Une fois n’est pas coutume j’avais envie de vous proposer la lecture d’un extrait de mon recueil de poémes « Mémoires filantes »…
Ville brûle et brille…

Le ciel ?
Bleu, dites-vous ?
Un instant, je vous prie :
Je lève les yeux…
Silence…
Je cherche les mots :
Des beaux, des doux,
Des qui font du bien.
Où sont-ils ?
Perdus ?
Abîmés, oubliés, échappés,
Sur ma marge rouge
Un ou deux,
Se sont posés.
Regarde :
Ville brille et brûle.
Entends son chant fauve,
Voix brisée aux éclats de nuit
Elle les a attrapés.
Revenez, gémit-elle.
Je vous en prie,
Prenez ma main…
Allons,
Doucement,
Nous serons si bien.
A deux,
Il est déjà demain…
Le chant du large…

Au fond de mes poches,
Quelques miettes de ciel.
Dans le creux de ma paume pressée,
J’ai pris quelques cailloux mauves.
En riant les ai semés.
Une à une, bulles légères
Sautillent, pétillent
Dans long couloir sans écume
Foule sans sillage,
N’entend pas le chant du large.
Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…
Je te savais…

C’était l’heure des sans amis
Penché vers un presque rien
Je voulais prendre ce chemin
Et rêvais d’y rencontrer les hommes
Aux doux regard paisibles
Qui rêvent de lendemains
Aux bords ronds et malins
J’ai marché jusqu’au dernier bout
Lointain
Oh si lointain
Elle était là
Seule et perdue
Vêtue d’une longue trainée de brume
Elle attendait en souriant
Je te savais
Tu le sais
Entre tes larges marges inventées
Je t’avais inventé
Mes Everest : « la mer au plus près » Albert Camus, suite

« J’attends longtemps. Parfois, je trébuche, je perds la main, la réussite me fuit. Qu’importe, je suis seul alors. Je me réveille ainsi, dans la nuit, et, à demi endormi, je crois entendre un bruit de vagues, la respiration des eaux. Réveillé tout à fait, je reconnais le vent dans les feuillages et la rumeur malheureuse de la ville déserte. Ensuite, je n’ai pas trop de tout mon art pour cacher ma détresse ou l’habiller à la mode.
« D’autres fois, au contraire, je suis aidé. À New York, certains jours, perdu au fond de ces puits de pierre et d’acier où errent des millions d’hommes, je courais de l’un à l’autre, sans en voir la fin, épuisé, jusqu’à ce que je ne fusse plus soutenu que par la masse humaine qui cherchait son issue. J’étouffais alors, ma panique allait crier. Mais, chaque fois, un appel lointain de remorqueur venait me rappeler que cette ville, citerne sèche, était une île, et qu’à la pointe de la Battery l’eau de mon baptême m’attendait, noire et pourrie, couverte de lièges creux.
« Ainsi, moi qui ne possède rien, qui ai donné ma fortune, qui campe auprès de toutes mes maisons, je suis pourtant comblé quand je le veux, j’appareille à toute heure, le désespoir m’ignore. Point de patrie pour le désespéré et moi, je sais que la mer me précède et me suit, j’ai une folie toute prête. Ceux qui s’aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur, mais ce n’est pas le désespoir : ils savent que l’amour existe. Voilà pourquoi je souffre, les yeux secs, de l’exil. J’attends encore. Un jour vient, enfin… »
Mes Everest : « La mer au plus près » Albert Camus
Une merveille, je le publie en deux courtes parties, il faut prendre de le lire, le relire, s’en imprégner comme d’un baume apaisant.

« J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. “Rien encore, rien encore… ”
« C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
Flaques…

On a tous un rêve de flaques
Longue et large
Petite mer des belles amitiés
Comme l’enfant insouciant
Au rire parfum d’océan
Les deux pieds joints
Tu sautes avec la jolie joie
Oui celle qui éclabousse
On rit on pleure
Il pleut on s’ébroue
Gouttes de pluie perlent de lui
Larmes salées parlent d’une si belle
Et je sème une suite de cailloux
Pour nos lendemains un peu fous
Mes Everest : « leurs yeux toujours purs », Paul Eluard…

Jours de lenteur, jours de pluie,
Jours de miroirs brisés et d’aiguilles perdues,
Jours de paupières closes à l’horizon des mers,
D’heures toutes semblables, jours de captivité,
Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles
Et les fleurs, mon esprit est nu comme l’amour,
L’aurore qu’il oublie lui fait baisser la tête
Et contempler son corps obéissant et vain.
Pourtant j’ai vu les plus beaux yeux du monde,
Dieux d’argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,
De véritables dieux, des oiseaux dans la terre
Et dans l’eau, je les ai vus.
Leurs ailes sont les miennes, rien n’existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d’étoile et de lumière (1)
Leur vol de terre, leur vol de pierre
Sur les flots de leurs ailes,
Ma pensée soutenue par la vie et la mort
Fenêtre…

Quand l’aigre monde des gris haineux me donne la nausée
Quand les mots que j’aime s’écrasent comme de folles mouches
Sur les écrans des tristes verbeux
Quand les amnésiques du sourire pour rien
S’invitent au bal des hurleurs de laides morales
Quand on abîme les belles douleurs
Avec de rauques bavardages
J’ouvre sur la feuille blanche qui tremble
Une nouvelle fenêtre
Mes yeux se plissent vers ce loin paisible
Ils emplissent mon en-dedans
D’un doux parfum de fleur boisée.
16 février 2026
Matinales…

J’ai posé ma tête encore barbouillée
Des dérives d’une nuit colorée
Sur l’épaule douce du matin sautillant
Il était l’heure des parfums chantant
Aux quatre coins des belles lumières
J’ai vu l’œil d’une journée qu’on espère
Carnets : les jours rallongent…

Les jours rallongent…
Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (même si comme moi vous aurez constaté que les jours, ou plutôt les journées continuent éternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce préfixe répétitif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlé de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bégaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : après tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la même chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un câble électrique. Ce câble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut éclairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, là où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grâce à la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas à le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs ), un peu comme un long jour sans fin.
Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est déjà tombée.
Tiens tiens voilà autre chose, la nuit est tombée…
J’ai plongé la main…

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…
Matinales…

Dans l’erreur de déclenchement
Parfois l’incompréhensible beauté
Clin d’œil du hasard
Habillé de rien
Sorti d’un nulle part
Où le gris invite les mauves oubliés
A valser au son d’une fanfare de cuivres fous
Je sais des matins aux rires retenus
Qui attendent qu’on ne leur dise rien
Les arêtes de mon stylo…

Lorsque j’écris, sur le papier, avec un stylo-bille des plus commun, je ressens très fort la sensation de l’écriture. C’est un acte physique, qui laisse des traces. Et je me souviens alors de cette toute première phrase que j’avais écrite il y a quarante six ans lorsque je décidai d’écrire un roman, mon premier roman, première pierre d’un chantier qui ne s’est jamais fermé, même dans les pires moments, ceux où l’inspiration est ballottée dans les intempéries de la vie.
Je me souviens, j’avais 19 ans et j’écrivais : « J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo. »
En ce moment, presque tous les soirs mes doigts gardent en mémoire les arêtes de mon stylo.
Matinales…

Non ne lève pas les yeux
Ils te fabriquent du demain noir
Oiseaux lourds
Accrochés aux branches maigres et nues
D’un arbre qui attend un bel envol bleu
Flash…

Écoutez peuple des riants
C’est la marée lasse du soir tombant
Partout le bruit des roulettes
Sur le chemin des partants
On se presse on s’attend on s’éprend
Ils sont loins nos beaux rires d’enfants
Matinales..

Il arrive que le temps soit à la contemplation
Simple inattendue fraîche
Elle débarque sans crier sur les rives des matins communs
Et les soupirs de l’impatience sont apaisés
Oiseaux de fer..

Fin du jour
Lumière bleue métallique
Dans l’angle lourd
Pâle envie d’Amérique
Bouillon de silences
Traîne un sac à mots rances
Brouillon de rimes en fête
Entends les cris qu’on répète
Au bord du soir chante danse espère
Et grincent grands oiseaux de fer
Attente…

Traverser en douceur les épaisseurs de l’attente
Respirer les bras ballants ce bel air apaisé
Mes rêves pour demain sont en sursis
Un souffle d’enfance soudain a sautillé
Espoir en garde à vue qui s’étire
Matinales…

Derrière le souffle court du matin qui danse
J’entends la mitraille des gouttes pressées
Elles houspillent le morne silence
Les pluies d’automne ont commencé
Il faudra rentrer les rires insouciants
Les bonnes nouvelles ont perdu leurs couleurs d’été
Il est l’heure des épaules rentrées et des regards fuyants
Il pleut partout dans ce monde fatigué
Librairies indépendantes…
Il est toujours préférable de faire vivre les libraires indépendantes, c’est la raison pour laquelle je vous invite, si vous souhaitez commander mon recueil de poèmes, à privilègier le site « chez mon libraire »

Mes Everest, Léo Ferré : les souvenirs…

Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison
Se traînent dans les bars ou sur les autoroutes
À cent soixante à l’heure, ils se tirent et s’en vont
À cent soixante à l’heure, tu choisis pas ta route
Tu choisis pas ta route
Cette machine à écrire qui tape un manuscrit
Ce manteau qui sourit et qui me tend les bras
Cette valise où mon âme est pliée sans un pli
Cette bougie qui meurt et qui n’en finit pas
Ce papier que noircit une lettre d’amour
Ce crayon malheureux et qui a mauvaise mine
Ce miroir qui me parle et la nuit et le jour
Jusqu’à l’ultime jour, jusqu’à l’ultime nuit
Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison
Se traînent dans les bars ou dans le fond d’un lit
A cent soixante à l’heure, ils se traînent et s’en vont
S’en vont à cent soixante, à la mélancolie, à la mélancolie
Ce parfum qu’on oublie dans le bruit des odeurs
Cette larme qui coule et qui sèche à ton bras
Ce bijou qui s’ennuie au cou de ton malheur
Cette gorge qui s’ouvre et qui n’en finit pas
Ce matin qui s’ébat dans l’horreur de la vie
Cette ombre de la brume où se perd la mémoire
Cette conscience au bout de ce qui t’est permis
Ce désespoir enfin qui s’invente une histoire
Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs cassés
Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs… Allez
Comme des chiens perdus qu’on ne reconnaît plus
Si ce n’est à leur queue, un tremblement de larmes
Un tremblement de larmes
Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse
Dans le fond de la brume, on les voit divaguer
Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain
Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie
Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse
Dans le fond de la brume on les voit divaguer
Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain
Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie
La mélancolie, mélancolie.
Espoirs…

Aux fossoyeurs des beaux espoirs
Nous dirons que leur temps mauvais est passé
Nous les renverrons dans les brunes fosses
D’une obscure plaine aux lisières du chaos
Nous brûlerons à la vive flamme de nos étreintes
Leurs haines acides traces de leurs rances rancœurs
Enfin loin de nos rêves de matins jolis
Ils ne seront qu’ombres futiles d’un passé réparé
Et reviendront l’envie de chanter
L’envie de s’étreindre de s’aimer
Et reviendront les douces caresses de l’espoir retrouvé
Le matin s’est levé…

Sur l’eau, quelques rides de lumières,
Le matin léger s’étire sur le fleuve.
Au loin la rumeur de la ville,
Comme un bruit qui s’éveille.
On s’étire, le silence se respire.
Il fait frais, on sourit.
Le jour se lève.
C’est beau,
La nuit s’est retirée,
Discrètement, le port l’a avalée.
Le soleil est là, on le sent.
On l’entend.
Chaque couleur s’est préparée,
Dans le matin léger,
Ses ailes lissées le fleuve a déployé.
Sous les drapeaux du parler beau…

Il est grand temps de mettre les haines en sourdine
On essaiera ensemble de rappeler le silence
Sous les drapeaux du parler beau
Il faudra essuyer les traces des grises peurs
Mettre le haut sourire au garde à vous
On écoutera les mots du vieux poète dégradé
Il nous dira de brûler les armes
Au pied mauve d’un mât aux rimes hautes
Les poches s’empliront des cailloux semés
Il y a longtemps sur le long chemin
On retrouvera l’odeur épaisse et mouillée
D’un papier froissé par le trop de larmes versées
Du bout des doigts glacés
On fleurera la fine paume retrouvée
D’un visage apaisé
Il sera temps enfin d’aimer…
Regarde…

Regarde
Oh oui regarde
Lève les yeux
Oublie
L’ombre épaisse des mauvais rêves
De tes nuits agitées
Glisse
Penche-toi en riant
A la fenêtre des absents
Regarde
Oh oui regarde
La lumière est si belle
Elle s’étire doucement
Entre les tendres bras
Du matin des amants
Ecoute
Oh oui écoute
Tu l’entends te dire
Je t’attends…
Mes Everest, Albert Camus : « la peste »
Je relis la peste de Albert Camus, ce passage est sublime…

Les fleurs sur les marchés n’arrivaient plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps s’était exténué, qu’il s’était prodigué dans les milliers de fleurs éclatant partout à la ronde et qu’il allait maintenant s’assoupir, s’écraser lentement sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens, ce ciel d’été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de l’ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville s’alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.
Flash…

J’ai posé le pied sur une flaque de pluie
Pas de flic
Pas de floc
Un son sec qui choque
J’ai glissé sur une flaque gelée
Fini l’éclabousse
Ça craque
Ça claque
L’hiver est à nos trousses
Mémoires…

Entends le mot à mot
Du vieux mur de pierres
Écoute cette histoire d’hier
Écoute ces chants du lève tôt
Avance et ne dis rien
Ne sèche plus tes larmes
Ton rire vit le dernier drame
Tout est fini il ne sera plus demain
Matinales…

Rien ne sort
C’est le calme plat
Pas une rime pas une ride
A la surface d’une mer sans brume
Page blanche
Nuit grise
Demain peut-être
L’invitation, version intégrale…

« Ce qu’il faudrait c’est déplacer les villes à la campagne ! » La première fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il était en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait décidé, une fois par mois, d’organiser des débats, sur les thèmes d’actualité qui revenaient à l’occasion de l’élection présidentielle. L’écologie, la défense de l’environnement (on parlait alors plutôt de la seule pollution) apparaissaient pour la première fois sur la scène médiatique, notamment grâce à un candidat que les Français découvraient, un agronome original : René Dumont.
Dans sa classe, le débat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mêmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui étaient engagés dans des mouvements politiques à droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient à l’extrême gauche, déjà très éparpillée entre trotskistes, maoïstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal à saisir les subtiles différences. Guillaume était de ceux-là. Maoïste, il se présentait volontiers comme le seul dépositaire de la pensée marxiste-léniniste. Fils d’un médecin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance à considérer qu’il était celui qui savait… Il parlait de la classe ouvrière et de la paysannerie comme étant le terreau de la révolution à venir, mais passait ses soirées du samedi dans une boîte de nuit luxueuse où il dépensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait péniblement de côté en une année…
Jules, quant à lui, restait silencieux. Il n’était pas à l’aise, et craignait toujours de dire des bêtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dès le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycée, il aidait ses parents à la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.
Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la télévision et écoute distraitement le débat qui oppose des experts de plateaux, régulièrement invités pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui « d’interroger » cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les écrans les images des manifestations de la journée. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.
- N’y a-t-il pas dans cette explosion de colère la manifestation d’un malaise existentiel, une incompréhension de plus en plus importante, une véritable fracture entre le monde des urbains et celui des ruraux ?
Le premier à répondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne à l’institut des hautes études sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : « comprendre le monde paysan ». Jules lève le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…
Le journaliste l’invite à préciser une pensée un peu fumeuse, à faire des propositions.
- Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est déplacer la ville à la campagne. Concrètement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbains afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…
Jules est stupéfait : il n’a pas changé.
Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler.
Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain.
Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.
- On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.
Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…
- Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
- Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
- Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
- Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
- C’est cela, vous avez bien compris.
- Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.
Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.
- Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
- C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.
Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.
- Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.
Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ».
Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine.
Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.
- On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.
Guillaume enfile de vieux vêtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prêtée. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar à matériel, en train d’atteler une tonne à lisier.
Guillaume n’y connait rien et pour faire sérieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds à la tête. Guillaume est mal à l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.
- C’est chouette Jules, d’avoir répondu à ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coïncidence quand même ! Vous vous rendez compte, j’ai vécu jusqu’à 18 ans à Dole et n’étais jamais venu ici.
- Oui drôle de coïncidence ! Vous savez, mais on peut peut-être se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycée.
Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans ça il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.
- Tu regardes souvent cette émission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
- Oui tu as raison, c’est comme les débats qu’on avait au lycée. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon établissement c’était la mode, et c’était toujours les mêmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils étaient à côté de la plaque. Bon, assez bavardé on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derrière ? Il faut que je recule et tu vas me guider…
Guillaume est de plus en plus mal à l’aise mais il s’exécute. Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arrière et simultanément appuie sur la manette qui déclenche l’éjection du lisier.
Guillaume n’a rien vu venir.
Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.
- Je suis vraiment désolé, c’est la première fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.
Guillaume est pétrifié. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres. Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.
- Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevé la « merde » que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…
Janvier 2026
« L’invitation », fin…

Guillaume enfile de vieux vêtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prêtée. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar à matériel, en train d’atteler une tonne à lisier.
Guillaume n’y connait rien et pour faire sérieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds à la tête. Guillaume est mal à l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.
– C’est chouette Jules, d’avoir répondu à ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coïncidence quand même ! Vous vous rendez compte, j’ai vécu jusqu’à 18 ans à Dole et n’étais jamais venu ici.
– Oui drôle de coïncidence ! Vous savez, mais on peut peut-être se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycée.
Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans ça il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.
– Tu regardes souvent cette émission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
– Oui tu as raison, c’est comme les débats qu’on avait au lycée. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon établissement c’était la mode, et c’était toujours les mêmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils étaient à côté de la plaque. Bon, assez bavardé on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derrière ? Il faut que je recule et tu vas me guider…
Guillaume est de plus en plus mal à l’aise mais il s’exécute. Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arrière et simultanément appuie sur la manette qui déclenche l’éjection du lisier.
Guillaume n’a rien vu venir.
Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.
– Je suis vraiment désolé, c’est la première fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.
Guillaume est pétrifié. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres. Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.
– Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevé la « merde » que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…
« L’invitation » : 2

Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler.
Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain.
Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.
– On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.
Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…
– Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
– Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
– Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
– Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
– C’est cela, vous avez bien compris.
– Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.
Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.
– Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
– C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.
Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.
– Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.
Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ».
Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine.
Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.
- On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.
« L’invitation », nouvelle inédite : 1
Cela fait quelques temps que je n’ai pas publié une de mes nouvelles. En voici une que je publierai en trois parties, je l’avais proposée pour un concours sur le thème de la ruralité. Elle n’a pas été retenue, tant pis…

« Ce qu’il faudrait c’est déplacer les villes à la campagne ! » La première fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il était en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait décidé, une fois par mois, d’organiser des débats, sur les thèmes d’actualité qui revenaient à l’occasion de l’élection présidentielle. L’écologie, la défense de l’environnement (on parlait alors plutôt de la seule pollution) apparaissaient pour la première fois sur la scène médiatique, notamment grâce à un candidat que les Français découvraient, un agronome original : René Dumont.
Dans sa classe, le débat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mêmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui étaient engagés dans des mouvements politiques à droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient à l’extrême gauche, déjà très éparpillée entre trotskistes, maoïstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal à saisir les subtiles différences. Guillaume était de ceux-là. Maoïste, il se présentait volontiers comme le seul dépositaire de la pensée marxiste-léniniste. Fils d’un médecin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance à considérer qu’il était celui qui savait… Il parlait de la classe ouvrière et de la paysannerie comme étant le terreau de la révolution à venir, mais passait ses soirées du samedi dans une boîte de nuit luxueuse où il dépensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait péniblement de côté en une année…
Jules, quant à lui, restait silencieux. Il n’était pas à l’aise, et craignait toujours de dire des bêtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dès le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycée, il aidait ses parents à la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.
Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la télévision et écoute distraitement le débat qui oppose des experts de plateaux, régulièrement invités pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui « d’interroger » cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les écrans les images des manifestations de la journée. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.
– N’y a-t-il pas dans cette explosion de colère la manifestation d’un malaise existentiel, une incompréhension de plus en plus importante, une véritable fracture entre le monde des urbains et celui des ruraux ?
Le premier à répondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne à l’institut des hautes études sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : « comprendre le monde paysan ». Jules lève le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…
Le journaliste l’invite à préciser une pensée un peu fumeuse, à faire des propositions.
– Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est déplacer la ville à la campagne. Concrètement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbains afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…
Jules est stupéfait : il n’a pas changé.
Matinales…

Mémoire rouillée par des rafales de vieux chagrin
Abandonnée à la casse des souvenirs inutiles
Je ne t’ai pas oublié tu verras tu viendras
A la table fleurie de mes rêves pour demain
Matinales…

Je, tu, il, elle, on, vous, ils
Sur la page blanche de mes chaque matin
Je cherche
Je cherche
Qui va parler
A qui m’adresser
Que et quoi vous dire
Ce dont je ne doute pas
C’est le comment
Je choisis dans ma boîte à plumes
La fine et belle encore endormie
Je la lisse et la trempe dans les encres grises
De mes restes de nuit
Entends la qui crisse en glissant
Sur la première ligne de ton jour qui sourit
Billet…

Je ne supporte plus les indignations choisies, les comparaisons de l’horreur. Il y a ceux qui choisissent leurs silences en fonction de leurs haines irrationnelles. Il y a ceux qui choisissent leurs colères en fonction des orientations de leurs lignes idéologiques.
Quand les corps tombent, que les peuples saignent je ne supporte plus les oui mais, je ne supporte plus les leçons toutes faites, les relativismes de la lâcheté partisane. Qu’il s’agisse de victimes de bombardements aveugles, de répressions sanglantes, de terrorismes d’état, d’impérialisme abject, mon indignation est la même et je ne demande à personne de la salir.
Retrouvons la norme et la beauté…
Retrouvons la norme et la beauté qui ne parviennent pas à s’entendre, elles s’étaient déjà expliquées il y a quelques temps sur ce blog…

Beauté : Je vais partir, je veux partir. Je veux qu’on m’oublie. Quelques temps peut-être, ou quelques instants, je ne sais pas, mais je veux partir. Alors on se souviendra, on me réclamera. Je les entends déjà : reviens, reviens…
Norme : Je ne comprends pas ce que tu gémis. Tu veux partir c’est bien cela ?
Beauté : Oui c’est cela, bien entendue chère norme, partir, m’envoler, m’effacer….
Norme : Je ne te comprends pas, je ne te comprends plus. Tu parles comme une enfant gâtée. Regarde, tout est ici : regarde autour de toi, tout est là : pour réussir, pour t’imposer. Ressaisis-toi, il faut que tu poses, il faut que tu oses.
Beauté : Tu prétends que j’ai tout, ici, tout ce qu’il me faut, mais je ne vois rien, je ne sens rien. Je m’ennuie à mourir. Tout est tracé, tout est formaté : tu choisis, tu élimines, tu décides, tu juges, tu convoques, tu condamnes. Quand il faut que j’apparaisse, les couleurs sont au garde à vous, elles sont pétrifiées, ma lumière les a abandonnés, tes paysages sont figés. Pire ils sont coagulés ! Tes visages sont communs, tes regards sont vides. C’en est trop, je n’en peux plus, je reprends ma liberté.
Norme : Voilà que tu recommences avec tes délires, tes envies de gris, de flaques poisseuses. Mais que veux-tu ? Tu le sais pourtant : ce que je décide n’est pas pour t’embêter ou t’humilier. Ce n’est pas une lubie. Ce sont les autres : ils me tiennent la main, me dictent ma conduite. Tu le sais, je suis une norme, je suis LA NORME, et ne suis pas née toute seule. Moi aussi, comme toi j’ai été convoquée, moi aussi je n’ai pas de liberté.
Beauté : Eh bien, échappe-toi aussi et laisse-moi m’envoler. Les autres finiront par s’habituer.
Norme : Mais que diront-ils ces autres si plus rien de ce qu’ils attendent n’est beau. Que diront-ils, que deviendront-ils, que ressentiront-ils ?
Beauté : Ils feront comme nous, il faut qu’ils sortent eux aussi, il faut qu’ils bougent. Il faut qu’ils changent, que leurs regards souffrent un peu, juste un peu, pour ensuite pouvoir s’étonner…
Norme : Impossible, nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit….
Beauté : C’est fini, je vous quitte, je vous abandonne, je vous laisse à vos paysages lisses et glacées,
Norme : Nous quitter, nous abandonner, pauvre folle mais pour qui te prends tu ?
Beauté : Je suis la beauté, celle dont on rêve, celle qu’on attend, celle qu’on ressent quand on est vivant, là, à l’intérieur, celle qui explose pour tos nos sens quand on espère, quand on aime….
Mes Everest , Tomas Tranströmer

Face à face
En février, la vie était à l’arrêt.
Les oiseaux volaient à contrecœur et l’âme
raclait le paysage comme un bateau
se frotte au ponton où on l’a amarré.
Les arbres avaient tourné le dos de ce côté.
L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes.
Les traces de pas vieillissaient sur les congères.
Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.
Un jour, quelque chose s’approcha de la fenêtre;
Le travail s’arrêta, je levai le regard.
Les couleurs irradiaient. Tout se retournait.
Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.
La norme et la beauté…
Je republie quelques unes de mes « tribunes » sur le thème de la norme et la beauté…

Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.
Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.
Beauté : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même pour quelques instants je vais m’installer…
Norme : Invitée ? Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invité ?
Beauté : Du laid, du laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.
Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu n’es que messagère.
Beauté : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.
Norme : Un gris oublié ? Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale, et si plein de triste.
Beauté : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi, regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.
Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.
Beauté : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.
Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents
Matinales…

Dans le vide de mes mémoires enfouies
Parfois le frisson d’une ride
Grossie au souffle des rires d’hier
Je pose le lourd bagage d’une nuit de grises vagues
Des angoisses gravées à l’épaisse lame
De la peur attendent dans la longue plaine
De l’homme seul à la tête baissée
J’arrive au carrefour de ces souvenirs
Aux douces couleurs qui caressent
J’hésite un instant
Mon regard cherche le chemin de l’apaisant
Je le vois il est là
Au pied de cet autre matin impatient
Flash…

Dans le décharnement solitaire
De l’arbre contraint à la nudité automnale
Il y a toute la violence d’une lente agonie
Comme un cri de douleur retenue
Comme un cri de couleur disparue
La sève figée entre les maigres bras
D’une brume fragile
Attend des demains
Paisibles et fleuris
Résistances…

Entre les pages d’un carnet aux mots souriants
S’est glissée une fine plume d’oiseau blessé
Une perle de sang mauve sur la feuille a glissé
Les rimes en rires ont perdu le fil des matins vivants
Une à une les lignes des doux matins ont tremblé
Regarde-les elles ont tracé un chemin vers la paix
Matinales…

Non ne lève pas les yeux
Ils te fabriquent du demain noir
Oiseaux lourds
Accrochés aux branches maigres et nues
D’un arbre qui attend un bel envol bleu
Carnets…

J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.
Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.
Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?
Mystère…
Matinales…

A l’ombre de son profond sommeil
Le peuple des résignés
Cherche une belle excuse
J’étais occupé à m’aimer
J’étais occupé à partager mes bouts de rien
J’étais occupé à cherche une prochaine victime
Il est trop tard a répondu le monde à l’agonie
Il est trop tard pour lever la tête
Il est trop tard pour les larmes glacées
Il est trop tard pour se faire pardonner…
Mémoires filantes, suite…
Pour celles et ceux qui souhaiteraient acheter mon recueil de poèmes : « Mémoires filantes… », il est depuis aujourd’hui accessible sur le site de la FNAC, ce qui diminue considérablement les frais d’expédition. Il est même possible de le retirer en magasin avec un délai de deux à trois semaines. Je me ferai un plaisir de vous le dédicacer à l’occasion…
https://www.fnac.com/a22580863/Eric-Nedelec-Memoires-filantes

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.
Matin froissé

C’est un matin barbouillé
Repue d’un lourd gris huilé
La nuit mauvaise s’est retirée
La lumière à marée basse oubliée
Nous attend entre les plis du ciel froissé
Lumière est à marée basse
Mes Everest, Francis Ponge : « première ébauche d’une main… »

« Agitons donc ici LA MAIN, la main de l’Homme !
La main est l’un des animaux de l’homme : toujours à la portée du bras qui la rattrape sans cesse, sa chauve-souris de jour.
Reposée ci ou là, colombe ou tourtereau, souvent alors rejointe à sa compagne.
Puis, forte, agile, elle revolette alentour. Elle obombre son front, passe devant ses yeux.
Prestigieusement jouant les Euménides.
Ha ! C’est aussi pour l’homme comme sa barque l’amarre.
Tirant comme elle sur sa longe ; hochant le corps d’un pied sur l’autre ; inquiète et têtue comme un jeune cheval.
Lorsque le flot s’agite, faisant le signe couci-couça.
C’est une feuille mais terrible, prégnante et charnue.
C’est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers.
Voyez la droite ici courir sur cette page.
Voici la partie du corps la mieux articulée.
Il y a un bœuf dans l’homme, jusqu’aux bras. Puis, à partir des poignets — où les articulations se démultiplient — deux crabes.
L’homme a son pommeau électro-magnétique. Puis sa grange, comme une abbaye désaffectée. Puis ses moulins, son télégraphe optique.
De là parfois sortent des hirondelles.
L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux d’approche.
Pelle et pince, crochet, pagaie. Tenaille charnue, étau. Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille.
C’est aussi cette chienne à tout propos se couchant sur le dos pour nous montrer son ventre : paume offerte, la main tendue.
Servant à prendre ou à donner, la main à donner ou à prendre.
A la fois marionnette et cheval de labour Ah ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.
La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui remue.
Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo bagué qui y laisse sa trace. A bout de forces, elle s’arrête. Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin. »
Trou de lumière

Trou de lumière
Pour nuit au souffre court
Larmes d’un fade soir à éviter
Une à une sur une paupière fatiguée
Perles de rire se sont enroulées
Tous les murs sont achevés…

Il est déjà tellement tard
Plus rien n’est à commencer
Tous les murs sont achevés
Les regards se sont affadis
Les épaules sont entrées
Le visage est affalé
Pourtant
Pourtant il faudrait
Il faudrait ouvrir des fenêtres
Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés
Et soudain redresser le menton
Bomber le torse
Et contempler en riant
Le souvenir d’un arbre lointain
Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…
Mémoires filantes, mon premier recueil…

Je suis heureux de vous annoncer la publication de mon premier recueil de poésies. « Mémoires filantes » est une compilation de quelques-uns de mes textes, sur le thème de la mémoire, des traces que l’on retrouve, de celles qu’on veut laisser…
Vous pouvez d’ores et déjà le commander sur le site Bod. Il sera aussi prochainement disponible en version ebook.
https://librairie.bod.fr/memoires-filantes-eric-nedelec-9782322577866
Il y a parfois un oiseau dans ma tête…

Il y a parfois un oiseau dans ma tête,
Un oiseau aux mille couleurs qui étouffent le gris de mes yeux,
Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mémoire.
Au matin levant, il frémit des ailes.
Les perles de rosée glissent sur la plume dorée,
Tout doucement la nuit s’est effacée.
L’oiseau dans ma tête a chanté.
Il est l’heure de réveiller les couleurs.
Au bout de mes yeux la lumière s’est étirée.
Au bord de mes yeux quelques larmes de beauté.
C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas
Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur.
Ce matin j’ai un oiseau dans la tête,
Tout doucement de la plume de mes mains
Mes Everest : » Gabriel Péri » de Paul Eluard
Ce poème a été écrit par Paul Eluard en hommage à Gabriel Péri, député communiste fusillé par les allemands l’hiver 1941

Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amies
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.
Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premières gouttes de nuit.
Quand les fenêtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué,
Et sur les façades à la blancheur inventée
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent à rentrer.
Poèmes de jeunesse….

Fantastique
Le mot est là
Somnambule
Depuis six mois
Tout se remonte
Mécanique
Existante
Absolue
Pour la noirceur
D’une virginité
Epuisée
De son silence
De papier
Aligné
Mes Everest, Yves Bonnefoy…

Il y a sans doute toujours au bout d’une longue rue
Où je marchais enfant une mare d’huile,
Un rectangle de lourde mort sous le ciel noir.
Depuis la poésie
A séparé ses eaux des autres eaux.
Nulle beauté nulle couleur ne la retiennent,
Elle s’angoisse pour du fer et de la nuit.
Elle nourrit
Un long chagrin de rive morte, un pont de fer
Jeté vers l’autre rive encore plus nocturne
Est sa seule mémoire et son seul vrai amour.
Poèmes de jeunesse :

La liste de tes dégoûts
Dépassaient l’infini de ta soif
T’ajoutes de la pluie
A tes yeux secs
Ton soleil brillait
Le soir à intervalles réguliers
Entre deux cris de présence
Tu filtrais les paroles
En enfilant des vers
Sur des fils sans bouts…
Septembre 1980
Matinales…

Lorsque l’attente frise le bitume
J’entends la lame bleue des impatiences
Qui s’aiguise à la pierre de ton regard
Il n’est jamais loin le doux froissement
Des étoffes de nos embrassades
Tout est dans le presque fini
Il me reste à refermer l’angle de nos peurs
Poèmes de jeunesse : « la révolte »

La révolte était devenue
Une autre décoration de combats intellectuels
Pour le snobisme
De ceux qui flirtaient avec l’angoisse
Du pauvre
Qu’ils achetaient
Chez les bradeurs d’inhumanité
Qui vendent
Du sourire aux enchères du sentiment
Et qui cultivent des jardins d’utilité
Des jardins de pitié
Pour le botin du beau monde
Qui pissent leur ba ba quotidien
En rotant la nuit qu’ils ont volée
Aux autres
Aux angoissés
Aux vrais
L’uniforme de leur porcherie
Leur fait peur
Parce qu’ils se sentent loin
Parce qu’ils se sentent loin
Alors ils trichent
Ils se déguisent
Ils prostituent la vérité
En l’obligeant à coucher
Avec ceux qui l’ont déjà tuée
En l’oubliant
Ils s’écologisent le dimanche
En se confessant à la rivière
Qu’ils assassinent à petites semaines
Mais y savent pas
Eux ils comptent
Eux ils produisent…
Juin 1980
Dimanche…

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.
Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.
Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.
Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?
« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »
Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.
« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».
« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »
En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…
Le monde est à terre…

Le monde est à terre.
Pâle d’ennui,
Il chante à mots bas.
Entends ce long murmure,
Dans le souffle de mes bras.
Il s’étire jusqu’à demain.
Enroulés dans un lourd drap de brume,
Nos enfants chagrins
Pleurent au large.
Leurs cris se glissent.
Entre les plis de ton visage…
Samedi…

Samedi ? Et bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.
J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…
Demain…

Dans les étroites marges d’une page noircie
A l’encre fauve
De tenaces rancœurs
De rances fureurs
S’envolent les mauves pétales
Des vieilles fleurs oubliées
Doucement elles se posent
Dans un silence épais
Sur ces deux mains tendues
Qui attendent la paix…
Vendredi…

Pour le vendredi,
Une recette osée je vous ai préparée.
Une marmite à mots,
Sur le feu j’ai posé,
Quelques mots piquants,
Dans son fond beurré,
Doucement j’ai fait revenir,
Une fois dorés
Le feu j’ai baissé.
Hum….
Ça grésille,
Ça pétille,
Ça frétille,
Les mots sont à points,
C’est le moment,
Il faut pimenter…
Pour commencer :
Un souffle de vent,
Trois pincées de brumes,
Et bien sûr, j’allais l’oublier :
Un chant d’oiseau…
Fou l’oiseau,
De préférence évidemment…
Remuez délicatement…
Ne brusquez pas les mots,
Soyez prudent, je vous en prie…
Fermez les yeux,
Sentez,
Ouvrez les yeux,
Ressentez.
Rien ne monte ?
Tout est plat ?
Allez, on y va !
C’est vendredi,
Il faut oser.
Arrosez le tout,
De ce doux vin mauve
Que vous gardez en réserve
Depuis lundi.
Et,
Laissez mijoter…
Jusqu’au samedi…
Mes Everest : Jim Harrison, »berceuse pour une petite fille »…

Dors. La nuit est une houillère
noyée d’eau noire –
la nuit est un nuage sombre
gorgé de pluie tiède.
Dors. La nuit est une fleur
lasse des abeilles –
la nuit est une mer verte
grosse de poissons.
Dors. La nuit est une lune blanche
montant sa jument –
la nuit est un soleil éclatant
noir et calciné.
Dors,
la nuit est là,
jour du chat,
jour de la chouette,
festin de l’étoile,
la lune règne sur
son doux sujet, obscure.
Flash…

J’absorbe une tâche d’ennui
Avec l’épais buvard d’un début de nuit
Dans la marge un début de cri
Et toi tu n’entends rien
Inlassablement tu écris
Jeudi…

Non, non, pitié,
Pas aujourd’hui,
Je vous en supplie,
Mon rire s’est enfui.
Pas de jeu de mots,
Pas de rimes en i.
N’insistez pas, je vous le dis.
Comment ?
Dommage, me dites-vous ?
Vous aviez de bons mots ?
Et bien tant pis,
Je cède, allons-y !
Je n’en prendrai qu’un :
Je le veux bref et poli.
En avant mon ami,
Je suis tout ouïe.
Par quoi commencerez-vous ?
Comment par i ?
Paris ?
Malheur,
C’est bien ce que je dis,
Comment, que me dites-vous ?
Ce que je dis ?
Ce que je dis,
C’est jeudi…
Vivement vendredi…
Flash…

Parfois à l’angle d’un jour sans relief
Il y a une belle histoire qui s’échappe
Des griffes des tristes charognards
Ils n’ont pas eu le temps de souffler leur venin
Ils n’ont pas eu le temps d’abîmer la belle fossette
D’un sourire matin
Ils sont trop occupés à enfiler des perles de haine
Qu’ils offriront aux oreilles dociles
Belle histoire s’est échappée
Regarde, Ecoute petit homme
Elle est accrochée
Elle frissonne sur le fil d’un prochain baiser
28 novembre
Dialogue inspiré…

Je ne trouve pas l’inspiration…
Comment tu ne trouves pas ? Explique-moi, je t’en prie… Tu prétends que tu ne trouves pas ? Admettons, je veux bien, mais cela signifie, enfin je l’espère, que tu as cherché, et probablement cherches-tu encore !
Oui c’est cela, je cherche, je cherche… Et ne trouve rien…
Étonnant tout de même : je te connais…Il t’en faut si peu : un train qui passe, une flaque d’eau sur un quai, un rayon de lumière derrière une vitre grise, une vague qui grossit et d’un coup, d’un seul, tu as la main qui tremble et le regard qui luit…
Oui je le sais, tu as raison. Je crois comprendre ce qui m’arrive. Je ne dois plus chercher. Il faut que je sois saisi, surpris. Les trains sont loin, toutes les marées sont basses. La lumière elle-même est étonnée de toute cette lenteur, et le ciel, ce ciel tellement étonné qu’on se mette à le regarder…
Et bien tu vois, tu as trouvé, tu es inspiré…
Oui c’est vrai, mais où sont les rimes, où sont les vers, les images, les…
Mais comment tu ne les vois pas, tu ne les entends pas ?
Non je t’en prie dis-moi ?
Chut, ne dis rien, le silence est la rime d’aujourd’hui…
Vide matin…

Dans l’étirement des bras de plomb
Vers un bleu de ciel privé d’horizon
J’attends un zeste de souffle marin
Dans le vide rien de ce pauvre matin
Le monde boite bas

Souviens-toi passager,
Souviens-toi,
C’est un mardi,
Un petit mardi
Aux bords affaissés.
Tout va si vite,
Tant de terres traversées
Tant de terres séparées…
Souviens-toi,
Derrière la vitre,
C’est un homme qui pleure,
Personne ne le voit.
Chacun est à son clic,
Les larmes ne s’affichent pas.
L’homme regarde le monde,
Les autres ne le voient pas,
Rides sur le front,
Ils habitent le monde numérique.
L’homme pleure le monde perdu,
Son monde frissonne et boite bas.
Mes poèmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance
Un enfant passe
Une histoire l’attaque
le rabote l’assoiffe et l’affame
Le pousse
Au supplice du sentiment d’habitude
Devant les adultes majuscules
Qui ont mal conjugué
Leur verbe aimer
Et il est tombé
Dans un trou
Où les ombres s’ennuient
Par manque d’éternité
Texte écrit en 1979…
L’usine a fermé…

L’usine a fermé,
Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence
Pas un homme pour entailler la longue surface de gris
La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus
D’atteindre de leurs soupirs métalliques un ciel au bleu oublié
Le monstre s’est affalé, les cris sont avalés
Ne reste plus qu’une odeur de terre
Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abîmée
Muette de la rouille qui la faisait chanter
Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau
Ne reste plus qu’un soupir de trop
Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.

Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Flash…

Dans le fleuve des espoirs à venir
J’ai jeté ma ligne de fil mauve
Pas un rire n’a mordu à la mouche éphémère
Seuls deux ou trois ronds dans l’eau
Tentent la vaine traversée
Sur l’autre rive aux herbes pointues
On devine l’étreinte des retrouvés
Poèmes de jeunesse
Je fouille, je fouille, je cherche et je trouve encore quelques textes, très anciens, expériences anciennes de mon laboratoire poétique…

Je suis d’ une autre grammaire que la vôtre
Je n’ai pas de proposition principale
Je ne parle qu’en subordonné
Au temps présent qui s’écoule
Et qui m’attend
Les plaintes ne nourrissent pas la vérité
Elles ont brûlé mon trop plein d’espoir.
Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.
Poèmes de jeunesse : « Rêve à mal finir… »

C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs
Chevreuils…
J’ai toujours beaucoup de plaisir à découvrir les vidéos de mon piège photographique, un vrai moment de poésie qui se passe de commentaires…
Matinale glacée…

C’est un matin au froid qui frise
Feuilles frétillantes
Feuilles frissonnantes
Chant du gel matin
Les rires tremblent
Je les entends
Si loin
Billet d’humeur…

La démocratie souffre, partout elle est touchée par le même virus, celui de l’enfermement, du rejet de l’autre, du refus du dialogue. Il n’y a plus d’ordre mondial, l’universalisme est une notion que les apôtres de la haine aigre rejettent avec dégoût. La planète brûle et pleure.
Et pendant ce temps quelques misérables flocons de neige occupent en boucle le vide médiatique. Et oui la neige est froide, le sol est glissant, c’est l’hiver… Désolé mais j’hésite entre la honte et le dégoût.
Matinales…

Le ciel ne trouve pas d’issue
Dans l’aurore aux heures glacées
Il cherche un chemin vers les rondes lumières
Tout est si loin dans sa mémoire brûlée
Flash…

Dans ce train qui fend le gris
J’attrape un bout de ces histoires
Qui flottent dans les silences épais
Elles nous parlent de ces presque rien
Qui emplissent les mémoires en friche
De ces faciles sourires
Qu’on garde là bien au chaud
A l’abri du souffle court
Des vendeurs d’espoirs glacés
Billets d’humeur : traîtrise…

Il n’est pas rare d’entendre parler de traîtrise quand il s’agit de qualifier le comportement de quelqu’un qui, notamment en politique, décide, pour de bonnes ou mauvaises raisons, de changer d’avis ou dont les positions évoluent. S’il peut être légitime et compréhensible de considérer comme une trahison le fait de briser le lien de confiance qui pouvait exister, il me semble qu’il y a aujourd’hui une utilisation abusive de ce terme.
Il s’agit dès lors de considérer comme un traître celui ou celle qui refuse de se laisser emprisonner dans ce que j’appelle une camisole idéologique excluante. Il est heureux, je le pense sincèrement, que des personnes ne s’interdisent pas de penser par elles-mêmes, ce qui peut avoir pour conséquence d’émettre un avis, une opinion divergente, différente, voire simplement complémentaire. Ce n’est non seulement pas grave, mais c’est surtout un signe de vitalité pour la liberté de penser et d’agir. Il m’est d’ailleurs arrivé, à l’époque où j’étais comme on dit « encarté », de partager tout ou partie des points de vue de celles et ceux que j’aurai du aveuglément combattre, pour la simple et bonne raison qu’ils n’appartenaient pas à la même écurie. Et se produit alors, ce phénomène un peu perturbant, quand on est persuadé d’être fondamentalement attachée à la liberté d’expression qui est celui de l’auto-censure. Il y a quelques années j’ai donc décidé de ne plus me contraindre à n’écouter qu’une seule mélodie, ou plutôt un seul refrain. Je commence donc par réfléchir avec les quelques outils que j’ai à ma disposition et je m’exprime librement. Et je ne m’en porte que mieux.
Matinales…

Sur le cadran mou de mes heures englouties
Je fixe d’un œil qui plisse
Les traces floues de flèches qui filent
La jeunesse rêche des années enfouies
Derrière la lourde porte de mes vagues écrits
J’entends l’amer papier nuit
Qui se froisse dans le vent des soudains
Flash…

Je regarde le monde derrière la vitre
Tout va si vite
On craint le virage à la sortie du flou
Ralentir pour respirer
Ralentir pour espérer
Billet…

Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
Matinales…

Pardonne moi ô mer oubliée
Pardonne moi il est long et gris
Ce temps abandonné aux vagues ennuis
Tu es là rassure-toi
Rime sableuse de mes insomnies
J’entends ton roulis
Dans le creux de mes houles nocturnes
Il ondule et glisse en sifflant
Ne crains rien tu sais je t’entends
Le chant mauve de ton écume
Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisées
Mes Everest : Michel Merlen

Fracture du soleil
Hier j’épousai le vaisseau neuf
seconde après seconde
fracture du soleil
nous armés de poinçons
faisions de petits trous dans la mer
aux longues lieues
comme des virgules.
Aujourd’hui les galets au coeur
j’étincelle
quelle veine à mon poignet
bat
et
le rejoindra ?
« Les fenêtres bleues »
Flash…

Écoutez peuple des riants
C’est la marée lasse du soir tombant
Partout le bruit des roulettes
Sur le chemin des partants
On se presse on s’attend on s’éprend
Ils sont loins nos beaux rires d’enfants
Carnets…

Ce qui est triste et surtout dangereux dans ce monde qui n’est déjà plus celui du demain mais celui du jamais c’est qu’on ne parle plus, on ne se parle plus.
On ne se parle plus parce qu’on ne sait plus on ne veut plus s’écouter. Les mots qui sortent de votre bouche et qui essaient alors avec cette fière humilité de s’assembler pour former une pensée, de formuler un avis, un point de vue voire même d’exprimer une conviction ne sont plus écoutés, ils sont simplement entendus comme un bruit de plus dans cette monstrueuse cacophonie médiatique.
Ils sont alors immédiatement passés au gros tamis des réactions claniques qui s’estiment supérieures parce qu’elles sont persuadées d’être nourries d’idéologies qui ne sont rien d’autres que des dogmes.
On ne cherche pas qui tu es lorsque tu parles mais on s’intéresse à ce que tu es pour t’enfermer dans une cage ou une pensée différente devient la preuve d’une trahison. On cherche à te dire à qui tu appartiens où à qui tu dois désormais appartenir. C’est ainsi qu’aujourd’hui se construit le soit disant débat politique. Lorsque je formule des idées lorsque j’exprime des convictions que j’ai pris le temps de construire avec exigence et respect je suis immédiatement renvoyé dans des périmètres idéologiques que je combat pourtant de la même manière depuis toujours. C’est par exemple ce qui se produit lorsque je parle de ma vision de la laïcité.
En conséquence et ce post est une rare exception je me tais et je m’épanouis dans l’expression poétique qui pour quelques temps est préservée…
Matinales…

Il faut se rendre à l’évidence
Les lignes droites ont disparu
Fatiguées
Elles se sont courbées
Pour entendre les murmures des coins de ciel
Rien n’est à souligner
Il est inutile d’insister
Il faut se laisser dériver
On finira bien par rêver
Flash…

Douceur animale du soir
Blond regard qui caresse
Souffle chaud
Mémoires fauves
On est si bien
Sans le bruit du mauvais loin
Matinales…

Courbé, visage fermé
Je portais encore sur les épaules rentrées
L’infâme poids d’une nuit
Au sommeil délabré
Impatient, le pas traînant
J’ai tiré le long rideau de ma lourde insomnie
Le beau matin est arrivé
Dans un fragile bleuté
De bords mauves éclairés
Rime en anche…

C’est dimanche soir.
Il me faut chercher une rime en oir.
Noir, espoir, devoir, lavoir, isoloir ?
Non, ce soir ces oir ne me vont pas…
Alors, euh,
Oui euh, c’est cela ajoute un e !
Poire, foire, armoire, baignoire, bouilloire ?
J’essaie…
Rien ne va, je jette le manche.
C’est un dimanche qui je le crois rime en anche ;
Avalanche, branche, tranche, revanche ?
Ça marche !
Ô quelle belle tranche de dimanche,
Tout me branche,
Il est l’heure blanche,
Celle où je prends ma revanche !
Bof, je trouve que c’est mal emmanché
Cette histoire de rimes ;
Vivement lundi…
Dans ma boîte à coeurs…

Dans ma boîte à mots
Je prends une lettre
Belle, ronde, légère.
La pose sur une feuille
Que le vent a oublié.
Soupir,
Une boucle se forme
La lettre est fermée.
Seule, elle s’ennuie.
Lettre te réclame un ami.
Regarde !
Lui dis-tu,
Prends ce mot
Il est à toi, il t’attend,
Il sourit.
Heureuse,
Lettre E s’est approchée
Contre lui s’est adossé
Des mots doux lui a murmuré,
Dans un cours E s’est invité
Dans ma boîte à cœurs,
Une lettre j’ai postée…