Et je voudrais conjuguer le verbe aimer…

Rappelle-toi, la première fois que tu as utilisé le « il ou elle » c’est en grammaire quand il faut chercher l’accord quand il faut chercher le sujet, et qu’on doute alors on nous apprend qu’il faut dire qui est ce qui fait l’action…. et on répond « il ou elle ».
On cherche le sujet, on cherche et on finit par trouver. J’aime que la grammaire française ne s’enferme pas que dans l’objet qu’il soit direct ou indirect. J’aime savoir qu’il ou elle sont d’abord deux pronoms et qu’ils deviennent prénoms, parce qu’ils sont justement si personnels. Il ou elle et toutes les déclinaisons qu’offre la magnifique langue française, cette grammaire faite aussi de conjugaison, cette magnifique conjugaison qui réunit, qui assemble, qui complète et qui donne à des verbes creux et immobiles des rondeurs et des échos qu’on entend longtemps sonner au fond de nos cœurs, au profond de nos corps quand on les prononce.
Et je voudrais conjuguer le verbe aimer à tous les temps de mon impatience, toutes ces belles phrases que j’ai dites, parfois écrites, souvent rêvées, elles sont là à fleur de ma peau, elles voguent à tire d’aile vers cet île. Il ou elle, île ou aile, les mots s’assemblent et se ressemblent, ils se rassemblent parce qu’ils aiment le beau qui les enrobe, papier brillant d’un bonbon qu’on tourne dans sa bouche et les sensations sont là : toutes … pas une ne manque. Ile ou aile, il et elles, les oiseaux la mer, ils se touchent, c’est vague mais ils sont bien, ils sont beaux les mots…

Quelques mardis en novembre, suite…

C’était un automne fragile et encore imprégné de chaleurs estivales qui venait de faire son apparition. Rémi était passé de la rubrique de la souffrance à celle du souvenir. Un souvenir humide et omniprésent. Le souvenir de cette dernière soirée où il me hurlait que tout était foutu. Depuis cette nuit terrible, depuis cette nuit si inachevée, comme une question qu’on pose éternellement,  il y avait d’abord eu la douleur et la haine qui m’avaient maintenu en sursis d’existence et puis il y avait eu Héléna. Héléna et ses grands yeux noirs.

        Grâce à une M.J.C que je fréquentais depuis longtemps j’avais suivi un stage de projectionniste, et je travaillais désormais dans un cinéma d’art et d’essai. C’était une petite salle, les fauteuils étaient recouverts d’un antique velours rouge usés par les gesticulations nerveuses de plusieurs générations d’intellectuels attentifs. J’étais bien, j’étais seul, les gens dans la salle comptaient sur moi et moi je ne les voyais pas. J’avais le temps de beaucoup lire. Je rêvais surtout. Puis comme chaque soir, je rejoignais Héléna. Je lui racontais le film. Je lui parlais de mes rêves et elle y entrait. Elle m’écoutait toujours avec patience dans un silence étouffant de simplicité.

       Héléna me parle peu, elle semble se satisfaire des mots que je lui invente et que je lui offre. Elle me regarde, et, d’un simple sourire qui hésite toujours entre l’ironique et le pathétique, elle m’enferme entre ses silences dévorants. Elle n’aime pas parler d’elle, on dirait parfois qu’elle regrette d’avoir été. Ou est-ce plutôt moi qui désire si fort que sa vie n’ait pris un sens qu’à partir du jour où nous nous sommes rencontrés. Elle semble venir de nulle part.                                     

       Je suis jaloux, une jalousie épuisante, un peu sauvage, impossible à maîtriser. Je suis jaloux de ce que je sais, de ce que je ne sais pas. Héléna n’aime pas que je lui parle de ces quelques ombres qui jalonnent notre parcours ensoleillé. Elle ne comprend pas que chaque fois que je la sais ailleurs, avec d’autres je me rapproche un peu de Rémi. Elle me dit que j’en veux trop, qu’elle ne peut pas abandonner ses anciens copains, ses amis. Moi je lui dis que j’ai oublié les autres, que je ne les rencontre plus que par hasard. Je lui dis que je n’ai pas besoin d’eux pour subsister. Elle me trouve trop sauvage et me dit que cela ne me mènera à rien de bon, parce qu’on ne peut pas vivre toujours seul comme un ermite.

       Je lui dis que je ne suis pas seul, puisqu’elle est là. Nous nous aimons, j’en suis persuadé, je ne peux pas m’imaginer qu’il puisse en être autrement.

       Je n’habite pas encore chez elle, mais les nuits que nous passons seuls sont de plus en plus rares. Mes parents se sont résignés à cette nouvelle vie. Ils ne sont pas déçus, il faut dire que je travaille et cela suffit à les rassurer. Ils ne connaissent pas Héléna, je n’ai pas souhaité la présenter. Je n’ai pas envie qu’ils la questionnent, qu’ils la testent. Je n’ai pas envie non plus qu’Héléna voit d’où je viens, je ne veux pas qu’elle voit ma chambre.

       Je veux qu’elle me fasse naître ce samedi matin de l’année dernière dans un quelconque bus d’une ligne sans autre intérêt que de parfois laisser entrer le hasard.

       Pendant trois mois nous avons vécu dans l’intensité des prolongations de notre première étreinte. Nous nous contentions du peu que nous étions, et nous étions bien. Et puis il y a eu ce mardi d’octobre. Comme tous les mardis, il y a deux séances au ciné‑club, et je termine à plus de minuit. Même lorsqu’il est tard, comme ce soir, Héléna m’attend, elle m’écoute parler du film ou des spectateurs. Ce soir, lorsque je suis rentré, l’appartement est vide, le silence est étouffant. Héléna est sortie, elle m’a laissé un mot sur la table. J’ai la gorge serrée, un peu comme si je redoutais de le lire, mais aussi parce que j’étais presque sûr de ce que j’allais y trouver. « Ne t’inquiète pas, on est sorti avec des collègues du boulot, ce n’était pas prévu, je ne rentrerai pas trop tard. Je t’aime. « 

       Ce sont des mots simples et qui normalement devraient plutôt me faire plaisir, ou me rassurer, mais je ne suis pas capable d’y voir autre chose qu’un premier départ, un autre départ. Lorsqu’elle est rentrée une heure après, j’ai imaginé une multitude de scénarios tous aussi pessimistes les uns que les autres. Elle a l’air fatiguée, elle sent le tabac et ne m’embrasse que distraitement. Je suis tendu, prêt à craquer, mais je me contiens pour ne pas lui donner l’occasion de me rejeter. J’ai les mâchoires si dures qu’elles me font souffrir. Je ne veux pas aller me coucher sans que nous ayons parlé.

       ‑ Comment ça se fait que ce n’était pas prévu cette fête entre copains du boulot ?     

       ‑ Et attends, doucement, c’était pas une fête, et si c’est ce qui te fait peur il n’y avait presque que des nanas…

       ‑ Et vous avez décidé ça au dernier moment !

       ‑ Mais enfin t’es terrible bon sang, tu ne vas pas me faire une scène parce que je suis allée manger au restau avec des collègues du magasin. Le directeur adjoint arrosait sa promotion, il va bientôt être nommé directeur, il ne sait pas encore où, et il ne s’y attendait pas du tout. C’est quand même sympa d’inviter les vendeuses à manger, tu ne trouves pas…

       ‑ Ouais, si on veut. Moi je trouve que ça fait plutôt paternaliste.

       ‑ Qu’est-ce que tu peux être aigri, on dirait que tous les autres sont des cons ou des salauds. De toute façon, je me suis ennuyée à cette soirée, on n’avait pas grand-chose à dire. Mais tu aurais quand même pu me réserver un autre accueil. On dirait que tu n’as pas confiance en moi.

       Je ne réponds plus rien, conscient que je risque d’envenimer la situation. Je me sens confus, mais en même temps j’ai une espèce d’appréhension.                   

       Je me dis qu’il n’est pas possible que le semblant de bien être que j’éprouve depuis que je suis avec Héléna dure aussi longtemps. Ma vie est régulièrement ponctuée de points de suspension aux bonheurs qu’elle s’est essayée à construire. Je me suis habitué à ne pas m’installer dans le prévisible, dans le régulier. Il me semble inconcevable, voire inconvenant, que tout suive une ligne continue. On dirait que je souhaite qu’il se passe quelque chose de douloureux avec Héléna. On dirait que je souhaite ne pas me satisfaire de cette nouvelle plénitude. On dirait que je cherche à rendre difficile tout ce qui n’est qu’agréable. On dirait qu’à intervalles réguliers la grande rue et ses rails glaciaux me traversent le cœur. On dirait que Rémi m’envoie de temps à autre quelques signes de là‑bas, où il est parti.                             

        Héléna sent bien que je ne suis plus le même depuis quelques semaines, elle sent bien que je ne me contente plus de l’aimer, elle sent bien que trop souvent, il y a la haine qui remonte,  il y a la haine qui se mélange et qui rend mes pensées si confuses. Elle essaie de m’aider, me montre qu’ailleurs il n’y a pas que des médiocres, qu’ailleurs il y a aussi des gens qui s’aiment, comme nous. Mais je ne me résous pas à accepter ce qui pourrait faire notre bonheur. Cela me paraît trop simple, trop artificiel.                                             

       Les autres je ne veux pas les regarder, je me contente de les voir et de les intégrer à la liste de ce qui n’appartient pas à mon espace de vie. Les autres, ils sont, ils passent, ils me croisent et parfois me parlent. Je me contente de les subir avec indifférence, mépris, ou crainte. Tant qu’il y a Héléna, les autres sont une hypothèse dont je n’ai pas besoin pour aimer. Il y a Héléna, elle existe. Il y a Héléna, elle m’attend tous les soirs. Elle vit sur le même cadran que le mien. Elle m’attend, tous les soirs, mais ce soir, ce mardi soir elle ne m’attendait pas. J’ai revu les autres. J’y ai pensé…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Héléna, notre rêve sera si beau. Nous nous aimerons. Chaque jour je te surprendrai. Je t’aimerai avec application. Je te regarderai dormir et j’attendrai que tu souries quand notre rêve arrivera, qu’il entrera en toi. Je te baiserai les paupières si doucement qu’elles vibreront comme les ailes d’un papillon. Je dessinerai ton corps du bout de mes doigts, je l’enregistrerai avec la mémoire de ma peau. Tu ne seras plus triste, pas trop gai non plus, parce que ça fait feuilleton. Il faudra que tu gardes un peu de mélancolie pour que j’aie envie de te serrer. Tu ne me diras pas tout, tu t’inventeras des secrets et je chercherai à te garder. Je veux que tu continues à te rendre inaccessible. Si un jour tu voulais tout me dire, si un jour tu ne voulais devenir qu’une stupide moitié alors je ne t’aimerais plus pareil. Je veux que tu m’effraies, je veux toujours t’espérer.

       Héléna notre rêve sera si beau, il ne faut pas qu’il s’arrête. Il ne faut pas que nous remplissions la page. Il y aura nos corps. Nous les laisserons s’assouvir l’un de l’autre et parfois nous ne nous toucherons pas pour nous oublier. Pour l’envie de revenir. Héléna, nous nous construirons une histoire, un peu chaque jour. Nous n’écouterons personne et puis, chaque jour nous nous découvrirons avec étonnement. Héléna notre rêve sera si beau.

J’aime les mots …

J’aime les mots

Les mots doux

Les mots du bout

Les mots du début

Le mot de la fin

Les mots courts

Le mot de secours

Les mots qui riment

Les mots qui glissent

Les mots gris

Les mots qu’on oublie

Les mots bleus

Les mots de tes yeux

Les mots d’hier

Les gros mots

Les mots tordus

Les mots secs

Et par par-dessus tout

J’aime les mots longs

Et les mots polissons

Quelques mardis en novembre, suite…

       Son verre semble de trop. Nous sommes tous les deux. Comme une première fois. Comme la première fois. Rémi est parti et nous pensons à lui. Nous sommes installés sur le lit. La chaleur est moite, je pense à Albert Camus. Je pense à «L’étranger ». Je pense à Meursault, à son dimanche après-midi à Alger. Je pense à Camus, et je revois Rémi me parler, le jour de notre première rencontre à la bibliothèque. Je pense à Camus et je parle à Héléna de l’enterrement. Je lui en parle avec des mots simples, des mots brefs, parce qu’il fait chaud, parce que je suis bien, coincé entre ces deux sensations si merveilleusement complémentaires que sont l’amour et la souffrance…

       Je lui parle, elle m’écoute. Alors que je ressens encore le contact glacé du marbre, alors que la chaleur nous enveloppe de plus en plus, nos deux corps profitent de chaque seconde pour établir le contact. Comme une insulte à la sueur qui nous assaille, je sens la délicate fraîcheur de son corps qui ne tarde pas à se fondre dans le mien. Les mots se font plus rares, ils ne sont plus que la ponctuation haletante d’une étreinte qui cherche encore son style. Nos mains entament alors, chacune de leur côté, le voyage du complément circonstanciel d’exploration. Je n’ai pas de mal à la dévêtir.  Sa peau vibre sous mes caresses ou peut‑être est ce moi qui tremble. Rémi n’a pas disparu de notre mémoire.  Nous avons l’impression de lui faire partager quelques parcelles de cette rencontre.

       Elle m’a demandé pourquoi il s’était donné la mort. Je lui ai répondu qu’il aimait trop la vie, qu’il n’avait pas envie de la corrompre au contact de ce qu’il ne parvenait plus à supporter. Il était parti pour ne pas mentir, pour ne pas donner l’apparence du bonheur. Il avait peut‑être eu tort, mais nous n’avions pas à juger, nous n’avions pas le droit de comprendre ou d’expliquer. Il était parti, et nous étions restés, car tel était notre choix et nous devions de rester fidèles à nos convictions. Il était parti comme un émigrant qui ne pourra jamais revenir au pays d’origine. 

       Puis, comme pour nous rassurer sur l’existence de quelques symptômes de vie, nous nous sommes glissés l’un dans l’autre. Silencieusement, nous avons conjugué nos deux souffrances à tous les temps du plaisir. Et l’espace de quelques instants, nos sanglots de douleur et de haine ont trouvé leur arc-en-ciel dans un long cri d’amour.

       Il était très tard lorsque je suis parti. Je savais déjà qu’elle me dirait à demain. Je me suis endormi avec les souvenirs que Rémi aurait pu avoir. Rémi :  son visage me paraît plus serein, plus calme. C’est la première fois depuis trois semaines où je m’endors avec une autre image que celle d’un Rémi désespéré, que celle d’un Rémi définitivement fossilisé dans une couche d’angoisse. Je ne l’ai pas éliminé. Je l’ai simplement retrouvé, un peu comme il était avant. Comme il était lorsque nous parlions d’Héléna, que nous étions avec elle.

       Héléna, son corps, si doux, si désiré. Héléna, aujourd’hui nous nous sommes enfin rencontrés.

Dans la surface de séparation…

Un peu absent, ces derniers jours… Me voici confronté de très près- mon père- à la maladie, à l’angoisse de la disparition. L’inspiration est en apnée, mais elle est toujours là. Voici un petit texte, écrit à l’issue d’un week-end très particulier…

A la fin de ce week-end un peu particulier, je comprends soudain et avec une acuité dramatique que la vie est à la fois d’une fragilité extrême et d’une solidité surprenante. La mort plane parfois, elle s’entête, elle veut faire le plein de malheur mais ne réussit pas toujours dans son entreprise funeste. Tout au moins elle ne parvient pas toujours à réaliser ses objectifs, car les vivants se battent, d’abord ceux qu’elle vise, et ceux qui les entourent.
La vie est un tout, un système auquel chacune et chacun est relié. Quand ma mère a dit à mon père « bas toi » il s’est battu certainement pour elle plus que pour lui. Il faudra désormais apprendre et comprendre que chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour est une victoire qu’il faudra qu’elle déguste, qu’ils dégustent car il arrivera de toute façon un jour où la mort réussira le dernier dribble dans la surface de séparation sans aucun défenseur pour l’arrêter dans son entreprise funeste. Et elle marquera le but… Et sur le terrain resteront les autres joueurs, un peu hébétés mais qui repartiront à l’attaque.

Pour égaliser.

Quelques mardis en novembre suite, suite…

Trois semaines ont passé depuis le départ de Rémi. Je ne suis pas retourné à la faculté. Je n’ai pas passé les examens. J’aurai considéré comme une trahison, une souillure à Rémi de poursuivre ma route dans cette direction qu’il n’avait pu se résoudre à prendre. J’ai occupé mes journées à ne rien faire, à attendre la nuit pour partir au cœur de la ville, dans la « grand rue », là où ma souffrance rime sans fausses notes avec la stupide rectitude de cette soi-disant artère centrale.

       La saison ne me facilite pas la tâche. Les journées sont interminables. Les nuits comme les gens paraissent déborder d’une lumière dont ils font le plein avec frénésie. Même sur les coups de deux heures du matin les rues sont encore inondées de flaques de soleil que produisent les petits groupes de nouveaux bacheliers, tous de court vêtus, et qui célèbrent avec enthousiasme leurs diplômes fraîchement obtenus. Lorsque je les rencontre, je ne peux pas me résoudre à piocher quelques instants de chaleur dans mes souvenirs pourtant encore si proches. J’ai froid et je baisse la tête. Tout va si vite, demain, eux aussi en croiseront d’autres…

       Ce soir j’irai voir Héléna. Elle a téléphoné il y a une semaine. Elle a dit que je pouvais passer quand je le voulais, cela lui ferait plaisir. En chemin, je me dis que c’est Rémi que j’ai envie de revoir dans notre souvenir commun. Je la sais fine et sensible et me réjouis à l’idée que nous allons passer la soirée à parler simplement, lentement comme je ne l’ai plus fait depuis trop longtemps. Elle habite un petit studio sous les toits vers la place Villeboeuf. Je trouverais facilement, c’est un quartier que je connais bien.

       Ma souffrance est si grande, si rude, si entretenue qu’elle a désormais besoin d’un visage féminin pour servir de prétexte à ses prochains sourires… Je savais bien qu’avec Héléna nous n’avions pas vraiment commencé une histoire.  Je savais aussi qu’elle était la seule qui pourrait me réveiller un peu, qu’elle était la seule qui pourrait m’arracher à mon impasse, qui pourrait m’aider à regarder au- delà de ces deux volets verts, fermés sur une fenêtre qui un matin n’a pas voulu s’ouvrir.

       J’étais anxieux. J’étais anxieux de tout. Quand je suis arrivé devant sa porte, je me suis senti saisi d’étouffements. Comme si cette porte ne pouvait que rester définitivement fermée. J’ai la certitude qu’elle mettra longtemps à s’ouvrir et qu’elle ne pourra alors encadrer qu’un visage défait, le visage de quelqu’un qu’on dérange. J’ai tant besoin d’elle, j’ai tant besoin de l’aide de la seule personne à qui je réussis encore à penser sans éprouver un sentiment d’indifférence, ou de dégoût. J’ai besoin de sa présence, délicatement parfumée, de ses sourires discrets mais suffisants.

       Je me souviens que lorsque nous nous voyions avec Rémi, elle était si vraie, si douce, si attentive qu’elle réussissait toujours à nous extirper un sourire, même lorsque l’orage grondait au plus profond de nous. Quand la porte a bougé, j’ai senti un courant d’air glacial cisailler mon dos en sueur. J’avais le souffle court de celui qui reprend l’entraînement du marathon après un longue période d’inactivité. Je l’ai cru surprise ou même gênée. De chacun de ses gestes je retire des indices pour m’échafauder un mauvais scénario où bien entendu je n’aurai, une fois de plus, pas le beau rôle. Je discerne un empressement discret pour dissimuler une présence « ennemie ». Elle a les traits tirés et les cheveux en désordre. Son œil brille et malgré la fraîcheur sa chemise est largement ouverte. Elle fait comme un trou béant sur une peau que je devine chaude… J’entends comme un martèlement derrière les oreilles, je sais qu’elle me parle mais aucun son ne me parvient si ce n’est ceux de mon cœur qui cogne et de ma peur qui m’essouffle. J’entends sortir quelques mots de ma bouche, j’ai l’impression qu’ils rampent et agonisent avant d’arriver jusqu’à elle. Puis ce sont mes lèvres qui se sont essayées à un exercice périlleux consistant à tenter une rencontre avec une parcelle de ce visage qu’elle m’offre au milieu d’un sourire. Lorsque le contact s’est produit, j’ai ressenti comme un picotement au creux des reins, comme si j’avais reçu une injection de fraîcheur dans tout le corps après un long séjour dans une cave humide. Quand elle a refermé la lourde porte, j’étais de l’autre côté, avec elle depuis dix mille ans…

       Elle n’avait pas encore fait l’amour, mais tout en sentait les préparatifs. On ressentait dans cette pièce, la présence imminente d’un corps à corps soigneusement organisé. Celui que je ne pouvais qu’appeler « l’autre » était étendu sur le divan, ceinturon en berne et chemise ouverte. Il se tenait suspendu à un plafond imaginaire par le fil doré d’une cigarette américaine. Tout sentait la lassitude de l’inachevé. Tout respirait l’orgasme encyclopédique qu’on obtient par expérience, par technique, par assurance. Alors qu’il restait là, avachi, contemplant la mouche du plafond, j’ai soudain aperçu Héléna englué dans un cocktail de tendresse, de déception et de dédain.

       Elle frémissait, elle comprenait ma douleur, peut-être parce qu’elle l’éprouvait aussi. Sa chevelure était noire, ses yeux aussi, pour me faire comprendre qu’elle restait ainsi comme je la voulais. Ce que je voyais n’était que le préambule d’une mauvaise pièce qu’elle aurait peut-être jouée, contre son gré, ou par mauvaise habitude. D’une voix enrouée de tabac, ou de larmes qu’on ne peut retenir, elle m’a proposé de m’asseoir, comme au spectacle, pensai‑je ironiquement. Puis en quelques mouvements de doigts adroits, je l’ai vu se transformer pour être plus près de moi.                                                   

       Tous ces moments n’étaient qu’instantanés. Il ne s’était pas déroulé plus d’une demi-minute entre l’instant où mon doigt a effleuré la sonnette et celui où mon corps est entré en contact avec le Skaï râpé d’un fauteuil de récupération. Mais je me sentais fatigué, comme après une nuit de voyage. Il faut dire que depuis la mort de Rémi, plus rien ne se déroule comme avant. Même le temps semble hésiter à choisir ses prochaines victimes. Parfois tout s’accélère, parfois chaque seconde semble porter en elle un tel poids qu’on peut presque l’entendre passer.

       J’étais assis, elle aussi. Près de moi. L’autre restait étendu, comme s’il voulait jouer son rôle jusqu’au bout, malgré les rideaux fermés. Je ne le connaissais pas, mais j’aurai pu le rencontrer dans un de ces nombreux moments de futilité qui ponctuent une vie réglée à l’avance. Derrière ses yeux embrumés d’un voile de mélancolie se dissimule l’assurance insupportable d’un de ces insectes universitaires que j’ai eu rencontrés dans un bourdonnement anonyme. Je constate que plus que la maigreur habituelle, c’est la pâleur qui l’habille. Elle me le présente.                       

  • Un copain étudiant…

Il a l’air ému de cette nouvelle décoration qu’elle vient de lui accrocher comme l’ultime récompense d’un combat contre le doute. Elle me regarde, et tout en me touchant la main, comme pour me rassurer, comme pour me prouver que j’existe plus que ne pourraient le laisser supposer nos quelque trop brèves rencontres.         

       – Un vieil ami !               

Ce n’était pas tant ce substantif « ami » qui me procurait ce picotement de satisfaction dans tout le corps. C’est plutôt ce qualificatif « vieil » qu’elle lui avait adjoint avec malice. Il est pourtant des mots qui me font l’effet de lames de rasoirs lorsqu’ils s’accouplent à d’autres dans le lexique de l’angoisse. Vieil ou vieux était de ceux là. Et d’une façon générale, je trouvais les choses, les idées si terriblement achevées que je trouvais inutile sinon snob de leur adjoindre artificiellement des compagnons de pourriture. Le seul adjectif que je peux vraiment supporter n’existe pas encore, il est encore en gestation dans un méandre inconnue de mon cerveau fatigué. Le mot illustre suffisamment arbitrairement la chose sans qu’on se sente obligé de le contaminer en le décorant inutilement au moyen d’adjectifs toujours mal choisis. C’est pourquoi en temps normaux et utiles, ce petit bonus ajouté au paquet d’amitié m’aurait profondément agacé. Et j’aurai entendu dans l’écho du « vieil ami » quelques fanfares coloniales, quelques grandes claques dans le dos. J’aurai perçu des rires gras autour de verres emplis de merveilleux souvenirs régimentaires. Mais, aujourd’hui, dans cette situation particulière, cette situation de combat, je me sentais  bien dans la peau du vieil ami… C’était agréable de se sentir valorisé de quelques grades de plus dans le registre d’avancement d’Héléna.

       De toute façon, elle avait du lui parler de Rémi. De moi peut-être. Surtout de Rémi. Je sentais sa présence durant les moments de silence. Une présence qu’on ne pouvait ignorer, derrière les yeux, derrière cette petite lueur qui nous rendait complice même sans rien dire. Sur le lit, l’étudiant tentait de surligner sa présence insignifiante au moyen de gestes circulaires qu’il accomplissait avec sa cigarette. En fait il semblait accuser le coup face à une situation d’indifférence flagrante à laquelle il ne s’était pas préparé. 

       Il s’est assis dans le grand nord de ce lit toujours brumeux. Sa tête ne lui appartenait plus, elle n’était plus que le vulgaire prolongement de cette colonne vertébrale qui s’efforçait de lui conserver une apparence humaine. Il n’était plus qu’un objet facultatif, il n’était plus qu’une bizarrerie dans le calme de cette pièce. Je me sentais calme, vivant et je savourais avec satisfaction chaque instant. Héléna est allée chercher à boire. L’ombre volumineuse qui stationnait sur le lit a semblé se dégonfler dans un long gémissement. Bientôt je ne distingue plus qu’une masse compacte et grise d’où émerge parfois un trou béant et remuant par lequel sortent des sons qui associés entre eux selon l’irréfutable géométrie de l’entendement civilisé forment des mots et même des phrases. Je le sens à l’aise depuis que le fantôme de Rémi est là, entre nous. J’ai de la peine pour lui et je comprends son inquiétude. Il sait qu’il a perdu, il sait qu’il n’est même pas inscrit en marge de cette histoire dont il ignore tout. Il a posé une nouvelle fois ses yeux sur moi pour m’annoncer, presque en s’excusant qu’il connaissait Héléna depuis un an, qu’il l’avait rencontrée chez des amis communs. Ils étaient devenus de bons copains, c’est tout…

       Je suis pris d’une irrésistible envie de rire. Tous ces mots me paraissent avoir été prononcés des milliers de fois. Ils sonnent creux, ils sentent la frustration. Ils ont l’aspect coagulé de ces phrases qu’on ressort à tout instant comme pour se persuader qu’on n’est pas des frigides du verbe. Désormais il me faisait pitié dans son déguisement grammatical où se distinguait l’assemblage hétéroclite de son passé crémeux et de son avenir aseptisé. Je ne lui en voulais même pas, je le plaignais de s’obliger à sous titrer toutes ses sensations de mauvaises traductions. Il faisait partie de ceux qui ont honte de pleurer, de ceux qui n’acceptent pas de subir la souffrance, la sienne comme celle des autres. Il appartenait à la grande famille de ceux qui s’efforcent tant de paraître qu’un jour ou l’autre ils disparaissent totalement…

       Je lui ai souri, cruellement, pour qu’il cesse de se répandre dans cette pièce. Je l’achevais en lui déclarant que je la trouvais belle, très belle, l’intérieur comme l’extérieur. Quand Héléna est revenue, il était debout, comme un drapeau en berne. Il a prétexté un rendez‑vous déjà manqué et il est parti.

Quelques mardis en novembre, suite…

Puis je vois Héléna, elle est seule derrière un petit groupe de bavardes. Nos regards se croisent et je vois qu’elle pleure. Nous ne l’avions pas revue depuis cette dernière soirée un peu ratée, nous ne l’avions pas revue, mais nous la savions toujours présente entre nous, délicatement incrustée entre nos deux intimités. Je n’ai pas envie de m’approcher d’elle, je ne veux pas lui donner à entendre mes cris de haine et de désespoir. Je veux la laisser seule, avec Rémi, je veux qu’elle puisse lui dire ces quelques mots qu’il attendait certainement. J’ai compris à l’intensité de nos regards que nous ne pourrons que nous retrouver.
L’enterrement est terminé depuis moins d’une heure et cela fait déjà trois siècles que je suis là à attendre devant cette pierre sous laquelle Rémi devra se reposer. Tout le monde est retourné à son quotidien. Seule la mère de Rémi est restée quelques pas devant moi. De ses deux yeux il ne reste que deux trous d’où s’échappent par flots ininterrompus des souvenirs mélangés qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Son corps tout entier est plus froid que le marbre. Je sens son intérieur plus humide que tous les automnes qu’elle a déjà connus. Sa douleur est immense et elle ne veut pas la partager. Elle ne peut pas partager dans la souffrance ce qu’elle n’a pas partagé dans la joie. Quand ce fils qu’elle a porté neuf mois en elle est né, un jour de mai, elle n’a pas partagé cette vie qui a explosé en elle. La famille, les amis, les voisins étaient là, bien sûr, pour s’associer au bonheur et participer à la joie. Mais elle n’a rien partagé, elle a gardé pour elle ce privilège immense, cet amour de la vie, d’une vie, d’une seule vie. Elle ne va pas partager aujourd’hui cette mort qui la tenaille au plus profond d’elle-même. Cette douleur est à elle, elle lui appartient définitivement et ne pourra se résoudre qu’à la sentir vieillir comme une blessure qui la reliera toujours à Rémi. Il y a vingt- deux ans, elle souriait après avoir souffert pour donner la vie. Son compagnon lui tenait la main, mais sa souffrance restait, elle la voulait jusqu’au bout et ne pouvait que se contenter d’attendre ce que l’on appelle, peut être à juste titre la délivrance.
Aujourd’hui, elle souffre à nouveau, parce que cette vie qu’elle s’était arrachée, avec une joie pleine de cris, on vient de la lui reprendre, on vient de la lui subtiliser dans un printemps qu’elle n’avait peut être même pas remarqué. Et elle se souvient de cette « délivrance » passée, elle se souvient du soulagement lorsque la vie vous explose sur le ventre. Elle se souvient et se sent partir pour une nouvelle gestation dont elle ne sortira jamais. Bien sûr, il était si loin d’elle. Bien sûr, elle avait peur et le regardait s’éloigner avec angoisse. Mais il était resté son enfant, celui qu’elle a vu naître, celui qu’elle a vu grandir, celui qu’elle a vu partir. Elle pleurait avec un sourire intérieur, parce qu’elle s’imaginait que quelque part, dans un autre ailleurs, celui pour lequel elle avait hurlé de douleur continuait de vivre dans le souvenir de tous ceux qui l’avaient aimé, de tous ceux qui l’avaient accompagné. Elle savait qu’elle retrouverait un peu de ce Rémi un peu bizarre, qu’elle ne comprenait plus ces dernières semaines, dans les yeux de ces quelques-uns dont il acceptait parfois de lui parler.
Je suis sûr que j’en faisais partie, ainsi qu’Héléna. J’en suis sûr et je le veux si fort, si intensément que je crois m’entendre lui parler, lui dire que je garderai longtemps au fond de moi ces quelques braises sur lesquelles Rémi a soufflé un mardi de novembre.
Elle pleure, elle pleure sur cette plaque de marbre. Elle pleure parce qu’elle ne comprend plus, elle pleure parce pour tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, et qu’elle va garder maintenant dans un petit creux de sa douleur. Elle pleure et je l’écoute, sans pouvoir m’approcher. Tout à l’heure, elle partira, parce qu’il lui reste encore quelques notions de ce temps qu’elle va, désormais, devoir s’efforcer de laisser passer. Elle partira, mais derrière ses yeux, c’est à jamais que cette plaque de marbre la rendra glaciale. Je sais que je ne la reverrai jamais parce que ma présence lui ferait l’effet d’un mensonge face à cette pierre qui lui oppresse le cœur. Je m’en vais à pas lents et laisse derrière moi l’image de cette souffrance interminable…
J’ai les yeux pleins de larmes et le cœur débordant de haine. Je ne me rends pas compte que les autres me regardent, qu’ils s’interrogent, qu’ils sourient même. Les autres, je ne les vois plus, je ne pourrai même pas dire que je les discerne, ils se contentent d’être et moi je ne fais que passer au milieu de leurs mauvaises histoires. J’ai l’impression de ne plus avancer, je suis immobile, au milieu d’un magma indéfinissable qui s’agite autour de moi. Je ne suis pas absent, je suis une parenthèse saugrenue qui s’est glissée par erreur dans la raide rigueur d’un texte de loi. Ma douleur est si grande, ma haine est si fondamentale que je me sens devenir l’infirme particule d’une existence qui sent déjà l’achevé. Il n’y a qu’Héléna et son souvenir grisâtre qui réussit à trouver une place au cœur de ce malaise. Héléna, son regard, sa fraîcheur, ses larmes si vraies. Héléna…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce sera un enterrement civil. C’est curieux comme beaucoup sont choqués par l’adjonction de cet adjectif neutre à ce mot que l’on arrive à peine à prononcer tant il est tabou. Moi je me dis que ce qu’il y a de bien dans ce mot, c’est que finalement il est de la même famille que civilisé… Lorsque j’ai dit à ma mère que ce serait un enterrement civil, elle n’a pas pu s’empêcher, bien qu’elle ne soit pas croyante, de trouver cela très triste,  un peu honteux même. Comme si la qualité d’une tristesse ne dépendait que de la réussite du carnaval qui l’enrobe. Comme s’il pouvait y avoir une autre signification à la mort que celle que lui donne la séparation du disparu et de ceux qui restent. Comme s’il fallait, par hypocrisie, lâcheté ou désespoir choisir d’être intégré dans le troupeau des anonymes que ce seigneur tout puissant est censé ramener régulièrement à lui. La vraie réalité de la mort, c’est la tienne Rémi. Tu es parti, quand tu l’as voulu. C’était peut‑être un peu trop tôt. Je te respecte Rémi, mais j’aurai tant voulu qu’on poursuive le combat ensemble. 

       C’est vrai, t’avais compris plein de choses, c’est vrai que tu croyais que c’était trop tard, mais t’aurais peut‑être pas du partir avant d’essayer encore une fois… Et pourtant, aujourd’hui, plus que jamais je te sens près de moi Rémi, je veux t’accompagner dans une dernière virée. J’ai peur Rémi, j’ai peur parce que j’ai compris.

       Ta famille, je la respecte Rémi, elle est autour de toi et pleure en silence. Elle ne comprend pas, ou a déjà trop compris, sa douleur est d’un autre monde, elle est infinie. C’est une douleur qui sent l’amour, la peur, le remords. Mais ils ne sont que quelques-uns uns à être vrais au milieu de tous ces charognards qui s’agrippent du regard à ton cercueil, comme s’il s’agissait d’attendre les résultats de la loterie nationale. Je ne les respecte pas et bien plus je les hais, malgré leurs larmes mécaniques. Ils empestent la naphtaline parce qu’ils sortent leurs déguisements pour ritualiser leurs promenades mortuaires. Eux qui t’ont condamné, eux qui t’ont jugé puis exécuté, ils poussent le vice morbide jusqu’à te vouloir accompagner une dernière fois. Il faut dire qu’ils sont fiers derrière leurs masques jaunâtres ; ils ont vu juste, ils ont réussi. Ils le savaient bien, eux, que cela finirait comme cela.

       Eux, ils savent tout. Eux, ils ont un jugement infaillible sur le monde qui les enrobe et les supporte. Ils viennent là pour s’associer à la douleur, ils viennent là pour participer. Français jusqu’au bout des rêves qu’ils n’ont pas eus, l’enterrement est un événement privilégié inscrit en lettres majuscules dans leur calendrier de la participation. Ils participent parce qu’ils sont citoyens. Ils participent parce qu’ils sont voisins. Ils participent parce que ça fait bien. Ils participent à l’élection de leur pantin politique. Ils participent au cadeau de fin d’année de leurs concierges. Ils participent à la victoire de leur équipe de football, et maintenant, dans un registre différent de grimaces, ils participent à la douleur d’une famille. Comme ils disent : « on a gagné », ils diront : « on a enterré le fils untel, celui qui allait pas bien ces derniers temps ! « Ils veulent leur morceau de douleur, en souvenir, en pendentif. Ils ont le sentiment que leur présence apportera un sourire aux condamnés du jour. Ils en retireront une immense fierté. D’une voix délicatement bourrue, empruntée à leur Gabin national, ils rassureront la mère en lui apprenant qu’elle peut évidemment compter sur eux.

       Oui, elle pourra compter sur eux pour aller prostituer le souvenir de Rémi sur les avenues de la médisance, à chaque jour de foire. Elle pourra compter sur eux comme le monde entier compte sur eux lorsqu’il s’agit de faire un geste pour des enfants qui meurent de faim à des milliers de kilomètres de leurs frigidaires. Elle pourra compter sur eux parce qu’ils savent vivre, simplement, sainement. Et puis ils savent ce que c’est que souffrir parce qu’ils ont eu, eux aussi, leur enterrement bien à eux. Ils savent tout, sont bien éduqués et sont de bons chrétiens. Ils participent à tout, même aux enterrements civils. Bien sûr ils ne comprennent pas qu’on puisse partir pour le dernier voyage sans être accompagné d’oraisons funèbres accusatrices. Ils veulent bien aider leurs propres frères humains mais la tâche leur est plus facile lorsqu’ils sont vraiment de la même famille, de la même religion, de la même couleur…

       Alors ils ont le droit de venir souffrir avec tout le monde, ils ont le droit de venir ponctuer les cortèges funèbres de leurs gémissements intempestifs. Mais attention, ils se préservent de tout et surtout du pire : il ne faut pas que la vraie souffrance, cette souffrance un peu grise, un peu humide qui a enseveli Rémi pénètre dans leurs murs. Rien d’aussi absurde et malsain que le suicide d’un fils ne peut ni ne doit leur arriver. Eux, ils prennent leurs précautions, et ce ne sont pas leurs enfants qui en arriveront à ces terribles extrémités. Ils veillent, et s’ils veulent bien participer à la douleur, c’est par principe, parce qu’ils sont bien élevés. Il ne faut pas leur en demander plus…

       Chaque cortège, ils le suivent de la même façon, avec lenteur, avec l’allure de désespérés qui recherchent leur oxygène trois têtes devant eux. Ils marchent comme ils ont défilé et lorsque je les observe, je suis saisi d’une envie irrésistible de leur hurler de retourner à leurs problèmes. J’ai envie de leur crier de nous foutre la paix, à nous, à Rémi.                                          

       Je sens la haine qui monte, je la sens si forte qu’elle submerge totalement le chagrin, ou plutôt qu’elle se mêle à lui dans un cocktail de sensations que je trouve curieusement assez agréables. Je vois derrière leurs yeux des matraques, des codes civils, des guillotines. Je vois derrière leurs yeux des verres de rouge ou de whisky selon qu’ils s’habillent à Prisunic ou chez Pierre Cardin.

Message du tribunal académique…

Attention il sourit…

Le tribunal académique, une fois de plus et nous en sommes vraiment désolés, est resté silencieux pendant quelques semaines.
Il faut dire que le greffier du dit tribunal a été testé positif au Clownvid 001.
Il s’agirait selon les désinformations que nous avons survolées d’un nouveau virus non encore répertorié par les principaux logiciels de reconnaissance de mauvais caractère.
Les symptômes les plus caractéristiques de cette nouvelle maladie sont très inquiétants.
Il est évident que tout sera mis en œuvre pour éviter la contamination. Le premier symptôme est celui de la parole. Les personnes atteintes, et ce fut le cas de ce malheureux greffier, se mettent soudain à parler, à voix haute et intelligible. Il convient pour ne pas commettre d’erreur de diagnostic de ne pas confondre avec le syndrome un peu plus connu dit du « monologue ».
En effet les personnes infectées non seulement s’expriment à voix haute, mais il se trouve qu’elles le font consciemment et en s’adressant à une ou plusieurs autres personnes. Ce qui peut dans les cas extrêmes (au passage il s’agit du premier indice d’une contamination) conduire à un dialogue.
Le deuxième symptôme est tout aussi surprenant et inquiétant, puisque plusieurs études montrent que tout en parlant ces personnes sourient.
Et lorsque l’échantillon- ou groupe test- de ces personnes souriantes et bavardes est comparé à un groupe témoin de personnes non infectées c’est-à-dire non souriantes et muettes ou tout au moins totalement concentrées dans les limites numériques de leur environnement protégé et aseptisé selon les protocoles en vigueur, le constat est limpide. Parler en souriant nécessite d’ouvrir 67 fois plus la bouche en une minute que de ne rien dire en restant concentré sur les parois de sa bulle cognitive, ce qui vous l’aurez aisément compris, augmente de façon exponentielle le risque de transmission du dit virus et le risque de l’installation d’un climat de bonne humeur dont on sait qu’il est contre indiqué par les principaux fabricants d’anti-inflammatoires.
En conséquence le tribunal académique reste silencieux pour quelques jours encore, mais n’en pense pas moins…

Mes Everest, René Char : « quand les conséquences… »

Quand les conséquences ne sont plus niées, le poème respire, dit qu’il a obtenu son aire. Iris rescapé de la crue des eaux.
Le souffle levé, descendre à reculons, puis obliquer et suivre le sentier qui ne mène qu’au cœur ensanglanté de soi, source et sépulcre du poème.
L’influx de milliards d’années de toutes parts et circulairement le chant jamais rendu d’Orphée.
Les dieux sont dans la métaphore. Happée par le brusque écart, la poésie s’augmente d’un au-delà sans tutelle.
Le poème nous couche dans une douleur ajournée sans séparer le froid de l’ardent.
Vint un soir où le cœur ne se reconnut plus dans les mots qu’il prononçait pour lui seul.
Le poète fait éclater les liens de ce qu’il touche. Il n’enseigne pas la fin des liens.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi tu te souviens comme on l’aimait. Tu te souviens quand on parlait d’elle, tu avais un sourire d’ange. Tu aurais voulu qu’on parte, ailleurs, tous les trois. Alors, on aurait inventé une autre façon d’aimer. Tous les jours on aurait fabriqué des prétextes à sourire. Et Héléna nous aurait regardé.

       Héléna, tu la voulais, toi aussi. Tu disais que plus rien ne te retenait dans cette ville, mais je sais qu’il aurait suffi qu’elle te tende la main pour que tu sois encore là aujourd’hui. Et je te l’aurai laissée, parce que je ne suis pas de taille à rivaliser avec toi.

       Toi t’aurais voulu qu’il se passe quelque chose, tu aurais voulu te fabriquer de la matière à souvenirs. Je me souviens quand on traversait la ville tous les deux, mains dans les poches, le col relevé. C’est moi qui te suivais, on allait nulle part et pourtant tu avançais avec assurance. On aurait cru que tu savais, qu’on t’attendait, tu prenais à droite puis à gauche, tu changeais de trottoir et parfois tu t’arrêtais, net, comme en pleine hésitation, comme pour dire aux autres : « regardez-moi, je vais quelque part, regardez-moi, il va m’arriver quelque chose ».

       Et quand on arrivait, au bout, tu te mettais en colère après moi, après le temps qui passe et qui glisse. Tu disais qu’il était trop tard, que tu n’aurais pu arriver à l’heure. A cause des autres qui sont toujours en travers de ta route.

       Les autres tu m’as appris à les gommer, tu m’as appris à les réduire au silence. Tu m’as montré comme ils ne sont rien quand on sait qu’ils ne veulent rien d’autre que s’assimiler, que se résoudre que se fondre dans la masse.

       Au milieu de ces autres, il y avait Héléna. D’abord tu ne m’as rien dit et je ne voulais pas savoir. Vous, votre passé, vos histoires d’adolescence. Et un soir, parce qu’elle n’était pas là, parce qu’elle nous manquait tu l’as faite vivre, avec tes mots. Et moi je t’écoutais je buvais ce qui coulait de tes lèvres. Tu l’avais aimée, bien avant moi, toi aussi tu avais essayé d’en guérir quand tu avais compris que t’étais pas de taille à lutter contre certains. Tu avais les larmes aux yeux ce soir là quand tu me parlais de ses premiers amants. Elle les collectionnait et toi tu ne comprenais pas. Elle se laisser tripoter par des apprentis qui ont des mains derrière chaque regard et pourtant elle récitait Verlaine, Rimbaud, Baudelaire mieux que quiconque. Et tu étais le seul à t’émouvoir. Elle le savait, mais elle ne voulait pas que tu t’abîmes à essayer de la séduire Elle voulait que tu restes dans l’ombre à attendre. Et toi tu souffrais, tu te préparais au long voyage.

       Je ne la laisserai pas Rémi, je ne laisserai pas les autres nous l’enlever. Je ferais tout ce qu’il faut, tout ce que tu m’as dit et on sera bien tous les deux, on sera bien à se souvenir de ce que tu rêvais.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi était parti depuis bientôt deux heures et j’étais toujours dans le quartier. Je me déplaçais sans aucune logique, j’essayais de réduire le temps qui passe en occupant l’espace. Je ne pouvais me résoudre à me rendre ailleurs, je voulais rester dans le champ de vision de la fenêtre aux volets clos. Je suis alors entré dans un bar, sur la place, juste en face de l’immeuble en deuil.

       C’est le bar du marché, fréquenté aussi bien par les forains satisfaits de la recette de la matinée que par les clients satisfaits de leurs achats légumiers. Il est un peu plus de midi, ce qui doit expliquer l’affluence. Ce bar ne ressemble en aucune manière à ceux que j’ai l’habitude de fréquenter. C’est un café d’hommes aux doigts courts et épais, au cou large, à l’œil fouineur, à peine troublé par la fumée de leurs gitanes maïs. C’est un café où la seule mélodie qui rythme les conversations est celle produite par les fréquentes rencontres de verres qui s’entrechoquent. Lorsque j’entre, je ne peux même pas dire que je suis mal à l’aise, je suis simplement comme l’explorateur un peu naïf et téméraire qui pénètre pour la première fois en pleine assemblée d’une tribu indigène…

       J’ai commandé une « Mort subite ». Peut‑être est‑ce par ironie inconsciente ou par provocation, ou peut‑être est ce simplement parce que c’est la bière que nous avons bue hier soir, avec Rémi. Toujours est-il, que le patron n’a pas eu l’air d’apprécier ce qu’il prenait pour une plaisanterie.                                          

       – On n’a pas ça ici, c’est de la Kro ou de la pression ! J’ai donc opté pour la fameuse Kro qui bien entendu sera tiède. Les conversations autour de moi sont confuses, décousues. Peu à peu, je n’entends plus rien, mon regard s’est posé sur la façade macabre où les volets se sont ouverts. Ils se sont ouverts sans que je n’aie pu distinguer le visage de celle qui a voulu laisser entrer la lumière dans cette pièce où le voyage de Rémi s’est achevé. Je me suis mis à sangloter, brusquement, violemment, sans retenue. Je pleurais et je me sentais mieux. Comme si par ce flot de douleur salée je libérais une vaste place, au profit de la haine qui tout à l’heure était encore mélangée à la souffrance et s’en trouvait amoindrie.

       ‑ Alors petit on a un chagrin d’amour !

J’ai sursauté lorsque le patron Kronenbourg m’a amené la note. Il n’y avait pas la moindre ironie ou méchanceté dans ses paroles, il y avait simplement beaucoup de bêtise. Je ne me suis même pas efforcé d’arrêter mes larmes, je me suis contenté de le regarder avec mépris et de lui dire en lui tendant dix francs.                 

       – Vous savez, je ne pleure pas, je fais simplement un peu de place… Il a paru un peu surpris par cette réponse et m’a montré par une mimique significative qu’il me prenait pour un vulgaire illuminé.

       J’ai enfin pu quitter ce quartier et je suis rentré chez moi avec l’espoir d’y être seul afin d’éviter les sempiternels interrogatoires marquant mes retours imprévus…

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’ambulance était blanche, la foule était noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prétexte. Je lève les yeux vers les volets verdâtres. Sur la façade grisonnante toutes les autres fenêtres laissent entrer la lumière du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marché, c’est Rémi qui l’a laissée.

       Rémi ne dormait pas, ne dormait plus, il était allongé sous un drap blanc. Il était parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement décidé d’en finir, comme ça, simplement. Il s’était pendu, méthodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mère dira qu’il n’était pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’étais un familier de cette trilogie qui vous conduit à ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.

       Rémi avait poussé l’angoisse jusqu’au bout, jusque-là où tout est noir, jusque-là où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.                                       

       – Et pourtant il n’était pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…

       Quelques secondes ont passé. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcès. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos,  ce doit être une mère,  la sienne peut être. Je ne pourrais même pas la reconnaître. Je ne vois plus rien, je suis déjà entré dans une coquille où les seuls sons que je perçois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prête à tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fièrement l’anecdote d’un jour de marché ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends déjà.          

       – Tiens ce matin au marché, j’ai vu un jeune qui s’est suicidé, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…

       La scène dure des siècles. J’ai les yeux brûlants, la gorge si sèche que pas même un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes fléchir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner à la foule qui commence à se désagréger l’occasion de se constituer à nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous béants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid,  je ne sais même plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient à la réalité…                       

       La réponse m’est donnée par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraînées à fureter. Elle veut voir, même s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pâture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dû comprendre que je faisais partie du décor de son roman photo. Je la devine toujours plus près. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue à l’extrême. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis là que pour qu’elle puisse me mettre dans son commérage, entre parenthèses, comme une simple fioriture à son discours qu’elle prépare certainement en détail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être à lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opération qu’aura subie son beau-frère. Je la fixe toujours plus. Elle me dégoûte, elle a dans les yeux une lueur jaunâtre. Elle tient son filet à provisions au bras, fièrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice déterminante du drame qui s’est joué. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passé qu’ils ont déjà jugé.                                                    

       Qu’ils aillent donc dans leurs églises pour satisfaire à leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur là où ils ne l’éprouveront jamais.

       Rémi, Rémi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de médisance.  Elle doit voir, ça la regarde !

       ‑ Mais qui était‑ce ?  Qu’est ce qui s’est passé ?

       ‑ C’était Rémi.

Elle ne comprend pas, elle ne connaît pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque côté du cœur et ne pleure que pour son chien.

     ‑ Il s’appelait Rémi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.

       Je pars, je fuis, je cours jusqu’à pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.

       A présent, je suis seul Rémi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…  

Recette…

Ce soir c’est fête,

Ce soir, j’offre une recette

Simple et léger

Vrai, authentique

Seul, unique

Voici le flan au nuage d’été.

Sur un fond de ciel étonné

Vous disposerez sans les étirer

Deux ou trois fines couches

De ce beau nuage blanc

Que vous aurez saupoudrées

De mille larmes rondes et salées.

Dans le four l’enfermerez,

Au double tour de votre sac à malice,

Toute une nuit vous oublierez

Et au petit matin enlevé

A pleine bouchées vous le chanterez

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce matin je m’éveille avec facilité.  J’ai le sourire, il est la mémoire du rêve. Il faut dire qu’aujourd’hui j’ai un an de plus, c’est le calendrier qui l’affirme. Je n’attends rien d’un tel événement.

       Il ne pleut pas, le ciel hésite encore. On dirait qu’il attend que la ville encore engourdie de sa nuit lui fournisse un quelconque prétexte pour décider de la météo du jour. J’ai la tête pleine de petits fourmillements et il me faut quelques instants pour me souvenir de ma soirée. Ma bouche pâteuse me fournit de plus amples renseignements sur le genre d’activités auxquelles j’ai dû occuper une partie de ma nuit.                                    

       Rémi, je me souviens maintenant. J’ai dépassé le stade où la mémoire est encore enveloppée d’une matière cotonneuse dont on ne sait si c’est la nuit ou l’alcool qui la rend si épaisse. Rémi, les dernières visions de la nuit me pénètrent. Je me sens mal à l’aise. Rémi qui criait, Rémi qui pleurait, Rémi qui crachait sa haine au monde. Une haine majuscule, sans atténuation, sans adverbes diminutifs, une haine fondamentale, une haine d’intérieur, une haine de tripes.

       Rémi, sa haine, ses peurs, ses yeux condamnant. Je suis saisi d’angoisse. Je la sens qui monte, irrémédiablement. Je ne contrôle plus rien. Plus aucune de mes sensations n’obéit à la logique matinale. Rémi, il faut que je te voie, que je te dise que j’ai compris,  que je suis prêt à te suivre,  s’il le faut,  si cela peut t’aider,  si cela peut nous aider.

       Je prends mes habits de la veille. Ils sont imprégnés d’une forte odeur de tabac, et plus encore, ils portent en eux, incrustés dans leur mémoire textile tous les détails de cette soirée. Je me jette dehors avec la certitude que notre discussion de la veille n’a pas pu se terminer.

       Je suis pressé, mais je prends quand même le temps de regarder autour de moi. Comme pour vérifier l’existence de ce que Rémi semble ne plus vouloir. Il y a la lumière tout d’abord, si nouvelle, si fraîche, une lumière rassurante parce qu’incontrôlable, venue d’on ne sait où et que rien ne peut arrêter. Pas même la ville et ses ombres de granit. Il y a des brunes aussi, beaucoup de brunes, elles semblent être toutes datées du printemps. J’aimerais leur sourire, mais il est trop tôt pour les intégrer dans ma renaissance. Il faut que Rémi m’accompagne, qu’il regarde avec moi, que nous en parlions.

       Rémi doit m’attendre, j’en suis sûr. Il m’a paru si bizarre hier soir. Comme s’il était certain de tout ce qu’il disait. Ce matin, le soleil est si discret, si vrai, si doux.  Il ne peut plus vouloir partir. Son immeuble n’est plus très loin. C’est un immeuble gris qui donne sur une petite place encombrée de platanes scolaires. C’est un quartier tranquille, comme on dit, quand il s’agit en fait d’un endroit mort, où il ne se passe jamais rien. La seule distraction, le seul bouleversement au magnifique ordonnancement de la monotonie du lieu, c’est le jour du marché, comme aujourd’hui,  où la présence de quelques bancs de végétaux et de frusques multicolores laissent croire qu’on peut être heureux avec quelques poireaux au fond d’un panier…

       Rémi habite au troisième étage. De l’angle de la rue, et avant d’arriver sur la place, je pourrais voir s’il est réveillé. Si ses volets sont ouverts.  Arrivé à quelques mètres de son immeuble, j’ai aperçu l’ambulance.

Ou est-il ?

Fin de journée est là

Elle est préparée :

Gouttes de lumières

Sur flaques d’obscurité…

Dans le creux de l’oreille

Des quelques lecteurs impatients

Celle qu’on dit muse doucement a chuchoté

Je le trouve bien silencieux

L’homme des mots…

Que se passe t’il ?

Où est-il ?

Que fait-il ?

Ne t’inquiète pas,

A répondu feuille blanche qui frissonne.

Il n’est pas loin,

Je le sens, je le sais

Il reviendra demain

Vêtu de peut-être ou de déjà

Je l’ai croisé

Il retient son souffle

Entre deux presque silence

Il fabrique de nouvelles lettres

Que bientôt il vous enverra

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, cette nuit notre rêve était si beau. Héléna, tu es venue un matin, c’était dans mon rêve mais je m’en souviens, je te sens encore tout près, t’es venue un matin, t’as ouvert ma porte et tu m’as dit : « je viens te chercher, on va partir, on va s’aimer tous les deux ». Tu avais une voiture, on est monté en souriant, et tu as démarré. Tu as dit que tu voulais voir la mer, celle d’en haut quand on est dans la montagne, quand on s’aime en fermant les yeux et qu’on l’entend bouger tout en bas.
On a roulé jusqu’au sommet, la voiture glissait. Au bord, des deux côtés de la route il avait des sapins. Des grands, des bien droits, de ceux qu’on prenait pour faire les mâts des bateaux. Les bateaux qui vont sur la mer. La mer dans mon rêve, on l’entend, elle passe par les vitres, et il y a le vent qui cherche à nous effrayer. On s’est arrêter une première fois. Pour écouter, pour regarder. On a fait quelques pas sur la route et on se tient par la main pour ne rien se dire, parce que nos doigts se parlent, parce qu’on est bien. On est au milieu d’une clairière, la clairière du poète et tout autour il y la forêt qui fait semblant d’avancer. L’herbe est fraîche, elle sent bon, comme tes cheveux, comme cette peau qui t’entoure, qui t’enveloppe. Elle sent bon comme le creux de ton épaule. On s’est assis et tu m’as embrassé.
Héléna notre rêve était si beau, cette nuit je t’aimais. Cette nuit je te caressais les cuisses, je les effleurais, comme l’herbe qui nous entoure. Tu as un peu froid et je sens ta peau qui se crispe. Je te serre contre moi, je sens tes mains qui m’irriguent la nuque. Ton corps est étendu, il fait un peu frais et je ne te déshabille pas. Il me suffit de te regarder. Je n’en peux plus de me remplir les yeux de ta beauté. Je m’en veux de ne pas pouvoir tout retenir. La nuit est si courte Héléna et notre rêve est si beau.

Mes Everest poétiques, Marguerite Duras : les mains négatives…

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978

Quelques mardis en novembre, suite…

C’est la première fois qu’il me parle de sa mère. C’est même la première fois où il me parle de sa vie à l’extérieur. Il ne semble pas aussi à l’aise qu’il n’y paraît et je sens bien que cette évocation lui est pénible. Dans la salle, on entend que des paroles feutrées, à la limite du chuchotement. On se croirait au confessionnal. Tous récitent une même prière où se mêlent lamentations et incantations. Les verres de bière s’accumulent et les langues se délient.  

       ‑ Tu sais, je partirais certainement à l’étranger. J’ai besoin de voir d’autres gens. J’ai envie de découvrir, j’ai envie de me découvrir. Et puis j’en ai marre de cette ville de morts qui n’en finit pas de regretter sa splendeur passée. J’en ai marre de prendre le tram, toujours le même, pour aller me saouler la gueule. J’en ai marre de voir toutes ces silhouettes grises qui continueront de baisser la tête jusqu’à ce qu’on les entoure de géraniums.

       ‑ Mais tu crois qu’ailleurs ça sera mieux, et puis il y a Héléna…

       ‑ Héléna ça fait déjà longtemps que je l’ai effacée.

       Il parle de plus en plus fort, il est comme essoufflé, il n’arrive plus à me regarder dans les yeux comme il le fait habituellement. On dirait qu’il souffre, ou qu’il a peur. Je ne sais plus quoi dire tant le malaise qui s’installe rend difficile toutes paroles.

       ‑ Je comprends. Tu veux autre chose…

       ‑ C’est ça, je veux autre chose, mais je veux surtout pouvoir partir, je veux en avoir le courage pour me dire que j’ai enfin réussi quelque chose jusqu’au bout.  Qu’est-ce que tu ferais à ma place…

       ‑ …

       ‑ Réponds–moi, qu’est-ce que tu ferais ?

       ‑ A ta place, je n’y suis pas et si j’y étais, je serais déjà parti… Quant à moi, je reste et j’en suis fier. Ces morts comme tu dis, je tiens à rester parmi eux, je tiens à les voir pourrir. Ce sera peut-être un de mes seuls plaisirs. Et puis je ne veux pas partir, parce que je suis sûr qu’ailleurs c’est la même chose. La pluie je m’y habitue. Je ne suis pas sûr que le soleil rende moins médiocre. Ailleurs, c’est les couleurs qui changeront, pas tes yeux. Moi j’ai été peint en gris et je veux le rester. Je veux seulement trouver quelque chose à faire…

       ‑ Mais quoi nom de Dieu !

       ‑ Je ne sais pas, quand je l’aurai trouvé il sera peut-être trop tard. Alors il me faudra trouver autre chose, ou partir moi aussi.

       ‑ Tu es complètement fêlé !  

       ‑ Je préfère être fêlé et rester ici plutôt que de me comporter ailleurs comme un touriste canonisé en mal d’exotisme ! 

       ‑ Mais t’es devenu complètement aveugle ou quoi ! Tu ne vois pas que tout est fini, qu’il n’y a plus rien à faire ! Tu ne vois pas qu’il n’y a plus rien à rater, que tous les murs sont debout. Tu ne vois pas que tout est mort, même toi t’es mort. T’es mort et tu ne t’en rends même pas compte ! Tout le monde est mort, t’entends tout le monde et ceux qui n’y croient plus, ils sont déjà partis, depuis longtemps…

       Rémi n’était plus lui-même. Il était déjà parti, il ne se contrôlait plus,  il criait de plus en plus fort et les autres clients le regardaient d’un air mi-inquiet,  mi-amusé. Il m’avait dit ces dernières paroles avec un regard terrible dont je garderai longtemps le souvenir. A la table d’à côté, un groupe de joyeux riait ouvertement. Leur présence m’était insupportable, ils n’étaient rien mais je les haïssais de gâcher nos plus beaux moments de désespoir.

       ‑ Rémi, écoute-moi, je crois que t’as raison mais ce soir t’en peux plus, t’es déçu et en plus on a pas mal bu, il vaudrait mieux qu’on rentre. Demain matin je passerai chez toi.

     ‑ Mais, t’as rien compris, eux aussi ils sont morts, ils sont déjà bouffés par les vers… Mais regarde-les, regarde-les, ils sont tellement tristes qu’ils en pleurent de rire.

       Rémi s’est levé. Il gesticule comme un forcené. Son regard est hagard, rempli de haine et de peur. Il s’adresse à qui veut l’écouter. Il les maudit. Sa voix est cassée par une ébauche de sanglot, ou par le tabac. Il les montre du doigt. Mais ils ne réagissent pas. Rémi a bu, beaucoup trop bu, comme moi d’ailleurs. Nous sommes sortis avant que l’amusement un peu narquois ne cède la place à une irritation certainement moins contenue. Nous marchons en silence, trempés jusqu’aux os. Nous ne nous disons plus rien, nos pensées se chevauchent. Elles se croisent et nous le sentons.

       Il nous a fallu descendre la grande rue. Elle est si noire, si chargée d’une de ses odeurs indéfinissables qui hésite entre l’humide et le métallique. Les rails sont là, brillant d’un éclat mensonger pour une heure si tardive. Toute la ville et son angoisse ont l’air de s’y refléter. Tout autour de nous la nuit remplit son office, pas la moindre lumière blafarde pour nous rappeler que l’heure est au retour, que l’heure est au début…

       Nous sommes en bas de chez Rémi. Son visage m’apparaît, comme un ruissellement. J’ai envie de lui sourire, comme à la fin d’une mauvaise histoire. De lui sourire et de le sortir de cette espèce de torpeur dans laquelle il est entré depuis déjà un bon moment.

       ‑ Tu sais, tout est foutu, il faut partir, il n’y a plus rien à faire. C’est foutu, c’est comme ça, il n’y a plus rien à dire.

       J’ai commencé par lui répondre par ce fameux sourire que j’étais allé chercher dans une réserve de niaiserie que je n’aurai pas imaginée aussi fournie. Et je n’ai rien trouvé de mieux que de lui rajouter que demain ça irait beaucoup mieux, après une bonne nuit. J’écoute mes propres paroles avec un certain étonnement. Je ne me serais jamais cru capable d’une telle monotonie. Rémi était ailleurs, il était parti et je n’étais plus rien qu’une masse de chair articulant des propos inutiles.

       Je suis rentré tout de suite, à pas lents, en m’efforçant de retrouver quelques-unes unes des paroles les plus marquantes de cette soirée. L’alcool m’embrumait l’esprit et rallongeait les instants. Je me sentais curieusement bien. Pourtant, il y a ce film qui a imprimé certaines de ses images noires sur le négatif de mon indifférence. Il y a ce film, mais il y a surtout ce cri de Rémi. Ce cri qu’il a poussé, tout à l’heure, avant qu’on sorte. Un cri de douleur, le cri de quelqu’un qui a bu,  un cri qu’on n’oublie pas et qui ne cesse de me revenir.

       Je me couche sans même me déshabiller. J’essaie de lire quelques lignes pour me désintoxiquer de cette soirée qui me pénètre de plus en plus. Mon esprit est ailleurs,  il est avec Rémi. Rémi qui crie. Rémi qui pleure.     

       – On est tous morts,  t’entends,  on est tous morts !

       Je m’endors et attends le résultat de cette nuit qui me conduit jusqu’à l’unique matin…

Quelques mardis en novembre, suite…

J’avais passé la journée à ne rien faire, à me repasser le film des derniers événements. J’avais l’impression de n’avoir que rêvé, tant tout s’était passé si vite. Il avait fallu enchaîner. Presque sans réfléchir, il avait fallu passer d’un printemps explosif à un résidu d’automne sans avoir le temps de reprendre son souffle. J’étais un peu sonné, sans réactions devant la brutalité de ce dénouement.

  En début de soirée, Rémi a téléphoné. Sa voix est monocorde. Il a très mal supporté l’échec de cette manifestation. Il y était peut-être moins bien préparé que moi et pour une fois je me sentais un peu son protecteur. Je jouissais d’un privilège qu’il n’avait pas : j’avais un père qui m’avait transmis un peu de son expérience en matière de luttes perdues d’avance.                              

       Rémi me proposait de le rejoindre au cinéma. Il avait envie de se changer les idées mais je sentais bien que le cœur n’y était pas. Sa mère venait d’être licenciée de l’entreprise de confection dans laquelle elle était ouvrière depuis vingt ans. L’usine avait fermé, sans autres explications que celles liées à la trop fameuse conjoncture. Rémi n’était pas du genre expansif, surtout au téléphone, mais je sentais au timbre de sa voix que le moral était au plus bas. Je sentais qu’il avait besoin de me voir et de parler, comme nous le faisions depuis notre première rencontre.

       Mais il s’était produit un changement notable depuis ce mardi de novembre. En effet, je me sentais moins perdu ; toujours aussi écœuré par la médiocrité ambiante, mais capable maintenant de la surmonter, de résister, par goût du défi ou de l’absurdité.

       Je suis passé prendre Rémi chez lui. Il était pressé de sortir et m’a à peine laissé le temps de saluer sa mère que d’ailleurs je connais à peine. Nous ne disons pas un mot tout au long du trajet. Il pleut, encore, légèrement, mais suffisamment pour expliquer notre allure pressée. Nous arrivons devant le cinéma, un cinéma associatif qui ne déniche que des films polonais, croates et même islandais. Aujourd’hui, c’est l’unique film d’un obscur metteur en scène irlandais que nous allons voir. Un film en noir et blanc, un film bizarre si j’en juge par l’allure des rares spectateurs présents.

      Les sièges sont roses et sentent le moisi. Le silence est terrible. Dehors, il pleut et j’ai la certitude qu’il ne peut en être autrement. Il fait froid et humide. Tout semble triste, tout semble prêt à rimer avec la mélancolie qui se dégage des quelques photos entrevues du film irlandais. Quelques rangs devant nous, il y a pourtant une petite tâche de bonheur. C’est un couple, blond. Leurs têtes se touchent, se mêlent, leurs mains se cherchent,  se crochètent. Ils sont à la fête, et je suis bien pour eux. Je suis bien pour le rêve qu’ils sont en train de se construire. Je suis bien pour eux et je souffre. Je souffre de cette humidité qui me transperce l’espoir. Je souffre du désespoir de Rémi.

       Le film est sous-titré et les mots qui défilent sur ces paysages irlandais paraissent être la traduction des pensées qui traversent nos esprits en ces moments-là. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une histoire. La musique est froide, les paysages et les voitures sont gris. Il y a un homme, seul, désespéré, il cherche, il pleure,  il boit,  il roule et souffre. Il finit par mourir, d’ennui ou de peur.  Je suis mal à l’aise parce que je sais que Rémi a choisi ce film, et qu’en plus il l’a déjà vu. Le couple blond est parti avant la fin. Ils devaient s’être trompés, on ne choisit pas un tel film quand on a les mains qui s’égarent…

       Nos tempes résonnent. Nous sortons dans la nuit qui s’est faite épaisse. Nous croisons le couple d’impatients. Ils se sont attardés sous un trop petit parapluie et s’éclaboussent de rires. Nous marchons côte à côte, à grandes enjambées, comme si nous étions attendus quelque part. Je me sens presque bien, je suis habité par cette sensation bizarre qui permet de ressentir les moindres pensées de l’autre. Il est tard. Nous avons soif. Soif d’alcools et de mots que nous avons mis en réserve depuis le début de la soirée. Il y a quelques semaines, nous avons découvert une espèce de taverne à l’autre bout de la ville. Sans même nous concerter nous nous dirigeons vers le premier arrêt du tram pour nous rendre en ce lieu où la bière délie les langues. Rémi est prêt pour une longue nuit. Il semble vouloir noyer ses dégoûts dans une belle virée nocturne. Nous montons dans le tram. L’intérieur est jaunâtre, à cause d’une prétendue lumière qui plutôt que de rassurer finit de couper l’atmosphère à coup de poignard. La grisaille est dans tous les teints. Le chauffeur a la Gitane fatiguée. Le ventre de la bête n’est empli que de quelques spécimens de nuit qui ont oublié d’où ils viennent. Seule, une vieille au sac à main nous observe. Elle nous interdit de croire que la nuit nous appartient tout à fait. Nous sommes arrivés. La pluie a cessé. La soif se fait plus forte. Rémi entre le premier.                                  Nous voici au cœur de la nuit, à l’intérieur de ses entrailles. Les tables ne sont que des îles inabordables d’où nous épient les naufragés habituels. Quelques têtes se secouent, nonchalamment, comme pour vérifier que deux amis viennent d’entrer. Je reconnais certains visages et j’en suis presque soulagé. Nous nous installons dans un coin, le plus loin possible de toutes sources de lumière. Cela fait plus de trois heures que nous ne nous sommes rien dit. Nous commandons la même chose. De la bière, de la brune bien épaisse, presque caramélisée. Comme je l’attendais, c’est Rémi qui parle le premier. 

       ‑ Je crois que je vais tout laisser tomber, j’en ai vraiment marre.

       ‑ Qu’est ce que tu vas faire ?

       ‑ Je vais partir…

       ‑ Franchement, je ne te comprends pas. La première fois que je t’ai rencontré, je t’ai dit que j’en pouvais plus, que j’avais envie de foutre le camp et c’est toi qui m’as convaincu qu’il fallait résister, qu’il fallait s’accrocher.

       ‑ Maintenant c’est plus pareil. Il y a des choses qui ont changé. Ma mère n’a plus de boulot. Et puis il y a eu cette grève. Enfin si on peut appeler ça une grève. Non j’y crois plus. J’en ai vraiment marre. Je suis comme ce gars dans le film. Il faut que je parte, un peu plus loin. Il faut que je le fasse.

       ‑ Mais tu ne crois pas que c’est maintenant que tu devrais rester, si ta mère a plus de boulot, qu’est ce qu’elle va devenir toute seule ?

       ‑ Si ça te tient tant en souci, t’iras la voir, t’iras la réconforter. Tu verras, elle n’est pas contrariante, elle dit toujours oui, les autres ont toujours raison. Et puis elle touchera le chômage. De toute façon elle était qu’à deux ans de la retraite…

Quelques mardis en novembre, suite…

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Le lendemain, il pleuvait. La manif fut un échec. Nous n’étions qu’une centaine, tout au plus, à nous agglutiner sur les escaliers, en partie abrités, de la maison de l’université. Rémi était haut perché, sur les dernières marches. Il scrutait l’horizon. L’horizon luisant et humide d’une rue retrouvant la pleine possession de ses moyens.

       Il semble attendre quelqu’un. Je ne suis même pas surpris du nombre désespérément faible de cette foule que j’avais pourtant rêvée énorme. Je pense aux paroles de mon père et regrette un peu mon discours sur la spontanéité et la fraîcheur des étudiants. Je me sens ridicule, et n’ai plus envie de participer à ce qui désormais ne pourra plus être qu’une cérémonie funèbre. J’ai rejoint Rémi qui n’a toujours pas bougé de place. Il ne dit rien, semble ne pas me voir.

       ‑ Je crois qu’on s’est complètement planté Rémi, on s’est emballé un peu vite. Hier il ne pleuvait pas, tout était plus facile. De toute façon, je crois qu’on ne pourra jamais les faire bouger. Tout le monde a la trouille. Et puis, comme dit mon père, quand on a rien à perdre,  on peut rien gagner.

       ‑ Ton père, il dit ce qu’il veut, mais moi ça ne suffit pas à me remonter le moral. J’en ai marre, vraiment marre. Regarde, on est à peine une dizaine de la fac de droit et les autres ce n’est même pas tous des étudiants.

       Nous sommes quand même partis derrière quelques banderoles usées. Jamais une manifestation n’a autant mérité son nom de cortège. Nous marchions sans enthousiasme, convaincus que nous ne serions qu’à peine remarqués. Rémi ne parle plus. Il soupire. Je l’ai rarement vu dans un tel état et j’en suis d’autant plus inquiet que je me sens serein, rassuré. J’ai le sentiment que je n’étais même pas prêt à me lancer dans une telle aventure.      

       J’ai hâte que nous arrivions au bout de notre pèlerinage. J’ai hâte de dire à mon père qu’il avait raison. J’ai hâte de rentrer et d’oublier cette péripétie à mettre au crédit de ma trop grande passion. Notre cortège passe devant les Nouvelles Galeries. Sous l’immense porche de nombreux passants attendent. Ils ne nous regardent même pas, ils nous voient et nous inscrivent distraitement dans le scénario de leur journée grisâtre. Ils sont préoccupés par la pluie. Ils attendent pour traverser. Nous les retardons…

Quelques mardis en novembre, suite…

Je ne marche plus, j’avance, poussé par mon père qui quelque part va m’aider un peu. J’en suis sûr. Ils sont moins nombreux que nous, je sens leurs regards amusés lorsque j’entreprends de gravir les deux marches qui conduisent à l’estrade. Je suis saisi d’un vertige et me sens proche des larmes tant ces quelques secondes, qui me séparent de l’instant où il faudra parler, s’éternisent, et semblent me montrer du doigt. A présent, je suis à quelques centimètres du micro. Je ne m’assieds pas, de peur de disparaître, je me contente de prendre appui des deux mains sur le pupitre professoral. Je prends une longue inspiration et lève machinalement les yeux avant d’ouvrir la bouche. Je vois le visage de Rémi. Il est assis en plein milieu, ébahi. Je lis sur ses lèvres.

–  Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Bonjour, euh, voilà, je suis étudiant en première année et je suis chargé de vous informer de ce qui s’est passé ce matin dans un de nos cours de travaux dirigés. Vous devez connaître le nouvel assistant en droit public. Mais vous ne connaissez certainement pas toutes ses positions extrémistes et racistes. Ce matin, il a franchi les limites de l’acceptable et quelques-uns d’entre nous ont osé quitter son cours après qu’il a eu délibérément insulté les étudiants africains. Je crois que nous ne pouvons pas accepter de tels agissements, nous sommes des étudiants en droit et notre premier souci devrait être de faire en sorte qu’un minimum de droit et de justice soit appliquée en ces lieux où l’on est censé l’apprendre. De plus, il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé et nous devons réagir. Aussi, nous vous invitons fortement à vous rendre à un rassemblement devant la maison de l’université demain à partir de dix heures.

       J’avais prononcé ces paroles sans aucune difficulté et je me surprenais même à fixer les regards avec de moins en moins d’appréhension. Pourtant le climat était loin de faciliter un discours humaniste. Bien sûr, les fachos de service se sont mis à taper du pied tout en criant :                                              

       – à Moscou, à Moscou !

       J’étais presque satisfait de cette manifestation de stupidité qui prouvait que si mes paroles avaient eu un impact sur les fanatiques du Figaro, elles pouvaient avoir été entendues par les autres. Et puis il y avait Rémi. C’était la première fois que je le voyais au milieu des autres, il paraissait plus grand, beaucoup plus grand dans tous les sens du terme. J’avais à peine fini de m’exprimer et je commençais déjà à distribuer mes tracts le long des travées qu’il s’est levé et a rajouté quelques harangues convaincantes à mon discours somme toute0 un peu académique.      

       – Maintenant y en a marre, dit‑il, ce n’est pas parce qu’on est à cinq semaines des examens qu’on va se laisser traiter comme de vulgaires esclaves. Si on ne bouge pas aujourd’hui, si on ne fait rien demain, alors on ne fera jamais rien ! On ne sera que bon à devenir de minables gratte papier dans d’obscures études de notaire. Que les fachos ne veuillent pas bouger, on s’en fout, on n’a pas besoin d’eux. Mais vous les autres, si vous restez là, le cul vissé sur votre banc, le matin quand vous vous regarderez dans la glace ne vous étonnez pas si vous ne voyez rien car vous ne serez rien !                                                          

 Ses paroles eurent plus d’impact que les miennes. Les insultes, les menaces commencèrent à fuser de tous les coins de l’amphi. Je sentais que d’une minute à l’autre tout pouvait se décider. Aussi je me suis dis qu’il était le moment de prendre une décision et de faire une nouvelle proposition. L’intervention de Rémi m’avait ragaillardi et désormais je me sentais tout à fait capable d’accrocher n’importe quels regards sans me sentir paralysé par la peur de paraître ridicule.                                    

 – Vous savez, je crois que Rémi a raison. J’ai senti tout de suite en prononçant ce prénom que je venais d’un seul coup d’acquérir un véritable statut. Je connaissais celui qui dans l’amphi des deuxièmes années jouissait d’une certaine réputation.

       – Oui, je crois qu’il a raison,  il n’y a pas besoin de faire de grands discours pour comprendre la gravité de la situation,  soit vous vous sentez concernés et vous quittez immédiatement cet amphi en signe de protestation,  soit vous êtes complètement indifférents et alors vous restez là et on a plus rien à se dire !

       Rémi m’avait rejoint sur l’estrade, il était pâle comme l’autre soir sous le porche. Il y a eu un mouvement de foule. Certains hésitaient, se regardaient, cherchaient un soutien à une décision difficile. Il y avait de l’inquiétude dans les yeux. Les militants d’extrême droite semblaient être à leurs aises. Ils menaçaient, ils s’interposaient même entre les portes de sortie du haut et les premiers convaincus. Puis l’un d’entre eux, Rémi me signale que c’est le leader, s’approche de moi et me déclare froidement que c’est la première et la dernière fois que je mets les pieds dans cet amphi. Rémi me fait signe de ne pas répondre. Quelques minutes se sont écoulées, environ les trois quarts de l’amphi se sont vidés. Rémi me regarde avec une espèce d’admiration et me dit :

       – bon boulot pour un débutant !

       Une fois à l’extérieur, les événements s’enchaînent, naturellement. Visiblement les interventions de mes camarades du début de matinée ont été couronnées de succès, et à l’heure qu’il est, de nombreux amphis ont dû se vider. Les responsables syndicaux prennent les choses en main. Une délégation est constituée pour rencontrer le président de l’université et il nous est demandé de bloquer tous les accès aux différentes facultés. Nous nous exécutons avec enthousiasme. Il fait beau, la rue nous appartient. J’éprouve une certaine satisfaction à troubler l’immuable rectitude de cette grande avenue. Je la sens qui souffre de ne pas pouvoir absorber ce trop plein de couleurs qui s’agglutinent sur son pavé grisâtre. Elle souffre de devoir supporter ce terrible affront qui lui est fait. Elle n’est plus rien sans ses rails qui ont disparu sous la multitude de fessiers provocateurs. Elle doit subir ce sitting en pleine heure de pointe, pendant ce laps de temps où elle règne en maître sur cette ville qu’elle n’en finit plus de partager. Tout est bloqué, et moi je souris, en pensant à cet automne.

       La journée s’est déroulée au rythme des assemblées générales, des motions, des distributions de tracts pour la grande manifestation de demain. Le petit incident du début de journée a enfanté un véritable mouvement qui semblait partir sur des bases solides : il faisait beau, nous en avions marre. Nous étions prêts à vivre quelque chose de grand, quelque chose d’intense, comme ce fameux mai 68 dont me parle souvent mon père avec nostalgie et fierté. En début de soirée, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns uns dans un bar du centre ville. Rémi faisait partie du groupe. Nous n’avions pas encore trouvé l’occasion de parler depuis ce matin. Rémi a commencé par m’annoncer qu’il voulait rester dehors cette nuit. Il voulait s’imprégner de l’atmosphère. Il a semblé déçu quand je lui ai dit que je voulais rentrer chez moi. Mais il a bien compris que j’avais très envie de raconter tout cela à mon père.                                         

       Pour une fois que j’aurai quelque chose à lui dire et peut- être à lui demander.  Lorsque je suis arrivé, mes parents étaient déjà à table. Je n’avais pourtant que peu de retard. Je me suis assis avec enthousiasme, presque impatient de partager les émotions de la journée. Je voyais bien que mon attitude, ma physionomie même, surprenait. Ces derniers temps, je les ai plutôt habitués à un air sombre et renfermé. Ils s’étaient peu à peu résignés à ma mélancolie ambiante et ne me posaient plus de questions susceptibles d’alourdir encore un peu plus la lourde chape de plomb pesant sur nos relations. Aujourd’hui, je n’étais plus le même. J’avais la certitude d’avoir accompli quelque chose de grand, de fort aussi. Quelque chose dont on peut se souvenir, des années après, lorsqu’on commence à s’interroger sur la consistance de son passé.

       ‑ Eh bien dis donc, commence ma mère, je ne sais pas ce qui arrive mais ça faisait longtemps qu’on t’avait pas vu si content ! Tu es amoureux, ma parole !

       Habituellement c’est ce type de remarques se voulant empreintes d’une affectueuse complicité qui contribuent un peu plus à me décourager. Mais aujourd’hui, je n’ai même pas envie de relever le propos. Je le laisse couler, comme une insignifiance passagère. Je m’adresse alors à mon père. Comme d’habitude il n’a encore rien dit.

       ‑ Ca y est, on est en grève. Ça faisait quelques temps que ça couvait et ce matin c’est parti. C’est même moi qui ai pris la parole dans un amphi réputé difficile.

       ‑ Toi, tu as pris la parole… Et qu’est ce que t’as dit ?

C’est curieux, mais je m’attendais à plus d’enthousiasme, à un peu de curiosité. Mais au lieu de cela, il continuait de manger calmement et ne semblait même pas impatient de connaître la suite des événements. Quant à ma mère, elle était entrée dans sa phase classique où plus rien ne comptait, si ce n’est la sécurité de celui qu’elle voulait encore protéger. Néanmoins, je restais tout excité à l’idée de témoigner à propos de ce morceau d’histoire que je pensais avoir vécu.

       ‑ Oui, j’ai pris la parole et pourtant j’avais vraiment la trouille, mais là, je ne sais pas, je me sentais poussé par quelque chose de très fort. Et le pire c’est que j’ai été très bon. J’ai tellement été convaincant qu’en quelques minutes tout l’amphi s’est vidé, il restait plus que les fachos…

       Evidemment, je passe sous silence l’incident avec les militants d’extrême droite. L’incident, je devrais plutôt dire les menaces. Pourtant j’aurai envie de le raconter à mon père, j’en retirerais une telle fierté.  C’était presque ce que j’avais retenu d’essentiel. C’est ce qui me donnait un véritable statut. C’est ce qui allait faire de moi autre chose qu’une simple ombre en attente de lumière. Mon père avait terminé son assiette et tout en attendant la suite des événements culinaires, il a commencé à m’interroger.

       ‑ C’est pour quoi votre grève, c’est quoi vos revendications ?

       ‑ Pour l’instant, des revendications on n’en a pas de vraiment précises, c’est plutôt un ras le bol.  Et puis, il y a le racisme. Ce matin tout est parti de là…

       ‑ Je suis bien d’accord, mais si vous faites grève, il va falloir négocier et pour ça mon petit, il ne suffit pas de dire qu’on en a ras le bol. Même si c’est vrai, il faut vraiment savoir ce que vous voulez, sans cela vous vous ferez rouler dans la farine. Ce n’est pas facile une grève, tu sais. Ce n’est pas une partie de plaisir, surtout pas. Et si tu veux mon avis votre grève ou votre mouvement, je ne sais pas, il risque trop de sentir les beaux jours de printemps. Une grève, une vraie, celle qui fait mal elle se fait en plein hiver. Comme ça tout le monde y croit.

       ‑ Peut être que c’est ce que les autres pensent, mais nous on n’en a rien à foutre, si ce matin on est parti dans ce mouvement, ça n’a rien à voir avec la météo. On aurait fait pareil avec de la pluie.

     ‑ Ca c’est toi qui le dis, mais je veux bien te croire. Maintenant, il va falloir vous organiser et surtout bien réfléchir où vous voulez aller parce que…

       ‑ Et pour vos examens comment ça va se passer, vous n’allez quand même pas rater tous les cours, vous allez vous faire éliminer.

       Ma mère bien sûr, habituée à toujours courber l’échine devant des employeurs paternalistes ne voyait que le risque d’une sanction. Je lui répondais d’un ton un peu agacé et préférait continuer la discussion avec mon père qui depuis quelques instants avait un peu calmé mes ardeurs. Je ne dis pas qu’il m’inquiétait, mais il m’interrogeait plutôt.

     ‑ Tu sais on est déjà assez bien organisé, on s’est réuni tout de suite. On a même tenu une assemblée générale.

       ‑ C’est bien, c’est bien, mais, au fait, toi, t’es syndiqué ? 

       ‑ Non ! A dire vrai, je n’y ai jamais pensé. Mais de toute façon, ça ne change rien, je n’ai pas besoin d’être syndiqué pour savoir ce que j’ai à faire !

       ‑ Peut-être, peut-être, mais sans eux t’es pas grand-chose, t’es tout seul, et il ne faut pas oublier qu’on leur doit beaucoup.

       ‑ Ouais tu as raison. Mais chez nous les étudiants, ce n’est pas pareil que pour les ouvriers. On est plus spontané, plus…

       ‑ Alors là méfie-toi, si tu commences à prendre des airs de supériorité, je crois que t’as pas compris grand-chose, ni toi, ni tes copains. C’est peut-être moins noble que tous vos idéaux mais nous on s’est d’abord battu pour le Smic à trois mille francs ou pour nos quarante heures. Mais c’est un peu grâce à nous que maintenant tu peux étudier. Il ne faut pas cracher dans la soupe, faut que tu sois fier d’où tu viens.

       Je n’avais pas osé répondre. J’aurais voulu lui dire que j’étais fier de mes origines. Mais je restais un peu bouche bée. Le repas s’est terminé dans un silence qui ne pouvait tromper. Chacun de nous trois, préoccupé, continuait de se questionner et les regards que nous échangions s’efforçaient de ne rien laisser paraître.

Ma contribution écrite à la journée nationale du refus de l’échec scolaire.

Une fois n’est pas coutume, je publie une contribution que j’ai écrite, comme je le fais chaque année au nom de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, à l’occasion de la journée nationale du refus de l’échec scolaire qui se déroulera cette année le 23 septembre

Quelques mardis en novembre, suite…

Au commencement, il aurait pu s’agir d’un incident mineur. Il aurait pu être considéré comme banal, mis sur le compte de la bêtise quasi naturelle chez certains habituées des amphithéâtres de droit. Ce jour là, nous avions travaux dirigés. Le groupe était réduit, et celui qui enseignait était un jeune maître assistant qu’on aurait plutôt pris pour un croupier de casino.

       Nous l’attendions, en silence. C’est alors qu’il est entré dans la salle et, fier de son humour d’aspirant artilleur, s’est écrié :       

Mais c’est noir de monde ici ! 

Ce qui en d’autres temps et autres lieux n’aurait été vécu que comme une stupide manifestation d’humour professoral s’est transformé en véritable incident diplomatique. Il est vrai que le hasard aide bien l’humour estampillé Almanach Vermot.  Ce jour-là, les étudiants africains représentaient plus de deux tiers de l’effectif présent. Dés lors, la fameuse plaisanterie prenait une tout autre connotation. Forts de leur supériorité numérique, ils se sont tous levés et sont sortis en ajoutant qu’ils allaient immédiatement en référer au doyen.

       Loin d’en rester là, au lieu de s’effacer humblement ou de reconnaître son erreur, le maître assistant, d’ailleurs notoirement connu pour ses positions racistes, insiste lourdement. Visiblement aujourd’hui il semble être en course pour remporter la médaille d’horreur de la médiocrité nationale et ajoute des propos franchouillards à ses plaisanteries de corps de garde.                                 

       – Ah, voilà qu’ils rentrent chez eux maintenant, oh non désolé, j’ai oublié, c’est le jour des bourses aujourd’hui. C’est peut-être pour ça qu’il n’en manque pas un à l’appel.    

       Un certain nombre d’entre nous semble se satisfaire de cet humour qui fleure bon l’Indochine et l’Algérie française. Nous approchions des examens finaux et la règle, tacite, est de ne jamais rien dire qui puisse risquer de nuire à nos chances de réussite. Mais nous étions un petit nombre à ne pas pouvoir accepter de tels propos. L’un d’entre nous se lève et demande au maître assistant de retirer immédiatement ses propos racistes et de s’excuser publiquement.      

       L’ambiance est irrespirable. En quelques secondes on a senti l’atmosphère se charger d’électricité. Quelques étudiants bien vêtus, démontrent par leur indifférence qu’ils ne sont pas loin de partager les opinions de notre professeur. Estomaqué par cette rébellion, inattendue pour lui, il entre alors dans une colère noire et ordonne au récalcitrant de s’asseoir et de se taire. Bien évidemment, ce dernier refuse et nous nous levons aussi,  pour montrer notre solidarité. L’enseignant croit nous tenir avec une menace concernant notre passage en seconde année. Il nous annonce fièrement qu’il nous gratifie d’un zéro en contrôle continu et qu’il est tout à fait prêt à rédiger un rapport pour chacun d’entre nous.

       Nous comprenons qu’il est inutile de discuter. Nous sortons de derrière nos pupitres tombeaux et nous quittons cette salle. En quittant les lieux je me retourne et aperçois Victor, tête baissée, qui fait mine de ne pas supposer mon regard posé sur sa nuque de notaire. Je le supprime définitivement de mon listing des compagnons du possible et le range avec sadisme au rayon des médiocres sans histoires. Je me dis qu’il n’a pas bougé pour ne pas risquer de compromettre, par une action imprévue, le bel ordonnancement de ses semaines juridiques entièrement dévouées au sacro‑saint rite du samedi soir.

       Nous nous retrouvons quelques instants plus tard dans les locaux syndicaux. C’est la première fois que j’y entre et je suis surpris par l’animation qui y règne. On s’installe dans une petite salle encombrée de ramettes de papier et de banderoles, roulées, en attente de défilé. Benoît, celui qui a osé se lever le premier est parti chercher un responsable et du café. Nous sommes tout excités en l’attendant et ne parvenons pas à nous écouter. C’est à celui qui en dira le plus sur les exploits du fameux professeur de droit public. Quand Benoît entre dans la salle, accompagné de deux anciens que je n’ai jamais encore rencontrés, nous en sommes déjà à dresser la liste de tout ceux qui dans cette faculté n’ont rien à envier au bout en train de la matinée.

       A présent nous sommes huit dans cette petite pièce chargée d’odeurs d’encre et d’alcool pour machines à tirer. Les derniers arrivés sont beaucoup plus calmes, ce sont de véritables militants syndicaux, maîtres d’eux même et de leurs émotions. Ils donnent l’impression d’avoir déjà pris une décision. Nous sommes calmés et nous attendons qu’ils parlent.

       A cet instant de flottement, je ressens une impression bizarre et me mets à penser à mon père. Lui aussi est un militant politique, un vrai, il a été de tous les combats, il en perdu beaucoup, mais c’est ce qui lui donne aujourd’hui cette apparence sereine bien que méfiante. Je ressens ces minutes qui passent très lentement comme s’il s’agissait d’un temps appartenant à l’histoire avec quelque part, écrites en petites lignes, les paroles de mon père face à l’injustice. Je suis fier de ne pas être à la place de Victor, je suis fier de ne pas faire partie du troupeau de ces pantins qu’on installe chaque jour dans les amphis pour justifier l’existence de ces trop nombreux serviteurs du droit des autres. Je pense à Rémi, à Héléna, j’ai hâte de leur raconter, j’ai hâte de les associer à ma révolte. Je me dis que s’il faut un volontaire pour aller prévenir les étudiants de deuxième année je serai celui là, parce qu’il y en aura au moins un qui me suivra.

       Benoît et son acolyte prennent la parole. Ils disent que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il ne nous en faut pas plus pour reprendre notre énumération, et peu à peu le brouhaha s’installe. Ils savent mener une réunion et nous demandent de nous calmer un peu et de garder notre salive pour les heures à venir.

       Ils ont prévu d’ouvrir un cahier de doléances pour recenser tout ce que l’on n’a jamais osé dire. Il faut réagir vite et prévenir le plus de monde possible. Il ne faut pas laisser retomber le soufflet. Si nous ne disons rien aujourd’hui, nous ne pourrons plus que nous résoudre au silence, et pire à l’indifférence.          

       Nous ne sommes que huit, mais nous pouvons très vite démultiplier notre indignation. Le plus vieux, celui que Benoît est allé chercher tout à l’heure, ira dans l’amphi le plus dur : celui des premières années de médecine. Benoît interviendra en droit, en première année, pendant que je me chargerai des deuxièmes années. Les cinq autres se répartissent les amphis les plus faciles, ceux de lettres et de psycho. Puis nous nous mettons à la rédaction d’un tract. Nous y dénonçons le comportement raciste et extrémiste de certains professeurs et appelons à un rassemblement pour le lendemain matin devant la maison de l’université. Nous terminons notre réunion en buvant un café brûlant sous le portrait de Sartre juché sur un bidon devant Renault Billancourt. Je suis secoué d’un frisson incontrôlable. C’est la première fois que je suis impatient d’être au lendemain. Auparavant, il va me falloir réussir mon examen d’apprenti révolté. Il va me falloir réussir mon intervention dans l’amphi de Rémi. Il me reste une heure pour m’y préparer.

       Je ne suis jamais entré dans l’amphi des deuxièmes années, aussi lorsque je commence à gravir les quatre ou cinq marches qui le séparent de celui des premières années j’ai tout à fait le temps de laisser l’angoisse me saisir. Je reste derrière la porte à deux battants, à attendre que le prof ait terminé son exposé. J’entends battre mon cœur et n’arrive pas à me projeter dans les quelques minutes qui vont suivre. Le cours s’achève dans un murmure. Je sais, par expérience, qu’à dix heures les étudiants ne sortent pas. Le cours suivant est trop proche. Il va falloir faire vite. La porte s’ouvre et le jeune prof, étonné, s’efface pour me laisser passer.

Quelques mardis en novembre, suite…

Le moment qui a suivi cette rencontre tripartite est à conserver comme une pièce rare, comme un chef d’œuvre inaccessible. Nous avons parlé, sur le trottoir, de tout, de rien, de nous, des autres qui passent et du printemps qui revient. Héléna et Rémi ne se sont pas vus depuis longtemps et éprouvent beaucoup de plaisir à se rappeler des souvenirs communs. Héléna est pressée, nous sommes obligés de nous séparer en plein rire. Rémi invite Héléna à une fête qui aura lieu ce samedi et où il y aura d’autres anciens… Elle ne dit pas non, mais n’est pas sûre parce qu’elle a autre chose de prévu, depuis longtemps.

       Nos regards se sont croisés. Héléna, il y a les mots et il y a les yeux. Les yeux et les phrases qui se disent. Il y a les fils qui se tendent. Héléna, tes yeux, ils m’ont parlé ce jour là, ils m’ont dit d’être patient. Ils m’ont dit « regarde comme tout peut être simple ». Héléna je croyais t’avoir fait reculer dans ma liste du souvenir, mais aujourd’hui tu ne dis rien, tu me regardes. Quelques secondes ont suffi pour que tu remontes en première ligne. J’ai un sourire qui se bloque au niveau de la gorge.

       Et puis l’envie de te serrer fort, très fort, pour te dire que tout va commencer, que tu es belle, que la ville est belle, fière de son printemps. Tu es belle aujourd’hui, Héléna, belle plus que jamais. Ta robe flotte autour de toi, elle n’ose pas te toucher. Ce n’est pas un bout de tissu, c’est un voile, une caresse que je devine. Je perçois la fraîcheur de ta peau, son velouté.

       Tu es si belle dans la rue. Il y a les gens qui passent, les autos qui ralentissent et il y a toi au centre. Tout ce qui t’entoure n’est qu’un décor, un accessoire, tous ces êtres qui jouent à être vivants, tous ces objets de pierre ou de métal, ils ont besoin de toi. Pour qu’on les distingue, pour qu’ils ne sombrent pas dans le désespoir. Dans la grande rue si droite, prête à tout transformer en de vulgaires perpendiculaires tu es comme une courbe. Tu es comme une douceur qu’on espère quand la douleur, est si grande qu’elle vous pénètre comme une lame. Tu parles et je ne t’entends pas. Je m’étais préparé à ne plus te revoir et quand t’es sortie j’ai compris que tu ne m’avais pas quitté.

       Après son départ nous restons à ne rien dire, comme si nous avions deviné l’un et l’autre toutes les réponses aux questions que nous ne voulions pas encore poser. Rémi a cette grande force de se faire comprendre en peu de mots. Sa présence sa sérénité suffisent à rassurer. Notre amitié avait débuté grâce à Albert Camus, elle se poursuivait et se renforçait par le hasard d’une connaissance commune. Je me contente, pour l’instant, de parler de connaissance mais je devine qu’Héléna a fait plus que croiser Rémi au détour d’une salle de classe.

       Pendant que nous marchons je pense à cette soirée où j’ai commencé à écrire Héléna en lettres minuscules. Depuis j’ai changé, enfin peut-être, parce que la sensation que je ressens m’est très familière. Elle remonte de l’intérieur, d’un quelque part où je croyais l’avoir enfouie. Elle attendait, bien au chaud, de réapparaître. Elle attendait patiemment anesthésiée par mes nouvelles attitudes. Mais il a suffi de ces quelques minutes, si simples, si banales, pour qu’elle reprenne du service. J’en suis heureux, et inquiet aussi, car je me souviens que cette sensation n’est jamais venue seule, elle a toujours traîné avec elle un long cortège, dont la fin était trop souvent d’un gris angoissant.

       En ce moment, je vois Rémi très souvent, presque tous les jours, et je crois qu’il est pour beaucoup dans ce renouveau. Lorsque nous sommes ensemble, nous ne parlons jamais droit, un peu comme s’il s’agissait d’un sujet tabou, d’un sujet qui non abordé permet de préserver la qualité de ces moments privilégiés où nous bavardons. Nous parlons en marchant, nous parlons en buvant. Nous parlons en silence, comme en ce moment. Parce que nous avons découvert que parfois les mots ne sont pas suffisamment nettoyés de leurs erreurs de prononciation et qu’alors ils abîment les conversations. Ils vous amènent sur d’autres terres, des terres inconnues.

       Nous sortions beaucoup aussi, tous les deux. Je n’avais plus besoin de jouer les pitoyables dans la bande à Victor. Je n’avais plus besoin d’eux comme ils n’avaient plus besoin de moi. Désormais, ils ne vivaient plus que pour leurs fanfaronnades nocturnes. Ils ne vivaient plus que pour ces parcelles de vie qu’ils arrachaient à la nuit. Ils se sentaient de plus en plus maîtres de leur destin et s’organisaient pour tout réussir, même leurs futilités. Ils planifiaient leurs sorties, leur groupe était une merveille d’organisation. Sans même s’en rendre compte, ils avaient bâti un organigramme où chacun avait une fonction précise. Victor m’évitait de plus en plus. Il ne supportait pas que je ne m’éclate pas avec eux.  Il ne supportait pas que je ne puisse entrer dans aucune case de sa merveilleuse machine à ricaner.

       Eux, ils n’avaient pas changé. En six mois, ils s’étaient métamorphosés. A présent leurs souliers étaient vernis et leurs après rasages étaient conquérants.                       

       Avec Rémi, nous formions un duo qu’on invite souvent dans les soirées. Comme deux mascottes, dont on parle avec un sourire condescendant au bord des lèvres. Rémi n’est pas comme les autres. Lorsqu’il s’amuse c’est parce qu’il ressent quelque chose de très fort. Je me rappelle la première fête où nous sommes allés. C’était en automne. Il avait passé la soirée en osmose parfaite avec une bassine dans laquelle flottaient quelques fruits décolorés par l’alcool. Il tenait son verre de la main droite, entre deux doigts, le bras gauche presque enroulé autour de la taille. Sa soif paraissait infiniment organisée, elle s’exprimait à travers de petites goulées réflexes. J’avais immédiatement remarqué son regard circulaire dont le périmètre semblait calculé à partir d’une solitude du même diamètre que la mienne. Nous avions parlé, un peu, très peu, comme si nous avions compris que notre présence ici n’était que parenthèses. Parce qu’une fête réussie est une fête où quelques-uns s’ennuient.

       Le samedi est arrivé très vite, trop vite. Nous n’avons pas eu le temps de nous préparer, Rémi et moi. De nous préparer à Héléna. J’ai vécu les quelques jours qui ont suivi la surprenante rencontre de l’autre soir de façon bizarre. Avec le secret espoir de reprendre la mer après une trop longue escale. Je ne peux m’empêcher d’être impatient et angoissé en même temps.

       Le samedi est passé, Héléna n’est pas venue. Nous avons attendu puis nous sommes rentrés en nous efforçant de jouer l’indifférence. Il s’était mis à pleuvoir, violemment. Nous nous sommes abrités un moment sous un porche.

       ‑ Ca m’étonne pas, elle est comme ça, elle te laisse de l’espoir, et elle disparaît, ou elle vient pas.  Mais on lui pardonne tout le temps, parce que, je ne sais pas comment dire, mais elle est, elle est tellement, tellement.

       ‑ Oui elle est tellement…  Moi aussi je ne sais pas comment dire. Je la connais depuis peu, mais chaque fois que je l’ai vue, après je me suis senti bizarre. On dirait que ça me fait du bien mais en même temps j’ai mal.

       ‑ Avec elle, on a peur de pas être à la hauteur. Elle nous impressionne. Et pourtant, quand tu vois les mecs avec qui elle sort, je me demande si on en fait pas un peu trop.

       ‑ Peut-être, mais je suis sûr qu’elle n’est pas tout le temps la même, je suis sûr qu’elle aurait envie d’être avec des gars comme nous.

     ‑ On est trop triste, trop sérieux.

     ‑ Non Rémi, je ne crois pas, on est simplement trop vrai…

       Je sens bien qu’il n’est pas convaincu, qu’il est déçu. Pas seulement à cause d’Héléna, ni de la pluie qui ne cesse pas, mais plus parce qu’il s’aperçoit qu’il est en train de perdre la partie. Il a du mal à croire que tout peut s’arranger. Il s’aperçoit que les maîtres du jeu sont à l’intérieur, au chaud, à l’abri de toutes les questions. Il s’aperçoit que le printemps ne change pas les règles. Lorsque la route est droite, c’est parce que d’autres l’ont tracée. Alors il faut la suivre, le regard posé sur le bout, comme une certitude, comme un accomplissement.                                

       La pluie a cessé et nous sommes sortis de notre abri. Il fait frais, nous pressons le pas. Héléna est entre nous, elle ne nous quitte pas. Nous pensons si fort que nous croyons nous entendre parler. Nous sommes arrivés devant chez Rémi, je lui tends la main, par habitude, par amitié aussi. Je le regarde s’éloigner dans le hall de son immeuble. Il ne se retourne pas et je devine à sa démarche courbée qu’il est transpercé par l’humidité.

       Je ne suis pas rentré, j’ai envie de marcher. J’ai envie de passer un moment avec la ville. C’est une pluie de fin de nuit, un peu traître. Elle se prépare à surprendre les intoxiqués du soleil matinal. Elle les fera reculer, ils soupireront, regretteront de ne pas être plus au sud. Moi je l’aime cette pluie, elle me tient compagnie, elle me relie à la ville, je ruisselle et je suis bien. J’ai les mains dans les poches, pour faire bloc, pour que l’écoulement soit uniforme. J’enfonce la tête dans les épaules, baisse le menton, remonte le col. Je suis bien. L’eau fait comme une pellicule où se reflète les façades endormies.

       Comme souvent, je vais tout droit, au bout de la grande rue. Suivant l’endroit où je me trouve, j’hésite entre remonter en direction de Bellevue ou descendre vers le quartier de la Terrasse. Ce n’est pas pareil. Dans un cas on va vers la montagne, vers la Haute Loire vers le début, là où les premiers sont entrés. Ceux qui rêvaient de la grande ville, ceux qui voulaient travailler. Dans l’autre cas quand on descend vers la Terrasse, on s’enfuit, on s’échappe par la plaine vers l’ouest. La ville on veut plus la voir. D’ailleurs au bout du bas, elle sait plus ce qu’elle fait la grande rue, elle hésite à rester droite, elle s’évase, elle fait comme le delta d’un fleuve.

Quelques mardis en novembre, suite…

Très occupé familialement ce week-end je n’ai même pas eu le temps de publier comme tous les matins la suite de « quelques mardis en novembre » je déroge donc un peu à la règle et ce sera une lecture du soir …

Quelques mois sont passés. Depuis cette terrible soirée où j’ai eu la certitude de ne pas être capable de séduire la moindre personne. Depuis cette matinée où ma mère m’a passé à la question. Depuis cette journée où je me suis obligé à prendre de bonnes résolutions.            

         Depuis ces journées d’automne, l’hiver est passé, sans histoires. J’ai fini par m’habituer à l’exaltant quotidien de l’étudiant par laisser le temps construire patiemment le chemin que j’aurai à emprunter. Je ne peux pas dire que j’éprouve du plaisir à pénétrer chaque jour dans cet amphithéâtre mais une certaine satisfaction à surmonter mes réticences passées. Je m’applique, j’écoute, je retiens, je respecte la parole de ceux qui m’ont précédé et qui maintenant sont devenus les alchimistes de la jurisprudence.                        

       La révolte n’a pas disparu, elle s’est transformée, apprivoisée. Elle s’inscrit dans la colonne crédit de ma passion. Je sais que je peux toujours en disposer au moment opportun, il me suffit d’un retrait et je me retrouve détenteur d’une quantité importante de bonne révolte. Une révolte reposée, réfléchie, qui a eu le temps de se fabriquer une belle carapace protectrice. Les retraits sont fréquents mais mon compte est bien approvisionné.       

       Désormais je communique plus avec les autres. Je ne les ignore plus et essaie de m’intégrer par petits bouts aux histoires qu’ils vivent. Tout semble allé pour le mieux dans un monde qui tranquillement s’approche du printemps. Une de ces saisons intermédiaires que je redoute tant, parce qu’elle aussi, comme l’automne, hésite entre ce qu’elle a laissé derrière elle et ce qu’elle cherche à nous promettre. Je ne suis pas de ceux qui s’éparpillent en farandoles bucoliques aux premiers chants d’oiseaux et aux premiers rayons de soleil susceptibles de rendre aux peaux les tons cuivrés qu’elles ont mis en berne durant l’hiver. De plus, en ville j’entends rarement les oiseaux, ou alors ce sont les étourneaux, qui à mon sens ne chantent pas mais se contentent d’émettre d’abominables sons aussi pénibles à supporter que le bruit produit par de grands ongles caressant un tableau noir.           

       Au printemps, ce que je préfère, c’est les gens. Soudain ils se redressent. Soudain ils regardent autour d’eux. Et par-dessus tout, il y a les femmes.  Les jeunes femmes, mais surtout celles d’âge mûr, qui explosent de fraîcheur, de sourires, de longues jambes enfin libérées de leurs carcans. J’adore ce spectacle que constitue la sortie des vendeuses d’un grand magasin. Comme aux Nouvelles galeries, par exemple, devant lesquelles je me balade souvent ces derniers temps, après les cours.

       J’ai l’espoir de rencontrer Héléna. Héléna, je ne l’ai pas revue beaucoup cet hiver. Nous nous sommes croisés, une fois ou deux, et n’avons pas échangé la moindre parole. Je ne l’ai pas rayée de ma mémoire, je lui ai simplement fait subir une transformation, je la vois désormais comme une image devant laquelle on peut rêver ou même soupirer. Je la vois désormais comme un pays inaccessible.

       Il y a quelques jours, Héléna est à nouveau entrée dans mon monde ; au moment où je m’y attendais le moins. Comme souvent à la sortie des cours je rejoins Rémi et, comme si de rien n’était, habilement, je l’entraîne vers les Nouvelles galeries.  C’est l’heure de la sortie, Héléna sort dans les premières.                                    

       Lorsque je la vois s’avancer vers nous je retrouve des sensations que je croyais avoir oubliées depuis l’automne dernier. Arrivée à notre hauteur, elle m’adresse un grand sourire et, gaie comme une lycéenne, se jette au cou de Rémi et lui administre deux tonitruantes bises sur chaque joue. J’en reste ébahi.

       ‑ Vous vous connaissez ?

       ‑ Si on se connaît, répond Rémi, on a passé trois ans dans le même bahut !

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis, et essaie d’oublier la réalité de ce qui m’entoure, y compris ce qui constitue mon apparence. Lorsque je décide de combler les gouffres de mon angoisse, j’ai besoin de concentrer toutes mes forces sur les mécanismes de ma pensée qui se mettent en marche pour fabriquer des morceaux d’avenir. Je m’oblige à choisir toutes sortes d’itinéraires, à essayer toutes sortes de futurs.
Les mots surgissent, les images défilent. Des images fortes, des images créées de toutes pièces, selon des règles précises. Des règles suivant lesquelles le bonheur ne peut être que la reproduction, l’imitation d’autres histoires dont on est presque sûr qu’elles ont réussi. Des règles suivant lesquelles aucune place ne peut être laissée à l’imprévu, à l’original. Des règles où la vie n’est qu’une succession d’événements au rythme des fanfares et sous les jets de confettis.
Pendant cette première histoire, dans cette première tentative pour m’inventer des lendemains idylliques, je souris béatement. Comme s’il était inscrit dans les gènes de tout individu en cours de fabrication que la réussite d’une vie ne passe que par ces cases aseptisées. Je souris béatement. Une à une, les images défilent. Je retournerai à mes chères études, chaque jour, sagement, inexorablement. J’oublierai toutes ces brunes, j’oublierai toutes ces bières. J’irai jusqu’au bout. Je boirai du champagne millésimé. Je fréquenterai les boîtes branchées car ma compagne sera blonde. Je serai aisé mais l’aurai mérité. J’aurai de l’ambition, mais serai récompensé. Mes amis seront triés. Je ferai bâtir une grande villa et le samedi je tondrai le gazon en blue jeans et polo Lacoste. J’aurai un sauna, un barbecue en pierres rustiques. L’été je traverserai le Sahara ou la Lozère avec la nouvelle Mercedes tout terrain que je me serai offerte pour mes quarante ans.
J’aurai, j’aurai… J’aurai un cercueil dans le crâne et à chaque instant, j’y enfermerai avec moi dans un peu du regard de tous les autres. Ce rêve là ne me convient plus. Je l’efface peu à peu. Son odeur m’est trop connue. Il sent le Jour de France qu’on déguste dans les salles d’attente de tous les bons dentistes. Il sent les beaux quartiers, les autres quartiers, ceux dans lesquels je ne vais jamais. Il sent la réussite voulue, la réussite imposante, bedonnante, qui ne pourra jamais laisser la place à la passion et aux vrais chagrins. J’ai les mâchoires serrées, et m’efforce de stimuler l’apparition d’une nouvelle tranche de vie dans laquelle je pourrai mordre avec plus d’appétit.
Je pourrai partir. Partir loin d’ici. Loin d’ici, loin des soucis, loin des gris de la vie quotidienne. Partir dans un voyage forcément inorganisé. Voyager sans buts, si ce n’est celui de s’éloigner de quelque part pour un jour y revenir en parfait inconnu. Voyager sans port d’attache, pour rompre définitivement avec le regret, avec le remords. Voir des pays, voir des villes, voir des gens dans les villes. Oublier le brouillard, oublier la rectitude de la grande rue. Et peut-être en affronter d’autres. Choisir l’étranger, l’étrange, l’ailleurs, pour justifier son propre silence, cette décision m’effraie aussi et m’amène à un constat. Les autres, il y a toujours les autres. L’ailleurs n’est qu’un concept géographique, mais l’autre, les autres sont partout. L’autre est universel, indéfinissable. Et puis je me dis que partout il y en a qui, comme moi, veulent s’enfuir, rechercher autre chose sans savoir quoi, et que nous ne pourrons que nous croiser. Et nous aurions tant à dire, à partager. J’ai les mains qui se crispent, signal externe qui confirme la panne de rêves.
Je ne rêve plus, je suis revenu dans le monde de ceux qui ne peuvent qu’attendre ou espérer. Je continue pourtant à chercher et ne trouve pas. Cela me rend plus angoissé. Je me dis qu’il faudra bien, me résigner et m’habituer. Je me dis que ce que je vis n’a rien d’extraordinaire, ce n’est que la suite logique de circonstances extérieures. La seule solution est de résister à cette tempête et de la savourer, de s’en délecter pour mieux apprécier les calmes plats qui suivront.
Je lis mes cours de droit. J’essaie, c’est difficile. Je ne prends aucun plaisir. Je sens mes yeux qui essaient, imperceptiblement, de s’échapper pour partir ailleurs, vers d’autres mots, ceux contenus dans mon Camus et qui attendent patiemment une nouvelle rencontre. Peu à peu ce livre que je tiens, se transforme en une histoire qui s’est répétée et qui se répétera sans cesse. Ce n’est même plus un livre, c’est un alignement de lettres puis de mots qui se coalisent grammaticalement pour construire des phrases qui en s’accouplant meurent en paragraphes. La soirée s’est déroulée sur le même ton. Je me suis couché tôt, autant fatiguée par l’ivresse de la veille que par les songes de la journée.

Tout au bout…

Sur le haut plateau jauni,

Pas un pli, pas un cri…

Dans le calme gluant du midi brûlant,

Un homme,

Personne ne le connaît,

Demande son chemin.

Un vieil enfant étonné l’a questionné.

Mais où vas-tu homme pressé ?

Je vais au bout mon petit,

Je vais au bout voir la terre tourner.

Mais sais-tu homme pressé

Qu’au bout il n’y a rien,

Rien qu’un bout de ce chemin.

Retrouvons, la Norme et la Beauté, qui, une fois encore se déchirent…

Pour compléter ma publication d’hier soir et pour ceux qui ne sont abonnés à mon blog que depuis peu, je publie à nouveau quelques uns de mes textes sur la norme et la beauté. En voici le premier

Les mots d'Eric

Norme: Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée.

Beauté: Egarée? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.

Norme: Une fleur de pissenlit! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète: jamais, je dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…

Beauté: Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas…

Voir l’article original 129 mots de plus

Quelques mardis en novembre, suite…

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 Il est dix heures, je m’éveille. Mon corps est un coton imbibé d’alcool. Je me suis endormi dans les griffes du malaise et suis sorti de ma trop courte nuit dans l’étau de la migraine. Je ne me souviens plus de rien, j’ai la sensation qu’à un moment de la soirée le temps a poursuivi sa route sans m’attendre. J’ai dansé, j’ai mal aux os, ce n’est pas habituel. J’ai dansé avec Héléna.       

       Héléna, l’évocation de ce prénom me fait osciller entre nausée et larmes. J’hésite à me lever, non pas que je craigne une quelconque remontrance de mes parents, mais plus parce que je sais qu’il me faudra alors commencer une nouvelle journée. Je ne sais pas comment tout cela finira. Je devrais peut-être partir respirer d’autres airs. Je devrais voir d’autres gens. Ailleurs. Je me demande s’il est possible d’exister autrement qu’ici, autrement que partout. J’ai un peu le pressentiment que dans tous ces là‑bas dont on rêve, les silhouettes sont du même gris. Rien ne peut vraiment être différent, la ville est trop incrustée dans le recto de mes yeux. Je m’oblige pourtant à fermer les paupières et je peux encore rêver.

       Les draps sont tièdes et je commence à percevoir une odeur de café frais. J’imagine une senteur de foin, un ruisseau,  des pierres recouvertes de mousse, des oiseaux, ce pourrait être bien. J’ai toujours les yeux fermés pour m’imprégner complètement de ce bouquet de sensations. J’ai envie de sourire. Mes jambes, lentement, glissent hors des couvertures. Je me sens bien, du moins tant que je ne suis pas complètement redressé. Les premiers pas sur le carrelage sont pénibles, j’ai l’intérieur du corps qui vibre à chaque fois que le talon entre en contact avec le sol. Le miroir du couloir me renvoie le reflet d’un individu au teint cartonné.

       Lorsque j’entre dans la cuisine, l’odeur de cette journée me frappe en pleine poitrine. J’ai beaucoup bu hier soir et je ne me souviens plus très bien sinon un cri. Un cri, si long, terrible, et Héléna si brune, si belle. Et ce corps sans un sourire. Mes pensées ne sont pas très claires, il va falloir que je réagisse car l’air préoccupé de ma mère me laisse envisager un petit déjeuner interrogatoire extrêmement pénible.

       Ma mère est en pleine préparation du repas de midi. Elle semble mettre une application particulière à me faire remarquer, l’air de rien, que je suis complètement décalé. Je ne dis rien, non par manque d’éducation, mais parce que je prévois un tel déchaînement de paroles que je m’économise. Je ne me suis pas trompé et à peine ai‑je commencé à me noyer dans mon bol de café noir que déjà elle se retourne, sans lâcher son épluche légume,  me montrant bien que le rouge vif de ses yeux n’est pas imputable aux oignons. Elle rompt le silence.

       ‑ Pourquoi t’es rentré si tard ?  Qu’est ce que t’avais bu ? Tu tenais plus debout …

       ‑ Pas grand-chose, je ne sais pas ce qui m’est arrivé.  Je devais être fatigué.

       ‑ Tu avais dit que tu allais travailler chez un copain. C’était encore ce Victor. Tu sais ce qu’on en pense ton père et moi…

       Une fois de plus, la conversation débutait dans une magnifique hypocrisie. Ma mère savait que je lui mentais et moi je savais qu’elle ne me croyait pas. J’en conclus que c’était peut-être notre façon de  dire la vérité. Cela m’amuse presque et à chaque fois que cela se produit je pense curieusement à une fameuse loi mathématique sur les nombres relatifs qui affirme que moins par moins donne plus. Comme dans notre dialogue matinal.

       Mais aujourd’hui, la situation n’est pas la même. J’ai enfreint la règle, je suis allé trop loin.

       ‑ Tu sais, on se fait du souci. Tu ne dis plus rien, t’es jamais là et t’es toujours triste. Je comprends pas ce qui se passe, avant tu racontais tout,  tu parlais de tes profs,  de tes copains…

       ‑ C’est plus pareil maintenant, c’est plus compliqué, c’est pas comme au lycée.

       ‑ T’as qu’à dire qu’on est trop bête pour comprendre. On te fait peut‑être honte maintenant que tu es à l’université !

       J’avais senti à la manière appuyée qu’elle avait prononcé le mot « université » que ce n’était pas mon état lamentable de la nuit passée, qui la gênait, mais mon attitude, ces dernières semaines. J’aurais voulu lui dire qu’elle se trompait, que je les respectais, que j’étais même fier d’eux. Mais le jeu était trop faussé, depuis trop longtemps.        

     ‑ Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu déformes tout. Je parle moins parce qu’il y a moins de choses à raconter et puis elles sont moins intéressantes.

       ‑ Ce n’est pas une raison pour te mettre dans des états pareils.  Je suis sûr qu’il y a autre chose mais que tu ne veux pas nous le dire… Tu ne te drogues pas au moins ? On a tellement peur de ces trucs avec ton père.

       ‑ N’importe quoi ! Parce que je passe par une période assez difficile, que j’ai un peu moins le moral que d’habitude, ça y est, pour toi ça peut être que la drogue. Et bien non, que tu le veuilles ou non, je n’y ai jamais touché. Par contre, c’est vrai qu’hier soir j’ai un peu trop bu.

       ‑ Heureusement que ton père ne t’a pas vu dans cet état, il était parti travailler quand tu es rentré.

       ‑ Tu sais, ça arrive à n’importe qui, de toute façon je ne conduis pas.

       ‑ Encore heureux ! T’as pas cours ? Ça aussi j’y comprends rien, on dirait que t’y vas quand ça te chante. Il n’y a pas de contrôle.

       ‑ On est des adultes maintenant, on n’a pas besoin d’un garde-chiourme. J’irai en cours, de quatorze à dix-huit, si tu veux savoir. Voilà tu es contente !

       A mon soulagement, ma mère se décide enfin à quitter cette cuisine où elle règne en maître. Ici, elle est sur son terrain. Toute personne qui y pénètre doit s’attendre à en subir la dure loi.

       Je suis retourné dans ma chambre. Dehors il pleut. Bien sûr. Il pleut et c’est un nouvel aujourd’hui que je voudrais déjà fini. Le gris est partout. Il est dans la ville, il coule dans ses veines. Il étouffe les regards, il condamne sans promesses d’appel, toutes les promesses matinales. Je crois qu’aujourd’hui je vais me contenter d’être l’excroissance avachie de ce fauteuil.

       Je me sens si las, si fini. Je n’ai pas la force d’ajouter une page à mon calendrier du désespoir. Ma tête est lourde, trop lourde. Je l’aperçois dans le miroir. Elle m’étonne, elle est en décalage par rapport à la douleur qui l’emplit. Je l’exerce à prendre des tournures dramatiques, mais ne parviens qu’à ajouter du ridicule à mon désarroi. J’aurais envie d’inventer un attentat à commettre contre ce visage d’héritier. J’aurais envie de lui arracher tout ce superflu qui la rend si identique. Je voudrais qu’elle ne soit que le porte-parole fidèle de mes cris, de mes sanglots.                                               

       Aujourd’hui je ne quitterai pas cette chambre. Je n’irai pas en cours. Je ne sortirais que pour nourrir cet amas de chair qui camoufle aux autres la grisaille de mon en dedans.

La norme et la beauté : le retour…

Il y a bien longtemps que norme et beauté ne s’étaient rencontrées. Il est vrai que l’une comme l’autre avaient pris soin sur les injonctions de la police sanitaire de prendre et surtout de garder de la distance. Mais ce qui devait arriver arriva et les deux rivales ont fini par se retrouver. La norme dont on sait déjà qu’elle aime tout contrôler a donc pris la décision de convoquer la beauté.

– Gardez vos distances beauté ou alors restez masqué. En aucun cas vous ne devez me contaminer.

– Ne vous inquiétez pas je resterai masquée et ainsi vous n’aurez pas à supporter mon sourire bucolique…

– Bien, ceci étant dit chère beauté, encore une fois quel besoin aviez vous d’aller vous compromettre en ce lieu que je vous ai déjà interdit. Un parking de supermarché, et pourquoi pas un immeuble désaffecté quand on y est ?

-Voyez vous madame la norme, contrairement à vous je n »ai aucun problème avec ces lieux dont on dit, je le sais, qu’ils sont laids. Je ne les méprise pas et surtout je ne les oublie pas et quand je le peux, je veux dire quand vous êtes occupée à rédiger vos règles académiques et surtout à les contrôler, voyez vous, moi je vis : tout simplement. J’ouvre les yeux, et quand je sens que mon cœur est léger, je cherche s’il me reste un peu de ces belles couleurs que vous gardez enfermées.

-Je vous entends, l’intention est bonne et je ne nie pas que vous faites ce que vous pouvez, mais à l’avenir quand vous vous égarerez dans un supermarché, je vous en prie faites une détour au rayon beauté !

Mes Everest, Emile Verhaeren : « Au bord du quai »

Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont,
S’ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux rester, je ne peux pas ;
L’âpre univers est un tissu de routes
Tramé de vent et de lumière ;
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son oeuvre coutumière,
Avec, en son coeur morne, une vie
Qui cesse de bondir au-delà de la vie.

Emile Verhaeren, Les visages de la vie

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna notre rêve était si beau. Je te voulais si différente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon désespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle était un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hésite. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.

       Cette nuit nos regards ne se sont pas croisés. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressé. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlé, j’ai trouvé quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘étais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit « écoute petite, écoute, tout se désespère, vent de panique, regarde petite, regarde » tu m’as regardé en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochés derrière leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour être heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prêt à passer la nuit à te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu étais triste en fin de journée et que maintenant tu étais heureuse parce que Jacques était venu. Il était venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclé et toi t’es partie avec lui.

       Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas à notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguée. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complète du voyageur téméraire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzé en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux désespérés. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent là bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.

       Et tu m’oublies Héléna, tu m’oublies moi et ma pâleur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlé de ce Jacques, Héléna, tu m’as parlé de lui comme si tu n’avais rien d’autre à me dire. Il était le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. Héléna, on se connaît si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ‘ai pas répondu. Il y a tant à faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu Héléna, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle à côté du lit ? Moi je t’attends.

       Héléna t’es plus la même quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardé et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardé d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, là haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis resté quand t’es sortie avec l’exilé, je suis resté et ton absence était pire, comme une évidence, comme un grand rire en pleine face.

       Je suis petit Héléna, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’océan. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallée. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais « regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes ». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclé, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relève jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumée qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressé de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se déchire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes à nous. Héléna, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraîche de rosée et qu’au fond dans les vallées t’entende la ville qui se réveille.

Où irons nous demain ?

Où irons nous demain ?

Demandent les deux fillettes.

On ne sait pas,

Il faut regarder le ciel

Il nous le dira.

Répond maman.

Le ciel ?

Mais qu’y verrons nous,

Que nous ne savons déjà ?

Oh c’est très simple mes très belles,

Surtout vous ne direz rien,

Les yeux vous fermerez :

Dans la boîte à rêves que vous cachez

Vos plus belles couleurs vous choisirez,

Vous lèverez la tête.

Et alors ?

Alors le ciel vous dira…

N’oublie pas…

Aujourd’hui s’ouvre le procès de l’attentat contre Charlie Hebdo. Je publie à nouveau à cette occasion le texte que j’avais écrit le 7 janvier nous invitant à ne jamais oublier

Les mots d'Eric

5 janvier 2015, 5 janvier 2020 : en hommage aux victimes de la barbarie

Dans l’hiver bleu

De ta mémoire encombrée

N’oublie pas

Les lourdes traces

Que la haine a laissées.

Dans les flammes ocres

De tes souvenirs douloureux

N’oublie pas

Les douces braises

Que l’humanité a attisées.

Sur la route mauve

De ta liberté écartelée

N’oublie pas

Les regards effarés

Des plumes qui se sont envolées…

7 janvier 2020

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Mes Everest : Aragon, les mains d’Elsa…

Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.

Quelques mardis en novembre, suite…

Nous sommes entrés à pas lents, en piétinant. A l’intérieur l’atmosphère est épaisse et la musique agréable. Elle réchauffe les prisonniers de novembre que nous sommes. Je n’ai pas le temps de travailler au scénario d’une nouvelle histoire. Héléna danse. Elle danse avec l’anonyme aux cheveux longs. Il a l’air plein d’un enthousiasme expansif. Je l’avais un peu oublié tout à l’heure dans la voiture. Il était devant, à côté du conducteur, sur une autre île me semblait‑il. Je les regarde tous les deux, ils se tiennent chaud par les regards qu’ils travaillent à rendre vrais. Je les vois tous les deux, ils utilisent leurs corps dans une recherche de la perfection que je n’ai jamais comprise ni admise. Leur couple et les cercles qu’il décrit est une insulte, un sourire narquois à la face géométrique de mon aventure automobile. Je pourrais les imiter et me joindre à leurs élucubrations gestuelles. Mais je suis encombré par mes membres. Lorsqu’ils bougent, je les sens qui pendouillent, comme des virgules mal placées. Ils devraient constituer la respiration, le souffle de ma présence, ils n’en sont que les béquilles. Ma raideur est une atteinte à leur liberté d’évoluer.        

       Je souffre. Je souffre parce qu’ils sont beaux. Ils sont beaux dans leurs gestes, ils sont beaux dans leurs sourires, ils sont beaux dans leur fraîcheur, dans leur oubli, dans leur supériorité. Je les vois qui dansent et je le hais. Je les vois qui dansent et je la désire. Je la désire et le hais encore plus pour l’application qu’il met à attirer son regard, à le lui subtiliser, à se l’approprier. Je le hais pour son corps qui perd toute violence contenue dans l’immobilité du suggéré. Je ne sais pas danser parce que le fil musical qui part du cerveau n’a jamais pu descendre que jusqu’au bout des yeux, au bord du vide. J’observe la salle et distingue quelques souffrants qui comme moi n’ont pas le privilège de la distinction rythmique. Héléna ne m’a plus regardé, elle a choisi de s’extirper de mon rêve. Elle a choisi de me rappeler que mon corps n’est que bon à jouer la serre livre dans une automobile prêtée par le père. Elle ne me regarde plus. Je souille son espace de vie. Je profite pourtant d’une accalmie des rythmes pour me risquer à l’inviter à partager mon espace de vide. Il s’agit d’une gesticulation à consonances folkloriques dont l’exécution réclame une haute maîtrise de la culture afro‑cubaine. Je m’efforce de lui donner l’impression d’être un joyeux drille à l’aise dans son enveloppe charnelle comme dans ses discours intérieurs. Tout en nous tenant du bout des doigts, nous effectuons ainsi quelques décamètres douloureux où je lui inflige ma conception très personnelle de la rythmique.

       Tout est dans la sensation, tout est dans la perception que chacun a de la musique. Moi, elle me secoue de l’intérieur, quand des sons me troublent, ce sont toutes mes tripes qui évoluent au gré d’une chorégraphie que je suis le seul à pouvoir décoder. Quand le morceau s’achève, j’ai le souffle court et la gorge sèche. Avec un sourire passible d’être condamné pour crime contre l’humanité tant sa capacité exterminatrice est totale elle me regarde, compatissante.       

       – Tu as encore quelques petits progrès à faire !

       Je ne peux rien dire, je me sens couler, je me répands au milieu de la scène. J’ai l’impression d’avoir des membres en trop. Je ne sais où poser mon corps. J’ai peur d’encombrer. Héléna est déjà partie pour une autre danse. Elle retrouve son fidèle chevalier qui, j’en suis sûr, sourit cyniquement.                                             

       Je n’avais pas aperçu la vaste marmite à laquelle certains semblaient soudés. Je les voyais plonger les mains et les ressortir avec à leurs bouts des gobelets, ruisselants d’un liquide aux couleurs sympathiques. Je m’en approche et entame alors un soigneux prélèvement sur le contenu de ce récipient dont les formes arrondies me réconcilient avec tout ce qui ressemble à une courbe. Et je bois. Je bois comme les autres dansent. Avec application, avec joie, dans l’oubli le plus total de la globalité de mon corps. Je bois avec plaisir, avec un immense plaisir. Le plaisir de souffrir vraiment, autrement que pour de fausses raisons préfabriquées par l’ordinaire du désespoir. Héléna ne me verra plus, je ne lui donnerai pas une nouvelle occasion d’avoir à se débarrasser de moi. Elle virevolte aussi vite que je vide mes gobelets de Punch. Peu à peu je sens mes jambes qui s’agitent sans l’autorisation de mon historique pudeur. J’ai imbibé la musique de mon alcool, mon ivresse redécouvre le lien. Je deviens une créature qui s’allonge et qui croise au détour de ses excroissances quelques flammes de vie qui vacillent. Héléna est à quelques pas de ma puissance gagnée. Désormais, je danse ou plutôt je suis la danse. Mon être tout entier n’est plus que le prolongement charnel d’une mélodie lancinante qui essouffle tous les marathoniens de la contorsion gesticulatoire. Je ne contrôle plus rien, si ce n’est quelques images qui me fascinent le regard. Je sens l’ensemble de mes constituants corporels jouer avec l’espace, mais je ne les accompagne même plus. Je suis dans un couloir sombre, d’une étroitesse métallique où peu à peu le visage d’Héléna se dessine sur chaque contour d’ombre. Tout à l’heure, j’étais seul, adossé à un mur, humide de ruissellements bestiaux. A présent, je suis au centre d’une piste où ma solitude devient si bruyante qu’elle effraie puis agace. Héléna a fini par me remarquer, je la devine dégoûtée, voire méprisante. Elle esquisse un haussement d’épaules qui m’envoie rouler dans un coin du ring ou résiste une autre gamelle, ronde elle aussi, ronde de breuvages encourageants.                

       Puis elle est sortie avec Jacques. Jacques l’artiste, le musicien aux doigts de fée. Jacques celui dont elles disent tous qu’il joue de la guitare comme un dieu, dont elles disent toutes qu’on l’écouterait parler pendant des heures et qui par-dessus tout a de l’humour et fait de la voile en été. Ils ne sont revenus que longtemps après, l’œil velouté et les mains crochetées. Je les ai observés à travers quelques larmes commençant à diluer l’alcool devenu une simple injection de souffrance. La soirée ne fut alors qu’un déversement de mots, s’échappant de leur réserve de douleur avec une violence inouïe. Héléna est devenue une tache d’ombre dans mon horizon d’angoisses. Tout n’est plus que tourbillon.

Bouillie de ciel

C’était une lumière d’un presque soir d’été

Dans la poche intérieure de ma veste aux couleurs insolentes

Je sentais les chaudes miettes

D’un doux festin aux rires lointains

Les yeux rivés sur la bouillie bleue du ciel heureux

Je marchais

Oh oui je marchais

Semant tout le long des chaumes chaudes

Mes vieilles pages d’enfance

Inspiration…

Parfois je relis mes anciennes publications et j’ai alors un étrange coup de cœur, comme s’il s’agissait d’une découverte au cours d’un voyage dans mon propre temps

Les mots d'Eric

Ecrire sur des pages de ciel bleu,

Voir les mots blanchis d’angoisse.

Ne pas finir, en petite note

Dans un coin triste

D’une marge grise.

Les entendre se poser,

Un par un.

Feuilles d’ange,

Regarde-les,

Doux, légers,

Ils roulent, entre tes lèvres.

Ecoute les.

Douce mélodie,

Aux syllabes arrondies

Ils planent et flottent

Sous la grand-voile

De ton rêve

Aux rimes oubliées.

Il est l’heure,

Invite-les,

Là, tout bas

Entre main et feuille

Dans l’entre-deux pâle et mauve

D’une douce poésie

Qui caresse l’horizon.  

26 septembre 2019

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Quelques mardis en novembre, suite…

Après de tels moments la soirée s’annonce commune et semble ne devoir se prolonger que dans l’ivresse. Je n’ai pas envie de rentrer, je passe un coup de fil chez moi pour éviter l’affolement général.
Victor et toute sa troupe font bruyamment irruption dans cette salle qui s’apprête à sombrer totalement, capitaine Simon en tête. Comme d’habitude, il trône au milieu de courtisans qui distillent un humour fade. Les rires sont forts, tonitruants. Mon cœur fait un bond. Au milieu d’eux, toute petite, je reconnais Hélena. Elle m’adresse un petit signe. Un signe discret, ou distrait, ou timide, je ne saurais choisir. Désormais, je ne peux plus rien dire. J’ai fait le vide autour de moi. J’attends. Nous sommes nombreux, trop nombreux pour permettre à un solitaire de mon espèce de s’accrocher à un semblant de conversation. Héléna n’est pas très loin de moi, mais je ne l’entends pas, je ne la perçois pas. Sa présence m’a paru d’abord surprenante, et puis finalement plus rien ne m’étonne. Elle semble ne connaître qu’une petite partie du groupe. A dire vrai, elle est proche d’un grand chevelu qui a l’air plus âgé que tous les autres.
Je suis invité à me joindre à eux pour la suite des événements. Je n’ai pas envie de refuser. Le départ de Rémi m’a un peu surpris et je ne veux pas finir la soirée avec Simon pour seul compagnon.
Je tente de m’incruster dans leur cercle de complicité et aussitôt je perçois des regards gênés. La solitude, ma solitude, leur paraît saugrenue, anormale. Eux, ils sont ensemble, ils ont construit un territoire de rires, de jeux, de suppositions. Je pénètre leurs frontières, je franchis leurs murs sous leurs regards inquiets. Je comprends, à leur frénésie incontrôlable, que la soirée sera chaude, ou plutôt super. Comme ils disent.
Ils veulent se rendre dans une fête organisée par une association d’étudiants malgaches qui se déroule dans un entrepôt désaffecté dans la zone industrielle du Marais.
Et pourtant, il est mardi soir, un jour creux, par définition. Un jour à haïr dans le chapelet du médiocre, un jour qui ne sait pas où se situer, ni à quoi servir. Le jour où tout repose sur les dossiers de l’écran. Il est mardi soir et je vais partir pour une fête avec une grappe de joyeux étudiants. Peu à peu, je suis accepté et autorisé à bénéficier de quelques extraits de la mythologie particulière de ce bataillon. J’ai la vague impression de participer à un pèlerinage où au fil du chemin s’égrènent les souvenirs exaltants de quelques croisades passées. Leur discrétion s’effrite de plus en plus pour laisser place aux vanités et aux torses bombés.
Lorsque nous sommes sortis de chez Simon, j’étais à la marge d’une espèce de bien être mousseux et d’angoisse vibrante. Le moment est venu de s’engouffrer dans les voitures, de se sentir heureux à se serrer les uns contre les autres. Avec un peu de chance, et de stratégie, je vais pouvoir peut-être me coincer contre Héléna. Héléna, qui me semble être la seule exception à leur grammaire gesticulatoire. Les portières claquent et je sens l’en dedans de mon corps secoué par un tressaillement électrique.
Tout s’est déroulé comme il se doit, tout s’est déroulé avec la merveilleuse harmonie d’un fantasme nocturne. J’ai une hanche délicieusement oppressée par un accoudoir de portière et l’autre délicatement coincée contre une jambe que j’imagine bardée de fines aiguilles tant la sensation éprouvée à son contact me vrille le souffle. Durant le trajet, les conversations s’effilochent. Il faut dire qu’une pluie fine ajoute à l’atmosphère une coloration dramatique qui finit par nous heurter en pleine banalité. Le chuintement lancinant des essuie-glace couvre à peine le grésillement d’un mauvais autoradio. Quelques véhicules nous croisent dans un glissement automnal. Lorsqu’en face apparaissent des points jaunâtres, nous sentons nos gorges se serrer. Comme si nous ne pouvions maîtriser le remords qui nous saisit avant de partir pour un combat perdu d’avance. Le remords d’être là, un mardi soir, tassés à l’arrière d’une vieille Renault quatre, plutôt que de terminer notre enfance dans une soirée télévisuelle, sous l’œil protecteur de nos parents.
A chaque changement de direction je sens la cuisse d’Héléna fondre un peu plus contre la mienne. Peu à peu l’engourdissement que j’éprouve me fait hésiter entre un étirement et le maintien dans cette position qui me rapproche du désir. Je ne sais même plus si je suis capable de maîtriser ma respiration. Je navigue dans une zone assez curieuse qui doit se situer quelque part entre le rêve et l’espoir. Je ne lui parle pas, rien ne peut être dit sans courir le risque de transformer la magie de ce moment en un simple déplacement urbain. De plus, j’ai la certitude que nos corps communiquent par l’intermédiaire de leurs épidermes calfeutrés. J’espère le voyage plus long. J’espère la pluie plus forte. Le plaisir que j’éprouve est statufiant. Je ne suis pas, je ne vis pas, je suis l’illustration musculaire de la joie qui s’incruste dans la réalité d’une histoire qui pourrait ne pas avoir débuté.
Lorsque la voiture s’est arrêtée, lorsque les essuie glace ont cessé leur concerto pour une humidité croissante, j’ai cru m’entendre sourire tant je mettais de l’espoir dans l’histoire que quelques centimètres carrés de contact charnel m’avaient créé. Je suis descendu du véhicule avec la délicatesse du paraplégique qui redécouvre l’usage de ses membres. Nous nous sommes regroupés avant d’entrer dans la salle qui régurgitait déjà de nombreux couples assoiffés de ciels étoilés. Héléna est retournée auprès de son accompagnateur attitré. L’histoire que je m’étais commencée, ou plutôt offerte, dans la voiture est en train de subir les assauts d’un rythme reggae. Héléna m’échappe, elle appartient aux autres, ou tout au moins je le suppose, car par la grâce de ces quelques notes exotiques, ils semblent tous être saisis d’une irrésistible envie de former une espèce de mêlée à laquelle elle se joint avec plaisir. La pluie a cessé. Je les observe avec un œil qui joue l’indifférence mais qui ne peut se détacher de celle qui tout à l’heure était si proche.

Mes Everest : Nérée Beauchemin, la mer…

La mer

Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.

La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au profond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
À l’écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.

Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L’âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Munkee Panic sur Pexels.com

Nous sommes devant chez Simon. Mon bar est là. Il ne ressemble à aucun autre, et pourtant, il est du même registre, du même cortège. En dedans comme au dehors, il est laid. Une de ces laideurs si forte, si vraie, qu’elle vous prend à la gorge comme une mauvaise rencontre. Le patron aussi est laid. Il est d’une laideur démoniaque, c’est l’acteur principal d’une tragédie qui se joue tous les soirs. Ce bar, c’est son navire. A chaque nuit tombée, il s’échoue avec lui, entraînant dans son naufrage quelques fidèles matelots.

       Quand vient le soir et sa tempête de rots, tous les yeux sont fixés vers cet horizon de désespoir où la terre n’apparaît jamais. Quand nous sommes entrés, le navire commençait à tanguer dangereusement. Simon est avachi, derrière son bar, et à toutes les tables les brunes se sont données rendez‑vous. Je reconnais certains visages, mais nous ne nous saluons même pas, comme si nos présences en ce lieu avaient une espèce de caractère immuable. Nous nous installons dans ce roulis désagréable et commandons chacun une bière. Cela fait des semaines que je n’ai pas éprouvé une telle sensation de sérénité. Cette rencontre m’a produit l’effet d’un électrochoc. Elle m’a permis de m’apprivoiser un peu, je n’ai plus l’impression désagréable de n’être qu’un individu qu’on place en bout de phrase comme trois points de suspensions. Rémi m’a beaucoup parlé de lui sur le chemin. Je sens qu’il a envie d’en savoir un peu plus sur moi.

      ‑ Pourquoi tu as choisi droit, si ça ne te plaisait pas ?

      ‑ Je ne sais pas, c’est ce qu’on m’a dit de faire, on m’a dit que ça serait mieux pour moi, qu’il y aurait plus de débouchés.

      ‑ C’est ce qu’on dit…  Mais à condition d’y croire et de surtout pas regarder à côté. Et puis, quand tu veux déboucher quelque part vaut mieux savoir où tu vas, alors que là…

      ‑ Ce que je voulais faire, c’est de la philo mais ils n’ont pas voulu.  Paraît que ça ne mène à rien !

      ‑ Ça c’est ce qu’ils disent à tout le monde, moi aussi c’est ce que je voulais faire et je suis en droit, comme toi. Tu sais, je me demande si en fait ils ne préfèrent pas mettre les mauvais en philo, comme ça il n’y a pas de risques que leurs bonnes vieilles idéologies prennent un coup de froid au contact de gugusses de notre espèce.

       ‑ Tu as peut-être raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment à passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.

       ‑ Je crois que tu te trompes, et si tu t’habitues, ça veut dire qu’au départ, dans ta tête, que tu le veuilles ou non, tu étais fait pour ça !

      ‑ Ouais !  Mais moi je n’ai pas le choix.  Il faut que j’y arrive. Sans diplôme qu’est ce que je ferais.

       ‑ Et bien tu feras comme tout le monde, tu feras autre chose. Ou alors tu seras assimilé, digéré, transformé, et sans même t’en rendre compte, tu circuleras dans ce monde que tu croyais haïr la veille !

       ‑ Je te trouve pessimiste, faut bien qu’il y en ait des comme nous qui s’en sortent…

      ‑ Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Je ne te connais pas encore assez, mais un mec qui lit Camus et qui parle de poésie avec des larmes dans les yeux ne peut pas être fait pour s’agenouiller devant son éminence Dalloz.

       Je ris. Cela me fait du bien de rire. Pourtant tout ce qu’il me dit n’a rien de rassurant. Mais je me sens moins seul, je partage mon malaise et cela le rend presque agréable.

      ‑ T’as raison, mais ce que je ne comprends pas c’est ce que tu fais encore en droit ! 

       Je crois que je l’ai un peu vexé avec mon ton ironique. Je ne le connaissais pas suffisamment. Il ne m’a pas répondu et m’a soudain dit qu’il fallait qu’il rentre, que sa mère était fatiguée, qu’elle avait besoin de lui. Il m’a dit qu’il était content d’avoir fait ma connaissance et m’a proposé de se retrouver au même endroit, dans deux jours. Puis il s’est levé et en passant près de moi il m’a posé la main sur l’épaule, comme tout à l’heure à la bibliothèque, avec l’excité. Mais ce n’était pas le même geste, ici il s’agissait plus d’une réponse silencieuse à des questions venues trop tôt. Je le regarde s’éloigner et me dis que nous nous reverrons.

Mes Everest, René Char : « tradition du météore »

Espoir que je tente
La chute me boit.

Où la prairie chante
Je suis, ne suis pas.

Les étoiles mentent

Aux cieux qui m’inventent.

Nul autre que moi
Ne passe par là,

Sauf l’oiseau de nuit
Aux ailes traçantes.

Pâle chair offerte
Sur un lit étroit.

Aigre chair défaite,
Sombre au souterrain.

Reste à la fenêtre
Où ta fièvre bat,

O cœur volontaire,
Coureur qui combats !

Sur le gel qui croît,

Tu es immortel.

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’ai soudain le sentiment de n’être plus qu’une infime particule d’une immense douleur, de n’être que l’un des multiples communs de la somme de tous les cris de la ville. J’ai envie de hurler. Ce cri m’emplit de désespoir. Ce n’est pas un cri. C’est le cri ; celui de la souffrance. Je viens de naître une seconde fois. La ville et son siècle viennent d’accoucher d’une de ces si nombreuses ombres qui lui vont si bien au teint. J’ai les jambes qui tremblent. Jamais mes yeux n’ont été si ouverts. Ils sont ouverts à se faire mal au regard. Mais ils ne voient rien. Tout est dans l’en dedans, dans le cri qui serre la solitude entre ses mâchoires jusqu’à la faire devenir haine.

       Ce soir, je boirai, je boirai au noir qui m’habille, je boirai à cette ville si longue et si grise qu’elle n’en finit pas de survivre. Je chercherai à noyer cette souffrance qui m’habite ou à la nourrir.                          

       Je m’apprête à quitter cette pseudo bibliothèque lorsque j’aperçois, seul à une table, vierge de tout livre de droit, un étudiant bizarre. Un étudiant qui regarde dehors et qui semble rêver. On dirait qu’il s’ennuie ou plutôt qu’il attend. Nos regards se croisent et je comprends tout de suite que lui aussi s’interroge sur la signification de sa présence en ce lieu. Je m’assois en face de lui, et comme pour lui lancer un signe, le rassurer, je sors mon Camus. Le Camus du libraire qui, j’en suis sûr, souffrirait aussi ici. Ce geste semble le réveiller, le sortir de sa torpeur. Il saisit l’ouvrage en souriant, l’ouvre, le feuillette, et à ma grande surprise le porte à hauteur des narines. « C’est fou ce qu’ils sentent bon ces bouquins, c’est un cadeau ou t’en as d’autres ! »  Son ton n’est pas provocant, ni même méprisant ; il est passionné. Il continue de parler, calmement, doucement, et enlève les réticences que j’éprouve d’habitude à établir un contact. J’ai déjà oublié le malaise de tout à l’heure, je l’ai enfoui, quelque part au fond de moi-même. Je le garde en réserve, au cas où cette rencontre oxygénante serait une fausse alerte, je le laisse vieillir pour le consommer au moment choisi. Quand il prendra la pleine saveur du désespoir.

       Je récupère mon Camus et ne résiste pas à l’envie de lui raconter mon aventure du samedi matin à la librairie du centre.

       ‑ Et bien, on peut dire que tu as eu de la chance. Ce n’est pas à moi que ça arriverait des trucs pareils. Tu dois avoir une bonne tête. Mais qu’est ce que tu fais avec ton intégrale de Camus, tu lui fais prendre l’air ou tu l’habitues à ses futurs nouveaux voisins.

       ‑ Franchement je ne sais pas ce que je viens faire ici, de toute façon j’allais partir, je me sens mal. C’est la même lumière que dans les halls de gare.

      ‑ T’es étudiant en droit ou tu cherches quelqu’un ?

      ‑ Je suis en droit, c’est marqué sur ma carte d’étudiant, mais je n’arrive pas à m’y mettre, le droit c’est trop…

       ‑ Trop droit ! C’est ça, je suis bien d’accord. Moi ça fait deux ans que j’essaie de penser droit, de marcher droit, de lire droit. Mais il arrive toujours un moment où j’ai envie de prendre une autre direction. En fait j’ai envie de tourner ailleurs, d’avoir les idées courbes.

       J’aimais ce qu’il disait, cela correspondait à tout ce que j’avais en moi et que j’avais du mal à exprimer.

      ‑ Je pense comme toi mais je n’arrive pas à le dire, avec des mots aussi justes, et puis moi, je m’énerve facilement. Je craque, et j’y crois plus, et pourtant ça fait que deux mois que j’y suis. Comment tu as pu faire pour tenir si ça ne te plaisait pas ?

       ‑ Je ne tiens pas, je tiens plus, j’ai jamais tenu, j’en ai marre, j’aurai envie d’aller voir ailleurs, mais j’ose pas et je sais pas où aller !

       Sans même nous en rendre compte, nous avions ajouté quelques minutes à ce temps, très droit lui aussi, que nous imposait une funeste pendule. Nous ne parlions pas, nous murmurions, nous avions fait le vide autour de nos mots. J’avais appris qu’il s’appelait Rémi, qu’il était du quartier, et vivait avec sa mère. Brusquement, un de nos voisins le plus proche pose rageusement son Waterman, nous regarde d’un air haineux et nous demande d’aller nous confesser ailleurs. Devant notre silence et notre regard amusé, il ne parvient pas à se contenir.  Il nous dit que, lui, il travaille et qu’il a autre chose à faire que d’écouter nos jérémiades et que si ça continue, il va aller trouver la scrutatrice pour qu’elle nous fasse interdire de séjour. Nous ne nous efforçons même pas de lui répondre. Deux tables nous séparent, mais il est à plusieurs continents de nous. Il est aux antipodes de nos préoccupations. Son bonheur semble se résumer à être entouré de ces nombreux registres qu’il consulte, avec fébrilité, comme s’il s’agissait de vieux grimoires pour alchimiste. Nous nous levons, et tout en passant près de lui, Rémi a un geste qui m’époustoufle, il lui pose la main sur l’épaule, simplement, la laisse quelques secondes. Et l’autre ne dit rien ou n’ose rien dire. Je le sens complètement affolé, comme si ce simple contact l’avait renvoyé à ses propres cauchemars. Il ne parvient à rien d’autre que sourire, tout en soupirant, s’essayant sans grand succès à la condescendance.

       Nous sortons avec soulagement de ce vaisseau fantôme où pas un équipier n’ose porter le regard au-delà de la bulle dans laquelle il s’est enveloppé. Dehors, le gris semble avoir remporté le combat qu’il livre depuis plusieurs jours contre les quelques restes de bleu et de jaune qui se sont oubliés dans cette saison dont on pourrait croire qu’elle n’existe que pour la Toussaint. Il ne fait pas froid, mais l’air est chargé d’une humidité cotonneuse qui s’infiltre dans toutes les silhouettes, dans toutes les démarches.    

       Nous continuons à parler. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques minutes et déjà nous nous sommes rejoints dans le fil de nos propres histoires. Chacun semble avoir accompagné l’autre depuis longtemps déjà. Je propose de lui offrir un verre, dans mon bar, chez Simon. Il le connaît et je n’en suis pas étonné. La ville est petite et nous finirons par nous apercevoir que c’est le hasard qui nous a empêchés de nous réunir auparavant. Nous connaissons les mêmes lieux, nous fréquentons les mêmes paumés.

       Je ne lui parle pas d’Héléna, il est un peu tôt. Je ne voudrais pas lui donner l’impression que je suis un adolescent qui cherche à se fabriquer une histoire sur papier glacé.

Terre brûlée

Saint-Pierre les Martigues août 2020

Ô terre brûlée

Entends le chant de la braise

C’est le blues des oliviers

Il souffre en crissant

Dans le peuple des cendres

Hommes épargnés

Vos larmes sont grises

Sur la face sud de nos étés

Mots secs et noircis

S’envolent

Au pays des chagrins de suie

Mes Everest : Muriel Barbery, extrait de « la vie des Elfes »

« Mon amour, j’ai marché trente ans sous le ciel […] j’ai été, entre tous, ripailleur et gueulard, aussi stupide et futile que les moineaux et les paons ; j’ai essuyé ma bouche au revers de mes manches, entré au foyer avec la boue de mes pieds et roté plus d’une fois dans les rires et le vin. Mais j’ai tenu chaque heure la tête droite dans l’orage parce que je t’ai aimée et que tu m’as aimé en retour, et que cet amour n’a eu ni soie ni poèmes mais des regards dans lesquels se sont noyées nos misères. L’amour ne sauve pas, il élève et grandit, porte en nous ce qui éclaire et le sculpte en bois de forêt. Il se niche au creux des jours de rien, des tâches ingrates, des heures inutiles, ne glisse pas sur les radeaux d’or et les fleuves étincelants, ne chante ni ne brille et ne proclame jamais rien. Mais le soir, une fois la salle balayée, les braises couvertes et les enfants endormis – le soir entre les draps dans les regards lents sans bouger ni parler – le soir, enfin, dans les lassitudes de nos vies de peu et les trivialités de nos existences de rien, nous devenons chacun le puits où l’autre se puise et nous nous aimons l’un l’autre et apprenons à nous aimer nous-mêmes. »

Quelques mardis en novembre, suite…

  Le week‑end est passé, je suis retourné dans le quartier des hautes études. Ce matin je n’ai pas cours, mais j’ai décidé d’aller à la bibliothèque. Il faut que j’apprenne, il faut que je comprenne, il faut que je m’assimile. Je dois absolument déflorer ma culture provinciale dans une démoniaque orgie encyclopédique. Je m’approche de la bibliothèque universitaire. Il s’agit d’un bâtiment à la façade vitrée. De l’extérieur on distingue des silhouettes qui déambulent de rayons en rayons. C’est rassurant pour les passants de savoir que les connaissances sont bien à l’abri dans cet énorme aquarium où frétillent quelques jeunes poissons qu’ils nourrissent eux-mêmes. A l’entrée, un immense paillasson rappelle que comme dans tout temple, l’esprit doit pénétrer sans aucune souillure extérieure. A l’entrée d’une immense salle d’étude, grande comme une cafétéria, trône, telle une dame pipi, une scrutatrice d’étudiants. Derrière son pupitre mirador elle guette, enveloppée dans une blouse d’un bleu hospitalier, surmontée d’un vieux châle grenat qui lui donne l’allure d’un abat-jour. Puis elle aboie.      

 – Votre carte s’il vous plaît !

Le lieu, déjà sinistre, reçoit cette injonction poissonnière comme une fausse note au cœur d’une symphonie élaborée. Je me dis qu’on ne peut vouloir venir ici pour le plaisir de lire. Une fois ce barrage franchi, il faut trouver une place assise. Dans cette immense salle, l’entrée d’un nouveau venu ne trouble pas la sérénité des travailleurs. Une odeur fine et distinguée, une bonne odeur propre d’étudiants embaumés enveloppe la pièce. Les places sont nombreuses, mais je ne peux encore me résoudre à rejoindre les éléments de ce système complexe. Quelques regards se sont enfin braqués sur moi,  non par curiosité,  mais plutôt par surprise ou inquiétude. Il s’agit de regards questions s’adressant à une simple silhouette ayant du mal à entrer dans le rythme imposé par les lieux.                                    

       Je pensais rencontrer la joie, l’amitié, pour ne pas dire l’enthousiasme que m’a toujours provoqué l’ivresse livresque. J’ai le tort de penser que la logique mathématique puisse s’appliquer aux êtres humains. Le bonheur,  la satisfaction,  pas plus que tout autre de ces sentiments multicolores ne s’additionnent. Ils s’accolent parfois et l’on parle alors d’accouplements qui sont sensés conduire à l’orgasme.

       En réussissant cet examen, je m’étais imaginé pouvoir devenir l’une des composantes essentielles de cet énorme monument culturel, qu’autrefois je n’admirais que du dehors. Je pensais pouvoir croiser des regards et les rendre complices. J’étais sûr de connaître des amitiés et pourquoi pas des amours. Au lieu de tout cela, depuis plusieurs semaines je n’avais utilisé mes capacités orales que pour prononcer quelques futilités météorologiques. Au lieu de tous ces sentiments nobles et stimulants dont on rêve à quinze ans, je n’avais éprouvé que des angoisses, des dégoûts. C’est en entrant aujourd’hui, dans cette bulle de verre, que la certitude d’une impossibilité à communiquer m’a frappé en plein espoir. Tous ces yeux n’ont qu’un horizon en point de mire, ils ont le regard posé sur une ligne Maginot qui les protège des contaminations extérieures. Ils sont entourés d’étagères ployant sous la puissance d’une culture encyclopédique où le doute n’est qu’indécence et où les mots ne cherchent à rimer qu’avec efficacité.                    

       La culture ne s’empile pas sur des étagères. Quand elle accepte cet alignement, quand elle accepte cette compromission avec les perpendiculaires et les classements rationnels elle est finie. Elle vit sa pénitence, sa condamnation sociale. La culture se vit, se déplace. Les livres ne prennent leur pleine puissance que lorsqu’ils sont ouverts. Trop correctement empilés, les livres ne respirent plus. Ils souffrent en silence, dans l’attente hypothétique d’un tête-à-tête avec un inconnu. Dans cette salle aux allures hygiéniques de morgue littéraire, je m’aperçois en m’approchant des rayonnages que ceux que l’on appelle des livres ne sont en fait que des catalogues ineptes de décisions définitives. Ce ne sont pas des livres, ce sont des interdictions de rêver ; ce sont des registres de décisions toujours prises par les autres. Des décisions qu’il n’est même pas permis de critiquer puisqu’elles sont arrêtées.  Elles ne bougent plus, elles sont incrustées sur ces pages et il ne nous est permis que de contempler la force de leur immobilité. Un vrai livre doit poser des questions, il doit continuer à palpiter dans les yeux de celui qui l’a fermé. Les hommes sont leurs compagnons qui les accompagnent durant leur existence imprimée. Ici, ils ne sont que des excroissances de tables de matières où la seule place qui est réservée aux êtres humains est celle du serveur.

Je cherche..

Tous les jours je cherche

Je cherche le mot parfait

Je veux qu’il frissonne

Quand on le chante

Je veux qu’il fremisse

Quand dans l’oreille on le glisse

Je veux qu’il vole à tire d’aile

Quand on souffle sur ses ailes

Je veux qu’il s’efface dans un pas de danse

Quand page blanche noircit ses marges de silence

Je le cherche

Je l’attends

Quelques mardis en novembre, suite…

Je n’ai pas dormi. Il y a la bière qui m’empêche de fermer tout à fait les paupières. Et mon lit qui bascule, et mon lit qui navigue, qui s’invente des tempêtes. Il y a l’amour, l’odeur qu’il m’a laissée dans la bouche, sur le corps. L’odeur de Nicole, tout à l’heure à quelques siècles d’ici. Nicole qui m’a déniaisé, qui m’a dépucelé.
Dépucelé, je hais ce mot, il est gras, il sent la sueur et le mauvais alcool. Il sent le vestiaire, l’uniforme qu’on porte à chaque victoire sur le beau. Je le hais ce mot qui ne réduit l’amour qu’à une simple perforation. Il me fait honte, il n’est pas digne d’appartenir à la même langue que la mienne. Il est un mot pour les autres, ceux qui le prononcent comme une sentence, comme une victoire. Ils sont des bourreaux de la tendresse.
Je n’ai rien perdu, j’ai aimé juste un peu plus fort. J’ai prolongé un instant de tendresse jusqu’à l’essoufflement, jusqu’à se dire que c’est beau l’amour quand on se serre, l’un contre l’autre, dans une auto qui sent le tabac blond avec la ville en bas qui attend qu’on la réveille.
Héléna je suis neuf, je n’ai pas touché à notre amour, je ne l’ai pas entamé. Il reste entier, nous pourrons le déguster à pleines dents, à pleins sourires et tu me diras que c’est bon, que c’est beau. Héléna je ne t’ai pas trahi. Il y avait ces cuisses, si douces, si fraîches dans le matin qui s’approche et toi qui étais partie, tout à l’heure, avec un autre, avec un de ceux qui m’élimine. Il y avait ces cuisses si douces avec juste un peu de duvet pour qu’elles fassent comme du velours et puis qui s’ouvrent pour les mains qui se promènent, qui cherchent. Et puis la langue un peu sucrée, comme un bonbon qui rassure. Alors on ferme les yeux Héléna et on ne pense plus, on se serre très fort, on laisse partir les mains, les doigts et il y a la rosée au bout du voyage. C’est si bon de ne plus savoir ce qui se passe. Et le parfum, permanent, qui nous enveloppe, qui se mêle avec les odeurs du dehors qui entrent par les vitres ouvertes.
En bas, il y a la ville, la ville et son Héléna. Elles attendent toutes les deux, elles espèrent une autre journée, elles cherchent du regard une raison de croire que la beauté n’appartient pas qu’aux vielles pierres jaunies par l’histoire.
Héléna tu m’attendais et moi je te voyais d’en haut, je t’entendais gémir quand mes mains entraient là, tout au fond, dans ce fond si sombre qu’on l’imagine inaccessible. Je t’entendais et je pleurais comme ces enfants, tout petits, quand ils ont peur. Je pleurais et l’autre secouait mon corps, comme pour le réveiller, comme pour lui dire « reste avec moi, pars pas vers elle ». Je t’entendais Héléna, tu me disais de revenir, tu me disais de ne pas me tromper.
C’était si bon Héléna, c’était si nouveau. Mais j’en voudrais plus. Pas sans toi, pas sans que tu me dises de rester.

Quelques mardis en novembre, suite…

La grand’rue de Saint-Etienne vue du Guizay

        Je n’ai pas l’habitude d’aller en boîte. Je n’y suis allé qu’une fois, en vacances, avec un cousin. C’était nul, moite, tonitruant, mécanique. Je reste sur ce souvenir et demande à l’oublier. Nous sommes entassés dans une vieille Renault quatre, comme des aventuriers certains de réussir leur voyage. Il est encore tôt, et nous effectuons quelques haltes désaltérantes dans les nombreux cafés qui ponctuent le parcours. Toujours en quête d’originalité nous avons prévu un arrêt pour une promenade au clair de peur.

       Alcool, ricanements, peur imitée, tous les ingrédients sont réunis pour que cette soirée s’inscrive en caractères gras dans nos agendas du souvenir. Lorsque nous sommes arrivés au « Lotus bleu », j’avais déjà quelques nausées.

       Endolori par le voyage, écœuré par de nombreuses bières tièdes, en manque d’Héléna et de Camus j’accompagne le groupe sans enthousiasme. La nuit m’a déjà contaminé, le sucré des souvenirs matinaux commence à être souillé par le remords, le regret, l’amertume. Je ne suis pas bien, j’ai envie de quitter cette faune gesticulante. En fin de soirée au moment crucial où l’on hésite entre épuisement et euphorie je rencontre Nicole ancienne connaissance du lycée. Elle veut rentrer, elle aussi, non pas qu’elle s’ennuie, mais demain chez elle, c’est un dimanche « poulet rôti ». A déguster rituellement en famille. Ses parents ne supporteraient pas qu’elle se déclare inapte au service.  Elle me propose de me ramener. Il faut dire qu’elle jouit d’un privilège rare pour quelqu’un de cet âge : elle a une voiture, et qui de plus n’est pas empruntée.

       Je suis fatigué, comme relevant d’une anesthésie. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui commence à m’envelopper de son voile de brumes, mais j’en arrive à douter de la réalité de cette journée. J’accepte. On se connaît peu mais elle est belle. Elle ne peut laisser indifférent. Même un prisonnier de Camus. Elle est belle et Héléna s’est endormie.

       C’est agréable de se retrouver dans la fraîcheur d’une nuit finissante au creux d’une voiture respirant le tabac blond et le parfum à la vanille. Nous roulons, lentement. Sur un vieux lecteur de cassettes elle réussit à mettre du Neil Young. Il s’agit d’un de ces moments particuliers où la conjugaison de la musique, de la fraîcheur, des parfums enivrants crée des sensations que l’on a beaucoup de mal à contrôler. Toutes les vibrations reçues par chacun de mes sens semblent se retrouver sur une palette où les couleurs pastel dominent. Nous roulons, presque avec plaisir. Nicole conduit prudemment, et parle peu. A chacun de ces débrayages j’aperçois sa cuisse qui se découvre un peu plus. Je la trouve excitante, on dirait que le grain de sa peau est en accord parfait avec la douceur qui traverse cette fin de nuit. La route est belle, le ronronnement du moteur rassurant, reposant après de tels déchaînements de décibels.

       J’ai passé le bras derrière son dossier. Je lui effleure la nuque, j’ai la sensation qu’il ne peut en être autrement. Elle ne dit rien, mais je sens à travers ce frêle contact qu’elle est bien. J’ai le cœur qui s’affole, tout est si nouveau, si imprévu que je sens une espèce de décalage entre la réalité de mes réactions physiques et l’angoisse de mes délires imaginatifs. Je me mords les lèvres et passe d’un simple effleurement à une véritable caresse. Elle sourit et ralentit. Je n’ai aucune expérience, je la sens plus souple, plus molle presque,  elle ralentit encore. Je descends la main et lui caresse la cuisse, celle qui accélère ou freine selon les frissons qui la secouent. Sa peau est comme je l’imaginais, fraîche, veloutée, aussi agréable à toucher que les pages en papier bible de mon Camus. Pendant que je la caresse avec ce qui ressemble de plus en plus à du désir, je revois quelques images de la journée passée : Héléna, Camus, Victor et les autres. Je la sens qui se relâche de plus en plus, sa conduite n’est plus qu’un prétexte à quelques mouvements de jambes qui me troublent si fort que je m’en entends respirer.

       Elle ralentit et je comprends avec appréhension qu’elle cherche à se garer. Elle finit par trouver un petit chemin de terre au sommet d’un plateau. Elle arrête le moteur. Le silence est si coupant qu’il m’impressionne et me rend incapable de prononcer la moindre parole sensée. Au loin, dans la vallée, on aperçoit les lumières de la ville qui se prépare au petit matin. La grande rue est visible, même d’ici on peut distinguer la cicatrice qu’elle laisse sur le paysage.       

       Elle m’attire plus près d’elle, je la sens qui s’affaisse de plus en plus. Elle glisse au creux de son siège et s’ouvre peu à peu. Bientôt elle n’est plus qu’un corps, un corps magnifique, qui s’offre à moi. Son désir est fort, violent presque,  le mien est hésitant,  c’est un désir d’apprenti,  un désir d’alternance, entre le rêve et la réalité. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. C’est la première fois que je fais cela dans une voiture. C’est tout simplement la première fois que je le fais. Elle semble plus habituée que moi à ce genre d’exercices nocturnes et prend de nombreuses initiatives. Notre étreinte est maladroite, mais le plaisir que j’éprouve est à l’image de cette nuit qui s’achève, il est doux il est mauve, il est attendrissant pour une fille comme Nicole qui ne paraît pas embarrassée par les principes. Lorsque nous avons fini, elle se réinstalle tout naturellement au volant. Je veux prendre l’air quelques minutes.

       Nous sortons de la voiture et en appui sur le capot nous regardons la ville en bas. Dans le ciel il reste quelques étoiles, en bas quelques plaques de nuits jouent les prolongations. Nicole a allumé une cigarette. Elle s’est approchée et m’a embrassé dans le cou. J’ai à peine souri, j’ai les yeux qui fouillent la ville, je cherche une trace d’Héléna. Je sais qu’elle est en bas. Elle rêve de notre rencontre du matin.

      Il fait frais nous sommes repartis. Je ne l’écoute plus, ni ne la vois et je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens confus, fautif. Je n’arrive pas à me satisfaire de ce bon moment que je souhaitais tant tout à l’heure. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de rentrer et de livrer en pâture à ce qui me reste de nuit les souvenirs de cette curieuse journée. Le reste du trajet s’est déroulé dans le plus grand silence. Notre étreinte appartient déjà au passé et alors que Nicole s’arrête devant ma porte j’en suis à me demander si, une fois de plus, mes fantasmes ne m’ont pas joué des tours. C’est elle qui rompt le silence la première :

       – allez salut, peut-être à une prochaine fois.  C’est tout, c’est simple, sans histoires, ni à commencer, ni à s’imaginer. Je ne lui réponds pas, et me contente de lui prendre la main, très rapidement tout en soupirant bêtement…

Il faut que cesse la peur…

Il faut que cesse la peur

Oui il le faut

Regarde

Le monde est si beau

Je l’entends

Il me le dit

Mais n’en peut plus

De ce long naufrage organisé

Où les hommes sont courbés

Regarde

Ils se sont perdus

Dans les bas-fonds

De leurs écrans maléfiques

Ils ont oublié la beauté des lueurs noires

Regarde

Le ciel est si seul

Et pleure ses couleurs effacées

Le monde n’en veut plus

Les hommes ont abandonné

Et creusent leurs sillons

Ils labourent en se taisant

Le lourd soc

Aiguisé a la pierre de la peur

Entre en criant dans le ventre de la terre

Il faut que cesse la peur

La mer se fait lointaine

Ils l’ont noyée

Sous l’horizon du désespoir

25 août

Quelques mardis en novembre, suite…

Il aurait pu s’agir d’un samedi bien ordinaire, d’un samedi sans importance, destiné à n’être qu’ajouté à une liste d’insignifiances. Au lieu de tout cela, j’ai la certitude que les minutes que je viens de vivre vont se fossiliser, quelque part, dans un coin granitique de mon cerveau.

       Quelques secondes se sont écoulées depuis le départ d’Héléna. Je n’ai pas repris conscience. Je suis seul ou tout au moins je réunis tous les indices matériels permettant de le prouver. Je suis seul, mais la présence d’Héléna m’envahit comme un écho qui n’en finit jamais. Tous mes muscles sont tendus. Ils me font mal. J’ai l’impression d’avoir été en apnée pendant un temps trop long. On dirait que pendant notre rencontre, toutes mes forces se sont réunies pour recueillir le plus de sensations possibles. Désormais, je suis un réservoir rempli de souvenirs, d’émanations, d’exhalaisons d’Héléna. J’ai tout capturé, j’ai tout imprimé. Pas le moindre son, pas la moindre couleur n’ont été oubliés.

       J’ai enregistré cette sensation, cette perception si forte et indéfinissable que constitue le contact de deux peaux protégées de cuirasses civilisées. J’ai du mal à organiser la moindre pensée. Ce que m’a dit Héléna est banal et ce que je lui ai répondu d’une confondante niaiserie. Je m’en veux de ne pas avoir pu lui offrir une autre image de moi. Je ne cesse de revivre, presque par gourmandise, cet instant fabuleux où, s’asseyant à mes côtés, nos deux corps se sont effleurés. Je ressens les effets d’une espèce de décharge électrique difficile à contrôler qui me secoue tout le corps. J’ai senti son corps qui vivait. Dans les bus les places sont étroites, elles sont faites pour l’amour, pour le rêve.  Les plus belles choses que nous nous sommes dites ne sont pas passées par les mots. Pendant que nos bouches produisaient des sons nos jambes profitant des vibrations de la route se parlaient avec impatience.  Je suis un habitué des transports en commun et sais reconnaître un simple contact d’une étreinte qui se prépare.

       Je dois retrouver Victor et quelques autres copains vers midi. Nous nous sommes donnés rendez‑vous dans un bistrot, vers la fac de lettres. Il est très tôt, et je vais devoir tuer le temps. La rencontre avec Héléna m’a transformé. Je sens à mon pas assuré que rien de fâcheux ne peut m’arriver. J’entre dans la grande librairie centrale. Il n’y a presque personne et il règne une atmosphère agréable que seuls les beaux livres savent créer.

       Comme souvent, c’est au rayon de la Pléiade que je me rends. Je voue un véritable culte à ces livres. J’aime les toucher, sentir le contraste entre la chaleur du cuir de la couverture et la fraîcheur des fines pages intérieures. Je pourrais presque dire que je les sens palpiter tous ces mots qui reposent dans ce petit espace.

       Mais ils sont chers ces morceaux de bonheur et je n’ai jamais eu l’occasion de m’offrir une de ces petites folies. Pour les gens de ma classe ces chefs d’œuvre ne peuvent qu’être entrevus, il ne peut s’agir que de brèves rencontres interrompues par le regard suspicieux d’une soi-disant libraire. Je ne sais pas si la rencontre avec Héléna y est pour quelque chose, mais aujourd’hui je ne peux supporter l’idée d’une nouvelle séparation. Depuis un long moment je feuillette les œuvres complètes de Camus, j’ai envie de ce livre, j’enrage de ne même pas pouvoir réunir le quart de la somme nécessaire. Sans réfléchir, presque par réflexe, je le glisse à l’intérieur de mon blouson et me prépare à sortir. Je n’ai même pas le temps de m’approcher de la porte. Une main ferme me saisit par l’épaule. Il s’agit du libraire. Je le connais, je l’ai vu passer dans les rayons,  se contentant  de toucher les livres. Je le tiens pour quelqu’un de compétent et de compréhensif envers les amoureux de la bonne littérature. Il n’a pas desserré son étreinte.

       – Pouvez vous ouvrir votre blouson s’il vous plaît ? Son ton n’est pas menaçant.  C’est ce qui m’impressionne le plus. Je ne songe pas à protester. Je suis incapable de prononcer la moindre parole. Je dois être pitoyable. J’ouvre mon blouson et sans un mot, en tremblant, je lui rends l’inaccessible Camus.                                                

       – Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est la première fois que ça m’arrive.  Il m’a relâché, et je sens de la façon respectueuse dont il saisit le livre que je suis tombé sur un libraire qui n’a pas une caisse enregistreuse à la place du cœur. Il me semble discerner un sourire sous son regard glacé.                                           

       ‑ Vous aimez Camus ?

       ‑ Je crois. J’ai lu l’Etranger, j’avais envie de connaître le reste.

       ‑ Je vais vous parler franchement : si vous aviez essayé de sortir avec l’année du football ou le livre des records j’aurai appelé la police, mais c’est Camus. Alors ce livre, je vous le prête. Vous aimez les beaux livres et c’est si rare un jeune passionné par Camus…

       ‑ Je ne sais pas quoi dire monsieur, je vous promets que je vous le rendrai. Il sera comme neuf. 

       ‑ La prochaine fois, essaie de venir me voir avant de faire une bêtise que tu risques de regretter.

       Je suis sorti, avec Camus, un peu gêné, confus. Décidément, il s’agit d’une journée hors normes. Rien ne se déroule normalement.

       Il n’est pas midi, et je suis au bar des Canonniers où nous avons rendez‑vous. Je n’ai pas le temps de me préparer à l’impatience, ni de me retourner vers le début de cette journée, si surprenante qu’on croirait qu’elle a été fabriquée exprès. Victor entre, à la tête de tout un groupe. Nous sommes six à présent.  Six jeunes gens pour qui le samedi est une journée spéciale, une journée où l’on regarde sa montre dans l’espoir qu’elle l’indique la nuit.

       Je connais tout le monde, un peu, superficiellement. Nous passons de bons moments ensemble, de bons moments pleins de rires aux éclats aiguisés. Mais nous ne partageons pas les mêmes angoisses, nous ne vivons pas les mêmes douleurs. Je les agace parce que je ne dis rien et je souris quand ils s’écroulent de rire. Victor est celui qui me connaît le plus, ce qui lui donne de l’importance. Ils pensent que nous partageons un secret. Ils n’osent pas en parler de peur de gâcher leur samedi tant attendu. Victor n’est pas un ami, il est quelqu’un à qui je me suis habitué, qui me fait du bien. On dirait qu’il essaie de me protéger ou de me secouer. Nous parlons peu, nous meublons les silences qui nous entourent.

       Comme d’habitude, le débat tourne autour de l’activité de la soirée. C’est curieux, cette habitude de débattre âprement de ce qui pourrait justifier l’envie de nous revoir une prochaine fois. Comme toujours, les avis sont radicalement opposés entre ceux qui souhaitent se transformer en de joyeux pantouflards, amateurs de soirées crêpes se terminant par une belote endiablée et ceux qui ne rêvent que de délirer, de s’éclater, sans pouvoir définir les limites de leurs pulsions. Moi, évidemment, je n’ai pas de préférence. Ce qui m’importe est de me fabriquer une réserve de souvenirs sirupeux pour m’aider à supporter les vides de la semaine qui s’annonce. Ce qui m’importe c’est de ne pas m’alourdir la mémoire et de garder en sensations de surface la rencontre avec Héléna.          

       L’après-midi s’effiloche et se transforme en incertitudes. Nous nous sommes décidés. Nous passerons la soirée et le début de la nuit dans une nouvelle boîte de nuit. Elle est loin d’ici, en pleine campagne. Il paraît que la musique y est extra. Tout m’est égal ce soir.

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’arrive chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer avec simplicité et honnêteté.

       J’habite dans un petit appartement provincial, crépi de grisaille et d’anonymat. Ici, dans ce qu’il est d’usage d’appeler une ville moyenne, c’est un immeuble assez défraîchi, mais encore fier non pas de sa hauteur, mais de l’apparente sérénité que lui donne son grand âge. Quelques balcons en fer soigneusement forgé rappellent aux géraniums hideux qu’ils ne sont faits que pour être accrochés et livrés aux appréciations des commères de passage. Quand la nuit commence, les angoisses urbaines apparaissent. La façade Est, celle qui donne sur la place de la République, est agitée par la frénésie des claquements de volets, comme autant de paupières qui se baissent. Il faut dire qu’ici on se couche tôt ou tout au moins en donne-t-on l’apparence architecturale. La nuit ne doit pas entrer par ces ouvertures faites pour respirer, faites pour épier. C’est curieux quand même, c’est quand il fait noir qu’on se protège le plus de cette lumière si belle qu’est celle du soir.

       Tout en m’endormant, je repasse le film de cette journée et choisis quelques scènes appropriées à mon humeur. Je les enrobe de fantasmes et de délires, garnitures d’un rêve que je souhaite imminent.

 Héléna les autres ne te méritent pas. Oublie leurs sourires. Les autres, lorsqu’ils te regardent, tu es une proie. Tout à l’heure, tu m’as quitté, tu es partie avec un quelconque. Nous avions commencé une page de notre histoire.

       Les autres, ils ne savent pas, ils n’ont pas d’amour, ils n’ont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux t’inventer des phrases musiques, des phrases qu’on a du mal à dire de peur de les abîmer.

       Héléna tout à l’heure tu m’as quitté au milieu d’un regard. Tu m’as quitté pour un aspirant amoureux. Il ne pourra jamais t’aimer comme je l’ai commencé. Il parle trop fort. Il ressemble à tant d’autres Il ne te mérite pas Héléna.

       Héléna je suis entré dans ton silence. Je veux t’y accompagner. Tu as vu mes mains, tu as vu mes yeux, tout ce que je ne parvenais pas à dissimuler. Héléna cela faisait longtemps que je te rêvais, cela faisait longtemps que je te savais. Tu étais ailleurs et tu m’attendais. Aujourd’hui il y a l’automne et la ville qui appréhende, il y a l’automne où tout se meurt. Et mon amour qui naît. Et notre amour qui s’impatiente. C’est la ville qui l’a voulu.

       Lorsqu’il est entré, lorsqu’il t’a parlé, il a maudit le temps, la pluie, le brouillard. Il a revendiqué l’été. Il n’en voulait plus de cette ville où les amours hibernent. Il était de ceux qui ne peuvent aimer que sous le soleil, en manches courtes, au bord de l’eau. Je lui en veux, il voudrait le soleil et toi t’as les yeux humides. Je sais qu’il va t’abîmer, qu’il ne saura pas te regarder. Il n’entend pas la ville qui vit et ton cœur qui bat quand tu regardes par la vitre. Je sais qu’il n’entendra jamais la grande rue qui gémit, qui nous appelle, qui ne veut pas qu’on la laisse seule. Je sais qu’il t’entendra et ne t’écoutera jamais.

       Héléna, tu es entré en moi. Plus rien ne sera comme avant. Tu étais si seule, tu étais si belle, tu viendras me rejoindre, bientôt. Il y aura de la haine dans notre amour, de la haine et de la peur. Je sais déjà que tu ne pourras pas te passer des autres. Tu auras besoin de les voir se répandre, tu auras besoin de les entendre réciter leurs fadaises. Et moi je les haïrais, parce qu’ils passeront au milieu de notre histoire, parce qu’ils l’abîmeront.

       Héléna, il faut que tu reviennes, que tu restes et que tu saches. Hier j’étais si jeune, si laid, si sot. Hier j’avais l’émotion facile, hier j’étais à peine vivant. Deux jours que je suis né, deux jours que je te sais vivante. Nous n’avons pas encore parlé. Je t’attends Héléna, je t’attends jusqu’à toujours.

       Héléna il y en a qui jouent à s’aimer. Je les vois tous les jours. Ils rient en se tenant par le cou. Ils rient et je les entends se fabriquer de faux étés. Parfois ils se regroupent et ils dansent. Ils voudraient que toutes les rues mènent à la plage. Moi je ne t’ai rien dit Héléna. Je t’attends.

Quelques mardis en novembre, suite…

Aujourd’hui, j’hésite un peu avant de monter dans cette salle aux allures de caserne. Je flotte sur un nuage de sommeil. Pourquoi irais je abîmer cette espèce de crépuscule agréable qui enveloppe encore toutes mes pensées ? Pourquoi irais je subir la grisaille et l’ennui d’un cours qui ose se prétendre magistral alors qu’il n’est que le vulgaire écho d’une pensée dominante qui ne supporte pas la beauté poétique ? Pourquoi irais je offrir en pâture à ces futures élites ce qui me reste de fraîcheur ?
Héléna, comme un souvenir, comme une attente, comme une certitude à confirmer. Je retourne dans le bar aux tables en Formica. Elle est là, toute brune, toute petite aussi, comme si elle attendait. Mon regard s’arrête sur la pendule. Le cours va commencer et quelques têtes vont tomber. D’autres vont enfler. Je suis bien ou tout au moins j’en ai la certitude biologique. Je voudrais renvoyer le meilleur reflet de la mélancolie qui m’habite. C’est beau la mélancolie, ça aide à s’observer. Je veux la lui offrir, lui faire partager les vibrations qu’elle provoque. Je voudrais la voir sourire, comme hier. Les sensations que j’éprouve sont comprises entre l’angoisse et l’espoir. Nos regards ne se croisent plus, ils s’effleurent.
Je m’installe, me préparant à savourer ces moments de silence vibratoires, quand un étudiant entre. C’est un vieil étudiant. Il se jette à sa table. Ils se connaissent bien. Je me sens disparaître. Ils parlent. Je n’entends rien de leur conversation. Elle semble être bien, satisfaite de ces paroles qu’il lui distribue avec générosité. Je ne le connais pas mais l’ai déjà inscrit dans mon listing du médiocre. Il m’a volé ces quelques îlots de rêves que je m’étais fabriqués. Je ne suis même pas jaloux de la complicité qui semble les réunir. Je le ressens comme un être commun, définitif, imprégné d’une supériorité méprisante. Il donne l’impression d’avoir traversé de nombreuses épreuves. Il s’efforce de ponctuer ses paroles de gestes et de mimiques empruntées. Héléna écoute, admirative. Il a réussi à lui construire une apparence dans laquelle elle se débat. Au fur et à mesure que leur conversation avance, je me sens éliminé de la partie. Je n’appartiens qu’au paysage. Je n’en suis qu’une vulgaire composante organique qui, peu à peu, se décompose au contact du bonheur des autres.
Héléna me jette quelques regards futiles ou furtifs. Je ne sais plus quelle attitude adopter, je ne peux les regarder sans donner l’impression de les envier. Leur présence m’indispose.
Je sors. J’ai les tempes qui résonnent. Je me sens petit, absurde. Comme si la vie des brunes, de toutes les brunes devait, un jour ou l’autre, se conjuguer avec tous les temps de mon impatience. Comme si toutes les brunes devaient, un jour ou l’autre, saupoudrer le brouillard qui m’habille de leurs sombres éclats. J’enrage. Je serre les mâchoires pour éprouver une véritable sensation physique, pour oublier ce rêve que je me fabrique depuis trop longtemps. Je marche à grands pas, au rendez -vous de nulle part. Les yeux me piquent. Je ne sais si le liquide qui s’écoule le long de mes joues est pluie ou larmes. J’ai la bouche crayeuse. Seul aller tout droit m’attire. Me tremper les os, être transi, je ne veux éprouver que des sensations difficiles, piquantes qui peut-être me réveilleront. Pour tromper la douleur qui guette, je veux la détourner de sa victime primitive, je veux qu’elle s’accouple avec mon corps, qu’elle en soit l’écume, je la veux violente pour pouvoir la décrire, la dompter, puis l’oublier.
Ma traversée aurait dû se dérouler en solitaire et sans escale. Au lieu de cela, j’entre dans un bar. Encore un bar, un autre prétexte pour le refus d’aller plus loin. J’essaie de ressembler à un homme pressé, qui ne fait qu’une étape, qui attend, espère, cherche. Je reçois le jaune cuisine du comptoir en pleine figure. L’odeur est un mélange de serpillière, d’eau grasse et de tabac froid. J’ai choisi une table près de la fenêtre. Dehors, il pleut. J’aime voir les gens avancer, courbés, incurvés vers l’intérieur, la tête comme enfoncée au creux d’une poche entre les épaules. Un groupe de lycéens joue au flipper, je lis sur leurs regards ironiques qu’ils ne doutent pas de mon aventure. Je fixe la pendule, peut-être pour me prouver que mon désespoir n’est pas le fruit d’un songe et qu’il me faut justifier l’impatience qui me tord. J’ai oublié la brune. Je bois.
La pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette la rapidité du voyage.
Le soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut être cela qui la rend si digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse grandeur crépusculaire.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, mon rêve était si beau. J’entrais dans un bar un peu sombre, un peu triste. Seule à table tu pleurais. A petites larmes, en silence. Tu pleurais en m’attendant. Tu n’as pas souri tout de suite lorsque je suis entré. Il a fallu que je m’approche, que tu sentes ma présence. Je me suis assis contre toi, tout prés, et tout doucement j’ai tiré tes cheveux en arrière, derrière l’oreille. Tu as frémi lorsque j’ai dit que tu étais belle. Tu t’es approchée un peu plus et j’ai senti le vivant de ta jambe contre la mienne. Tu voulais éliminer le vide entre nous, tu voulais que ta chaleur rencontre la mienne. Et moi je ne disais plus rien. J’ai pris ta main dans la mienne, elle est toute petite, elle est fraîche et je l’aime elle aussi comme tout le reste. Je te tiens la main et tu ne pleures plus, tu as tourné la tête et tu l’as posée contre mon épaule. Je n’ose plus bouger. Je veux que tu restes comme ça jusqu’au bout.
Héléna mon rêve est si beau. Nos mains se serrent mais elles ne se suffisent plus. La surface de peau en contact est si faible, il nous faut plus, nous méritons plus. Notre amour est si beau, les autres le regardent avec envie. Tout à l’heure ils en parleront, ils diront qu’ils en ont vu deux qui s’aimaient. Si forts qu’on aurait cru les entendre respirer. Nous nous sommes levés. Avec précaution pour ne pas faire durer la séparation. La ville s’est préparée à nous accueillir. Il y en a deux qui s’aiment, elle est heureuse.
C’est une belle ville Héléna. C’est la ville où on s’aime. Je veux te la montrer. Je veux te faire visiter. Tes yeux se posent sur les mêmes gris que les miens et nos doigts se serrent plus forts. On regarde notre ville que les autres n’aiment pas parce qu’ils disent qu’elle est noire qu’elle est triste. Mais nous on s’aime, alors on la trouve belle avec sa grande rue en plein milieu, sa grande rue qui reçoit tous les amours qui descendent des collines alentour. Nous on l’aime notre ville avec ses cicatrices de la mine.
Tu es bien. On est monté sur une colline, celle de la maison de la culture. Il y a beaucoup d’arbres. On ne marche pas vite, on profite de tout. C’est si beau la ville vue du vert quand on s’aime. En bas il y a le bruit, un grondement et autour quelques oiseaux, des merles qui s’étonnent d’en voir deux qui s’aiment en automne. Tu t’arrêtes souvent, tu me regardes avec un sourire discret. On dirait que tu t’économises, que tu dégustes chacun de ces instants. Moi je ne te laisse pas le temps de me poser de questions, je te serre dans mes bras si fort qu t’en oublies de respirer. Et puis il y a le bruit de nos pas dans les feuilles, c’est un bruit vivant comme celui de la mer quand on ferme les yeux. On baisse la tête, on regarde nos pieds et derrière nous il y la ville qui nous regarde.
Tout en haut on s’est arrêté. Tu t’es mise tout contre moi. Je sens ton dos contre mon ventre, j’ai les bras qui te tiennent et nos mains sont quatre. J’ai le menton qui repose sur le sommet de ton crâne. Tu es si petite. Tu as froid. Je sens la fraîcheur dans tes cheveux. Tu regardes les lumières en bas, elles commencent à s’agiter. C’est le soir les gens vont rentrer chez eux et toi tu me dis que tu veux rester, que tu veux voir la ville qui s’endort. Tu veux la veiller, tu me dis que tu veux qu’elle se repose qu’elle a tant fait pour toi aujourd’hui. Tu l’aimes ta ville et tu me le dis. Et puis tu m’as embrassé. C’était long, je sentais ta main sur ma nuque. Tu n’avais plus froid et moi je tremblais. On a continué de marcher longtemps, toute la nuit, jusqu’au bout.
Au matin il y la mer, plus bas de l’autre côté, derrière la ville. On est bien, on écoute le vent des vagues dans les sapins. Il ne fait plus frais et la nuit s’est retirée. Ton corps est contre le mien et tu me dis que tu veux plus retourner, que tu veux rester ici à écouter la mer qui gémit. On s’est approché encore un peu. Le vent t’a décoiffé et tu as souri. Tout à l’heure il y avait des larmes et maintenant on s’aime depuis toujours.
Il était beau notre rêve Héléna, il y avait la ville qui nous attendait et la mer qui nous attirait. On savait plus le jour qu’il était.

Quelques mardis en novembre, suite…

Seule à sa table, elle lit. A moins qu’elle ne promène ses yeux sur des lettres, qu’elle ne les exerce à la rencontre d’un autre monde qui se décline en minuscules d’imprimerie. Je m’oblige à penser ses pensées ailleurs. Sa table n’est qu’à quelques solitudes de la mienne.
Elle est brune. Ses yeux sont clairs et font comme une tache de lumière au milieu d’un visage aux contours si doux qu’on les croirait flous. A chaque mouvement de tête, elle a le front qui plisse. On dirait qu’elle s’interroge, qu’elle doute de ce qu’elle voit. Ses lèvres remuent, elles sont presque blanches. On dirait qu’elle souffre ou qu’elle attend. Elle est petite. Elle a les jambes croisées. Celle du dessous repose sur la pointe du pied. Sa jupe est courte et je vois le haut de ses cuisses. Je devine le velours de sa peau. Ce que le reste de son corps suggère est en harmonie avec ce qu’elle offre aux regards. Il n’y a aucun excès dans sa beauté, rien qui ne parasite l’ensemble. Dès qu’on l’a vue on ne peut que l’aimer, on ne peut qu’avoir envie de la consoler pour toutes les souffrances qu’elle ne manquera pas d’avoir.
Plusieurs fois nos regards se sont croisés, comme s’il ne s’agissait que d’un hasard. J’essaie de me donner une contenance, une appartenance plutôt. C’est difficile, j’hésite entre la décontraction et le tourment, les deux ont leurs avantages. Les deux peuvent me permettre de me fabriquer un personnage qui lui conviendra. Je la sens si proche, si prête à m’entendre.
L’envie de lui parler me tenaille, mais j’ai peur de paraître médiocre, en ne lui parlant de rien, du temps ou du thé qu’elle boit. Il faudrait que je lui offre quelques-uns uns de ces mots qui me montent aux lèvres lorsque je suis ému, il faudrait que je lui fasse comprendre que je suis bien, avec elle, à la regarder, à la supposer, à l’espérer. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle est déjà plus qu’un simple corps installé à quelques encablures de mon désir, qu’elle est une présence que je devine très forte à travers ses silences. Ce que j’éprouve à cet instant est si intense que je m’entends vivre de l’intérieur.
Elle me plaît. Ses amis m’ont sorti de ma torpeur. Ils sont entrés bruyamment et se sont installés à ses côtés. Les bises ont claqué. Les paroles étaient insignifiantes, mais il y avait de la sympathie dans ces relations. J’étais bien pour eux, j’étais bien pour le rêve qu’ils étaient en train de me construire. Au bout de quelques instants, j’ai compris qu’elle s’appelait Héléna. Je me sentais heureux. Heureux de pouvoir accrocher quelques-unes unes de mes pensées à ce prénom. C’est alors qu’ils se sont préparés à partir, tous ensemble, avec des projets pleins la tête.
Elle ferme son livre qu’elle glisse dans un grand sac de cuir. Elle sort avec eux, au milieu d’eux, et m’offre un sourire. Un sourire qui me laisse espérer qu’elle a compris, qu’elle a entendu tous les mots que j’avais à lui dire. Elle ne peut aller nulle part, elle ne peut que les accompagner, tout simplement. Je le désire si fort qu’elle fait déjà partie du rêve que j’aurai cette nuit.
Sa place est vide et j’ai envie d’elle. Héléna, Héléna, je répète ce prénom. A une lettre prés, il aurait pu sombrer dans la banalité du calendrier. Je le répète et me sens beaucoup mieux. Héléna, tout devrait être facile. Je voudrais conserver ce moment, le garder bien à l’abri de tous les autres ne pas le souiller en le mélangeant avec de simples souvenirs. Je voudrais pouvoir le ressortir dans les moments de désespoir et le sentir me pénétrer.

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’automne est dehors. Ici, dans cette salle grise, le temps n’existe pas, les couleurs sont englouties. Une humidité constante étouffe les espoirs d’éclaircies. La chaleur est énorme, elle monte en moi, comme un malaise, comme un cri étouffé. Les minutes se font attendre plus qu’elles ne passent. Tout à l’heure, je me jetterai dehors, je m’extirperai de cette nasse cotonneuse qui transforme les regards en chants de désespoirs.

       J’imagine déjà les rayons du soleil qui m’atteindront en plein crépuscule. Ce songe si bref, si chaud, m’amène à frissonner. J’en oublie un instant la feuille de papier qui nous emprisonne tous entre quatre angles droits. Mon attention s’est un peu relâchée, c’est alors qu’un incident s’est produit. Un naufragé, un de ceux qui se repère aux regards de haine qu’ils suscitent, a parlé. Il a osé enfreindre la sacro‑sainte loi, celle qui ne prévoit pas la parole et encore moins le refus, celle qui vous oblige à accepter l’inconcevable, du moment qu’il est codifié. Il a osé parler, pour protester je crois, ou pour comprendre, tout simplement. Sa voix a résonné comme au fond d’une caverne.  Il faisait si chaud. Les autres l’ont sifflé, naturellement, mécaniquement. Il ne pouvait en être autrement, il avait troublé le parfait ordonnancement de la représentation. Tous les regards convergent vers le coupable qui devant tous, pitoyable, agite une misérable feuille blanche. Sa voix hésite entre le désespoir et la colère, il s’écrie que tout n’est que mensonges, manipulations bourgeoises. Mon cœur l’applaudit. Le professeur, chef d’orchestre, debout derrière son immense bureau s’est tu, simplement agacé. Puis, calmement, comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire parasite passager au beau milieu d’un cours dactylographié depuis des siècles, il lui a demandé de sortir. Il le lui a demandé calmement sans fausses notes dans l’harmonie d’une voix monocorde. Le récalcitrant s’est assis, affaissé plutôt, comme assommé après un combat inégal. Les têtes se sont baissées, les corps se sont courbés, le cours a pu reprendre.

       Je ne peux plus tenir, il faut que je sorte. Le cours n’est pas fini. De toute façon il ne le sera jamais. Il faut que je parte. Je me lève : quatre cents regards sont braqués sur moi. Ils m’accusent, ils interrogent,  ils s’interrogent. J’ai le buste raide et la gorge nouée. Le professeur déguise son irritation derrière une petite toux aigrelette. Je sors et me retrouve dans la jungle des corridors. Derrière moi l’amphi s’étouffe comme un murmure.

       Me voici côté cour de la culture. De petits groupes semblent attendre. Tous ont l’air de justifier leur existence par des gesticulations savamment travaillées. Leurs attributs vestimentaires sont uniformes. Des écharpes entourent les cous ou plutôt elles les protègent, non pas à cause du froid, mais à cause d’une espèce de pudeur aristocrate. Un cou, c’est court, c’est grossier parfois. Cela donne à votre tête la sensation de n’être qu’en sursis d’existence. Je reste longtemps assis sur ce demi-mur, à attendre que quelque chose se produise, que quelqu’un me fasse signe, me dise qu’il est l’heure de s’en aller, qu’il est l’heure de partir ailleurs. Mais je suis seul et les autres passent. Je ne parviens pas à me concentrer. J’ai les mains inoccupées.                      

        Soudain, l’amphi entre dans sa phase d’expiration et quelques gaz estudiantins sortent par plaques de brouillard. Je ne parviens plus à respirer à pleins poumons.  Je n’ai pas le sens du partage quand je sais l’oxygène souillé par les émanations grammaticales s’échappant des orifices verbeux de quelques apprentis juristes.

       Je quitte enfin ce troupeau et entre dans un bar à l’allure sympathique. Il sent bon le tabac et explose de rires. Assis autour de quelques tables de Formica des hommes en bleu partagent leur casse croûte. Leurs mots sont rudes et leurs appétits féroces. Ce sont des hommes qui travaillent.  Je me sens rassuré. Il y a du vrai dans ces regards où les projets sont simples. Peut-être parce qu’ils me rappellent mon père…                          

       Je m’installe dans le fond, sur une banquette en Skaï et je sais déjà que la bière m’attend. Elle se sera préparée, elle sera fraîche. Je vais l’appeler pour nous mêler dans un corps à corps fantastique où elle finira par m’envahir et me vaincre. Je pense à l’incident de tout à l’heure, j’ai oublié le visage du condamné à se taire. Je me sens un peu coupable de cette indifférence et je cherche à occuper mon regard. J’ai à choisir entre la grisaille d’une rue et la pâleur d’une brune.

Quelques mardis en novembre, suite…

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       L'amphithéâtre est plein à craquer. J'ai le souffle court, effrayé par l'ampleur de la tâche à accomplir. L'air est irrespirable. L'atmosphère est pleine de fines particules qu'on a du mal à identifier. Peut-être s'agit il de simples poussières ? La sensation est désagréable. Les visages sont frais, vierges de souffrances ou de passions. Ce sont des visages pleins, respirant la certitude, l'abondance. Le regard ironique de quelques redoublants ajoute une touche de mat à ce négatif brillant en attente de révélateur. Comme des fidèles entrent dans une église, ils pénètrent en cette cathédrale du savoir. Ils sont recueillis. Ils s'agrippent à leur attaché case. Ils ont habillé le provisoire de leur ignorance d'un uniforme.  
   Au milieu de cette marée basse, quelques têtes ne paraissent pas à leur place. Elles semblent chercher, elles aussi, d'autres îlots de désespoir. Jamais nos regards ne se croiseront. La solitude conduit celui qui l'apprivoise à s'en accommoder avec une espèce de délectation égoïste. La solitude :  il me suffit de penser à ce mot pour en éprouver toutes les déclinaisons. Plus j'observe cette foule d'impatients, plus j'ai la sensation de ne pouvoir conjuguer mon existence qu'aux personnes du singulier. La solitude, est peut être le seul moyen pour atteindre la connaissance. Pas n'importe quelle connaissance :  celle qui rime le plus souvent avec souffrance. Celle qui s'accompagne de mots si beaux, si forts, si vrais qu'on hésite à croire qu'ils existent vraiment. Les mots, quand ils sont beaux, quand ils font pleurer, ne peuvent être vendus comme de vulgaires savonnettes. Ils doivent être gardés par celui qui les fait naître, puis quand il le voudra,  il pourra les dire,  ou les écrire,  avec conviction,  avec amour,  avec douleur. Je sais que dans cet amphithéâtre moite les mots sont partout, sur toutes les lèvres. Je les entends, ils forment un bourdonnement.
   Dehors il pleut, et j'ai la gorge sèche lorsque le bruit de ces mots, articulés plutôt que dits m'arrive aux oreilles. Encore une fois, j'aperçois les quelques naufragés qui eux non plus ne comprennent pas. Je n'aurai jamais le courage de partir avec eux. Mon île est beaucoup trop déserte pour pouvoir être partagée. Même Victor semble transformé, il est assis à côté de moi, mais je le sens pressé. Pressé de ne plus être lui-même, pressé d'inscrire ses pensées dans un format aux angles parfaitement droits. Hier il lisait Verlaine et aujourd'hui il cite François de Closets à sa voisine immédiate. 
   Je souffre de la chaleur. Elle m'entoure comme une carapace. Cela ne ressemble même pas à un étouffement, c'est plus cotonneux, plus pénétrant.  Peu à peu, mon cerveau se transforme en une bouillie végétative. Chaque parole de l'orateur me produit l'effet d'un coup de poing à l'abdomen. Je souffre du mal qui bientôt nous habitera tous, un mal produit par un mécanisme partant du système auditif et se prolongeant sur une feuille de papier. Peu à peu elle se noircit. Elle porte le deuil de notre liberté. 
   Le papier, je l'aime blanc, et doux, satiné comme la peau d'une femme que je n'aurai jamais. Je l'aime quand il devient le miroir de ma haine ou de mon amour. Je l'aime quand avec ma main il compose une symphonie, où chaque mot, chaque phrase, devient une mélodie pour l'en dedans de mon être. Le papier ne doit être qu'un prétexte pour dire à ceux qu’on aime qu’on ne les oublie pas. 

Quelques mardis en novembre, suite…

      Il faudrait que j’aime, que je trouve un prétexte à me fabriquer des rêves. J’en voudrais une petite, petite et brune qui ne parle pas trop et se serre contre moi quand la nuit arrive. Je voudrais aimer sans que les autres le sachent, sans que les autres le voient. L’amour que j’aurai pour celle qui m’acceptera sera un amour nouveau. Je serai un chercheur de sensations et lorsque je trouverai un nouveau mélange, je l’essaierai immédiatement su celle qui m’accompagnera.

       L’amour je m’y prépare depuis toujours, je sais qu’un jour je serai prêt. Je sais qu’un jour les autres m’envieront. Il y a longtemps que je rêve d’elle…

       Je sais que je la rencontrerai dans peu de temps, je la rencontrerai au début d’un matin sans couleurs. Je la rencontrerai quand les autres n’en pourront plus de se supporter. Nous ne nous presserons pas, nous prendrons le temps de nous connaître. Et chaque jour qui passera dévoilera un morceau du mystère.

       Notre histoire sera belle. Nous l’écrirons à quatre mains et quand les autres la liront, ils ne pourront rien dire parce qu’ils auront des larmes plein la gorge. Et je lui dirai qu’elle est la seule, qu’autour d’elle il n’y a rien, que des ombres et du brouillard. Et elle sera bien, avec moi, partout, partout où les autres passent sans voir qu’il y en a deux qui s’aiment.       

Ce soir je pense à elle. Elle est peut-être à quelques rues d’ici. Elle m’attend elle aussi, elle voudrait que je lui fasse signe.  

Quelques mardis en novembre, suite…

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       Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.

       On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée,  les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.

       J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.

       Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.

       Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.

       Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.

       Mes parents attendent mon retour avec cette espèce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement éprouvée lorsque je suis entré à la grande école ou au collège. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mêmes les représentera à l’université. Ils ont toujours considéré ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec émotion, la langue un peu sèche, les doigts crispés, de peur d’abîmer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sûr. La fascination qu’ils éprouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisé. Avec quelques autres, j’irai libérer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.

       La table est mise. Une timidité respectueuse les empêche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mère est la plus impatiente, la plus inquiète aussi.

– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?

Je m’étais préparé à la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai répondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire à la répétition d’une mauvaise pièce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait même pas d’un mensonge. Il était encore trop tôt.

– Je suis crevé ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.

       Je sens à leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient à cette réaction, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque là. Ils ne sont pas nés pour vaincre, ils ne sont là, comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espérer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les écoute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.

       Mon père est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’âge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa réaction devant ma passivité, mais parce que l’odeur de poussière d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine fierté à l’évocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empêche même de parler de l’usine ; qu’elle empêche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon père après la journée d’usine sont des moments privilégiés. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycée semblaient éprouver de la honte à n’être que des fils d’ouvriers. J’en éprouvais une solide fierté. Aujourd’hui, je crois être un adulte et je comprends à son regard, à son silence que je ne suis qu’un poète de la révolte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grèves,  d’espoirs,  d’amours, qu’il est encore trop tôt pour battre en retraite. Je sais que mon père respecte mes projets, qu’il me fait confiance même si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressé la parole que ma mère ne peut s’empêcher d’ajouter sa larme à ce bloc de silence qui pèse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.

       Ma mère a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiétude, sa colère, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes étaient le seul privilège qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles étaient la ponctuation évidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.                                              

       – On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien répondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reçu l’appel.

       Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgré l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittée. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette pièce où j’exerce mes méninges aux rêves d’une génération angoissée d’avenirs nucléarisés. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reçu que les étreintes fébriles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothèque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs défloraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en aggloméré industriel, quelques pages blanches noircies d’une écriture nerveuse qu’on croirait surprise.

       Les mots sont là. Seuls. Alors j’écris et ajoute quelques compagnes de misère à ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent.
Bientôt cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi à mes quatre points cardinaux. Victor est arrivé dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire.
C’est fou l’entêtement que mettent les hommes à se vouloir différents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifères lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des références pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutôt qu’un autre : peut être parce qu’il se situe à une extrémité ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayé, mais il réussit à conserver un air décontracté qui me fait défaut.
Bientôt les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frétillants dégagent en s’impatientant une fine poussière légèrement âcre.
Comme la veille dans la grande rue, sans prévenir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas à discerner ce qui peut être mis sur le compte de la poussière, de la chaleur de ce qui n’est que la conséquence d’une angoisse indéfinissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une véritable panique qui commence à m’envelopper. Et j’assiste, ébahi, à la montée en chaire d’un individu armé d’un cartable.
Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais déjà il me percute de plein fouet. Il énumère, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthèses et finit par s’essouffler. Son heure est passée, la mienne a disparu.
Il s’agissait d’un de ces spécialistes que l’on dit éminents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilité. Ils ont l’immense bonté de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel émergeront bientôt quelques têtes. Bien faites, ces têtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’à la seule condition d’avoir reçu leur bénédiction.
Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tôt pourtant. Les têtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumée blonde s’en échappe, comme si tout en dépendait. Ce doit être un rite.
Je suis seul à ma table et commande une bière. Ça sonne bien. J’ai envie d’étirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complètement intégré à l’histoire qu’il tente d’écrire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis étonné. Je suis bien et j’écoute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face à un mur. Ce sont de vieux étudiants. Ils ont vécu. Leurs barbes sont académiques et leurs thés sont au citron.
Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espérer avoir une autre fonction que celle d’être une composante anecdotique du décor. Je n’ai pas l’habitude : la bière et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. Derrière mes yeux, il y encore les quelques images préfabriquées d’un autre monde, d’un monde de papier glacé, d’un monde de longues plages très propres, très « Tahiti ». Derrière mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des étudiants vêtus de gris. Ils semblent être dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naïf. Il faudra moi aussi que je m’exerce à la mélancolie grimaçante.
Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va très vite. Ce qui m’envahit a le goût du déjà vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrées à la lecture de certains désespoirs. Je m’y engouffre avec une volupté majestueuse, j’accélère la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit à petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animées par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prêts à entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutôt je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se précipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pétrifient au seuil de leurs bouches sans même l’ombre d’une fossette de poésie. Ils remuent leurs sachets de thé, le tiennent au bout de leurs doigts effilés, comme un pendu se balançant au bout d’une corde. Penchés l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut résister comme couleur.
Un picotement commence à monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crâne. Ils sont toujours là, leur présence semble définitive. Je ne les observe plus, mais j’intègre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du médiocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec délectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de bière, dans un monde de petites bières, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.

Quelques mardis en novembre, suite…

Aujourd’hui, je suis en ville. Je traîne en attendant le début des cours. Les rues sont larges, les gens nombreux et bizarres. On les croirait anéantis par le poids d’un fardeau invisible. Cela m’attriste un peu, j’aurai voulu la journée si belle.
Le temps est maussade, comme une insulte à ma propre météo. Je voudrais rêver, être au printemps ou plus près d’une de ces saisons qu’on dit belle parce qu’elle permet aux peaux de se bronzer et aux corps de se frôler… Ce n’est peut-être qu’une mauvaise journée. Une de ces premières journées de septembre où, épuisé par trop de brillance, le bleu azur s’essouffle dans cette dernière ligne droite qui annonce déjà les prochains gris. De plus en plus les gens traversent, de plus en plus ils se courbent.
J’ai la sensation d’être absorbé par cette ville, d’en être une composante organique. J’entends même battre une pulsation, lancinante, à travers les pavés luisants.
Cette rue, longue, étroite, avec laquelle j’ai partagé tant de moments. Cette rue, vierge de courbes, pour mieux aspirer ceux qu’elle supporte. Cette rue, longue, fière d’une rectitude qu’elle n’en finit pas d’étirer.
Mécanique bien huilée d’un ensemble organisé, j’ai la force de continuer. Je ne marche plus, j’accepte le mouvement, comme un rythme imposé dans un ballet sans musique. Mon regard étonné s’enfonce dans la grisaille humide du trottoir qui m’accompagne dans cette transhumance vers le bout.
Je ne flâne plus, c’est la grande rue qui me porte, qui me propulse en avant dans la profondeur de ses entrailles. L’automne n’en est qu’à ses balbutiements et j’ai la certitude que cela ne finira jamais…
J’ai pu m’extirper de ce malaise grâce à la complicité involontaire d’une brune. Elle tourne vers la droite, et je me plais à imaginer que nous allons nous retrouver. Plus loin. Tous les deux. Elle se dirige vers la place Carnot. Elle va à la gare routière, j’en suis sûr. Je le veux. Si l’été est avec moi, nous prendrons le même bus.
Il sera plein. Il ne restera que deux places. Au fond. Les vitres ruisselleront de buée. L’odeur sera celle d’une journée de travail qui s’achève : un mélange de sueurs ouvrières, d’angoisses écolières, de poussières d’acier, d’épluchures de crayons, le tout dominé par un relent de cuir humide. Nous serons seuls dans cette foule de rapatriés. Nous serons seuls et deux places vides nous attendront. Le Skaï craquelé recevra notre angoisse de se rapprocher, comme une brûlure. J’ai oublié la grande rue et sa moiteur. Elle est devant moi. Son allure est précise. Ses cheveux ondulent. Je la suppose à mes côtés. Je lui plairai, je suis neuf. Je monte dans le bus, la bouche sèche, les muscles tétanisés. A l’intérieur, il y a peu de monde. Une silhouette brune enveloppe un siège. Une silhouette achevée, accomplie, rectiligne, assise sur un siège, isolée. J’ai l’en dedans qui subit l’assaut douloureux de minuscules vrilles acérées. Je passe d’un pas lourd et saturé. Je me terre au plus profond du véhicule et l’observe de loin. Son dos est courbé. Le noir de ses cheveux a pâli.
Soudain, comme un signal, comme un appel au calme lancé aux voyageurs grisâtres, le bus a démarré sourdement. Je l’oublie. Les vibrations rythmées du moteur m’incrustent dans la quotidienneté du paysage qui sert d’alibi à mon regard vitreux.

Mes Everest, le verger des cyprès : Marguerite Yourcenar

Le verger des cyprès a pour fruits les étoiles,
Balancés lentement au fond des nuits d’été ;
La vie, unique et nue à travers ses cent voiles,
Pour la répandre en tout reprend votre beauté.
Votre amour, mon amour, notre cœur et nos moelles,
Seront diversement après avoir été ;
Et, comme une araignée élargissant ses toiles,
L’univers monstrueux tisse l’éternité.
Le flot sans lendemain nous laisse et nous emporte.
Nous passons endormis sous une immense porte ;
Nous nous perdons en tout pour tout y retrouver ;
Mais les lèvres des cœurs restent inassouvies ;
Et l’amour et l’espoir s’efforcent de rêver
Que le soleil des morts fait mûrir d’autres vies.

Quelques mardis en novembre, suite…

J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo.
Chargé d’impressions bizarres, je quitte la salle d’examen. J’ai le crâne coincé entre deux mâchoires. Mes tempes résonnent, épuisées elles aussi, par ce long face à face avec quelques souvenirs livresques.
J’avais attendu l’épreuve de philosophie avec une impatience orgueilleuse. Au contact des concepts et des mots qu’ils produisent, la fine pointe carbure de mon stylo glisse sans retenue.
Ce n’étaient pas seulement quelques souvenirs scolaires que j’engageais dans un combat inégal contre l’empire des connaissances. Mon être tout entier se livrait au combat avec passion.
Le reste m’importait peu : toutes les disciplines définitives, composantes essentielles du savoir académique ne me procuraient jamais le grand frisson. Elles m’encombraient tout au plus le cerveau de petits tiroirs destinés à n’être vidés de leurs maigres contenus qu’au cours de ces seules cérémonies. Il était nécessaire de subir l’enchaînement épuisant de ce « décathlon » du savoir. L’accouplement arithmétique de ces épreuves pouvait nous transformer en d’authentiques champions du savoir.
Dans une semaine environ, je serai peut-être détenteur d’un laissez-passer pour m’introduire en ces lieux où se pratique l’alchimie du verbe…
Il est surprenant que chaque année, au moment où l’été pourrait autoriser tous les excès, une part de plus en plus importante de la jeunesse aspire à être le plus près possible de cette fameuse et ridicule moyenne. Une moyenne, qui lorsqu’elle est atteinte va se métamorphoser en un sceau signifiant l’entrée dans un monde d’adultes. Un monde d’adultes majuscules auquel on rêvait d’appartenir, durant ces années de doute.
A la lecture des résultats, je me dis qu’il est encore tôt pour réaliser l’importance de ce qui m’arrive. J’ai la vague impression d’être heureux.
Et pourtant, rien de très excitant, hormis la présence de ce nom. Ce nom, mon nom, timidement incrusté au milieu d’une liste. Soldat anonyme d’une armée en campagne, il apparaît, vêtu de quelques lettres noires contrastant sur un fond de blanc virginal. Et dans le soleil de juin les lettres se mettent à danser…
Je me sens gai, léger, persuadé que bientôt tout sera différent. Je m’estime plus large dans ma démarche citadine. L’ombre de ma silhouette décontractée s’allonge. Elle ondule sur la chaussée. Sa noirceur donne à ma gaieté le privilège du solennel.
Tout le monde est heureux. Etre bachelier, c’est une victoire. C’est la conquête de l’Annapurna des connaissances. En ces premiers soirs d’été, nombreux sont ceux qui, épuisés d’avoir supporté leurs favoris pendant une saison scolaire, explosent à l’issue des résultats. C’est comme une vague qui enfle.
Le vainqueur est félicité. Conformément à la plus pure des traditions familiales, le champagne est incontournable. Les regards s’essayent à la fierté. L’émotion et les bulles tièdes ponctuent les paroles qui s’échappent.
C’est curieux comme l’enfance et l’adolescence ressemblent à un parcours d’obstacles, prétextes à roteries, distributions de quincailleries et projection d’avenirs aseptisés. Tout commence par le baptême : le nouveau né après avoir été pesé et emballé, est étiqueté. Il peut sortir en toute protection, il porte en lui le label qui en fera un beau bébé joufflu. Ainsi nettoyé de tous ses reliquats honteusement orgasmiques, le fruit de l’amour deviendra fils de dieu, et pour le remercier de cet engagement solennel, il sera décoré, médaillé, contrôlé, fiché.
Enfant, je n’avais pas eu à souffrir de ces carnavals réguliers où pour mieux s’identifier on se pare de blanc. Je n’avais été que le témoin des ces mascarades et en avais retiré la conviction que rien n’est plus humiliant que d’être noyé au milieu du troupeau. Les festivités familiales achevées, les nouveaux reçus ont soudain bénéficié d’une grande liberté pour organiser et participer à de multiples et éprouvants arrosages.
Tout, dans ce mois de juillet hésitant respirait la nouveauté, l’aboutissement. J’avais la sensation de m’être débarrassé d’une carapace étouffante. Victor m’accompagnait souvent dans ces soirées délirantes. Il était un des rares avec qui je parlais. Il m’écoutait. Nous enchaînions ces interminables fêtes comme d’agréables examens de passage. Nous nous fondions dans l’ambiance sans poser de questions.
Pourtant il y avait dans ces retrouvailles de vainqueurs un parfum de superficiel. Les rires sonnaient faux à vouloir jouer la ressemblance avec ceux dont on voulait se rapprocher, à quelques horizons de là. Victor était de ceux qui riaient le plus. Derrière ses yeux, se lisait la satisfaction d’avoir achevé une tâche. Moi, je trouvais que tout allait trop vite. Je savais qu’il y aurait des changements. Je savais que j’étais passé sur l’autre rive.

Quelques mardis en novembre…

Je poursuis la remontée dans le temps, après avoir publié mes deux derniers romans, me voici prêt à publier, toujours par épisodes, le premier roman, un peu l’acte fondateur… J’ai écrit le premier jet à l’âge de 19 ans, ai laissé reposer ce texte pendant prés de 12 ans et l’ai repris alors sans en en modifier l’essence émotionnelle .

Voici le premier chapitre…

Il attend son avocat.  Il a changé de cellule. C’est la cinquième fois en huit ans. Cela lui est égal, les murs sont les mêmes. Depuis le début on croirait qu’il attend, quelqu’un ou quelque chose. Il a trente ans. Au procès, le juge avait dit qu’il était jeune, si jeune pour le désespoir. Si jeune pour gâcher une vie. Il n’avait pas compris, les paroles des autres ne le concernaient pas. Il attendait le verdict.

Le premier juré avait répondu à toutes les questions que la cour d’assise avait posées avec une voix tremblante. On n’aurait pu dire s’il s’agissait de haine ou d’émotion ou s’il avait simplement la voix qui tremblait. Il n’avait pas réagi. Pas même un haussement d’épaules ou une crispation des mâchoires. C’était sans importance. Son avocat, lui touchait le bras : un de ces gestes qui l’irritait. Un de ces gestes mous, qui signifie que rien ne vous arrivera, d’autres veillent sur vous. Il l’avait laissé faire. Il avait les mains chaudes et humides mais était sympathique.

Il s’était battu pour lui, avait essayé de comprendre, d’expliquer. Il avait tenté de construire une histoire de désespoir. Mais il ne disposait pas de toutes les pièces du puzzle. Il n’avait rien voulu dire, ou le minimum. Il ne répondait que par mots isolés. Parfois il ne disait rien. Il ne comprenait pas les règles de ce jeu.

Pourtant quelques mois après sa condamnation, il avait dit à son avocat qu’un jour il comprendrait. Il écrirait une histoire, son histoire. Son histoire et celle de ceux qu’il avait aimés, des deux qu’il avait aimés. A partir de cet instant, il n’avait pensé qu’à cela. Il passait ses journées à rêver ou à se souvenir, à attendre, à écrire.

Il n’écrivait que très peu à chaque fois. Il attendait longtemps pour que chaque mot infuse. Il n’était jamais satisfait. Il voulait sentir les mêmes émotions à écrire les mots qu’il avait éprouvé à les fabriquer. Ses compagnons de cellule se moquaient de lui. Ils l’appelaient « l’écrivain ». Il ne les entendait pas. Quand il écrivait, il partait. Il était ailleurs.  Il rejoignait ceux qui l’avaient quitté.

Son avocat attendait était impatient. Il voulait comprendre ce geste de folie. Il voulait comprendre pourquoi il n’était pas un coupable ordinaire. Il voulait savoir ce qui s’était passé ce dernier mardi de novembre soixante-dix-neuf. Il voulait chercher d’autres explications que celles, trop simples, de la cour d’assise. Il savait que ce serait long.

Il avait presque perdu espoir. Il était sur le point d’oublier, lorsqu’au milieu du printemps quatre-vingt-sept, il reçut une lettre. Une lettre très courte, lui annonçant que son histoire était finie, que maintenant elle était écrite. Il lui précisait qu’il pourrait venir chercher le manuscrit.

Lorsque l’avocat entra dans le parloir, il vit le changement. Il n’était plus le même physiquement amaigri et ses yeux étaient à présent d’un bleu plus pétillant, moins trempé dans le gris qu’au moment où il l’a connu. L’angoisse semble toujours là mais on dirait qu’elle porte sur autre chose, comme s’il s’agissait enfin d’impatience.

Il est pressé, prend à peine le temps de dire bonjour, de répondre aux banalités d’usage. Il tend le manuscrit à son avocat.

 – Tenez, tout est là. Tout ce que j’avais envie de dire. Tout ce que vous auriez peut-être voulu que je vous dise. Vous pouvez le lire, mais je ne vous force pas. Je ne vous en voudrais pas. De toute façon, moi j’ai fini.

– Je ne sais pas ce que tu racontes là dedans, mais j’ai le sentiment que si je l’avais eu entre les mains au moment du procès, tu aurais peut-être évité une peine aussi lourde.                            

 – Ne vous faites pas d’illusions, vous trouverez rien d’extraordinaire. C’est une histoire simple. C’est une histoire de mardis. Ce n’est qu’une histoire de mardis. De mardis qu’on n’a pas choisis…   

Voyage contre la vitre, suite et fin…

Voici donc les dernières lignes de ce roman que j’ai écrit en 1996. Ce manuscrit avait à l’époque séduit les éditions Grasset, ou plus exactement son directeur littéraire aujourd’hui disparu, Yves Berger. Il fut à deux doigts d’être publié, mais c’était justement les deux doigts qu’il manquait.

Marc contemple les pages qu’il a noircies. Il sait qu’il les doit à Armand. A Fanny aussi. Il les écoute. Ils lui parlent de ce qu’ils ont vu, ou cru. Peu importe, ils lui parlent pour être entendus, pour être crus. Pour être. Marc ne cherche pas à comprendre, il ne questionne pas. Il reçoit les mots, leurs mots et les accueille avec respect. Il sait qu’ils avaient leurs raisons. L’un et l’autre. L’un pour l’autre. Il les laisse déverser ce qui les empêche encore de sortir. Il les laisse se débarrasser de ces cris qu’ils n’ont pas pu pousser. Armand a pris de l’avance. Beaucoup. Il en est parvenu au point où il ne reste plus qu’à balayer dans les coins. Tout est allé si vite. Les mots qui se magnétisent, puis se posent sur la feuille blanche.

Fanny raconte, encore beaucoup, et Marc a compris. Il sait maintenant ce qui s’est passé au cours de cet été. Il sait qu’Armand et Fanny ont commis un rêve. Ensemble. Il sait pourquoi ils l’ont fait, il sait comment ils l’ont fait. Ils en avaient besoin.

Marc se souvient des voyages qu’il faisait dans sa tête, les mondes qu’il inventait. Il avait dix ans. C’était dans la voiture, pendant de longs trajets. Le moteur emplissait le silence. Il posait sa tête contre la vitre. Alors ça vibrait, et il était bien. Il y avait aussi cette odeur de verre humide et les parents qui ne disaient rien sinon de simples onomatopée automobiles.

Il partait, les vibrations lui ouvraient un chemin. Il y rencontrait toutes sortes de personnages. Le voyage était toujours trop court. Son père ne supportait pas cette position.

  • Tu seras malade à t’appuyer comme ça contre la vitre. Et puis arrête de rêver, profite donc du paysage.

Aujourd’hui, il contemple les pages qu’il noircies. Il sait qu’elles contiennent les souvenirs de ces vibrations voyageuses. Ces vibrations qui l’on conduit vers d’autres Armand, vers d’autres Fanny. Tout à l’heure Armand a demandé ce qu’il ferait de tout cela, de tout ce qu’il lui racontait. Il a répondu qu’il attendait, qu’un jour peut‑être il saurait. Et quand Armand est sorti, il s’est levé, est allé vers la fenêtre, puis il a posé son front sur la vitre. Il y avait de la buée et dehors le vent faisait comme un rideau.

Voyage contre la vitre, suite…

Avec un serrement dans la gorge, Armand a quitté le bureau de Marc. Il ne le reverra plus. Plus dans les mêmes conditions. Il va laisser Fanny. Il lui reste quelques mois. Il ne l’oubliera pas, il viendra la voir, lui parler, l’écouter. Elle en aura besoin. Encore. Armand est déçu d’être guéri. Il s’était habitué, ces derniers mois, aux séquences de plus en plus rapprochées. Il se sentait mieux, mais sans réaliser qu’il parvenait au bout de son histoire.
Lucie ne dit pas un mot. Depuis le début, c’est elle qui l’accompagnait chez le psychiatre pour les séances. Ils appréciaient ces brefs moment d’intimité, d’abord dans l’ascenseur, puis dans les grands couloirs. Ils échangeaient peu, mais parfois se frôlaient. Leurs regards se croisaient. Alors ils étaient bien et ils se souriaient. Aujourd’hui c’est leur dernier voyage. Demain Armand sera dehors, il retrouvera le monde, il retrouvera les autres.
Marc Flandin se sent seul. Il est un peu dans l’état d’abattement de celui qui vient d’achever une œuvre. Il est satisfait, fier, contemplatif, mais surtout seul, nostalgique des heures passées à fabriquer dans la souffrance, le doute, l’obstination.
Armand est le cas le plus perturbant qu’il n’ait jamais eu à traiter. Un de ces personnages dont on n’ose dire qu’il est guéri tant on doute de la réalité de sa maladie. Il connaît Armand depuis si longtemps. Il aurait pu en faire son fils, celui qui lui manque. Il redoute d’envisager l’avenir sans lui. Il a beau croire qu’aujourd’hui il est un homme, qu’il va se construire une véritable histoire, il a beau se dire qu’il accompli sa tâche, qu’il a permis à cet enfant prostré, à la limite de l’autisme de regarder autour de lui, sans crainte, sans haine, il a beau se dire qu’ils pourront se revoir, ailleurs, il est triste, nu, désespéré.
Armand lui a tant fait confiance toutes ces années, il voulait guérir. Il voulait pouvoir s’endormir sans l’angoisse que la nuit lui dérobe ses rêves. Il voulait tant pouvoir écouter le vent sans être obligé de se boucher les oreilles de peur qu’un souffle, qu’un courant d’air ne lui subtilise ses pensées.
Aujourd’hui Marc est sûr qu’il va mieux, il n’est plus ce petit oiseau tremblant qu’il a connu il y a cinq ans. Il se souvient de la première rencontre avec Armand Mollard. Il se rappelle ses souffrances, ce nom qu’il ne voulait plus et surtout de son père qui le frappait chaque fois qu’il inventait une histoire ou qu’il en réclamait une. Marc se souvient de cet Eugène Mollard incapable d’admettre la mort de sa femme Justine et qui dés lors a sombré dans une folie dévastatrice pour l’enfant que voulait rester Armand. Aujourd’hui Eugène a disparu, Armand l’a rayé de sa mémoire.
Marc attend Fanny, il sait qu’elle va souffrir du départ d’Armand. Il sait qu’elle aura besoin de lui. Alors, pour l’aider, pour la préparer à rejoindre celui qu’elle a tant aimé. Il lui racontera une histoire.

Voyage contre la vitre, suite…

Jeudi vingt six octobre : neuf heures.

Marc a reçu le chronopost. Le manuscrit est bref. Il l’enfouit dans sa serviette et part à la bibliothèque universitaire où il est censé effectuer des recherches sur la création poétique dans le milieu anarcho‑syndicaliste du début du siècle. Aujourd’hui il est loin, très loin de ces préoccupations et sait déjà en montant dans la voiture qu’il passera sa matinée à lire la prose de cet Eugène Mollard.

 Dés les premières pages, il est mal à l’aise. Il retrouve toutes les pièces manquantes du puzzle. Il y a d’abord cette colonie et un groupe d’enfants mettant tout en œuvre pour rendre la vie impossible aux animateurs. C’est une colo à thème explique l’auteur très au fait des subtilités d’organisation de ce type de séjour. Il y parle d’Internet, du minitel, des médias en général. Marc trouve cela bien pompeux…

Les chapitres suivants sont fades et mal écrits. Mais au milieu de cette médiocrité, de cette aigreur dans le fond comme dans la forme, les indices se multiplient, les doutes de la veille se sont transformés en certitude. Armand a bien eu ce manuscrit entre les mains. Il l’a lu, s’en est inspiré pour se lancer dans une opération secrète.

Marc a terminé le roman en moins de deux heures. Il le trouve franchement mauvais et n’hésitera pas à le dire à ce Mollard. Et s’il y ajoute le dénouement reçu l’autre jour, de mauvais le roman devient grotesque. Des enfants sortant de leurs cartables de gros magnum trois cent cinquante sept et tirant au hasard, qui sur des instits, qui sur certains de leurs petits camarades, ce ne sont plus des inventions dignes du plus mauvais des auteurs, mais des délires obsessionnels d’un être forcément dangereux.

Devant de telles inepties, Marc se sent rassuré. Il a confiance en Armand, ce dernier est un lecteur sélectif. Il repère le médiocre, le sans intérêt. Il aura certainement souri à la lecture de ces fadaises.

Une fois le manuscrit retourné à la noirceur du cartable, Marc s’interroge sur les raisons qui ont pu pousser Armand non pas à prendre ce manuscrit, mais à ne pas le rendre.

Il ne souhaite pas donner plus d’importance à ce problème qu’il n’en mérite. Il s’est beaucoup inquiété pour pas grand chose. Armand les a manipulés pour l’inscription à cette colo ? Eh bien tant mieux, cela prouve qu’ils ne se sont pas trompés. Il communique avec un groupe de copains ? Super ! Ne se plaint-il pas continuellement que les gens ne parlent plus, n’écrivent plus.

Il n’a plus envie d’en parler avec Armand. Ce serait inutile, peut‑être dangereux. Il se contentera de rédiger une note de lecture pour cet écrivain un peu tourmenté, lui conseillant d’observer les enfants de peu plus près avant de déverser des tombereaux de fadaises les concernant.

Vendredi vingt‑sept octobre. Comme chaque matin, Marc allume l’autoradio avant même de démarrer.

  • France‑Info express, huit heures cinquante trois. A Metz un instituteur est retenu en otage par ses élèves.

Aucun commentaire, un simple flash tout à fait dans le style France‑Info. Il s’agit pour l’instant d’une information au sens premier du mot. Le goût du sensationnel n’est pas dans le style ni dans les habitudes de cette radio. Marc apprécie particulièrement sa capacité à prendre du recul, à ne pas traiter l’événement comme s’il s’agissait, à chaque fois d’un tremblement de terre ou de l’assassinat du président de la république. C’est pourquoi il se dit qu’il doit s’agir d’un simple canular ou d’une erreur. Oui ce doit être une erreur. Il doit s’agir de lycéens en colère.

Marc est sur le point d’oublier le flash lorsqu’il passe devant l’école Albert Camus. C’est l’école où sont inscrits ses enfants. Devant le portail deux voitures de police sont stationnées, gyrophares allumés. Un attroupement s’est formé, un attroupement d’adultes, bien sûr.

Les enfants sont à l’école, bien protégés. D’ailleurs il faut ralentir comme le panneau « Attention Ecole » l’y invite.

Attention école. Il se sent pris d’une panique incontrôlable. Attention école, le manuscrit, Eugène Mollard. Armand.

  • France‑Info express neuf heures. Rennes, Villeurbanne, Paris, Thionville, Bordeaux, Saint‑Etienne, Istres : dans toutes ces villes des instituteurs de cours moyen deuxième année sont retenus en otage par leurs élèves… Des enfants âgés de dix à douze ans…

Voyage contre la vitre, suite…

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Marc Flandin est satisfait. Il envisage de libérer Armand. Bientôt il n’aura plus ce poids. Bientôt il pourra rêver en toute tranquillité. Il pourra s’endormir sans l’angoisse de fabriquer des histoires sans sens. Il pourra regarder les autres sans leur distribuer un rôle. Il suffit encore de quelques jours, il suffit de quelques rencontres. Armand aura compris.
Marc est seul dans son bureau, il observe les collines de papier qui s’amoncellent sur son plan de travail. Elles l’aident bien parfois, elles sont des remparts. Elles sont des prétextes à ne pas sortir. Au milieu des autres. Machinalement il compte les cassettes enregistrées. Ce sont les seuls objets qu’ils rangent soigneusement. Parce qu’elles contiennent des voix, parce qu’elles vivent. Il se souvient de cette phrase de Claudel : « la parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier ».
Il doute, les cassettes, les paroles qu’elles contiennent, les livres, le livre, encore un tas de papier qui attend. Le dictaphone tourne encore. Il faudra qu’il change les piles. Pour demain, pour les autres jours.

Mercredi vingt cinq octobre, vingt heures trente : Paris.
Julien est satisfait. Il sait que dans vingt trois cours moyens deuxième année de la capitale et de la banlieue, des armes pénétreront l’enceinte sacrée de l’école. Il est persuadé que tout se déroulera sans la moindre anicroche. On ne les craint pas ces petits ces petits de l’école primaire. Il n’y a pas de fouilles comme dans certains collèges difficiles. Dans ces vingt trois classes l’opération sera un succès total. Il faut qu’il prévienne les autres, ça leur donnera du courage ! En plus il est convaincu que beaucoup de décisions se prendront dans son secteur. C’est la capitale après tout. Il va utiliser la procédure accélérée et envoyer le même message aux cinq autres simultanément.

Jeudi vingt six octobre : neuf heures quinze.
Armand a mal dormi. Il y a eu la visite de son père. Mais surtout, surtout il y a eu le message de Julien. Il sait maintenant qu’il est trop tard. Ils ne peuvent plus reculer.
Dans la classe l’atmosphère est bizarre. Les rires sont nerveux, forcés. Armand observe son instituteur. Il ne parvient pas à le détester. Ce matin il a encore expliqué qu’ils étaient là pour découvrir le plaisir d’apprendre. Et ils y parviennent. Ils prennent tous du plaisir à apprendre, à comprendre. Ils ont la chance de bénéficier d’un enseignant qui leur permet d’oublier leur condition.
Dans cette classe, ils sont dans un autre monde, en dehors du temps. Et chaque jour, quand ils retrouvent l’extérieur la chute est d’autant plus rude.
Armand ne veut pas s’attendrir. Il veut suivre les conseils de Fanny. Ce n’est pas Ernest, ce maître un peu exceptionnel qui est visé. Ce n’est personne en particulier. Non ce qui est visé, c’est un esprit, une mentalité comme on dit.
On veut les protéger, cela part peut être d’une bonne intention. Mais qu’on cesse de les enfermer, de les droguer insidieusement dés la naissance. Eux, ce qu’ils veulent, ils ne le savent pas. Mais c’est sans importance. Pourquoi faudrait il qu’ils aient un programme, des propositions, des revendications. Pour faire comme les autres ? Comme les adultes ? Eh bien non, ils ne veulent pas négocier. Parce que pour négocier, il faut avoir quelque chose à donner. Eux, ils n’ont rien. Ils ne sont rien. Ils ne sont qu’en instance de fabrication. Ils sont dans l’attente. Demain ils veulent stopper la chaîne de montage, dire qu’ils en ont marre. Et puis peut être que ce ne sera plus tout à fait comme avant. Il l’espère. Ils espèrent.
Aujourd’hui Armand a compris ce que Fanny voulait dire. Jusqu’ici, il en voulait trop, il se comportait comme un adulte. C’est Fanny qui a raison, l’erreur du manuscrit c’est de transformer des enfants spontanés en de monstrueux modèles réduits. L’erreur de cet Eugène Mollard c’est d’avoir subtilisé leurs paroles pour que tous les parents se sentant coupables exorcisent la peur qu’ils ont perpétuellement en eux. La peur d’avoir raté leur mission éducative. Il faut qu’ils prennent les adultes à leur propre piège. Il ne faut pas qu’ils réclament, sinon on leur donnera. On les apaisera. On les endormira pour quelques petites années, et ils remercieront. Ils ne doivent rien demander ou alors tout, sans logique, sans concertation, sans organisation.
Ce sera difficile. Armand sait que certains fonceront tête baissée dans le piège tendu. Ils seront achetés. Tant pis pour ceux là. Tant pis s’ils ne sont que quelques uns à savoir. Tant pis s’il n’y a que Fanny et lui. Il sait déjà qu’ils ont gagné, qu’ils sont parvenus au bord de leur rêve. Demain ils seront bien tous les deux, ils se tiendront chaud par le bout du rêve qu’ils ont eu ensemble. Demain ils seront bien tous les deux…

Voyage contre la vitre, suite…

Saint‑Etienne, mercredi vingt cinq octobre : dix heures trente.

Marc raccroche le combiné. Il a les lèvres sèches comme après un long discours. Il est essoufflé mais soulagé. Il en a terminé avec Eugène Mollard. Le problème est réglé. Il a compris son intérêt à lui accorder sa confiance quelques jours de plus. Il se sent libéré, allégé d’avoir avoué la perte du manuscrit. Mais cette sensation de mieux être n’est pas parfaite. Il éprouvait encore de l’inquiétude. Il n’aurait pas su rationnellement en expliquer les raisons, mais il subsistait comme une question, comme un germe de folie attendant qu’on lui cède la place. Il entendait ces quelques bribes d’histoire que Mollard avait laissé échapper. Internet, des enfants qui se révoltent, qui se transmettent des messages, une prise d’otage. Absurde, mais il y a Armand.

Armand. L’impression se révèle. Plus, elle se fixe, s’installe. Les images, les contours de l’histoire émergent du brouillard, se dessinent là sous ses yeux. Marc connaît cette sensation du déjà vu, du déjà vécu. Des enfants seuls. Des enfants qui communiquent qui transmettent. Internet…

Armand. Il doit lui parler l’interroger sur ses activités d’internaute. Tant pis s’il transgresse la règle. Tant pis s’il pose des questions inutiles. Il faut qu’il sache, qu’il vérifie, qu’il se rassure.

Armand pianote sur le clavier de l’ordinateur. En ce début d’après midi, il ne se laisse pas surprendre comme la dernière fois avec Lucie. Il reconnaît le pas hésitant de son père, un pas qui illustre bien l’état dans lequel il se trouve. Il comprend que son père vient lui parler. Il l’attendait un peu. Il ne doit pas se buter ou mentir et répondre simplement, naturellement.

Il a préparé cet entretien depuis longtemps. Il livrera le plus d’informations possibles pour que Marc soit rassuré. Lui mentir, se montrer évasif, serait une erreur. Cela se verrait et le doute se transformerait en méfiance. Avant même que les questions ne fusent, avant que le malaise ne s’installe, il explique. Tout. Tout ce qu’il peut.

Il explique que depuis qu’ils sont rentrés de colo, ils s’envoient des messages en suivant une procédure extrêmement rigoureuse. Une procédure mise au point cet été avec les cinq autres. Surtout avec Fanny pour être honnête.

  • A huit heures quarante cinq, j’envoie mon message à Fanny. A huit heures cinquante, elle le transmet à Virginie qui poursuit l’opération avec Boris et ainsi de suite jusqu’à Jacques. De cinq minutes en cinq minutes. Cela marche aussi sans passer par cette procédure. N’importe qui peut contacter les cinq autres, individuellement ou simultanément. C’est un peu comme si on dialoguait.

 Armand explique ce mécanisme avec un luxe de détails inutiles. C’est une stratégie qu’il a déjà éprouvée. Il connaît les limites de son père. Il est complètement hermétique à tout ce qui touche à l’informatique, à tout ce qui nécessite l’intervention d’un bouton, d’un écran ou de tout autre intermédiaire électronique. Il est un sous développé de la technologie moderne. Ainsi il espère l’immerger sous un flot d’informations ésotériques et il ne trouvera pas les ressources nécessaires pour poser la moindre question. Il lui commente le fonctionnement de la boîte aux lettres électronique. Il exécute toutes les manœuvres à une vitesse vertigineuse. Pour troubler, pour impressionner.

Marc est soufflé, ébahi. Son fils a répondu aux questions qu’il n’a pas encore, ou qu’il ne souhaite pas poser. Il oublie les raisons premières de sa visite. Il veut en savoir plus. Il se rend compte, avec satisfaction, que son fils trouve là une motivation à écrire. Il regrette presque d’avoir eu des pressentiments, se demande ce qui l’a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir un rapport entre Armand et Eugène Mollard.

Marc écoute attentivement, se dit qu’avec un tel outil on pourrait tisser une véritable toile d’araignée dans le plus grand secret. Armand espère que son père a terminé sa crise de curiosité. Il s’apprête à le voir disparaître lorsque celui‑ci revient à la charge. Sa remarque est inattendue, saugrenue.

  • C’est curieux, mais tout ce que tu m’as expliqué, cela me rappelle un manuscrit, mauvais d’ailleurs, que j’ai lu il y a quelques temps. C’était un peu avant Pâques je crois.

Armand sursaute. Il ne s’attendait pas à une telle contre attaque. Elle est classique, mais ignorait que son père en usait. Il prêche le faux pour connaître le vrai. Armand est coincé, il ne peut feindre l’ignorance. Si Marc aborde le sujet aussi clairement, c’est qu’il sait, qu’il a compris.

  • Oui, c’est marrant cette histoire. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur. Par contre le titre m’est resté :  » Attention Ecole » ! Une histoire un peu folle, un peu absurde, des enfants fanatiques ou fanatisés s’imaginant capables de prendre le pouvoir simplement en se connectant entre eux…C’était quelque chose dans ce style, mais je ne me souviens plus exactement, c’était tellement irréaliste, tellement utopiste.

Marc est volontairement flou, pour ne pas se trahir, et parce qu’évidemment il ne connaît pas le manuscrit. Armand est intelligent, on dit souvent qu’il est mûr, capable de maîtriser ses émotions, mais pour le moment il est décontenancé. Il encaisse, il est dans les cordes. Il redoute la puissance de son père. Il ne faut pas mentir. Ce serait s’accuser de quelque chose de terrible, de mystérieux. De mystérieux au point d’exclure celui en qui on a confiance. Alors il se contente de répondre qu’il a lu, lui aussi, un livre, à la colo, un livre parlant d’une révolte d’enfants… Il a expliqué qu’il s’agissait d’un révolte s’organisant à partir du réseau Internet. Une révolte secrète jusqu’au jour J.

  • C’était une histoire un peu naïve. En plus, il y avait une fin complètement crétine. On aurait cru Pinocchio sur l’île aux enfants.

Marc a compris. Il estime inutile de le harceler à propos du manuscrit perdu.  Il a compris. Armand n’est pas prêt à tout expliquer. Il a compris. Ces quelques paroles sont un appel à l’aide.

Voyage contre la vitre, suite…

Mercredi vingt cinq octobre : neuf heures.

Armand allume l’ordinateur. Il espère trouver une réponse de Fanny dans la boîte aux lettres électroniques. Il y accède rapidement, grâce aux procédures simplifiées de Windows 95. Il vérifie tout de suite qu’il y a bien eu un message transmis hier en fin de soirée. Il lance l’imprimante et quelques secondes après, il peut découvrir, miracle de l’informatique, le courrier de Fanny.

 » Faut pas craquer Armand. Ça serait trop bête. C’est normal que tu sois un peu inquiet. On l’est tous, parce qu’on a envie de réussir. C’est normal de s’imaginer que tout va rater. Il paraît que ça fait toujours ça une veille d’examen. Et puis, tu verras, une fois qu’on y est tout va bien. Tu sais c’est comme quand on va partir en colo, on se demande toujours qui on aura comme animateur, ce qu’on fera. On ne dort presque pas la veille du départ. Mais après, on oublie tout.

Et puis de quoi t’as peur ? De réussir ou de rater ? Franchement, je crois que tu ne le sais pas. D’ailleurs personne ne le sait et peut‑être que personne ne doit le savoir. Je te l’ai déjà dit, faut pas trop penser à l’après sinon on ne fait rien. De toute façon, je crois qu’on a déjà réussi. Tu te rends compte de ce qu’on a fait ! On s’est réuni à plusieurs milliers dans le plus grand secret. Ce n’est pas beau ça ! Vendredi qu’est ce que tu attends de plus ? Dis-toi que c’est un peu comme une de ces histoires dont vous êtes le héros. On verra vendredi. On choisira la suite à ce moment là, une suite parmi d’autres. Chacun sera libre de terminer comme il le veut. Toutes les idées sont bonnes, et puis si ça ne réussit pas, tant pis. Ça serait trop facile si tout fonctionnait comme dans un de tes rêves. Ce ne serait même pas marrant.

Tu me dis que ton père a des doutes. T’as bien de la chance tu sais, ça veut dire qu’il s’intéresse à toi, ça veut dire qu’il est un peu spécial, lui aussi. On ne sait jamais, il pourra peut‑être nous aider au moment voulu. »

                   Fanny. Fanny jusqu’au bout…

Armand se sent mieux. Il éteint son ordinateur et quitte sa chambre pour aller regarder la télé. En souriant… Sa mère paraît surprise. Marc est au téléphone. Armand l’entend expliquer à son correspondant que c’est un incident regrettable, qu’il ne se cherche aucune excuses et qu’il fera le maximum pour réparer cette erreur.

Mercredi vingt cinq octobre : dix heures vingt, Bourges.

Eugène navigue entre enthousiasme, découragement et colère. Enthousiasme parce que son lecteur a appelé. Ils ont parlé de son roman. Découragement parce que ce Marc Flandin porte un jugement très dur sur le dénouement… Il y a de la colère aussi, par sa faute ce lecteur négligent, insouciant a gaspillé plusieurs mois.

Marc Flandin s’est excusé, a promis de consacrer une journée entière à la lecture du manuscrit. Ridicule, penaud, il a proposé de prendre en charge le coût de l’envoi en Chronopost. Eugène a sa fierté tout de même ! Il a refusé, expliquant qu’il n’en était pas rendu à mendier cinquante francs.  Il lui en voulait terriblement, mais n’a pas osé lui dire de laisser tomber cette lecture. Il n’a pas osé lui avouer qu’il comptait encore beaucoup sur lui, qu’il n’avait pas l’intention de proposer son roman à une autre maison d’édition.

Marc lui a semblé troublé par ce qu’il avait lu, impatient de connaître le début. Il n’a pas souhaité lui donner d’autres renseignements. Il faudra qu’il le lise, il faudra qu’il se fasse une opinion en se basant ni sur des indices, ni sur des impressions, mais sur des certitudes. Pour lui mettre l’eau à la bouche, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire d’enfants. Une histoire d’enfants à lire par des adultes. D’enfants un peu seuls, en révolte contre un monde qui croit les protéger en leur coupant les ailes. Ces enfants communiquent entre eux en utilisant tous les moyens connus à ce jour, du simple courrier à Internet en passant par le Minitel…

Il aura le manuscrit demain, jeudi vingt six octobre. C’est l’engagement du service rapide de la poste. Il avait bien attendu plus de six mois, il pourra patienter un jour de plus.

Nouvelle hôtelière, suite…

Il y a quelques mois j’ai commencé l’écriture d’une nouvelle que j’ai appelée « nouvelle hôtelière », sans but précis. C’est un exercice un peu particulier auquel je me soumets. Je me laisse guider, c’est parfois difficile, car je ne sais pas où je vais aller. Mais cela m’amuse… Après une longue interruption voici la nouvelle version de cette nouvelle avec une vingtaine de lignes supplémentaires .

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  • C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».

Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.

  • Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »

Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.

Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit :  4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…

  • Je monte au second, et vous ?
  • Je vous suis.

Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.

La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »

Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.

  • Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas

Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.

Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…

  • La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…

Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.

  • Quelle numéro déjà votre chambre ?
  • Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…

Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…

Après tout, pourquoi pas ?  C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.

Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.

La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.

  • Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…

Il referme la porte tout en pensant qu’il a peut-être mal entendu, ou mal compris. Il est fatigué, il fait chaud, il sent la chemise qui lui colle au corps. C’est une sensation tellement désagréable, ce tissu plaqué contre la peau sous cette veste qu’il n’a pas encore pu quitter. Oui c’est cela il a mal entendu. Ce n’est pas possible. L’autre a dû dire quelque chose comme « je passe devant, attention aux murs, le couloir est étroit. »

Incroyable tout ce qui peut passer par la tête en seulement quelques secondes. Et c’est vrai que pour être étroit, il est étroit ce couloir, et long, très long, trop long, aussi long que le couloir de cette autre chambre qu’il essaie d’oublier, depuis…

Il sent la valise à roulettes qui racle. Il doit presque marcher en crabe. L’odeur est insupportable, un mélange de moisi et de poussière acre : ce doit être l’humidité de la tapisserie qu’il imagine : épaisse, vieille, jaunie ou peut-être est-ce l’autre, devant, ou un mélange des deux…

Ça y est, il est au bout, crâne plat a enfin appuyé sur l’interrupteur. Il se tient devant l’encadrement de la porte. Il a les bras croisés et le regarde. Il ne s’est écoulé que quelques secondes, cinq tout au plus, depuis qu’il a cru comprendre – et maintenant il en est sûr – qu’il se faisait insulter par ce nabot au cheveux gras. Il est là. C’est bien lui, il ne peut pas l’avoir oublié. Il y a un mélange de haine et d’ironie dans son regard tordu.

  • Oui c’est bien moi, espèce d’ordure. Oui tu as bien entendu, mais je le répète encore : espèce d’ordure, espèce d’ordure ! Ça va, c’est bon, tu m’as bien remis. Dans l’ascenseur tu ne m’as pas reconnu, ou plutôt je devrais dire que tu ne m’as même pas vu, pas regardé…Monsieur est un voyageur, monsieur est important maintenant. Je t’attendais, je savais que c’était toi, que tu reviendrais. Et tu vois, j’ai bien fait les choses je me suis débrouillé pour que tu aies la chambre 27. Il est fort Eugène, hein dis le qu’il est fort Eugène…
  • Attends Eugène, je vais t’expliquer, laisse-moi entrer, je pose mes affaires, je prends une douche et je te rejoins en bas. On ira boire un verre…
  • Oh non mon grand, on ne va pas aller boire un verre, jamais de la vie, cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment, je vais déguster, entre donc, ne reste pas là à te balancer dans le couloir. Je t’en prie, mets-toi à l’aise.  

Il est enfin sorti de devant la porte et lui fait signe d’entrer pour de bon dans la chambre 27. Autant le couloir était petit, glauque, oppressant, autant la chambre est grande, immense, claire, magnifiquement décorée, avec une bonne odeur de frais. Il lui semble même entendre comme un fonds musical, une douce mélodie. Le lit aussi est immense. Au fond, la porte de la salle de bains est entrouverte ; il entend des voix, plusieurs. Elles chuchotent, on ne saurait dire combien elles sont. Il doit y avoir des enfants, une ou plusieurs femmes aussi.

Sa chemise ne colle plus, la sueur est devenue glacée, instantanément ; son cœur bat fort, très fort…

Au milieu de la pièce, Eugène jubile. Jubile, oui c’est le mot, un léger filet de bave s’est formé à l’angle de sa bouche. Jules, car c’est bien de Jules dont il s’agit est pétrifié. Maintenant il sait ce qui va se passer et ne peut plus reculer. C’est trop tard, bien trop tard, il ne pourra pas fuir comme il y a dix ans. Dix ans ou peut-être plus. Tout devient flou, à moins que cela ne soit les gouttes de sueur qui lui brûlent les yeux. Eugène est là devant lui et derrière la porte entrouverte, Jules sait que les autres sont là : les autres, cette famille qu’il a autrefois terrorisée ou plutôt traumatisée.

Et Jules se souvient ; il y a dix ans, il était si mal, il souffrait d’une maladie que personne ne connaissait, ou ne voulait expliquer. On se contentait de lui dire que c’était bizarre, étrange, que les symptômes étaient inhabituels, et les explications qu’il donnait tenaient du surnaturel. C’était pourtant simple, quand il y avait de l’orage, que les coups de tonnerre claquaient, Jules devenait une éponge, une éponge qui absorbait les autres ou plus exactement ceux qui étaient le plus proches de lui.

C’est ce qui se passait par exemple dans la queue devant une boulangerie. C’était il y a dix ans, un dimanche matin, il attendait son tour, devant lui dans la file, il y avait Eugène, cet Eugène qui aujourd’hui est planté là devant lui. Comment savait -il qu’il s’appelait Eugène ? C’est un peu flou mais il semble se souvenir que quelqu’un était sorti de la boulangerie et s’était arrêté à leur hauteur. Salut Eugène comment vas-tu ? C’est flou, un peu confus parce que c’est à ce moment là que le coup de tonnerre avait claqué. Violent, énorme, la vitrine avait vibré. Jules se souvient très nettement, Eugène qui se retourne, et qui le regarde les yeux vides, comme si on l’avait aspiré de l’intérieur. Eugène est pâle comme un linge. Jules se souvient encore aujourd’hui de ces quatre mots : « mais qui êtes-vous ? ». Eugène est en lui, il est entré au moment même où la foudre a frappé. Jules est Eugène, il le sait, il le sent. Aujourd’hui encore il se souvient de cette sensation. Il la connait, ce n’est pas la première fois. Et Jules est sorti de la file, il pleut, de grosses gouttes chaudes.

Dans la tête de Jules d’il y a dix ans, il y a des souvenirs, tout se mélange : une femme, elle est seule avec ses quatre enfants. Cette femme Jules ne la connait pas, pas encore, mais il sait qu’il doit la retrouver, elle attend, elle l’attend. Il accélère le pas, il sait qu’elle n’aime pas qu’il soit en retard, surtout le dimanche, il l’entend encore qui lui dit : « à dimanche mon Eugène et ne soit pas en retard ». Il se presse. Il ne sent pas la pluie, il a rendez-vous, on l’attend pour manger, Marie l’attend pour manger. L’orage gronde encore, la rue est un torrent. Il arrive à l’hôtel du centre, comme tous les dimanche matin. Marie est à l’entrée, elle attend, il est en retard et c’est lui qui apporte le pain, pour le restaurant. « Désolé Marie, c’est l’orage, j’ai eu tellement peur quand ça a claqué, je suis parti, j’ai tout oublié ». Marie le regarde, elle ne reconnait pas Eugène, il y a cet homme trempé qui tremble devant elle. Il insiste : « Marie, regarde-moi, je suis inondé, j’ai couru, je ne voulais pas être en retard ». Et Marie le regarde, elle commence par être agacé : ce n’est pas le moment de perdre du temps avec un dérangé. Il insiste : « Marie, Marie, regarde-moi ». Comment peut-il connaître son prénom ? Elle ne l’a jamais vu, ni au restaurant, ni ailleurs dans cette ville. A présent Marie, est effrayé, elle se demande où est Eugène, qu’est-il encore arrivé à son frère. Elle s’inquiète tellement pour lui.

Mais qui êtes-vous, comment connaissez-vous mon prénom ?

Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…

Mes Everest : Paul Eluard, mauvaise mémoire…

Dans mon travail sur la mémoire je recherche aussi des textes écrits par les plus grands, par mes maîtres… En voici un que je ne connaissais pas : magnifique

Les cimes dispersées les oiseaux du soir
Au chevet de la rue
Les échos féminins des baisers
Et dans les abris du désir

La grande obscurité éblouissante des rebelles qui s’embrassent.

A pleines mains la pluie

Sous les feuilles sous les lanternes

A plein silence les plâtras des heures

Dans les brouettes du trottoir

Le temps n’est pas le maître

Il s’affaisse

Comme un rire étudié

Qui dans l’ennui ne germe pas.

L’eau l’ignorante la nuit l’étourdie vont se perdre
La solitude falsifie toute présence
Un baiser encore un baiser un seul
Pour ne plus penser au désert.

Voyage contre la vitre, suite…

Armand est seul dans sa chambre. Trop blanche, trop nue. Il entend Fanny qui s’agite aussi à quelques vies d’ici. Il vaudrait tant être au près d’elle, il voudrait tant qu’elle partage une nouvelle histoire, qu’elle y entre par une porte plus grande, plus facile. Elle aurait un autre rôle. Il la présenterait aux autres. Ils souriraient de les voir tous les deux dans la même aventure. Demain il parlera à Marc, il lui dira qu’il en a marre, qu’il n’en peut plus d’être là à attendre qu’on l’écoute, un peu plus chaque jour. Il veut sortir, il veut retrouver ce qu’il a perdu il y a quelques étés. Alors il s’endort, parce que Fanny a besoin de lui, a besoin qu’il la rejoigne pour un nouvel espoir, pour une nouvelle histoire…

Fanny ne comprend pas ce qui se passe dans la tête d’Armand. Il était si sûr de lui cet été. On aurait pu croire qu’il était plus vieux que tous les autres. Il parlait comme s’il savait déjà. Aujourd’hui, il perd les pédales. Il a peur de l’échec. Peut‑être que ses intuitions étaient bonnes : il n’aurait pas fallu se fier au manuscrit. Mais il ne faut pas baisser les bras. Ça vaut peut‑être le coup de tenter l’impossible. Ça peut être drôle. Et puis, qu’est ce qu’ils risquent, on parlera d’eux, on les confiera à des psychologues, des psychiatres. On proposera certainement quelques réformes pommades, celles qui font du bien à ceux qui les passe. Il y aura sûrement quelques morts car comme dit sa grand‑mère Francette :

  • on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

Tout à l’heure, lorsqu’elle a trouvé le message d’Armand, elle a envisagé de suivre la procédure habituelle, prévenir Virginie et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun soit alerté des derniers états d’âme d’Armand. Puis elle s’est ravisée, comprenant que ce message la concernait. Elle et Armand. Il attendait qu’elle le rassure. Il attendait qu’elle lui dise d’arrêter ou de continuer. Il fallait qu’elle choisisse. Elle détient une clé et n’a pas le droit de se tromper. Pour Armand, pour les autres. Elle réfléchit. Pour Armand surtout. Elle lui donnera une réponse cette nuit, elle y pensera très fort en s’endormant et demain il ne lui restera plus qu’à recopier.

Mardi vingt quatre octobre.

Marc a passé une mauvaise nuit. Il a relu avant de s’endormir les quatre pages, maintenant toutes froissées, de cet écrivain dont il ne sait rien, hormis le nom. Eugène Mollard. Eugène Mollard qui compte tant sur lui, sur son avis à propos d’un manuscrit qu’il a perdu. Sur l’en tête de sa lettre l’auteur a noté son numéro de téléphone. Il pourrait l’appeler, bavarder un moment avec lui, évoquer sa surprise à la découverte d’un tel dénouement. Surtout pour quelqu’un ne connaissant pas les deux cents premières pages. Il pourrait lui dire la vérité. Lui dire qu’il a égaré tout le reste. Il pourrait lui expliquer qu’il ne peut pas juger objectivement cette nouvelle proposition. Il pourrait se confondre en excuses, lui expliquer que c’est la première fois qu’un tel incident se produit. L’autre comprendra peut‑être. Il s’emportera certainement, maudira la négligence d’une personne à qui on confie pourtant d’énormes responsabilités. Il le menacera de tout raconter à la presse et se fera un malin plaisir de fustiger l’inhumanité des grandes maisons d’éditions parisiennes. Marc est persuadé qu’Eugène Mollard est du genre convaincu d’être l’auteur d’un chef-d’œuvre. Il se dit qu’il est sain d’être satisfait de soi.

Il téléphonera, pour comprendre. Pour comprendre la violence de ces quatre pages qui le mettent mal à l’aise depuis qu’elles sont lues. Ces quatre pages, il les sent contre sa poitrine, toujours dans la poche de cette chemise d’intérieur qu’il utilise comme un trieur. Il ne peut laisser ce texte traîner n’importe où. Il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Surtout celles d’enfants sensibles. D’enfants comme Armand, dur comme du granit à l’extérieur mais fragile comme du verre à l’intérieur.

Armand. Marc ne comprend pas pourquoi il pense continuellement à Armand depuis qu’il a reçu ce courrier. Comme une impression pourtant très floue, comme un pressentiment. Un pressentiment remontant à une vieille nuit d’été. Il cherche le rapport, ou plutôt fait sembler de chercher. En réalité depuis ce matin, il stagne aux frontières d’un doute, s’obligeant à ne pas s’y arrêter.

Si le manuscrit n’avait pas disparu ? Il cherche. Il tombe sur les mêmes indices. Les vacances de Pâques chez tante Annette. Puis la colo Internet, brusquement, comme si entre temps Armand avait eu une révélation. Lui qui jusque là montrait de l’aversion pour l’informatique. Et puis le retour de colo, Armand si secret, si ailleurs. Après tout ce ne sont peut‑être que des faisceaux d’impressions. Il est, lui aussi, responsable A force de rêver son fils différent, il y est parvenu. Maintenant cela l’angoisse, le bouleverse. Il ne sait plus.

Il y a Internet aussi. Il ne l’utilise pas ou si peu. Il devrait s’y intéresser d’un peu plus prêt. Armand est bien plus performant que lui. Comme ce garçon dans le dénouement du romancier, il manipule les réseaux de communication avec une telle dextérité qu’il peut demander à des milliers d’enfants connectés de lancer une vaste opération de destruction. De la science fiction sans doute, ce n’est pas, à lui non plus, son genre préféré. Il faut qu’il l’appelle, qu’il lui dise la vérité. Qu’il lui demande un autre exemplaire, quitte à se faire insulter. Il le lira vite et se débarrassera définitivement de ce fardeau qui l’oppresse depuis plusieurs semaines.

La ligne est occupée. Cela fait trois fois qu’il essaie. Il perd patience. Il ne va pas passer la journée à attendre. Demain il tentera de joindre ce Mollard à qui il doit quelques explications. Le mercredi matin il ne travaille jamais, il aura tout le temps.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc n’est pas parti travailler aujourd’hui. C’est l’avantage d’être un travailleur indépendant. Il peut se permettre des libertés accordées nulle part ailleurs. Depuis le passage du facteur, il cherche la solution de cette énigme. L’énigme Eugène Mollard. Ce manuscrit n’a pas pu se perdre. C’est impossible qu’il l’ait jeté. C’est impossible qu’il l’ait confondu avec un simple amas de papier en sursis de poubelle.
Armand peut être… Armand si curieux, si discret. Armand qui passe toutes ses soirées seul. Armand qui ne dit rien depuis qu’il est rentré de colo. Armand qui ne dit que très peu depuis plus longtemps encore. Marc se souvient. Le changement s’est produit aux dernières vacances de Pâques. Avec tante Annette. Les dernières vacances de Pâques, pendant lesquelles il aurait fallu commencer la lecture des manuscrits. Curieuse cette coïncidence !
Et si Armand avait le manuscrit ? S’il avait été attiré par ce titre un peu accrocheur, l’avait emmené pour meubler les trop longues soirées campagnardes organisées par Annette. Mais pourquoi ne pas l’avoir rendu ? Non ce n’est pas possible, il s’en veut de ne pas être capable d’assumer sa faute, d’avoir la faiblesse de chercher un responsable, et solution facile, de désigner son propre fils. Il faudra qu’il lui parle du manuscrit. Comme ça, simplement, sans l’accuser. Il peut l’avoir vu, lu même, et avoir tout oublié depuis. Il le souhaite d’ailleurs parce qu’avec une telle fin, l’histoire ne peut être qu’épouvantable.
Armand n’aime pas l’épouvantable, il déteste ce qui effraie gratuitement. Il préfère les vraies peurs, les peurs naturelles. Un hurlement de chouette au fond d’un bois très sombre, un craquement de plancher, le soir quand on est seul, et le vent, là haut qui attire et repousse. Il ne supporte pas les histoires sanguinolentes dont ses copains raffolent. C’est décidé, il lui parlera avant la fin de la semaine. Vendredi peut être, lorsqu’il ira le chercher pour le conduire à son cours de judo.

Lundi vingt trois octobre : vingt heures quarante cinq.
Armand envoie un message, peut être le dernier, le dernier de l’ancien monde. Pour Fanny, Fanny elle seule. Il a besoin qu’elle le rafraîchisse, qu’elle lui fasse profiter de l’ensoleillement de ses idées. Cet après midi, en classe, il a observé chacun de ses camarades de classe. Il s’interroge. Quel est celui, quels sont ceux qui ne savent pas que vendredi est le grand jour ? Quel est celui,, quels sont ceux qui ne s’attendent pas à entrer dans un nouveau monde ? Il miserait bien sur Etienne. Ce gros lourdaud semble réunir toutes les qualités requises pour être sacrifié sur l’autel de la révolte. Il ne cesse de pleurnicher pour rien, prend un plaisir sadique à dénoncer ses petits camarades. Il a toujours le doigt levé, avant même que la question ne soit posée. Il peut se tromper, là aussi, Etienne est peut être différent à l’intérieur. Quand il est seul, il a peut être les mêmes rêves.
Depuis midi son angoisse a grandi. Son maître est enrhumé, il semble fatigué. Pourvu qu’il ne soit pas absent vendredi. Ce serait tellement absurde de ne pouvoir participer à l’opération Eugène pour un simple rhume. Cela va être difficile. Tout a l’air de si bien se passer dans cette classe, tout semble si serein. On a du mal à imaginer, à admettre que vendredi ce havre de paix, de tranquillité deviendra le théâtre d’un affrontement sans précédent. Un affrontement entre deux mondes s’ignorant. Il se dit qu’il n’a pas le droit de détruire cette harmonie, même si elle n’est qu’apparente. Il a envie de laisser tomber. C’est ce qu’il va expliquer à Fanny dans le message qu’il lui enverra.
 » Fanny, j’ai besoin que tu m’aides. Je ne sais plus où j’en suis. Trop de choses sont imparfaites. Ça ne peut pas marcher, nous n’arriverons pas au sommet de ta belle colline. Mon père est bizarre. On dirait qu’il a compris quelque chose. J’ai peur que tout échoue. J’ai peur qu’on fasse des bêtises. De grosses bêtises. Il faut prendre le temps, on est sûrement allé trop vite. On ne sait même pas précisément sur qui on peut compter, même dans nos propres classes. Je suis sûr que la plupart vont se dégonfler. Qu’allons nous devenir Fanny ? Je ne veux pas qu’en raison d’un échec, nous soyons condamnés à ne plus nous voir. Réponds moi vite Fanny. Je n’ai plus que toi et le vent qui disperse les mots que je fabrique chaque soir. »

Mémoires : 3

Derrière la vitre d’un jour d’ici

J’attrape les gouttes de temps

Temps qui glisse

Temps qui plisse

Le regard est blotti

Entre les bras de fer

Qui s’étirent vers la mer

Sa route est si longue

Son chemin est si loin

Il se souvient

Dans le train qui coule vers le sud

Un presque homme est assoupi

Il rêve seul

Ses compagnons de nuit avalés

Regarde

Il pose le front sur le froid de la vitre

Entends ce qu’il reste d’histoire

Enfoui

Dans les plis d’acier d’une infinie nuit ferroviaire

Tu y trouveras quelques miettes sans frimes

De cette belle mémoire

Qui te souffle ses rimes…

30 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Villeurbanne.

Jacques n’en peut plus. Il dispose de la plus grande réserve de révolte. Pour l’instant il se tait, il supporte, il encaisse, il subit mais n’oublie rien. Il enregistre. Il brûle d’en finir.  Le début de l’opération n’a pas été une partie de plaisir. Il a vécu dans l’angoisse permanente que son père découvre tout et lui interdise définitivement l’accès au micro‑ordinateur. Il a fallu obtenir des résultats scolaires encore meilleurs.

Il n’a pas pu compter sur ses frères. En grandissant il se sont réfugiés dans le moule du père. Depuis que leur visage s’est ennobli de quelques pustules et de duvets folâtres, ils se sont attribués de nouvelles prérogatives. Ils se permettent de vérifier les activités informatiques du petit frère et se sentent disposés à le dénoncer à la moindre suspicion de pratiques interdites.

Plus que son père qui a au moins le mérite de la franchise, ce sont ces apprentis adultes que Jacques rêve d’occire. Ils sont des êtres sans identité, déplaisants dans leur manière de rire, ridicules dans leurs tentatives de séduction et tristes à pleurer quand ils se forcent à ignorer le monde d’où ils viennent. Vendredi, Jacques sera prêt. Il pressent une réussite totale. S’il pouvait être le premier à annoncer que la prise d’otage a réussi, s’il pouvait être le premier, le seul, à obtenir ce qu’il a prévu de demander. S’il pouvait être le premier, le premier partout, il pourrait montrer à Fanny qu’il est le meilleur. Meilleur qu’Armand et ses délires d’organisateur. Pour un peu il aurait voulu prévoir les paroles à prononcer le grand jour de l’opération Eugène.

Il n’avait pas osé s’opposer au Che ‑ encore une de ses stupides lubies ‑ par peur de perdre Fanny. C’était elle qui avait insisté pour qu’il soit intégré au noyau dur, elle avait expliqué que son esprit scientifique serait utile. Armand était sceptique. Il ne sentait pas Jacques, le soupçonnait de ne vouloir agir que par intérêt personnel.  Armand était impitoyable. Il avait déclaré qu’une telle opération ne pouvait réussir qu’à condition que le noyau dur des révoltés, le premier cercle en quelques sorte, soit coulé dans le même moule. Il avait dit cela en fixant Jacques, avec mépris.  Fanny avait calmé les esprits expliquant que chacun a son caractère, et que s’il y a des différences, c’est heureux. Jacques lui devait son maintien dans le groupe. Vendredi serait l’occasion de lui montrer qu’elle avait eu raison

Lundi vingt trois octobre : Saint Etienne.

Armand sent le stress monter. Il s’efforce de ne rien laisser paraître. Mais son enthousiasme est si puissant qu’il ne parvient pas à se projeter quelques jours, voire quelques heures après le début de l’opération Eugène. Il a consacré une partie du Dimanche à récapituler les décisions prises avec l’angoisse de découvrir une faille, une absurdité. Il a rempli de pleines pages de calculs, inutiles sans doute, mais rassurants. Il est certain, enfin presque, qu’environ deux mille huit cents écoles réparties sur tout le territoire seront vendredi prochain, théâtre d’un événement sans précédent. Il a repris le manuscrit, l’a feuilleté avec détachement et bien qu’il ne lui soit plus d’aucune utilité, n’a pu se résigner à le rendre à son père.

Il a compris que Marc était à la recherche d’un manuscrit. A deux reprises, il l’a entendu évoquer cette perte. Aujourd’hui il est vraiment résolu à le dissimuler, ou mieux à le détruire. D’autant plus qu’il n’en a plus l’usage. Il n’en a d’ailleurs jamais eu tellement besoin, si ce n’est au début, pour que tout se déclenche. Le rendre aujourd’hui reviendrait à une trahison. Marc n’est pas le dernier venu. Il est capable de lire derrière les lignes, de voir derrière les yeux. On ne peut rien lui dissimuler. Il pose les bonnes questions permettant un jour ou l’autre à la vérité d’émerger. Le rendre aujourd’hui c’est avouer que quelque chose s’est passée, que quelque chose va se passer.

Armand a peur. Il aurait voulu traduire en langage clair les signes d’inquiétudes qui ponctuaient le visage de son père. Cet air tourmenté ne pouvait être le fruit de la simple perte d’un manuscrit. Marc a reçu un courrier d’Eugène Mollard. Son père l’a lu, sourcils froncés, muscles des mâchoires tétanisés, comme chaque fois qu’une contrariété l’atteignait. Armand craignait qu’il ne finisse par avoir des doutes. Au courrier, Eugène Mollard avait joint plusieurs feuilles, une dizaine environ.

Marc avait commencé de lire dans l’allée conduisant à la boîte aux lettres. Il n’avait pu en savoir plus, mais avait le pressentiment, la conviction, qu’il s’agissait d’une nouvelle mouture. De la fin peut‑être. Il voudrait la découvrir. Pour ne pas commettre d’erreurs , ne pas se ridiculiser, ne pas laisser la possibilité à Jacques de le narguer à la prochaine colo.

La prochaine colonie. Cela le rend bizarre d’imaginer l’après vendredi. Il est étonné d’encore raisonner avec le temps d’avant, celui où les années ne sont que scolaires, où les vacances sont grandes lorsqu’il fait trop chaud pour réfléchir. Armand hésite. Tout à l’heure il était empli d’enthousiasme, maintenant il hésite. Il hésite par crainte de se tromper, de décevoir. Il aurait voulu deviner ce qui inquiétait son père.

Ces quelques pages, quatre tout au plus, doivent enfermer quelque chose de terrible, d’inhabituel.

Armand a été frappé par le trouble de son père. Comme lorsqu’on apprend la mort d’un proche par télégramme, le papier tremblait, les lèvres remuaient. En classe, il est resté avec cette image : Marc ouvrant fébrilement la boîte aux lettres, n’attendant pas d’être à l’intérieur pour décacheter la grosse enveloppe. Il devait l’attendre. Il avait parcouru une première feuille, pomme d’Adam agitée de spasmes nerveux. Armand avait demandé s’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Marc avait répondu qu’il n’y avait rien de grave, simplement un auteur impatient lui proposant un nouveau dénouement pour son manuscrit.

  • Un certain Eugène Mollard avait‑il ajouté.

Armand avait accusé le coup, ne pouvant que s’incliner devant la totale franchise de son père.

 Qu’y avait‑il dans ces quatre pages ? Elles contenaient probablement la solution au problème essentiel qui le hantait. Que feraient t’il après ? Comment utiliseraient t’ils leur force ? Bien sûr ils en avaient débattu cet été, mais ce fut un des points de divergence.

Comme il n’avait pas été possible de s’accorder sur le minimum, il avait été décidé que la meilleure solution était d’attendre. Attendre, pour aviser le jour J. Chaque classe aurait à négocier en autonomie complète. C’est ce qui l’inquiétait. Aujourd’hui, à quatre jours de l’apothéose, il ignorait ce qu’ils demanderaient, revendiqueraient. Il imaginait bien la prise d’otage. Elle se déroulait, limpide, comme dans le manuscrit. Mais après ?

Il lui manquait des éléments, ou peut‑être était‑ce de la maturité pour se projeter au delà de la simple révolte. Que se passera t’il après ? Que réclameront‑ils s’ils remportent la victoire du vendredi.

Cette victoire, il n’en doute plus, elle lui semble assurée. Mais comment ne pas commettre d’erreurs, ne pas donner l’image d’un simple caprice ? Un caprice d’enfants gâtés. Il a peur. Il a peur de s’être trompé, peur d’avoir entraîné des milliers d’enfants vers des lendemains difficiles. Il a peur d’un réveil douloureux, peur d’un samedi matin s’ouvrant sur un sentiment de honte. Une phrase lui revient fréquemment en mémoire. Une phrase entendue à la radio à propos du mouvement de grève des traminots. Ils avaient réussi leurs actions, leurs manifestations, ils avaient alerté l’opinion publique. Mais ils avaient complètement échoué dans leurs revendications, certains réclamant des hausses de salaire, d’autres souhaitant la retraite à cinquante cinq ans, et quelques uns se battant pour le travail à temps partiel. Les pouvoirs publics n’eurent aucune difficulté à jouer de ces divisions et c’est finalement avec le minimum sur tout, et surtout des promesses, que les salariés reprirent le travail.

Le lendemain les commentateurs ne cessaient de répéter la même rengaine.

  • Ce matin les conducteurs de bus se sont réveillés avec la gueule de bois !

La gueule de bois ! Il connaissait cette expression pour avoir entendu sa mère en user. Elle lui procurait une sensation désagréable. Celle que l’on doit éprouver à mâchonner du carton ondulé. Triste. Il s’imaginait dans quelques jours, samedi peut‑être, seul et mélancolique, mâchouillant des bouts de carton humide dans un coin reculé de la cour de récréation. Il ne pouvait empêcher les cauchemars. Il serait hué, lui le Che, par ses anciens camarades, il serait puni, méprisé par les adultes. Il aurait tant voulu disposer du scénario complet, bien ficelé, avec de la logique, du bon sens.

Il avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.

  • Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si tu as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin tu imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus tu es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors tu as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…

Armand aimait le style de Fanny, elle écrivait avec le cœur, elle ne s’embarrassait pas à construire les phrases, elle les exprimait. Elles sortaient de son intérieur. Cela lui procurait un plaisir immense. Mais s’il était convaincu qu’elle avait raison, il redoutait des dérapages dans les actions, comme dans les réactions. Il aurait voulu que le groupe des six soit les seuls interlocuteurs possibles pour toutes négociations, que tout passe par eux.

Il craignait les conséquences des discussions locales. Les trois‑quarts des classes seraient libérées avant la fin de la matinée. Il suffirait à un directeur un peu malin de promettre un voyage à Disneyland ou des tickets repas pour Mac‑Donald. Il n’avait confiance en personne. Il n’avait pas confiance en lui. Fanny peut‑être. Fanny.

Il faut qu’il récupère ces feuilles. Ces feuilles qu’il devine pliées en quatre dans la poche de la chemise de Marc. Cette grande poche où il enfourne des paperasses tout au long de la journée. Parfois il oublie de la vider et Lucie râle au moment des lessives.

  • Pas étonnant que tu perdes autant de documents importants, tes vêtements sont de véritables poubelles !

Le repas de ce Lundi midi fut pesant. Marc ne disait rien, Lucie semblait bouder pour une raison inconnue d’Armand. Parfois les regards se croisaient. Armand avait le sentiment que son père le soupçonnait. Il y avait un doute qui s’installait entre eux et il était incapable de savoir sur quoi il portait. La disparition du manuscrit ? S’il ne s’agissait que de cela, il n’y avait rien de grave. Mais ce pouvait être pire ! Ce pouvait être un doute concernant l’attitude d’Armand ces dernières semaines.

Et s’il avait eu le temps de lire le manuscrit, avant qu’il ne le subtilise ? Qu’y avait‑il dans ces quelques pages ? N’avait‑il pas commis une grosse erreur en s’inspirant aussi fidèlement du scénario. Il avait voulu organiser une révolte d’enfants mais il utilisait les idées d’un adulte.

Mémoires : 2…

Souviens toi me dis-tu

Souviens toi

C’était peut-être hier

Ou bien plus loin

Ailleurs

A l’adresse flou du temps fini

Tu étais seul

Je t’observai

Tout le long de ton chemin

Je t’ai vu

Tu as semé

Treize petits mots

Oh oui si petits

Une syllabe chacun

Parfois deux

Et sans te retourner

Tu es parti

Oh tu sais

Je t’ai suivi

Chaque mot j’ai cueilli

Dans mon sac à demain

Sans rien dire les ai glissés

Et vois-tu mon ami

Prends ce bouquet

Aux rimes fleuris

Il est toi

Je te le donne

Il était temps

Je te le rend

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Paris.
Julien jouit d’un privilège difficile à assumer. Il est le parisien du groupe. D’autres que lui se seraient attribués des pouvoirs supplémentaires. Beaucoup de révolutions partent des capitales. Julien, ne cherche pas à en profiter. Sa fidélité à Armand et Fanny est sans faille. Il accomplit un travail de fourmi. Membre d’un club d’internautes dont le siège est à la cité des sciences et de l’industrie de la Villette, il est parvenu à transformer cette petite salle équipée de six micro ordinateurs en un véritable poste de commandement. Le premier qu’il a réussi à convaincre est un monstre du « web ». Il surfe plus vite que la plupart des adultes, à eux deux ils ont réussi à établir des contacts dans tous les quartiers. La toile d’araignée a été rapidement tissée. Aucune école n’est oubliée. Julien est parvenu à s’introduire dans le serveur de l’académie et s’est ainsi procuré liste et adresses internet des écoles de Paris et banlieue. Julien attend les ordres avec impatience. Ici tout est en place. Il ne craint rien. L’opération pourrait être lancée le lendemain, elle serait une réussite. Mais il attendra le signal. Cet été ils ont tous pris l’engagement de se conformer aux procédures décidées ensemble et à l’unanimité.
Il a su par Fanny qu’Armand avait failli craquer, qu’il était sur le point de tout abandonner, pour ce stupide problème d’armes. Il aurait pu prendre le commandement, laisser ce pauvre Armand empêtré dans ses états d’âmes humanistes. Mais il a attendu, fidèle parmi les fidèles, que Fanny réussisse son opération de sauvetage.

Memoires…

La mémoire, ma mémoire me tracasse en ce moment, un deuxième texte sur ce thème

Dans l’arrière jour de mes nuits blanches

J’ai creusé le trou de ma mémoire oublié

Dans le fond endormi

Sur un bord de molle dune

Petits mots aux teintes passées

Dansent en giguant la ronde des guenilles

Ils vont ils roulent ils vrillent

Mots d’hier j’entends vos rires d’enfants

Crépies de mauve brune

Douces caresses se posent

Sur le long mur blanc

De ma moite insomnie

Tout est fini

Sur la feuille froissée d’un passé retrouvé

Sans un pli présent rassuré s’est endormi…

28 juillet

Mes Everest : Léo Ferré, la mort des loups…

Fin mil neuf cent soixante-treize, deux condamnés à mort ont été exécutés un matin à cinq heures à Paris. Les présidents, même Nixon, ne se sont pas dérangés pour assister à cette formalité.

Le deuxième président de la cinquième République Française est mort le deux avril mil neuf cent soixante-quatorze à Paris. Les présidents, même Nixon, se sont dérangés pour assister à cette cérémonie.


Laissez ouvert… J’arrive !
De fait il arriva

Les villes sont debout la nuit dans les maisons de l’amour fou
Des appareils marchent tout seuls branchés sur des soleils de volts
Des enfants jouent à l’amour mort dans des ascenseurs accrochés
À d’autres cieux, à d’autres vies là-bas sur les trottoirs glacés
Des assassins prennent le temps de mesurer leur vie comptée

Perchés comme des oiseaux de nuit sur leur arme qu’ils vont tirer
Comme on tire une carte alors qu’on sait qu’on est toujours perdant
Dans le matin les coups de feu s’agitent comme des menottes

On ne les voit jamais que lorsqu’on les a pris
Alors on voit leurs yeux comme des revolvers
Qui se seraient éteints dans le fond de leurs yeux
Alors on n’a plus peur de ces loups enchaînés
Et on les fait tourner dans des cages inventées
Pour faire tourner les loups devant la société
Des loups endimanchés des loups bien habillés
Des loups qui sont dehors pour enfermer les loups

Je les aime, ces loups qui nous tendent leur vie.

Je les aime !

Les routes sont des chiffres bleus dans la tentation du printemps
Du deux cent vingt à la Centrale à deux cent vingt vers l’hôpital
Des drogués sortent dans la cour faire cent pas avec le vent
Et la Marie dans les poumons, ils se vendent pour trois dollars
Des grues qui font le pied de nez aux maisons blêmes mal chaussées
Des magazines cousus de noir ressemblent aux linges de la mort
Les cathédrales de la nuit ont des cafés au fond des cours
On a flingué deux anges blonds dans un café de Clignancourt

C’est eux, toujours les loups qui dérangent la nuit
Qui la font se lever dans le froid du métal
C’est eux qu’on chasse alors qu’il ne tiendrait à rien
À peine un peu d’amour sans le Bien ni le Mal
Mais on les fait dormir au bout d’un téléphone
Qu’on ne décroche pas pour arrêter la mort
Qui vient les visiter, la cigarette aux lèvres
Et le rhum à la main tellement elle est bonne

Je les aime, ces loups qui nous tendent la patte.
Je les aime !

On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes
Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns

Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte
Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles
À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête
Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux
Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes
Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups

Lorsque j’étais enfant j’avais un loup jouet
Un petit loup peluche qui dormait dans mes bras
{x3}
Et qui me réveillait le matin vers cinq heures
Chaque matin à l’heure où l’on tuait des loups

Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup
Je les aime !

On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes
Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns
Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte
Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles
À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête
Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux
Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes

Ce pays d’où l’on ne revient, ce pays d’où l’on ne revient
Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups
Des loups… des loups… des loups
Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Rennes.
Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait…
Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin.
Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…

Sur le chemin de ma mémoire…

Photo de Skitterphoto sur Pexels.com

La nuit était lourde, épaisse,
Des plaques d’air poisseux s’empilaient
Le lit s’enfonçait dans la vase molle de ma mémoire
Je cherchais le chemin pour me conduire au début
Sur les bas-côtés de mon rêve éveillé
De mauvaises ronces se sont réveillées
Mon pas est lent
J’ai le souffle court
Tous les cailloux que j’avais semés
Sont enfoncés dans le sable gris
Je me bats contre un vent mauvais
Il souffle de tous côtés
Et s’engouffre dans le couloir de l’oubli

Voyage contre la vitre, suite…

Fanny quand elle s’endort, elle sent comme un courant d’air qui lui caresse le visage. Il est frais, et elle frémit comme lorsqu’elle entendait le chuintement d’une rivière entourée d’une senteur de foin. Elle aime lorsque les sons se mélangent aux odeurs, elle aime lorsque les sens sont réunis dans la même allégresse. Ce soir elle est persuadé qu’Armand n’est pas très loin, qu’elle en reçoit les échos, elle est certaine que ce picotement est produit par les rêves de celui qu’elle aime.

Lundi vingt trois octobre : Limoges .
Virginie vient de trouver le message d’Armand dans sa boîte aux lettres électronique. Elle reconnaît le style de Fanny, il n’y a qu’elle pour imaginer de tels scénarios. Elle se souvient, il y a trois ans leur première colo, Fanny avait réussi à créer la zizanie entre les animateurs simplement en colportant des rumeurs. Elle agissait avec une telle finesse qu’elle était insoupçonnable. Le séjour s’était achevé dans une ambiance électrique.
Elle imagine la scène dans quatre jours. Elle parie que gros Nicolas et bécasse Sophie n’auront rien au bout du doigt. A moins qu’ils ne se coupent réellement. Ils sont si maladroits, si benêts. Tenir un couteau entre leurs petits doigts boudinés relève de l’exploit. Ils sont de ceux qui voient le danger dans le moindre objet pointu ou coupant. Mais il n’y a pas de risques, il est impossible qu’on les autorise à ne serait ce qu’effleurer le manche d’un couteau. Ils ont la bouche pleine de papas mamans, pleurnichent s’ils se tâchent et rougissent en ricanant quand ils feuillettent les pages literies du catalogue de la Redoute.
Elle s’est déjà battu avec Nicolas, ou plutôt elle lui a déjà flanqué une correction. Elle n’avait pas apprécié qu’il la dénonce concernant une grossièreté volontairement échappée alors que leur vieille maîtresse tournait le dos.
Ah sa maîtresse, la fameuse mademoiselle Jeambart ! Une purge contre l’envie d’apprendre ! Qu’elle soit légèrement moustachue n’est pas surprenant pour une femme de la race des vieilles filles vouées corps et bien à l’enseignement. Ce qui la distinguait le plus du troupeau des arpenteuses de cours emplatanées, c’était l’indélicatesse de ses harnachements vestimentaires. Elle ne s’habillait pas, elle s’entortillait dans des débris textiles qui lui donnaient l’allure d’un porte drapeau pour une armée d’épouvantails. Elle ne parlait pas, elle crachotait des salves de mots glacés dont elle s’emplissait les bas joues avant d’entrer en classe. Elle n’aimait pas les enfants. Elle les appelait ses élèves. Ils devaient s’armer de pantoufles inconfortables pour pénétrer dans ce qui sera toujours la classe de madame Jeambart. Virginie est sa bête noire, elle est la première élève de sa trop longue carrière à ne pas cauchemarder à l’idée d’être interrogée. C’est même l’inverse qui se produit. Désormais madame Jeambart appréhende le moment, inévitable, où leur regards finiront par se croiser. Ce regard elle le redoute plus que tout, plus que les plaisanteries salaces de ses jeunes collègues. Ce regard, lui rappelle ce que son père disait avec cruauté : » tu ne pourras jamais trouver quelqu’un capable de résister plus de dix minutes à ton insignifiance ». Virginie n’est jamais insolente, elle exécute toutes les consignes et met une grande application dans la recherche de la perfection inutile. Surtout quand il s’agit d’un exercice aux objectifs douteux. Elle sait se montrer humiliante à souhait et madame Jeambart, chaque matin, prie Saint Jules Ferry pour qu’une mauvaise grippe ait cloué au lit Virginie pour plusieurs jours.

Mes Everest, Philippe Djian, au commencement était le style…

Je m’aperçois que je n’ai jamais mentionné mon attachement à Philippe Djian, il est un de mes maîtres vivants…Je relis souvent ce texte qui m’interroge, nous interroge sur notre amour de l’écriture. Il est un peu long, mais cela vaut le coup d’aller jusqu’au bout…

Si ma mémoire est bonne, on m’a déjà interrogé sur les processus créateurs il y a environ vingt ans, à l’occasion de la publication de mon premier livre. Pour être franc, je n’en savais pas beaucoup sur la question, à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait de s’asseoir derrière une table et de fermer les yeux quelques minutes pour que la machine se mette en marche. Et ça fonctionnait, avec un peu de chance.
Aujourd’hui, bien entendu, je n’en sais pas davantage. Je sais que la table demeure un élément important mais j’ai remarqué que je n’étais pas obligé de fermer les yeux. Un trombone ou un élastique feront très bien l’affaire.

Je ne crois pas à l’inspiration. De même, je ne crois pas qu’il y ait de génie en littérature. Je crois qu’il y a de bons pêcheurs. Il y a des gens qui n’attrapent rien malgré un matériel sophistiqué et de solides appuis à terre. Et d’autres, qui n’ayant embarqué que le strict minimum, peut-être une simple ligne et un hameçon, reviennent les bras chargés et un simple sourire aux lèvres. Ceux-là ont le style.
J’ai toujours pensé que le livre existait avant même que je ne commence à l’écrire. J’imaginais qu’un bout de fil dépassait du sol et que si je m’y prenais avec patience et adresse, j’allais pouvoir tirer toute la bobine sans rien casser. C’est encore un peu le cas aujourd’hui. Si je devais dresser la liste du matériel nécessaire, je dirais que l’exercice demande un peu de chance, pas mal de foi, une assez bonne vue et beaucoup d’humilité. J’ajouterais à cela un ego à géométrie variable et du style.

Il faut donc de la chance, pour commencer. Il faut trouver le bon bout de la bobine, plus communément nommé l’incipit. La première phrase, si vous préférez. J’y attache personnellement la plus extrême importance car je considère qu’elle renferme, dans une certaine mesure, le roman tout entier. Elle est, à tout le moins, la première pierre. Celle sur laquelle toutes les autres vont venir s’appuyer au fur et à mesure. Elle va décider, par sa taille et sa forme, de la direction et de l’humeur du livre à venir. Il est donc conseillé de la tourner et la retourner dans tous les sens, d’en examiner les moindres détails durant quelques jours avant de se précipiter car ensuite, il sera trop tard. C’est la raison pour laquelle je pense que les neuf dixièmes des cours de « creative writing» devraient être consacrés à la recherche puis à l’étude intensive de cette première phrase. Sa rumination systématique et attentive fournit la plupart du temps une foule d’indications secondaires invisibles au premier coup d’œil, telles que la situation climatique, sinon géographique, le milieu social dans lequel nous allons évoluer, l’état d’esprit du narrateur ainsi que ses préoccupations et par-là sa vision du monde. Qui a dit ou pensé ces premiers mots et pourquoi ? Comment le personnage les a-t-il choisis ? Quelle expérience connaît-il au moment où il les exprime ? Pour le savoir, il suffit de tirer doucement sur le fil de la bobine et le voile commencera à se lever. Reste que tomber sur la bonne première phrase est un coup de chance. Mais chacun sait qu’on peut aider la chance…
Ensuite intervient la foi. Je pense qu’un écrivain peut faire l’économie de l’inspiration, qui me semble relever de l’attirail folklorique et peut encore amuser les enfants, mais il ne peut se passer de la foi. C’est le seul carburant possible, le seul qui permettra de mener l’entreprise à son terme. Écrire un livre demande une volonté à toute épreuve, sous peine d’encombrer les librairies d’ouvrages qui n’ont pas le moindre intérêt et se ressemblent tous les uns les autres. Un écrivain qui n’a pas la foi ne peut pas produire autre chose. L’écrivain doit avoir en lui une confiance absolue car le voyage ne sera pas de tout repos. Ce sera long, pénible, la fatigue et les doutes se feront une joie de lui compliquer la tâche et personne ne viendra l’aider. D’où, une fois encore, l’importance de la première phrase. Car c’est en elle que l’écrivain puisera ses forces. C’est elle qui lui insufflera la foi nécessaire. Il ne s’agit plus dès lors d’une quelconque et vulgaire confiance en soi mais de quelque chose qui la dépasse et apparaît sous un jour émouvant.

Avoir une bonne vue est essentiel, même si l’on a la foi. Il y aura de longues heures, des jours entiers ou plus encore, à guetter. Il faudra se méfier des leurres, percer des brumes plus ou moins opaques et balayer l’espace d’un regard juste. Le regard de l’écrivain est sa seule arme. L’aiguiser, son seul devoir. Il pourra ensuite considérer sous l’angle qui lui conviendra des territoires mille fois explorés et les soumettre à un style. Avoir une bonne vue conduit à trouver la bonne voix. Plus tard, ces deux éléments pourront s’inverser, ou mieux encore ne faire plus qu’un. Jean-Luc Godard a déclaré qu’un travelling était une affaire de morale. Le regard, et par conséquent le style, sont également une affaire de morale. Là où il n’y a pas de regard, il n’y a pas de morale et donc rien qui ne puisse identifier un écrivain comme une personne unique.

Une fois qu’il a découvert son originalité, un écrivain doit aussitôt recourir à l’humilité, sous peine de foncer dans le mur. L’aveuglement est un défaut rédhibitoire. L’écrivain doit être capable de contrôler son ego, par tous les temps et dans toutes les occasions. Dans un sens comme dans l’autre. Il doit pouvoir le laisser enfler, mais aussi le dégonfler, selon les circonstances. Vous ne ferez rien de bon avec un ego de taille moyenne, mais pas davantage avec le grand modèle si vous ne parvenez pas à le maîtriser. Le problème est identique à celui que l’on rencontrerait en chevauchant un animal sauvage : il nous emmènerait très vite et très loin mais il n’y aurait plus personne pour relater l’expérience. Donc, prudence !

En dressant la liste du matériel nécessaire, selon moi, à la création littéraire, j’ai livré de nombreuses indications sur ma méthode.

On aura compris que je n’établis aucun plan et pratique une sorte d’élargissement, d’exploration de surfaces concentriques à partir de la première phrase. D’un point de vue cinématographique, cela équivaudrait au passage d’un plan serré à un plan plus large, chaque degré étant électrisé par le hors-cadre.

Cela constitue la première partie de mon travail, qui consiste en la rédaction d’une vingtaine de feuillets. Ce n’est pas un brouillon mais le texte définitif des premières pages du roman. Ainsi le socle s’est élargi. Pressée comme un citron, la première phrase a révélé la plupart de ses secrets et l’on commence à y voir plus clair. À ce stade, il faut effectuer le même travail qu’avec la première phrase : lecture, rumination, exploration systématique de tous les détails et appropriation.

C’est l’étape la plus importante, mais aussi la plus étonnante et la plus gratifiante. Le moment est venu où l’on va découvrir et comprendre vers quoi le roman veut nous attirer. Quelle est la signification de certains signes demeurés jusque-là incompréhensibles. Quelle est la voix qui s’est emparée de vous et quel est le discours qu’elle cherche à faire entendre. Il faut alors se résoudre à une immersion complète qui peut prendre plusieurs jours. Il faut écouter et se souvenir de tout ce que l’on apprend avant de remonter à l’air libre. Et alors seulement, vous pouvez y aller.

Il peut arriver les choses les plus étranges au cours de cette phase. Ainsi par exemple, à propos du roman sur lequel je suis en train de travailler[2]. Un homme et une femme reçoivent quelques amis chez eux. J’en ai écrit une vingtaine de pages, puis je me suis aperçu que les dialogues entre le mari et la femme avaient une sonorité bizarre et que la femme ne s’adressait pas directement aux autres. À la relecture, je ne comprenais pas pourquoi et il m’a fallu un bon moment avant de trouver la clé de l’énigme : cette femme était morte et ne vivait plus que dans l’esprit de son mari. Ainsi tout s’éclairait.

Il faut donc bien écouter ce que très vite, le roman essaye de vous dire. C’est souvent bien plus intéressant que le thème qu’un auteur voudrait aborder a priori et qui requiert la plupart du temps l’utilisation d’un chausse-pied ou entraîne tout le monde dans des contorsions abominables.

Cette phase a également pour objet de reconstituer ses forces. Encore qu’il s’agisse plutôt d’une espèce de transfusion sanguine qui va directement de l’embryon du roman dans les veines de l’auteur. Je pense que cette image est bien plus juste qu’il n’y paraît dans la mesure où elle suggère la présence de deux entités, le roman et l’auteur, et l’obligation d’un échange de l’un à l’autre. En se laissant vampiriser par l’auteur, le roman se donne les moyens d’exister. Il en résulte que, selon moi, l’écriture d’un roman n’est pas un exercice tout à fait solitaire. Et je pense qu’une grande partie de cette confiance en soi que j’ai évoquée, n’a pas d’autre origine.

Il se peut également que la vraie nature du roman se révèle beaucoup plus tard. J’ai ainsi été obligé de m’atteler à une trilogie à la fin d’un premier ouvrage[3]. Celui-ci était déjà dans les vitrines des librairies lorsque j’ai pris conscience qu’il en appelait un autre. J’y ai donc travaillé, mais ce n’était pas une suite, tous les personnages étaient nouveaux et les deux narrateurs différents. J’ai donc terminé ce second volume dans un état de perplexité avancé. Puis un matin, une troisième voix s’est fait entendre, m’apprenant qu’elle s’était cachée dans les deux premières. Je n’avais plus qu’à écrire la troisième partie pour que tout rentre dans l’ordre. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait.

Je donne cet exemple pour insister sur un point qui me paraît essentiel : la création n’est pas le fruit d’un effort de volonté mais plutôt celui d’une certaine souplesse. Je pense qu’il faut s’y glisser plutôt que d’y entrer en force. Savoir lire entre ses propres lignes et en tirer les conséquences. Je n’ai jamais commencé un roman avec une idée derrière la tête. Céline disait que les idées étaient vulgaires et qu’il suffisait d’ouvrir un journal pour en trouver. J’ajouterais qu’elles finissent toujours par apparaître à un moment ou à un autre et qu’il est donc inutile de s’en préoccuper à l’avance, sous peine de transformer le roman en une tribune et l’auteur en philosophe, en historien, en psychanalyste ou en théoricien. Or, il n’est pas là pour ça.

Il faut donc aller tout droit vers ce dont on a vraiment envie, sans aucun détour. Dans une interview, John Ford déclarait qu’il tournait parfois des scènes qui n’avaient rien à voir avec le scénario, simplement parce qu’elles s’imposaient à lui et qu’elles étaient sans doute la seule raison de faire le film. Voilà une bonne piste.

À la fin de l’un de mes livres, un mari donne quelques conseils à sa femme qui est écrivain[4]. J’aimerais vous les citer car ils me semblent contenir certaines règles qui vont dans le sens de ce que j’essaye péniblement d’exposer depuis un moment :
Ne t’occupe pas de ce que l’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pour quoi ni pour qui tu écris, mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière.
Il y a bien sûr d’autres règles à respecter. Lorsque j’ai commencé à écrire, mon plus grand défaut était l’impatience. Mon travail n’avançait jamais assez vite et j’avais beaucoup de mal à accepter le peu de résultat concret d’une longue journée de labeur. J’imaginais sans doute que l’on pouvait écrire un roman à la faveur de quelques nuits d’illumination fiévreuse, confondant ainsi une course de cent mètres avec un marathon. Mais j’ai fini par comprendre que cette impatience me rongeait et rendait les choses encore plus difficiles. Je me suis donc imposé une discipline particulière : j’ai décidé que ma journée de travail ne se compterait plus en heures mais en mots. Je me suis imposé d’en écrire cinq cents parce que j’avais lu quelque part que c’était la cadence d’Hemingway et je m’y suis tenu durant un bon moment. J’ai ainsi fait connaissance avec la régularité, chose qui n’était pas dans mon tempérament. J’ai dû également admettre qu’un effort continu était indispensable. Ce qui signifie, de mon point de vue, que l’on ne peut pas rester simplement planté là en attendant que la chose vous tombe du ciel. Avoir la bonne attitude morale ne suffit pas. Il faut se lever et marcher à la rencontre. C’est-à-dire lutter contre l’impatience, accepter la monotonie, bousculer sa nature, enfin ce genre de choses.

Pour finir, je dois avouer que je n’ai jamais éprouvé un impérieux besoin d’écrire. Je peux d’ailleurs m’en passer pendant un long moment. Je me suis souvent interrogé à ce propos, me demandant ce qui n’allait pas chez moi. Les écrivains que je rencontrais semblaient au contraire incapables de résister à cette étonnante manie et ne s’en plaignaient pas un instant. Au bout d’un moment, j’ai fini par en conclure que je n’étais pas un écrivain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, mais seulement de temps en temps, par secousses si l’on peut dire. Pour être plus précis, je dirais que je n’ai pas toujours l’œil. Le passage de l’image ou du sentiment au mot ne se fait pas, ou alors d’une manière si banale ou si pauvre qu’il vaut mieux laisser tomber. En fait, j’ai l’impression d’être une machine qui n’est pas toujours en marche. Elle a pour fonction d’opérer une transformation entre ce que je reçois et ce que je délivre mais elle n’est pas branchée en continu et je ne sais pas comment y remédier. Je n’ai pas d’autre solution que d’être là au bon moment et je lorgne avec envie du côté de ceux qui bénéficient d’un matériel plus fiable.

La transformation dont il est question ici s’appelle le style. Quel que soit le domaine artistique considéré, là où il n’y a pas le style, il n’y a rien. Vous pouvez vous tenir au-dessus d’un filon d’or pur mais si vous n’avez pas le bon outil pour creuser, vous repartirez les mains vides. Céline, toujours lui, a également déclaré :« Au commencement était l’émotion. » Je pense qu’il aurait pu dire : « Au commencement était le style. »

À quoi bon chercher, si vous n’avez pas l’outil adéquat ? Que deviendront vos intentions les plus nobles ou les plus originales si vous n’avez pas le moyen de les exprimer au plus près ? Il arrive parfois que le style lui-même déclenche le processus créatif, que le ton précède la phrase, que la couleur induise le sujet ou que le rythme existe avant la mélodie.

La véritable angoisse de la page blanche, selon moi, n’est pas celle du contenu mais de la forme. « Le style ne constitue pas le contenu, mais il est la lentille qui concentre le contenu en un foyer ardent» (Jacob Paludan). Comme les quelques rares éléments capables de déclencher une émotion esthétique, le style est une notion très difficile à définir, ses contours sont assez vagues et sa substance volatile, donc réticente à l’analyse. Si bien que la plupart des auteurs, non seulement s’imaginent, mais peuvent tranquillement affirmer en posséder un. Malheureusement, acquérir puis travailler un style est sans doute la chose la plus dure et la plus délicate qui soit. Beaucoup reculent devant l’épreuve, mais le résultat est là.

D’une manière générale, je n’entretiens guère de relations avec les écrivains. En revanche, je fréquente régulièrement des musiciens, des peintres et des cinéastes. Je les écoute parler de leur travail ou je lis leurs interviews avec beaucoup d’intérêt car ils sont pour moi d’un enseignement très riche et lumineusement transposable au domaine de la littérature. Les nouvelles tendances de l’art contemporain, les recherches de certains cinéastes sur la bande-son ou le support, ou les dernières compositions de Steve Reich ou Phil Glass, par exemple, évoquent une multitude de pistes possibles. La manière dont ils ont résolu certains problèmes ou s’y sont cassé les dents constitue une somme d’informations infiniment précieuses. Si bien que la multiplication des passerelles entre les différentes formes d’expressions artistiques est non seulement souhaitable, mais indispensable aux progrès que nous nous proposons d’accomplir. Et Dieu sait que nous en avons besoin.

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre, dix huit heures trente : Istres.
Fanny est prête. Elle ne dissimule pas son impatience. Dans quatre jours un monde nouveau commencera. Elle retrouvera Armand. Ils n’auront plus à se satisfaire des seuls étés. Ensemble, ils attendront que le nouveau monde les réunisse.
C’est elle qui a trouvé le signe distinctif, celui permettant de désigner les sacrifiés. Son idée est cynique. Les victimes se désigneront elles mêmes. Le matin du vingt sept octobre tous les prévenus porteront un sparadrap ou un pansement au bout de l’index. Ce sera le signal. Ce signal que quelques milliers ignoreront sera banal, anodin. Bien entendu maîtres et maîtresses ne manqueront pas de remarquer cette épidémie de coupures digitales. Si tout se passe bien, les enseignants eux mêmes lanceront l’opération Eugène. Ils penseront à une plaisanterie, où a un jeu et ne manqueront pas de solliciter toute la classe pour vérifier l’étendue du mal.
Fanny imagine la terreur de ceux qui auront compris. Compris qu’il s’agit du signe, qu’ils sont ceux qui ont été désignés pour le grand sacrifice. Il est tout aussi possible que les doigts vierges de tous enveloppements médicaux explosent de fierté au dessus des têtes de ces escouades de naïfs. Ils lèveront le doigt, comme à leur habitude, ces immondes petits égocentriques. Ils lèveront le doigt dans un même élan de spontanéité servile, comme lorsqu’il faut trouver un volontaire pour essuyer le tableau ou distribuer une quelconque ineptie directorial. Ils lèveront le doigt et se jetteront têtes baissées vers les portes de l’enfer. Diabolique. Diabolique et facile. Il ne suffira de compter que sur le caractère immuable de certains rites scolaires, ou celui qui lève le doigt aussi instinctivement que le chien remue la queue a acquis une capacité essentielle pour le reste de la vie…

Il est midi sur le plateau…

En manque d’inspiration, une republication : je sais c’est facile, mais tant pis…

Les mots d'Eric

Il est midi sur le plateau,

Sans un souffle, doucement chaleur s’est installée.

Il est midi sur le plateau,

Le bleu du ciel est en apnée, les couleurs sont fatiguées.

Il est encore tôt,

Le champ de blé ondule,

Longues vagues ocres sur la terre échouées.

Il est midi le soleil est si haut,

Et soudain, la mer est là, accrochée à l’horizon.

Dans l’arrière-pays de ma tête,

Une mouette s’est perdue

Elle cherche un port où se poser.

J’ai les yeux qui se ferment,

C’est le rêve qui prend le large.  

Il est midi sur le plateau,

Ferme les yeux,

C’est l’air de la mer,

Il descend, il est si tôt.

23 juin

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