triste. Il s’imaginait dans quelques jours, samedi peut‑être, seul et mélancolique, mâchouillant des bouts de carton humide dans un coin reculé de la cour de récréation. Il ne pouvait empêcher les cauchemars. Il serait hué, lui le Che, par ses anciens camarades, il serait puni, méprisé par les adultes. Il aurait tant voulu disposer du scénario complet, bien ficelé, avec de la logique, du bon sens.

Il avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.

  • Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si tu as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin tu imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus tu es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors tu as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…

Armand aimait le style de Fanny, elle écrivait avec le cœur, elle ne s’embarrassait pas à construire les phrases, elle les exprimait. Elles sortaient de son intérieur. Cela lui procurait un plaisir immense. Mais s’il était convaincu qu’elle avait raison, il redoutait des dérapages dans les actions, comme dans les réactions. Il aurait voulu que le groupe des six soit les seuls interlocuteurs possibles pour toutes négociations, que tout passe par eux.

Il craignait les conséquences des discussions locales. Les trois‑quarts des classes seraient libérées avant la fin de la matinée. Il suffirait à un directeur un peu malin de promettre un voyage à Disneyland ou des tickets repas pour Mac‑Donald. Il n’avait confiance en personne. Il n’avait pas confiance en lui. Fanny peut‑être. Fanny.

Il faut qu’il récupère ces feuilles. Ces feuilles qu’il devine pliées en quatre dans la poche de la chemise de Marc. Cette grande poche où il enfourne des paperasses tout au long de la journée. Parfois il oublie de la vider et Lucie râle au moment des lessives.

  • Pas étonnant que tu perdes autant de documents importants, tes vêtements sont de véritables poubelles !

Le repas de ce Lundi midi fut pesant. Marc ne disait rien, Lucie semblait bouder pour une raison inconnue d’Armand. Parfois les regards se croisaient. Armand avait le sentiment que son père le soupçonnait. Il y avait un doute qui s’installait entre eux et il était incapable de savoir sur quoi il portait. La disparition du manuscrit ? S’il ne s’agissait que de cela, il n’y avait rien de grave. Mais ce pouvait être pire ! Ce pouvait être un doute concernant l’attitude d’Armand ces dernières semaines.

Et s’il avait eu le temps de lire le manuscrit, avant qu’il ne le subtilise ? Qu’y avait‑il dans ces quelques pages ? N’avait‑il pas commis une grosse erreur en s’inspirant aussi fidèlement du scénario. Il avait voulu organiser une révolte d’enfants mais il utilisait les idées d’un adulte.

Mémoires : 2…

Souviens toi me dis-tu

Souviens toi

C’était peut-être hier

Ou bien plus loin

Ailleurs

A l’adresse flou du temps fini

Tu étais seul

Je t’observai

Tout le long de ton chemin

Je t’ai vu

Tu as semé

Treize petits mots

Oh oui si petits

Une syllabe chacun

Parfois deux

Et sans te retourner

Tu es parti

Oh tu sais

Je t’ai suivi

Chaque mot j’ai cueilli

Dans mon sac à demain

Sans rien dire les ai glissés

Et vois-tu mon ami

Prends ce bouquet

Aux rimes fleuris

Il est toi

Je te le donne

Il était temps

Je te le rend

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Paris.
Julien jouit d’un privilège difficile à assumer. Il est le parisien du groupe. D’autres que lui se seraient attribués des pouvoirs supplémentaires. Beaucoup de révolutions partent des capitales. Julien, ne cherche pas à en profiter. Sa fidélité à Armand et Fanny est sans faille. Il accomplit un travail de fourmi. Membre d’un club d’internautes dont le siège est à la cité des sciences et de l’industrie de la Villette, il est parvenu à transformer cette petite salle équipée de six micro ordinateurs en un véritable poste de commandement. Le premier qu’il a réussi à convaincre est un monstre du « web ». Il surfe plus vite que la plupart des adultes, à eux deux ils ont réussi à établir des contacts dans tous les quartiers. La toile d’araignée a été rapidement tissée. Aucune école n’est oubliée. Julien est parvenu à s’introduire dans le serveur de l’académie et s’est ainsi procuré liste et adresses internet des écoles de Paris et banlieue. Julien attend les ordres avec impatience. Ici tout est en place. Il ne craint rien. L’opération pourrait être lancée le lendemain, elle serait une réussite. Mais il attendra le signal. Cet été ils ont tous pris l’engagement de se conformer aux procédures décidées ensemble et à l’unanimité.
Il a su par Fanny qu’Armand avait failli craquer, qu’il était sur le point de tout abandonner, pour ce stupide problème d’armes. Il aurait pu prendre le commandement, laisser ce pauvre Armand empêtré dans ses états d’âmes humanistes. Mais il a attendu, fidèle parmi les fidèles, que Fanny réussisse son opération de sauvetage.

Memoires…

La mémoire, ma mémoire me tracasse en ce moment, un deuxième texte sur ce thème

Dans l’arrière jour de mes nuits blanches

J’ai creusé le trou de ma mémoire oublié

Dans le fond endormi

Sur un bord de molle dune

Petits mots aux teintes passées

Dansent en giguant la ronde des guenilles

Ils vont ils roulent ils vrillent

Mots d’hier j’entends vos rires d’enfants

Crépies de mauve brune

Douces caresses se posent

Sur le long mur blanc

De ma moite insomnie

Tout est fini

Sur la feuille froissée d’un passé retrouvé

Sans un pli présent rassuré s’est endormi…

28 juillet

Mes Everest : Léo Ferré, la mort des loups…

Fin mil neuf cent soixante-treize, deux condamnés à mort ont été exécutés un matin à cinq heures à Paris. Les présidents, même Nixon, ne se sont pas dérangés pour assister à cette formalité.

Le deuxième président de la cinquième République Française est mort le deux avril mil neuf cent soixante-quatorze à Paris. Les présidents, même Nixon, se sont dérangés pour assister à cette cérémonie.


Laissez ouvert… J’arrive !
De fait il arriva

Les villes sont debout la nuit dans les maisons de l’amour fou
Des appareils marchent tout seuls branchés sur des soleils de volts
Des enfants jouent à l’amour mort dans des ascenseurs accrochés
À d’autres cieux, à d’autres vies là-bas sur les trottoirs glacés
Des assassins prennent le temps de mesurer leur vie comptée

Perchés comme des oiseaux de nuit sur leur arme qu’ils vont tirer
Comme on tire une carte alors qu’on sait qu’on est toujours perdant
Dans le matin les coups de feu s’agitent comme des menottes

On ne les voit jamais que lorsqu’on les a pris
Alors on voit leurs yeux comme des revolvers
Qui se seraient éteints dans le fond de leurs yeux
Alors on n’a plus peur de ces loups enchaînés
Et on les fait tourner dans des cages inventées
Pour faire tourner les loups devant la société
Des loups endimanchés des loups bien habillés
Des loups qui sont dehors pour enfermer les loups

Je les aime, ces loups qui nous tendent leur vie.

Je les aime !

Les routes sont des chiffres bleus dans la tentation du printemps
Du deux cent vingt à la Centrale à deux cent vingt vers l’hôpital
Des drogués sortent dans la cour faire cent pas avec le vent
Et la Marie dans les poumons, ils se vendent pour trois dollars
Des grues qui font le pied de nez aux maisons blêmes mal chaussées
Des magazines cousus de noir ressemblent aux linges de la mort
Les cathédrales de la nuit ont des cafés au fond des cours
On a flingué deux anges blonds dans un café de Clignancourt

C’est eux, toujours les loups qui dérangent la nuit
Qui la font se lever dans le froid du métal
C’est eux qu’on chasse alors qu’il ne tiendrait à rien
À peine un peu d’amour sans le Bien ni le Mal
Mais on les fait dormir au bout d’un téléphone
Qu’on ne décroche pas pour arrêter la mort
Qui vient les visiter, la cigarette aux lèvres
Et le rhum à la main tellement elle est bonne

Je les aime, ces loups qui nous tendent la patte.
Je les aime !

On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes
Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns

Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte
Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles
À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête
Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux
Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes
Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups

Lorsque j’étais enfant j’avais un loup jouet
Un petit loup peluche qui dormait dans mes bras
{x3}
Et qui me réveillait le matin vers cinq heures
Chaque matin à l’heure où l’on tuait des loups

Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup
Je les aime !

On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes
Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns
Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte
Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles
À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête
Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux
Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes

Ce pays d’où l’on ne revient, ce pays d’où l’on ne revient
Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups
Des loups… des loups… des loups
Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Rennes.
Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait…
Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin.
Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…

Sur le chemin de ma mémoire…

Photo de Skitterphoto sur Pexels.com

La nuit était lourde, épaisse,
Des plaques d’air poisseux s’empilaient
Le lit s’enfonçait dans la vase molle de ma mémoire
Je cherchais le chemin pour me conduire au début
Sur les bas-côtés de mon rêve éveillé
De mauvaises ronces se sont réveillées
Mon pas est lent
J’ai le souffle court
Tous les cailloux que j’avais semés
Sont enfoncés dans le sable gris
Je me bats contre un vent mauvais
Il souffle de tous côtés
Et s’engouffre dans le couloir de l’oubli

Voyage contre la vitre, suite…

Fanny quand elle s’endort, elle sent comme un courant d’air qui lui caresse le visage. Il est frais, et elle frémit comme lorsqu’elle entendait le chuintement d’une rivière entourée d’une senteur de foin. Elle aime lorsque les sons se mélangent aux odeurs, elle aime lorsque les sens sont réunis dans la même allégresse. Ce soir elle est persuadé qu’Armand n’est pas très loin, qu’elle en reçoit les échos, elle est certaine que ce picotement est produit par les rêves de celui qu’elle aime.

Lundi vingt trois octobre : Limoges .
Virginie vient de trouver le message d’Armand dans sa boîte aux lettres électronique. Elle reconnaît le style de Fanny, il n’y a qu’elle pour imaginer de tels scénarios. Elle se souvient, il y a trois ans leur première colo, Fanny avait réussi à créer la zizanie entre les animateurs simplement en colportant des rumeurs. Elle agissait avec une telle finesse qu’elle était insoupçonnable. Le séjour s’était achevé dans une ambiance électrique.
Elle imagine la scène dans quatre jours. Elle parie que gros Nicolas et bécasse Sophie n’auront rien au bout du doigt. A moins qu’ils ne se coupent réellement. Ils sont si maladroits, si benêts. Tenir un couteau entre leurs petits doigts boudinés relève de l’exploit. Ils sont de ceux qui voient le danger dans le moindre objet pointu ou coupant. Mais il n’y a pas de risques, il est impossible qu’on les autorise à ne serait ce qu’effleurer le manche d’un couteau. Ils ont la bouche pleine de papas mamans, pleurnichent s’ils se tâchent et rougissent en ricanant quand ils feuillettent les pages literies du catalogue de la Redoute.
Elle s’est déjà battu avec Nicolas, ou plutôt elle lui a déjà flanqué une correction. Elle n’avait pas apprécié qu’il la dénonce concernant une grossièreté volontairement échappée alors que leur vieille maîtresse tournait le dos.
Ah sa maîtresse, la fameuse mademoiselle Jeambart ! Une purge contre l’envie d’apprendre ! Qu’elle soit légèrement moustachue n’est pas surprenant pour une femme de la race des vieilles filles vouées corps et bien à l’enseignement. Ce qui la distinguait le plus du troupeau des arpenteuses de cours emplatanées, c’était l’indélicatesse de ses harnachements vestimentaires. Elle ne s’habillait pas, elle s’entortillait dans des débris textiles qui lui donnaient l’allure d’un porte drapeau pour une armée d’épouvantails. Elle ne parlait pas, elle crachotait des salves de mots glacés dont elle s’emplissait les bas joues avant d’entrer en classe. Elle n’aimait pas les enfants. Elle les appelait ses élèves. Ils devaient s’armer de pantoufles inconfortables pour pénétrer dans ce qui sera toujours la classe de madame Jeambart. Virginie est sa bête noire, elle est la première élève de sa trop longue carrière à ne pas cauchemarder à l’idée d’être interrogée. C’est même l’inverse qui se produit. Désormais madame Jeambart appréhende le moment, inévitable, où leur regards finiront par se croiser. Ce regard elle le redoute plus que tout, plus que les plaisanteries salaces de ses jeunes collègues. Ce regard, lui rappelle ce que son père disait avec cruauté : » tu ne pourras jamais trouver quelqu’un capable de résister plus de dix minutes à ton insignifiance ». Virginie n’est jamais insolente, elle exécute toutes les consignes et met une grande application dans la recherche de la perfection inutile. Surtout quand il s’agit d’un exercice aux objectifs douteux. Elle sait se montrer humiliante à souhait et madame Jeambart, chaque matin, prie Saint Jules Ferry pour qu’une mauvaise grippe ait cloué au lit Virginie pour plusieurs jours.

Mes Everest, Philippe Djian, au commencement était le style…

Je m’aperçois que je n’ai jamais mentionné mon attachement à Philippe Djian, il est un de mes maîtres vivants…Je relis souvent ce texte qui m’interroge, nous interroge sur notre amour de l’écriture. Il est un peu long, mais cela vaut le coup d’aller jusqu’au bout…

Si ma mémoire est bonne, on m’a déjà interrogé sur les processus créateurs il y a environ vingt ans, à l’occasion de la publication de mon premier livre. Pour être franc, je n’en savais pas beaucoup sur la question, à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait de s’asseoir derrière une table et de fermer les yeux quelques minutes pour que la machine se mette en marche. Et ça fonctionnait, avec un peu de chance.
Aujourd’hui, bien entendu, je n’en sais pas davantage. Je sais que la table demeure un élément important mais j’ai remarqué que je n’étais pas obligé de fermer les yeux. Un trombone ou un élastique feront très bien l’affaire.

Je ne crois pas à l’inspiration. De même, je ne crois pas qu’il y ait de génie en littérature. Je crois qu’il y a de bons pêcheurs. Il y a des gens qui n’attrapent rien malgré un matériel sophistiqué et de solides appuis à terre. Et d’autres, qui n’ayant embarqué que le strict minimum, peut-être une simple ligne et un hameçon, reviennent les bras chargés et un simple sourire aux lèvres. Ceux-là ont le style.
J’ai toujours pensé que le livre existait avant même que je ne commence à l’écrire. J’imaginais qu’un bout de fil dépassait du sol et que si je m’y prenais avec patience et adresse, j’allais pouvoir tirer toute la bobine sans rien casser. C’est encore un peu le cas aujourd’hui. Si je devais dresser la liste du matériel nécessaire, je dirais que l’exercice demande un peu de chance, pas mal de foi, une assez bonne vue et beaucoup d’humilité. J’ajouterais à cela un ego à géométrie variable et du style.

Il faut donc de la chance, pour commencer. Il faut trouver le bon bout de la bobine, plus communément nommé l’incipit. La première phrase, si vous préférez. J’y attache personnellement la plus extrême importance car je considère qu’elle renferme, dans une certaine mesure, le roman tout entier. Elle est, à tout le moins, la première pierre. Celle sur laquelle toutes les autres vont venir s’appuyer au fur et à mesure. Elle va décider, par sa taille et sa forme, de la direction et de l’humeur du livre à venir. Il est donc conseillé de la tourner et la retourner dans tous les sens, d’en examiner les moindres détails durant quelques jours avant de se précipiter car ensuite, il sera trop tard. C’est la raison pour laquelle je pense que les neuf dixièmes des cours de « creative writing» devraient être consacrés à la recherche puis à l’étude intensive de cette première phrase. Sa rumination systématique et attentive fournit la plupart du temps une foule d’indications secondaires invisibles au premier coup d’œil, telles que la situation climatique, sinon géographique, le milieu social dans lequel nous allons évoluer, l’état d’esprit du narrateur ainsi que ses préoccupations et par-là sa vision du monde. Qui a dit ou pensé ces premiers mots et pourquoi ? Comment le personnage les a-t-il choisis ? Quelle expérience connaît-il au moment où il les exprime ? Pour le savoir, il suffit de tirer doucement sur le fil de la bobine et le voile commencera à se lever. Reste que tomber sur la bonne première phrase est un coup de chance. Mais chacun sait qu’on peut aider la chance…
Ensuite intervient la foi. Je pense qu’un écrivain peut faire l’économie de l’inspiration, qui me semble relever de l’attirail folklorique et peut encore amuser les enfants, mais il ne peut se passer de la foi. C’est le seul carburant possible, le seul qui permettra de mener l’entreprise à son terme. Écrire un livre demande une volonté à toute épreuve, sous peine d’encombrer les librairies d’ouvrages qui n’ont pas le moindre intérêt et se ressemblent tous les uns les autres. Un écrivain qui n’a pas la foi ne peut pas produire autre chose. L’écrivain doit avoir en lui une confiance absolue car le voyage ne sera pas de tout repos. Ce sera long, pénible, la fatigue et les doutes se feront une joie de lui compliquer la tâche et personne ne viendra l’aider. D’où, une fois encore, l’importance de la première phrase. Car c’est en elle que l’écrivain puisera ses forces. C’est elle qui lui insufflera la foi nécessaire. Il ne s’agit plus dès lors d’une quelconque et vulgaire confiance en soi mais de quelque chose qui la dépasse et apparaît sous un jour émouvant.

Avoir une bonne vue est essentiel, même si l’on a la foi. Il y aura de longues heures, des jours entiers ou plus encore, à guetter. Il faudra se méfier des leurres, percer des brumes plus ou moins opaques et balayer l’espace d’un regard juste. Le regard de l’écrivain est sa seule arme. L’aiguiser, son seul devoir. Il pourra ensuite considérer sous l’angle qui lui conviendra des territoires mille fois explorés et les soumettre à un style. Avoir une bonne vue conduit à trouver la bonne voix. Plus tard, ces deux éléments pourront s’inverser, ou mieux encore ne faire plus qu’un. Jean-Luc Godard a déclaré qu’un travelling était une affaire de morale. Le regard, et par conséquent le style, sont également une affaire de morale. Là où il n’y a pas de regard, il n’y a pas de morale et donc rien qui ne puisse identifier un écrivain comme une personne unique.

Une fois qu’il a découvert son originalité, un écrivain doit aussitôt recourir à l’humilité, sous peine de foncer dans le mur. L’aveuglement est un défaut rédhibitoire. L’écrivain doit être capable de contrôler son ego, par tous les temps et dans toutes les occasions. Dans un sens comme dans l’autre. Il doit pouvoir le laisser enfler, mais aussi le dégonfler, selon les circonstances. Vous ne ferez rien de bon avec un ego de taille moyenne, mais pas davantage avec le grand modèle si vous ne parvenez pas à le maîtriser. Le problème est identique à celui que l’on rencontrerait en chevauchant un animal sauvage : il nous emmènerait très vite et très loin mais il n’y aurait plus personne pour relater l’expérience. Donc, prudence !

En dressant la liste du matériel nécessaire, selon moi, à la création littéraire, j’ai livré de nombreuses indications sur ma méthode.

On aura compris que je n’établis aucun plan et pratique une sorte d’élargissement, d’exploration de surfaces concentriques à partir de la première phrase. D’un point de vue cinématographique, cela équivaudrait au passage d’un plan serré à un plan plus large, chaque degré étant électrisé par le hors-cadre.

Cela constitue la première partie de mon travail, qui consiste en la rédaction d’une vingtaine de feuillets. Ce n’est pas un brouillon mais le texte définitif des premières pages du roman. Ainsi le socle s’est élargi. Pressée comme un citron, la première phrase a révélé la plupart de ses secrets et l’on commence à y voir plus clair. À ce stade, il faut effectuer le même travail qu’avec la première phrase : lecture, rumination, exploration systématique de tous les détails et appropriation.

C’est l’étape la plus importante, mais aussi la plus étonnante et la plus gratifiante. Le moment est venu où l’on va découvrir et comprendre vers quoi le roman veut nous attirer. Quelle est la signification de certains signes demeurés jusque-là incompréhensibles. Quelle est la voix qui s’est emparée de vous et quel est le discours qu’elle cherche à faire entendre. Il faut alors se résoudre à une immersion complète qui peut prendre plusieurs jours. Il faut écouter et se souvenir de tout ce que l’on apprend avant de remonter à l’air libre. Et alors seulement, vous pouvez y aller.

Il peut arriver les choses les plus étranges au cours de cette phase. Ainsi par exemple, à propos du roman sur lequel je suis en train de travailler[2]. Un homme et une femme reçoivent quelques amis chez eux. J’en ai écrit une vingtaine de pages, puis je me suis aperçu que les dialogues entre le mari et la femme avaient une sonorité bizarre et que la femme ne s’adressait pas directement aux autres. À la relecture, je ne comprenais pas pourquoi et il m’a fallu un bon moment avant de trouver la clé de l’énigme : cette femme était morte et ne vivait plus que dans l’esprit de son mari. Ainsi tout s’éclairait.

Il faut donc bien écouter ce que très vite, le roman essaye de vous dire. C’est souvent bien plus intéressant que le thème qu’un auteur voudrait aborder a priori et qui requiert la plupart du temps l’utilisation d’un chausse-pied ou entraîne tout le monde dans des contorsions abominables.

Cette phase a également pour objet de reconstituer ses forces. Encore qu’il s’agisse plutôt d’une espèce de transfusion sanguine qui va directement de l’embryon du roman dans les veines de l’auteur. Je pense que cette image est bien plus juste qu’il n’y paraît dans la mesure où elle suggère la présence de deux entités, le roman et l’auteur, et l’obligation d’un échange de l’un à l’autre. En se laissant vampiriser par l’auteur, le roman se donne les moyens d’exister. Il en résulte que, selon moi, l’écriture d’un roman n’est pas un exercice tout à fait solitaire. Et je pense qu’une grande partie de cette confiance en soi que j’ai évoquée, n’a pas d’autre origine.

Il se peut également que la vraie nature du roman se révèle beaucoup plus tard. J’ai ainsi été obligé de m’atteler à une trilogie à la fin d’un premier ouvrage[3]. Celui-ci était déjà dans les vitrines des librairies lorsque j’ai pris conscience qu’il en appelait un autre. J’y ai donc travaillé, mais ce n’était pas une suite, tous les personnages étaient nouveaux et les deux narrateurs différents. J’ai donc terminé ce second volume dans un état de perplexité avancé. Puis un matin, une troisième voix s’est fait entendre, m’apprenant qu’elle s’était cachée dans les deux premières. Je n’avais plus qu’à écrire la troisième partie pour que tout rentre dans l’ordre. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait.

Je donne cet exemple pour insister sur un point qui me paraît essentiel : la création n’est pas le fruit d’un effort de volonté mais plutôt celui d’une certaine souplesse. Je pense qu’il faut s’y glisser plutôt que d’y entrer en force. Savoir lire entre ses propres lignes et en tirer les conséquences. Je n’ai jamais commencé un roman avec une idée derrière la tête. Céline disait que les idées étaient vulgaires et qu’il suffisait d’ouvrir un journal pour en trouver. J’ajouterais qu’elles finissent toujours par apparaître à un moment ou à un autre et qu’il est donc inutile de s’en préoccuper à l’avance, sous peine de transformer le roman en une tribune et l’auteur en philosophe, en historien, en psychanalyste ou en théoricien. Or, il n’est pas là pour ça.

Il faut donc aller tout droit vers ce dont on a vraiment envie, sans aucun détour. Dans une interview, John Ford déclarait qu’il tournait parfois des scènes qui n’avaient rien à voir avec le scénario, simplement parce qu’elles s’imposaient à lui et qu’elles étaient sans doute la seule raison de faire le film. Voilà une bonne piste.

À la fin de l’un de mes livres, un mari donne quelques conseils à sa femme qui est écrivain[4]. J’aimerais vous les citer car ils me semblent contenir certaines règles qui vont dans le sens de ce que j’essaye péniblement d’exposer depuis un moment :
Ne t’occupe pas de ce que l’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pour quoi ni pour qui tu écris, mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière.
Il y a bien sûr d’autres règles à respecter. Lorsque j’ai commencé à écrire, mon plus grand défaut était l’impatience. Mon travail n’avançait jamais assez vite et j’avais beaucoup de mal à accepter le peu de résultat concret d’une longue journée de labeur. J’imaginais sans doute que l’on pouvait écrire un roman à la faveur de quelques nuits d’illumination fiévreuse, confondant ainsi une course de cent mètres avec un marathon. Mais j’ai fini par comprendre que cette impatience me rongeait et rendait les choses encore plus difficiles. Je me suis donc imposé une discipline particulière : j’ai décidé que ma journée de travail ne se compterait plus en heures mais en mots. Je me suis imposé d’en écrire cinq cents parce que j’avais lu quelque part que c’était la cadence d’Hemingway et je m’y suis tenu durant un bon moment. J’ai ainsi fait connaissance avec la régularité, chose qui n’était pas dans mon tempérament. J’ai dû également admettre qu’un effort continu était indispensable. Ce qui signifie, de mon point de vue, que l’on ne peut pas rester simplement planté là en attendant que la chose vous tombe du ciel. Avoir la bonne attitude morale ne suffit pas. Il faut se lever et marcher à la rencontre. C’est-à-dire lutter contre l’impatience, accepter la monotonie, bousculer sa nature, enfin ce genre de choses.

Pour finir, je dois avouer que je n’ai jamais éprouvé un impérieux besoin d’écrire. Je peux d’ailleurs m’en passer pendant un long moment. Je me suis souvent interrogé à ce propos, me demandant ce qui n’allait pas chez moi. Les écrivains que je rencontrais semblaient au contraire incapables de résister à cette étonnante manie et ne s’en plaignaient pas un instant. Au bout d’un moment, j’ai fini par en conclure que je n’étais pas un écrivain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, mais seulement de temps en temps, par secousses si l’on peut dire. Pour être plus précis, je dirais que je n’ai pas toujours l’œil. Le passage de l’image ou du sentiment au mot ne se fait pas, ou alors d’une manière si banale ou si pauvre qu’il vaut mieux laisser tomber. En fait, j’ai l’impression d’être une machine qui n’est pas toujours en marche. Elle a pour fonction d’opérer une transformation entre ce que je reçois et ce que je délivre mais elle n’est pas branchée en continu et je ne sais pas comment y remédier. Je n’ai pas d’autre solution que d’être là au bon moment et je lorgne avec envie du côté de ceux qui bénéficient d’un matériel plus fiable.

La transformation dont il est question ici s’appelle le style. Quel que soit le domaine artistique considéré, là où il n’y a pas le style, il n’y a rien. Vous pouvez vous tenir au-dessus d’un filon d’or pur mais si vous n’avez pas le bon outil pour creuser, vous repartirez les mains vides. Céline, toujours lui, a également déclaré :« Au commencement était l’émotion. » Je pense qu’il aurait pu dire : « Au commencement était le style. »

À quoi bon chercher, si vous n’avez pas l’outil adéquat ? Que deviendront vos intentions les plus nobles ou les plus originales si vous n’avez pas le moyen de les exprimer au plus près ? Il arrive parfois que le style lui-même déclenche le processus créatif, que le ton précède la phrase, que la couleur induise le sujet ou que le rythme existe avant la mélodie.

La véritable angoisse de la page blanche, selon moi, n’est pas celle du contenu mais de la forme. « Le style ne constitue pas le contenu, mais il est la lentille qui concentre le contenu en un foyer ardent» (Jacob Paludan). Comme les quelques rares éléments capables de déclencher une émotion esthétique, le style est une notion très difficile à définir, ses contours sont assez vagues et sa substance volatile, donc réticente à l’analyse. Si bien que la plupart des auteurs, non seulement s’imaginent, mais peuvent tranquillement affirmer en posséder un. Malheureusement, acquérir puis travailler un style est sans doute la chose la plus dure et la plus délicate qui soit. Beaucoup reculent devant l’épreuve, mais le résultat est là.

D’une manière générale, je n’entretiens guère de relations avec les écrivains. En revanche, je fréquente régulièrement des musiciens, des peintres et des cinéastes. Je les écoute parler de leur travail ou je lis leurs interviews avec beaucoup d’intérêt car ils sont pour moi d’un enseignement très riche et lumineusement transposable au domaine de la littérature. Les nouvelles tendances de l’art contemporain, les recherches de certains cinéastes sur la bande-son ou le support, ou les dernières compositions de Steve Reich ou Phil Glass, par exemple, évoquent une multitude de pistes possibles. La manière dont ils ont résolu certains problèmes ou s’y sont cassé les dents constitue une somme d’informations infiniment précieuses. Si bien que la multiplication des passerelles entre les différentes formes d’expressions artistiques est non seulement souhaitable, mais indispensable aux progrès que nous nous proposons d’accomplir. Et Dieu sait que nous en avons besoin.

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre, dix huit heures trente : Istres.
Fanny est prête. Elle ne dissimule pas son impatience. Dans quatre jours un monde nouveau commencera. Elle retrouvera Armand. Ils n’auront plus à se satisfaire des seuls étés. Ensemble, ils attendront que le nouveau monde les réunisse.
C’est elle qui a trouvé le signe distinctif, celui permettant de désigner les sacrifiés. Son idée est cynique. Les victimes se désigneront elles mêmes. Le matin du vingt sept octobre tous les prévenus porteront un sparadrap ou un pansement au bout de l’index. Ce sera le signal. Ce signal que quelques milliers ignoreront sera banal, anodin. Bien entendu maîtres et maîtresses ne manqueront pas de remarquer cette épidémie de coupures digitales. Si tout se passe bien, les enseignants eux mêmes lanceront l’opération Eugène. Ils penseront à une plaisanterie, où a un jeu et ne manqueront pas de solliciter toute la classe pour vérifier l’étendue du mal.
Fanny imagine la terreur de ceux qui auront compris. Compris qu’il s’agit du signe, qu’ils sont ceux qui ont été désignés pour le grand sacrifice. Il est tout aussi possible que les doigts vierges de tous enveloppements médicaux explosent de fierté au dessus des têtes de ces escouades de naïfs. Ils lèveront le doigt, comme à leur habitude, ces immondes petits égocentriques. Ils lèveront le doigt dans un même élan de spontanéité servile, comme lorsqu’il faut trouver un volontaire pour essuyer le tableau ou distribuer une quelconque ineptie directorial. Ils lèveront le doigt et se jetteront têtes baissées vers les portes de l’enfer. Diabolique. Diabolique et facile. Il ne suffira de compter que sur le caractère immuable de certains rites scolaires, ou celui qui lève le doigt aussi instinctivement que le chien remue la queue a acquis une capacité essentielle pour le reste de la vie…

Il est midi sur le plateau…

En manque d’inspiration, une republication : je sais c’est facile, mais tant pis…

Les mots d'Eric

Il est midi sur le plateau,

Sans un souffle, doucement chaleur s’est installée.

Il est midi sur le plateau,

Le bleu du ciel est en apnée, les couleurs sont fatiguées.

Il est encore tôt,

Le champ de blé ondule,

Longues vagues ocres sur la terre échouées.

Il est midi le soleil est si haut,

Et soudain, la mer est là, accrochée à l’horizon.

Dans l’arrière-pays de ma tête,

Une mouette s’est perdue

Elle cherche un port où se poser.

J’ai les yeux qui se ferment,

C’est le rêve qui prend le large.  

Il est midi sur le plateau,

Ferme les yeux,

C’est l’air de la mer,

Il descend, il est si tôt.

23 juin

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Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : dix heures quinze.
Marc ne tarde pas à réaliser que ce courrier, d’abord parcouru d’un oeil distrait, est d’Eugène Mollard. Malaise. Il fallait bien que cela arrive. Il fallait bien qu’un jour il subisse les revers fâcheux de son désordre. Il est surpris du ton, presque cordial, de cet individu pourtant victime innocente d’une négligence impardonnable. Il y a aussi cette variante, cette variante qu’il lui annonce et qu’il découvre à l’intérieur de la grande enveloppe. Il se sent presque rassuré. Ces quelques maigres pages permettront avec l’expérience qu’il a, de se forger une idée de ce que cet Eugène Mollard a dans le stylo. Rassuré et anxieux à l’idée qu’il puisse découvrir un chef d’œuvre. Il a été inspiré d’attendre, de ne pas expédier aux éditions Grissart la vraie fausse note de lecture rédigée il y a peu.
Ces pages le surprennent, non par la qualité de leur style, il est franchement mauvais, mais par la violence qu’elles contiennent. Il est choqué par un tel déferlement de haines inutiles. Il ne parvient pas à comprendre ce qui a suscité chez un auteur un tel ressentiment à l’égard des instituteurs en particulier et des adultes en général. Il admet mal que l’on puisse rédiger un tel texte. Même s’il s’agit de mauvaise science fiction, ce déchaînement de haine venant d’enfants envers ce qu’ils ont de plus sacré : leurs maîtres d’école le met mal à l’aise. Il se demande ce que pouvaient contenir les chapitres précédents pour qu’ils accouchent d’un tel dénouement. Ce qui l’interroge, c’est que cet hystérique juge sa version initiale trop pédagogique. Il serait curieux de la découvrir, de la comparer avec cette accumulation de propos sanguinolents. Il se demande pourquoi cet auteur a imaginé une intrigue amenant toutes les classes de cours moyen deuxième année de France à se révolter le même jour. Il regrette de ne pouvoir se forger une opinion solide, rationnelle. Il est comme l’invité qui arriverait chez ses hôtes au dessert et qui serait dans l’incapacité de juger la qualité du repas à la simple vue d’un gâteau. Sur son agenda, à la date du jour, Marc écrit : « chercher le manuscrit d’Eugène Mollard ».

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.

Voyage contre la vitre, suite…

C’est l’esprit léger qu’Eugène Mollard s’élance dans cette journée du vendredi vingt octobre. Il est arrivé au bout de cette histoire commencée il y a quelques mois. Dans une semaine, tout au plus, il sera fixé, il saura à quel saint se vouer concernant son avenir littéraire. Il estime que la négligence d’un lecteur « sur vitaminé » d’activités débordantes pourrait se transformer en indulgence bienveillante. Ce Marc Flandin, se sentira redevable et consacrera du temps à lire son œuvre.

Il ne connaissait pas Saint‑Etienne et cherchait à se représenter ce que pouvait être le cadre de vie de cette personne en laquelle il fondait beaucoup d’espoir. Ce devait être une ville mélancolique, propice à la lecture des cris de désespoir que tant poussaient à l’approche de l’automne.

Ses collègues furent surprises de le trouver installé dans une telle allégresse. Il ne cessait de ricaner et devant leur regards étonnés, il prenait une attitude convenue, à la limite de la condescendance. Il semblait les narguer. On aurait cru qu’il passait sa dernière journée au milieu de ces commères. Avant de partir pour un long voyage, ou avant de rejoindre un poste à responsabilités convoité par toutes depuis des temps immémoriaux… L’aide comptable première catégorie charcutière, allait‑il devenir premier comptable pur porc !

  • Oh là, mais on dirait que notre Eugène est en pleine forme ce matin. Il ne nous cacherait pas quelque chose…
  • Tu vas voir, il va nous annoncer qu’il se marie ce week‑end …
  • Et puis t’as vu, il est bien habillé aujourd’hui, il n’a pas mis de sous‑pull ! Allez Eugène, dis-nous ! Comment qu’elle s’appelle la future madame Mollard ?

Eugène est habitué aux railleries de ses collègues, elles ne sont jamais vraiment méchantes, et pour dire vrai, il a besoin de ces marques d’affection un peu particulières. Elles le raccrochent à une réalité qui, autrement lui échappe. C’est un peu comme un jeu, il est leur mascotte. Elles ne pourraient se passer de lui, qui ne dit rien et se contente de les écouter, les yeux dans le vague. Dans le vague, surtout à cause de tâches de gras qui ornent ses verres de lunettes. Aujourd’hui plus que jamais, il est blindé, et ne se laisse pas impressionné par leurs sarcasmes.

  • Rassurez vous, leur dit‑il d’un ton triomphal, je ne marie pas encore, ce n’est pas demain la veille que je vous serai infidèle…
  • Mais alors, qu’est ce qui t’arrives, tu es excité comme une puce ! C’est peut‑être que tu vas avoir une promotion ? Ah c’est ça ! Mireille, je crois que notre Eugène va nous quitter, il va monter à l’étage supérieur. Il va devenir chef comptable pour remplacer le père Moulin… Il va passer chez les purs porcs !
  • Tu n’y es pas du tout ma pauvre Bernadette. C’est beaucoup plus intéressant que ça ! Moi la place du père Moulin, il me la donnerait sur un plateau que je n’en voudrais pas. Vous voulez vraiment savoir ce qui m’arrive et pourquoi je suis dans un tel état ?
  • Ben maintenant de toute façon t’en as trop dit, alors il faut que tu nous racontes.
  • Vous vous rappelez, je vous avais parlé d’un livre. D’un livre que j’avais écrit. Un livre sur les enfants, enfin avec des enfants plutôt…
  • Ah oui, je me rappelle, on s’était bien moqué de toi ! Tu ne vas quand même pas nous annoncer que tu va recevoir le prix Goncourt ! Tu n’es même pas capable de rédiger correctement une lettre de relance…
  • Permets-moi de te dire, chère Bernadette, que ça n’a rien à voir. Si pour toi écrire une lettre de relance pour l’adresser à un mauvais payeur, c’est écrire, tu m’excuseras de penser le contraire. Il s’agit simplement de noircir du papier et d’aligner des mots stupides. Mon livre c’est quand même autre chose qu’une vulgaire lettre administrative.
  • Allez, on disait ça pour rire ! Raconte-nous ce qui t’arrives.

Eugène a toujours eu du mal à faire la différence entre l’espoir et la réalité, entre le désiré et l’obtenu. Il est de ceux qui pense être parvenu au bout d’un parcours alors qu’ils entament le trajet. Ainsi, pour ce cas précis, il n’envisageait pas l’échec. Le simple fait d’avoir établi un contact personnalisé avec son lecteur l’incitait à s’estimer parvenu au but.

  • Eh ben, figurez vous qu’il y a de fortes chances que mon nom soit bientôt en vitrine de toutes les librairies.
  •  Ca alors ! Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle ! Il parle de quoi au juste ton livre. C’est quoi l’histoire ?

En quelques mots bien calibrés, Eugène a résumé cette histoire un peu folle. Il ressentait une sensation bizarre, comme s’il avait été étranger à ce qu’il lisait. Il s’écoutait et avait la désagréable surprise de n’apprécier que très modérément cet enchaînement.

  • …  et le même jour, à la même heure, un événement extraordinaire se produit : toutes les classes de cours moyen deuxième année de France prennent leur instituteur en otage…
  • Attends Eugène, tu veux bien répéter ce que tu as dit ? C’est quoi cette histoire de tous les cours moyen deuxième année de France le même jour, à la même heure ?

Bernadette avait changé de visage. Eugène s’était arrêté dans son récit, surpris de l’interrogation de sa collègue Bernadette. Il était dérouté par l’intérêt qu’elle semblait porter à ses paroles.

  • Oui, le même jour, à la même heure, des milliers d’enfants décident de prendre leur instituteur en otage. Tu ne trouves pas ça extraordinaire que des milliers d’enfants puissent s’organiser, et être prêts pour une grande opération, tous ensemble…
  • Si, si, c’est extraordinaire, mais ce n’est pas ça qui me gène…
  • Ah je suis sûr que tu es comme ma sœur toi ! Tu t’imagines que dans un roman tout doit être possible, vérifiable, tu ne supportes pas qu’on puisse fabriquer de l’extraordinaire, du merveilleux, de l’impensable.

Eugène s’enflammait et ne plaisantait plus. Il se sentait accusé, et n’avait pas l’intention d’encaisser sans rien dire les sarcasmes cruels d’une quelconque gratte‑papier bouffie de littérature de gare.

  • Non, ce n’est pas ça que je veux dire Eugène. Elle est bien ton histoire, très bien même. Mais quand tu as parlé de ce grand jour, où quelque chose d’extraordinaire se passerait, j’ai eu comme un flash. Tu sais, cette sensation d’avoir déjà vécu une scène où d’avoir entendu exactement les mêmes paroles…
  • Je ne comprends rien à ce que tu me racontes. Tu ne vas quand même pas me dire que tu as déjà lu quelque chose qui ressemble à ça…
  • Non, je n’ai jamais rien lu de pareil, mais j’ai la certitude d’avoir entendu quelque chose qui y ressemble. Il n’y a pas très longtemps.
  • Explique-toi, on dirait vraiment que j’ai dit quelque chose d’horrible.
  • Ecoute Eugène, ne le prends le pas mal, mais ton histoire je crois qu’elle existe déjà, certainement sous une autre forme, certainement pas aussi dure, mais il y a quelqu’un, quelque part, qui a lancé une espèce de grand jeu…
  • Je ne comprends toujours pas ce que tu veux dire, sois plus claire ! Si tu veux insinuer que je me suis inspiré d’une histoire réelle, tu te plantes complètement, ce n’est pas mon style, je préfère être considéré comme nul plutôt que d’avoir la bassesse et surtout la paresse intellectuelle de plagier.
  • T’énerves pas ! Je vais essayer d’être plus claire, je vais t’expliquer. Mais rassure-toi je ne pense pas que ce soit grave. Encore un coup de ce fichu hasard…
  • Moi n’y crois pas au hasard…
  • Voilà, il y a quelques semaines mon Jérémie m’a expliqué qu’il participait à un grand jeu Internet ! Tu sais j’en avais parlé. C’est sa cousine d’Istres qui lui envoie des messages et lui les transmet à d’autres. Il n’a pas voulu me donner de détails, il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une opération promotionnelle organisée par une grande marque et qu’ils gagneraient tous un gadget.
  • Oui c’est intéressant, mais je ne vois pas le rapport avec mon histoire pour l’instant…
  • Attends. Ce qui m’a frappée tout à l’heure c’est lorsque tu as parlé de tous ces cours moyens deuxième année. Le jour où il m’a parlé de son grand jeu, Jérémie a employé pratiquement les mêmes mots. Il m’a dit que dans quelques semaines un événement exceptionnel se produirait, que tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France seraient les héros d’une journée extraordinaire. Incroyable tu ne trouves pas, on dirait ton histoire de prise d’otage !

Eugène ne répond pas. Bernadette ne paraît pas attacher, plus qu’il ne faut, d’importance à cet événement. Elle n’a d’ailleurs pas envie de poursuivre cette conversation avec Eugène et s’est lancé dans un extraordinaire débat sur les avantages abdominaux du body building et des régimes Slim fast… Il se tait et simule l’insouciance.

Eugène ne saurait dire pourquoi, mais il se sent envahi de pressentiments. C’est un vendredi soir bien ordinaire qui débute. Ce matin il espérait le week‑end, pressé de le voir s’effacer pour céder la place à l’unique semaine. Au lieu de cela il a le souffle court, la bouche pâteuse. Il entend son impatience s’éloigner, il l’entend s’excuser de n’être pas déjà plus loin. Eugène ne croit pas au hasard, n’y a jamais cru. Il ne peut pas s’endormir, ne veut pas laisser le champ libre au temps qui le surprend, en traître, au détour de chaque nuit. Eugène a peur.

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène ne tient plus et a beau se répéter qu’il peut patienter quelques jours encore, il est épuisé d’attendre. Surtout qu’il sait être en position de force. L’autre jour, au téléphone, il a perçu la gêne de son interlocuteur. Il faut en profiter, il va rappeler, il va insister.

Il obtient facilement le service manuscrits qui lui décrit d’un ton administratif le parcours d’un premier roman. Son correspondant justifie ce délai très long, trop long il en convient, en expliquant que c’est la preuve du sérieux de la maison. Chaque lecteur prend le temps de lire les manuscrits qui lui sont confiés. Il ajoute qu’en principe la maison a confiance en ses lecteurs. Si les délais sont aussi longs, c’est qu’il s’agit de personnes aux activité multiples qui peuvent difficilement maîtriser le temps. Cette explication ne satisfait pas Eugène, elle ressemble à une excuse un peu facile. Prétextant une modification qu’il a apportée au dénouement de son roman il réclame l’adresse de ce lecteur débordé. Cette démarche est inhabituelle, et déconcerte le responsable des manuscrits. Eugène devine son embarras et en profite, il évoque les quatre mois annoncés et les presque six écoulés. Il n’est pas dans ses intentions de polémiquer, mais un petit geste de faveur lui paraîtrait opportun. Son interlocuteur comprend qu’il est difficile de refuser. La réputation de la maison est en jeu. Il lui accorde ce passe droit en insistant sur le fait que ce ne peut être qu’exceptionnel. A son tour, il lui réclame comme une faveur de rester discret. Eugène accepte ce principe de confidentialité en ajoutant d’ailleurs que son seul souhait est d’améliorer son manuscrit. Il s’engage, une fois cette démarche effectuée à ne pas harceler son lecteur.

Eugène est satisfait. Il sait désormais que son manuscrit sommeille, depuis quelques mois, chez un lecteur débordé, un certain Marc Flandin. Marc Flandin, trente quatre rue de Bretagne à Saint Etienne. Il est rassuré et se lance tout de suite dans la rédaction d’un courrier qui accompagnera sa variante. S’il ne tâtonne pas trop sur le choix des mots, il pourra poster cette précieuse lettre avant la dernière levée.

Monsieur,

Voilà bientôt six mois que j’attends avec angoisse une réponse aux interrogations qui m’ont assaillies depuis le jour où j’ai cru avoir achevé mon manuscrit. Je sais que le temps n’est pas le même en tout lieux, pour tout le monde. Ce temps, il est lourd, coupant comme un rasoir pour celui qui attend. Il est traître, sournois, insaisissable pour celui qui promet. Aussi je ne vous en veux pas pour ce délai supplémentaire que vous avez ajouté au calendrier de mon impatience.

En fait mon angoisse tient surtout au fait que le dénouement que je vous propose dans mon roman ne me satisfait plus. Il me paraît trop pédagogique, trop déphasé par rapport à ce qui précède. J’y ai travaillé et je vous propose de lire mon roman jusqu’à la page 147 et de vous reporter ensuite à ces quelques feuillets que vous trouverez ci‑joint.

Je souhaite ne pas vous avoir trop importuné et me tiens à votre entière disposition pour d’éventuelles informations à mon propos. Veuillez agréer Monsieur Flandin l’expression de mes sentiments dévoués.

                                 Eugène Mollard

C’est ainsi qu’Eugène a ressorti des oubliettes la première version. Sa première version, celle que Justine trouvait trop folle, trop dure.

Voyage contre la vitre, suite…

Le mercredi dix huit octobre Armand transmet le message le plus délicat. Il y explique la procédure de désignation des sacrifiés. Le grand jour de l’opération Eugène reste le vendredi vingt sept octobre. Pour des dizaines de milliers d’écoliers ce sera le grand jour, pour quelques milliers d’autres, ce sera l’enfer. Ils seront tenus à l’écart des dernières décisions et seront sacrifiés.
Il y a peu, on devinait de l’impatience, une certaine excitation. Aujourd’hui on perçoit plutôt l’angoisse. Dans sa classe, de plus en plus d’enfants craquent, pleurent sans raisons. Beaucoup sont incapables de se concentrer sur les habituelles tâches scolaires. Heureusement parents et enseignants imputeront ces dépressions passagères à la longueur excessive du premier trimestre…
L’organisation semble sans faille. Armand craint pourtant de s’y perdre, de commettre d’irréparables erreurs. Il appréhende. Il s’imagine que le jour J personne ne réagira. Il n’a pas entièrement confiance aux lois mathématiques. Elles sont trop parfaites et ne laissent aucune place au hasard. Humainement il est possible que tout fonctionne suivant l’irréfutable logique de ces séries de multiplications qu’il ne cesse de vérifier.
Mais il y aura des grains de sable. C’est l’évidence même. Il n’y a que dans les livres où tout se déroule comme prévu. Aux livres, on leur permet tous les écarts, toutes les absurdités, à partir du moment où l’on est prévenu qu’il s’agit d’une histoire. Dans un livre on peut se permettre d’inventer des enfants au cartable déformé par un Magnum trois cent cinquante sept. Dans un livre on réussit à marier la froide rigueur des mathématiques et l’insouciante poésie de la réalité.
Fanny a concédé qu’il y avait des risques à éliminer certains maillons de la chaîne. Il se peut que le vingt sept octobre l’opération dégénère. Mais c’est un danger à courir, il faut garder confiance. Fanny avoue qu’elle se moque de savoir si tout fonctionnera comme prévu. Elle ne trouve aucun intérêt à évaluer le nombre de classes susceptibles d’être touchées. Qu’il y en ait des milliers ou quelques dizaines l’indiffèrent. Le résultat sera de toute façon spectaculaire.
Contrairement à Armand, Fanny pense que la loi mathématique s’appliquera. Elle lui reproche de chercher la petite bête, de ne pas se satisfaire du futur simple et de ne s’intéresser qu’au conditionnel.
Armand n’est pas convaincu et n’a pas confiance dans ce plan qu’il trouve irrationnel. Il redoute une monstrueuse pagaille tournant au ridicule, ou pire si certains ne se contrôlent plus. Il passe des heures à gribouiller des schémas, mais ne parvient jamais au même résultat. Il réalise qu’ils ont commis des erreurs. Il s’en veut mais se dit qu’il s’agit de ces erreurs de jeunesse dont on leur rebat régulièrement les oreilles. Il aurait fallu recenser et contrôler tous les circuits de communication, il aurait fallu éviter l’éparpillement, il aurait fallu vérifier, compter, recompter, contrôler, trier, limiter… Il aurait fallu consacrer plus de temps à l’organisation, envisager différentes stratégies. Il aurait peut être fallu s’adjoindre les compétences des plus grands, des ados…
Armand a éteint le micro ordinateur et s’est couché. Lorsqu’il ferme les yeux il ne voit que cette chaîne, cette toile d’araignée tissée presque à son insu. Il a du mal à se représenter la rapidité à laquelle une transmission s’effectue. Il est pris de vertige quand il réalise la complexité des réseaux.
Vertige, pagaille. Armand comprend qu’il risque d’être emporté par cette vague. Il essaie de se rassurer, de se calmer, pour trouver le sommeil. Mais il a beau s’obliger à peindre l’avenir en rose, la proximité du dénouement, le rend de plus en plus fébrile. Que feront ils ? Comment les événements vont ils s’enchaîner ? Seront ils nombreux à introduire des armes ? Il espère qu’il ne s’agira que d’une minorité. On est pas à Los Angeles tout de même !
Il faut se résigner, il faut dormir. Il sait que Fanny n’est pas perturbée par ces inquiétudes. Il parie que si les consignes sont comprises, certains passeront entre les mailles du filet. Il faut supposer, c’est horrible, que dans toutes les classes, il y aura des enfants à qui personne ne parle, toujours seuls. Le problème qui subsiste est de taille. Il s’agit d’identifier, le jour J, ceux qui auront été exclus de la fête. La seule solution serait de demander, dans le dernier message, celui qu’il enverra mardi prochain, à chacun de porter un signe distinctif. Suffisamment distinctif pour que les sacrifiés soient repérés dés l’entrée en classe. Il faut que ce signe, cet indice soit suffisamment visible, mais aussi anodin, banal pour ne pas susciter une brusque panique. Il se peut que dans certaines classes, tous portent ce signe, il se peut aussi qu’ailleurs les sacrifiés soient majoritaires. Dans ces deux cas, extrêmes et fortement improbables, on improvisera. Il ne faudra surtout pas se lancer dans l’opération si elle est vouée à un échec certain. Armand réussit à s’endormir. Il s’intéressera au problème du signe dés demain. S’il le faut, s’il n’a pas d’idées en dormant, il sollicitera Fanny.

Gardien de mes rêves…

A l’entrée de ma fabrique à rêves

Se tient un gardien au visage rouillé

Vous vous présenterez au portail de brume mauve

L’hommne ne dira rien

Son pays est le silence

Il vous prendra simplement une main

Et la branchera à la prise molle

De son cœur marin

Sur l’écran de son œil chagrin

Une flaque d’océan chantera

Une belle mélodie aux vagues enlacées…

21 juillet

Mes Everest, Marguerite Duras : « Ecrire »

« Écrire. Je ne peux pas.
Personne ne peut.
Il faut le dire, on ne peut pas.
Et on écrit.
C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien.
On peut parler d’une maladie de l’écrit.
Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire là, mais je crois qu’on peut s’y retrouver, camarades de tous les pays.
Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.
L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.
C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.
Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.
L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »

1993

Voyage contre la vitre, suite…

Armand mesure le bénéfice qu’il peut retirer du désaccord de ses parents à propos de son mutisme chronique. Il a compris qu’aucune décision ne sera prise. Il va bénéficier d’une espèce de sursis. Aussi il n’exagère pas et reste sur ses gardes. Dans un de ses messages, il conseille la prudence à tous. Il faut éviter d’affoler les parents. Il recommande de ne pas bouleverser les habitudes, de rester fidèle aux rites. Le danger serait de susciter questions embarrassantes et représailles disproportionnées.
Armand a hésité avant de transmettre le message expliquant la nécessité de sacrifier des innocents. Il ne s’agit plus d’un jeu. Ceux qui le croiraient encore se sont exclus et se sont délibérément inscrits en tête de liste des condamnés.
Il a hésité. Beaucoup. Tout avait si bien fonctionné. Il y avait de l’enthousiasme, de l’allégresse. Rien ne paraissait vraiment sérieux, sinon le fait de communiquer, de transmettre des messages, de s’exprimer sans entraves. Le mécanisme était bien huilé. Pas la moindre fausse note, le moindre doute, la moindre peur, ne retarderaient l’opération Eugène.
On ne parle qu’à un seul copain à la fois. Personne ne pose de questions inutiles. Tout le monde attend le signal du fameux jour, où l’extraordinaire se produira dans tous les cours moyens deuxième année de France. L’inconnu, le mystère sont le ciment de cette opération. Cela fonctionne, parce que les rêves de chacun peuvent s’en donner à cœur joie, chacun décline l’extraordinaire à sa manière, chacun l’assaisonne à son goût. Tout le monde accepte la règle, transmet le message à six personnes, toujours dans le même ordre. Tout le monde s’efforce de ne pas choisir les six destinataires dans une même classe. Il faut éviter l’engorgement, favoriser l’ouverture à tous les milieux. Il est superflu de dire plus que ce que l’on sait. On ne répond à aucune question. Si on tombe sur un enfant déjà entré dans la chaîne, on ne dit rien, on ne cherche pas à connaître ses sources. On se contente de trouver quelqu’un d’autre.
Oui au début, jusqu’à l’idée de Fanny tout fonctionne comme dans un livre.
Le plus important est désormais d’entretenir le doute, la crainte, la suspicion. Il est impératif que chacun n’effectue que six transmissions. Que quelques uns transgressent cette règle, multiplient les contacts sauvages et ce sera l’échec. Il est primordial que dans ces dernières semaines tous sachent que certains, ne seront pas informés de tout, que tous sachent qu’il y aura des sacrifiés. Le suprême raffinement dans la stratégie imaginée par Fanny est de prévoir que certains messages, les derniers, ne seront pas transmis à tous.
La perversité de ce plan effraie Armand. Il faudra qu’à partir du troisième ou quatrième cercle chaque enfant en élimine un de la chaîne. Ce devrait être suffisant pour sélectionner quelques centaines de sacrifiés. Mathématiquement, l’idée de Fanny est cohérente. Il suffit qu’Armand rédige un message clair. Il y consacre plus d’une heure. Le résultat est loin d’être parfait, mais l’essentiel est clairement expliqué. Il l’enverra dans quelques jours, quand tout le monde saura qu’il y aura des condamnés.
« Transmettez le message suivant à vos six têtes de réseau ( cela fera trente six ). Elles mêmes le transmettront à leurs six récepteurs ( et cela fera alors deux cent seize ) qui continueront l’opération selon les procédures habituelles ( nous en serons alors à mille deux cent quatre vingt seize ). Ceux ci seront les derniers à transmettre le message en respectant les mêmes règles arithmétiques, ( le nombre d’enfants détenteurs de l’information sera à ce stade là de sept mille sept cent soixante seize ). Et ce sont eux, et uniquement eux, qui devront chacun choisir un sacrifié, celui à qui on ne dira rien et qui entraînera par la même logique diabolique toute une série d’autres victimes.
« En résumé, à ce niveau de la chaîne la multiplication ne s’effectuera plus que par cinq. Cette astuce « permettra » à sept mille six cent soixante seize enfants d’être écartés des dernières consignes. Diabolique ! Abominable ! Tout le monde saura dans le prochain message, qu’il y aura des sacrifiés, des otages. Tout le monde saura que certaines informations ne seront pas transmises à la totalité. Mais personne ne saura quand cela se fera et qui sera écarté. Chacun vivra avec l’angoisse d’être celui qui va sortir de la chaîne Tous vont s’épier, s’espionner. Certains craqueront.

Mes Everest, Albert Camus. Pourquoi je fais du théâtre…

A la question « pourquoi je fais du théâtre » Albert Camus répond que c’est d’abord parce qu’il est heureux sur une scène. Il suit alors une réflexion sur le bonheur et le malheur que je trouve en tous points remarquable. Je publie ici cet extrait

Eh bien je me le suis souvent demandé. Et la seule réponse que j’ai pu me faire jusqu’à présent vous paraîtra d’une décourageante banalité : tout simplement parce qu’une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis heureux. Remarquez d’ailleurs que cette réflexion est moins banale qu’il y paraît. Le bonheur aujourd’hui est une activité originale. La preuve est qu’on a plutôt tendance à se cacher de l’exercer, à y voir une sorte de ballet rose dont il faut s’excuser. Là-dessus tout le monde est bien d’accord ! Je lis parfois, sous des plumes austères, que des hommes d’action ayant renoncé à toute activité publique se sont réfugiés ou se sont abrités dans leur vie privée. Il y a un peu de mépris, non, dans cette idée de refuge ou d’abri ? De mépris, et, l’un ne va pas sans l’autre de sottise. Pour ma part, en effet, je connais beaucoup plus de gens, au contraire, qui se sont réfugiés dans la vie publique pour échapper à leur vie privée. Les puissants sont souvent des ratés du bonheur ; cela explique qu’ils ne sont pas tendres. Où en étais-je ? Oui, le bonheur. Eh bien, pour le bonheur aujourd’hui, c’est comme pour le crime de droit commun : n’avouez jamais. Ne dites pas ingénument comme ça sans penser à mal « je suis heureux ». Aussitôt vous lirez autour de vous sur les lèvres retroussées votre condamnation. « Ah ! vous êtes heureux, mon garçon ! Et dites-moi, que faîtes-vous des orphelins du Cachemire et des lépreux de Nouvelles-Hébrides, qui, eux, ne sont pas heureux, comme vous dites » Hé oui que faire des lépreux ? Comment s’en débarrasser comme dit notre ami Ionesco. Et aussitôt nous voilà tristes comme des cure-dents. Pourtant moi, je suis plutôt tenté de croire qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur ; Celui qui traîne sa vie et succombe sous son propre poids ne peut aider personne. Celui qui se domine au contraire et domine sa vie peut être vraiment généreux et donner efficacement. Tenez, j’ai connu un homme qui n’aimait pas sa femme et qui s’en désespérait. Il décida un jour de lui vouer sa vie, par compensation en somme, et de se sacrifier à elle. Eh ! bien à partir de ce moment, la vie de cette pauvre femme, supportable jusque-là, devint un véritable enfer. Son mari, vous comprenez, avait le sacrifice voyant et le dévouement fracassant. Il y a comme ça de nos jours des gens qui se dévouent d’autant plus à l’humanité qu’ils l’aiment moins. Ces amants moroses se marient en somme pour le pire, jamais pour le meilleur. Étonnez-vous après cela que le monde ait mauvaise mine, et qu’il soit difficile d’y afficher le bonheur, surtout, hélas, quand on est un écrivain. Et pourtant, j’essaie personnellement de ne pas me laisser influencer, je garde du respect pour le bonheur et les gens heureux, et je m’efforce en tout cas, par hygiène, de me trouver, le plus souvent possible sur un des lieux de mon bonheur, je veux dire le théâtre. Contrairement à certains autres bonheurs, d’ailleurs, celui-là dure depuis plus de vingt ans et, quand bien même je le voudrais, je crois que je ne pourrais pas m’en passer.

Voyage contre la vitre, suite…

Oublié le temps, pas si lointain, où eux aussi étaient en attente de grandeur. Ils ne veulent pas tout démolir, cela ne les concerne pas. Ils ne veulent pas tout refuser, on ne leur propose rien. Ils veulent vivre, comme ils sont, sans l’éternelle menace du doigt pointé vers l’avenir.
Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir.
Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait elle écrit sur le tableau.
Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer.
C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques.
Elles est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller…
Fanny les impressionne avec ses discours fleuves. Ils ne partagent pas tous ses raisonnements. Même Armand est circonspect. Ils estiment qu’elle pousse un peu loin sa haine des autres, des adultes. Mais elle refuse d’admettre qu’elle puisse avoir tort, elle prétend que le temps lui donnera raison, qu’un jour ils se souviendront de ce qu’elle avait annoncé. Armand est fasciné et voudrait la féliciter. Mais Fanny n’aime pas être complimentée, ni par Armand, ni par ses parents. Elle ne supporte pas d’être considérée comme une enfant exceptionnelle pour son âge. Elle répond souvent que si c’est exceptionnel de savoir autant de choses pour une gamine de onze ans, c’est par contre courant pour un adulte d’en savoir si peu. Sa mère rit de cette réponse. Sans comprendre…
Fanny est cruelle. Elle admet difficilement la stupidité de beaucoup de filles de son âge. Surtout chez celles qui jouent à être plus grandes. Elles jouent à être comme la grande sœur qui, elle, essaie d’être comme maman qui se prépare déjà à ressembler à grand mère. Ridicule. Fanny ne rêve pas d’être plus vieille. Ni plus jeune. Elle est bien comme elle est. Elle se suffit à elle même et se dit qu’elle aura le temps, plus tard, de se dégoûter, sans déjà prendre de l’avance. Elle ne regarde pas derrière elle, ni devant, elle regarde autour. Elle regarde autour et ne voit que les autres qui courent, qui sont poursuivis ou qui cherchent à attraper des personnages qu’ils seront un jour.
Lorsque dans son message Fanny a proposé à Armand de supprimer ou de menacer quelques innocents, elle redoutait une réaction négative, un refus même. Elle voulait le tester, vérifier s’ils étaient de la même révolte, s’il y avait concordance, ou s’il n’était qu’un vulgaire affabulateur. L’opération Eugène devrait concerner plusieurs milliers d’enfants, mais pour le moment la partie ne semblait ne concerner qu’Armand et Fanny…

Tribunal académique : nouvelle séance…

Et voilà, j’ai bien PEUR, que cette séance soit la dernière en date… A bientôt !

Les mots d'Eric

Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme.
L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que…

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Tribunal académique : il revient, et c’est « ensemble » qui est jugé…

Cette séance est assez récente…

Les mots d'Eric

Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale.
Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique.
Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous…

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Nouvelle séance du tribunal académique…

Un jugement prononcé en plein confinement….

Les mots d'Eric

Voilà bien longtemps que je n’avais réuni le tribunal académique…

Photo de Colin Lloyd sur Pexels.com

Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.

Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.

Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont: un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.

Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance…

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Retrouvons le tribunal académique…

C’est le présent qui est jugé…

Les mots d'Eric

Le temps qui passe à travers la vitre

Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.

Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire: «oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler.»

Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire: «à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent».

Et il débute son appel.

  • Présent?
  • Je répète: présent?

C’est l’avocat de la partie civile…

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Le tribunal académique s’est réuni…

J’aime beaucoup aussi celui-ci…

Les mots d'Eric

Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.

Et c’est bien là qu’est le hic…

C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.

Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux…

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Dimanche…

Tiens c’est le dimanche qui est jugé…

Les mots d'Eric

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.

Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.

Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.

Faites entrer le prévenu! Dans la…

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Tribunal académique : M et N

On continue…

Les mots d'Eric

Voici bien longtemps que le tribunal académique ne s’était réuni. Le problème à traiter est on ne peut plus d’actualité….

Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent…

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Tribunal académique…

Et de trois, peut-être ma préférée…

Les mots d'Eric

La brume…

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier.  Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.

Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.

Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »

Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…

«Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer…»

Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde…

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Tribunal académique…

Et voici la deuxième séance…

Les mots d'Eric

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…

Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.

Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.

«Gris levez-vous!»

« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »

Gris, dans le box des accusés…

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Tribunal académique…

Quelques uns de mes abonnés apprécient beaucoup cette rubrique, et je dois dire que je prends beaucoup de plaisir à l’écrire. Je republie à la suite toutes les séances de ce tribunal un peu particulier…

Les mots d'Eric

Je tente une nouvelle rubrique, où je mettrai en scène les mots. Nous allons voir si cela marche. Voici le premier texte que je vous propose

Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.

Il lit l’acte d’accusation:

«Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants: joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et «cerise» sur le gâteau, mou.

Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.

En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux…

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Textes de jeunesse, inédit…

Parfois au détour d’une séquence de tri et de rangement je découvre des bouts de truc, des amorces, des fulgurances restés souvent seuls au fond d’un vieux cahier. En voici un exemple…

L’idée avait germé un vendredi soir. Nous sommes quatre, assis autour d’une table de formica. Nous parlons peu, mais chacun sait que les traits tirés qui marquent les visages sont l’annonce d’une terrible fin de semaine. Et puis il y a ces murs, si gris qu’on les croirait repeints pour rimer avec notre angoisse. De temps en temps la chambre est balayée par un reflet blanchâtre. Il doit s’agir des faisceaux des phares d’un véhicule qui traverse le camp à vive allure. Le moteur n’est qu’un chuchotement tandis que la lueur est un regard qui nous cherche.
Nous sommes quatre à attendre. La décision est prise. Nous ne nous connaissons que depuis quelques mois et déjà les regards s’essaient à la similitude. Quatre dans cette chambre d’hommes. Nous avons été « incorporés » en même temps. Nous sommes des militaires du contingent et nous ne pouvons que rendre grâce à l’armée qu’on qualifie de grande muette de nous avoir mis face à face. Notre histoire d’hier est sans intérêt, nous nous sommes embarqués pour une aventure dont on ne peut prévoir jusqu’où elle ira. Nous sommes quatre et nous avons pris une décision…

Voyage contre la vitre, suite…

Maintenant qu’ils étaient entrés dans l’action, ce scénario imaginé ne le faisait plus rêver. Rêver, il n’en n’avait plus le temps. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il agisse. Il avait fallu cette histoire pour que la mèche s’allume. Mais aujourd’hui elle ne lui était plus d’aucune utilité et il désirait l’oublier, l’éliminer de son esprit. Il avait la sensation qu’elle l’encombrait, qu’elle étouffait sa spontanéité. Il avait été incapable d’élaborer un scénario équivalent à celui de Fanny.

Il faudra qu’il se débarrasse du manuscrit. Il ne doit pas éveiller le moindre doute en le plaçant au sommet de la pile. Son père ne s’était aperçu de rien, il était donc inutile de l’inquiéter en l’incitant à lire ce livre qu’il trouvera moyen. Il connaissait les goûts de Marc. Il était plutôt difficile, du genre avare de compliments. Il n’apprécierait certainement pas le style de cette histoire. Il lui avait expliqué que pour qu’un livre soit bon il faut qu’on puisse le lire d’une simple inspiration. Un livre, lui avait t’il dit, on doit le respirer, comme le parfum d’une fleur sauvage et quand il est fermé on doit en être imprégné. Définitivement. Il lui avait parlé de « L’étranger » d’Albert Camus.

  • Tu verras Armand, ce livre c’est plus qu’un livre, c’est plus qu’un paquet de feuilles reliées entre elles pour être vendues. Ce livre, c’est un flot ininterrompu de sensations qui te traversent. Ce livre c’est une transfusion, tu le lis et tu sens les mots qui entrent en toi, goutte à goutte. D’abord tu souffres, parce que ce ne sont pas les tiens, et puis tu t’habitues. Tu es bien ! Tous ces mots quand tu les auras lus, il faudra que tu les gardes en toi, précieusement, comme un coffret de pierres précieuses, de peur de les souiller au contact des banalités qui se disent.

Armand ne comprenait pas la puissance de ces déclarations d’amour. Mais il en retenait la musique, la poésie, il était fasciné par le regard de son père évoquant les livres qu’il aimait. C’était un regard lumineux. Il débordait de larmes comme lorsqu’on parle de ceux qu’on aime. Armand ne saisissait pas toutes les subtilités des envolées littéraires de son père mais avait hâte de rencontrer cet étranger. Il brûlait de se plonger dans les phrases ensoleillées de Giono que Marc lui offrait parfois. Mais il admettait qu’il fallait attendre, qu’il était ridicule de sauter des étapes. Ce n’était pas une question d’intelligence ou de culture. C’était un problème d’harmonie. Trop jeune, il lui manquera quelques instruments de base indispensables pour que la musique des mots exprime sa pleine puissance.

Certains adultes souffrent du même handicap. Ils sont amputés de cet œil intérieur qui transforme les mots en images sublimes. Ce sont ceux qui ont cessé de grandir le jour où ils ont préféré les émotions de jeux télévisés à la lecture de quelques pages fraîches dans le silence d’une nuit d’été. Marc prétendait que certains de ces êtres humains étaient incapables de ressentir le millième de ce que n’importe quel enfant éprouvait en lisant quelques pages du dernier des Mohicans…

Armand n’a pas vu le temps passer. Il est dans la même position depuis bientôt une heure, le message de Fanny sur le bureau et le manuscrit d’Eugène Mollard sur les genoux. Sacré Eugène Mollard ! Il a complètement raté le dénouement. C’est un dénouement d’adulte, de tout petit adulte, comme ceux dont parle Marc. C’est le dénouement de quelqu’un qui regarde beaucoup la télévision, qui a lu de mauvais livres et s’imagine qu’il suffit de proposer des activités sportives l’après‑midi plutôt que la traditionnelle grammaire pour combler ces chères petites têtes blondes. Armand s’était régalé à la lecture des premiers chapitre décrivant la mise en place du réseau. Cette idée de chaîne n’en finissant jamais l’avait fascinée. Il avait adoré le passage où l’instituteur demande aux élèves de sortir leur matériel de géométrie et où l’un d’entre eux, le héros, extirpe de son cartable un gros revolver de collection subtilisé à son grand‑père. Ah la tête du maître d’école ! Il a cru à une mauvaise plaisanterie, mais a vite réalisé la gravité de la situation lorsqu’au premier coup de feu le classique globe terrestre a volé en éclat, comme une pastèque trop mûre.

Mais il y a ce dénouement. Trop simple, trop cinéma ! Tout le monde se précipite dans les bras l’un de l’autre. Il y a même un ministre un peu « Rambo » qui n’hésite pas à proposer son « sacrifice » lorsqu’il négocie avec la dernière classe : celle des irréductibles. C’est la classe qui ne veut pas abandonner, qui ne veut céder à aucune pression. Armand se dit qu’Eugène Mollard a dû trop lire Astérix le gaulois. Il ne raconte plus, il remplit du papier de façon grotesque. On devine le ministre épuisé parvenir à raisonner le leader de l’opération. Peut‑être lui serre t’il la main, ou lui donne t’il l’accolade. Comme dans les mauvais films américains, il lui dit d’une voix rocailleuse : « c’est bien fiston on allait faire une grosse bêtise ». Et Armand de murmurer à la lecture de ces quelques lignes : « sonnez violons, jouez trompettes et sortez les majorettes » !

Armand est jeune, mais a des idées arrêtées sur les livres et les histoires qu’ils conservent. Lorsqu’il vient de terminer les dernières lignes d’un ouvrage il aime se sentir un peu perdu, comme après un long sommeil. Il se souvient les nombreuses fois où lecture achevée, son premier désir fut de recommencer. Il aime ces histoires qui murmurent des questions auxquelles on ne peut répondre. Pour toutes ces raisons il a condamné cette fin. Il en a parlé avec les autres cet été. Ils ont été unanimes : ce qu’ils veulent, c’est qu’on cesse de prendre les décisions à leur place, qu’on arrête de les obliger à n’aimer que ce qui est bon pour être ce que l’on veut qu’ils soient.

Non, ils ne prennent pas de plaisir à se bousculer dans un Mac‑Do pour avaler la nourriture universelle. Non, ils n’ont pas forcément besoin d’ingurgiter tous ces cocktails d’activités culturelles et sportives pour être capable de s’épanouir. Non, ils ne souhaitent pas participer, prendre des décisions les concernant lorsqu’ils sont convaincus qu’on se contente de les manipuler, de les guider où il le faut. Ils se sont accordés sur une stratégie plus violente. Ce qu’ils réclament, ce n’est ni bonbons, ni jouets, ni aucune de ces débilités qu’on prend pour le fantasme de tout enfant normalement constitué. Ce dont ils rêvent, c’est d’une véritable république, un gouvernement pour eux, avec eux. C’est un rêve bien sûr, ou un espoir. Ils en ont marre que le monde, dans lequel ils vivent, ne soit gouverné que par des adultes incapables d’admettre ni même de comprendre que manger à la cantine et rester en étude surveillée, c’est aussi fatigant qu’une journée de travail. Ils en ont marre de cette grammaire dont on leur rebat les oreilles de huit à seize ans, de cette grammaire qui absorbe leur oxygène poétique. Ils en ont marre qu’on sourit avec condescendance quand ils espèrent une planète plus propre, plus juste. Ils en ont marre qu’on les oblige à ranger leurs chambres alors qu’on s’apprête à leur léguer un champ de poubelles. Ils en ont marre qu’on leur dise : « tu verras, mon petit, cela te servira quand tu seras plus grand ».  Ils en ont marre qu’on leur consacre des études, qu’on organise des colloques avec de vieux barbus pour émettre des suppositions concernant leurs rythmes, leur alimentation, leur sommeil, leurs angoisses, leurs besoins, leur maladies, leurs difficultés, leurs réussites. Ils en ont marre d’entendre le tout et son contraire. Ils ne veulent plus d’émissions pour la jeunesse qui les considère comme des arriérés mentaux. Bien sûr ils ne sont pas capables de tout, ils ont encore beaucoup à apprendre. Mais ils répondent que la plupart des adultes sont incapables de tout et s’ils ont beaucoup appris, ils ont certainement tout oublié.

Tribunal académique : nouvelle séance…

Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme.
L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que personne n’ose entrer, ni public, ni jury, ni président. Tout le monde, a peur de la PEUR, et vous me direz que c’est bien normal.
Après quelques hésitations, le président du tribunal, qui se doit absolument de montrer l’exemple a pris son courage dans une main, son maillet de juge dans l’autre et il est entré. Derrière lui, têtes baissées, les six membres du jury ont suivi, empressés de gagner leur place en évitant autant que possible de croiser le regard noir de la PEUR.
Il n’a pas été simple de trouver six volontaires, et nous ne pouvons que saluer ces six courageux citoyens. Nous avons aujourd’hui une dresseuse d’ours, un cracheur de feu, une arracheuse de dents, un maître chanteur, une mère courage et un pêcheur répondant au prénom de Martin…
Le président est blanc comme un linge et semble pressé d’en finir.
« Madame la peur, je vous demande de vous lever, et surtout, je vous en prie, baissez les yeux, il est hors de question que je regarde la peur dans les yeux »
La peur est blanche, on voit bien à son teint blafard et à son regard vide qu’elle est épuisée, qu’elle n’en peut plus. Il faut dire que son arrestation a été des plus difficiles. Il n’existe dans aucun manuel d’école de police qu’elle soit judiciaire ou militaire, une méthode efficace pour arrêter la peur. Mais la peur est bien là et elle écoute.
Le président débite l’acte d’accusation avec un tremblement dans la voix. « Peur vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal, pour répondre de nombreux délits. Pour ne pas perdre de temps je ne me contenterai que d’en lister quelques-uns. Vous êtes ainsi accusée de faux et usage de faux, d’escroquerie en bande organisée (cette bande devrait d’ailleurs elle aussi bientôt comparaître devant ce tribunal), de violences avec menaces, de menaces avec violence, de tentative de coup d’éclat. Et surtout vous avez contrevenu à la réglementation en vigueur depuis l’instauration du coupe-peur entre vingt heures et minuit. Vous avez été à de très nombreuses reprises surprise en flagrant délit d’intelligence avec de nombreux ennemis qui répondent aux noms de psychose, de manipulation, d’exagération et surtout d’information ! »
« En conséquence, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne à la peine suivante : à compter de ce jour vous resterez enfermée et seule une commission d’experts ne pourra autoriser votre sortie. Cette commission aura à juger de votre aptitude à n’intervenir que lorsque de véritables circonstances l’exigeront : chute d’une météorite sur le Trocadéro, tsunami de la Seine, invasion de rats géants, épuisement des stocks de chocolat… ».
« La séance est levée ! »

Réveil…

Retour une année en arrière…

Les mots d'Eric

Soleil levant à Paris

Dans le peuple de l’aube,

Pas un qui ne bouge.

Sur la table blanche

De la nuit achevée,

Quelques restes de silence,

Miettes grises éparpillées.

Une douce odeur de café

Chasse les papillons,

Par la lumière du jour éblouis.

Battements d’ailes,

Les paupières s’étirent.

Un par un, légers bruits du matin

Discrets,

Se sont invités

Un à un, apaisés, reposés,

Tes mots aimés,

Fidèles amis réunis

Sur ton carnet vont s’envoler.

27 août 2019

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Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Christina Morillo sur Pexels.com

Armand accélère les transmissions à partir de la deuxième semaine d’octobre. Il sent que le moment est venu d’être plus précis, plus clair. A présent il faut que chacun comprenne qu’il ne s’agit pas d’un jeu. Il faut que chacun assume ses responsabilités.
Il ne peut plus y avoir de peut être : où l’on est convaincu de la nécessité de mener l’opération à son terme, où on se retire, en silence, la tête basse. Armand ne se soucie plus d’évaluer à l’unité près le nombre de ses complices, il a confiance en la réussite du projet quel que soit le nombre d’adeptes.
Le jeudi douze octobre, il envoie le message le plus important de sa jeune carrière de Che. Le grand jour est fixé au vendredi vingt sept octobre. Dans quelques heures, si tout fonctionne comme prévu, des dizaines de milliers d’enfants de dix à douze ans apprendront que le vingt sept octobre sera le jour le plus important de leur vie. Armand a dressé la liste des tâches que chaque correspondant devra exécuter dans les semaines qui suivront.
Dans cette liste, le plus gros problème auquel Armand s’est heurté est celui des armes. Armand s’aperçoit qu’il est plus facile d’imaginer un scénario que de le vivre. Il en veut à Eugène Mollard de donner l’impression que tout peut être facile, de donner de fausses idées, de le mettre sur de fausses pistes. Il lit plusieurs fois le passage où il est question des revolvers que les enfants transportent sereinement dans leurs cartables. Il sait pertinemment que de nombreuses familles possèdent de tels engins de mort, mais on ne peut évaluer leur nombre. Il sait aussi que nombreux sont ceux qui n’en possèdent point. Il entre dans cette catégorie et jusqu’ici le considérait comme une qualité. Il sait aussi que l’entreprise est vouée à l’échec si la menace pesant sur les adultes ne consiste qu’en de simples paroles. Les armes à feu seraient idéales. Les enseignants craindront surtout une maladresse, une fausse manœuvre. Ils ne bougeront pas par peur de sacrifier des innocents.
Un pistolet c’est un peu comme une bête sauvage dont on ne peut prévoir les réactions. C’est plus efficace qu’un simple couteau, ou que n’importe quel objet silencieux, frappant ou coupant. Il faut qu’ils réfléchissent à une autre stratégie sinon tout risque de s’écrouler. Il ne peut admettre un tel scénario catastrophe. Tout ce travail pour rien, pour être réduit au silence, au ridicule, à la honte. Il faut trouver une solution. Vite. Avant que les questions ne se posent, et remontent la source du projet…
C’est Fanny qui a eu l’idée, qui a trouvé la clé. Comme si elle s’attendait à cette difficulté, elle soumet une nouvelle stratégie à Armand. Il la découvre dans sa boîte aux lettres électronique, en revenant de l’école le vendredi treize octobre. Ce n’est pas très clair.
« Il faut sacrifier quelques innocents. Les enseignants n’oseront pas broncher tant que la vie de l’un de ces pauvres petits chérubins risque un quelconque danger. Il suffira simplement de vérifier que certains soient passés entre les mailles du filet, ou alors de ne pas tout dire à tous, dans les derniers messages. Il faut que certains sachent tout, et d’autres croient tout savoir. Comme ça, le jour J on en sacrifiera un, en l’électrocutant, en l’étranglant, en l’étouffant, en l’égorgeant, ou même en le noyant pour les classes avec aquarium… On se débrouillera avec ce que l’on peut trouver : cutters, ciseaux, ou fenêtres, tout simplement. Donc tu vois, on n’aura pas forcément besoin d’armes, notre arme ça sera la peur, la peur qu’on fasse une bêtise. Une grosse bêtise. Alors là on pourra vraiment faire comme Eugène Mollard l’a prévu. »
Armand connaît les compétences de Fanny, mais là, il est franchement stupéfait. Jamais il n’aurait osé imaginer un tel scénario. Jamais il n’aurait cru une fille de cette âge capable d’extirper des bas fonds de son cerveau des idées aussi scabreuses, aussi invraisemblables.
Effrayant ! Effrayant, mais efficace. Il relit le message et se demande comment Fanny fabrique de tels raisonnements. On la croirait entraînée, rompue à ce genre d’exercices. Il se sent petit, ridicule, lui qui s’apprêtait à réduire le projet à une échelle plus humaine, plus raisonnable. Il y a quelques heures, il était presque résigné à limiter l’opération à quelques villes, celles abritant le premier cercle. Il avait même songé à abandonner, définitivement, le projet. Il avait relu le manuscrit n’avait pas trouvé la clé. Il avait fini par être lassé par le bavardage insipide de cet Eugène Mollard.

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard accepte mal cette longue séparation avec le manuscrit. Il n’a jamais su porter le deuil, a toujours tenté, lors de la disparition d’un être prétendu cher, de ranimer la flamme du souvenir. Tentative vouée à l’échec, tant il a du mal à retenir de petits morceaux de passé entre les mailles de sa mémoire. Il en souffre, pour les personnes comme pour les objets, et son manuscrit n’échappe à la règle. Depuis qu’il l’a introduit dans une enveloppe à bulles, il a la certitude de l’avoir perdu.
Il ne sait pas ce qu’est devenue son histoire, ignore ce qui l’a condamnée. La sensation qu’il éprouve est nouvelle, il ne parvient pas à réunir tous les éléments qui le constituent. Il s’estime morcelé, dispersé depuis ce jour où il a accepté de livrer une partie de lui même. Il avait tellement l’habitude de n’exister que sur quelques mètres carrés, tellement pris l’habitude de ne fournir aucun motif à se souvenir que ce début d’aventure littéraire l’a bouleversé. L’essentiel de son aventure terrestre aurait pu se résumer en quelques lignes grises au milieu d’une rubrique nécrologique provinciale.
Au lieu de cela, au lui de se satisfaire de petites péripéties charcutières, il a fallu qu’il se mette en tête de laisser une trace. Une trace écrite, mal écrite bien sûr, envoyée là bas, ailleurs, dans un autre espace que le sien.
Heureusement il n’avait proposé son manuscrit qu’à une seule maison d’édition. Il n’aurait pas accepté de se savoir disséminé, cible de tant de regards simultanés. Il avait rêvé, chaque nuit de l’été qu’on reconnaîtrait son talent, qu’il surprendrait. A chaque départ de sommeil, il s’épuisait à toujours imaginer le même scénario. Il se préparait, il expliquait, il justifiait, se justifiait.
Durant ses insomnies estivales, il ne cessait de s’interroger sur les origines d’une telle histoire. Une histoire avec des enfants, pour les enfants mais qu’ils ne pourront lire tant il estime ses idées dangereuses c’est Justine qui le dit et farfelues. Une histoire avec des enfants, lui qui les fuit, eux qui ont peur ou qui l’ignore. Il prépare les réponses qu’on ne manquera pas de poser à propos de la cruauté du héros. Il expliquera qu’il a imaginé ce que des millions d’enfants rêvent ou rêveront chaque soir, si on s’entête à ne considérer qu’ils ne sont que de passage. Il comprend maintenant que son dernier chapitre est raté, trop différent du reste. Il sait qu’il faudra peut être reprendre sa première idée, celle qui a tant choqué Justine. Il s’est préparé, a travaillé différents dénouements. Il pourra les proposer au cas où.
Il a préparé son sac. Minutieusement. Dans l’éventualité où on le convoquerait à Paris pour s’expliquer. Il a glissé dans un gros cartable de cuir, mémoire craquelée de ses aventures scolaires, deux exemplaires de son manuscrit, chacun affublé d’un nouveau dénouement. Il a même ajouté une chemise propre à sa panoplie de l’apprenti écrivain. Au cas où il transpire dans le métro. Il faudra qu’il soit présentable.
Il y a quelques jours, il a appelé le service des manuscrits des éditions Grissart, poliment. On lui a expliqué, tout aussi poliment, que le délai maximum était d’environ quatre mois. Eugène a répondu que les quatre mois étaient largement dépassés. On lui a répondu que la maison recevait un nombre de plus en plus important de manuscrits, et qu’elle avait pour principe de tous les lire. Ceci devait expliquer le retard, mais il n’avait pas à s’inquiéter, son roman était enregistré. Il ne pouvait s’être égaré.
Curieux, Eugène avait souhaité connaître la procédure, le parcours initiatique d’un manuscrit. On lui a expliqué que les manuscrits étaient distribués à différents lecteurs. Il devait attendre, encore, mais ce ne serait plus très long. D’ici à la fin octobre il aurait certainement des nouvelles d' »Attention école ».
Octobre ! Octobre et ses quatre semaines. Il attendra patiemment, il a confiance, il sait que quelqu’un, ailleurs, s’apprête à découvrir une partie de lui même.

Le maître d’école

J’ai été instituteur il y a35 ans. Aujourd’hui je me souviens avec nostalgie

Dans la grange de mes souvenirs précieux

J’ai conservé de cette petite école une odeur belle et bleue

Tous les enfants étaient heureux

J’étais le jeune « maître » des lieux

Aujourd’hui dans un monde devenu vieux et peureux

Soudain je pense à eux…

Mes Everest, Charles Bukowski : ces choses…

Ces choses

Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n’ont rien à voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par avidité
par manque d’intelligence ;
notre halo de lumière et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous débattons avec l’Idée
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.

Voyage contre la vitre, suite…

Le mardi trois octobre, un mois après la rentrée, Armand fait ses comptes. Ils doivent être plus de quarante mille, c’est écrit là, au crayon sur une feuille de papier de mauvaise qualité. C’est une série de multiplications qui annonce le nombre, comme un triomphe. Cela paraît si simple, une ligne à peine et le six se métamorphose en plus de quarante mille, l’accélération est fulgurante. Armand songe à ce que son maître dit souvent : « les chiffres ne mentent jamais, les mathématiques sont une science exacte… » Pourtant il n’est sûr de rien, parce qu’il ne s’agit pas de seuls nombres, il distingue aussi les « si » sur cette ligne de multiplications. Il y en a plusieurs des « si », il les a entourée en rouge, comme pour prévenir, pour dire attention…Armand s’épuise à lire cette ligne où tant de six dominent, où tant de « si » subissent.
Si 6×6=36, si 36×6=216, si 216×6=1296 et si 1296×6=7776 alors 7776×6=46656. Alors, quel drôle de mot ! On l’utilise tant qu’on ne sait plus ce qu’il signifie. C’est comme un signe de ponctuation qu’on poserait n’importe où. Armand ne l’aime pas ce mot. Il l’angoisse, l’interroge. Mais si les calculs sont exacts, si les mathématiques ne lui jouent pas un mauvais tour, ils seront plus de quarante mille à attendre le signal, le signal pour le grand jour. Le grand jour de l’opération Eugène.
Il espère ne pas s’être trompé, ne pas avoir trop compliqué la procédure en la voulant parfaite. Il ne peut s’appuyer que sur des suppositions. Sur les conseils de Fanny il n’a pas prévu d’informations remontantes. Il sait les ordres suivis par quelques dizaines de complices du premier cercle, après c’est l’ inconnu. Il se demande s’ils n’ont pas exagéré, à vouloir imiter les espions des mauvaises séries américaines…
Il a rédigé les premières consignes avec Fanny. C’est elle qui a suggéré de ne rien vérifier, de limiter les communications au strict minimum, de laisser agir le hasard ou la chance. Les premières semaines, Armand n’y croyait plus, il se posait des tas de questions pratiques. Comment être certain que suffisamment de classes puissent être au complet le jour J pour réussir l’opération Eugène. Armand était persuadé que pour parvenir à l’aboutissement d’un projet, d’un rêve, aucun espace d’imprévu ne devait subsister. Fanny lui avait expliqué qu’en s’obstinant à tout prévoir, à tout savoir, à tout organiser, il n’y aurait bientôt plus personne pour le suivre. Cela ressemblerait étrangement à ces grands jeux d’adultes où il faut sans cesse renvoyer des coupons réponses et montrer patte blanche pour avoir le droit de participer. Elle l’avait convaincu. Ce qui serait grisant, ce serait justement de ne rien savoir. L’important était que tout soit hors normes.
Le mécanisme est simple. Il faut que chaque nouveau maillon de cette chaîne s’engage à expliquer l’opération Eugène , à six enfants du même âge. L’explication doit être claire, concise, précise. Il s’agit de transmettre les messages d’Armand et Fanny. Des messages annonçant un événement extraordinaire dans quelques semaines, dans tous les cours moyens deuxième années de France. Il faut attendre les consignes qui viendront toujours du même émetteur et les transmettre rapidement aux six autres…
C’est simple, mais ce doit être efficace, et pour cela il ne faut pas trop en dire. Pour ne pas risquer les fuites, les erreurs. Armand choisit des consignes sans ambiguïtés. Elles doivent être comprises de tous dès la première lecture.
Armand a eu l’intelligence de ne pas tout miser sur Internet. Internet constitue le premier maillage, le premier cercle dans lequel on trouve les proches de Armand, Fanny, Julien, Virginie, Boris et Jacques. Ce sont une cinquantaine d’Internautes que le groupe a réussi à convaincre. Ils sont bien répartis sur l’ensemble du territoire et ont ainsi permis à la toile d’araignée de se tisser dès les premières semaines de septembre. Armand a souhaité connaître toutes les adresses. Cela lui a permis d’entourer soigneusement les villes dans lesquelles l’opération a démarré. Il passe de longues minutes à tracer des droites partant de ces villes en direction de ce qu’il estime être le poste de commandement. Sa carte est trop petite et ressemble désormais plus à l’enchevêtrement de lignes d’un tableau de fils qu’à une véritable toile d’araignée. Au début il a commencé à écrire les prénoms au dessus des villes mais a vite abandonné car cela devenait totalement illisible. Il en subsiste quelques uns qu’il essaie de relire, pour se persuader qu’il ne rêve pas, que l’opération est bien réelle. Il y a Frank à Marseille, André à Blois, Maud à Grenoble, Romuald à Tourcoing, Frédéric à Tarbes et l’un des tous premiers qu’il a pu inscrire, un cousin de Fanny, Jérémie à Bourges. Ce premier cercle a été facile à constituer, grâce aux clubs informatiques, et surtout aux demandes de correspondances Internet paraissant dans les publications spécialisées. Pour ceux ci, il a fallu prendre quelques précautions et leur demander de modifier leur adresse dès le premier contact pris. Internet n’a donc été que le déclencheur. Pour le reste, ce sont toutes les relations qui ont été utilisées : familiales, scolaires, sportives. Armand transmet les messages à trois enfants en utilisant Internet. Les trois autres, il les rencontre dans son club de judo. Il les a bien sélectionnés. Ils fréquentent chacun une école différente. Il sait qu’ils sont dans un club de foot ou de natation. Cela permettra facilement de couvrir toute la ville.
Les premiers messages sont vagues. Suivant les conseils de Fanny, Armand n’explique pas tout. Mais il ne sait pas encore tout. Seul le premier cercle, celui des dix huit premiers internautes est informé dès les premiers jours du nom attribué à l’opération : opération Eugène Mollard. Les premières semaines de septembre, tout est présenté comme s’il s’agissait d’un grand jeu, un peu fou : connecter tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France, le même jour à la même heure et avec le même objectif. Pour montrer aux adultes, qu’à onze ans on est capable de s’organiser, de détenir un secret, de le garder et d’aller jusqu’au bout d’une aventure…
Armand est suffisamment astucieux pour éviter de créer des inquiétudes inutiles. Les premières consignes laissent clairement supposer qu’il s’agit d’un jeu. Les enfants acceptent les règles et, c’est certainement le plus surprenant, ils tiennent leurs langues. Beaucoup sont persuadés que derrière ces messages se dissimule un fabriquant de jeu vidéo.
Armand sait que certains enfants sont impressionnables, et atteints d’une maladie incurable : le vieillissement. Ils ne veulent pas s’attarder. Ce qu’ils désirent c’est être après. Ce qu’ils souhaitent c’est terminer cette étape de liaison sans encombre, sans ennui ni fatigues inutiles. Ils veulent s’économiser. Ce qu’ils veulent c’est devenir grand, en finir avec les futilités qui ponctuent l’enfance. Ils ne veulent plus perdre leur temps, ils cherchent à le rentabiliser. Ils n’acceptent plus qu’on leur dise : « tu verras quand tu seras grand, quand tu seras adulte, tu pourras… »
La qualité de l’opération tient dans sa simplicité. La procédure est facile à respecter, il n’y a aucun obstacle troublant le déroulement. Il n’y a pas d’épreuves, pas de pièges, pas d’exploits à accomplir. Il suffit de dire, d’annoncer, de prévoir, de promettre. L’essentiel est d’insister sur le résultat auquel conduira ce secret transmis de bouche à oreille, ou de clavier à clavier. Il faut insister sur l’événement extraordinaire qui se produira pour ceux qui sont dans le grand secret.
Au début, personne, en dehors du premier cercle n’a conscience de ce que sera l’opération Eugène. On est plus curieux que convaincu. Si dans certaines familles on constate de légers changements dans les comportements, on ne s’inquiète pas, on ne pose pas de questions. Il n’y a rien de visible, rien de concret. Tout se passe dans les têtes. C’est bien connu, ce qui se passe dans les têtes des enfants, c’est le grand mystère. On se garde bien de le percer de peur d’y trouver autre chose que ce qu’on y voudrait.

Petit matin d’été…

Un autre de mes textes écrit l’année dernière que j’avais envie de publier à nouveau…

Les mots d'Eric

Lever de soleil sur le Pilat : juillet 2018

C’est un tout petit
matin ordinaire,

Dans la douce lumière qui s’éveille,

De rimes en rimes le soleil me tire du sommeil.

C’est un tout petit matin d’ici ,

Les premiers rayons au
jaune si pâle

Sur la crête s’étalent.

Plus loin , la nuit qui s’étire a résisté.

Dans l’ombre fraîche du matin,

La pénombre s’est noyée.

Pas un bruit, pas un souffle ,

La chaleur a tout figé.

C’est un petit matin d’été ,

Timidement aux portes de la beauté, il a frappé.

C’est un matin d’été,

Sans parler je l’ai regardé,

Dans un sourire je l’ai aimé.

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Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Marc est inquiet. Le responsable du service manuscrits des éditions Grissart l’a appelé pour le retard accumulé dans son travail de lecteur. Quelques auteurs impatients se sont manifestés. Il ne peut plus trouver de motifs sérieux pour justifier, même auprès de simples amateurs, de tels délais de lecture. De plus, on court le risque de rater un chef d’œuvre. Marc encaisse les remontrances sans répondre. Il a tort et ne cherche pas d’excuses. Il s’engage à lire les manuscrits d’ici la fin octobre. Il n’a guère le choix et comprend qu’aucun délai supplémentaire ne lui sera octroyé. Il ne peut pas se payer le luxe d’être sur la liste noire d’un tel éditeur. Il a besoin de ce travail de lecteur qui lui offre un revenu complémentaire et qui lui procure d’intenses plaisirs. Il rencontre peu de chefs d’œuvre ou de manuscrits susceptibles de supporter une publication. Il conçoit cette délicate mission comme un exercice d’oxygénation du cerveau. Parfois il tombe en arrêt devant de magnifiques pages, il les respire, les inhale et les range au rayon des sensations veloutées.
Marc n’est plus inquiet, mais angoissé. Résolu à respecter la parole donnée, il est allé dans son bureau pour jeter un premier coup d’œil aux dix manuscrits qu’il s’est engagé a lire dans le mois. Il en compte neuf. Les éditions Grissart ne peuvent s’être trompées. Elles accompagnent toujours leur envoi d’un bordereau précisant titres et auteurs. Par chance, ou par miracle il ne l’a pas égaré et a beau le lire dans tous les sens, il compte dix titres, dix auteurs. Dix auteurs qui attendent le verdict de sa lecture.
Il est angoissé et a honte. Honte de son désordre. Il est impardonnable, il n’y a plus de doute, il a perdu un manuscrit. A simplement examiner l’état de son bureau il est désespéré d’avoir à y chercher un quelconque objet. Ce qui l’installe définitivement dans la certitude de la perte, c’est qu’il a trouvé les autres. Ils y sont, tous les neuf, en pile. C’est ce qu’il ne comprend pas : comment un manuscrit a pu disparaître de ce tas, si calme si géométriquement parfait.
Son désordre est quasiment légendaire, mais il ne lui a jamais joué d’aussi mauvais tours. Ainsi, il avait remarqué qu’en dépit de cette pagaille, ou grâce à elle, les objets prenaient l’habitude de s’organiser, de se coaliser pour pallier ses négligences. Il cherchait beaucoup mais ne perdait rien. S’il était abattu, c’est qu’il se souvenait s’être adonné à une de ses crises de tri destructrice. Il utilisait une méthode efficace. Pendant quelques mois il laissait les excroissances de papier envahir son bureau. Quand l’accumulation devenait envahissement, il tentait de la canaliser à l’aide de multiples cartons sur lesquels il s’appliquait à inscrire la promesse « à trier ». Puis, régulièrement, découragé par l’ampleur de la tâche à accomplir il s’attachait la complicité de volumineux sacs poubelles de cent cinquante litres, et il triait. Si le manuscrit s’était retrouvé au milieu de tous ces sacrifiés, toute recherche était vaine. Il se sentait fautif et éprouvait la même anxiété que l’enfant commettant une faute réputée impardonnable. Il était glacé, se sentait rétrécir. Il était assailli de picotements désagréables. Il pourrait appeler les éditions Grissart et demander un double du manuscrit perdu. Cela ne se fait pas, ce serait grotesque, il serait ridiculisé. Il n’y a pas d’autres alternatives. Il doit le trouver. Sinon il rédigera une vraie fausse note de lecture en ne s’inspirant que du titre…
Ce titre, il le lit, le relit ainsi que le nom de l’auteur. « Attention école » d’Eugène Mollard. Cela ne lui évoque rien. Il aurait pu feuilleter ce manuscrit. Machinalement. Mais rien n’éveille en lui le moindre souvenir. Il y a bien ce nom : Eugène Mollard… Il a la certitude de l’avoir entendu, ou lu. Ce n’est pas un nom passant inaperçu. Il peut aussi bien s’agir de la banale biographie d’un instituteur retraité et nostalgique, que d’une histoire d’enfances, pâle imitation de la guerre des boutons. Rien ! Il ne peut rien dire.
Marc ne veut pas se lancer à la recherche du manuscrit perdu. Il perdra trop de temps, d’énergie. Il va devoir se résoudre à mentir. Il utilisera son expérience, son sens des formules, pour rédiger une brève note de lecture. Il fait le pari que cet Eugène Mollard n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier. Il a certainement tenté sa chance auprès d’autres éditeurs. Il n’attachera pas une grosse importance à cette réponse. Quant au manuscrit, il n’avouera l’avoir malencontreusement égaré que dans quelques temps, quand tout sera digéré.
Il s’installe à sa table de travail et réussit à négocier un petit espace pour écrire. Il essaie de se fabriquer une sensation, une impression avec la seule aide du titre et du nom de l’auteur. Il a beau ne pas être débutant c’est difficile. Il doit trouver l’équilibre entre une formulation trop sèche et un vague bavardage. « Votre récit est intense, prenant parfois, mais le style est trop irrégulier, les personnages n’ont pas assez d’épaisseur et les dialogues ne sont pas assez travaillés. Votre roman ne peut pas être retenu, compte tenu de la ligne éditoriale du moment ». Marc est satisfait de sa note. Pour un premier roman, c’est bien. Elle comporte quelques encouragements à poursuivre le travail d’écriture. Il est rassuré. Si cet Eugène Mollard n’est pas, par un terrible hasard, le prochain prix Nobel de littérature, il a certainement vu juste et cette lamentable négligence devrait rester sans suite.
Il n’y avait qu’un détail qui le tourmentait. Il se disait qu’avec un nom pareil, Eugène Mollard ne pouvait pas être quelqu’un d’ordinaire. Il l’imagine complexé, aigri, incapable d’accepter un nouvel échec. Marc suppose qu’il y a un lien entre ce nom difficile à porter et ce titre derrière lequel on entend la douleur d’une enfance passée à supporter les petites haines ordinaires. Il n’était pas complètement soulagé et se reprochait ce désordre qui venait de condamner, irrémédiablement, un besogneux de la littérature.
Marc n’avait pas évoqué ce problème en famille. Il n’envisageait pas que quiconque puisse accorder le moindre intérêt au magma de papier envahissant son bureau. Parfois Lucie, délicatement sentencieuse, déclarait que sa pièce, c’était Hiroshima. Elle parlait de ce désordre avec un sourire bienveillant comme s’il s’agissait d’une tare sympathique. Marc devait admettre qu’il était rare que sa femme ou l’un des enfants ne se risque à la traversée périlleuse de son domaine irradié. Sauf Armand, qui s’y invitait, pour parler, pour poser des questions. Il se souvient. Il y a quelques semaines, Armand était contemplatif devant cette vielle affiche du Che. Cette affiche relique de son passé révolté qu’il n’est jamais parvenu à jeter malgré les remarques ironiques de Lucie. Le Che, un modèle autrefois, aujourd’hui une image mythique. Une simple image un peu jaunie. Armand voulait comprendre les raisons d’une telle fascination. Il était attiré par le regard. Il avait demandé ce que voulait dire être le guide de la révolution. Marc avait répondu que c’était quelqu’un en qui on avait une confiance aveugle, un peu comme un guide de haute montagne, mais cela n’empêchait pas les accidents.
Armand fut déçu de cette explication, mais son père n’avait pas l’habitude de lui remplir la tête de mythologies inutiles surtout s’il les avait lui même subies.
Depuis son retour de colonie, Armand était bizarre, il se répandait encore moins en d’inutiles paroles de gosse et restait enfermé dans sa chambre. Ils avaient peut être commis une erreur en installant le micro ordinateur familial sur son bureau. Ils ne pouvaient pas, maintenant, lui reprocher de consacrer plusieurs heures par semaines à torturer le clavier. Il serait malvenu de lui adresser la moindre remontrance quand ils l’avaient pratiquement inscrit de force à cette colonie informatique.
Marc pourrait l’interroger à propos du manuscrit écrit par Eugène Mollard. Mais ce serait trop facile. Poser la question serait une façon détournée d’imputer à son fils une inutile part de responsabilité.
Marc se résigne. Il ne parlera pas de cet incident, réglera seul ce problème. Il expédiera sa première note de lecture aux éditions Grissart le plus tôt possible. Elle concernera un livre sans importance, il l’espère, le livre d’un certain Eugène Mollard. Un certain Eugène Mollard de Bourges, dans le Cher…

Tribunal académique : il revient, et c’est « ensemble » qui est jugé…

Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale.
Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique.
Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous vous, ils, elles. Bref vous l’aurez compris les contaminés, commencent toutes leurs phrases, et elles sont rares, par Je.
Le président du tribunal (dont certains pensent qu’il a été contaminé), a convoqué sept jurés. Ils entrent seuls, dans le tribunal et prennent place. Il y a là un chanteur d’opéra, une danseuse étoile, un ventriloque, une cartomancienne, un conducteur de monoplace et une lanceuse de javelot.
La salle est presque vide. Seuls les quatre coins sont occupés par des journalistes spécialistes des droits individuels.
Le président ouvre la séance.

  • Gardes, faites entrer l’accusé !

Les gardiens de la paix, inquiets à l’idée d’être contaminés, poussent sans ménagement ensemble dans la salle d’audience et s’éclipsent en vitesse, chacun de son côté.

  • Ensemble levez-vous !

L’accusé, seul sur son banc se lève. Mais il n’est pas le seul puisque dans un bruit de chaises métalliques les quatre journalistes aux quatre coins se lèvent comme un seul homme.

  • Non messieurs je vous en prie, asseyez-vous, et en silence ou je fais évacuer la salle.

Une évacuation qui au passage ne prendrait que peu de temps, compte tenu de l’affluence…
Le président lit l’acte d’accusation.

  • Ensemble je serai bref, vous avez à plusieurs reprises pendant cette période été vu accompagné de nombreuses personnes seules et vous avez, nous rapporte-t-on, formé des groupes, des collectifs, des familles, que sais-je encore, et ce au mépris total de la loi sanitaire et solitaire dite « loi du seul ».
    En conséquence et après un vote individuel qui a suivi une discussion de chacun avec personne, vous êtes condamné à rester définitivement triste. Vous purgerez votre peine, seul, dans une salle tapissée d’écrans continuellement connectés sur d’autres personnes seules. Dans six mois nous aurons une télé-conversation avec vous et vous ne serez libéré qu’à la condition de répondre à toutes les questions que nous ne vous poserons pas par : je…

Mes Everest : Léonard Cohen, écoute les histoires…

Ecoute les histoires
contées sur l’an dernier
qui semblent être d’ailleurs
bien qu’ici elles soient nées

Ecoute un nom
si intime qu’il est brûlant
Ecoute le dit à haute voix
et apprends apprends

L’histoire est une aiguille
pour endormir les hommes
trempée dans le poison
de ce qu’ils veulent garder

Le nom qui t’a sauvé
a un goût étranger
exige un corps étranger
gelé dans les rebuts de l’an dernier

Et ce qui vit s’attarde
près des monuments érigés
et rend son dernier souffle
en lettres dorées

Ce sont des cris de maturité étouffée
sur mes genoux cinglés
Je suis avec la neige
dans les mers tombée

Je suis avec les chasseurs
affamés et rusés
et avec le gibier
vif tendre et dénudé

Je suis avec les maisons
par la pluie emportées
sans laisser la dent d’un pilier
sous le râteau les rassembler

Que les hommes gardent les noms
griffent les vents qui soufflent
écoutent les histoires
mais ce que tu sais tu le sais

Et savoir suffit
pour de telles montagnes
où rien ne demeure
maisons arbres ou murs

Voyage contre la vitre, suite…

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Armand a sorti son cahier de brouillon et se lance dans une série de calculs fascinants. Il n’est pas un passionné de mathématiques, mais est attiré par les grands nombres. Il adore calculer, surtout s’il s’agit de grandeurs difficiles à représenter. Il relit souvent l’article sur la taille de l’univers dans son encyclopédie de la nature. Ces nombres lui donnent le vertige.
Si on choisit une échelle d’un centimètre pour dix mille kilomètres, le soleil se trouve à cent cinquante mètres de la terre et Proxima du Centaure l’étoile la plus proche du soleil serait à deux mille kilomètres. Incroyable, Armand n’en revient pas. De la même façon, il est époustouflé par la théorie du grain de blé et de l’échiquier. Cette loi mathématique explique que si l’on pose sur la première case d’un échiquier les grains contenus dans un épi de blé et qu’on les sème pour obtenir d’autres épis et d’autres grains, à leur tour semés, lorsqu’on parviendra à la dernière case, la quantité de blé sera telle qu’elle recouvrira la moitié de la surface du globe.
Il a demandé à son instituteur de lui expliquer. Armand ne comprenant pas les lois de la progression arithmétique, il lui a parlé des chaînes de lettres.

  • Si six enfants envoient chacun un message à six enfants avec pour consigne de le transmettre à six autres enfants et ainsi de suite, en quelques semaines ce message se trouvera dans la boîte aux lettres de quarante six mille six cent cinquante six personnes. Armand a compris et a noté sur son cahier de brouillon : 6×6=36, 36×6=216, 216×6=1296, 1296×6=7776, 7776×6=46656.

Sans le savoir, son maître a permis de résoudre le premier problème de l’opération Eugène. Comment entrer rapidement en contact, avec le plus grand nombre d’enfants. Armand, impressionné par ce résultat, admettait mal qu’en partant du simple chiffre six et en effectuant quelques multiplications on puisse parvenir à un nombre aussi important. Il riait tout seul en relisant ce qu’il avait griffonné en dessous de ses multiplications. « Si Armand, Fanny, Virginie, Jacques, Boris et Julien convainquent six personnes chacun, en quelques jours il y aura trente six partenaires pour l’opération Eugène. Si chacun de ces trente six poursuit la même opération, en quelques semaines, un mois tout au plus, près de cinquante mille enfants du même âge seront prêts pour la grande opération…
Armand rêve. Il se voit s’adressant à une foule. Cinquante mille c’est juste un peu plus que ce que contient le stade où son père l’a mené pour son dernier anniversaire.
Il faut que ça marche, il faut qu’il envoie un message. C’est urgent, les autres n’ont peut être pas lu la théorie de l’échiquier et du grain de blé. Il faut donner des précisions supplémentaires. Ce n’est pas trois personnes que chacun doit contacter, mais six. Avec six ça marchera. Ce sont les mathématiques qui le disent, et les mathématiques, elles ne se trompent jamais. Mais il faut qu’il interroge Fanny, qu’elle donne son avis. Il s’enthousiasme peut être trop vite, il y a certainement des détails qu’il a négligés. Fanny est clairvoyante, logique. Elle saura bien trouver ce qui ne colle pas dans ses calculs.
Il reprend le manuscrit d’Eugène Mollard. Lui aussi, a eu cette idée de chaîne. Jusqu’ici il n’avait pas compris. Tout est plus clair maintenant sur la méthode à utiliser pour que des milliers d’enfants agissent simultanément. Tout est plus clair pour que dans quelques semaines, à l’insu de tous, à la surprise générale, il se produise un événement extraordinaire.

La chaleur a pris ses quartiers…

13 juillet, il fait chaud, envie de publier à nouveau ce texte…

Les mots d'Eric

Martigues : Lavéra …

La
chaleur a pris ses quartiers,

Le
bleu du ciel est fatigué.

Il  s’est laissé aller,

Et la
lumière a tout écrasé.

Les
yeux secs et plissés cherchent la mer,

Elle
a déposé sa douceur poétique

Dans
une vieille consigne pour touristes formatés.

Les
yeux sont humides, ils ont glissé;

Délaissant
les rivages de papier glacés

Pour
débarquer sur une côte minérale.

Ici
le sang de la terre a la couleur de l’acier.

La
mer d’un bleu métallique,

Laisse couler.

Elle
a déposé les larmes,

Sans
pleurs ni peur,

Tout
doucement,

Elle échoue

Dans
le creux trempé de mon regard d’acier.

Voir l’article original

Mes Everest : les Marquises, Jacques Brel…

Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été
La pluie est traversière, elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise, le temps s’immobilise
Aux Marquises
Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s’élargissant, et la lune s’avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Par des rochers qui prirent des prénoms affolés
Et puis, plus loin, des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise et l’alizé se brise
Aux Marquises
Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard
Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d’amour
Que les sœurs d’alentour ignorent d’ignorer
Les pirogues s’en vont, les pirogues s’en viennent
Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise, gémir n’est pas de mise
Aux Marquises

Voyage contre la vitre, suite…

Ce mercredi treize septembre, Lucie participe à sa première rencontre autour du thème : « l’enfant et les nouvelles technologies ». Avant de s’y rendre elle souhaite une conversation avec Armand. Elle veut lui expliquer qu’elle y rencontrera son animateur. Elle préfère qu’il le sache, plutôt qu’il s’imagine espionné. Ce serait vraiment la pire des entorses au règlement. Les relations sont basées sur la confiance. C’est pourquoi, avant de recueillir les impressions de ce jeune homme concernant Armand, elle souhaite l’en informer.
Armand englué sur le clavier du micro ordinateur ne l’a pas entendue entrer. Il s’apprête à transmettre un nouveau message et sursaute lorsqu’elle se penche vers lui pour lui offrir un baiser. Il a à peine le temps d’effectuer la manipulation permettant la mise en veille de son programme.

  • On dirait que je t’ai fait peur. Qu’est ce que t’étais en train de bidouiller ? Tu ne m’as pas entendue monter ?
  • Non je ne t’ai pas entendue, mais tu sais quand on bidouille, comme tu dis, on entend rien de ce qui se passe à côté. On a l’impression d’être seul au monde.
  • C’est dangereux ton truc, pire que la télé ! Je vais plus pouvoir te confier petite sœur si tu n’entends même pas une porte s’ouvrir. Dis-moi, ça t’intéresse vraiment Internet, ou c’est simplement parce que c’est tout beau, tout nouveau ?
  • C’est évident que ça me plaît, sans ça je ne serai pas assis là ! Pourquoi tu me poses ces questions ? Tu es toute bizarre …
  • Je ne suis pas bizarre, je m’intéresse à ce que tu fais, c’est tout. Je te l’ai pas encore dit, mais je participe à un groupe de travail avec l’organisme de vacances qui organise vos colos.
  • Un groupe de travail sur quoi ?
  • L’enfant et les nouvelles technologies…
  • C’est quoi les nouvelles technologies ?
  • C’est assez difficile à dire, c’est pour ça que je veux participer à ce groupe. Je crois qu’on parlera d’informatique, d’Internet.
  • Oui je comprends. Mais ça sert à quoi un groupe de travail ? Vous fabriquez quoi ?
  • On ne fabrique rien, on réfléchit. Comme ça on pourra améliorer la qualité des colonies…
  • Améliorer la qualité des colos ?
  • Oui, pourquoi ça te paraît si inutile que ça ?
  • Non, non, mais je me dis qu’il n’y a pas dû y en avoir beaucoup de groupes de travail, parce que question qualité je peux te dire qu’il y a du boulot…
    Armand avait adopté un ton ironique. Il avait deviné que sa mère avait quelque chose à dire et se sentait en position de force. Lucie avait besoin de se déculpabiliser. Si elle se sentait sortir des limites de ses fonctions maternelles, elle était mal à l’aise. Elle éprouvait le besoin de se justifier. Il était nécessaire qu’elle se fasse pardonner avant d’avoir agi.
    En ces moments là, Armand profitait de sa faiblesse . Il n’ignorait pas que Lucie vivait toujours dans le mythe parfumé de ses dernières colos. Lucie ne s’attendait pas à une telle agressivité. Elle avait imaginé qu’Armand était un fan des vacances collectives. Elle n’avait jamais envisagé l’hypothèse qu’il puisse n’y prendre aucun plaisir. Elle ignorait s’il fallait imputer la cruauté de ces remarques au crédit d’une mauvaise humeur passagère ou s’il s’agissait d’un malaise plus profond.
  • Pourquoi tu es agressif comme ça ?
  • Je ne suis pas agressif maman, mais ça me fait marrer que tu veuilles réfléchir avec d’autres adultes sur ce qui pourrait nous intéresser, nous les enfants, alors que tu ne le sais même pas !
  • Je ne sais pas quoi Armand !
  • Tu ne sais pas ce qui nous plaît, tu ne sais pas ce que c’est une colo dans la tête d’un enfant, parce que toi la colo tu la vois qu’avec ta tête d’adulte, avec tes souvenirs.
  • Tu parles encore comme ton père… Franchement, t’es de mauvaise foi, cet été on ne vous a pas demandé votre avis pour, choisir des activités…
  • Peut être, mais moi je suis sûr que c’est hypocrite, c’est pour qu’après les adultes, ils puissent être fiers d’eux, qu’ils puissent dire : nous on a fait ça et on pense que c’est bien…
  • C’est déjà quelque chose qu’on vous demande de choisir. Quand j’étais petite je ne pense pas qu’on aurait pu faire ça !
  • Tu as été en colo maman, quand tu étais petite ?
  • Tu sais bien que non, alors pourquoi tu me le demandes ?
  • Parce que je ne comprends pas comment tu peux deviner ce qui se passe dans nos têtes.
  • Ça c’est nouveau ! Si je comprends bien tu détestes la colo, on t’a forcé cet été peut être ?
  • Je n’ai pas dit ça ! Mais comme tu dis que tu participes à un groupe de travail pour améliorer la qualité je te donne des conseils, c’est tout. C’est quand même bien que tu saches ce qu’on en pense, nous les enfants, de la qualité puisque de toute façon je suppose qu’il n’y a que des adultes à vos groupes de travail…
  • Bien sûr qu’il n’y a que des adultes, mais on est tous compétents, on a été animateur ou directeur. La plupart le sont encore. D’ailleurs c’est ce dont je voulais te parler avant que tu ne m’agresses. Il y aura Alexis un des animateurs de ta colo. Je crois que c’est lui qui s’occupait de l’activité Internet ?
  • Alexis ?
  • Oui, Alexis, qu’est ce que tu vas m’annoncer sur lui ! C’est le dernier des abrutis, il ne vous a rien appris, il vous a manipulé ?
  • T’énerves pas maman, je n’ai pas dit que tout était nul, j’ai simplement dit qu’on nous prenait pour des guignols. Mais si ça peut te faire plaisir, Alexis, c’était vraiment un super animateur, le seul avec qui on s’entendait bien. Lui au moins il était franc, et on sentait que cela lui faisait plaisir de nous apprendre tous ses trucs.
  • Ouf, je suis rassurée. Je pourrais parler de toi. Tu ne l’auras pas traumatisé celui-là.
  • Non, bien au contraire !
  • Pourquoi tu dis toujours on : on par ci on par là. On dirait que tu n’étais jamais tout seul. C’était qui tous ces on ? Il y avait encore cette Fanny je suppose. Franchement, Je ne comprends pas ce que tu lui trouves. L’an dernier à la journée portes ouvertes je ne l’ai pas trouvée sympathique et sa mère m’a déplu…
  • Sa mère, je m’en fous, ce n’est pas avec elle que je passe une partie de l’été. Fanny elle est comme elle est, moi je la préfère comme ça. Et puis il n’y avait pas qu’elle, on était tout un groupe, on continue de s’écrire avec Internet. C’était le but non ?
  • Ne te vexe pas, qu’est-ce que t’es susceptible en ce moment, je ne peux plus rien te dire. Qu’est ce que ça sera quand tu seras un ado…
  • Ça sera pareil, je suis né comme ça, je resterai comme ça !
  • On en reparlera dans quelques temps. Allez, je vais te laisser à ton courrier électronique, j’espère que tu ne dis pas trop de mal de ta petite maman chérie…

La conversation s’était interrompue brutalement. C’était préférable pour l’un, comme pour l’autre. Lucie a embrassé Armand, lui recommandant de ne pas éteindre après vingt et une heures. Armand a compris qu’il ne fallait pas qu’il en rajoute et lui a rendu son baiser. Il l’a rassurée d’un sourire radieux et lui recommander de bien s’amuser…

Souvenir…

Je garde au fond de ma réserve à souvenirs
Un reste de soir d’été
C’était hier, c’était il y a loin
L’océan ne disait plus rien
Lassé d’une longue journée
A inventer des vacances
Pour les ceux qui rêvaient de bleus
Le ciel l’avait rejoint
Et dans les bras envasés
De la terre endormie
Ils s’étaient aimés
Pour une seule et longue nuit

12 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Armand n’est plus le même. Il a franchi les limites. Jusque là Lucie pensait que son fils était dans une mauvaise période. Aujourd’hui, elle a la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Il est anormal qu’un enfant de onze ans soit aussi grave. Il est anormal qu’un enfant de onze ans ne revendique jamais le droit à plus de télévision. Il est inconcevable que son fils n’aspire qu’à la solitude, lui qui vit dans une famille où le dialogue, la communication sont des maîtres mots.
Ce qui la tracasse le plus, c’est qu’il n’est ni désagréable, ni insolent. Il lui arrive régulièrement de rendre de petits services. Il obtient toujours de bons résultats scolaires. Il ne s’agit pas d’une crise d’identité. Armand est à l’aise, ne donne pas l’impression de souffrir ni d’être mélancolique. C’est ce qui surprend le plus Lucie. Elle rejette l’idée que l’on puisse s’épanouir autrement qu’en suivant les principes dont elle est imprégnée. Pour se rassurer, elle cherche ce qui a pu clocher ces derniers mois. Evidemment toutes les suspicions convergent vers Marc. Elle lui reproche d’être le modèle auquel Armand s’identifie. Marc influence son fils en ne cessant de l’alerter, de le préparer à la médiocrité du monde qui l’entoure. Elle estime qu’il ne lui laisse pas le loisir d’être enfant. Il est pressé d’en faire un marginal.
Elle voudrait qu’il cesse de lui parler comme à un adulte. Lucie pense qu’il est inutile de brûler les étapes, que Marc a tort de dépeindre le monde comme il est. S’il était un père conscient de ses devoirs, il devrait le décrire comme tout enfant doit le rêver.
Marc ne partage pas cette conception de l’éducation. Il est persuadé que l’erreur la plus grave est de maintenir l’enfant dans une prison de coton. Il n’est pas fou, sait bien que tout n’est pas accessible dés le plus jeune âge, mais a la conviction qu’on pourrait changer le monde en cessant de le camoufler à ceux qui y vivront demain.
Leur opinion sur ce thème, n’était pas aussi divergente qu’on aurait pu le croire. Ils s’accordaient sur les grands principes, mais Lucie avait tendance à se poser trop de questions. Elle doutait, craignait de se tromper. A trop s’écarter de la norme, ne risquait on pas ne plus savoir où aller ? Elle regrettait même de s’être soumise à certaines règles.
Ce qui irritait Marc, c’étaient ses contradictions. Les discours qu’elle tenait au cours de ses temps de réflexion, elle était incapable de les appliquer sous son propre toit.
Ce fut un mois de septembre éprouvant pour ce couple rarement atteint par les orages conjugaux. Armand n’était pas la seule origine de ces troubles, il y avait aussi l’inoubliable Jean Paul. Le Jean Paul dont Lucie parlait avec un frémissement spasmodique dans les lèvres lorsqu’elle s’essayait à la nostalgie. Elle l’évoquait pour irriter Marc, pour le réveiller, le sortir de ses rêves. C’était une réussite qui allait au delà de ses espérances. Marc admettait mal qu’elle puisse en parler avec de tels pétillements dans les yeux. Ces dernières années, le prénom de Jean Paul n’était apparu que rarement dans les conversations et si cela se produisait Marc n’y attachait guère d’importance. Aussi, cet été, quand Lucie a accepté de rendre service à Jean Paul, Marc a accusé le coup. C’était quelques jours après cette mauvaise nuit où il s’était senti envahi de pressentiments funestes.
Maintenant, il y a ce groupe de travail, ces soirées à réfléchir, ces stages en internat.
Armand occupé à ses activités d’internaute, n’a pas pris la mesure de la crise touchant ses parents. Mais il a été étonné d’être l’objet de tant d’attentions venant de son père cherchant à combler un déficit affectif. Lucie ne le négligeait pas, mais il avait constaté qu’elle s’emportait pour des futilités, qu’elle remettait en cause certaines règles. Ainsi, elle avait jugé qu’il lui était nécessaire de pratiquer un sport. Sinon il s’étiolerait et deviendrait comme son père… Il ne souhaitait pas entrer dans une spirale conflictuelle, car il savait qu’en temps de crise les réactions en chaîne sont nombreuses et dévastatrices. Se rebeller, contester une décision injuste, aurait risqué de compromettre la réussite de la grande opération. Pratiquer un sport dans un club lui permettrait d’étoffer son réseau. Marc avait jugé ridicule d’imposer une activité à un enfant. Ce à quoi Lucie avait répondu qu’un âne ne goûtant que le foin n’aimera rien d’autre. Armand avait l’impression de connaître ce lieu commun.

« Flacon, flacon » s’envole, léger…

Une « re »publication d’un texte écrit il y a juste un an et que j’aime beaucoup

Les mots d'Eric

Ce texte est le premier d’une série à venir. J’aime certains mots plus que d’autres, j’aime les dire, les entendre, les écrire : certains sont ronds en bouche, d’autres longs, comme un grand vin. C’est une collection, elle débute avec  » flacon »….

Fenêtre ouverte sur une nuit d’été,

Le silence est entré.

Sur le lit aux draps tièdes froissés,

Etendu, souffle court,

Dans la réserve de tes mots tu es entré.

Quelques lettres isolées,

Rondes et fragiles, tu as caressées.

Doucement, elles se sont enlacées,

Dans la braise de tes rêves en rime

Des alliages tu as coulé.

Fine mélodie, tes lèvres ont fredonné…

Ecoute,

Les mots s’éveillent et s’étirent.

Ne les épelle pas,

Ils ne le veulent pas.

Entends leurs chants

Prends-les, doucement,

Caresse-les, aime-les.

N’écorche pas leur fine peau.

Ils souffrent.

Ecoute les gémir

De leur solitude alphabétique.

Invite-les,

Là, dans l’arrière-pays de ta tête.

Ne dis rien,

Voir l’article original 111 mots de plus

Mes everest, Albert Camus : les amandiers lu par Reggianni…

« Savez-vous, disait Napoléon à Fontanes, ce que j’admire le plus au monde ? C’est l’impuissance de la force à fonder quelque chose. Il n’y a que deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. À la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit. »

Les conquérants, on le voit, sont quelquefois mélancoliques. Il faut bien payer un peu le prix de tant de vaine gloire. Mais ce qui était vrai, il y a cent ans, pour le sabre, ne l’est plus autant, aujourd’hui, pour le tank. Les conquérants ont marqué des points et le morne silence des lieux sans esprit s’est établi pendant des années sur une Europe déchirée. Au temps des hideuses guerres des Flandres, les peintres hollandais pouvaient peut-être peindre les coqs de leurs basses-cours. On a oublié de même la guerre de Cent Ans et, cependant, les oraisons des mystiques silésiens habitent encore quelques cœurs.

Mais aujourd’hui les choses ont changé, le peintre et le moine sont mobilisés : nous sommes solidaires de ce monde. L’esprit a perdu cette royale assurance qu’un conquérant savait lui reconnaître ; il s’épuise maintenant à maudire la force, faute de savoir la maîtriser. De bonnes âmes vont disant que cela est un mal. Nous ne savons pas si cela est un mal, mais nous savons que cela est. La conclusion est qu’il faut s’en arranger. Il suffit alors de connaître ce que nous voulons. Et ce que nous voulons justement c’est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit.

C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes, là pour la continuer. Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l’Histoire. Je crois du moins que les hommes n’ont jamais cessé d’avancer dans la conscience qu’ils prenaient de leur destin. Nous n’avons pas surmonté notre condition, et cependant nous la connaissons mieux.

Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu’il faut pour la réduire. Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir.

« Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur. » Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui méritent ce coup de pied.

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer.

Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit. Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges.

Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient.

Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève.

C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

Voyage contre la vitre, suite…

Lucie a décidé de reprendre une activité militante au sein de l’organisme de loisirs qui organise les colonies où elle envoie ses enfants. C’est ainsi. Chaque année à la rentrée, elle prend une série de résolutions, bonnes ou mauvaises, qu’elle va s’efforcer de respecter tout au long de cette période léthargique. Puis, l’été suivant elle en négligera quelques unes à la faveur d’un ensoleillement propice aux amnésies temporaires.
Cette année, c’est différent, il ne s’agit pas de sport ou de se lancer dans l’apprentissage de la guitare ou du bouzouki. Non cette année il s’agit de renouer avec ses premiers amours, ceux de l’éducation globale et permanente…
Vaste programme ! Mais Lucie est une experte. Elle a participé à tant de regroupements , de colloques, de stages dans une de ses nombreuses jeunesses, qu’elle n’aura aucune difficulté à se remettre à niveau. Ce dont elle a envie, c’est reprendre du service comme formatrice d’animateurs. C’est lorsque ses enfants sont revenus de colonie cette année que l’envie s’est faite plus pressante.
De plus, cet été, elle est intervenue, bénévolement, dans la colonie des plus petits. Trois animateurs étaient malades et comme on ne trouvait personne pour les remplacer, le directeur, un ancien ami a pensé à elle. Ce fut une semaine extraordinaire pour Lucie. Elle n’avait rien perdu de ses réflexes, et lorsqu’elle était rentrée, elle avait annoncé à Marc son intention de reprendre du service. Celui ci s’était montré sceptique. Il avait trouvé suspect ce besoin pressant de renouer avec de vieilles passions. La présence de Jean Paul n’était certainement pas étrangère à ce désir de militer pour le bonheur de l’enfance et de l’adolescence.
Marc était jaloux et Lucie aimait en jouer. Il y avait là matière à fabriquer quelques nuits d’angoisses.
Son activité militante consisterait à participer à un groupe de réflexion animé par Jean Paul, sur le thème de l’enfant et les nouvelles technologies. Ce n’était pas tant le thème qui la passionnait, mais il y avait Jean Paul. Participait aussi un des animateurs de la colonie Internet d’Armand. Cela lui permettrait de parler de son fils, de son comportement à l’extérieur. Il n’était pas au courant et avait préféré ne rien dire, persuadée qu’il n’apprécierait pas ce moyen détourné de mener une enquête le concernant. Pour elle, c’était en quelque sorte joindre l’utile à l’agréable. Elle pourrait se déculpabiliser, et ne pas se reprocher de passer quelques soirées hors du foyer.
C’était un peu pour son fils, pour ses enfants, pour la famille qu’elle donnerait un peu de son temps… Si tout se passait bien, si elle retrouvait la fibre, si Marc ne mettait pas son mauvais esprit au travers de sa route, elle pourrait encadrer une session de formation d’animateurs pendant les vacances de la Toussaint. Sur le thème d’Internet, comme ça elle aussi, elle pourrait accompagner Armand dans le fameux cybermonde…

Voyage contre la vitre, suite…

Marc craignait le passage d’une saison à l’autre. Septembre était de ces mois qui le faisaient hésiter entre mélancolie et espoir. Il n’avait pas de préférences parmi ces quatre périodes météorologiques. A chacune il trouvait du charme.
Ce qu’il redoutait le plus, c’était le passage. Ce moment un peu confus, à la durée inégale, où tout s’emmêle, le hier et le demain, la nostalgie et l’impatience. Il déteste tous ces instants de la vie où l’on ne peut qu’hésiter sur une conduite à tenir. Il appréhende ces séjours en salle d’attente d’aéroport où l’on hésite entre deux dehors : celui d’où on vient et celui où l’on va.
Cette année, il vit la fin de l’été comme une agonie. Il saisit les premiers signes du recroquevillement. Il entend les premières lamentations de toutes les gammes de vert qui sentent monter en eux des effluves de brouillard. L’automne se devine, dès la fin du mois d’août. Il n’est encore qu’une vague silhouette à l’horizon, un « homme qui vient à hauteur des roseaux »… L’automne s’entend, il est dans le vent, plus frais, plus messager de la pluie, qui traverse là haut entre les collines fatiguées. Il aperçoit l’été qui recule, qui subit, qui ne combat plus, qui s’économise pour un prochain retour. Les gens sont revenus, ils sont rentrés. Ils sont dans leurs maisons, ils se préparent à attendre ce qu’ils viennent juste de laisser. Tout le monde entre dans sa coquille. Toutes les portes, hier ouvertes aux regards, aux cris, aux chants d’oiseaux, toutes les portes aujourd’hui s’imperméabilisent.
Marc est sous le choc de sa dernière nuit d’angoisses. Il est la proie d’effets secondaires, comme suite à une grande ivresse. Depuis, Armand est revenu. Marc l’observe, l’écoute. Il cherche quelque chose qui cloche, un indice qui l’installe sur la voie d’une inquiétude justifiée. Armand ne l’aide pas, ne lui fournit aucune prise à laquelle s’agripper. Il est le même. Il donne cette impression d’être morose, désespéré. Marc sait qu’il se protège ainsi, qu’il évite d’entrer dans ces rondes puériles qui tournent sans arrêt. Marc voudrait lui parler de ses pressentiments, de ses angoisses à le voir grandir. Il voudrait lui dire combien il est difficile d’exprimer ce qu’il ressent. Mais il se tait, pour ne pas jouer faux, pour ne pas se tromper de mots.
Il a pris du retard, beaucoup de retard, dans son travail. Surtout dans celui de lecteur. Tout cet été il n’a pu que se résoudre à déplacer d’un point à un autre de son bureau la pile de manuscrits déposé courant avril. Le responsable des manuscrits des éditions Grissart l’a appelé. Il faudra qu’il s’y mette sérieusement pour ne pas perdre sa crédibilité. Il faudrait d’abord ranger ce bureau, lui donner une apparence humaine.
Pour l’instant on dirait un monstre de papier, une Hydre qu’il ne parvient pas à combattre tant elle enveloppe le moindre espace respirable.

Distance…

Garder la distance me dites vous ?

Oui je le veux bien

La garder, la prendre

Là tout contre moi

Au creux chaud de mes bras

Maigres et pendus

Points d’interrogation

Ils attendent

Ils espèrent

Tristes orphelins

D’un monde noyé dans le muet

Et demain

Dans le peut-être coupant

D’une peur aiguisée

Me faudra t’il aussi garder le silence…

9 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

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Dans le service comptabilité, il est le seul homme. Ce matin, le bavardage, indispensable à tout commencement de journée porte sur les achats de la rentrée. Et chacune de vanter la qualité de son amour maternel, insistant sur les sacrifices imposés pour offrir aux futurs héritiers les meilleurs outils pour apprendre. L’ordinateur est entré en force dans les foyers des comptables charcutières. Les prix ont baissé, et, disent‑elles, d’un ton grave et emprunté : « on ne peut plus se permettre de repousser un tel investissement ». Eugène les écoute distraitement, les trouve ridicule à comparer la qualité du microprocesseur équipant leur matériel alors qu’elles se montrent incapables d’effectuer la moindre manœuvre sur la photocopieuse. L’une d’elle se lance dans un plaidoyer pour Internet.

  • Nous, on a décidé de prendre Internet, comme ça Jérémie pourra avoir un maximum de documents quand il aura un exposé à faire. Et puis, comme il s’entend bien avec sa cousine Fanny qui habite Istres, ils pourront s’écrire, s’envoyer des messages.

Les autres sont sceptiques, insistent sur les dérives possibles. Elles ont entendu parler de réseaux pédophiles. Eugène a ajouté que cela ne remplacera jamais l’écrit, ni le livre. Il a provoqué leurs ricanements en expliquant qu’il valait mieux que des enfants créent de véritables chaînes d’amitiés en s’écrivant.

Il a même confié avoir écrit une histoire sur ce thème. Une histoire qui sera publiée. Elles ont éclaté de rire. Ce n’était pas méchant, mais elles étaient habituées aux nombreuses lubies de leur collègue.

  • Arrête de délirer mon pauvre Eugène : il faut vivre avec son temps. Ecrire à sa cousine sur une feuille de papier et l’envoyer par la poste, c’était bon pour nous quand on était gamin. Maintenant on écrit sur un écran et on transmet le message à la vitesse de la lumière.
  • Peut‑être, mais comment tu contrôles ce qu’elle écrit ta fille et surtout ce qu’elle reçoit, si c’est que du virtuel comme ils disent ?
  • C’est vrai ce que tu dis Eugène. Je n’y avais pas pensé à ça. L’autre jour, c’était vendredi je crois, mon Jérémie il a reçu un message dans sa boîte aux lettres. Un message de sa cousine Fanny et c’est vrai que je n’ai pas pu le voir. Il n’a pas voulu me le montrer, il m’a dit que c’était des trucs sans importance, des trucs de gamins je suppose. Et puis il l’a transféré sur un fichier protégé. C’est marrant, mais j’ai l’impression qu’il en sait déjà beaucoup plus long que moi.

Eugène est satisfait d’avoir pu introduire un doute dans toutes ces certitudes, mais il ne veut pas passer pour un rabat‑joie. Il ironise en disant d’un air coquin que c’est bien normal qu’un cousin et une cousine aient quelques petits secrets…

Oubliés…

Oubliés les enfants

Enfermés

Dans la chambre grise

Du vieux monde qui se ride

Oubliés les enfants

Aux rires légers

Accusés, condamnés

J’en sais qui tremblent

D’autres qui pleurent

Dans le coin secret

De ce pays masqué

Ou plus un rêve n’ose respirer

Oubliée la jeunesse

Aux ailes rognées

Ils rêvaient de croquer

La première bouchée de cette pomme de vie

Et la peur est là

Elle les montre du doigt

Revenez

O mes oubliés

Ouvrez grand les portes

Entrez, chantez, riez,

Respirez

Inspirez nous

Emplissez le vide de nos mémoires d’enfant

Qu’un vent mauvais a balayé

8 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard a repris le chemin de la charcuterie industrielle. Il est abattu. Il avait imaginé que le mois d’août serait déterminant pour la suite de sa modeste vie. Il reprenait son trajet charcutier, un peu sonné, comme après une nuit d’abus.

Il a espacé ses visites à Justine depuis qu’elle l’a mitraillé sous un feu nourri de critiques acerbes. Il avait consacré ses derniers jours de vacances à mettre de l’ordre. Ainsi, il avait l’illusion d’installer le décor d’une nouvelle vie. Il s’imaginait écrivain. Pourtant depuis l’instant où il crut bon d’inscrire le mot fin, en caractères gras, au bas de la dernière page de son manuscrit, son inspiration était tombée en panne sèche. Il avait écrit ce roman par nécessité en négligeant l’essentiel : l’envie d’écrire ne se commande pas. Elle est ou elle naît.

Elle attend pour entrer dans le monde du bruit et des papiers qu’on veuille bien l’accueillir. Eugène n’avait pris que très peu de plaisir à écrire. Il n’avait pas souffert non plus. Il avait seulement éprouvé l’intense satisfaction d’avoir terminé ce qui restera sans doute son œuvre. La seule. Il avait accompli ce travail dans le seul objectif de l’après. Et aujourd’hui, une fois encore, il est orphelin. Orphelin de ce plaisir qu’il n’a plus depuis qu’il a glissé le manuscrit à l’intérieur d’une enveloppe.

L’autre jour, à la radio, il entendait un écrivain parler de son plaisir à écrire, de son plaisir à sentir le picotement des mots, de son angoisse à terminer, à se séparer de ce compagnon de nuits d’insomnie. Il évoquait la tristesse devant l’œuvre achevée, son envie immédiate de recommencer, de repartir. Comme pour un voyage où le désir de départ n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on revient. Eugène a réalisé qu’il n’était qu’un simple apprenti. Il a compris qu’il s’était trompé. Il a pris son uniforme d’aide comptable charcutier et s’est juré de ne plus penser au manuscrit. Peut‑être jusqu’au moment où il l’oubliera.

Ce mardi douze septembre il rencontre beaucoup d’enfants sur le chemin de l’école. Ils le mettent mal à l’aise. Ils sautillent, cartables au dos, et sont affublés de la parfaite panoplie de l’écolier moderne. Il les ignore, les méprise, eux qui ne le remarquent pas. Il voudrait bien que l’un d’entre eux lui demande où il va avec son sac à casse croûte empli des « tupperware » offerts par une sœur prévenante. Il aimerait bien que l’un d’entre eux le remarque, fasse quelques pas à ses côtés. Comme deux amis qui partent pour une journée de travail. Au lieu de cela, ils se tirent les manches, se courent après, ou marchent à pas lents et prudents, les yeux rivés sur un jeu vidéo portable. Il voudrait leur dire qu’il aimerait qu’ils accomplissent des actions folles, farfelues, pour l’amuser plutôt que de s’extasier sur les exploits lumineux d’un héros électronique.

Je t’attends.

La mer est là

Elle s’est invitée

Dans la morne plaine

Des écrans bleutés

Elle veut me dire

Assez

Je n’en peux plus de vos rimes tristes

Je veux qu’on les oublie

Je n’en veux plus de votre Amérique

Qu’on enferme en un clic

Moi j’attends le chant du vent

Je le veux là

Tout contre moi

L’écume des mots s’envolent

Et se pose sur tes lèvres salées

7 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Pendant la colo ils se sont mis d’accord sur quelques détails d’organisation et ont arrêté quelques dates. Mais le plan, la stratégie à développer pour réussir l’opération n’ont pas été adoptés. Bien sûr, il y a les idées du manuscrit d’Eugène Mollard, mais cela ne suffit pas. En s’inspirant de ses idées, certaines sont géniales, il faut adapter mais il ne faut pas se précipiter et il est convenu de faire confiance à Armand. Il donnera les ordres mais passera par Fanny chargée d’amender, de vérifier quand elle le jugera nécessaire. Si Armand s’impose tout naturellement comme le chef de ce réseau, on sent bien et lui le premier que rien ne peut se faire sans que Fanny soit totalement convaincue. Elle devient ainsi sa conseillère particulière, sa directrice de cabinet, son éminence grise.
L’objectif est de tisser une première toile, le plus rapidement possible. Armand et Fanny sont persuadés que s’ils veulent la réussite de l’opération il faut profiter de l’élan créé par la colo. Si on attend trop, le groupe partira en déliquescence. Les motivations sont encore fragiles et il faudrait peu pour qu’ils abandonnent le projet. Fanny songe à Boris, à Jacques coincés dans tous les sens du terme.
Il est vingt heures quarante cinq. Armand a donné le départ encore un peu symbolique de l’opération Eugène. Il ne peut plus, ils ne peuvent plus reculer. Les messages ont été transmis depuis quelques minutes et il sait que déjà plusieurs l’ont lu. Les autres le découvriront demain. Jeudi soir, les premiers fils seront tendus.
« Dans trois mois l’opération Eugène Mollard parviendra à son point culminant. Nous prendrons le pouvoir. Nous sommes les instigateurs de ce grand mouvement, nous en sommes les maîtres. A partir d’aujourd’hui nous ne devons plus avoir confiance en personne, nous devons parler le moins possible ( n’est ce pas Julien ? ) et nous devons respecter les procédures que nous avons mises au point cet été. Le moment est venu de commencer la chaîne, mais nous ne ferons pas comme dans le livre, car nous savons très bien que les parents lisent tous les courriers qui nous sont adressés par la poste. Nous commencerons la chaîne grâce à Internet et quand nous aurons élargi la toile nous réfléchirons aux détails d’organisation du grand jour. En attendant il faut que chacun d’entre nous puisse trouver trois autres internautes. Il faut que dans une semaine nous soyons dix huit. »
C’était le premier message. Il ne contenait rien d’extraordinaire. IL était surtout un moyen de vérifier que tout fonctionnait bien. Mais tout le monde savait déjà depuis quelques semaines les tâches qu’il aurait à effectuer dès les débuts officiels de l’opération. Armand se relisait et trouvait son ton trop puéril. Cela ne faisait pas suffisamment vrai. On aurait pu croire au lancement d’un grand jeu. Il a quand même un motif de satisfaction : ce sont les premières consignes qu’ils donnent. Il a décidé seul. Il faut que dés le début il s’impose, il pilote, il prenne les initiatives. Cela permettra aux autres de comprendre que c’est sérieux.
Le vendredi sept septembre, Armand ouvre sa boîte aux lettres électronique, il trouve cinq messages. Il est satisfait, tout a bien fonctionné. Il relit avec plaisir les cinq réponses lui apprenant que le message a été reçu. L’opération Eugène Mollard a commencé.

Rêve à finir..

C’était une longue nuit,

De celle que fatigué

Vite, on oublie.

J’ai grimpé dans le dernier wagon

De ce rêve bleu

Affalée sur le quai.

Un enfant triste est assis contre la vitre humide.

Il me regarde :

Où étais-tu hier ?

Je t’attendais tu le sais…

Tu n’es pas venu,

J’ai tourné la page.

J’etais si seul,

Oh si seul tu sais…

Et j’ai tenté de pleurer,

Mais le rêve a poursuivi

Son chemin jusqu’à demain.

Aide moi je t’en prie,

Aide moi,

Je ne veux pas que tout soit fini…

6 juillet

Un voyage contre la vitre, suite…

La rentrée est fixée au cinq septembre. Armand enverra le premier message le lendemain, un mercredi, à vingt heures trente précises. Ils ont accordé leur montre, le dernier jour de la colo, à la seconde près. Comme des agents secrets… L’autre jour au téléphone, ils ont vérifié qu’ils étaient toujours bien réglés. C’est Armand, bien sûr, qui est la référence en la matière. Il est une référence dans beaucoup de domaines. Il est devenu le leader, se prend tellement au sérieux dans ce qui semble n’être encore qu’un jeu qu’il est persuadé être le guide de ce petit groupe. Pour son adresse électronique, il a poussé l’ironie ou le vice jusqu’à se faire appeler le « Che ». Il a entendu son père en parler, et il lui semble qu’un guide, qu’un leader doit ressembler à ce fameux « Che ». Quelqu’un qu’on a envie de suivre rien qu’à le regarder. Il a contemplé la célèbre photo dans le bureau de Marc et la trouve très encourageante. Il est fasciné par ce regard sombre qui, d’après lui, en dit long sur la volonté d’aboutir de cet illustre personnage dont il ne sait malheureusement pas grand chose. De toute façon, les autres se moquent totalement de savoir qui est ce fameux « Che ». Ils l’attendent, lui : Armand…
Pendant l’atelier RIEN Armand a lu une grande partie du manuscrit aux cinq autres. Hormis le dernier chapitre qu’il n’apprécie pas, parce qu’il aboutit à un dénouement trop classique montrant que même cet Eugène Mollard reste un adulte. Tous ont été enthousiasmés par cette histoire, mais c’est Fanny qui a eu la première le déclic.

  • Si on essayait de faire comme dans le livre. Si on s’organisait…
    Les autres étaient partagés. Boris et Jacques trouvaient l’idée sympathique, mais complètement saugrenue.
  • C’est bien une idée de fille, ça, tu n’as pas réfléchi ! Qu’est ce que tu veux qu’on fasse tous les six, on habite chacun à un bout de la France.
    C’est cette remarque qui avait fait germer l’idée du réseau dans la tête d’Armand.
  • Justement ! Tu te rends compte, on habite tous assez loin les uns des autres. Et c’est ça qui est super ! Tu as oublié ce qu’ils nous ont expliqué. Plus de distances, plus de frontières. A nous six, on peut commencer à tisser une immense toile d’araignée.
  • Et qui c’est qui se prendra dans la toile, avait ajouté Julien, un brin ironique…
  • Devine ! Fanny s’était exclamée, d’un ton oscillant entre l’enthousiasme et sadisme.
    Mercredi six septembre : vingt heures. Le moment est venu pour Armand de transmettre le premier message. Il a préparé le texte à l’avance. Il a travaillé une partie de l’après midi. Il ne veut pas faire d’erreurs. Il a plusieurs fois répété la procédure de transmission simultanée. Il a relu le mode d’emploi, feuilleté tous les documents distribués à la colo. Il veut encore s’assurer qu’il n’y a pas de risques d’interception de son message par d’autres Internautes. Il est très tendu lorsqu’il met l’ordinateur sous tension. Il n’en aura que pour quelques minutes. Son texte est prêt, il est soigneusement rangé dans le disque dur, il n’aura qu’à aller le chercher et le charger pour l’envoyer aux adresses indiquées. Pourvu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans les intitulés d’adresse. Il a demandé à chacun de répéter, d’épeler, mais sait on jamais, surtout avec Julien et ce maudit accent de banlieusard. Il verra bien. Ils devront laisser un message, dans sa propre boîte aux lettres pour vérifier que tout fonctionne, que le réseau est en place, que la grande opération peut commencer.

Promesse non tenue…

Bon et bien je n’ai pas tenu l’engagement que j’avais pris vendredi de convoquer le tribunal académique. Mais c’était pour une bonne raison, mes enfants et petits enfants ( références au papou du tee-shirt sur la photo ) avec la complicité de mon épouse avaient organisé une surprise et tout le week-end fut donc familial et plein d’émotions que je garde bien au chaud… pour un jour ou l’autre les coucher sur une feuille blanche. Désolé pour le tribunal académique que j’ai finalement libéré…

Tribunal académique…

En cette fin de semaine qui s’annonce agitée et dangereuse pour l’intégrité de quelques mots j’ai pris la décision de convoquer une session extraordinaire du tribunal académique. J’ai déjà une petite liste d’innocents à protéger et de coupables à sermonner mais si le cœur vous en dit je suis tout à fait disposé à recueillir et à étudier vos plaintes.

Poétiquement vôtre

Voyage contre la vitre, suite…

Julien à Paris, était le plus vieil internaute du groupe Son école fut l’une de premières à être connectée au réseau. L’image du village planétaire l’avait enthousiasmé et il avait cherché une colo informatique. Autant Boris était discret, secret même, autant Julien était un véritable moulin à paroles. Il ne pouvait rester plus de trois minutes sans rien dire. Il parlait tout le temps. Parler était chez lui une deuxième respiration. Lorsqu’il était seul, et qu’il pensait, c’était à voix haute, pour mieux se comprendre expliquait il. Chez lui, tout le monde était bavard, tout le monde était exubérant. Ses parents étaient forains. C’était une famille unie, sans histoire apparente. On avait acheté un micro ordinateur pour la comptabilité du commerce, pour être plus moderne. Mais le soir, au moment de s’y intéresser, le père s’endormait et la mère sortait ses cahiers Héraclès. Elle s’y mettrait, un jour, mais pour l’instant ça fonctionnait bien, alors… Julien n’avait aucune difficulté à jouir du matériel autant qu’il le désirait. Ses frères et sœurs étaient jeunes, et il n’avait qu’à les installer devant la télévision pour être tranquille durant de longues heures.
Il était le seul du groupe à disposer d’une adresse électronique avant le début du séjour. Cette supériorité aurait pu lui donner un privilège sur les autres, mais il n’a pas su ou voulu en profiter. Il est comme ça Julien, il donne l’impression de ne pas attacher d’importance à sa propre réussite, on le croirait indifférent voire fumiste. Il est tout simplement d’une telle générosité, d’une telle simplicité qu’il se sent gêné lorsqu’il est le premier. Il souffre quand les autres ne réussissent pas. Et s’il parle beaucoup, cela ne gène personne tant sa présence est une assurance contre l’ennui et la morosité.
A Villeurbanne, Jacques est celui qui a le plus de mal à négocier l’utilisation régulière de l’ordinateur. Chez lui, les principes règnent en maître et de règlement en règlements, la vie devient une annexe du code civil. C’est tout juste si son père n’a pas installé un pointeuse pour vérifier que le temps passé par chacun ne dépasse pas les limites imparties. Il est professeur de mathématiques au lycée du Parc et s’il est quelqu’un de cultivé, d’intéressant à écouter, il est d’une telle sévérité avec l’ensemble de sa famille que les journées où il est absent ont la saveur du fruit défendu qu’on peut enfin croquer.
Tout est codifié, tout doit se prévoir. Il est intolérable, inconcevable que surviennent des événements inattendus. Jacques souffre de ce délire organisationnel, car il a plutôt hérité du caractère maternel. Il est spontané, affectif, poétique. Mais il ne peut plus se réfugier auprès d’elle. Il y deux ans un cancer de la thyroïde l’a fauchée à l’aube de la quarantaine. Son père n’a pas pleuré. Il n’a versé aucune larme extérieure et Jacques lui en veut. Depuis, la vie est devenue un enfer. Ses deux frères, plus âgés, se sont murés dans le silence imposée par le respect de la parole paternelle. On devine qu’il subsiste un peu d’amour en réserve dans cette famille, mais il ne se contente que de rôder aux portes de chacun. Depuis la mort de la mère les baisers n’ont plus le droit de séjour et les quatre hommes partagent une existence pleine de raideur. Une journée à la maison rappelle les cours de mathématiques du papa professeur. Tout est rationnel, structuré, pas un mot de trop ne doit être prononcé. L’atmosphère est tendue, les repas pris en commun sont aussi animés qu’un cours de géométrie euclidienne. Les trois fils ont été stupéfaits quand avant l’été, leur père a annoncé son intention d’acquérir un ordinateur. Ils se sont bien gardés de s’enthousiasmer inutilement, se doutant bien des arrière pensées pédagogiques. Il s’attendait surtout à voir naître un règlement supplémentaire. Ils ne se trompaient pas.

  • Evidemment, je ne veux aucun jeu sur cet appareil. Il vous servira essentiellement de traitement de texte. Vous ne l’utiliserez qu’une heure par jour et à l’unique condition que vos devoirs soient terminés. Et justes ! Si j’ai choisi de prendre un abonnement d’essai à Internet c’est surtout pour poursuivre mes recherches. Vous pourrez essayer aussi mais le montant des communications sera déduit de votre argent de poche…
    Son discours terminé, il avait exigé que les plus grands s’inscrivent à l’atelier informatique du lycée et avait informé Jacques de son intention de l’inscrire à une colonie de vacances où il pourrait s’initier à l’informatique. Jacques n’avait pas contesté. De toute façon, il ne contestait jamais. Et il préférait une colo, même imposée, à des vacances studieuses consacrées à la visite de tous les vestiges gallo romains d’une région pluvieuse. Le plus compliqué fut d’obtenir l’autorisation de créer une boîte aux lettres électronique. Jacques avait rusé. Son père avait accepté, à condition de pouvoir contrôler régulièrement ce qu’elle contiendrait. Aussi, Jacques avait créé deux boîtes aux lettres : l’une que son père pourrait consulter et dans laquelle il s’arrangerait pour laisser traîner des messages culturelles et une autre, au code d’accès totalement secret qui serait réservé aux communications avec Armand et l’ensemble du réseau…
    Virginie et Fanny n’eurent aucune difficulté. Soit parce qu’elles étaient relativement libres, soit parce qu’elles étaient livrées à elles mêmes. Curieusement autant chez l’une que chez l’autre, on n’était pas inquiet des risques d’une surconsommation d’ordinateur. C’étaient des filles et pour cette raison on estimait qu’elles seraient certainement moins passionnées par cette merveille technologique que leurs frères les mâles.

Prends garde homme pressé…

Homme pressé

Je le vois tu trepignes

Je l’entends tu t’indignes

Un instant écoute moi

Dans le monde que tu inventeras

Il ne faudra rien oublier

Ni le gris ni la pluie

Ni la peur ni la sueur

Ni l’acier ni la saleté

Prends garde homme pressé

Dans les sillons serrés de tes rêves de demain

N’oublie rien

Oh oui je t’en prie

Prends garde à semer

Quelques graines oubliées

De ce monde que nous avons tant aimé

2 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Entre la fin de la colonie Internet et la rentrée scolaire il reste une semaine dont il faut profiter. Armand l’utilise pour mettre en pratique ce qu’il a appris. Le surlendemain de son retour, il téléphonait à Fanny, Virginie, Julien, Jacques et Boris. Il avait expliqué à sa mère, un peu surprise, qu’ils échangeaient leurs adresses électroniques, leur « e mail » pour être plus exact – electronic mail -.
Comme elle ne paraissait pas comprendre, ou qu’elle faisait semblant, pour se rendre plus attendrissante, Armand lui a expliqué qu’il s’agissait d’une boîte aux lettres virtuelle. C’était mieux que le téléphone, puisqu’il fallait écrire – Armand, rusé stratège savait la corde sensible à tirer pour convaincre Lucie de l’utilité éducative de n’importe quel gadget -. C’était économique, puisqu’à condition d’avoir préparé son texte à l’avance, on pouvait s’exprimer plus longuement qu’au téléphone. Evidemment il n’avait pas donné son adresse personnelle, expliquant que si elle le désirait, elle aurait sa propre boîte aux lettres. Il lui montrerait comment procéder.
Bien qu’elle estime le temps passé devant l’écran trop important, Lucie n’a pas insisté. Elle n’a pas osé. Dès son retour, elle avait souhaiter avertir : « une utilisation abusive de l’ordinateur serait dangereuse pour son physique et son psychique » . Il avait répondu qu’il fallait l’envoyer dans un séjour à dominante peinture sur soie si maintenant elle craignait les effets secondaires.
Marc n’avait rien dit. Depuis le retour d’Armand, il était prudent et prenait le temps de l’observer. Il gardait en mémoire cette mauvaise nuit d’angoisse, en plein cœur d’août et préférait ne pas susciter de polémiques inutiles avec son fils.
Il était déconcerté par cet émerveillement inhabituel chez Armand. Il pensait que passée la période d’euphorie, il se montrerait plus raisonnable. Il avait trouvé surprenant que l’urgence absolue d’Armand, dès son retour, avait été de se doter d’une adresse électronique pour communiquer avec ses amis de l’été. On aurait cru que tout en dépendait. Rien d’autre n’avait d’importance, pas même les beaux livres qu’il avait déniché à l’occasion d’une vente aux enchères. Tout compte fait, il s’était satisfait de cet empressement à communiquer. On avait tendance à reprocher à son aîné d’être un sauvage, voilà qui le replacerait rapidement sur la voie de la socialisation.
Ailleurs, dans cinq grandes villes les mêmes préoccupations dominent.
A Rennes, Boris passe beaucoup de temps à sa table de travail sur laquelle trône le micro ordinateur reçu pour son dernier anniversaire. Boris est ce qu’on appelle il le dit lui même un privilégié. Il habite la banlieue bourgeoise de Rennes dans une vieille bâtisse au style incertain. Son père est notaire au centre ville. Notaire de père en fils comme il se doit. Sa mère ne travaille pas. Ce serait inconvenant et inutile. Elle est issue d’une de ces familles qui s’acharne à conserver à leur nom une particule et qui mettent un point d’honneur à tenter de ne vivre que de leur rentes. Elle reste à la maison, et reçoit ses amies inoccupées pour jouer à la dînette pendant de longs après midi. Elle semble surgie d’une autre époque. Boris s’est toujours plaint, à ses amis de l’été, d’avoir des parents âgés. Fanny, délicate, lui répondait que cela avait au moins un avantage : celui de réunir en une seule et unique personne mère et grand mère, père et grand père. Il était fils unique. Ce n’était pas un choix, mais la conséquence d’une mauvaise chute de cheval, qui avait transformé le vaillant notaire en un pauvre eunuque à la voix fluette. Lorsque Boris évoquait ces tranches de vie, pendant l’atelier RIEN, les autres retenaient leur souffle.
Virginie disait toujours que sa vie était un véritable feuilleton de l’après midi. Lui ne riait jamais de sa situation, non par souffrance, mais parce qu’il n’éprouvait rien pour ses proches. Il ne les aimait pas. Plus, il les ignorait…Ils partageaient le même toit, mais ne se parlaient pas. Et, à condition de respecter quelques rites immuables, sa vie d’enfant riche s’écoulait sereinement. Elle avait même un avantage indéniable, c’est d’autoriser très tôt l’existence d’une vie privée. Boris n’avait pas eu à s’expliquer pour quelques coups de téléphone, pas plus qu’il n’avait à rendre compte du temps passé sur son joujou électronique. L’essentiel était d’être à l’heure pour les repas et de s’y présenter souriant et les mains propres.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc se souvient de Fanny. Ils ont fait sa connaissance l’année dernière, pendant la journée porte ouverte. Il se rappelle une gamine hors norme. La dureté de son regard métallique l’avait frappé, surtout lorsqu’il fixait les autres enfants. Il revoit le petit sketch présenté avec Virginie. Une autre adoratrice de son fils songe t’il. Il s’agissait d’une parodie assez cruelle de leurs journée en centre de vacance. Tout ce qu’ils avaient observé ou compris était passé au crible de leur redoutable finesse. Il se souvient du malaise qu’avait suscité l’évocation du ridicule des jeux proposés et des stratégies mises en œuvre pour qu’animateurs et animatrices puissent draguer sous la haute protection de dame pédagogie.
Bien sûr, ils avaient beaucoup ri ce jour là, ils étaient fiers de leur fils, de son originalité. Mais aujourd’hui, Marc ne sait plus comment utiliser ce souvenir. Sans que cela puisse se justifier, il a peur. Peur de cette image, qu’il se refuse à intégrer au registre des bouffonneries de son fils. Il distingue nettement le regard d’Armand et surtout celui de Fanny. Il n’y perçoit plus d’ironie mais de la haine. Pire encore, de la cruauté. Il se sent envahi d’un frisson désagréable dont l’origine n’est pas à chercher dans une quelconque montée de fraîcheur. Marc a peur, peur comme cela lui arrive fréquemment. Cette nuit, ce n’est pas pareil, il y autre chose. Quelque chose de plus épais, de plus boueux. Il s’enfonce Il essaie de penser à du futile, à de l’accessoire, se force à compter les points lumineux qui se déplacent au dessus. Avion ? Satellite ? Fatigue ? Il se rend compte que ses yeux du dehors lui ont échappé. Ils s’occupent à d’autres histoires. Pendant ce temps dans l’en dedans de sa tête, d’autres images se promènent, attendent d’être saisies et mises de côté.
Il entend cette conversation avec le responsable du séjour, l’année dernière. Il se souvient avoir souri quand le directeur a jugé qu’Armand était associable. Comme s’il fallait, pour être sociable s’enthousiasmer et trépigner de bonheur à la moindre clownerie supposée désopilante. Comme s’il était interdit aux enfants de ne pas sourire, de ne rien dire, et même de souffrir. Marc avait souri pour ne pas être désagréable, mais il avait fini par s’emporter devant les jugements à l’emporte pièce de ce mannequin pédagogique. Il n’avait pas supporté Lucie non plus d’ailleurs que ce psychologue de l’à peu près estime « dangereux » le comportement d’Armand. Dangereux, pour lui et pour les autres. Il avait parlé aussi de l’influence négative de Fanny qui, d’après lui, n’était qu’une caractérielle. Marc lui avait répondu que s’il n’était pas capable de gérer quelques comportements, non pas spéciaux, mais différents, il fallait qu’il se consacre aux pensions pour chiens et chats ou qu’il organise une colonie avec les fans de Chantal Goya… Le directeur en salopette n’avait moyennement apprécié cet humour. Il avait ajouté qu’il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais Armand aurait peut être besoin qu’on le suive de plus près.
Marc se souvient de toutes ces paroles et aujourd’hui il y a comme un doute qui s’installe. Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ?  » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir.
Cela fait plus d’une heure que Marc est dehors, il n’a pas retrouvé la sérénité, au contraire. Il a peur de s’être trompé, de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’originalité de son fils. Il y a ce mot dangereux qui lui est revenu, ce soir, en pleine mémoire. Ce mot qui le dérange, qui l’inquiète, qui l’obsède. La rosée commence à tomber et il est parcouru d’un léger frisson, de froid cette fois, qui le pousse à reprendre le fil de son insomnie là où il l’a laissée. Dans le lit, Lucie dort calmement, elle stationne dans la diagonale. Marc se recroqueville à ses côtés pour ne pas la réveiller. Elle devine la présence fraîche et l’accueille au centre d’un nouvelle figure géométrique…

Un train est entré

N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Pour ce presque rien
Qu’on cache sous le tapis
D’une mémoire aux rimes rondes
Rondes et fleuries
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Ce quelque chose
Que le peuple des autres
Abandonne sur le quai
Pour un voyage sans détours
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Celui qu’on oublie tout de suite
Pour ne pas avoir à l’apprivoiser
Sentez-vous l’odeur que la peur avait enterrée
Entendez -vous le cri du métal
Il est frappé de soleil.
C’est un beau soir qui sent le hier
Dans la salle d’attente de mes souvenirs ferroviaires
Un train vient d’entrer…

30 juin

Voyage contre la vitre, suite…

Lorsqu’ils sont sans enfants Marc et Lucie sont embarrassés du temps dont il dispose. En ce milieu du mois d’août, ils travaillent tous les deux et se disent qu’il est préférable de confier sa progéniture aux bons soins de spécialistes des loisirs éducatifs plutôt que de les savoir livrés à eux mêmes et au désœuvrement durant les longues journées d’été. Ils ont la certitude qu’Armand, Frédéric et Juliette apprécient ce type de vacances. Cela leur permet de sortir un peu de leur cocon, de rencontrer des difficultés qui ne peuvent que mieux les préparer à ce que promet de réserver la vie. En outre, ils ne peuvent pas imaginer et ils ne pourraient pas accepter un refus tant ils vivent avec le souvenir quasi « mythologique de la colo « . Aussi loin qu’ils puissent remonter, ils ne voient que des images de bonheur, de rires, d’amitié, d’amour même. Mais ce sont des souvenirs d’animateurs. Surtout pour Lucie qui a le don de s’énerver si on ose remettre en cause ce type de vacance.
C’est ce qui tracasse le plus Marc. Il a peur pour Armand. Il a peur de se tromper et surtout de l’avoir trompé en le manipulant, en l’empêchant de donner un véritable avis. Armand a changé cette année, il a mûri, il n’a plus l’enthousiasme sautillant de ses frères et sœurs. Il prend de plus en plus des attitudes graves, comme quelqu’un qui que peu de temps à perdre avec des futilités.
Marc est inquiet de nature. Mais ce soir il n’arrive pas à trouver le sommeil. Il sent bien que la chaleur orageuse n’est pas seule responsable de son tourment nocturne. Une fois de plus, il est envahi par cette bouffée d’angoisse qui précède toujours l’arrivée imminente d’un pressentiment, mauvais si possible. Il règne une chaleur moite, une chaleur lourde, pernicieuse, présente dans le moindre repli du drap qui le recouvre. Même lorsque la canicule est à son apogée, Marc ne supporte pas d’être à découvert, cela amplifie ses appréhensions. Il a besoin d’une présence pesante sur les jambes et doit livrer de véritables combats de lit avec Lucie pour conserver cette carapace textile. Il retarde le plus possible le moment où il se lèvera, pour ne pas troubler le sommeil si léger de celle qui à côté de lui, abandonnée, relâchée dans la recherche du moindre courant d’air s’offre à tous ses sens.
Il pourrait éliminer ces appréhensions désagréables et retrouver le sommeil. Il lui suffirait de s’approcher de ce corps dont il devine les contours dans la demi-pénombre. Il sait que Lucie est toujours plus détendue, plus entreprenante lorsqu’elle ne craint pas de réveiller tout ou partie de son encombrante progéniture. Il n’ignore pas qu’elle a besoin de dormir, que demain elle se lève aux aurores. Ils ont déjà fait l’amour, tout à l’heure, comme au début, comme il y a treize ans, pendant cette colo à l’île d’Oléron où il avait tout de suite été subjugué. Il profite des flashs de nombreux éclairs de chaleur pour admirer, et s’imprégner de la symphonie de courbes que joue ce corps dont il connaît chaque parcelle. Elle est couchée sur le côté, jambe droite repliée à quatre vingt dix degrés, l’autre allongée, profilée dans la continuité du dos. Il aurait envie de se réfugier dans l’espace accueillant de cette cavité naturelle. Il aimerait pour, étouffer ses idées noires, s’emboîter dans ce corps, en silence, soigneusement, délicatement comme deux pièces d’un puzzle qui se rejoignent naturellement. Sentir contre le haut de sa cuisse la chaleur de son sexe, attendre calmement que le mouvement se fasse. Puis entendre son souffle s’accélérer, deviner l’angle droit formé par ses cuisses s’arrondir un peu, s’impatienter, et disparaître dans un emmêlement soigneusement réfléchi. Mais il est deux heures trente, Marc doit se contenir. Le temps des colos est loin. A six heures Lucie sera partie pour une journée de travail. Il ne se contente que d’une longue caresse qui part du creux de la nuque pour s’achever à la base des reins. Il n’en suffit pas plus pour qu’elle modifie sa position, mettant un maximum d’application à humilier la raideur de la pénombre grâce à la rondeur de sa sensualité.
Marc s’est levé. Il ne dormira plus. Il faut qu’il sorte sur la terrasse, qu’il entende les bruits de ce qui vit la nuit. Il faut qu’il respire à fond, comme le médecin le lui a conseillé. Pour atténuer les douleurs picotantes qui assaisonnent ses insomnies. Il s’est installé sur la balancelle, essaie d’organiser ses pensées. Il ne sait plus, tout se mélange, tout est enveloppé du même doute. Marc aime s’inventer des désespoirs impossibles. De ces désespoirs qui ne peuvent naître qu’avec la disparition des autres. Il commence par attendre le passage d’une idée noire, très brève, imperceptible, il la cueille puis la laisse mûrir, grossir. Peu à peu elle se transforme. Celle qui n’était qu’hébergée par un esprit tourmenté finit par l’envelopper totalement de ses griffes acérées. Marc s’est déjà inquiété de cette tendance à ne pas résister à l’appel de la douleur, mais ne s’en est jamais ouvert à quiconque. Il a fini par admettre qu’il avait besoin, pour son équilibre diurne de ces cocktails de souffrances nocturnes. Généralement dés qu’il se lève, dès qu’il reprend contact avec la réalité, le charme est rompu. Il revient à des préoccupations plus professionnelles, familiales ou même épicières.
Mais cette nuit, peut être en raison de la chaleur, volumineuse, poisseuse il a le sentiment qu’au matin l’étau ne se desserrera pas. Il hésite à éliminer de ses soucis l’idée le pressentiment que quelque chose ne va pas avec Armand. En fait il ignore s’il s’agit d’une inquiétude inutile ou d’un début de certitude.
Marc se souvient du départ de son fils, il y a deux semaines, il l’a embrassé de façon inhabituelle. Comme s’il avait quelque chose à lui dire, comme s’il attendait un signe, une parole autre que les traditionnelles recommandations et les allusions un peu vaseuses sur ses amours avec Fanny.

Mes Everest, Colette : « Où sont les enfants ? »

« Où sont les enfants? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c’est qu’elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue…
Au cri traditionnel s’ajoutait, sur le même ton d’urgence et de supplication, le rappel de l’heure: « Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants ?… » « Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants ?… » La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l’entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d’évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu’on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d’un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l’ail sauvage d’un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d’herbe. La poche mouillée d’un des garçons cachait le caleçon qu’il avait emprunté aux étangs fiévreux, et la « petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d’araignées et de poivre moulu, liés d’herbes rubanées…
–Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!
Demain… Demain l’aîné, glissant sur le toit d’ardoises où il installait un réservoir d’eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu’on vînt l’y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un œuf violacé entre les deux yeux.
— Où sont les enfants? Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S’il est un lieu où l’on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l’aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir: « Ah! je sens que cette enfant n’est pas heureuse… Ah ! je sens qu’elle souffre… »
Pour l’aîné des garçons elle n’écoute plus, palpitante, le roulement d’un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n’être pas assez tutélaire: « Où sont, où sont les enfants?… »

La maison de Claudine : extrait

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard n’est pas parti en vacances. Eugène Mollard ne part jamais en vacances. Il n’en a pas besoin. Des vacances pour se dépayser ? Chaque matin, il a la sensation de tout redécouvrir. La rencontre avec son quotidien prend des allures de safari exotique. Cet été, Eugène Mollard ne peut pas s’absenter. Il attend un courrier, un coup de téléphone de celui qui deviendra son éditeur. Il est persuadé. Il le sait. Il n’envisage pas un nouvel échec. Il lui faudra certainement effectuer de nombreuses retouches. Mais il est disposé à consentir un tel effort.
Habitué à vivre sans la dictature du calendrier, il ne trouve pas le temps long et n’est pas impatient. Il a éliminé l’impatience de la liste de ses affections. Non pas qu’il soit résigné, mais plus parce que cette incapacité à se contenir et à s’abandonner au temps qui passe ne le concerne pas, lui qui depuis toujours ne sait qu’endurer. Son seul repère, c’est la date à laquelle il a envoyé le manuscrit : jeudi neuf mars. C’était hier. Un autre hier qu’Eugène s’efforce d’inscrire dans son éphéméride. C’est la première fois qu’il se souvient aussi nettement d’un événement de sa propre vie. Il a trouvé cela bizarre, anormal. Aujourd’hui il a la conviction qu’il s’agit d’un signe. Il a la certitude qu’il a peut être trouvé le moyen d’exister autrement qu’en pointillé. Son médecin lui parlerait certainement de thérapie. Il avait besoin, pour avoir une réalité, pour vivre, pour être autre chose qu’un simple être qui passe, de se fabriquer une Histoire. Et depuis, il se sent beaucoup mieux. Certes, il utilise toujours les post it mais éprouve moins l’habituelle sensation de vide.
Le dernier week end de Juillet, il a eu un différend avec Justine à propos du manuscrit. Souhaitant une opinion sincère, il l’a suppliée de ne pas s’obliger aux compliments inutiles, de ne pas hésiter à lui livrer une authentique critique. Justine n’est pas une passionnée de littérature, mais possède une qualité indispensable pour satisfaire le désir de son frère : elle ne sait pas mentir, et préfère se taire plutôt que de se répandre en d’inutiles flatteries. Elle a assuré avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce roman. Elle ne s’est jamais ennuyée.
Puis elle lui a reproché ses exagérations. Elle a jugé complètement irréaliste le portrait des enfants. Elle lui a démontré qu’il ne connaissait pas suffisamment ce monde là. Elle s’est même emportée, déclarant qu’on ne pouvait raconter n’importe quoi, surtout à propos de ce qu’il y a de plus sacré au monde : les enfants ! Justine l’a accusé de décrire les enfants, de parler d’eux, mais de n’avoir jamais pu ou voulu en avoir. Puis elle s’est déchaînée et lui a administré un véritable cours de psychologie enfantine. Eugène ne s’attendait pas à ce déferlement. Il ne s’était pas préparé à la férocité de ces analyses. Il avait l’impression que Justine en profitait pour régler des comptes. Elle n’admettait plus sa façon de vivre, son égoïsme. Et même si elle ne vivait pas en couple, après une rupture douloureuse, elle n’envisageait la vie qu’en famille. Les célibataires lui faisaient l’effet d’être des marginaux en dehors de tout. Eugène ne voulait pas s’épuiser dans un débat stérile. Mais il accusait le coup.
Peut être pour adoucir l’acidité de ses premières remarques Justine a ajouté qu’il aurait du la prévenir, la préparer à la lecture difficile d’un roman de science fiction. Elle aurait plus facilement adhéré à toutes ces divagations. Elle prétendait les enfants incapables d’une telle sauvagerie. Ils sont des êtres naturellement innocents et doux. La méchanceté de certains n’est que la conséquence de la brutalité exercée par le monde des adultes. Justement c’est contre la barbarie de ce monde majeur que les enfants se révoltent avait expliqué Eugène.
Elle lui a prouvé que jamais on ne verrait des enfants se rebeller aussi violemment contre ce qui les protège. Eugène a exprimé son scepticisme, convaincu de la toute puissance que détiendraient les enfants s’ils décidaient de s’emparer du pouvoir. Il a avoué à sa sœur le trouble qu’il éprouvait à certains des regards cruels, inhumains de ses propres neveux. C’était la parole de trop, celle que Justine, mère un peu possessive, ne pouvait ou ne voulait entendre. Elle n’acceptait pas que ses enfants, soient mêlés, même indirectement, aux fadaises d’un frère tourmenté. Elle, si douce, si patiente, se métamorphosait en lionne enragée dès qu’une menace étrangère, fût t’elle de sa propre famille, entrait dans le périmètre sacré du foyer…
Eugène se sent mal à l’aise. Il avait réclamé cette franchise, et commence à la regretter. Ces remarques l’ont irrité, mais, surtout elles le tracassent. Il savait que sa sœur ne supportait aucune entorse aux règles, aux traditions. Elle n’était pas très cultivée, se contentant la plupart du temps, de penser comme les autres. Cela l’agaçait, mais aujourd’hui il doute. Il ne peut évacuer ce que vient d’exprimer Justine. Ce qui l’a surpris, choqué, c’est lorsqu’elle s’est écriée que son roman était fou. Pas fou au sens d’immense, prodigieux ou d’extraordinaire, mais fou au sens de déplacé, d’anormal, d’irrationnel de dangereux.
Cela lui rappelle c’est une des rares choses gravée dans sa mémoire les nombreuses fois où il a été traité de fou par des collègues de travail, des amis éphémères, des amours perdus d’avance. Il se souvient de la dernière fois où il a reçu une de ces gratifications. C’était il y a quelques mois, ses neveux l’avaient traité de fou alors qu’il leur expliquait que l’univers allait sombrer dans un vaste trou noir…
Dangereux ! Son roman est il dangereux, est il un pousse au crime, un appel à la révolte ? Ce serait lui octroyer trop d’honneur que de lui adjoindre avant même sa publication de telles qualificatifs, réservés aux plus grands. Il n’est pas d’accord, Justine est pleine de bon sens, mais n’entend rien à l’art littéraire. Elle n’a jamais su rêver, n’a jamais désiré plus que ce que la vie s’est contentée de lui proposer. Eugène est plus ambitieux, il est sûr, aujourd’hui que l’amnésie dont il souffre n’est que la juste séquelle d’une existence insipide. Il lui a suffi de se singulariser pour retrouver certaines sensations accompagnatrices de la mémoire.
Non, il n’est pas d’accord avec Justine ! Il veut bien reconnaître avoir forcé le trait : c’est peut être juste que des enfants de douze ans sont incapables de raisonner logiquement et de choisir des stratégies adaptées. Mais il refuse d’être tenu pour fou. Il repousse même le qualificatif d’ original. Il a simplement voulu raconter une histoire. Une de ces histoires comme celles qui le hantent, parfois, lorsque le sommeil ne le saisit pas immédiatement. Il a simplement voulu exprimer son mépris des autres, des adultes, lui qui n’a jamais pu être qu’un soupçon, qu’une ombre. Eugène Mollard ne s’est jamais senti aussi seul depuis que biologiquement et légalement il est réputé adulte. C’est pour se venger qu’il a écrit cette histoire. Se venger de ceux qui le montrent du doigt, qui l’épinglent au milieu de leur tableau de chasse du farfelu. Se venger de tous ces bien pensants qui le rejettent parce qu’il ne correspond pas aux critères de la normalité fixés par les télévisions populaires. Se venger de tous ces pourfendeurs de misère qui se gargarisent le gosier de mots incolores et sans saveurs. Se venger de toutes ces femmes qui ne lui ont souri qu’une fois.
Quoi de mieux qu’un enfant qu’il ne se souvient pas d’avoir été, pour dénoncer le monde dans lequel il est prisonnier. Il a imaginé cette histoire pour dire aux sérieux qui l’entourent :  » vous n’êtes que des cibles, des cibles pour ceux que vous voulez protéger, mais qu’en fait vous étouffez ! « 

Un voyage contre la vitre, suite…

  • Moi je le trouve franchement nul ce bouquin. Ce n’est pas un monde de rêves qu’il nous montre, c’est un monde à l’envers. Les enfants prennent la place des adultes et vice versa. C’est vraiment n’importe quoi, on dirait que tout ce qu’on veut c’est de pouvoir se gaver de bonbons en jouant à la Nintendo à longueur de journée. Nous avec Fanny et Virginie, ce n’est pas comme ça qu’on voit les choses.
  • T’as peut être raison, mais ça fait du bien de rêver : c’est pas interdit et on peut le faire quand on veut. Tu es qui toi pour nous parler comme ça ? Si tu nous cherches tu vas nous trouver, parce qu’on n’est pas venu en colo pour se faire emmerder, nous ce qu’on veut c’est qu’on nous fiche la paix !
    C’était Julien qui avait pris la parole. Armand avait noté l’accent parisien. Il avait noté aussi qu’il y avait beaucoup de sincérité dans ces paroles. Il se sentait un peu gêné d’être montré aussi désagréable.
  • Ne te fâche pas, on cherche pas des histoires. Nous aussi ce qu’on veut, c’est qu’on nous laisse tranquille. Les colos, on connaît la musique par cœur, alors cette année on a décidé qu’on n’allait pas se laisser endormir par tous leurs jeux débiles.
  • Là on est bien d’accord s’est exclamé Julien. Nous aussi on veut plus participer à tous leurs grands jeux et on ne supporte pas la poterie. Ça rend les mains sèches. Ce qu’il faudrait c’est qu’on soit souvent ensemble… Quand on en a envie, pour faire ce qu’on veut.
  • J’ai une idée, dit Fanny. Vous savez, ce soir à la veillée ils vont nous demander de choisir les activités qu’on souhaiterait faire, on a qu’à marquer RIEN sur le bulletin de vote, on verra bien ce qu’ils décideront…
  • Oui, on fera comme ça et je suis sûr que ça va marcher. On les connaît, ils vont pas oser nous contredire ? Ils savent qu’on mettra la pagaille. Et moi, je vous propose de vous en lire un extraordinaire de livre. Un livre secret que je suis le seul à avoir. Ça s’appelle un manuscrit et celui qui l’a écrit il s’appelle Mollard.
  • Il parle de quoi le bouquin de ton Mollard.
  • Il raconte une histoire complètement folle, une histoire d’enfants qui prennent le pouvoir en quelques mois sans que personne ne s’aperçoive de rien…
    Le lendemain, à l’emplacement prévu pour l’activité RIEN on pouvait découvrir six prénoms soigneusement écrits de la même main.

Voyage contre la vitre, suite…

C’est pendant la « cyber colo » que le groupe des irréductibles a vu ses effectifs doubler. Dès le premier jour, Armand, Virginie et Fanny se sont trouvés dans la même équipe. Le troisième jour, le grand tableau de la citoyenneté mis en place, six prénoms se côtoyaient dans l’emplacement prévu pour RIEN. Pour les trois premiers, ce n’était pas une surprise. L’équipe pédagogique connaissait le « dossier » des trois contestataires emmenés par Armand. Les personnels ne se renouvelaient pas beaucoup dans cet organisme de vacances et plusieurs animateurs avaient goûté aux délices d’un séjour avec Armand, Fanny ou Virginie. Lors de la réunion de préparation, fin Juin, il avait fallu consacrer un temps de travail à l’étude d’une stratégie pour résoudre le problème du trio infernal. Les séparer ? C’était courir le risque de multiplier les difficultés par trois. On avait la conviction que chacun continuerait d’œuvrer dans son groupe. Trois animateurs seraient « sacrifiés ». Les regrouper paraissait être la moins mauvaise des solutions. Un seul animateur aurait le redoutable privilège d’essayer de les dompter.
Et puis cette année, il y aura les activités décloisonnées, ils finiraient par se lasser et rentreront dans le rang. On parie que l’un des trois finira par se désolidariser en se laissant tenter par une nouvelle activité. On est persuadé qu’avec le projet de colo citoyenne, on finira par les intégrer. On étouffera leur désir de révolte avant qu’il ne naisse. Tout simplement parce qu’on leur permettra de laisser libre cours à leurs pulsions, tout en assurant un encadrement efficace.
Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est les trois grains de sable supplémentaires. Trois grains de sable apparus le jour des grands débuts de la colo citoyenne. Boris, Jacques et Julien étaient de ces empêcheurs de tourner en rond. Avant de s’inscrire dans l’activité RIEN, ils ne se connaissaient pas, mais on aurait pu imaginer qu’ils avaient suivi un stage intensif auprès des trois autres.
Armand les avait remarqués dés le premier jour. Ils furent les seuls à contester les activités manuelles et lorsqu’il s’agissait de transhumer vers la plage, ils traînaient toujours en arrière. La première rencontre, celle qui précéda la consultation des enfants en vue de l’établissement du grand tableau de la citoyenneté, eut lieu à la bibliothèque de la colo.
Pour être plus exact, elle eut lieu devant l’étagère sur laquelle on avait entassé quelques dizaines de livres qui avaient dû appartenir à l’arrière grand mère du directeur… Armand était entré avec Fanny et Virginie, ils avaient été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas seuls. Boris, Jacques et Julien feuilletaient un livre un peu bizarre qu’il connaissait bien : « La république des enfants « . C’était un livre d’images où l’auteur imaginait un monde un peu fou sur lequel les enfant régnaient en maîtres absolus. Un monde à l’envers en quelque sorte. Armand les avait interrompus dans leur lecture, et s’était adressé à eux armé d’un sourire condescendant.

Voyage contre la vitre, suite…

Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

  • Bien sûr que non !
  • Alors c’est quoi, si c’est pas un travail ? Armand savait très bien où il voulait en venir, et questions après questions les laissait s’empêtrer dans le piège qu’il avait tendu.
  • A dire vrai, c’est un peu comme des vacances avaient répondu, un peu naïfs les victimes du jour.
  • Si vous êtes en vacances, vous êtes pas payés alors !
  • Si, on est payé, mais tu sais, c’est pas vraiment un salaire, on appelle ça une indemnité. C’est difficile à comprendre. Et puis, c’est normal qu’on gagne un peu d’argent. Il faut qu’on vous surveille, qu’on vous apprenne des choses. On s’occupe de vous quoi…
  • Donc, c’est un travail puisque vous êtes payés !
  • Si tu veux, c’est un travail ! Et alors qu’est ce que ça change ? Où tu veux en venir avec ces questions ?
    Armand n’a pas l’habitude d’étaler sa culture. Il lui arrive pourtant de connaître de véritables instants de jubilation lorsqu’il parvient à mettre les adultes en difficulté par la pertinence d’un raisonnement. Il doit beaucoup à son père pour ses connaissances et notamment ce qu’il sait sur l’origine des mots. Marc aime l’émerveiller en lui expliquant par exemple qu’hippopotame signifie le cheval du fleuve. Armand comprend ainsi que les mots vivent, qu’ils naissent, grandissent, se modifient et parfois meurent. Marc lui parle de ses mots avec amour, comme il évoquerait des êtres humains.
    Il lui avait confié son inquiétude à propos de certains d’entre eux. Une terrible maladie les ronge, une maladie rendant le mot incapable de retrouver ses couleurs d’origine. Marc voulait parler de cette tendance que l’on a à trahir les mots, à les accommoder à toutes les sauces, à les exposer en vitrine.
    Marc lui avait parlé du côté un peu curieux du mot travail : ce mot venant du mot latin  » tripalium  » instrument de torture. Armand fut stupéfait par cette découverte. Ce jour là, à la colo, il se souvenait et était satisfait de pouvoir utiliser sa culture.
  • Vous saviez que travail voulait dire torture, autrefois ? C’est une torture pour vous de vous occuper d’enfants ?
  • Mais enfin, où va t’il chercher ça celui là ! C’est pas une torture, puisqu’on t’a dit que c’était plutôt un plaisir.
  • Oui, mais si c’est un plaisir que tu te fais payer, moi je comprends pas. Il faut que tu m’expliques. Je suis en vacances avec toi, ça me fait pas plaisir et il faut que mes parents paient cher, et toi t’es en vacances avec moi, ça te fait plaisir, enfin apparemment, mais toi on te paye.
    Bien sûr, Armand utilisait des raisonnements qui auraient mérité de s’affiner un peu plus. Mais ce qui lui plaisait, c’était de déstabiliser quelques uns de ces jeunes adultes. Juste pour le plaisir, par jeu. Pour les voir embarrassés.

Le monde de demain : bla bla bla…

Plus rien ne sera jamais comme avant, tout doit changer, le monde de demain ne doit pas ressembler au monde d’hier, il faut tirer les leçons….

J’en passe. Dans ces incantations quotidiennes, il y a le meilleur, et surtout le pire…
Alors oui d’accord, je veux bien mais à la condition que le monde de demain ne soit pas livré pieds et poings liés aux monstres numériques. Je veux bien mais à la condition que l’on se souvienne que les êtres humains que nous sommes encore, sont constitués de chair, de sang, de sueurs, de peurs, de pleurs, de rires, de regards, de sourires et que tous ces éléments ne riment pas avec « les outils numériques » aussi magiques, conviviaux, intuitifs soient-ils. Mon monde de demain n’est pas un écran.
Je suis terrifié à l’idée que partout, on soit soudain convaincu qu’efficacité, sérénité, performance sécurité ne puissent n’aller qu’avec l’isolement et la distance. Ce monde aseptisé et hygiéniste de demain je ne le veux pas, et dans le temps qu’il me reste à lutter, je m’autorise à dire qu’il faut aussi se souvenir que dans le monde d’hier et peut-être même d’avant-hier tout n’est pas à jeter : les camarades et ce qui va avec les accolades, les embrassades et parfois les bourrades…

Voyage contre la vitre, suite…

Virginie est son amie. Elle la supporte, peut être parce qu’elle est loin, peut être parce qu’elle ne la voit qu’une fois par an. Virginie et Fanny sont l’angoisse de tous les animateurs débutants. Surtout Fanny. Elles n’entrent dans aucun schéma classique, ne correspondent à aucune des catégories qu’ils avaient pu identifier durant leur formation. Elles ne sont ni agressives, ni passives, ni grossières ni insolentes. Elles sont indéfinissables, imprévisibles. Leur grande force, c’est la complémentarité.
Leur présence crée un malaise. Elles n’ont pas besoin de s’exprimer. Elles sont. Elles se contentent d’être, d’observer, d’écouter. En silence. Les animateurs ne savent jamais comment réagir, ils se sentent de trop. Et le soir, ils racontent aux autres leurs souffrances. Ils expliquent qu’en présence de Fanny et Virginie ils se sentent si mal qu’ils ont l’impression de s’entendre, de se voir. Ridicules.
C’est comme si elles nous jetaient un sort, dès qu’elles nous regardent on se sent pris d’une espèce d’angoisse, difficile à décrire. Ce n’est pas de la peur, c’est pire que cela, c’est la sensation de n’être rien. Rien que des objets de mépris. Elles sont et nous ne sommes rien…

L’été dernier, Armand est parvenu à pénétrer le monde de Fanny et Virginie. On ignore comment il s’y est pris pour s’attirer leur sympathie, mais elles l’avaient accepté tout de suite. Cette année là, de difficile, la situation est devenue catastrophique pour les animateurs. Il n’y avait ni dominante, ni apprentissage de la citoyenneté pour espérer souffler un peu. Il fallait les supporter la journée complète. Une journée complète avec Fanny, Virginie et Armand, c’est une journée longue, très longue, trop longue. Trop longue quand les enfants auxquels on se consacre posent beaucoup de questions. Des questions embarrassantes auxquelles on va évidemment mal répondre. Des questions ni méchantes, ni stupides, de simples questions posées par quelques êtres humains à d’autres humains. Avec une petite nuance toutefois, ceux qui posent les questions, les petits humains, connaissent déjà les réponses que leur feront les grands humains. Et celles qu’ils ne leur feront pas parce qu’ils sont petits, tout petits.
Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

Mon arbre à fruits

Dans mon arbre à souvenirs

Il y aura tant de fruits à partager

Pas un ne sera connu

On les regardera avec mépris

Rebutés par leurs formes biscornues

Les enfants n’en voudront point pour goûter

Et mon arbre restera chargé

Jusqu’à ce jour de bel été

Ou un couple d’amoureux à son ombre s’abritera

Contre le tronc

S’enlaceront

S’embrasseront

Et mon arbre par leurs baisers amusé

A leurs pieds quelques fruits déposera

Assoiffés par leur torride passion

Se baisseront,

Les croqueront

Les presseront

Et sur leurs mentons qui brillent

Trois belles gouttes de mes mémoires englouties

En silence s’ecouleront

23 juin

Voyage contre la vitre, suite…

Incapable de pousser plus loin la conversation, confus, penaud, le directeur s’était éclipsé sans essayer de les convaincre. Le soir, en réunion, tout le monde a donné son avis à propos du problème du Rien. Daniel, le jeune animateur stagiaire responsable de l’activité n’avait rien à dire. D’une part parce qu’il n’était pas encore diplômé et d’autre part parce qu’il était tard et qu’il avait hâte qu’une décision se prenne pour rejoindre l’aide cuisinière qui l’attendait à la plage. Et fatalement, comme c’était une colonie démocratique, on avait voté, et le rien l’avait emporté. D’un rien. L’activité était maintenue.  

Armand a un faible pour Fanny. Fanny le lui rend bien, mais elle est surtout inséparable de Virginie qui est un cas à part. Elle ne se sent bien qu’au milieu des garçons et n’hésite pas à se mêler aux nombreuses bagarres qui ponctuent les temps calmes. Fanny est la seule personne de sexe féminin de son âge qu’elle puisse supporter. En fait c’est une féministe, une vraie, comme on aimerait en rencontrer parmi ses aînées. Elle ne supporte pas qu’on l’enferme dans son statut de fille avec tous les préjugés qui accompagnent cette classification. Elle n’est pas tendre, non plus, avec ceux qui se croient originaux et affectueux en la gratifiant du titre de « garçon manqué ». Elle ne se prive pas de dire, à ces psychologues d’opérette que la seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle est une fille réussie. Depuis trois étés, elle participe aux mêmes colonies que Fanny.
Fanny est différente. Elle a l’enveloppe d’une déjà belle jeune fille en devenir. Pleine de séductions et de sensualité. Comme une arme qu’elle utilise contre ceux de son âge, mais surtout contre ces jeunes adultes qui ne maîtrisent pas encore leurs pulsions. Fanny est cruelle, au sens propre du terme, elle éprouve beaucoup de plaisir à faire souffrir ses proies, surtout lorsqu’il s’agit de grands dadais tout juste déniaisés qui s’adressent à elle avec des mots empruntés aux séries télévisées qu’elle ne supporte pas.
Ses mots, elle les choisit avec soin, puis elle les aiguise sur la pierre de son mépris et les leur jette violemment à la face. Ils souffrent ces apprentis adultes qui hésitent entre le hier et le demain, entre le trop tard et le déjà. Ils souffrent parce qu’ils se sentent ridicules, diminués, humiliés. Alors, ils remballent leurs mains, faussement affectueuses, qu’ils avaient crus bon d’égarer sur la chevelure porte bonheur de Fanny. Fanny possède une toison à la Angela Davis. Une toison qui alimente bon nombre de conversations inutiles. Celles où on ne parle que pour donner l’impression de s’intéresser à quelque chose. Toutes ces mains, elle ne les tolère plus, elles sentent la flatterie de foire. Elles ont mauvaise haleine, ces mains, elles respirent le médiocre, la niaiserie, le  » viens ici que je te caresse, ou plutôt que je te tripote « .
Fanny habite à Istres. Elle vit dans la vieille ville, presque au sommet, et de sa terrasse elle domine une mer de toits aux vagues rousses et ocres. Dès que les beaux jours arrivent elle passe de longues heures à regarder l’étang de l’Olivier, au loin. Elle écoute la vie dans les maisons, sur les autres terrasses. Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais elle aime imaginer des intrigues dans chaque conversation surprise. Pendant la saison touristique, elle aperçoit des groupes qui gravissent les quelques marches qui les conduisent au point de vue que le guide bleu leur indique. Ils la dérangent, elle les gomme de son panorama, parce qu’ils font comme une tâche à sa belle ville.