Voyage au centre de ma mĆ©moire…

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Je ne suis pas capable de dater prĆ©cisĆ©ment la trace de ce qui me semble ĆŖtre mon premier souvenir. Mais il est vrai que lorsque je cherche, que je remonte cet infernal cours du temps Ć©coulĆ©, arrive toujours ce moment un peu particulier, où j’ai l’impression d’être au pied d’un mur. Mais est-ce vraiment le premier souvenir, ou simplement une bouillie cuite, recuite, rĆ©chauffĆ©e sous la flamme des anecdotes tant et tant de fois racontĆ©es avec toujours cette injonction Ā« tu te souviens quand… Ā» Mais oui je me souviens. Il me semble me souvenir. C’est un peu flou, un peu trouble. J’ai trois ou quatre ans, j’entre dans l’appartement, celui où j’ai passĆ© une premiĆØre partie de ma vie : de la naissance Ć  l’âge de 8 ans ; de 1960 Ć  1968. Nous vivions dans un logement de fonction, celui attribuĆ©e Ć  l’institutrice du village, et cette institutrice c’était ma mĆØre. En dessous de l’appartement c’est l’école, la classe, les odeurs se mĆ©langent, les couloirs me paraissent immenses. Je me vois, j’arrive sur une espĆØce de palier, il me semble distinguer trois portes : la premiĆØre Ć  gauche donne sur l’atelier, enfin une piĆØce où mon pĆØre bricole, un lieu qui me fascinera pendant longtemps. A droite une autre porte qui ouvre sur les toilettes, que je redoute, je n’aime pas y aller seul, je suis peureux. Et au centre la porte qui ouvre sur l’appartement lui-mĆŖme. Elle me semble plus massive, avec une grosse poignĆ©e ronde. Une poignĆ©e ronde et dorĆ©e, enfin c’est comme cela qu’elle apparaĆ®t dans ce voyage vers le commencement.

23 h 17, cinquiĆØme et derniĆØre partie…

5

  • Alors Alice tu en penses quoi ?
  • Ouais, c’est cool, je n’ai pas tout compris mais c’est cool…
  • C’est peut-ĆŖtre un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliquĆ© la vie, dis-moi franchement

Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards qu’ils se portent, qu’ils se connaissent parfaitement, profondĆ©ment, et qu’ils s’aiment.  Oui surtout qu’ils s’aiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, trĆØs fort. DerriĆØre le bar, le patron sourit. Alice il l’aime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes qu’on aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.

Il les observe depuis un moment, il sait qu’ils ont un projet de piĆØce, ils en ont parlĆ©. Une piĆØce qui assemble leurs amitiĆ©s, une piĆØce qui leur ressemble. Ils sont souvent lĆ .  Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde c’est Alice.  Dans son sac elle a toujours son carnet Ć  rĆŖves. Il entend. Et les trois autres l’écoutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rĆŖves qu’elle raconte, c’est sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est nĆ©e au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.

Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au dĆ©but c’était Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis.  Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comĆ©diens, ils Ć©coutent, ils attendent.

Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice Ć©tait impatiente de lire son carnet Ć  rĆŖve. Mais Gabriella, comme souvent a parlĆ© la premiĆØre, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille Ć  Santiago, la photo d’une rue Ć©troite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les faƧades sont ocres, toutes les fenĆŖtres sont fermĆ©es sauf une. On y distingue un visage.

  • Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle n’est pas trop tordue mon histoire ?

Fabrice et Tonio se regardent.  Ils ont aimĆ© ce texte, ils ont dĆ©jĆ  quelques idĆ©es Ć  suggĆ©rer.

Alice les regarde aussi, elle n’aime pas forcĆ©ment parler en premier. Alors oui elle a dit que c’était cool, c’est le mot qu’elle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse qu’elle a pour beaucoup, mais lĆ  elle comprend qu’il faut en dire plus.

  • C’est un peu compliquĆ©, comme tu dis, mais de toute faƧon la vie c’est un peu compliquĆ© non ? Mais lĆ  oui franchement j’aime bien les contrastes, j’ai dĆ©jĆ  pas mal de trucs en tĆŖte,
  • Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio
  • Nous on vous suit. On signe, mais lĆ  on ne veut pas faire les vieux mais il faut qu’on rentre

Alice se tourne vers moi, je suis affalƩ, contre mon bar, je les Ʃcoute. Je suis bien.

  • C’est quelle heure Max ?

Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posĆ©s sur la table, ce sont des objets qu’ils n’utilisent que trĆØs peu m’ont-ils expliquĆ©. Alors l’heure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir

C’est quelle heure Max ?

  • 23 h 17 les amis…

23 h 17, quatriĆØme partie…

4

Elle est retournĆ©e dans sa chambre. Son lit est en pleine lumiĆØre, la lumiĆØre d’un si beau jour. La fenĆŖtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager.
Il faut reprendre le carnet, la lecture, Ć©crire peut-ĆŖtre. Se souvenir : 23 h 17…
Elle l’a Ć©crit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce qu’elle a Ć©crit, l’histoire de ce rĆŖve commencĆ©, pour qu’il se fabrique, pour qu’il entre Ć  l’intĆ©rieur
Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, l’une est lourde, poisseuse, engluĆ©e de noir et l’autre est lĆ©gĆØre pleine de soleil. Elle la sent, lĆ , sur la peau, par la fenĆŖtre. Elle poursuit sa lecture.
…La fenĆŖtre est ouverte, et j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville Ć©trangĆØre parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lĆØve, je me sens lĆ©gĆØre, vaporeuse presque, et m’approche de la fenĆŖtre, enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dĆ» dormir trop profondĆ©ment. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que j’aime….
Elle poursuit sa lecture, l’écriture est plus tremblante, certaines lettres Ć  la fin des mots coulent, elles s’effondrent mĆŖme, le sommeil devait ĆŖtre proche.
Ce rĆŖve est Ć©trange, je ne l’ai pas encore eu, mais je le sens tellement. Il est lĆ  en moi ; ce n’est pas un rĆŖve, c’est un dĆ©sir. Un dĆ©sir de lumiĆØre ; ces lumiĆØres dont on dit qu’elles sont chaudes : lumiĆØres du sud, lumiĆØres qui sentent le pain qui sort du four. J’ai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je n’ai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus lĆ , ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout Ć  l’heure sur mes paupiĆØres qui se fermeront et le rĆŖve se poursuivra et demain je me rĆ©veillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Elle est parvenue au bas de la page. C’est ce qu’elle a Ć©crit hier soir, juste avant de s’endormir Ć  23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps qu’il faut pour Ć©crire sur cette page de carnet.
Et maintenant elle est lĆ  assise, au bord du lit, il faut qu’elle tourne la page, la nuit est finie, elle a rĆŖvĆ©, il le faut. Raconter, Ć©crire, la suite, ce qui s’est passĆ© pendant cette nuit.
Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle d’aprĆØs, et toujours plus, elle feuillette fĆ©brilement, le carnet est plein.
Toutes les pages sont noires. Une Ć©criture serrĆ©e, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut qu’elle lise quelques lignes
Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Ce sont les derniers mots qu’elle a Ć©crits. C’est sĆ»r, certain, elle s’en souvient.
Elle poursuit sa lecture.
J’ai ouvert la fenĆŖtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue Ć©troite, c’est au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon pĆØre, il lĆØve la tĆŖte, l’aboiement que j’entends est celui de mon chien notre chien. C’est drĆ“le ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon pĆØre me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis d’accord. Je ferme la fenĆŖtre et je veux pousser la porte. C’est impossible elle est lourde, si lourde.
Elle ne comprend plus rien, elle a l’impression d’être dans une boucle qui n’en finit plus. Les pages du carnet sont remplis d’une Ć©criture fine, rĆ©guliĆØre, c’est son Ć©criture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagĆ©e ; elle est comme dans un rĆŖve. Son rĆŖve qu’elle n’a pas fini, mais qu’elle a dĆ©jĆ  racontĆ©, c’est Ć©crit lĆ , elle le sait, il y a la suite.
…et je veux pousser la porte mais c’est impossible elle est lourde, si lourde.
La phrase d’aprĆØs. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre.
Chaque pas que je fais est lourd, comme si j’étais engluĆ©e dans du sable mouvant ; j’ouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, j’entends le son d’une tĆ©lĆ©, un son familier. Je me dis que je rĆŖve e… Mais où, quand. Je repense en souriant Ā« et si tout cela n’était qu’un rĆŖve Ā» ou ce que me dit mon pĆØre Ā« et si nous n’étions tous que le rĆŖve d’un papillon Ā». Je souris. Pourvu qu’il ne se rĆ©veille pas : mon pĆØre ou le papillon…
Elle ne lit plus, elle est certaine qu’elle sait dĆ©jĆ  ce qu’il y a d’écrit. Elle le sait.
Elle est dans le brouillard. Se rĆ©veiller, s’endormir. Entre les deux. C’est si compliquĆ©. Inspirer, souffler. Il faut qu’elle le fasse.
Et l’heure, quelle est-elle, ou est-elle ?

23 h 17, troisiĆØme partie…

3

C’est bien son Ć©criture. Comme s’il pouvait en ĆŖtre autrement. Comme s’il Ć©tait possible d’en douter. Mais elle doute. Tout est si Ć©trange ce matin : la lumiĆØre, l’aboiement de ce chien. Sa lĆ©gĆØretĆ©. Elle n’a presque pas eu besoin de s’étirer. Pas mal au dos ce matin.
Elle commence Ć  promener ses yeux sur les derniĆØres pages. Elles ont Ć©tĆ© noircies hier soir. C’est Ć©crit : il y a la date : Ā« mardi 3 novembre, 23 h 17 Ā». C’est Ć©trange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil.
Elle commence sa lecture : Ā« une fois n’est pas coutume avant de m’endormir j’ai besoin de raconter mon rĆŖve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille c’est le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout Ć  l’heure de cette nuit. Je veux faire cette expĆ©rience ; je veux Ć©crire le rĆŖve que je n’ai pas eu, pas encore, et puis m’endormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je m’endormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil.
Une feuille volante. Comme un signe.
Ā« Tout a commencĆ© par un aboiement : il me rĆ©veille et lorsque je me lĆØve, ma chambre n’est plus la mĆŖme, Ć  commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que j’aime. La fenĆŖtre est ouverte : j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit ĆŖtre une ville Ć©trangĆØre parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot. Je me lĆØve, je me sens lĆ©gĆØre, vaporeuse presque, m’approche de la fenĆŖtre ; enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle s’éloigne. Mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dĆ» dormir trop profondĆ©ment. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que j’aime… Ā»
Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tournĆ© la page. Le dernier mot qu’elle a Ć©crit avant de s’endormir est tremblant le e de aime s’affaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut qu’elle se souvienne. Que s’est -il passĆ© ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expĆ©rience n’a pas fonctionnĆ©.
Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-ĆŖtre. AprĆØs tout, se dit-elle, je suis peut-ĆŖtre encore en train de rĆŖver, je vais me rĆ©veiller…
Me rĆ©veiller. Et les carnets : où sont-ils ? Elle doute maintenant. Elle les a peut-ĆŖtre oubliĆ©s. Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hĆ©site. Elle n’est jamais au mĆŖme endroit, un jour chez l’une, une nuit chez l’autre. C’est une nomade, une nomade organisĆ©e.
Elle va prendre l’air. Il faut qu’elle prenne l’air. Rien de tel pour se remettre les idĆ©es en place. Nous sommes en novembre. La fraĆ®cheur lui fera du bien. Elle s’approche de la fenĆŖtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration.
Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle n’est pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-ĆŖtre a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, lĆ  juste sous sa fenĆŖtre, Ć©troite, trĆØs Ć©troite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenĆŖtres attrapent des rayons de soleil et les envoient.
Elle est belle cette lumiĆØre. Si belle…
Elle ferme la fenĆŖtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermĆ©e. Chaque pas qu’elle fait est lourd. Comme si elle Ć©tait engluĆ©e dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peau…
Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son d’une tĆ©lĆ©. Un son familier. Je rĆŖvais dit-elle… Mais où, quand. Elle sourit : Ā« et si tout cela n’était qu’un rĆŖve Ā» et ce que lui disait son pĆØre Ā« et si nous n’étions tous que le rĆŖve d’un papillon Ā».
Elle sourit. Pourvu qu’ils ne se rĆ©veillent pas : son pĆØre, le papillon…
Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance. Jusqu’à la cuisine.
Tout est normal. Boire un verre d’eau. Il le faut.
Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.

  • Tiens j’aurai pensĆ© avoir dormi plus.

Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la tƩlƩvision. Le plancher craque.

  • Je vais aller me recoucher.

23 h 17… DeuxiĆØme partie…

2

Elle s’endort vite.  Enfin c’est ce qu’elle supposera peut-ĆŖtre demain.

Elle dira.

  • Je me suis endormie tout de suite,

Mais comment le savoir, saisir le moment, prĆ©cis où on plonge de l’autre cĆ“tĆ© ? Alors oui elle dit qu’elle s’endort vite, trĆØs vite, toujours.  Elle rĆŖve beaucoup. Des rĆŖves touffus, comme un champ d’herbes sauvages. Ce sont de vĆ©ritables histoires, des Ć©popĆ©es mĆŖme. Elle s’endort en se disant, ou peut-ĆŖtre qu’elle entend quelqu’un lui murmurer.  

  • J’espĆØre que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : Ā« et elle se rĆ©veilla car tout cela n’était qu’un rĆŖve ! Ā»

Un rĆŖve. Comme si tout cela ne pouvait ĆŖtre qu’un rĆŖve

Elle ne dort jamais les volets fermĆ©s. Peut-ĆŖtre ce besoin de lumiĆØre. Cette lumiĆØre qui mĆŖme la nuit est lĆ , tapie, dans l’ombre.  

Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mĆ©lange d’humide et de sec. Elle dort. ProfondĆ©ment.

Quand elle s’est levĆ©e, comme toujours, elle s’est Ć©tirĆ©e. Elle a souri en regardant la lumiĆØre douce du matin qui entre discrĆØtement.

C’est un joli matin de novembre.

Quelques grains de poussiĆØres flottent. Ils sont suspendus Ć  ce qui ressemble quand mĆŖme Ć  un magnifique rayon de soleil.

Elle a rĆŖvĆ© encore, beaucoup. Mais curieusement aujourd’hui elle ne se souvient de rien. De toute faƧon elle n’aura pas le temps de chercher Ć  se souvenir.  Elle a tellement Ć  faire aujourd’hui. Une liste, longue, hĆ©tĆ©rogĆØne, Ć©chevelĆ©e. Elle l’a inscrite sur un carnet. C’était hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rĆŖves, carnet pour les mots qu’elle aime, carnet pour dessiner la lumiĆØre, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat qu’elle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de l’humour, sur la couverture, elle a notĆ© Ā« Charnet Ā» …

Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons

Mais ce matin, c’est le vide.  Ils n’y sont plus. Il n’y a plus rien, ou presque. Il n’en reste qu’un seul.  Elle ne le connait pas. C’est un gros carnet.  Les autres ont dĆ» glisser sous le lit.

C’est curieux quand mĆŖme !  Glisser sous le lit…Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine qu’hier soir, comme tous les jours elle a Ć©crit quelques lignes. Sur chacun d’entre eux.

Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.

Un carnet.  Un seul.  Il est lĆ .

Il n’y a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne l’ouvre pas. Il est peut-ĆŖtre trop tĆ“t.

Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd qu’elle connaĆ®t bien, mĆŖme s’il y a bien longtemps que…

Bien longtemps qu’il est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens.  Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. LĆ©o FerrĆ©.

Ce n’est pas de son Ć¢ge d’écouter LĆ©o FerrĆ©.  C’est ce que certains lui ont dit. LĆ©o FerrĆ© : sa chienne qui n’avait que trois pattes : Ā« elle est partie, MisĆØre, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens… Ā»

Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.

Bruit de feuilles. Se pencher Ć  la fenĆŖtre et observer. Non : ne pas modifier l’ordre, l’ordre du monde, de son monde. Se lever, s’étirer, vĆ©rifier que tout est en place.

Les carnets, le carnet.

Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut qu’elle le lise, qu’elle se relise. Elle s’assied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumiĆØre est si belle, caressante, une lumiĆØre qui invite les sourires.

Elle sourit. Elle est bien.

23 h 17… premiĆØre partie

Comme je vous l’ai annoncĆ© hier, je vais publier une nouvelle que j’ai Ć©crite en fin d’annĆ©e derniĆØre. C’est un cadeau pour ma derniĆØre fille, Alice. J’avais fait la mĆŖme chose pour mes trois autres enfants. Et comme pour les autres je lui ai demandĆ© si elle acceptait que je la publie. J’ai beaucoup, beaucoup travaillĆ© ce texte. Et disons le j’en suis particuliĆØrement fier. Je le publierai jusqu’Ć  Dimanche en cinq parties puis lundi prochain en entier…

1

Ā« Eh papa, n’oublie pas, cette annĆ©e j’ai vingt-cinq ans ! C’est l’annĆ©e de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas t’y mettre la veille…

C’est vrai que dans cette famille, c’est devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourd’hui Ć¢gĆ© de trente-cinq ans a eu le privilĆØge d’ouvrir ce bal littĆ©raire. C’était il y a dix ans et Ć  quelques annĆ©es d’intervalle, les deux autres ont aussi bĆ©nĆ©ficiĆ© du mĆŖme traitement.

  • Pour vos 25 ans je vous Ć©cris une nouvelle !

VoilĆ  c’est comme Ƨa : en quelque sorte c’est Ć©crit.

C’est Ć©crit.  Mais il faut l’écrire…

Le voici arrivĆ© Ć  la quatriĆØme : la derniĆØre, la petite derniĆØre… Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense… Il cherche, il tĆ¢tonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.

TrĆØs inquiet mĆŖme. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.

  • Qu’est-ce que tu fais encore papa ?
  • J’écoute, j’attends, j’entends…
  • N’oublie pas…

Pourtant chez lui, la peur d’écrire n’existe pas. Il est mĆŖme dans une pĆ©riode où il Ć©crit beaucoup, peut-ĆŖtre trop. Bref, Ƨa le Ā« travaille Ā». Il a peur. Ce n’est mĆŖme pas la peur d’être mauvais.  Non le pire pour lui serait d’être moyen, dans cet entre-deux un peu mou.  Son angoisse est de ne pas rĆ©ussir Ć  poser sur le papier tout ce qu’il entend dans ce qu’il appelle souvent l’arriĆØre-pays de sa tĆŖte. Ne pas Ć©crire quelque chose de banal, Ć  cĆ“tĆ© de la plaque. Il faut des idĆ©es, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.

Un fil conducteur, ou une lumiĆØre. Une belle lumiĆØre.

Alors il Ʃcrit. Les feuilles sont lƠ, lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.

Et l’inspiration jaillit. Au dĆ©but quelques larmes, et puis un long sanglot, une riviĆØre, un torrent. Les idĆ©es coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractĆØres, des inventions, des convictions.

Et la lumiĆØre encore, toujours…

Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posĆ©s ici ou lĆ , traces de ses inspirations.

C’était le premier mardi de novembre : le trois pour ĆŖtre prĆ©cis. FatiguĆ©e elle s’est levĆ©e pour aller se coucher, s’est arrĆŖtĆ©e au milieu de l’escalier de la mezzanine et brusquement s’est retournĆ©e avec un sourire mi ironique mi inquiet.

  • Eh papa n’oublie pas, mais vous connaissez la suite…

Et lĆ , il a eu comme un moment de panique. Une bouffĆ©e d’angoisse.

La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. J’ai Ć©crit, c’est fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passĆ©es ? Où se sont-elles envolĆ©es ?

J’aurai dĆ» Ć©crire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes… Il pense aux feuilles mortes ; elles s’accrochent, elles rĆ©sistent, et puis elles tombent ou s’envolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.

On est en novembre. C’est aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.

Où se sont-elles envolĆ©es ces feuilles volantes ?

ArrivĆ©e dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intĆ©rieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec lĆ©gĆØretĆ© et ce magnifique sourire intĆ©rieur qui se devine derriĆØre le miroir des yeux.

Avant de se coucher, elle s’astreint Ć  quelques rites immuables, indispensables. Des rites qu’on ne croirait rĆ©servĆ©s qu’à celles et ceux dont on trouve qu’ils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas Ć  la saltimbanque de la famille.

Mais qu’on le veuille ou non les artistes, et c’est une artiste, une artiste de la lumiĆØre, sont des personnes organisĆ©es, ordonnĆ©es.

Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.

Les artistes,

Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras

Vous les laissez passer, ils ne sont pas Ć  vous

Les artistes

Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempĆŖtes

Ils sont le soleil noir de vos Ć©tĆ©s d’hiver

Ils chantent dans la nuit Ć  vos tempes muettes

Ils plantent la Folie au fond de vos galĆØres !

J’ai un arbre dans la tĆŖte…

J’ai un arbre dans la tĆŖte,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouƩes

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont lƩgers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumiĆØre du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

26 mai…

Le ciel que tu veux…

Baisse les yeux
Je t’en prie
Ne moque pas ce beau bleu
Oh oui je sais l’ami
Le ciel que tu veux
N’est pas encore sorti
Il ne l’ose plus ce presque heureux
Regarde-le il sourit
Insolentes faƧades aimez-le, chantez-le
Cet air vif qui m’éblouit

J’ai rĆŖvĆ© d’une fenĆŖtre…

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LassƩ de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rĆŖvĆ© d’une fenĆŖtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Mes Everest, Arthur Rimbaud…

Sensation

Par les soirs bleus d’étĆ©, j’irai dans les sentiers,
PicotĆ© par les blĆ©s, fouler l’herbe menueĀ :
RĆŖveur, j’en sentirai la fraĆ®cheur Ć  mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tĆŖte nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohĆ©mien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Voyage au centre de ma mĆ©moire…

Quand vient l’insomnie et que la nuit annonce un rude combat avec le sommeil fuyant je choisis parfois de plonger Ć  l’intĆ©rieur de ma rĆ©serve Ć  souvenirs. Avec depuis quelques temps ce dĆ©fi, peut-ĆŖtre est ce liĆ© Ć  l’âge, de tenter de remonter le plus loin possible, aux confins de ce que j’appelle dans mes poĆ©sies l’arriĆØre-pays de ma tĆŖte.
Je cherche, je creuse et quand le souvenir est lĆ , je m’installe confortablement et creuse encore les couches successives de la mĆ©moire. Retrouver un dĆ©tail, un visage, entendre, revivre. Epuisant mais rĆ©jouissant quand je parviens enfin Ć  me semble-t-il ’il revivre, presque, l’instant passĆ©.
Je fais le choix de poser ces briques de mĆ©moires. De les poser dans une espĆØce de frise chronologique. Ce sont les Ć©pisodes d’une longue sĆ©rie, peut-ĆŖtre sans lien, si ce n’est qu’ils sont une trace que je voudrais laisser d’abord pour moi-mĆŖme, pour que quand la mĆ©moire m’abandonnera, doucement, je puisse me dĆ©lecter de ces tranches de vie.
Et puis peut-être aussi pour laisser une trace à ceux qui voudront ou pourront lire ce voyage au centre de ma mémoire.

MĆ©moires…

Vieil homme se souvient

Dans le feu intƩrieur de son regard bleu

Un fond de mƩmoire brƻle de mille yeux

Vieil homme s’est assoupi

Dans un coin gris de ses souvenirs assƩchƩs

Une larme s’est envolĆ©e

Silence pluvieux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mƩmoires salƩes,
Deux ailes se sont envolƩes.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posƩes.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrƩe,
Mer a chantƩ,
Mer a soufflƩ.

PoĆØmes de jeunesse :

Il m’en reste encore, que je retrouve de ci, de lĆ …. En voici un, une pĆ©pite, Ć©crite en 1981…

La liste de tes dƩgoƻts

DĆ©passaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir Ơ intervalles rƩguliers

Entre deux cris de prƩsence

Tu filtrais les paroles

En enfilant les vers

Sur des fils sans bouts

Mes Everest : RenĆ© Char : « lĆ©gĆØretĆ© de la terre »

Le repos, la planche de vivre ? Nous tombons. Je vous Ć©cris en cours de chute. C’est ainsi que j’Ć©prouve l’Ć©tat d’ĆŖtre au monde. L’homme se dĆ©fait aussi sĆ»rement qu’il fut jadis composĆ©. La roue du destin tourne Ć  l’envers et ses dents nous dĆ©chiquettent. Nous prendrons feu bientĆ“t du fait de l’accĆ©lĆ©ration de la chute. L’amour, ce frein sublime, est rompu, hors d’usage.

Rien de cela n’est Ć©crit sur le ciel assignĆ©, ni dans le livre convoitĆ© qui se hĆ¢te au rythme des battements de notre cœur, puis se brise alors que notre cœur continue Ć  battre. Ā»

RenĆ© Char – « LĆ©gĆØretĆ© de la terre » ; FenĆŖtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979

Barre d’Etel…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fĆŖte foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivƩ quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapƩ de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense Ć  elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usĆ©s d’avoir tant pleurĆ©
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyƩes
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pƩtrifiƩ :
C’est beau la mer
ā€ƒ

La mer et la brume…

Je ferme les yeux,
Doucement, tout doucement.
DerriĆØre les paupiĆØres lumiĆØre si douce.
Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.
Et derriĆØre mes yeux, ton regard brillant
Tes yeux, mes yeux nos regards mƩmoires.
Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.
Dans nos regards, la mer et la brume.
Dans nos regards un bouquet de souvenirs.
Regarde petite, regarde…
Regarde Ć  l’intĆ©rieur de ton coffret Ć  images
Quelques bijoux brillent pour deux.
Ecoute, petite, Ʃcoute.
Dans le creux de ta main,
Il y a le bruit de la mer
Ils ne sont deux Ć  l’entendre.
Il est loin.
La caresse de ses mots sĆØche les larmes
Au coin de son regard, le sel a sƩchƩ,
C’est beau, c’est si bon Ć  caresser.

PoĆØmes de jeunesse : « Ecoute Petite… »

Ecoute

Ƈa craque petite

Ecoute

Ƈa bouge

ArrĆŖte de rire petite

Ecoute

Tout tremble

Tout se désespère

Vent de panique

Regarde petite

Regarde

FƩvrier 1978

Mes Everest : Jean Roger Caussimon

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitĆ“t qu’il est dit
Les gens du « show-business » vous prĆ©diront le « bide »
C’est un sujet tabou… Pour poĆØte maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dĆØs lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort…

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans Ć  chevelure rousse
En voile de mariĆ©e, elle aura ce qu’il faut
La Mort
La Mort…
De grands yeux d’ocĆ©an, une voix d’ingĆ©nue
Un sourire d’enfant sur des lĆØvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort…

« Requiem » de Mozart et non « Danse Macabre »
(Pauvre valse musette au musƩe de Saint-Saƫns!)
La Mort c’est la beautĆ©, c’est l’Ć©clair vif du sabre
C’est le doux penthotal de l’esprit et des sens
La Mort
La Mort…
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause
La Mort est dƩlivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignĆ©e de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort
La Mort…

Elle est Euthanasie, la suprĆŖme infirmiĆØre
Elle survient, Ć  temps, pour arrĆŖter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacƩ dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort…
Le Temps, c’est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c’est l’infini dans son Ć©ternitĆ©
Mais qu’advient-il de ceux qui vont Ć  sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mƩriter
La Mort
La Mort…

La Mort?…

LumiĆØres…

La nuit bruisse et grince

Elle a pris pour te plaire

Ɣ toi l’homme qui se rĆŖve prince

Ses lourds habits de fer

Tu lĆØves le nez Ć“ curieux

Soleil Ʃlectrique

Pour longue nuit mƩcanique

Ne dis rien il est l’heure des heureux

27 octobre

Re

MĆ©moires salĆ©es…

Dans ma rƩserve Ơ Ʃmotions,
Dorment quelques ports,
Aux couleurs mƩtalliques.
Pas une voile, pas un visage burinƩ.
Dans ma rƩserve Ơ poƩsie,
Tant de terres oubliƩes,
Tant de beautƩs condamnƩes.
De mots en mots,
J’accoste sur des rives Ć©tonnĆ©es,
Je cueille les couleurs abandonnƩes.
Une Ć  une, je les inspire,
Feuille Ć  feuille,
Elles peuplent ma mƩmoire de papier

PoĆØmes de jeunesse : cri…

C’est en 1982 que j’ai Ć©crit ce texte, j’Ć©tais alors appelĆ© du contingent, je n’en pouvais plus des trains de bidasses et du comportement bestial de mes congĆ©nĆØres dĆ©s qu’une fille, une femme, passait dans le champ de leurs regards… Il semble me souvenir que c’est Ć  cette occasion que j’ai Ć©crit ce texte….

« Le cri de Munch »

AttachƩs Ơ un poteau de mƩdiocritƩ

C’est ainsi que je vous vois

Miroir sans teint de ma propre haine

Vous avez dans la bouche

Un coton de couleur gris foule

Et c’est moi qui vous Ć©touffe

Quand vous subsistez

Dans l’encore

Et pour le toujours

Du pourri qui vous entoure

Crevez vous dis-je

Je n’ai pas de honte Ć  vous ignorer

Votre laideur c’est tout ce qui se sent

Quand on a le cœur entre parenthĆØses

C’est de vous rendre au tiercĆ©

De beloter

De roter

Un doigt dans le nez

Et l’autre pour crever l’œil

De cette fausse pauvretƩ

Qui vous gratte le dos

Vous puez le nouveau-nƩ

Et pourtant vous êtes armés

De cette virilité costumière

Que vous tenez

Chien en laisse, obĆ©issant….

Votre virilitĆ© il faut qu’elle se soulage

Dans le ventre d’une aveugle du samedi soir

Vous videz

Et vous frappez

C’est le seul orifice

D’où s’Ć©chappe

L’engrais fĆ©tide de votre personnalitĆ©

AmputĆ©e d’humanitĆ©

Elle se contente de l’odeur de la chair

Cruelle

Dans vos tĆŖtes

Des marionnettes sans yeux ni coeur…

Pouvoir

Dans les leurs

Dans les celles de ceux qui ne veulent pas rĆŖver

Des ceux qui se disent que l’enfance n’est pas un handicap

Il y a la peur

La haine

Et l’amour….

PoĆØmes de jeunesse…

Parmi mes nombreux poĆØmes de jeunesse, il y a en a de trĆØs longs comme celui que j’ai publiĆ© en plusieurs parties et parfois de trĆØs courts comme celui -ci Ć©crit aussi il y a quarante ans

Ailleurs …

Parce que c’Ć©tait triste sans mensonges

Il Ʃtait nƩ sur un papier qui attendra la poubelle

Il avait vĆ©cu sur une croĆ»te de vie qu’avait produite

L’histoire du malheur de ses frĆØres

Qu’il ne rencontrerait jamais

Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls

Qu’ils oublient parfois d’en regarder

Ailleurs…

Mes poĆØmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjuguƩ

Leur verbe aimer

Et il est tombƩ

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’Ć©ternitĆ©

Texte Ć©crit en 1979…

Mes Everest : AndrĆ© Malraux, extrait de la voie royale

Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait Ć  la fois que, chez lui, il guĆ©rirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il Ć©tait, le monde se refermerait, bouclĆ© par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passĆ©es ni ses souffrances prĆ©sentes : ĆŖtre un homme, plus absurde encore qu’ĆŖtre un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumĆ©es des MoĆÆs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fiĆØvre, charrette, aboiements, ces traverses jetĆ©es lĆ -bas comme des pelletĆ©es sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumĆ©es et la puissance de la forĆŖt, avec la mort mĆŖme, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout Ć  l’autre de la vallĆ©e; d’autres, derriĆØre les collines, rĆ©pondaient; les cris emplissaient la forĆŖt jusqu’Ć  l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumĆ©es. Prisonnier, encore enfermĆ© dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurditĆ© semblable aux animaux des caves. A cĆ“tĆ© de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait Ć  la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haĆÆssable. Seul. Seul avec la fiĆØvre qui le parcourait de la tĆŖte au genou, et cette chose fidĆØle posĆ©e sur sa cuisse : sa main.

Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, sĆ©parĆ©e de lui. LĆ , calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette rĆ©gion de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient Ć  la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en Ć©tait sĆ»r. Dans cette fuite vers un monde aussi Ć©lĆ©mentaire que celui de la forĆŖt, une conscience atroce demeurait : cette main Ć©tait lĆ , blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochĆ©s aux fils de la culotte comme les araignĆ©es suspendues Ć  leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se dĆ©battait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas Ć©norme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’Ć©tait elle.

Vers la lumiĆØre 4

Cheval de bois

N’en peut plus de tourner

Du manège des enfermés

D’un bond joyeux

Il s’est Ć©chappĆ©

Dans la danse des ƩchevelƩs

Il est entrƩ

Vers la lumiĆØre 3

C’Ć©tait une si lente nuit pĆ¢le

Lourde de trop longues heures

PĆ¢les et poisseuses

Derrière les fenêtres aux rêves fermés

Pas un un chant

Plus un cri

Un silence dur et coupant

Brise un espoir qui s’envole

Vers la lumiĆØre 2

Je n’entends pas le long cri

De l’arbre nu Ć  en pleurer

Entre tes bras dessƩchƩs

Je me ferai feuille blanche

Pour t’entendre espĆ©rer

Vers la lumiĆØre

Quand l’arbre gris

De mes peurs enfouies

Ɖtire dans un ciel sans vie

Les maigres noeux de ses bras secs

J’entends le souffle court

De mes courses Ʃperdues

Sur les routes rondes et fleuries

De ma belle Ʈle de brume bleue

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son pĆØre. Il Ć©tait trĆØs tĆ“t quand ils sont entrĆ©s sur l’A7. Ils ont roulĆ© prĆØs de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractĆ©ristique quand la vitre est lĆ©gĆØrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, ce n’est pas pareil Ƨa ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas Ć  capturer dans sa mĆ©moire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrĆŖtĆ©s sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premiĆØres cigales. L’A7 c’est le sud et le sud ce sont les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mĆ©moire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-lĆ , il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abĆ®mer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultanĆ© des deux portiĆØres, bruit de mĆ©tal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit lĆ  que Ƨa fait. Ils ont marchĆ© quelques dizaines de mĆØtres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine Ć  Ć©motions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sĆ»r, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mĆ©lange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est Ć©crit dans le silence tranquille qui s’est posĆ© entre eux. Anton a quand mĆŖme levĆ© la tĆŖte, son regard a croisĆ© celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-lĆ , il avait une dizaine d’annĆ©es, qu’il a commencĆ© Ć  comprendre ce que c’était qu’être un autre, ĆŖtre diffĆ©rent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entiĆØrement, sans rĆ©flĆ©chir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rĆŖve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous ĆŖtes lĆ  sur une aire d’autoroute, un peu aprĆØs MontĆ©limar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les siĆØges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, lĆ , avec votre pĆØre, votre pĆØre cet incroyable personne qui vous a dit : Ā« pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes Ć©motions Ā». Et les Ć©motions entrent Ć  plein bouillons. Bien sĆ»r une voix bien-pensante est lĆ  pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule mĆŖme. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et Ƨa fait comme une vague et c’est la premiĆØre fois que Anton s’est dit : Ā« Ƨa y est j’ai compris, je suis un autre… Ā»

Mes Everest, AimĆ© CĆ©saire… Et les chiens se taisaient

Tout s’efface, tout s’écroule
il ne m’importe plus que mes ciels mĆ©morĆ©s
il ne me reste plus qu’un escalier Ć  descendre marche par marche
il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volĆ©
qu’un fumet de femmes nues
qu’un pays d’explosions fabuleuses
qu’un Ć©clat de rire de banquise
qu’un collier de perles dĆ©sespĆ©rĆ©es
qu’un calendrier dĆ©suet
que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux.
Rois mages
yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées
sel des midis gris
distillant ronce par ronce un maigre chemin
une piste sauvage
gisement des regrets et des attentes
fantƓmes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir
j’ai soif
oh, comme j’ai soif
en quĆŖte de paix et de lumiĆØre verdie
j’ai plongĆ© toute la saison des perles
aux Ʃgouts
sans rien voir
brƻlant

Carnets…

Je reprends mes petites pensĆ©es du jour, mon carnet journalier…

Il m’arrive assez rĆ©guliĆØrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immĆ©diatement mon propos et j’en viens mĆŖme Ć  m’excuser auprĆØs de ce monde qui continue Ć  tourner invariablement sur lui-mĆŖme. Et je plonge alors dans une rĆ©flexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planĆØte qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphĆ©rique? Oui elle est sphĆ©rique, c’est plutĆ“t une boule. Mais on prĆ©fĆØre quand mĆŖme dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en dĆ©plaise aux infĆ¢mes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-mĆŖme.

On appelle cela une rĆ©volution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces rĆ©volutions qui durent depuis plusieurs milliards d’annĆ©es…Mais revenons Ć  ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-ĆŖtre, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit ĆŖtre le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

25 octobre

Lourdes pierres noires…

Dans le fonds asséché de mon puits à rêves bleus
De lourdes pierres noires emplissent le vide de ma page blanche
Mots fleurs, mots ciels, mots vagues
Tous sont ƩcrasƩs
Ils se tordent le cou pour inventer le chant
Des rimes en rires
Ils se tordent le cou pour s’échapper
De l’humide Ć©treinte du nœud coulant qui les Ć©touffe

Mes Everest : Albert Camus , l’exil et le royaume…

…Des guirlandes d’Ć©toiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant dĆ©serte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus Ć  lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacĆ© lui brĆ»lait les poumons. Mais elle courait, Ć  demi aveugle dans l’obscuritĆ©. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumiĆØres apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrĆŖta, perƧut un bruit d’Ć©lytres et, derriĆØre les lumiĆØres qui grossissaient, vit enfin d’Ć©normes burnous sous lesquels Ć©tincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frĆ“lĆØrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derriĆØre elle, pour disparaĆ®tre aussitĆ“t. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brĆ»lure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrĆŖter. Un dernier Ć©lan la jeta malgrĆ© elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas rĆ©chauffĆ©e, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientĆ“t rĆ©guliĆØrement en elle, une chaleur timide commenƧa de naĆ®tre au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.

Ecoute…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frƩnƩtiques,

Ils ont le cœur Ć©lectrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numƩriques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

EpuisƩs, lessivƩs,

Un long sommeil les a lavƩs.

Ɣ Nuit blanche et cĆ¢line,

Ne t’épuise plus Ć  blanchir

Ces haines rances Ć  mourir.

SemĆ©es sur l’écran creux

De leurs rĆŖves sans bleu.

La nuit les a libƩrƩs.

Il est l’heure,

AffamƩs, ils attendent

La victime par eux condamnƩe.

Leurs mots sont prĆŖts

Ils vibrent, affutƩs, aiguisƩs,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numƩriques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

HystƩriques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les Ʃcrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolƩes, manipulƩes, falsifiƩes ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolĆ©s…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle Ʃtait pleine,

Le monde l’a vidĆ©e,

Et dehors l’a laissĆ©e

26 janvier 2020

PensƩe

Comme tous les jours je marche. Je marche pour me dĆ©placer, pour me rendre d’un point A Ć  un point B. En l’occurrence cest trĆØs souvent une petite marche pour aller travailler.

Je quitte la gare et pendant un quart d’heure je marche. Je marche et observe le monde qui m’entoure. C’est le matin et j’ai envie de sourire, j’ai le sourire d’ailleurs, au dĆ©but, tout au dĆ©but. En incorrigible optimiste je me dis qu’on rĆ©pondra Ć  mon sourire. Invariablement j’arrive au bureau un peu dĆ©sespĆ©rĆ©, souvent triste, parfois en colĆØre. Je ne croise personne, ou tout moins soyons plus prĆ©cis je ne croise aucune existence. Les autres car ils deviennent tristement des autres ne m’existent pas. Le marcheur que je suis, aime lever le nez pour observer l’inattendu, l’improbable, le merveilleux : un nuage qui veut qu’on le remarque, un oiseau qui Ć“te de son plumage un reste de nuit humide, une flĆØche de grue qui grince en tournant. Tout est si beau, tout est si vrai dans ce mĆ©lange d’existences. Et pourtant, pourtant, les autres, presque tous les autres ( car il reste quand mĆŖme quelques survivants) sont ailleurs, enfermĆ©s, engluĆ©s dans leurs bulles. Ils ne disent rien, n’entendent rien, traversent plusieurs lignes de vie, mais rien ne se passe, ils pĆ©dalent, ils glissent, ils roulent, ils bougent et oublient que dans le peut-ĆŖtre demain, ils auront oubliĆ© d’exister….

Carnets : 3, j’ai un trou de mĆ©moire…

J’ai un trou de mĆ©moire…

J’ai un trou de mĆ©moire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutĆ“t l’impression quand je suis confrontĆ© Ć  ce problĆØme de trou qu’il s’agit plutĆ“t d’un trou DANS la mĆ©moire. Comme s’il s’agissait d’un panier percĆ©. Et au bout du compte si on rĆ©flĆ©chit un peu un trou ce n’est rien ou plutĆ“t ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons Ć  nos moutons : un trou de mĆ©moire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que trĆØs souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composĆ© de ce qui a Ć©tĆ© extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est lĆ , au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.

Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-ĆŖtre pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.

Mais c’est une autre histoire

Regarde…

C’est un matin qui Ć©touffe d’ennuis

Ferme les yeux

Les autres autour oublie

Regarde Ć  l’intĆ©rieur de toi

LĆ , oui lĆ 

Dans le fond oubliƩ

De la rƩserve Ơ souvenirs

Prends la feuille aux bords jaune plissƩ

Du bout des doigts

Tu la caresses et l’invite Ć  chanter

Ce lent fado

Entends-le il dƩborde

Si beau si long, heureux

Le fleuve aux larmes bleues

23 octobre

Cargo…

Marcel est en avance. Sur le quai l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si Ć©paisse qu’on le croirait recouvert d’une bĆ¢che graisseuse. Il est seul et sa gorge se serre, face Ć  ce mur de mĆ©tal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs, c’est un savant mĆ©lange de toutes ces matiĆØres qu’on hĆ©site pourtant Ć  marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les rĆ©unir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau avec d’immenses bĆ¢timents. Le fer, la mer, tout Ć  l’heure il sera Ć  bord, alors il touchera, il sentira et il sourira. L’homme croisĆ© la veille vient d’arriver, il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupĆ©e. Ils sont Ć  l’intĆ©rieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Marcel peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont Ć©troites, il faut baisser la tĆŖte pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carrĆ© des officiers, l’homme est un des leurs, il prĆ©sente sa derniĆØre trouvaille, un jeune homme de Limoges qui veut naviguer. Ils se regardent et se sourient. On lui apprend qu’ils font toujours cela, prendre un jeune comme lui pour voir, pour l’aider. Il ne sera affectĆ© Ć  aucun poste en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi.

Mes Everest, Delphine Horvilleur

En ce jour anniversaire du vote de la loi de 1905 sur la sĆ©paration des Ć©glises et de l’Ć©tat, un extrait de ce magnifique livre de Delphine Horvilleur, « vivre avec nos morts », dans lequel elle propose une magnifique dĆ©finition de la laĆÆcitĆ©.

« La laĆÆcitĆ© franƧaise n’oppose pas la foi Ć  l’incroyance. Elle ne sĆ©pare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est mort ou inventĆ©. Elle n’a rien Ć  voir avec cela. Elle n’est ni fondĆ©e sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu’il est habitĆ©, mais sur la dĆ©fense d’une terre jamais pleine, la conscience qu’il y reste toujours une place qui n’est pas la nĆ“tre. La laĆÆcitĆ© dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturĆ© de convictions, et elle garantit toujours une place laissĆ©e vide de certitudes. Elle empĆŖche une foi ou une espĆ©rance de saturer tout l’espace. En cela, Ć  sa maniĆØre, la laĆÆcitĆ© est une transcendance. Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer. »

Quelques mardis en novembre, suite et FIN…

Voici donc les derniĆØres lignes de ce premier roman, dont le premier jet fut Ć©crit il y a quarante et un an, retravaillĆ© il y a trente ans…Ce manuscrit Ć  l’Ć©poque envoyĆ© Ć  Grasset m’avait permis d’ĆŖtre repĆ©rĆ©, j’ai Ć©crit d’autres romans depuis, tous non publiĆ©s. Vos commentaires m’ont touchĆ© et je vous en remercie. Je travaille en ce moment sur d’autres projets, peut-ĆŖtre aurais je l’occasion d’en publier quelques extraits dans quelques temps…

J’Ć©tais assis dans le tram, celui qui remonte la grande rue. Le revolver que je me suis procurĆ© quelques heures avant de rencontrer cette peut-ĆŖtre Brigitte me frotte le pli de l’aine. Il faut dire que le canon est plus long que je ne l’aurais imaginĆ©, et puis je l’ai bien enfoncĆ© dans mon jean, sous mon blouson. Je n’imaginais pas aller quelque part. J’Ć©tais assis dans le tram.            

Et puis tout avait commencĆ© un mĆŖme jour, au mĆŖme endroit. Je revenais vers cette aprĆØs midi moite d’un automne d’il y a deux ans. Mais aujourd’hui, le tram n’est pas le mĆŖme, la grande rue est diffĆ©rente. Aujourd’hui, je suis dans ses entrailles, je l’accompagne dans son entreprise de destruction.                                         

Les passagers sont nombreux, mais ils ne forment pas ce bloc compact qui empĆŖche de les distinguer chacun. Lorsque je me suis levĆ©, personne n’a rĆ©agi. Bien sĆ»r, je ne suis encore qu’un autre. Puis j’ai sorti mon arme, calmement, et j’ai tirĆ©, plusieurs fois.

Il y a eu des cris, des pleurs, et puis ils se sont jetĆ©s sur moi. Ils ne veulent pas que je m’Ć©chappe.                                               

Mais moi, de toute faƧon, je ne veux pas partir…

Quelques mardis en novembre, suite…

Des semaines se sont empilĆ©es tout autour de moi. A chacune d’elles passĆ©e, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptĆ“me de vie. Je me contente de subir les enchaĆ®nements biologiques d’une existence en sursis permanent.

       J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai rĆ©ussi Ć  parler, ou tout au moins Ć  laisser Ć©chapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. AprĆØs un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvĆ©s dans l’intimitĆ© d’une piĆØce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous sĆ©parait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espĆØce de silothĆØque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prĆ©mĆ©ditĆ©s.         

        Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus Ć  remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermĆ© les bras sur cette bouĆ©e qu’elle essayait de me lancer. Son corps Ć©tait magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particuliĆØre que nuls artifices industriels ne seraient parvenus Ć  lui offrir. J’Ć©prouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils Ć©taient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir Ć  lire, mais qu’on est satisfait de laisser.

       C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est Ć©veillĆ©, quand nous nous sommes nettoyĆ©s de tous les fantĆ“mes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthĆØses de mon angoisse, avait dans sa silhouette gĆ©nĆ©rale, dans le demi-sourire bĆ©at qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsĆ©dait. La chambre Ć©tait maintenant lumineuse et tout ce qui n’Ć©tait dans la nuit que soupƧons devenait dĆ©sormais emblĆØme de faƧade. Chaque dĆ©coration Ć©tait le rĆ©sultat d’une longue et mĆ»re rĆ©flexion Ć  propos de l’inutilitĆ© de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la rĆ©pĆ©tition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraĆ®ne au- delĆ  du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vĆŖtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’Ć©treignais cette nuit avait entamĆ© une sĆ©rie de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient Ć©taient toujours aussi agrĆ©ables, mais elles appartenaient dĆ©jĆ  Ć  une autre histoire. Quand elle m’a demandĆ© si on se reverrait, je me suis contentĆ© de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.

       Quand je suis sorti, j’Ć©tais presque apaisĆ©. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisĆ©. Simplement. J’Ć©tais arrivĆ© Ć  ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’Ć©taient transformĆ©s en une espĆØce de bĆ©atitude moyenne.

       Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour Ć©tait venu, le seul jour, le dernier jour.

Quelques mardis en novembre, suite…

DCIM107GOPRO

Depuis quelques jours, tout s’accĆ©lĆØre. Je sens bien que la mort est entrĆ©e en moi par une porte dĆ©robĆ©e que j’ai toujours eu l’idĆ©e de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rĆ“de, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maĆ®tre. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où HĆ©lĆ©na a Ć©tĆ© exĆ©cutĆ© toutes les couleurs ont revĆŖtu leur tenue de deuil.

       Tout s’accĆ©lĆØre, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlĆ© Ć  personne depuis plusieurs jours, j’ai oubliĆ© le sens des mots.

       Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pĆ©nĆ©trĆ© en lui. Je l’ai pĆ©nĆ©trĆ© avec fureur, avec douleur. Je suis entrĆ© en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’Ć  l’Ć©cœurement, jusqu’Ć  l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hĆ©tĆ©roclite d’objets inanimĆ©s et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putrĆ©faction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupĆ©s en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au dĆ©but il dĆ©soriente, il dĆ©sĆ©quilibre, il inquiĆØte. Lorsqu’il naĆ®t, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu Ć  peu, je ne suis plus qu’une dĆ©chirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

       Le temps ne s’Ć©coule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et Ć  mesure que je me rapproche du bout. Je n’espĆØre plus rien dans ce qu’il me reste de chemin Ć  parcourir. J’ai abandonnĆ© mon statut de vivant, je n’en suis mĆŖme plus l’apparence. MĆŖme si demain existe dans l’ascension vers la dĆ©composition totale, je me suis dĆ©finitivement arrĆŖtĆ©. Je me suis arrĆŖtĆ© Ć  hier, Ć  un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier Ć  moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pĆ¢ture aux langues dĆ©liĆ©es. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriquĆ© depuis que les Mardis de novembre ont Ć©tĆ© introduits dans mon calendrier.                       Un jour, peut-ĆŖtre que je reviendrai Ć  aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Regards sur le port

Ravi et surpris d’avoir remportĆ© le premier prix du concours de poĆ©sie organisĆ© par la ville de Honfleur, sur le thĆØme : « regards sur le port »

Le matin s’est levĆ©

Sur l’eau, quelques rides de lumiĆØres,

Le matin lĆ©ger sur le fleuve s’est invitĆ©.

Au loin la rumeur salƩe de la ville,

Chant bleu de la mer qui hƩsite.

On s’étire,

Silence respire.

Il fait frais,  on sourit.

Le jour se lĆØve.

Regarde

C’est si beau,

La nuit s’est retirĆ©e.

DiscrĆØtement, le port l’a avalĆ©e.

Soleil est lĆ ,

On le sent.

On l’entend.

Il est l’heure,

Chaque couleur s’est prĆ©parĆ©e

Fleuve se sent pousser des ailes d’ocĆ©an…

Eric NƩdƩlec 24 septembre

Quelques mardis en novembre, suite…

Celui qui me l’a prise, je ne veux pas le connaĆ®tre. Il a eu beaucoup de chance, il n’a eu que des blessures lĆ©gĆØres. Cet accident, HĆ©lĆ©na, ne seront bientĆ“t plus pour lui qu’un souvenir de calendrier. Je ne veux pas le connaĆ®tre et encore moins le voir. Je ne veux pas gaspiller quelques secondes de ma douleur Ć  contempler un visage dĆ©jĆ  rencontrĆ© des milliers de fois. A chaque coin de rue, Ć  chaque coin de foire, Ć  chaque coin de laideur. Je ne veux pas le voir exister, je veux qu’il reste comme une hypothĆØse que je ne pourrai jamais vĆ©rifier.

       Il est tard. Cela fait six jours que je ne suis plus qu’un reflet. Je suis dans un tram, l’un des derniers, celui où les solitudes s’entrechoquent. Ils Ć©taient deux Ć  regarder cette fille que je n’avais mĆŖme pas voulu remarquer. Ils Ć©taient le cœur au garde Ć  vous face Ć  une odeur d’alcool national. Ils Ć©taient deux Ć  l’observer comme s’il s’agissait d’un de leurs vulgaires dĆ©filĆ©s de majorettes. Ils ne voulaient pas la violer bien sĆ»r, ils voulaient simplement l’inclure dans leur collection. Ils la tĆ¢tent et la tutoient du regard. Je ne supporte pas leurs yeux, ce sont les mĆŖmes qui auraient pu salir HĆ©lĆ©na. Les HĆ©lĆ©na du monde entier. Leurs yeux, c’Ć©taient de ceux qui pourrissent la moindre parcelle de printemps. C’est Ć  ce moment prĆ©cis que je me suis levĆ©, et me suis mis Ć  crier, Ć  hurler, comme jamais je ne l’avais fait. J’ai hurlĆ©, longtemps. Je ne peux pas dire dans quel registre je pourrais classer ce hurlement. Mais ce que je sais c’est qu’il Ć©tait long, terrible, effrayant, douloureux. Ce que je sais c’est qu’il m’a empli d’une vibration qui ne m’a pas quittĆ© depuis. J’ai hurlĆ© pour moi, pour elle, pour les autres. J’ai hurlĆ© pour HĆ©lĆ©na. J’ai senti tout mon corps hurler. Je l’ai senti qui n’en pouvait plus d’assister Ć  cette nouvelle mise Ć  mort. J’ai senti mon ventre plus nouĆ© que celui d’un orphelin du premier matin. Mon corps n’est plus qu’un miroir, un miroir dans lequel HĆ©lĆ©na est encore en train de mourir une nouvelle fois. Comme dans un cauchemar, je me suis levĆ©. Pas un son civilisĆ© ne parvient Ć  sortir de mon trop plein de haine. Je n’Ć©tais plus qu’un corps, un corps dĆ©sespĆ©rĆ©, tout entier vouĆ© aux cris. J’Ć©tais devenu un simple corps torturĆ©, une ombre indescriptible, l’ombre d’HĆ©lĆ©na.

       Je leur ai vomi dessus, tout en les frappant. Ils se sont crus alors obligĆ©s de rajouter au drame se jouant depuis des siĆØcles des injures si usĆ©es qu’on a l’impression qu’ils Ć©taient eux‑mĆŖmes inscrits en petites notes supplĆ©mentaires en bas de page de la liste des montreurs de virilitĆ©. Ce n’Ć©taient plus mes poings qui les frappaient, c’étaient eux qui s’y Ć©crasaient avec force, avec conviction mĆŖme. Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si vite, peut‑être pour ne pas ĆŖtre obligĆ©s de comprendre le rĆ“le qu’ils jouent dans cette piĆØce. Leur victime ne comprend pas non plus. Elle doit avoir l’habitude de ce genre d’attitude et me regarde comme si j’Ć©tais quelqu’un d’autre. Ses yeux auraient pu me dire merci, mais elle s’est contentĆ©e d’un : « fallait pas vous mettre dans un Ć©tat pareil pour si peu ! « Je ne sais plus si je pleurais lorsqu’elle m’a dit cela. Je sais seule ment que je suis parti en courant.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis retournĆ© chez mes parents pour quelques jours. Je voulais Ć©prouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout Ć©tait difficile Ć  supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais Ć  peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santĆ©, m’aider Ć  retrouver le moral… Mais moi, je ne les Ć©coutais mĆŖme plus, je ne les entendais pas.

       De toute faƧon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences Ć©tait celui produit par les battements de mon cœur qui se rĆ©percutaient trĆØs nettement dans le vide de mon crĆ¢ne.

       C’est samedi soir. Je suis retournĆ© dans le bar où j’avais passĆ© ma derniĆØre soirĆ©e avec RĆ©mi. Rien n’a changĆ©. DĆ©s que je suis entrĆ©, l’odeur un peu particuliĆØre m’a frappĆ© en plein souvenir. C’est une odeur indĆ©finissable parce que constituĆ©e de multiples mĆ©langes. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrĆØtement dans un coin tranquille de notre mĆ©moire et Ć  la premiĆØre occasion, elle rĆ©apparaĆ®t. Les personnages ne sont pas les mĆŖmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul Ć  ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec dĆ©lice. La biĆØre que je bois, un peu aigre, un peu amĆØre, rime bien avec ma grisaille intĆ©rieure. Elle me pĆ©nĆØtre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois ĆŖtre le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formĆ©e. Elle se rĆ©pand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons mĆ©talliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprĆ©gnĆ©e de mĆ©lodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirĆ¢tres et jaunĆ¢tres. Elle se heurte Ć  leurs regards vides et me revient encombrĆ©e de questions sans rĆ©ponses.

       Je passe encore quelques minutes Ć  boire et Ć  tirer de mon cerveau les derniĆØres images nettes qu’il peut produire. Je ne sais mĆŖme plus ce que je cherche au fond de ma mĆ©moire. Lorsque je me lĆØve pour sortir, je sens qu’il y a du RĆ©mi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                     

        Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantĆ“me. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pĆ©nĆØtre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps dĆ©chirĆ©s, de deux corps dont la cervelle est tiraillĆ©e de tous les cĆ“tĆ©s. Je la sens qui vibre Ć  chacun de mes pas, je me sens vibrer Ć  chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’Ć©chine pour que ressorte l’Ć©clat vertĆ©bral de ses deux rails centraux. Elle pourrait ĆŖtre fiĆØre, rassurĆ©e par la prĆ©sence gĆ©omĆ©trique de ces bouts de mĆ©tal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

       La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraĆ®cheur comme elle accueille la ville dans son humiditĆ©. Mon cœur bat trĆØs fort, comme si j’avais ratĆ© une correspondance importante, une correspondance pour une ville où mĆŖme quand il pleut les gens peuvent sourire.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na, notre rĆŖve est fini. Il Ć©tait si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacĆ©. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire Ć  chaque retour. Il te voulait pour ĆŖtre un couple, pour dire aux autres Ā« regardez-moi, je suis un homme, elle est Ć  moi Ā».

       Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacĆ©es des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance Ć  toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

       Moi, je t’ai rĆŖvĆ© avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hĆ©site entre le prĆ©sent et le passĆ©, je t’ai rĆŖvĆ©. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblĆ© tous mes souvenirs de toi, de nos premiĆØres rencontres et j’en ai fait de multiples paquets Ć  dĆ©guster les yeux fermĆ©s sans modĆ©ration. Je t’ai rĆŖvĆ© si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien Ć  te faire vivre, Ć  te faire rire Ć  te fabriquer des souvenirs que je suis le seul Ć  connaĆ®tre. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

       HĆ©lĆ©na notre rĆŖve n’était pas terminĆ©. Tu m’as rĆ©veillĆ©, tu n’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. Tu n’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul Ć  trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillĆ©s quand tu sors de sous la douche. T’es fraĆ®che et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais HĆ©lĆ©na, je t’aimais nue au milieu de la piĆØce Ć  attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle Ć  ta peau, Ć  tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espĆØre la rencontre. J’aimais ton dĆ©sir d’abord discret comme une brise qui se lĆØve, lĆ©ger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche qu’on sent.

       Souviens-toi HĆ©lĆ©na, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en Ć©lĆ©ment du dĆ©cor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, lĆ , juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalĆ© de travers. Et toi tu haussais les Ć©paules, parce que ce n’était pas normal. Je n’aurai pas dĆ» crier, je n’aurai pas dĆ» pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gĆ©mit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autoritĆ© sur ses propres sentiments.

       Aujourd’hui, tu es partie HĆ©lĆ©na, tu es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est Ć©tendu, irrĆ©mĆ©diablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se dĆ©placent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espĆØrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

       HĆ©lĆ©na, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevĆ©. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustĆ©e.  Fondamentale. Elle s’est cristallisĆ©e dans le prolongement douloureux de ton dĆ©part dĆ©finitif.

       Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existĆ©, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de John-Mark Smith sur Pexels.com

   « HĆ©lĆ©na, il est mardi, un mardi dĆ©butant, et je t’Ć©cris parce qu’il ne peut en ĆŖtre autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaĆ®tre que je vais leur donner une nouvelle chance, une derniĆØre chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours aprĆØs. Mais Ƨa n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis lĆ , Ć  attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux ĆŖtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. HĆ©lĆ©na, tu es partie, parce qu’on t’a poussĆ©. Tu as terminĆ© ton voyage sur une autoroute.

       Tu es partie, un an aprĆØs RĆ©mi. Et aujourd’hui, je suis seul, dĆ©finitivement. Je n’ai plus personne Ć  qui montrer que mĆŖme les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde prĆ©cieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta prĆ©sence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur rĆ©ussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait ĆŖtre un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

       Je n’en veux pas Ć  tes parents de ne pas m’avoir prĆ©venu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute faƧon cela n’aurait rien changĆ©, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayĆ© d’ouvrir des parenthĆØses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dĆ» pousser. Et, comme la lumiĆØre des Ć©toiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs annĆ©es avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs annĆ©es avant de s’Ć©teindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entrĆ© en moi par l’intermĆ©diaire d’un banal coup de tĆ©lĆ©phone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son Ć©nergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermĆ©es pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaĆ®tre, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naĆ®tre d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de dĆ©sespoir et peut ĆŖtre alors il aura terminĆ© sa course.

       Hier je pleurais pour RĆ©mi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient Ć  t’Ć©crire me sont de plus en plus pĆ©nibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. DĆ©finitivement. HĆ©lĆ©na, j’aurais tant voulu commencer un nouvel Ć©tĆ© avec toi, ici,  ailleurs peu importe,  mais avec toi… « 

Quelques mardis en novembre, suite…

Nous ne sommes pas rentrĆ©s tout de suite, nous avons marchĆ© dans les rues. MĆŖme la grande rue, d’habitude si droite, si austĆØre s’est sentie obligĆ©e de composer avec les courbes harmonieuses que dĆ©crivait notre amour retrouvĆ©. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous Ć©tions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions Ć  s’habituer Ć  nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des riviĆØres. Les gens qui nous croisaient, nous les Ć©pinglions Ć  notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle Ć©tait entrĆ©e dans notre dĆ©clinaison de bonheur.

       Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mĆ©riter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces Ć©motions. Lorsqu’elle est repartie Ć  la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hĆ¢te de me retrouver seul pour jouir Ć©goĆÆstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’Ć©tait enchaĆ®nĆ© si intensĆ©ment, violemment presque, que j’en Ć©tais essoufflĆ©. J’avais besoin de tout relire, de m’imprĆ©gner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions Ć©crites. Je ne lui ai pas parlĆ© de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlĆ© de son soleil. Nous nous sommes contentĆ©s de nous-mĆŖmes et nous sommes aperƧus que c’Ć©tait dĆ©jĆ  beaucoup.

       Pendant quelques temps nos week‑end se sont succĆ©dĆ© comme s’ils Ć©taient plus nombreux. Les semaines n’Ć©taient mĆŖme pas de simples parenthĆØses, elles n’Ć©taient plus que les inspirations obligĆ©es que nous prenions avant notre remontĆ©e Ć  la surface. HĆ©lĆ©na me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’Ć©tais persuadĆ© au cours de mes brĆØves accalmies optimistes. Je m’efforƧais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la rĆ©citer au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais Ć  oublier un peu d’elle, pour la redĆ©couvrir avec passion Ć  chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une prĆ©sence discrĆØte et de plus en plus indispensable. Tout Ć©tait si nouveau, tout Ć©tait si simple.        Nous sommes presque arrivĆ©s au bout de notre parcours. HĆ©lĆ©na pourra bientĆ“t revenir dans la rĆ©gion. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal Ć  obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons Ć  nouveau ensemble, Ć  plein poumon. Aujourd’hui, HĆ©lĆ©na est bizarre, sa prĆ©sence ne paraĆ®t pas ĆŖtre totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espĆØce d’aller retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence gĆ©ographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de rĆ©aliser que bientĆ“t nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na Ć©tait plus qu’HĆ©lĆ©na, elle Ć©tait en train de devenir un cancer intĆ©rieur qui me rongeait. Plus elle Ć©tait loin, plus elle Ć©tait floue dans la mĆ©moire de mon miroir et plus je la sentais se rapprocher au fond de moi-mĆŖme. Elle ne m’habitait plus, elle me minait. Sa prĆ©sence Ć©tait si soutenue, si Ć©paisse que les frontiĆØres entre mes territoires de douleurs et de bonheurs devenaient de plus en plus imprĆ©cises.

       Le soir de ce coup de tĆ©lĆ©phone, je suis sorti. Je voulais savoir si la solitude pouvait continuer Ć  ĆŖtre l’alibi fourni Ć  l’extermination de tous les sourires de mon visage noyĆ© au milieu d’un regard perdu. Une fois de plus je me suis infiltrĆ© dans l’un de ces tramways jaunes et une fois de plus, j’ai ressenti les mĆŖmes sensations.        

       Elles ne sont d’abord que des rĆ©actions physiques Ć  l’enfermement et aux vibrations. Puis elles se transforment, deviennent une vĆ©ritable prĆ©sence intĆ©rieure. Elles sont une partie intĆ©grante de moi-mĆŖme, elles prennent possession de mes pensĆ©es et je me synthĆ©tise alors en une espĆØce de regard vide. Je commence toujours par ressentir une douleur aux tempes qui m’enserre progressivement. Puis mes mĆ¢choires se crispent, les muscles maxillaires s’agitent frĆ©nĆ©tiquement et la souffrance se fait plus vive. Peu Ć  peu, le reste de mon corps disparaĆ®t pour ne plus devenir que l’empaquetage discret et civilisĆ© de cette sensation plurielle dont j’entends de plus en plus distinctement la voix.

       Puis il y a le silence, le vide, ou plutĆ“t il y a ce subtil dĆ©calage progressif où les voix Ć©coutĆ©es finissent par n’ĆŖtre plus qu’entendues. Et, Ć  l’instant mĆŖme où la sensation parvient au terminus de son parcours, autour de moi, ne subsistent plus que quelques prĆ©sences orales qui forment, en alternance avec les vibrations du vĆ©hicule, une douce mĆ©lodie Ć  laquelle je m’habitue de plus en plus.

       Il y a quelques heures, HĆ©lĆ©na me parlait au creux d’un Ć©couteur gris. A prĆ©sent je me fabrique une douleur immense, qui m’envoie rĆ©guliĆØrement quelques secousses Ć©lectriques tant les artifices que je dĆ©ploie pour la rendre vraie me reviennent en pleine mĆ©moire ou en plein espoir.

       HĆ©lĆ©na ne peut ĆŖtre belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pĆ©nĆØtrent dans sa bulle brune.  Ma jalousie est sans faille, elle est un modĆØle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plĆ©nitude, elle rĆØgne sans partage et ne me permet aucun Ć©cart. Je ne puis supporter l’idĆ©e que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure Ć  ĆŖtre regardĆ©e et entendue. Je ne puis supporter l’idĆ©e qu’elle puisse rire, de peur que ses Ć©clats de joie puissent Ć©clabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains tĆ©moins de son spectacle dont je veux rester l’abonnĆ© permanent. 

       Je la vois, dansante, comme lors de nos premiĆØres rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prĆŖte Ć  m’abandonner, Ć  franchir la derniĆØre marche de cette folie qui nous rĆ©unissait, qui nous rĆ©ussissait. Je la sens prĆŖte Ć  oublier l’Ć©clat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient Ć  chaque baiser. Je la sens prĆŖte Ć  oublier tout ce que nous nous sommes dit et Ć  Ć©liminer tout ce que nous avions encore Ć  nous avouer. Le trajet n’est pas trĆØs long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composĆ©s Ć  partir de gros caractĆØres de haine et de dĆ©sespoir. L’arrĆŖt est comme un entracte, comme la lumiĆØre que l’on relĆ¢che aprĆØs une longue projection.

       J’ai continuĆ© Ć  supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’Ć©ternise. Le vendredi suivant est enfin arrivĆ©. HĆ©lĆ©na doit ĆŖtre lĆ  Ć  vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement mĆŖme. A moi tout seul, je suis le condensĆ© de tout ce qu’il faudrait savoir Ć  propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe Ć  tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentrĆ© au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaĆ®tre. Je sais de quelle faƧon elle descendra. J’ai dĆ©jĆ  rempli l’espace grisĆ¢tre du quai, de l’espoir de sa prĆ©sence Ć  venir. Lorsque le train est annoncĆ© et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.

       Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble ĆŖtre surlignĆ© de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relĆØve. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodĆ©truit, s’extermine Ć  la vue de ce printemps importĆ© par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une Ć©ternitĆ©, et dĆ©jĆ  je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde.  Elle me serre, elle m’Ć©touffe et moi je la reconstitue, piĆØces aprĆØs piĆØces. Elle s’excuse. Elle n’a pas Ć©crit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiĆ©ter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est lĆ  et que nous avons du retard Ć  rattraper.                    

Quelques mardis en novembre, suite…

La boĆ®te aux lettres est vide. Je la regarde sans surprise. Pas mĆŖme quelques mots, pour me faire croire que la parenthĆØse du week‑end n’est faite que de pointillĆ©s. Goutte Ć  goutte, l’angoisse continue Ć  se dĆ©verser. Peu Ć  peu elle devient soupƧon. De plus en plus elle ressemble Ć  de la jalousie et ainsi peut revenir Ć  son point de dĆ©part.

       DerriĆØre mes yeux, HĆ©lĆ©na est lĆ . Elle me montre du regard, elle me nargue. Je regarde toujours cette boĆ®te et elle est lĆ  Ć  sourire de me voir abattu devant ce vide qu’elle m’a fait parvenir… Je l’entends rire dans l’en dedans de ma chair. Je suis en train, en quelques secondes, de lui fabriquer le week‑end sucrĆ© auquel je n’ai pas participĆ©. Je ne contrĆ“le plus les images que je fabrique, je les laisse s’installer, je les laisse soutenir un siĆØge qui risque d’ĆŖtre trĆØs long.

       Je suis sorti. HĆ©lĆ©na est partout. Elle est dans toutes les silhouettes de brunes. Je la vois toujours de dos, avec quelques-uns autres, toujours prĆŖtes Ć  se retourner pour ne pas me sourire. Je dĆ©cide de l’appeler, de vĆ©rifier son existence. Je ne suis mĆŖme plus tout Ć  fait sĆ»r d’ĆŖtre retournĆ© la voir aprĆØs la mort de RĆ©mi. En quelques minutes je suis revenu en arriĆØre.              

       Je suis retournĆ© sur la place du marchĆ©. Je suis allĆ© voir si la fenĆŖtre Ć©tait toujours fermĆ©e. Elle m’a donnĆ© son numĆ©ro au magasin, il y a trois semaine Ć  peine, mais en me recommandant bien de ne l’appeler qu’en cas d’extrĆŖme urgence. Je me sens dans un cas d’extrĆŖme urgence. Il me faut patienter un long moment avant que le standard ne me la passe. Au creux de mon Ć©couteur je n’entends plus que mon souffle court et j’essaie de discerner quelques indices de vie lĆ  où elle se trouve. Elle arrive enfin.

       ‑ Que se passe t’il ?

       Je la devine un peu affolĆ©e. Je lui dis que j’ai seulement envie de lui parler, qu’elle me manque, que sans elle le week‑end a Ć©tĆ© trop long. Je lui dis que j’attendais une lettre. J’aligne toutes ces banalitĆ©s, une Ć  une, sans mĆŖme m’en apercevoir. Elle rĆ©pond par demi- mots qu’elle empile sur des silences qui me pĆØsent. Je lui parle de son dernier week‑end et elle me parle du prochain. Je lui demande si elle pense Ć  moi et elle, elle veut savoir quel temps il fait ici… Je lui dis que je l’aime, comme la premiĆØre fois, elle me rĆ©pond qu’elle le sait, que je lui manque aussi, que l’inventaire a Ć©tĆ© long et pĆ©nible. Elle me fait clairement comprendre qu’il faut qu’elle retourne travailler. Je l’embrasse et raccroche avec hĆ©sitation.

       Je regrette dĆ©jĆ  de l’avoir appelĆ©e. Je ne suis pas rassurĆ©, je suis dans la situation de celui qui ne comprend rien, de celui qui ne peut se rĆ©soudre Ć  comprendre que rien ne se passe, que tout est comme avant. Je sens seulement un mur de bĆ©ton qui se construit lentement autour de moi. On aurait dit que sa voix Ć©tait fabriquĆ©e, qu’HĆ©lĆ©na n’Ć©tait nĆ©e que pour ĆŖtre au bout du fil de n’importe quel tĆ©lĆ©phone. On aurait dit que la distance qui nous sĆ©parait Ć©tait un mensonge en face de nos regards qui se devinaient. C’est ce soir-lĆ  que j’essayais d’envisager HĆ©lĆ©na autrement que brune, autrement que ma brune. J’essayais de la voir dans une autre ville, de l’entendre parler, rĆŖver. Un jour j’irai la voir là‑bas, j’irai voir si elle est la mĆŖme sous ce fameux soleil provenƧal. J’irai la voir sans le lui annoncer, pour qu’elle ne soit pas prĆŖte, pour qu’elle soit comme elle est toujours, quand elle est sans moi.

       J’avais l’impression que tout Ć©tait de plus en plus impossible, qu’il y avait un autre moi-mĆŖme, lĆ -bas. J’Ć©tais persuadĆ© qu’il y avait un morceau de mon ĆŖtre pour qui HĆ©lĆ©na resterait toujours celle de ce mois de mai où RĆ©mi Ć©tait parti pour toujours.

Quelques mardis en novembre, suite…

C’Ć©tait la derniĆØre semaine de novembre, un mardi. Ce soir lĆ , HĆ©lĆ©na m’a tĆ©lĆ©phonĆ©. Simplement pour me dire qu’elle ne pourrait pas venir le prochain week‑end. Il y avait un inventaire Ć  effectuer obligatoirement avant les fĆŖtes de fin d’annĆ©e. C’est curieux, mais je m’y attendais. Je ne lui ai presque rien dit, je ne l’ai mĆŖme pas interrogĆ©. J’avais la sensation d’ĆŖtre Ć  nouveau entrĆ© dans une des courbes de la spirale qui ne me quittait pas depuis presque deux ans. Je me suis mĆŖme entendu lui dire que ce n’Ć©tait pas grave, qu’on en serait d’autant plus heureux de se retrouver la semaine d’aprĆØs. Elle m’a dit que ce n’était pas marrant un inventaire, qu’il leur faudrait rester enfermĆ©s dans le magasin pendant deux jours. Je ne l’Ć©coutais mĆŖme plus, j’étais dĆ©jĆ  tombĆ© entre les griffes de cette angoisse monstrueuse que je connaissais trop bien. Elle m’a dit quelques mots d’amour auxquels j’ai rĆ©pondu par quelques soupirs qu’elle ne pouvait entendre.

       Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il faudrait attendre quinze jours de plus. Je m’Ć©tais habituĆ© Ć  ce rythme hebdomadaire. Les trois premiers jours de la semaine se vivaient dans l’Ć©cho du week‑end, et les deux suivants Ć©taient comme un souffle que l’on retient avant de prendre une nouvelle bouffĆ©e d’air frais. Je ne lui en veux pas. Je m’oblige Ć  ne pas voir la situation en noir. Je me dis que je recevrai une lettre, certainement plus longue que d’habitude. Elle remplacera un peu ce week‑end qui nous a Ć©tĆ© volĆ©.

       Je vis cette fin de semaine un peu bizarrement, avec cette boule d’angoisse que j’entends rouler au creux de mon estomac Ć  chacun de mes dĆ©placements. Je n’ai rien fait, je n’ai mĆŖme pas attendu. J’ai, une fois de plus, eu la sensation de ne vivre qu’une histoire toute simple dont je n’Ć©tais que le tĆ©moin. Je me sens plus que jamais inscrit dans le provisoire.

       Tout n’Ć©tait finalement que provisoire, son absence, ce silence qui Ć©touffe, ce dimanche si creux, si terriblement « dimanche ». Tout n’est que provisoire, je me sens de passage au milieu de cette histoire dont je distingue de plus en plus les contours de la fin dans l’agonie de ce week‑end.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na est partie depuis huit mois. Huit mois que j’aurais voulu contourner pour revenir Ć  la case dĆ©part, celle du rĆŖve, celle de l’espoir. Les premiers temps, nous nous sommes vus souvent, rĆ©guliĆØrement, frĆ©nĆ©tiquement. Nous consommions chaque week‑end jusqu’Ć  n’en plus pouvoir, jusqu’à en ĆŖtre Ć©puisĆ©s de nous-mĆŖmes. Nous nous plaisions Ć  subsister la semaine pour ressusciter le dimanche. Nous jouions Ć  nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Nous vivions en quelques jours ce que certains couples ne connaissent pas en quarante ans de vie commune. Nos larmes Ć©taient vraies, nos baisers Ć©taient fĆ©roces. Et nos Ć©treintes Ć©taient toujours si merveilleusement terminĆ©es. Comme si c’Ć©tait la premiĆØre fois au dĆ©but et la derniĆØre dans le cri qui nous rejoignait dans l’extase finale.

       Les premiers temps, HĆ©lĆ©na m’Ć©crivait, au dĆ©but de chaque semaine. Elle revivait sur le papier nos joies du week‑end. Je recevais sa lettre comme une caresse supplĆ©mentaire, une caresse restĆ©e en suspension le dimanche soir.

       Quand je la revoyais je le trouvais toujours plus fraĆ®che, toujours plus belle. Je ne pouvais m’empĆŖcher d’Ć©prouver une certaine fiertĆ© lorsque je l’attendais sur le quai de la gare. J’Ć©tais fier, parce que je savais que d’autres la regarderaient, que d’autres avaient partagĆ©,  le temps d’un voyage dans un compartiment enfumĆ©,  le mĆŖme espace que le sien. J’Ć©tais fier, parce que je savais qu’elle se jetterait Ć  mon cou et les autres passeraient leur chemin…

       J’Ć©tais toujours plus jaloux, mais j’essayais de ne pas le montrer, pour ne pas la perdre, pour ne pas abĆ®mer bĆŖtement quelques heures des trop courts week‑end que nous partagions. Fin novembre, pourtant, je n’ai pas pu m’empĆŖcher de laisser Ć©clater ma jalousie. Mais peut‑être Ć©tait‑ce dĆ©jĆ  de l’angoisse.              

       Nous avions l’habitude, avant qu’elle ne monte dans son train de boire un verre au buffet de la gare, et nous en profitions pour nous remplir la tĆŖte de projets, pour nous enivrer de mots d’amour. Ce jour-lĆ , elle m’avait donnĆ© l’impression d’ĆŖtre contente de repartir. Il avait plu tout le Week‑end. Elle Ć©tait certaine de retrouver l’étĆ©, lĆ -bas. Elle aime tant le soleil.

       ‑ C’est fatiguant tous ces voyages le week‑end, je n’arrive pas Ć  me reposer. Tu pourrais t’arranger pour descendre de temps en temps !

       ā€‘ Tu sais bien que ce n’est pas possible.  Le samedi, j’ai deux sĆ©ances l’aprĆØs-midi. Et puis je n’aime pas la chaleur…

       ‑ Faut quand mĆŖme pas exagĆ©rer, en novembre Ć  Marseille ce n’est quand mĆŖme pas le Sahara ! Tu es vraiment tĆŖtu ! Quand t’as dĆ©cidĆ© quelque chose, mĆŖme si tu sais que t’as tort, tu ne veux pas en dĆ©mordre. Et puis, ce n’est pas une excuse ton cinĆ©ma, tu pourrais te faire remplacer. De toute faƧon franchement, si vous fermiez un samedi de temps en temps, Ƨa ne serait pas tellement gĆŖnant vu le monde qu’il y a.

       ā€‘ Pourquoi tu dis des choses pareilles, c’est la premiĆØre fois que tu me parles comme Ƨa.  A quelques minutes de repartir.

       ‑ Je ne te dis pas Ƨa mĆ©chamment, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait que Ƨa soit toujours moi qui fasse les efforts. Pour ce qu’on fait le week‑end on serait aussi bien Ć  Marseille !

       ‑ Parce que tu trouves que ce qu’on fait Ƨa n’a rien de terrible…

       ‑ ArrĆŖte de tout dĆ©former, ce n’est pas ce que je t’ai dit.

       ā€‘ On dirait que tu t’ennuies. Moi, Ƨa me suffit d’ĆŖtre seul avec toi, de t’aimer et de ne penser Ć  rien d’autre. J’ai peut‑être rien compris, mais Ƨa me suffit,  et je trouve que c’est dĆ©jĆ  beaucoup…

       ā€‘ ArrĆŖte de tout prendre au premier degrĆ©, je voulais simplement dire que justement comme on reste toujours tous les deux, qu’on ne voit jamais personne…

       ‑ Nous y voilĆ  !  Et qui tu veux voir toi, avec qui tu veux gaspiller le peu de temps dont on dispose !

       ā€‘ Mais enfin il y a quand mĆŖme les copains, il y a les autres, on ne peut pas toujours vivre comme si on Ć©tait seul au monde. Moi, parfois, j’aimerais bien qu’on sorte, qu’on bouge…

       ā€‘ Pas moi, les autres, je t’ai dĆ©jĆ  dit que je n’en avais pas besoin. De toute faƧon ils m’ont toujours trompĆ©. Et puis quand je suis avec toi, les autres je ne les vois mĆŖme plus. Quand je suis avec toi, je n’ai pas envie de me disperser.

       J’ai presque les larmes aux yeux quand je lui dis cela et je sens qu’elle s’en veut. Je regarde l’heure qui passe. Dans quelques instants il faudra nous sĆ©parer pour une nouvelle parenthĆØse. Son visage s’est radouci et j’attends ses prochaines paroles comme une bouffĆ©e d’air frais, comme un rĆ©confort.

     ā€‘ Au fait, je ne t’ai pas dit, le directeur adjoint qu’on avait ici, tu te rappelles, celui qui nous avait payĆ© Ć  manger…

       ā€‘ Oui, bien sĆ»r que je me rappelle… Eh bien, qu’est ce qui lui arrive ?

       ā€‘ Il est nommĆ© Ć  Marseille, c’est marrant, non ?

       ā€‘ Moi je ne trouve pas Ƨa drĆ“le ! On dirait plutĆ“t qu’il te suit…

       ā€‘ Tu ne vas pas recommencer avec ta jalousie. Tu vois bien que je ne te cache rien puisque je te le dis. Franchement, Ƨa m’est complĆØtement Ć©gal, mais aprĆØs tout autant travailler avec quelqu’un qu’on connaĆ®t, et en plus il est assez sympa.

       Nous nous sommes longuement embrassĆ©s comme d’habitude, mais je me sentais bizarre. Comme s’il y avait un morceau d’HĆ©lĆ©na que je n’arrivais pas Ć  retrouver depuis quelques instants.

Quelques mardis en novembre, suite…

Les mois qui passaient n’Ć©taient qu’une succession de similitudes. Je ne vivais que dans l’attente d’un futur que j’estimais pourtant de plus en plus conditionnel. Mon travail m’occupait l’esprit pendant les trop longues soirĆ©es que l’hiver se plaisait Ć  nous offrir. J’avais gardĆ© notre appartement. Chaque soir j’y cherchais un reflet, une espĆØce d’Ć©cho d’HĆ©lĆ©na. Je ne voyais plus personne, je vivais en reclus.

       Il m’arrivait d’aller chez mes parents. Ils Ć©taient contents de me voir, mais inquiets. Ils me trouvaient seul, triste. J’avais beau leur dire que tout allait bien, je voyais bien que l’ombre de RĆ©mi planait au- dessus de tous les repas. Ils aimaient bien HĆ©lĆ©na, que j’avais fini par leur prĆ©senter, mais semblaient Ć©tonnĆ©s pour ne pas dire choquĆ©s par cette passion qui m’habitait. Ma mĆØre surtout ne paraissait pas comprendre que j’ai pu autant m’attacher, en si peu de temps.

       ‑ Tu sais, quand ton pĆØre est parti en AlgĆ©rie je ne l’ai pas revu pendant seize mois ! Et pourtant j’essayais de vivre, de m’amuser, parce que j’Ć©tais jeune. Et puis, quand mĆŖme, Marseille, ce n’est pas le bout du monde ! Vous vous voyez souvent je crois. Il faudrait que tu te ressaisisses, sinon tu vas complĆØtement t’Ć©tioler ! Tu es encore jeune, tu ne vas quand mĆŖme pas te bousiller la vie pour cette HĆ©lĆ©na. AprĆØs tout elle est partie, elle. Elle pense Ć  son avenir. Tu ne vas pas rester projectionniste d’un ciné‑club toute ta vie ! Et puis…

       ā€‘ Tu as fini ton sermon ! T’es bien gentille de te faire du souci pour moi, mais tu vois cette vie-lĆ , c’est la mienne, je veux bien t’en parler,  t’en faire partager quelques morceaux,  mais Ƨa restera ma vie,  et j’en ferais ce que je voudrais ou ce que je pourrais. Et mon petit boulot de projectionniste, il me plaĆ®t, je n’ai pas envie d’en changer. Quand je suis seul dans ma cabine, il n’y a plus personne pour me dire ce qu’il faut faire et tout le monde compte sur moi. Quant Ć  « cette HĆ©lĆ©na », comme tu dis, je l’aime, c’est tout simple. C’est peut‑être trop simple, et c’est Ƨa qui te gĆØne ! Je l’aime et je n’ai pas envie de me poser des questions aujourd’hui parce que si Ƨa se trouve quand je trouverais les rĆ©ponses il sera dĆ©jĆ  trop tard.

       ‑ Tu dĆ©formes tout. Je l’aime bien ton HĆ©lĆ©na, mais…

       ā€‘ Et bien si tu l’aimes tant que Ƨa, je t’en prie, arrĆŖte de dire « cette HĆ©lĆ©na Ā», Ā« ton HĆ©lĆ©na Ā» Ca m’Ć©nerve, on dirait que tu ne peux pas supporter qu’elle puisse exister pour elle-mĆŖme, il faut que tu rajoutes toujours une petite note de condescendance. HĆ©lĆ©na, c’est HĆ©lĆ©na, un point c’est tout, c’est celle que j’aime, celle dont j’ai besoin, mais elle ne m’appartient pas, pas plus qu’elle n’appartient Ć  qui que soit ! HĆ©lĆ©na, c’est HĆ©lĆ©na, c’est tout, ce n’est pas compliquĆ© bon sang !

       Pendant ces joutes rituelles, comme d’habitude, mon pĆØre ne dit rien. Il ne prend pas parti, mais je sens bien qu’il est irritĆ©, qu’il trouve tout cela un peu futile, un peu dĆ©cevant de la part de quelqu’un qu’il imaginait autrement que comme une pĆ¢le copie d’un Rimbaud ou d’un James Dean dĆ©sespĆ©rĆ©. Il attend que le calme se soit rĆ©tabli.

     ‑ Ca te dirait de travailler Ć  l’usine avec moi ? On cherche un magasinier pour remplacer Henri qui part Ć  la retraite. J’ai un peu parlĆ© de toi au chef d’atelier.  Il me connaĆ®t bien, je crois qu’il pourrait pousser un peu pour qu’on retienne ta candidature. Qu’est ce que t’en penses ? C’est peut‑être pas terrible, mais avec ton bac tu pourrais certainement progresser assez vite. Et puis ta mĆØre a raison, projectionniste dans un cinĆ©ma de M. J. C Ƨa ne peut pas te construire un avenir…

       Il m’avait parlĆ© calmement. En habile nĆ©gociateur qu’il Ć©tait, il voulait m’empĆŖcher de rĆ©agir violemment. J’Ć©tais surpris, un peu sonnĆ©. Je ne m’attendais pas Ć  cette proposition et j’avais du mal Ć  prĆ©parer une rĆ©ponse cohĆ©rente.

       ‑ C’est sympa d’avoir pensĆ© Ć  moi, mais tu sais je ne suis pas sans rien et il y en a qui ont sĆ»rement plus besoin que moi de ce boulot. Et puis, je crois que je ne suis pas fait pour aller Ć  l’usine…

       ‑ Ah, Ƨa y est nous y voilĆ  ! Et pourquoi monsieur ne serait pas fait pour aller Ć  l’usine ? C’est peut‑être dĆ©gradant pour toi. T’aurais peut‑être honte de travailler dans la mĆŖme boĆ®te que ton pĆØre. Mais enfin bon dieu qu’est-ce que tu veux, tu ne vois pas que t’es en train de complĆØtement te marginaliser. Tu as toujours tes allures de poĆØte tourmentĆ© ! Mais mon pauvre, ce n’est pas Ƨa qui pourra te faire vivre…

       ā€‘ Ecoute papa ne t’énerve pas, Ƨa ne sert Ć  rien. Je n’ai jamais mĆ©prisĆ© ceux qui travaillent Ć  l’usine, bien au contraire. Je sais que tu ne peux pas supporter les poĆØtes, ou qui s’en donnent l’air, et si Ƨa peut te rassurer moi c’est pareil. Simplement, je ne veux pas qu’on m’aide, parce que je n’en ai pas besoin ! Je ne suis pas un paumĆ©, je suis bien quand je suis seul, ou quand je suis avec HĆ©lĆ©na. Et puis l’avenir, je ne sais pas ce que Ƨa veut dire parce que chaque fois que j’ai essayĆ© de faire un projet, il y a toujours eu quelque chose pour me rappeler que je ne suis rien, que nous ne sommes rien et que mĆŖme si c’est pas sĆ»r, mĆŖme s’il se peut qu’il y ait de l’espoir, moi pour l’instant, j’ai pas envie d’y croire, j’ai pas les moyens d’y croire…

       ā€‘ Tu vois, tu recommences Ć  parler comme un livre, tu es complĆØtement dĆ©connectĆ©…

       ‑ T’as peut‑être raison mais Ƨa m’est Ć©gal, pour l’instant c’est comme Ƨa que je vois les choses et j’ai pas encore envie de changer !

       La discussion s’Ć©tait interrompue, elle ne pouvait aller plus loin. Nous nous Ć©loignions de plus en plus, il arriverait mĆŖme un jour où nous ne nous verrions plus que par obligation gĆ©nĆ©tique. 

Quelques mardis en novembre, suite…

Il y a d’abord l’absence. Ensuite c’est le silence. HĆ©lĆ©na n’est pas lĆ . Elle n’y est plus. Elle est ailleurs, plus au sud. Je pourrais penser Ć  elle, Ć  ses retours. Je n’en peux plus de chercher ce qu’elle est devenue. Elle est partie pour le travail, pour le soleil. Elle en pouvait plus du brouillard, elle en pouvait plus des yeux pleins de pluie. Je voulais qu’elle attende. Je voulais lui montrer que la ville est belle. Je voulais lui dire que l’important ce n’est pas la couleur des faƧades, ni l’âge des pierres, je voulais lui dire qu’il faut essayer d’entendre le cœur de la citĆ©, le cœur qui bat. Et puis autour lui faire voir les collines qui veillent sensuelles, arrondies, qui ajoutent la courbe qui manque Ć  la grande rue.

       Les autres quand ils viennent, ils s’étonnent. Ils voient les arbres HĆ©lĆ©na, trĆØs haut, comme des mĆ¢ts qui cherchent la mer. Ils voient des arbres et en bas il y a la ville qui s’étire en partant vers l’ouest. Faut pas chercher des merveilles quand on vit dans une ville qui travaille. Faut pas chercher, c’est une ville où il faut s’arrĆŖter. Il faut la comprendre, elle est coincĆ©e, un peu comme une impasse.

       Ce soir je suis seul et je pense Ć  toi HĆ©lĆ©na.

Quelques mardis en novembre, suite…

Ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui et sur le chemin de la gare j’ai compris que la ville m’attendait gueule grande ouverte. Quand elle est partie, quand elle est montĆ©e dans ce wagon, quand je n’ai plus vu son visage que comme un point Ć  la ligne, je me suis retrouvĆ© seul.

          Et j’ai tremblĆ© Ć  nouveau.     

       C’Ć©tait une solitude si vraie, si dure, si sonore, qu’on pouvait presque l’entendre s’installer. Elle Ć©tait Ć  couper au couteau. DerriĆØre les faux horizons rougeĆ¢tres que les derniers jours d’automne laissaient nĆ©gligemment traĆ®ner, il y avait la lueur blafarde d’une ville en pleine vengeance contre ceux qui auraient voulu l’habiller de rĆŖves.

       A chaque coin de rue, sous chaque porche d’immeuble, croupissait un passĆ© brumeux, mon passĆ©. Il devenait de plus en plus lointain, il avait de plus en plus les couleurs du mensonge. Le mensonge d’une ville que j’avais cru apprivoiser. Aujourd’hui je suis seul et je marche dans la grande rue. Aujourd’hui je suis seul et je retrouve la grisaille.

       HĆ©lĆ©na est partie. Aujourd’hui je l’attends dĆ©jĆ , et je garde dans la main cette lettre qu’elle m’a donnĆ©e, juste avant de partir.                      

       C’est une lettre d’amour, une belle lettre d’amour. C’est aussi une lettre de dĆ©part, une lettre où l’on se souvient du hier pour mieux se prĆ©parer aux durs lendemains. Je l’ai beaucoup trop lue.  Je l’ai dĆ©jĆ  assimilĆ©e et me prĆ©pare Ć  lui chercher des sens cachĆ©s.

       Je cherche une apparence Ć  me donner pour entrer dans cette nouvelle tranche de vie. Je pourrais choisir les artifices de la tristesse. Je pourrais continuer Ć  sourire Ć  ce qui me reste d’elle :  cette derniĆØre lettre provisoire qui entrera chaque jour davantage dans le monde des Ć©critures stylistiques qu’on lit pour se muscler l’œil plus que pour s’oxygĆ©ner le cœur. Je pourrais choisir le confort apportĆ© par la force tranquille de celui qui joue l’indiffĆ©rent par frime ou par habitude. Je n’ai mĆŖme pas besoin de me fabriquer un personnage, je n’ai rien besoin de choisir.

       HĆ©lĆ©na m’a quittĆ© et la ville m’a repris. La ville et son souffle d’agonie qui n’en finit pas de se terminer. Mes yeux ne sont plus ouverts, ils ne m’appartiennent plus. Dehors ils se dĆ©chirent contre une lumiĆØre si dure qu’on la croirait mĆ©tallique. Mes rĆ©tines deviennent des Ć©crans fantastiques où se projettent des images sans couleurs, des cris, des odeurs humides et poisseuses. Des odeurs d’hommes qui prient sur les cadavres de leurs fils.

       De ma bouche, les rares sons qui sortent sont orphelins des mots qui auraient vu le jour Ć  quelques HĆ©lĆ©na d’ici. Ma bouche n’est faite que pour aimer, ou bien haĆÆr. Aujourd’hui elle refuse de s’ouvrir, si ce n’est pour remplir ses rares missions alimentaires.

       Mon corps tout entier est une corde qui vibre. Il souffre toujours plus, Ć  chaque fois qu’un spĆ©cimen du genre humain me croise et me toise de sa hauteur aseptisĆ©e. Aujourd’hui, les autres, je ne les ignore plus, au contraire je les utilise,  je les associe Ć  cette douleur dont je les veux complices.

       HĆ©lĆ©na est partie depuis trois jours et je me dis qu’elle m’a oubliĆ©. Peut‑être est-ce mieux ainsi. Peut‑être serions-nous devenus mĆ©diocres. Peut‑être nous serions nous forcer Ć  nous ressembler l’un l’autre. Peut‑être que l’habitude n’est qu’une banale variante de l’amour, sans dĆ©clinaisons d’imprĆ©vus ni de souffrances. Quand on s’aime sans souffrir, on s’entoure le cœur d’une chape de coton qui ne pourra qu’Ć©touffer tous les excĆØs, qu’ils soient de mots ou de regards. Les histoires d’amour qui dĆ©roulent leur passion sur de longues Ć©tapes de plat ne peuvent se terminer que par un sprint massif du peloton groupĆ©, où tout le monde ressemble Ć  tout le monde. Quant Ć  moi, je prĆ©fĆØre les longues Ć©chappĆ©es solitaires, dans les Ć©tapes de montagne, où la joie de l’arrivĆ©e se mĆŖle toujours harmonieusement Ć  la souffrance.

Quelques mardis en novembre, suite…

Il nous reste un mois. Un mois pour nous habituer Ć  nous Ć©loigner. Il nous reste un mois, mais nous brĆ»lons chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Nous ne parlons plus de l’aprĆØs, nous nous contentons de meubler nos silences par des Ć©treintes de plus en plus frĆ©quentes. Nous ne nous parlons pas, nous craignons ce que les mots cachent et surtout ce qu’ils risquent de dire quand ils sont lancĆ©s sans rĆ©flĆ©chir. Il est si bon, parfois, de ne rien chercher d’autre que le plaisir de se toucher, que le plaisir de regarder.

       Chaque nuit nous faisons l’amour, comme une derniĆØre fois, ou une premiĆØre. Nos corps s’apprennent mutuellement, ils s’imprĆØgnent l’un de l’autre avec rage et angoisse. Parfois, je pleure tout doucement, parfois je sens un cri, le cri, qui monte en moi. Je le suppose encore faible, mais je sais qu’il n’ira qu’en grandissant. J’ai si peur d’elle, j’ai si peur pour nous. L’hiver est si proche…

       Nous rompons nos silences pour parler de RĆ©mi. Nous en parlons comme au dĆ©but. Nous en parlons Ć  la premiĆØre personne du pluriel. Nous sommes bien, persuadĆ©s que notre histoire existe. Nous sommes bien, et pourtant nous savons que l’automne entame son sprint final.         

La fin du mois est arrivĆ©e. Le sursis que nous avait laissĆ© sa formation est arrivĆ© Ć  son terme. C’est arrivĆ© brusquement, on ne s’y attendait plus,  on avait gommĆ© cette date butoir de notre calendrier. Nous nous sommes laissĆ© surprendre et il a fallu que le dimanche s’achĆØve pour nous entendre dire : « c’est demain ».

Quelques mardis en novembre, suite…

       Quelques semaines se sont ajoutĆ©es dans la colonne crĆ©dit de notre histoire. J’avais cru dĆ©celer dans l’arrivĆ©e prĆ©coce des premiers flocons le signe d’un hiver rude.  J’essayais de rĆ©sister aux frĆ©quentes bouffĆ©es d’angoisse qui ponctuaient mes soirĆ©es. Depuis ce dernier mardi d’octobre, je redoutais mes retours tardifs. Je craignais, Ć  chaque fois, de trouver un appartement vide. HĆ©lĆ©na avait changĆ© de poste. Elle Ć©tait devenue chef de rayon. Elle semblait contente, transformĆ©e presque.

       Jamais elle ne m’avait parlĆ© de son travail. On dirait qu’elle y prenait du plaisir, un plaisir nouveau. Je n’Ć©tais plus seul Ć  parler. A prĆ©sent il me fallait aussi l’Ć©couter. Elle me parlait de ses difficultĆ©s, de la bĆŖtise de certaines de ses collĆØgues. Elle me parlait de son rayon, avec passion. Si je respectais ce qu’elle faisait, j’avoue que cela m’amusait un peu…

       Un soir, elle m’a annoncĆ© qu’on lui proposait une nouvelle promotion. Elle pouvait, aprĆØs une formation, devenir responsable du secteur VĆŖtement. J’Ć©tais heureux pour elle. Cette progression n’avait rien d’étonnant, elle Ć©tait une fille remarquable qui ne peut passer inaperƧue.                                              

       J’avais Ć  peine intĆ©grĆ© ce nouveau changement qu’elle m’annonce, avec un ton un peu grave qu’il lui faudra partir. Il faudra qu’elle parte. Bien sĆ»r. Je ne m’y attendais pas. Je me dis que c’est normal. Il y en a d’autres qui partent. Elle continue Ć  parler de sa future place.

       Elle n’est plus qu’une voix que j’entends. Elle est un peu partie. J’avais supportĆ© le premier choc, annoncer son dĆ©part imminent comme s’il s’Ć©tait agi d’une autre personne. Je n’avais pas rĆ©pondu et l’avais laissĆ©e m’encercler de ses flots de parole.                                        

       J’ai traduit ses paroles. Il faut qu’elle parte. C’est normal. Je n’ai rien Ć  dire. Rien. Je l’entends rĆ©pondre aux questions que je pourrais lui poser, je l’entends me dire que ce ne sera pas long, que ce n’est pas loin, qu’il y en a tant d’autres qui l’ont fait ou le feront. Je l’entends me dire que je pourrais la rejoindre, qu’on se verra le week‑end.                  

       Et puis je ne l’entends plus du tout, je pense aux autres. Les autres, dont elles me parlent tant, comme si elle ne pouvait s’en passer, comme si elle ne pouvait accepter d’admettre qu’ils ne sont que les autres. Elle, ce n’Ć©tait pas une de ces autres qui doivent partir parce que c’est inscrit dans leurs gĆ©ographies intĆ©rieures. Elle il fallait qu’elle parte. Simplement. Il fallait qu’elle parte parce qu’il fallait que nos deux vies ne s’Ć©loignent jamais trop des rivages de la souffrance…               

Elle, elle n’Ć©tait pas comme les autres, parce que ses larmes Ć©taient si lourdes, que mĆŖme le silence s’en trouvait indiscret quand il les croisait au carrefour d’un dĆ©sespoir. Elle, ses rires Ć©clataient comme des cris, ils rĆ©sonnaient derriĆØre chacun de ses regards et me revenaient Ć  la face comme des flaques de joie. Elle, j’aurai jurĆ© que ses yeux Ć©taient doubles tant ils me vrillaient l’en dedans. Et pourtant il lui faut partir, parce qu’elle a besoin de ce nouveau travail. Je pourrais peut‑être la rejoindre, mais je ne trouverais pas de place de projectionniste lĆ -bas. LĆ -bas, où il fait si chaud.       Et puis, un an, c’est court. Ce n’est que la simple addition de quelques jours d’ennuis que l’on aura vite fait d’oublier. Un an, c’est demain, quand je nous regarde, mais c’est dĆ©jĆ  avant‑hier quand je pense Ć  la fac. Un an ce n’est pas uniquement ces quelques saisons qui s’enchevĆŖtrent, c’est aussi ces instants si douloureux, si terribles que mĆŖme dans les secondes il y a le temps qui passe. Et puis, on s’Ć©crira,  on s’attendra,  on s’espĆ©rera

Quelques mardis en novembre, suite…

       HĆ©lĆ©na, il y a des soirs où tu t’endors pour partir ailleurs. Je te regarde et j’ai peur. J’ai mal aussi. Il y a la douleur dans le crĆ¢ne. J’essaie de nous imaginer en route vers la mer, tout doucement. Il fait frais, on roule le soir, juste avant le coucher du soleil. Les vitres sont baissĆ©es. Dehors il a plu, une pluie chaude qui rĆ©veille les odeurs. La lumiĆØre est parfaite, elle se repose avant de disparaĆ®tre. Elle a achevĆ© sa mission journaliĆØre. Elle est Ć©paisse, pleine de courbes, de mousse. Et il y a la musique qui est pareil, une musique qui coule comme un souffle. Et puis il y a toi qui ne dis rien, la tĆŖte un peu en arriĆØre. Tu laisses entrer toutes les sensations. Tu es bien, t’es comme le soleil qui s’assoupit, tu as fini ta journĆ©e et lĆ  tu t’étends, tout doucement, comme un voile, comme une vapeur. On s’est arrĆŖtĆ©, la mer est encore loin, la ville est derriĆØre. On s’est arrĆŖtĆ© pour Ć©couter. Il y a un mĆ©lange de sons, un cocktail qui nous bouleverse et au loin la ville et sa rumeur.

       HĆ©lĆ©na je te regarde et j’ai peur. La mer est si loin et les autres la cachent. J’attends que tu sois prĆŖte, j’attends que tu comprennes que je ne veux pas autre chose que te regarder, t’inventer des tranches de vie qui t’étonneront et qu’on partagera.

       HĆ©lĆ©na, tu ne m’aimeras plus. Je ne suis pas suffisant. Il te manquera toujours les autres quand tu seras avec moi. Je suis tout seul HĆ©lĆ©na. Tout seul, pour toi, entiĆØrement. BientĆ“t tu ne me voudras plus, je suis sans importance. Je n ā€˜ai rien Ć  raconter. Les histoires que je vis sont nocturnes et le jour je les oublie. Je ne te dis pas assez de mots ustensiles. Je veux m’éviter les discours alimentaires. Il y aura des jours où je ne te dirai rien, de peur d’abĆ®mer des mots que le lendemain je t’offrirai comme un bouquet de fleurs nouvelles.

       Un jour, bientĆ“t, tu ne m’aimeras plus. Ce sera trop difficile, tu n’en pourras plus de mon indiffĆ©rence. Tu n’en pourras plus de chercher la mer dans toutes mes promenades nocturnes. Toi tu voudras qu’on te souhaite une bonne journĆ©e qu’on s’inquiĆØte de ta santĆ©, du temps qu’il fait et qui passe. Un jour tu souriras avec ennui quand tu me trouveras Ć  rĆŖver devant une faƧade lĆ©zardĆ©e de la grande rue.

       HĆ©lĆ©na, tu essaieras, mais les autres te rappelleront que je ne suis pas normal. Il y aura les autres HĆ©lĆ©na, les autres qui entretiennent leurs corps, les autres qui dansent, qui chantent, qui sifflotent les mains dans les poches. Et tu n’en voudras plus de mes immobilitĆ©s. T’en voudras plus de mon corps, t ā€˜en voudras plus de mes larmes Ć  chaque fois que je te pĆ©nĆØtre. Tu voudras du muscle, du vrai, du bien saillant, du qui se voit sous les vĆŖtements Ć  la mode. T’en voudras plus de la peau de mes joues si douce, toi tu voudras de la barbe bien dure, un peu brouillonne qui gratte quand elle est contre le cou et qui laisse des traces pour que les autres le voient.

       HĆ©lĆ©na tu vas me laisser, parce que tu ne comprends pas ma collection de beautĆ©s. T’en voudras plus de mes mots qui jaillissent, comme Ƨa, sans prĆ©venir, au coin d’une rue, comme une odeur, comme un cri. T’en voudras plus de mes extases devant une flaque d’eau, un peu graisseuse, qui luit au clair d’un rĆ©verbĆØre. Toi tu voudras des Ć©toiles, des plages de sable fin, des parfums de magasin. Tu voudras des rires simples, des chagrins prĆ©vus, des Ć©treintes programmĆ©s.

       Souviens-toi, HĆ©lĆ©na, je t’avais dit que ce ne serait pas facile. Je n’aime pas sourire parce que Ƨa fend le visage, Ƨa lui donne une allure de feuilleton. Je t’avais dit HĆ©lĆ©na que je pourrai rester des heures Ć  te regarder, Ć  ne rien dire, en attendant que tu me pĆ©nĆØtres si fort que j’en tremble. Il y a des jours où je veux te sentir, te humer et ceux où je veux te toucher. Je n’aime pas que tu me parles comme les autres, tu es plus la mĆŖme, tu es sous-titrĆ©.

Quelques mardis en novembre, suite…

C’Ć©tait un automne fragile et encore imprĆ©gnĆ© de chaleurs estivales qui venait de faire son apparition. RĆ©mi Ć©tait passĆ© de la rubrique de la souffrance Ć  celle du souvenir. Un souvenir humide et omniprĆ©sent. Le souvenir de cette derniĆØre soirĆ©e où il me hurlait que tout Ć©tait foutu. Depuis cette nuit terrible, depuis cette nuit si inachevĆ©e, comme une question qu’on pose Ć©ternellement,  il y avait d’abord eu la douleur et la haine qui m’avaient maintenu en sursis d’existence et puis il y avait eu HĆ©lĆ©na. HĆ©lĆ©na et ses grands yeux noirs.

        GrĆ¢ce Ć  une M.J.C que je frĆ©quentais depuis longtemps j’avais suivi un stage de projectionniste, et je travaillais dĆ©sormais dans un cinĆ©ma d’art et d’essai. C’Ć©tait une petite salle, les fauteuils Ć©taient recouverts d’un antique velours rouge usĆ©s par les gesticulations nerveuses de plusieurs gĆ©nĆ©rations d’intellectuels attentifs. J’Ć©tais bien, j’Ć©tais seul, les gens dans la salle comptaient sur moi et moi je ne les voyais pas. J’avais le temps de beaucoup lire. Je rĆŖvais surtout. Puis comme chaque soir, je rejoignais HĆ©lĆ©na. Je lui racontais le film. Je lui parlais de mes rĆŖves et elle y entrait. Elle m’Ć©coutait toujours avec patience dans un silence Ć©touffant de simplicitĆ©.

       HĆ©lĆ©na me parle peu, elle semble se satisfaire des mots que je lui invente et que je lui offre. Elle me regarde, et, d’un simple sourire qui hĆ©site toujours entre l’ironique et le pathĆ©tique, elle m’enferme entre ses silences dĆ©vorants. Elle n’aime pas parler d’elle, on dirait parfois qu’elle regrette d’avoir Ć©tĆ©. Ou est-ce plutĆ“t moi qui dĆ©sire si fort que sa vie n’ait pris un sens qu’Ć  partir du jour où nous nous sommes rencontrĆ©s. Elle semble venir de nulle part.                                     

       Je suis jaloux, une jalousie Ć©puisante, un peu sauvage, impossible Ć  maĆ®triser. Je suis jaloux de ce que je sais, de ce que je ne sais pas. HĆ©lĆ©na n’aime pas que je lui parle de ces quelques ombres qui jalonnent notre parcours ensoleillĆ©. Elle ne comprend pas que chaque fois que je la sais ailleurs, avec d’autres je me rapproche un peu de RĆ©mi. Elle me dit que j’en veux trop, qu’elle ne peut pas abandonner ses anciens copains, ses amis. Moi je lui dis que j’ai oubliĆ© les autres, que je ne les rencontre plus que par hasard. Je lui dis que je n’ai pas besoin d’eux pour subsister. Elle me trouve trop sauvage et me dit que cela ne me mĆØnera Ć  rien de bon, parce qu’on ne peut pas vivre toujours seul comme un ermite.

       Je lui dis que je ne suis pas seul, puisqu’elle est lĆ . Nous nous aimons, j’en suis persuadĆ©, je ne peux pas m’imaginer qu’il puisse en ĆŖtre autrement.

       Je n’habite pas encore chez elle, mais les nuits que nous passons seuls sont de plus en plus rares. Mes parents se sont rĆ©signĆ©s Ć  cette nouvelle vie. Ils ne sont pas dƩƧus, il faut dire que je travaille et cela suffit Ć  les rassurer. Ils ne connaissent pas HĆ©lĆ©na, je n’ai pas souhaitĆ© la prĆ©senter. Je n’ai pas envie qu’ils la questionnent, qu’ils la testent. Je n’ai pas envie non plus qu’HĆ©lĆ©na voit d’où je viens, je ne veux pas qu’elle voit ma chambre.

       Je veux qu’elle me fasse naĆ®tre ce samedi matin de l’annĆ©e derniĆØre dans un quelconque bus d’une ligne sans autre intĆ©rĆŖt que de parfois laisser entrer le hasard.

       Pendant trois mois nous avons vĆ©cu dans l’intensitĆ© des prolongations de notre premiĆØre Ć©treinte. Nous nous contentions du peu que nous Ć©tions, et nous Ć©tions bien. Et puis il y a eu ce mardi d’octobre. Comme tous les mardis, il y a deux sĆ©ances au ciné‑club, et je termine Ć  plus de minuit. MĆŖme lorsqu’il est tard, comme ce soir, HĆ©lĆ©na m’attend, elle m’Ć©coute parler du film ou des spectateurs. Ce soir, lorsque je suis rentrĆ©, l’appartement est vide, le silence est Ć©touffant. HĆ©lĆ©na est sortie, elle m’a laissĆ© un mot sur la table. J’ai la gorge serrĆ©e, un peu comme si je redoutais de le lire, mais aussi parce que j’Ć©tais presque sĆ»r de ce que j’allais y trouver. Ā« Ne t’inquiĆØte pas, on est sorti avec des collĆØgues du boulot, ce n’était pas prĆ©vu, je ne rentrerai pas trop tard. Je t’aime. « 

       Ce sont des mots simples et qui normalement devraient plutĆ“t me faire plaisir, ou me rassurer, mais je ne suis pas capable d’y voir autre chose qu’un premier dĆ©part, un autre dĆ©part. Lorsqu’elle est rentrĆ©e une heure aprĆØs, j’ai imaginĆ© une multitude de scĆ©narios tous aussi pessimistes les uns que les autres. Elle a l’air fatiguĆ©e, elle sent le tabac et ne m’embrasse que distraitement. Je suis tendu, prĆŖt Ć  craquer, mais je me contiens pour ne pas lui donner l’occasion de me rejeter. J’ai les mĆ¢choires si dures qu’elles me font souffrir. Je ne veux pas aller me coucher sans que nous ayons parlĆ©.

       ā€‘ Comment Ƨa se fait que ce n’était pas prĆ©vu cette fĆŖte entre copains du boulot ?     

       ā€‘ Et attends, doucement, c’Ć©tait pas une fĆŖte, et si c’est ce qui te fait peur il n’y avait presque que des nanas…

       ā€‘ Et vous avez dĆ©cidĆ© Ƨa au dernier moment !

       ā€‘ Mais enfin t’es terrible bon sang, tu ne vas pas me faire une scĆØne parce que je suis allĆ©e manger au restau avec des collĆØgues du magasin. Le directeur adjoint arrosait sa promotion, il va bientĆ“t ĆŖtre nommĆ© directeur, il ne sait pas encore où, et il ne s’y attendait pas du tout. C’est quand mĆŖme sympa d’inviter les vendeuses Ć  manger, tu ne trouves pas…

       ā€‘ Ouais, si on veut. Moi je trouve que Ƨa fait plutĆ“t paternaliste.

       ā€‘ Qu’est-ce que tu peux ĆŖtre aigri, on dirait que tous les autres sont des cons ou des salauds. De toute faƧon, je me suis ennuyĆ©e Ć  cette soirĆ©e, on n’avait pas grand-chose Ć  dire. Mais tu aurais quand mĆŖme pu me rĆ©server un autre accueil. On dirait que tu n’as pas confiance en moi.

       Je ne rĆ©ponds plus rien, conscient que je risque d’envenimer la situation. Je me sens confus, mais en mĆŖme temps j’ai une espĆØce d’apprĆ©hension.                   

       Je me dis qu’il n’est pas possible que le semblant de bien ĆŖtre que j’Ć©prouve depuis que je suis avec HĆ©lĆ©na dure aussi longtemps. Ma vie est rĆ©guliĆØrement ponctuĆ©e de points de suspension aux bonheurs qu’elle s’est essayĆ©e Ć  construire. Je me suis habituĆ© Ć  ne pas m’installer dans le prĆ©visible, dans le rĆ©gulier. Il me semble inconcevable, voire inconvenant, que tout suive une ligne continue. On dirait que je souhaite qu’il se passe quelque chose de douloureux avec HĆ©lĆ©na. On dirait que je souhaite ne pas me satisfaire de cette nouvelle plĆ©nitude. On dirait que je cherche Ć  rendre difficile tout ce qui n’est qu’agrĆ©able. On dirait qu’Ć  intervalles rĆ©guliers la grande rue et ses rails glaciaux me traversent le cœur. On dirait que RĆ©mi m’envoie de temps Ć  autre quelques signes de là‑bas, où il est parti.                             

        HĆ©lĆ©na sent bien que je ne suis plus le mĆŖme depuis quelques semaines, elle sent bien que je ne me contente plus de l’aimer, elle sent bien que trop souvent, il y a la haine qui remonte,  il y a la haine qui se mĆ©lange et qui rend mes pensĆ©es si confuses. Elle essaie de m’aider, me montre qu’ailleurs il n’y a pas que des mĆ©diocres, qu’ailleurs il y a aussi des gens qui s’aiment, comme nous. Mais je ne me rĆ©sous pas Ć  accepter ce qui pourrait faire notre bonheur. Cela me paraĆ®t trop simple, trop artificiel.                                             

       Les autres je ne veux pas les regarder, je me contente de les voir et de les intĆ©grer Ć  la liste de ce qui n’appartient pas Ć  mon espace de vie. Les autres, ils sont, ils passent, ils me croisent et parfois me parlent. Je me contente de les subir avec indiffĆ©rence, mĆ©pris, ou crainte. Tant qu’il y a HĆ©lĆ©na, les autres sont une hypothĆØse dont je n’ai pas besoin pour aimer. Il y a HĆ©lĆ©na, elle existe. Il y a HĆ©lĆ©na, elle m’attend tous les soirs. Elle vit sur le mĆŖme cadran que le mien. Elle m’attend, tous les soirs, mais ce soir, ce mardi soir elle ne m’attendait pas. J’ai revu les autres. J’y ai pensĆ©…

Quelques mardis en novembre, suite…

       HĆ©lĆ©na, notre rĆŖve sera si beau. Nous nous aimerons. Chaque jour je te surprendrai. Je t’aimerai avec application. Je te regarderai dormir et j’attendrai que tu souries quand notre rĆŖve arrivera, qu’il entrera en toi. Je te baiserai les paupiĆØres si doucement qu’elles vibreront comme les ailes d’un papillon. Je dessinerai ton corps du bout de mes doigts, je l’enregistrerai avec la mĆ©moire de ma peau. Tu ne seras plus triste, pas trop gai non plus, parce que Ƨa fait feuilleton. Il faudra que tu gardes un peu de mĆ©lancolie pour que j’aie envie de te serrer. Tu ne me diras pas tout, tu t’inventeras des secrets et je chercherai Ć  te garder. Je veux que tu continues Ć  te rendre inaccessible. Si un jour tu voulais tout me dire, si un jour tu ne voulais devenir qu’une stupide moitiĆ© alors je ne t’aimerais plus pareil. Je veux que tu m’effraies, je veux toujours t’espĆ©rer.

       HĆ©lĆ©na notre rĆŖve sera si beau, il ne faut pas qu’il s’arrĆŖte. Il ne faut pas que nous remplissions la page. Il y aura nos corps. Nous les laisserons s’assouvir l’un de l’autre et parfois nous ne nous toucherons pas pour nous oublier. Pour l’envie de revenir. HĆ©lĆ©na, nous nous construirons une histoire, un peu chaque jour. Nous n’écouterons personne et puis, chaque jour nous nous dĆ©couvrirons avec Ć©tonnement. HĆ©lĆ©na notre rĆŖve sera si beau.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Son verre semble de trop. Nous sommes tous les deux. Comme une premiĆØre fois. Comme la premiĆØre fois. RĆ©mi est parti et nous pensons Ć  lui. Nous sommes installĆ©s sur le lit. La chaleur est moite, je pense Ć  Albert Camus. Je pense Ć  Ā«L’étranger ». Je pense Ć  Meursault, Ć  son dimanche aprĆØs-midi Ć  Alger. Je pense Ć  Camus, et je revois RĆ©mi me parler, le jour de notre premiĆØre rencontre Ć  la bibliothĆØque. Je pense Ć  Camus et je parle Ć  HĆ©lĆ©na de l’enterrement. Je lui en parle avec des mots simples, des mots brefs, parce qu’il fait chaud, parce que je suis bien, coincĆ© entre ces deux sensations si merveilleusement complĆ©mentaires que sont l’amour et la souffrance…

       Je lui parle, elle m’Ć©coute. Alors que je ressens encore le contact glacĆ© du marbre, alors que la chaleur nous enveloppe de plus en plus, nos deux corps profitent de chaque seconde pour Ć©tablir le contact. Comme une insulte Ć  la sueur qui nous assaille, je sens la dĆ©licate fraĆ®cheur de son corps qui ne tarde pas Ć  se fondre dans le mien. Les mots se font plus rares, ils ne sont plus que la ponctuation haletante d’une Ć©treinte qui cherche encore son style. Nos mains entament alors, chacune de leur cĆ“tĆ©, le voyage du complĆ©ment circonstanciel d’exploration. Je n’ai pas de mal Ć  la dĆ©vĆŖtir.  Sa peau vibre sous mes caresses ou peut‑être est ce moi qui tremble. RĆ©mi n’a pas disparu de notre mĆ©moire.  Nous avons l’impression de lui faire partager quelques parcelles de cette rencontre.

       Elle m’a demandĆ© pourquoi il s’était donnĆ© la mort. Je lui ai rĆ©pondu qu’il aimait trop la vie, qu’il n’avait pas envie de la corrompre au contact de ce qu’il ne parvenait plus Ć  supporter. Il Ć©tait parti pour ne pas mentir, pour ne pas donner l’apparence du bonheur. Il avait peut‑être eu tort, mais nous n’avions pas Ć  juger, nous n’avions pas le droit de comprendre ou d’expliquer. Il Ć©tait parti, et nous Ć©tions restĆ©s, car tel Ć©tait notre choix et nous devions de rester fidĆØles Ć  nos convictions. Il Ć©tait parti comme un Ć©migrant qui ne pourra jamais revenir au pays d’origine. 

       Puis, comme pour nous rassurer sur l’existence de quelques symptĆ“mes de vie, nous nous sommes glissĆ©s l’un dans l’autre. Silencieusement, nous avons conjuguĆ© nos deux souffrances Ć  tous les temps du plaisir. Et l’espace de quelques instants, nos sanglots de douleur et de haine ont trouvĆ© leur arc-en-ciel dans un long cri d’amour.

       Il Ć©tait trĆØs tard lorsque je suis parti. Je savais dĆ©jĆ  qu’elle me dirait Ć  demain. Je me suis endormi avec les souvenirs que RĆ©mi aurait pu avoir. RĆ©mi :  son visage me paraĆ®t plus serein, plus calme. C’est la premiĆØre fois depuis trois semaines où je m’endors avec une autre image que celle d’un RĆ©mi dĆ©sespĆ©rĆ©, que celle d’un RĆ©mi dĆ©finitivement fossilisĆ© dans une couche d’angoisse. Je ne l’ai pas Ć©liminĆ©. Je l’ai simplement retrouvĆ©, un peu comme il Ć©tait avant. Comme il Ć©tait lorsque nous parlions d’HĆ©lĆ©na, que nous Ć©tions avec elle.

       HĆ©lĆ©na, son corps, si doux, si dĆ©sirĆ©. HĆ©lĆ©na, aujourd’hui nous nous sommes enfin rencontrĆ©s.

MĆ©moires…

J’ai tentĆ© l’impossible ascension

Vers la cime d’une mĆ©moire abĆ®mĆ©e

Lisse est la paroi surprise

Pas un qui ne veut

Glisse

Plus un qui ne peut

Glisse

Elle Ʃtait belle cette histoire

J’ai suivi ses lourdes traces

Jusqu’aux neiges racontĆ©es

Quelques mardis en novembre suite, suite…

Trois semaines ont passĆ© depuis le dĆ©part de RĆ©mi. Je ne suis pas retournĆ© Ć  la facultĆ©. Je n’ai pas passĆ© les examens. J’aurai considĆ©rĆ© comme une trahison, une souillure Ć  RĆ©mi de poursuivre ma route dans cette direction qu’il n’avait pu se rĆ©soudre Ć  prendre. J’ai occupĆ© mes journĆ©es Ć  ne rien faire, Ć  attendre la nuit pour partir au cœur de la ville, dans la Ā« grand rue Ā», lĆ  où ma souffrance rime sans fausses notes avec la stupide rectitude de cette soi-disant artĆØre centrale.

       La saison ne me facilite pas la tĆ¢che. Les journĆ©es sont interminables. Les nuits comme les gens paraissent dĆ©border d’une lumiĆØre dont ils font le plein avec frĆ©nĆ©sie. MĆŖme sur les coups de deux heures du matin les rues sont encore inondĆ©es de flaques de soleil que produisent les petits groupes de nouveaux bacheliers, tous de court vĆŖtus, et qui cĆ©lĆØbrent avec enthousiasme leurs diplĆ“mes fraĆ®chement obtenus. Lorsque je les rencontre, je ne peux pas me rĆ©soudre Ć  piocher quelques instants de chaleur dans mes souvenirs pourtant encore si proches. J’ai froid et je baisse la tĆŖte. Tout va si vite, demain, eux aussi en croiseront d’autres…

       Ce soir j’irai voir HĆ©lĆ©na. Elle a tĆ©lĆ©phonĆ© il y a une semaine. Elle a dit que je pouvais passer quand je le voulais, cela lui ferait plaisir. En chemin, je me dis que c’est RĆ©mi que j’ai envie de revoir dans notre souvenir commun. Je la sais fine et sensible et me rĆ©jouis Ć  l’idĆ©e que nous allons passer la soirĆ©e Ć  parler simplement, lentement comme je ne l’ai plus fait depuis trop longtemps. Elle habite un petit studio sous les toits vers la place Villeboeuf. Je trouverais facilement, c’est un quartier que je connais bien.

       Ma souffrance est si grande, si rude, si entretenue qu’elle a dĆ©sormais besoin d’un visage fĆ©minin pour servir de prĆ©texte Ć  ses prochains sourires… Je savais bien qu’avec HĆ©lĆ©na nous n’avions pas vraiment commencĆ© une histoire.  Je savais aussi qu’elle Ć©tait la seule qui pourrait me rĆ©veiller un peu, qu’elle Ć©tait la seule qui pourrait m’arracher Ć  mon impasse, qui pourrait m’aider Ć  regarder au- delĆ  de ces deux volets verts, fermĆ©s sur une fenĆŖtre qui un matin n’a pas voulu s’ouvrir.

       J’Ć©tais anxieux. J’Ć©tais anxieux de tout. Quand je suis arrivĆ© devant sa porte, je me suis senti saisi d’Ć©touffements. Comme si cette porte ne pouvait que rester dĆ©finitivement fermĆ©e. J’ai la certitude qu’elle mettra longtemps Ć  s’ouvrir et qu’elle ne pourra alors encadrer qu’un visage dĆ©fait, le visage de quelqu’un qu’on dĆ©range. J’ai tant besoin d’elle, j’ai tant besoin de l’aide de la seule personne Ć  qui je rĆ©ussis encore Ć  penser sans Ć©prouver un sentiment d’indiffĆ©rence, ou de dĆ©goĆ»t. J’ai besoin de sa prĆ©sence, dĆ©licatement parfumĆ©e, de ses sourires discrets mais suffisants.

       Je me souviens que lorsque nous nous voyions avec RĆ©mi, elle Ć©tait si vraie, si douce, si attentive qu’elle rĆ©ussissait toujours Ć  nous extirper un sourire, mĆŖme lorsque l’orage grondait au plus profond de nous. Quand la porte a bougĆ©, j’ai senti un courant d’air glacial cisailler mon dos en sueur. J’avais le souffle court de celui qui reprend l’entraĆ®nement du marathon aprĆØs un longue pĆ©riode d’inactivitĆ©. Je l’ai cru surprise ou mĆŖme gĆŖnĆ©e. De chacun de ses gestes je retire des indices pour m’Ć©chafauder un mauvais scĆ©nario où bien entendu je n’aurai, une fois de plus, pas le beau rĆ“le. Je discerne un empressement discret pour dissimuler une prĆ©sence « ennemie ». Elle a les traits tirĆ©s et les cheveux en dĆ©sordre. Son œil brille et malgrĆ© la fraĆ®cheur sa chemise est largement ouverte. Elle fait comme un trou bĆ©ant sur une peau que je devine chaude… J’entends comme un martĆØlement derriĆØre les oreilles, je sais qu’elle me parle mais aucun son ne me parvient si ce n’est ceux de mon cœur qui cogne et de ma peur qui m’essouffle. J’entends sortir quelques mots de ma bouche, j’ai l’impression qu’ils rampent et agonisent avant d’arriver jusqu’Ć  elle. Puis ce sont mes lĆØvres qui se sont essayĆ©es Ć  un exercice pĆ©rilleux consistant Ć  tenter une rencontre avec une parcelle de ce visage qu’elle m’offre au milieu d’un sourire. Lorsque le contact s’est produit, j’ai ressenti comme un picotement au creux des reins, comme si j’avais reƧu une injection de fraĆ®cheur dans tout le corps aprĆØs un long sĆ©jour dans une cave humide. Quand elle a refermĆ© la lourde porte, j’Ć©tais de l’autre cĆ“tĆ©, avec elle depuis dix mille ans…

       Elle n’avait pas encore fait l’amour, mais tout en sentait les prĆ©paratifs. On ressentait dans cette piĆØce, la prĆ©sence imminente d’un corps Ć  corps soigneusement organisĆ©. Celui que je ne pouvais qu’appeler « l’autre » Ć©tait Ć©tendu sur le divan, ceinturon en berne et chemise ouverte. Il se tenait suspendu Ć  un plafond imaginaire par le fil dorĆ© d’une cigarette amĆ©ricaine. Tout sentait la lassitude de l’inachevĆ©. Tout respirait l’orgasme encyclopĆ©dique qu’on obtient par expĆ©rience, par technique, par assurance. Alors qu’il restait lĆ , avachi, contemplant la mouche du plafond, j’ai soudain aperƧu HĆ©lĆ©na engluĆ© dans un cocktail de tendresse, de dĆ©ception et de dĆ©dain.

       Elle frĆ©missait, elle comprenait ma douleur, peut-ĆŖtre parce qu’elle l’Ć©prouvait aussi. Sa chevelure Ć©tait noire, ses yeux aussi, pour me faire comprendre qu’elle restait ainsi comme je la voulais. Ce que je voyais n’Ć©tait que le prĆ©ambule d’une mauvaise piĆØce qu’elle aurait peut-ĆŖtre jouĆ©e, contre son grĆ©, ou par mauvaise habitude. D’une voix enrouĆ©e de tabac, ou de larmes qu’on ne peut retenir, elle m’a proposĆ© de m’asseoir, comme au spectacle, pensai‑je ironiquement. Puis en quelques mouvements de doigts adroits, je l’ai vu se transformer pour ĆŖtre plus prĆØs de moi.                                                   

       Tous ces moments n’Ć©taient qu’instantanĆ©s. Il ne s’Ć©tait pas dĆ©roulĆ© plus d’une demi-minute entre l’instant où mon doigt a effleurĆ© la sonnette et celui où mon corps est entrĆ© en contact avec le SkaĆÆ rĆ¢pĆ© d’un fauteuil de rĆ©cupĆ©ration. Mais je me sentais fatiguĆ©, comme aprĆØs une nuit de voyage. Il faut dire que depuis la mort de RĆ©mi, plus rien ne se dĆ©roule comme avant. MĆŖme le temps semble hĆ©siter Ć  choisir ses prochaines victimes. Parfois tout s’accĆ©lĆØre, parfois chaque seconde semble porter en elle un tel poids qu’on peut presque l’entendre passer.

       J’Ć©tais assis, elle aussi. PrĆØs de moi. L’autre restait Ć©tendu, comme s’il voulait jouer son rĆ“le jusqu’au bout, malgrĆ© les rideaux fermĆ©s. Je ne le connaissais pas, mais j’aurai pu le rencontrer dans un de ces nombreux moments de futilitĆ© qui ponctuent une vie rĆ©glĆ©e Ć  l’avance. DerriĆØre ses yeux embrumĆ©s d’un voile de mĆ©lancolie se dissimule l’assurance insupportable d’un de ces insectes universitaires que j’ai eu rencontrĆ©s dans un bourdonnement anonyme. Je constate que plus que la maigreur habituelle, c’est la pĆ¢leur qui l’habille. Elle me le prĆ©sente.                       

  • Un copain Ć©tudiant…

Il a l’air Ć©mu de cette nouvelle dĆ©coration qu’elle vient de lui accrocher comme l’ultime rĆ©compense d’un combat contre le doute. Elle me regarde, et tout en me touchant la main, comme pour me rassurer, comme pour me prouver que j’existe plus que ne pourraient le laisser supposer nos quelque trop brĆØves rencontres.         

       – Un vieil ami !               

Ce n’Ć©tait pas tant ce substantif « ami » qui me procurait ce picotement de satisfaction dans tout le corps. C’est plutĆ“t ce qualificatif « vieil » qu’elle lui avait adjoint avec malice. Il est pourtant des mots qui me font l’effet de lames de rasoirs lorsqu’ils s’accouplent Ć  d’autres dans le lexique de l’angoisse. Vieil ou vieux Ć©tait de ceux lĆ . Et d’une faƧon gĆ©nĆ©rale, je trouvais les choses, les idĆ©es si terriblement achevĆ©es que je trouvais inutile sinon snob de leur adjoindre artificiellement des compagnons de pourriture. Le seul adjectif que je peux vraiment supporter n’existe pas encore, il est encore en gestation dans un mĆ©andre inconnue de mon cerveau fatiguĆ©. Le mot illustre suffisamment arbitrairement la chose sans qu’on se sente obligĆ© de le contaminer en le dĆ©corant inutilement au moyen d’adjectifs toujours mal choisis. C’est pourquoi en temps normaux et utiles, ce petit bonus ajoutĆ© au paquet d’amitiĆ© m’aurait profondĆ©ment agacĆ©. Et j’aurai entendu dans l’Ć©cho du « vieil ami » quelques fanfares coloniales, quelques grandes claques dans le dos. J’aurai perƧu des rires gras autour de verres emplis de merveilleux souvenirs rĆ©gimentaires. Mais, aujourd’hui, dans cette situation particuliĆØre, cette situation de combat, je me sentais  bien dans la peau du vieil ami… C’Ć©tait agrĆ©able de se sentir valorisĆ© de quelques grades de plus dans le registre d’avancement d’HĆ©lĆ©na.

       De toute faƧon, elle avait du lui parler de RĆ©mi. De moi peut-ĆŖtre. Surtout de RĆ©mi. Je sentais sa prĆ©sence durant les moments de silence. Une prĆ©sence qu’on ne pouvait ignorer, derriĆØre les yeux, derriĆØre cette petite lueur qui nous rendait complice mĆŖme sans rien dire. Sur le lit, l’étudiant tentait de surligner sa prĆ©sence insignifiante au moyen de gestes circulaires qu’il accomplissait avec sa cigarette. En fait il semblait accuser le coup face Ć  une situation d’indiffĆ©rence flagrante Ć  laquelle il ne s’Ć©tait pas prĆ©parĆ©. 

       Il s’est assis dans le grand nord de ce lit toujours brumeux. Sa tĆŖte ne lui appartenait plus, elle n’Ć©tait plus que le vulgaire prolongement de cette colonne vertĆ©brale qui s’efforƧait de lui conserver une apparence humaine. Il n’Ć©tait plus qu’un objet facultatif, il n’Ć©tait plus qu’une bizarrerie dans le calme de cette piĆØce. Je me sentais calme, vivant et je savourais avec satisfaction chaque instant. HĆ©lĆ©na est allĆ©e chercher Ć  boire. L’ombre volumineuse qui stationnait sur le lit a semblĆ© se dĆ©gonfler dans un long gĆ©missement. BientĆ“t je ne distingue plus qu’une masse compacte et grise d’où Ć©merge parfois un trou bĆ©ant et remuant par lequel sortent des sons qui associĆ©s entre eux selon l’irrĆ©futable gĆ©omĆ©trie de l’entendement civilisĆ© forment des mots et mĆŖme des phrases. Je le sens Ć  l’aise depuis que le fantĆ“me de RĆ©mi est lĆ , entre nous. J’ai de la peine pour lui et je comprends son inquiĆ©tude. Il sait qu’il a perdu, il sait qu’il n’est mĆŖme pas inscrit en marge de cette histoire dont il ignore tout. Il a posĆ© une nouvelle fois ses yeux sur moi pour m’annoncer, presque en s’excusant qu’il connaissait HĆ©lĆ©na depuis un an, qu’il l’avait rencontrĆ©e chez des amis communs. Ils Ć©taient devenus de bons copains, c’est tout…

       Je suis pris d’une irrĆ©sistible envie de rire. Tous ces mots me paraissent avoir Ć©tĆ© prononcĆ©s des milliers de fois. Ils sonnent creux, ils sentent la frustration. Ils ont l’aspect coagulĆ© de ces phrases qu’on ressort Ć  tout instant comme pour se persuader qu’on n’est pas des frigides du verbe. DĆ©sormais il me faisait pitiĆ© dans son dĆ©guisement grammatical où se distinguait l’assemblage hĆ©tĆ©roclite de son passĆ© crĆ©meux et de son avenir aseptisĆ©. Je ne lui en voulais mĆŖme pas, je le plaignais de s’obliger Ć  sous titrer toutes ses sensations de mauvaises traductions. Il faisait partie de ceux qui ont honte de pleurer, de ceux qui n’acceptent pas de subir la souffrance, la sienne comme celle des autres. Il appartenait Ć  la grande famille de ceux qui s’efforcent tant de paraĆ®tre qu’un jour ou l’autre ils disparaissent totalement…

       Je lui ai souri, cruellement, pour qu’il cesse de se rĆ©pandre dans cette piĆØce. Je l’achevais en lui dĆ©clarant que je la trouvais belle, trĆØs belle, l’intĆ©rieur comme l’extĆ©rieur. Quand HĆ©lĆ©na est revenue, il Ć©tait debout, comme un drapeau en berne. Il a prĆ©textĆ© un rendez‑vous dĆ©jĆ  manquĆ© et il est parti.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce sera un enterrement civil. C’est curieux comme beaucoup sont choquĆ©s par l’adjonction de cet adjectif neutre Ć  ce mot que l’on arrive Ć  peine Ć  prononcer tant il est tabou. Moi je me dis que ce qu’il y a de bien dans ce mot, c’est que finalement il est de la mĆŖme famille que civilisĆ©… Lorsque j’ai dit Ć  ma mĆØre que ce serait un enterrement civil, elle n’a pas pu s’empĆŖcher, bien qu’elle ne soit pas croyante, de trouver cela trĆØs triste,  un peu honteux mĆŖme. Comme si la qualitĆ© d’une tristesse ne dĆ©pendait que de la rĆ©ussite du carnaval qui l’enrobe. Comme s’il pouvait y avoir une autre signification Ć  la mort que celle que lui donne la sĆ©paration du disparu et de ceux qui restent. Comme s’il fallait, par hypocrisie, lĆ¢chetĆ© ou dĆ©sespoir choisir d’ĆŖtre intĆ©grĆ© dans le troupeau des anonymes que ce seigneur tout puissant est censĆ© ramener rĆ©guliĆØrement Ć  lui. La vraie rĆ©alitĆ© de la mort, c’est la tienne RĆ©mi. Tu es parti, quand tu l’as voulu. C’Ć©tait peut‑être un peu trop tĆ“t. Je te respecte RĆ©mi, mais j’aurai tant voulu qu’on poursuive le combat ensemble. 

       C’est vrai, t’avais compris plein de choses, c’est vrai que tu croyais que c’Ć©tait trop tard, mais t’aurais peut‑être pas du partir avant d’essayer encore une fois… Et pourtant, aujourd’hui, plus que jamais je te sens prĆØs de moi RĆ©mi, je veux t’accompagner dans une derniĆØre virĆ©e. J’ai peur RĆ©mi, j’ai peur parce que j’ai compris.

       Ta famille, je la respecte RĆ©mi, elle est autour de toi et pleure en silence. Elle ne comprend pas, ou a dĆ©jĆ  trop compris, sa douleur est d’un autre monde, elle est infinie. C’est une douleur qui sent l’amour, la peur, le remords. Mais ils ne sont que quelques-uns uns Ć  ĆŖtre vrais au milieu de tous ces charognards qui s’agrippent du regard Ć  ton cercueil, comme s’il s’agissait d’attendre les rĆ©sultats de la loterie nationale. Je ne les respecte pas et bien plus je les hais, malgrĆ© leurs larmes mĆ©caniques. Ils empestent la naphtaline parce qu’ils sortent leurs dĆ©guisements pour ritualiser leurs promenades mortuaires. Eux qui t’ont condamnĆ©, eux qui t’ont jugĆ© puis exĆ©cutĆ©, ils poussent le vice morbide jusqu’Ć  te vouloir accompagner une derniĆØre fois. Il faut dire qu’ils sont fiers derriĆØre leurs masques jaunĆ¢tres ; ils ont vu juste, ils ont rĆ©ussi. Ils le savaient bien, eux, que cela finirait comme cela.

       Eux, ils savent tout. Eux, ils ont un jugement infaillible sur le monde qui les enrobe et les supporte. Ils viennent lĆ  pour s’associer Ć  la douleur, ils viennent lĆ  pour participer. FranƧais jusqu’au bout des rĆŖves qu’ils n’ont pas eus, l’enterrement est un Ć©vĆ©nement privilĆ©giĆ© inscrit en lettres majuscules dans leur calendrier de la participation. Ils participent parce qu’ils sont citoyens. Ils participent parce qu’ils sont voisins. Ils participent parce que Ƨa fait bien. Ils participent Ć  l’Ć©lection de leur pantin politique. Ils participent au cadeau de fin d’annĆ©e de leurs concierges. Ils participent Ć  la victoire de leur Ć©quipe de football, et maintenant, dans un registre diffĆ©rent de grimaces, ils participent Ć  la douleur d’une famille. Comme ils disent : « on a gagnĆ© Ā», ils diront : « on a enterrĆ© le fils untel, celui qui allait pas bien ces derniers temps ! « Ils veulent leur morceau de douleur, en souvenir, en pendentif. Ils ont le sentiment que leur prĆ©sence apportera un sourire aux condamnĆ©s du jour. Ils en retireront une immense fiertĆ©. D’une voix dĆ©licatement bourrue, empruntĆ©e Ć  leur Gabin national, ils rassureront la mĆØre en lui apprenant qu’elle peut Ć©videmment compter sur eux.

       Oui, elle pourra compter sur eux pour aller prostituer le souvenir de RĆ©mi sur les avenues de la mĆ©disance, Ć  chaque jour de foire. Elle pourra compter sur eux comme le monde entier compte sur eux lorsqu’il s’agit de faire un geste pour des enfants qui meurent de faim Ć  des milliers de kilomĆØtres de leurs frigidaires. Elle pourra compter sur eux parce qu’ils savent vivre, simplement, sainement. Et puis ils savent ce que c’est que souffrir parce qu’ils ont eu, eux aussi, leur enterrement bien Ć  eux. Ils savent tout, sont bien Ć©duquĆ©s et sont de bons chrĆ©tiens. Ils participent Ć  tout, mĆŖme aux enterrements civils. Bien sĆ»r ils ne comprennent pas qu’on puisse partir pour le dernier voyage sans ĆŖtre accompagnĆ© d’oraisons funĆØbres accusatrices. Ils veulent bien aider leurs propres frĆØres humains mais la tĆ¢che leur est plus facile lorsqu’ils sont vraiment de la mĆŖme famille, de la mĆŖme religion, de la mĆŖme couleur…

       Alors ils ont le droit de venir souffrir avec tout le monde, ils ont le droit de venir ponctuer les cortĆØges funĆØbres de leurs gĆ©missements intempestifs. Mais attention, ils se prĆ©servent de tout et surtout du pire : il ne faut pas que la vraie souffrance, cette souffrance un peu grise, un peu humide qui a enseveli RĆ©mi pĆ©nĆØtre dans leurs murs. Rien d’aussi absurde et malsain que le suicide d’un fils ne peut ni ne doit leur arriver. Eux, ils prennent leurs prĆ©cautions, et ce ne sont pas leurs enfants qui en arriveront Ć  ces terribles extrĆ©mitĆ©s. Ils veillent, et s’ils veulent bien participer Ć  la douleur, c’est par principe, parce qu’ils sont bien Ć©levĆ©s. Il ne faut pas leur en demander plus…

       Chaque cortĆØge, ils le suivent de la mĆŖme faƧon, avec lenteur, avec l’allure de dĆ©sespĆ©rĆ©s qui recherchent leur oxygĆØne trois tĆŖtes devant eux. Ils marchent comme ils ont dĆ©filĆ© et lorsque je les observe, je suis saisi d’une envie irrĆ©sistible de leur hurler de retourner Ć  leurs problĆØmes. J’ai envie de leur crier de nous foutre la paix, Ć  nous, Ć  RĆ©mi.                                          

       Je sens la haine qui monte, je la sens si forte qu’elle submerge totalement le chagrin, ou plutĆ“t qu’elle se mĆŖle Ć  lui dans un cocktail de sensations que je trouve curieusement assez agrĆ©ables. Je vois derriĆØre leurs yeux des matraques, des codes civils, des guillotines. Je vois derriĆØre leurs yeux des verres de rouge ou de whisky selon qu’ils s’habillent Ć  Prisunic ou chez Pierre Cardin.

Quelques mardis en novembre, suite…

       RĆ©mi tu te souviens comme on l’aimait. Tu te souviens quand on parlait d’elle, tu avais un sourire d’ange. Tu aurais voulu qu’on parte, ailleurs, tous les trois. Alors, on aurait inventĆ© une autre faƧon d’aimer. Tous les jours on aurait fabriquĆ© des prĆ©textes Ć  sourire. Et HĆ©lĆ©na nous aurait regardĆ©.

       HĆ©lĆ©na, tu la voulais, toi aussi. Tu disais que plus rien ne te retenait dans cette ville, mais je sais qu’il aurait suffi qu’elle te tende la main pour que tu sois encore lĆ  aujourd’hui. Et je te l’aurai laissĆ©e, parce que je ne suis pas de taille Ć  rivaliser avec toi.

       Toi t’aurais voulu qu’il se passe quelque chose, tu aurais voulu te fabriquer de la matiĆØre Ć  souvenirs. Je me souviens quand on traversait la ville tous les deux, mains dans les poches, le col relevĆ©. C’est moi qui te suivais, on allait nulle part et pourtant tu avanƧais avec assurance. On aurait cru que tu savais, qu’on t’attendait, tu prenais Ć  droite puis Ć  gauche, tu changeais de trottoir et parfois tu t’arrĆŖtais, net, comme en pleine hĆ©sitation, comme pour dire aux autres : Ā« regardez-moi, je vais quelque part, regardez-moi, il va m’arriver quelque chose Ā».

       Et quand on arrivait, au bout, tu te mettais en colĆØre aprĆØs moi, aprĆØs le temps qui passe et qui glisse. Tu disais qu’il Ć©tait trop tard, que tu n’aurais pu arriver Ć  l’heure. A cause des autres qui sont toujours en travers de ta route.

       Les autres tu m’as appris Ć  les gommer, tu m’as appris Ć  les rĆ©duire au silence. Tu m’as montrĆ© comme ils ne sont rien quand on sait qu’ils ne veulent rien d’autre que s’assimiler, que se rĆ©soudre que se fondre dans la masse.

       Au milieu de ces autres, il y avait HĆ©lĆ©na. D’abord tu ne m’as rien dit et je ne voulais pas savoir. Vous, votre passĆ©, vos histoires d’adolescence. Et un soir, parce qu’elle n’était pas lĆ , parce qu’elle nous manquait tu l’as faite vivre, avec tes mots. Et moi je t’écoutais je buvais ce qui coulait de tes lĆØvres. Tu l’avais aimĆ©e, bien avant moi, toi aussi tu avais essayĆ© d’en guĆ©rir quand tu avais compris que t’étais pas de taille Ć  lutter contre certains. Tu avais les larmes aux yeux ce soir lĆ  quand tu me parlais de ses premiers amants. Elle les collectionnait et toi tu ne comprenais pas. Elle se laisser tripoter par des apprentis qui ont des mains derriĆØre chaque regard et pourtant elle rĆ©citait Verlaine, Rimbaud, Baudelaire mieux que quiconque. Et tu Ć©tais le seul Ć  t’émouvoir. Elle le savait, mais elle ne voulait pas que tu t’abĆ®mes Ć  essayer de la sĆ©duire Elle voulait que tu restes dans l’ombre Ć  attendre. Et toi tu souffrais, tu te prĆ©parais au long voyage.

       Je ne la laisserai pas RĆ©mi, je ne laisserai pas les autres nous l’enlever. Je ferais tout ce qu’il faut, tout ce que tu m’as dit et on sera bien tous les deux, on sera bien Ć  se souvenir de ce que tu rĆŖvais.

Quelques mardis en novembre, suite…

       RĆ©mi Ć©tait parti depuis bientĆ“t deux heures et j’Ć©tais toujours dans le quartier. Je me dĆ©plaƧais sans aucune logique, j’essayais de rĆ©duire le temps qui passe en occupant l’espace. Je ne pouvais me rĆ©soudre Ć  me rendre ailleurs, je voulais rester dans le champ de vision de la fenĆŖtre aux volets clos. Je suis alors entrĆ© dans un bar, sur la place, juste en face de l’immeuble en deuil.

       C’est le bar du marchĆ©, frĆ©quentĆ© aussi bien par les forains satisfaits de la recette de la matinĆ©e que par les clients satisfaits de leurs achats lĆ©gumiers. Il est un peu plus de midi, ce qui doit expliquer l’affluence. Ce bar ne ressemble en aucune maniĆØre Ć  ceux que j’ai l’habitude de frĆ©quenter. C’est un cafĆ© d’hommes aux doigts courts et Ć©pais, au cou large, Ć  l’œil fouineur, Ć  peine troublĆ© par la fumĆ©e de leurs gitanes maĆÆs. C’est un cafĆ© où la seule mĆ©lodie qui rythme les conversations est celle produite par les frĆ©quentes rencontres de verres qui s’entrechoquent. Lorsque j’entre, je ne peux mĆŖme pas dire que je suis mal Ć  l’aise, je suis simplement comme l’explorateur un peu naĆÆf et tĆ©mĆ©raire qui pĆ©nĆØtre pour la premiĆØre fois en pleine assemblĆ©e d’une tribu indigĆØne…

       J’ai commandĆ© une « Mort subite ». Peut‑être est‑ce par ironie inconsciente ou par provocation, ou peut‑être est ce simplement parce que c’est la biĆØre que nous avons bue hier soir, avec RĆ©mi. Toujours est-il, que le patron n’a pas eu l’air d’apprĆ©cier ce qu’il prenait pour une plaisanterie.                                          

       – On n’a pas Ƨa ici, c’est de la Kro ou de la pression ! J’ai donc optĆ© pour la fameuse Kro qui bien entendu sera tiĆØde. Les conversations autour de moi sont confuses, dĆ©cousues. Peu Ć  peu, je n’entends plus rien, mon regard s’est posĆ© sur la faƧade macabre où les volets se sont ouverts. Ils se sont ouverts sans que je n’aie pu distinguer le visage de celle qui a voulu laisser entrer la lumiĆØre dans cette piĆØce où le voyage de RĆ©mi s’est achevĆ©. Je me suis mis Ć  sangloter, brusquement, violemment, sans retenue. Je pleurais et je me sentais mieux. Comme si par ce flot de douleur salĆ©e je libĆ©rais une vaste place, au profit de la haine qui tout Ć  l’heure Ć©tait encore mĆ©langĆ©e Ć  la souffrance et s’en trouvait amoindrie.

       ā€‘ Alors petit on a un chagrin d’amour !

J’ai sursautĆ© lorsque le patron Kronenbourg m’a amenĆ© la note. Il n’y avait pas la moindre ironie ou mĆ©chancetĆ© dans ses paroles, il y avait simplement beaucoup de bĆŖtise. Je ne me suis mĆŖme pas efforcĆ© d’arrĆŖter mes larmes, je me suis contentĆ© de le regarder avec mĆ©pris et de lui dire en lui tendant dix francs.                 

       – Vous savez, je ne pleure pas, je fais simplement un peu de place… Il a paru un peu surpris par cette rĆ©ponse et m’a montrĆ© par une mimique significative qu’il me prenait pour un vulgaire illuminĆ©.

       J’ai enfin pu quitter ce quartier et je suis rentrĆ© chez moi avec l’espoir d’y ĆŖtre seul afin d’Ć©viter les sempiternels interrogatoires marquant mes retours imprĆ©vus…

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’ambulance Ć©tait blanche, la foule Ć©tait noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prĆ©texte. Je lĆØve les yeux vers les volets verdĆ¢tres. Sur la faƧade grisonnante toutes les autres fenĆŖtres laissent entrer la lumiĆØre du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marchĆ©, c’est RĆ©mi qui l’a laissĆ©e.

       RĆ©mi ne dormait pas, ne dormait plus, il Ć©tait allongĆ© sous un drap blanc. Il Ć©tait parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement dĆ©cidĆ© d’en finir, comme Ƨa, simplement. Il s’Ć©tait pendu, mĆ©thodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mĆØre dira qu’il n’Ć©tait pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’Ć©tais un familier de cette trilogie qui vous conduit Ć  ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.

       RĆ©mi avait poussĆ© l’angoisse jusqu’au bout, jusque-lĆ  où tout est noir, jusque-lĆ  où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.                                       

       – Et pourtant il n’Ć©tait pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…

       Quelques secondes ont passĆ©. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcĆØs. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos,  ce doit ĆŖtre une mĆØre,  la sienne peut ĆŖtre. Je ne pourrais mĆŖme pas la reconnaĆ®tre. Je ne vois plus rien, je suis dĆ©jĆ  entrĆ© dans une coquille où les seuls sons que je perƧois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prĆŖte Ć  tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fiĆØrement l’anecdote d’un jour de marchĆ© ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends dĆ©jĆ .          

       – Tiens ce matin au marchĆ©, j’ai vu un jeune qui s’est suicidĆ©, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…

       La scĆØne dure des siĆØcles. J’ai les yeux brĆ»lants, la gorge si sĆØche que pas mĆŖme un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes flĆ©chir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner Ć  la foule qui commence Ć  se dĆ©sagrĆ©ger l’occasion de se constituer Ć  nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous bĆ©ants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid,  je ne sais mĆŖme plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient Ć  la rĆ©alitĆ©…                       

       La rĆ©ponse m’est donnĆ©e par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraĆ®nĆ©es Ć  fureter. Elle veut voir, mĆŖme s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pĆ¢ture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dĆ» comprendre que je faisais partie du dĆ©cor de son roman photo. Je la devine toujours plus prĆØs. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue Ć  l’extrĆŖme. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis lĆ  que pour qu’elle puisse me mettre dans son commĆ©rage, entre parenthĆØses, comme une simple fioriture Ć  son discours qu’elle prĆ©pare certainement en dĆ©tail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être Ć  lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opĆ©ration qu’aura subie son beau-frĆØre. Je la fixe toujours plus. Elle me dĆ©goĆ»te, elle a dans les yeux une lueur jaunĆ¢tre. Elle tient son filet Ć  provisions au bras, fiĆØrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice dĆ©terminante du drame qui s’est jouĆ©. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passĆ© qu’ils ont dĆ©jĆ  jugĆ©.                                                    

       Qu’ils aillent donc dans leurs Ć©glises pour satisfaire Ć  leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur lĆ  où ils ne l’Ć©prouveront jamais.

       RĆ©mi, RĆ©mi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de mĆ©disance.  Elle doit voir, Ƨa la regarde !

       ā€‘ Mais qui Ć©tait‑ce ?  Qu’est ce qui s’est passĆ© ?

       ‑ C’Ć©tait RĆ©mi.

Elle ne comprend pas, elle ne connaĆ®t pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque cĆ“tĆ© du cœur et ne pleure que pour son chien.

     ‑ Il s’appelait RĆ©mi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.

       Je pars, je fuis, je cours jusqu’Ć  pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.

       A prĆ©sent, je suis seul RĆ©mi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…  

Quelques mardis en novembre, suite…

Puis je vois HĆ©lĆ©na, elle est seule derriĆØre un petit groupe de bavardes. Nos regards se croisent et je vois qu’elle pleure. Nous ne l’avions pas revue depuis cette derniĆØre soirĆ©e un peu ratĆ©e, nous ne l’avions pas revue, mais nous la savions toujours prĆ©sente entre nous, dĆ©licatement incrustĆ©e entre nos deux intimitĆ©s. Je n’ai pas envie de m’approcher d’elle, je ne veux pas lui donner Ć  entendre mes cris de haine et de dĆ©sespoir. Je veux la laisser seule, avec RĆ©mi, je veux qu’elle puisse lui dire ces quelques mots qu’il attendait certainement. J’ai compris Ć  l’intensitĆ© de nos regards que nous ne pourrons que nous retrouver.
L’enterrement est terminĆ© depuis moins d’une heure et cela fait dĆ©jĆ  trois siĆØcles que je suis lĆ  Ć  attendre devant cette pierre sous laquelle RĆ©mi devra se reposer. Tout le monde est retournĆ© Ć  son quotidien. Seule la mĆØre de RĆ©mi est restĆ©e quelques pas devant moi. De ses deux yeux il ne reste que deux trous d’où s’Ć©chappent par flots ininterrompus des souvenirs mĆ©langĆ©s qu’elle n’arrive pas Ć  maĆ®triser. Son corps tout entier est plus froid que le marbre. Je sens son intĆ©rieur plus humide que tous les automnes qu’elle a dĆ©jĆ  connus. Sa douleur est immense et elle ne veut pas la partager. Elle ne peut pas partager dans la souffrance ce qu’elle n’a pas partagĆ© dans la joie. Quand ce fils qu’elle a portĆ© neuf mois en elle est nĆ©, un jour de mai, elle n’a pas partagĆ© cette vie qui a explosĆ© en elle. La famille, les amis, les voisins Ć©taient lĆ , bien sĆ»r, pour s’associer au bonheur et participer Ć  la joie. Mais elle n’a rien partagĆ©, elle a gardĆ© pour elle ce privilĆØge immense, cet amour de la vie, d’une vie, d’une seule vie. Elle ne va pas partager aujourd’hui cette mort qui la tenaille au plus profond d’elle-mĆŖme. Cette douleur est Ć  elle, elle lui appartient dĆ©finitivement et ne pourra se rĆ©soudre qu’Ć  la sentir vieillir comme une blessure qui la reliera toujours Ć  RĆ©mi. Il y a vingt- deux ans, elle souriait aprĆØs avoir souffert pour donner la vie. Son compagnon lui tenait la main, mais sa souffrance restait, elle la voulait jusqu’au bout et ne pouvait que se contenter d’attendre ce que l’on appelle, peut ĆŖtre Ć  juste titre la dĆ©livrance.
Aujourd’hui, elle souffre Ć  nouveau, parce que cette vie qu’elle s’Ć©tait arrachĆ©e, avec une joie pleine de cris, on vient de la lui reprendre, on vient de la lui subtiliser dans un printemps qu’elle n’avait peut ĆŖtre mĆŖme pas remarquĆ©. Et elle se souvient de cette « dĆ©livrance » passĆ©e, elle se souvient du soulagement lorsque la vie vous explose sur le ventre. Elle se souvient et se sent partir pour une nouvelle gestation dont elle ne sortira jamais. Bien sĆ»r, il Ć©tait si loin d’elle. Bien sĆ»r, elle avait peur et le regardait s’Ć©loigner avec angoisse. Mais il Ć©tait restĆ© son enfant, celui qu’elle a vu naĆ®tre, celui qu’elle a vu grandir, celui qu’elle a vu partir. Elle pleurait avec un sourire intĆ©rieur, parce qu’elle s’imaginait que quelque part, dans un autre ailleurs, celui pour lequel elle avait hurlĆ© de douleur continuait de vivre dans le souvenir de tous ceux qui l’avaient aimĆ©, de tous ceux qui l’avaient accompagnĆ©. Elle savait qu’elle retrouverait un peu de ce RĆ©mi un peu bizarre, qu’elle ne comprenait plus ces derniĆØres semaines, dans les yeux de ces quelques-uns dont il acceptait parfois de lui parler.
Je suis sĆ»r que j’en faisais partie, ainsi qu’HĆ©lĆ©na. J’en suis sĆ»r et je le veux si fort, si intensĆ©ment que je crois m’entendre lui parler, lui dire que je garderai longtemps au fond de moi ces quelques braises sur lesquelles RĆ©mi a soufflĆ© un mardi de novembre.
Elle pleure, elle pleure sur cette plaque de marbre. Elle pleure parce qu’elle ne comprend plus, elle pleure parce pour tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, et qu’elle va garder maintenant dans un petit creux de sa douleur. Elle pleure et je l’Ć©coute, sans pouvoir m’approcher. Tout Ć  l’heure, elle partira, parce qu’il lui reste encore quelques notions de ce temps qu’elle va, dĆ©sormais, devoir s’efforcer de laisser passer. Elle partira, mais derriĆØre ses yeux, c’est Ć  jamais que cette plaque de marbre la rendra glaciale. Je sais que je ne la reverrai jamais parce que ma prĆ©sence lui ferait l’effet d’un mensonge face Ć  cette pierre qui lui oppresse le cœur. Je m’en vais Ć  pas lents et laisse derriĆØre moi l’image de cette souffrance interminable…
J’ai les yeux pleins de larmes et le cœur dĆ©bordant de haine. Je ne me rends pas compte que les autres me regardent, qu’ils s’interrogent, qu’ils sourient mĆŖme. Les autres, je ne les vois plus, je ne pourrai mĆŖme pas dire que je les discerne, ils se contentent d’ĆŖtre et moi je ne fais que passer au milieu de leurs mauvaises histoires. J’ai l’impression de ne plus avancer, je suis immobile, au milieu d’un magma indĆ©finissable qui s’agite autour de moi. Je ne suis pas absent, je suis une parenthĆØse saugrenue qui s’est glissĆ©e par erreur dans la raide rigueur d’un texte de loi. Ma douleur est si grande, ma haine est si fondamentale que je me sens devenir l’infirme particule d’une existence qui sent dĆ©jĆ  l’achevĆ©. Il n’y a qu’HĆ©lĆ©na et son souvenir grisĆ¢tre qui rĆ©ussit Ć  trouver une place au cœur de ce malaise. HĆ©lĆ©na, son regard, sa fraĆ®cheur, ses larmes si vraies. HĆ©lĆ©na…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce matin je m’Ć©veille avec facilitĆ©.  J’ai le sourire, il est la mĆ©moire du rĆŖve. Il faut dire qu’aujourd’hui j’ai un an de plus, c’est le calendrier qui l’affirme. Je n’attends rien d’un tel Ć©vĆ©nement.

       Il ne pleut pas, le ciel hĆ©site encore. On dirait qu’il attend que la ville encore engourdie de sa nuit lui fournisse un quelconque prĆ©texte pour dĆ©cider de la mĆ©tĆ©o du jour. J’ai la tĆŖte pleine de petits fourmillements et il me faut quelques instants pour me souvenir de ma soirĆ©e. Ma bouche pĆ¢teuse me fournit de plus amples renseignements sur le genre d’activitĆ©s auxquelles j’ai dĆ» occuper une partie de ma nuit.                                    

       RĆ©mi, je me souviens maintenant. J’ai dĆ©passĆ© le stade où la mĆ©moire est encore enveloppĆ©e d’une matiĆØre cotonneuse dont on ne sait si c’est la nuit ou l’alcool qui la rend si Ć©paisse. RĆ©mi, les derniĆØres visions de la nuit me pĆ©nĆØtrent. Je me sens mal Ć  l’aise. RĆ©mi qui criait, RĆ©mi qui pleurait, RĆ©mi qui crachait sa haine au monde. Une haine majuscule, sans attĆ©nuation, sans adverbes diminutifs, une haine fondamentale, une haine d’intĆ©rieur, une haine de tripes.

       RĆ©mi, sa haine, ses peurs, ses yeux condamnant. Je suis saisi d’angoisse. Je la sens qui monte, irrĆ©mĆ©diablement. Je ne contrĆ“le plus rien. Plus aucune de mes sensations n’obĆ©it Ć  la logique matinale. RĆ©mi, il faut que je te voie, que je te dise que j’ai compris,  que je suis prĆŖt Ć  te suivre,  s’il le faut,  si cela peut t’aider,  si cela peut nous aider.

       Je prends mes habits de la veille. Ils sont imprĆ©gnĆ©s d’une forte odeur de tabac, et plus encore, ils portent en eux, incrustĆ©s dans leur mĆ©moire textile tous les dĆ©tails de cette soirĆ©e. Je me jette dehors avec la certitude que notre discussion de la veille n’a pas pu se terminer.

       Je suis pressĆ©, mais je prends quand mĆŖme le temps de regarder autour de moi. Comme pour vĆ©rifier l’existence de ce que RĆ©mi semble ne plus vouloir. Il y a la lumiĆØre tout d’abord, si nouvelle, si fraĆ®che, une lumiĆØre rassurante parce qu’incontrĆ“lable, venue d’on ne sait où et que rien ne peut arrĆŖter. Pas mĆŖme la ville et ses ombres de granit. Il y a des brunes aussi, beaucoup de brunes, elles semblent ĆŖtre toutes datĆ©es du printemps. J’aimerais leur sourire, mais il est trop tĆ“t pour les intĆ©grer dans ma renaissance. Il faut que RĆ©mi m’accompagne, qu’il regarde avec moi, que nous en parlions.

       RĆ©mi doit m’attendre, j’en suis sĆ»r. Il m’a paru si bizarre hier soir. Comme s’il Ć©tait certain de tout ce qu’il disait. Ce matin, le soleil est si discret, si vrai, si doux.  Il ne peut plus vouloir partir. Son immeuble n’est plus trĆØs loin. C’est un immeuble gris qui donne sur une petite place encombrĆ©e de platanes scolaires. C’est un quartier tranquille, comme on dit, quand il s’agit en fait d’un endroit mort, où il ne se passe jamais rien. La seule distraction, le seul bouleversement au magnifique ordonnancement de la monotonie du lieu, c’est le jour du marchĆ©, comme aujourd’hui,  où la prĆ©sence de quelques bancs de vĆ©gĆ©taux et de frusques multicolores laissent croire qu’on peut ĆŖtre heureux avec quelques poireaux au fond d’un panier…

       RĆ©mi habite au troisiĆØme Ć©tage. De l’angle de la rue, et avant d’arriver sur la place, je pourrais voir s’il est rĆ©veillĆ©. Si ses volets sont ouverts.  ArrivĆ© Ć  quelques mĆØtres de son immeuble, j’ai aperƧu l’ambulance.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na, cette nuit notre rĆŖve Ć©tait si beau. HĆ©lĆ©na, tu es venue un matin, c’était dans mon rĆŖve mais je m’en souviens, je te sens encore tout prĆØs, t’es venue un matin, t’as ouvert ma porte et tu m’as dit : Ā« je viens te chercher, on va partir, on va s’aimer tous les deux Ā». Tu avais une voiture, on est montĆ© en souriant, et tu as dĆ©marrĆ©. Tu as dit que tu voulais voir la mer, celle d’en haut quand on est dans la montagne, quand on s’aime en fermant les yeux et qu’on l’entend bouger tout en bas.
On a roulĆ© jusqu’au sommet, la voiture glissait. Au bord, des deux cĆ“tĆ©s de la route il avait des sapins. Des grands, des bien droits, de ceux qu’on prenait pour faire les mĆ¢ts des bateaux. Les bateaux qui vont sur la mer. La mer dans mon rĆŖve, on l’entend, elle passe par les vitres, et il y a le vent qui cherche Ć  nous effrayer. On s’est arrĆŖter une premiĆØre fois. Pour Ć©couter, pour regarder. On a fait quelques pas sur la route et on se tient par la main pour ne rien se dire, parce que nos doigts se parlent, parce qu’on est bien. On est au milieu d’une clairiĆØre, la clairiĆØre du poĆØte et tout autour il y la forĆŖt qui fait semblant d’avancer. L’herbe est fraĆ®che, elle sent bon, comme tes cheveux, comme cette peau qui t’entoure, qui t’enveloppe. Elle sent bon comme le creux de ton Ć©paule. On s’est assis et tu m’as embrassĆ©.
HĆ©lĆ©na notre rĆŖve Ć©tait si beau, cette nuit je t’aimais. Cette nuit je te caressais les cuisses, je les effleurais, comme l’herbe qui nous entoure. Tu as un peu froid et je sens ta peau qui se crispe. Je te serre contre moi, je sens tes mains qui m’irriguent la nuque. Ton corps est Ć©tendu, il fait un peu frais et je ne te dĆ©shabille pas. Il me suffit de te regarder. Je n’en peux plus de me remplir les yeux de ta beautĆ©. Je m’en veux de ne pas pouvoir tout retenir. La nuit est si courte HĆ©lĆ©na et notre rĆŖve est si beau.

Quelques mardis en novembre, suite…

C’est la premiĆØre fois qu’il me parle de sa mĆØre. C’est mĆŖme la premiĆØre fois où il me parle de sa vie Ć  l’extĆ©rieur. Il ne semble pas aussi Ć  l’aise qu’il n’y paraĆ®t et je sens bien que cette Ć©vocation lui est pĆ©nible. Dans la salle, on entend que des paroles feutrĆ©es, Ć  la limite du chuchotement. On se croirait au confessionnal. Tous rĆ©citent une mĆŖme priĆØre où se mĆŖlent lamentations et incantations. Les verres de biĆØre s’accumulent et les langues se dĆ©lient.  

       ‑ Tu sais, je partirais certainement Ć  l’Ć©tranger. J’ai besoin de voir d’autres gens. J’ai envie de dĆ©couvrir, j’ai envie de me dĆ©couvrir. Et puis j’en ai marre de cette ville de morts qui n’en finit pas de regretter sa splendeur passĆ©e. J’en ai marre de prendre le tram, toujours le mĆŖme, pour aller me saouler la gueule. J’en ai marre de voir toutes ces silhouettes grises qui continueront de baisser la tĆŖte jusqu’Ć  ce qu’on les entoure de gĆ©raniums.

       ā€‘ Mais tu crois qu’ailleurs Ƨa sera mieux, et puis il y a HĆ©lĆ©na…

       ā€‘ HĆ©lĆ©na Ƨa fait dĆ©jĆ  longtemps que je l’ai effacĆ©e.

       Il parle de plus en plus fort, il est comme essoufflĆ©, il n’arrive plus Ć  me regarder dans les yeux comme il le fait habituellement. On dirait qu’il souffre, ou qu’il a peur. Je ne sais plus quoi dire tant le malaise qui s’installe rend difficile toutes paroles.

       ‑ Je comprends. Tu veux autre chose…

       ‑ C’est Ƨa, je veux autre chose, mais je veux surtout pouvoir partir, je veux en avoir le courage pour me dire que j’ai enfin rĆ©ussi quelque chose jusqu’au bout.  Qu’est-ce que tu ferais Ć  ma place…

       ‑ …

       ‑ RĆ©ponds–moi, qu’est-ce que tu ferais ?

       ā€‘ A ta place, je n’y suis pas et si j’y Ć©tais, je serais dĆ©jĆ  parti… Quant Ć  moi, je reste et j’en suis fier. Ces morts comme tu dis, je tiens Ć  rester parmi eux, je tiens Ć  les voir pourrir. Ce sera peut-ĆŖtre un de mes seuls plaisirs. Et puis je ne veux pas partir, parce que je suis sĆ»r qu’ailleurs c’est la mĆŖme chose. La pluie je m’y habitue. Je ne suis pas sĆ»r que le soleil rende moins mĆ©diocre. Ailleurs, c’est les couleurs qui changeront, pas tes yeux. Moi j’ai Ć©tĆ© peint en gris et je veux le rester. Je veux seulement trouver quelque chose Ć  faire…

       ā€‘ Mais quoi nom de Dieu !

       ‑ Je ne sais pas, quand je l’aurai trouvĆ© il sera peut-ĆŖtre trop tard. Alors il me faudra trouver autre chose, ou partir moi aussi.

       ‑ Tu es complĆØtement fĆŖlĆ© !  

       ‑ Je prĆ©fĆØre ĆŖtre fĆŖlĆ© et rester ici plutĆ“t que de me comporter ailleurs comme un touriste canonisĆ© en mal d’exotisme ! 

       ā€‘ Mais t’es devenu complĆØtement aveugle ou quoi ! Tu ne vois pas que tout est fini, qu’il n’y a plus rien Ć  faire ! Tu ne vois pas qu’il n’y a plus rien Ć  rater, que tous les murs sont debout. Tu ne vois pas que tout est mort, mĆŖme toi t’es mort. T’es mort et tu ne t’en rends mĆŖme pas compte ! Tout le monde est mort, t’entends tout le monde et ceux qui n’y croient plus, ils sont dĆ©jĆ  partis, depuis longtemps…

       RĆ©mi n’Ć©tait plus lui-mĆŖme. Il Ć©tait dĆ©jĆ  parti, il ne se contrĆ“lait plus,  il criait de plus en plus fort et les autres clients le regardaient d’un air mi-inquiet,  mi-amusĆ©. Il m’avait dit ces derniĆØres paroles avec un regard terrible dont je garderai longtemps le souvenir. A la table d’Ć  cĆ“tĆ©, un groupe de joyeux riait ouvertement. Leur prĆ©sence m’Ć©tait insupportable, ils n’Ć©taient rien mais je les haĆÆssais de gĆ¢cher nos plus beaux moments de dĆ©sespoir.

       ‑ RĆ©mi, Ć©coute-moi, je crois que t’as raison mais ce soir t’en peux plus, t’es dƩƧu et en plus on a pas mal bu, il vaudrait mieux qu’on rentre. Demain matin je passerai chez toi.

     ‑ Mais, t’as rien compris, eux aussi ils sont morts, ils sont dĆ©jĆ  bouffĆ©s par les vers… Mais regarde-les, regarde-les, ils sont tellement tristes qu’ils en pleurent de rire.

       RĆ©mi s’est levĆ©. Il gesticule comme un forcenĆ©. Son regard est hagard, rempli de haine et de peur. Il s’adresse Ć  qui veut l’Ć©couter. Il les maudit. Sa voix est cassĆ©e par une Ć©bauche de sanglot, ou par le tabac. Il les montre du doigt. Mais ils ne rĆ©agissent pas. RĆ©mi a bu, beaucoup trop bu, comme moi d’ailleurs. Nous sommes sortis avant que l’amusement un peu narquois ne cĆØde la place Ć  une irritation certainement moins contenue. Nous marchons en silence, trempĆ©s jusqu’aux os. Nous ne nous disons plus rien, nos pensĆ©es se chevauchent. Elles se croisent et nous le sentons.

       Il nous a fallu descendre la grande rue. Elle est si noire, si chargĆ©e d’une de ses odeurs indĆ©finissables qui hĆ©site entre l’humide et le mĆ©tallique. Les rails sont lĆ , brillant d’un Ć©clat mensonger pour une heure si tardive. Toute la ville et son angoisse ont l’air de s’y reflĆ©ter. Tout autour de nous la nuit remplit son office, pas la moindre lumiĆØre blafarde pour nous rappeler que l’heure est au retour, que l’heure est au dĆ©but…

       Nous sommes en bas de chez RĆ©mi. Son visage m’apparaĆ®t, comme un ruissellement. J’ai envie de lui sourire, comme Ć  la fin d’une mauvaise histoire. De lui sourire et de le sortir de cette espĆØce de torpeur dans laquelle il est entrĆ© depuis dĆ©jĆ  un bon moment.

       ā€‘ Tu sais, tout est foutu, il faut partir, il n’y a plus rien Ć  faire. C’est foutu, c’est comme Ƨa, il n’y a plus rien Ć  dire.

       J’ai commencĆ© par lui rĆ©pondre par ce fameux sourire que j’Ć©tais allĆ© chercher dans une rĆ©serve de niaiserie que je n’aurai pas imaginĆ©e aussi fournie. Et je n’ai rien trouvĆ© de mieux que de lui rajouter que demain Ƨa irait beaucoup mieux, aprĆØs une bonne nuit. J’Ć©coute mes propres paroles avec un certain Ć©tonnement. Je ne me serais jamais cru capable d’une telle monotonie. RĆ©mi Ć©tait ailleurs, il Ć©tait parti et je n’Ć©tais plus rien qu’une masse de chair articulant des propos inutiles.

       Je suis rentrĆ© tout de suite, Ć  pas lents, en m’efforƧant de retrouver quelques-unes unes des paroles les plus marquantes de cette soirĆ©e. L’alcool m’embrumait l’esprit et rallongeait les instants. Je me sentais curieusement bien. Pourtant, il y a ce film qui a imprimĆ© certaines de ses images noires sur le nĆ©gatif de mon indiffĆ©rence. Il y a ce film, mais il y a surtout ce cri de RĆ©mi. Ce cri qu’il a poussĆ©, tout Ć  l’heure, avant qu’on sorte. Un cri de douleur, le cri de quelqu’un qui a bu,  un cri qu’on n’oublie pas et qui ne cesse de me revenir.

       Je me couche sans mĆŖme me dĆ©shabiller. J’essaie de lire quelques lignes pour me dĆ©sintoxiquer de cette soirĆ©e qui me pĆ©nĆØtre de plus en plus. Mon esprit est ailleurs,  il est avec RĆ©mi. RĆ©mi qui crie. RĆ©mi qui pleure.     

       – On est tous morts,  t’entends,  on est tous morts !

       Je m’endors et attends le rĆ©sultat de cette nuit qui me conduit jusqu’Ć  l’unique matin…

Quelques mardis en novembre, suite…

J’avais passĆ© la journĆ©e Ć  ne rien faire, Ć  me repasser le film des derniers Ć©vĆ©nements. J’avais l’impression de n’avoir que rĆŖvĆ©, tant tout s’Ć©tait passĆ© si vite. Il avait fallu enchaĆ®ner. Presque sans rĆ©flĆ©chir, il avait fallu passer d’un printemps explosif Ć  un rĆ©sidu d’automne sans avoir le temps de reprendre son souffle. J’Ć©tais un peu sonnĆ©, sans rĆ©actions devant la brutalitĆ© de ce dĆ©nouement.

  En dĆ©but de soirĆ©e, RĆ©mi a tĆ©lĆ©phonĆ©. Sa voix est monocorde. Il a trĆØs mal supportĆ© l’Ć©chec de cette manifestation. Il y Ć©tait peut-ĆŖtre moins bien prĆ©parĆ© que moi et pour une fois je me sentais un peu son protecteur. Je jouissais d’un privilĆØge qu’il n’avait pas : j’avais un pĆØre qui m’avait transmis un peu de son expĆ©rience en matiĆØre de luttes perdues d’avance.                              

       RĆ©mi me proposait de le rejoindre au cinĆ©ma. Il avait envie de se changer les idĆ©es mais je sentais bien que le cœur n’y Ć©tait pas. Sa mĆØre venait d’ĆŖtre licenciĆ©e de l’entreprise de confection dans laquelle elle Ć©tait ouvriĆØre depuis vingt ans. L’usine avait fermĆ©, sans autres explications que celles liĆ©es Ć  la trop fameuse conjoncture. RĆ©mi n’Ć©tait pas du genre expansif, surtout au tĆ©lĆ©phone, mais je sentais au timbre de sa voix que le moral Ć©tait au plus bas. Je sentais qu’il avait besoin de me voir et de parler, comme nous le faisions depuis notre premiĆØre rencontre.

       Mais il s’Ć©tait produit un changement notable depuis ce mardi de novembre. En effet, je me sentais moins perdu ; toujours aussi Ć©cœurĆ© par la mĆ©diocritĆ© ambiante, mais capable maintenant de la surmonter, de rĆ©sister, par goĆ»t du dĆ©fi ou de l’absurditĆ©.

       Je suis passĆ© prendre RĆ©mi chez lui. Il Ć©tait pressĆ© de sortir et m’a Ć  peine laissĆ© le temps de saluer sa mĆØre que d’ailleurs je connais Ć  peine. Nous ne disons pas un mot tout au long du trajet. Il pleut, encore, lĆ©gĆØrement, mais suffisamment pour expliquer notre allure pressĆ©e. Nous arrivons devant le cinĆ©ma, un cinĆ©ma associatif qui ne dĆ©niche que des films polonais, croates et mĆŖme islandais. Aujourd’hui, c’est l’unique film d’un obscur metteur en scĆØne irlandais que nous allons voir. Un film en noir et blanc, un film bizarre si j’en juge par l’allure des rares spectateurs prĆ©sents.

      Les siĆØges sont roses et sentent le moisi. Le silence est terrible. Dehors, il pleut et j’ai la certitude qu’il ne peut en ĆŖtre autrement. Il fait froid et humide. Tout semble triste, tout semble prĆŖt Ć  rimer avec la mĆ©lancolie qui se dĆ©gage des quelques photos entrevues du film irlandais. Quelques rangs devant nous, il y a pourtant une petite tĆ¢che de bonheur. C’est un couple, blond. Leurs tĆŖtes se touchent, se mĆŖlent, leurs mains se cherchent,  se crochĆØtent. Ils sont Ć  la fĆŖte, et je suis bien pour eux. Je suis bien pour le rĆŖve qu’ils sont en train de se construire. Je suis bien pour eux et je souffre. Je souffre de cette humiditĆ© qui me transperce l’espoir. Je souffre du dĆ©sespoir de RĆ©mi.

       Le film est sous-titrĆ© et les mots qui dĆ©filent sur ces paysages irlandais paraissent ĆŖtre la traduction des pensĆ©es qui traversent nos esprits en ces moments-lĆ . On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une histoire. La musique est froide, les paysages et les voitures sont gris. Il y a un homme, seul, dĆ©sespĆ©rĆ©, il cherche, il pleure,  il boit,  il roule et souffre. Il finit par mourir, d’ennui ou de peur.  Je suis mal Ć  l’aise parce que je sais que RĆ©mi a choisi ce film, et qu’en plus il l’a dĆ©jĆ  vu. Le couple blond est parti avant la fin. Ils devaient s’ĆŖtre trompĆ©s, on ne choisit pas un tel film quand on a les mains qui s’Ć©garent…

       Nos tempes rĆ©sonnent. Nous sortons dans la nuit qui s’est faite Ć©paisse. Nous croisons le couple d’impatients. Ils se sont attardĆ©s sous un trop petit parapluie et s’éclaboussent de rires. Nous marchons cĆ“te Ć  cĆ“te, Ć  grandes enjambĆ©es, comme si nous Ć©tions attendus quelque part. Je me sens presque bien, je suis habitĆ© par cette sensation bizarre qui permet de ressentir les moindres pensĆ©es de l’autre. Il est tard. Nous avons soif. Soif d’alcools et de mots que nous avons mis en rĆ©serve depuis le dĆ©but de la soirĆ©e. Il y a quelques semaines, nous avons dĆ©couvert une espĆØce de taverne Ć  l’autre bout de la ville. Sans mĆŖme nous concerter nous nous dirigeons vers le premier arrĆŖt du tram pour nous rendre en ce lieu où la biĆØre dĆ©lie les langues. RĆ©mi est prĆŖt pour une longue nuit. Il semble vouloir noyer ses dĆ©goĆ»ts dans une belle virĆ©e nocturne. Nous montons dans le tram. L’intĆ©rieur est jaunĆ¢tre, Ć  cause d’une prĆ©tendue lumiĆØre qui plutĆ“t que de rassurer finit de couper l’atmosphĆØre Ć  coup de poignard. La grisaille est dans tous les teints. Le chauffeur a la Gitane fatiguĆ©e. Le ventre de la bĆŖte n’est empli que de quelques spĆ©cimens de nuit qui ont oubliĆ© d’où ils viennent. Seule, une vieille au sac Ć  main nous observe. Elle nous interdit de croire que la nuit nous appartient tout Ć  fait. Nous sommes arrivĆ©s. La pluie a cessĆ©. La soif se fait plus forte. RĆ©mi entre le premier.                                  Nous voici au cœur de la nuit, Ć  l’intĆ©rieur de ses entrailles. Les tables ne sont que des Ć®les inabordables d’où nous Ć©pient les naufragĆ©s habituels. Quelques tĆŖtes se secouent, nonchalamment, comme pour vĆ©rifier que deux amis viennent d’entrer. Je reconnais certains visages et j’en suis presque soulagĆ©. Nous nous installons dans un coin, le plus loin possible de toutes sources de lumiĆØre. Cela fait plus de trois heures que nous ne nous sommes rien dit. Nous commandons la mĆŖme chose. De la biĆØre, de la brune bien Ć©paisse, presque caramĆ©lisĆ©e. Comme je l’attendais, c’est RĆ©mi qui parle le premier. 

       ‑ Je crois que je vais tout laisser tomber, j’en ai vraiment marre.

       ā€‘ Qu’est ce que tu vas faire ?

       ā€‘ Je vais partir…

       ‑ Franchement, je ne te comprends pas. La premiĆØre fois que je t’ai rencontrĆ©, je t’ai dit que j’en pouvais plus, que j’avais envie de foutre le camp et c’est toi qui m’as convaincu qu’il fallait rĆ©sister, qu’il fallait s’accrocher.

       ‑ Maintenant c’est plus pareil. Il y a des choses qui ont changĆ©. Ma mĆØre n’a plus de boulot. Et puis il y a eu cette grĆØve. Enfin si on peut appeler Ƨa une grĆØve. Non j’y crois plus. J’en ai vraiment marre. Je suis comme ce gars dans le film. Il faut que je parte, un peu plus loin. Il faut que je le fasse.

       ‑ Mais tu ne crois pas que c’est maintenant que tu devrais rester, si ta mĆØre a plus de boulot, qu’est ce qu’elle va devenir toute seule ?

       ā€‘ Si Ƨa te tient tant en souci, t’iras la voir, t’iras la rĆ©conforter. Tu verras, elle n’est pas contrariante, elle dit toujours oui, les autres ont toujours raison. Et puis elle touchera le chĆ“mage. De toute faƧon elle Ć©tait qu’Ć  deux ans de la retraite…

Quelques mardis en novembre, suite…

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Le lendemain, il pleuvait. La manif fut un Ć©chec. Nous n’Ć©tions qu’une centaine, tout au plus, Ć  nous agglutiner sur les escaliers, en partie abritĆ©s, de la maison de l’universitĆ©. RĆ©mi Ć©tait haut perchĆ©, sur les derniĆØres marches. Il scrutait l’horizon. L’horizon luisant et humide d’une rue retrouvant la pleine possession de ses moyens.

       Il semble attendre quelqu’un. Je ne suis mĆŖme pas surpris du nombre dĆ©sespĆ©rĆ©ment faible de cette foule que j’avais pourtant rĆŖvĆ©e Ć©norme. Je pense aux paroles de mon pĆØre et regrette un peu mon discours sur la spontanĆ©itĆ© et la fraĆ®cheur des Ć©tudiants. Je me sens ridicule, et n’ai plus envie de participer Ć  ce qui dĆ©sormais ne pourra plus ĆŖtre qu’une cĆ©rĆ©monie funĆØbre. J’ai rejoint RĆ©mi qui n’a toujours pas bougĆ© de place. Il ne dit rien, semble ne pas me voir.

       ‑ Je crois qu’on s’est complĆØtement plantĆ© RĆ©mi, on s’est emballĆ© un peu vite. Hier il ne pleuvait pas, tout Ć©tait plus facile. De toute faƧon, je crois qu’on ne pourra jamais les faire bouger. Tout le monde a la trouille. Et puis, comme dit mon pĆØre, quand on a rien Ć  perdre,  on peut rien gagner.

       ā€‘ Ton pĆØre, il dit ce qu’il veut, mais moi Ƨa ne suffit pas Ć  me remonter le moral. J’en ai marre, vraiment marre. Regarde, on est Ć  peine une dizaine de la fac de droit et les autres ce n’est mĆŖme pas tous des Ć©tudiants.

       Nous sommes quand mĆŖme partis derriĆØre quelques banderoles usĆ©es. Jamais une manifestation n’a autant mĆ©ritĆ© son nom de cortĆØge. Nous marchions sans enthousiasme, convaincus que nous ne serions qu’Ć  peine remarquĆ©s. RĆ©mi ne parle plus. Il soupire. Je l’ai rarement vu dans un tel Ć©tat et j’en suis d’autant plus inquiet que je me sens serein, rassurĆ©. J’ai le sentiment que je n’Ć©tais mĆŖme pas prĆŖt Ć  me lancer dans une telle aventure.      

       J’ai hĆ¢te que nous arrivions au bout de notre pĆØlerinage. J’ai hĆ¢te de dire Ć  mon pĆØre qu’il avait raison. J’ai hĆ¢te de rentrer et d’oublier cette pĆ©ripĆ©tie Ć  mettre au crĆ©dit de ma trop grande passion. Notre cortĆØge passe devant les Nouvelles Galeries. Sous l’immense porche de nombreux passants attendent. Ils ne nous regardent mĆŖme pas, ils nous voient et nous inscrivent distraitement dans le scĆ©nario de leur journĆ©e grisĆ¢tre. Ils sont prĆ©occupĆ©s par la pluie. Ils attendent pour traverser. Nous les retardons…

Quelques mardis en novembre, suite…

Je ne marche plus, j’avance, poussĆ© par mon pĆØre qui quelque part va m’aider un peu. J’en suis sĆ»r. Ils sont moins nombreux que nous, je sens leurs regards amusĆ©s lorsque j’entreprends de gravir les deux marches qui conduisent Ć  l’estrade. Je suis saisi d’un vertige et me sens proche des larmes tant ces quelques secondes, qui me sĆ©parent de l’instant où il faudra parler, s’Ć©ternisent, et semblent me montrer du doigt. A prĆ©sent, je suis Ć  quelques centimĆØtres du micro. Je ne m’assieds pas, de peur de disparaĆ®tre, je me contente de prendre appui des deux mains sur le pupitre professoral. Je prends une longue inspiration et lĆØve machinalement les yeux avant d’ouvrir la bouche. Je vois le visage de RĆ©mi. Il est assis en plein milieu, Ć©bahi. Je lis sur ses lĆØvres.

–  Mais qu’est-ce que tu fais lĆ  ?

– Bonjour, euh, voilĆ , je suis Ć©tudiant en premiĆØre annĆ©e et je suis chargĆ© de vous informer de ce qui s’est passĆ© ce matin dans un de nos cours de travaux dirigĆ©s. Vous devez connaĆ®tre le nouvel assistant en droit public. Mais vous ne connaissez certainement pas toutes ses positions extrĆ©mistes et racistes. Ce matin, il a franchi les limites de l’acceptable et quelques-uns d’entre nous ont osĆ© quitter son cours aprĆØs qu’il a eu dĆ©libĆ©rĆ©ment insultĆ© les Ć©tudiants africains. Je crois que nous ne pouvons pas accepter de tels agissements, nous sommes des Ć©tudiants en droit et notre premier souci devrait ĆŖtre de faire en sorte qu’un minimum de droit et de justice soit appliquĆ©e en ces lieux où l’on est censĆ© l’apprendre. De plus, il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolĆ© et nous devons rĆ©agir. Aussi, nous vous invitons fortement Ć  vous rendre Ć  un rassemblement devant la maison de l’universitĆ© demain Ć  partir de dix heures.

       J’avais prononcĆ© ces paroles sans aucune difficultĆ© et je me surprenais mĆŖme Ć  fixer les regards avec de moins en moins d’apprĆ©hension. Pourtant le climat Ć©tait loin de faciliter un discours humaniste. Bien sĆ»r, les fachos de service se sont mis Ć  taper du pied tout en criant :                                              

       – Ć  Moscou, Ć  Moscou !

       J’Ć©tais presque satisfait de cette manifestation de stupiditĆ© qui prouvait que si mes paroles avaient eu un impact sur les fanatiques du Figaro, elles pouvaient avoir Ć©tĆ© entendues par les autres. Et puis il y avait RĆ©mi. C’Ć©tait la premiĆØre fois que je le voyais au milieu des autres, il paraissait plus grand, beaucoup plus grand dans tous les sens du terme. J’avais Ć  peine fini de m’exprimer et je commenƧais dĆ©jĆ  Ć  distribuer mes tracts le long des travĆ©es qu’il s’est levĆ© et a rajoutĆ© quelques harangues convaincantes Ć  mon discours somme toute0 un peu acadĆ©mique.      

       – Maintenant y en a marre, dit‑il, ce n’est pas parce qu’on est Ć  cinq semaines des examens qu’on va se laisser traiter comme de vulgaires esclaves. Si on ne bouge pas aujourd’hui, si on ne fait rien demain, alors on ne fera jamais rien ! On ne sera que bon Ć  devenir de minables gratte papier dans d’obscures Ć©tudes de notaire. Que les fachos ne veuillent pas bouger, on s’en fout, on n’a pas besoin d’eux. Mais vous les autres, si vous restez lĆ , le cul vissĆ© sur votre banc, le matin quand vous vous regarderez dans la glace ne vous Ć©tonnez pas si vous ne voyez rien car vous ne serez rien !                                                          

 Ses paroles eurent plus d’impact que les miennes. Les insultes, les menaces commencĆØrent Ć  fuser de tous les coins de l’amphi. Je sentais que d’une minute Ć  l’autre tout pouvait se dĆ©cider. Aussi je me suis dis qu’il Ć©tait le moment de prendre une dĆ©cision et de faire une nouvelle proposition. L’intervention de RĆ©mi m’avait ragaillardi et dĆ©sormais je me sentais tout Ć  fait capable d’accrocher n’importe quels regards sans me sentir paralysĆ© par la peur de paraĆ®tre ridicule.                                    

 – Vous savez, je crois que RĆ©mi a raison. J’ai senti tout de suite en prononƧant ce prĆ©nom que je venais d’un seul coup d’acquĆ©rir un vĆ©ritable statut. Je connaissais celui qui dans l’amphi des deuxiĆØmes annĆ©es jouissait d’une certaine rĆ©putation.

       – Oui, je crois qu’il a raison,  il n’y a pas besoin de faire de grands discours pour comprendre la gravitĆ© de la situation,  soit vous vous sentez concernĆ©s et vous quittez immĆ©diatement cet amphi en signe de protestation,  soit vous ĆŖtes complĆØtement indiffĆ©rents et alors vous restez lĆ  et on a plus rien Ć  se dire !

       RĆ©mi m’avait rejoint sur l’estrade, il Ć©tait pĆ¢le comme l’autre soir sous le porche. Il y a eu un mouvement de foule. Certains hĆ©sitaient, se regardaient, cherchaient un soutien Ć  une dĆ©cision difficile. Il y avait de l’inquiĆ©tude dans les yeux. Les militants d’extrĆŖme droite semblaient ĆŖtre Ć  leurs aises. Ils menaƧaient, ils s’interposaient mĆŖme entre les portes de sortie du haut et les premiers convaincus. Puis l’un d’entre eux, RĆ©mi me signale que c’est le leader, s’approche de moi et me dĆ©clare froidement que c’est la premiĆØre et la derniĆØre fois que je mets les pieds dans cet amphi. RĆ©mi me fait signe de ne pas rĆ©pondre. Quelques minutes se sont Ć©coulĆ©es, environ les trois quarts de l’amphi se sont vidĆ©s. RĆ©mi me regarde avec une espĆØce d’admiration et me dit :

       – bon boulot pour un dĆ©butant !

       Une fois Ć  l’extĆ©rieur, les Ć©vĆ©nements s’enchaĆ®nent, naturellement. Visiblement les interventions de mes camarades du dĆ©but de matinĆ©e ont Ć©tĆ© couronnĆ©es de succĆØs, et Ć  l’heure qu’il est, de nombreux amphis ont dĆ» se vider. Les responsables syndicaux prennent les choses en main. Une dĆ©lĆ©gation est constituĆ©e pour rencontrer le prĆ©sident de l’universitĆ© et il nous est demandĆ© de bloquer tous les accĆØs aux diffĆ©rentes facultĆ©s. Nous nous exĆ©cutons avec enthousiasme. Il fait beau, la rue nous appartient. J’Ć©prouve une certaine satisfaction Ć  troubler l’immuable rectitude de cette grande avenue. Je la sens qui souffre de ne pas pouvoir absorber ce trop plein de couleurs qui s’agglutinent sur son pavĆ© grisĆ¢tre. Elle souffre de devoir supporter ce terrible affront qui lui est fait. Elle n’est plus rien sans ses rails qui ont disparu sous la multitude de fessiers provocateurs. Elle doit subir ce sitting en pleine heure de pointe, pendant ce laps de temps où elle rĆØgne en maĆ®tre sur cette ville qu’elle n’en finit plus de partager. Tout est bloquĆ©, et moi je souris, en pensant Ć  cet automne.

       La journĆ©e s’est dĆ©roulĆ©e au rythme des assemblĆ©es gĆ©nĆ©rales, des motions, des distributions de tracts pour la grande manifestation de demain. Le petit incident du dĆ©but de journĆ©e a enfantĆ© un vĆ©ritable mouvement qui semblait partir sur des bases solides : il faisait beau, nous en avions marre. Nous Ć©tions prĆŖts Ć  vivre quelque chose de grand, quelque chose d’intense, comme ce fameux mai 68 dont me parle souvent mon pĆØre avec nostalgie et fiertĆ©. En dĆ©but de soirĆ©e, nous nous sommes retrouvĆ©s Ć  quelques-uns uns dans un bar du centre ville. RĆ©mi faisait partie du groupe. Nous n’avions pas encore trouvĆ© l’occasion de parler depuis ce matin. RĆ©mi a commencĆ© par m’annoncer qu’il voulait rester dehors cette nuit. Il voulait s’imprĆ©gner de l’atmosphĆØre. Il a semblĆ© dƩƧu quand je lui ai dit que je voulais rentrer chez moi. Mais il a bien compris que j’avais trĆØs envie de raconter tout cela Ć  mon pĆØre.                                         

       Pour une fois que j’aurai quelque chose Ć  lui dire et peut- ĆŖtre Ć  lui demander.  Lorsque je suis arrivĆ©, mes parents Ć©taient dĆ©jĆ  Ć  table. Je n’avais pourtant que peu de retard. Je me suis assis avec enthousiasme, presque impatient de partager les Ć©motions de la journĆ©e. Je voyais bien que mon attitude, ma physionomie mĆŖme, surprenait. Ces derniers temps, je les ai plutĆ“t habituĆ©s Ć  un air sombre et renfermĆ©. Ils s’Ć©taient peu Ć  peu rĆ©signĆ©s Ć  ma mĆ©lancolie ambiante et ne me posaient plus de questions susceptibles d’alourdir encore un peu plus la lourde chape de plomb pesant sur nos relations. Aujourd’hui, je n’Ć©tais plus le mĆŖme. J’avais la certitude d’avoir accompli quelque chose de grand, de fort aussi. Quelque chose dont on peut se souvenir, des annĆ©es aprĆØs, lorsqu’on commence Ć  s’interroger sur la consistance de son passĆ©.

       ‑ Eh bien dis donc, commence ma mĆØre, je ne sais pas ce qui arrive mais Ƨa faisait longtemps qu’on t’avait pas vu si content ! Tu es amoureux, ma parole !

       Habituellement c’est ce type de remarques se voulant empreintes d’une affectueuse complicitĆ© qui contribuent un peu plus Ć  me dĆ©courager. Mais aujourd’hui, je n’ai mĆŖme pas envie de relever le propos. Je le laisse couler, comme une insignifiance passagĆØre. Je m’adresse alors Ć  mon pĆØre. Comme d’habitude il n’a encore rien dit.

       ā€‘ Ca y est, on est en grĆØve. Ƈa faisait quelques temps que Ƨa couvait et ce matin c’est parti. C’est mĆŖme moi qui ai pris la parole dans un amphi rĆ©putĆ© difficile.

       ‑ Toi, tu as pris la parole… Et qu’est ce que t’as dit ?

C’est curieux, mais je m’attendais Ć  plus d’enthousiasme, Ć  un peu de curiositĆ©. Mais au lieu de cela, il continuait de manger calmement et ne semblait mĆŖme pas impatient de connaĆ®tre la suite des Ć©vĆ©nements. Quant Ć  ma mĆØre, elle Ć©tait entrĆ©e dans sa phase classique où plus rien ne comptait, si ce n’est la sĆ©curitĆ© de celui qu’elle voulait encore protĆ©ger. NĆ©anmoins, je restais tout excitĆ© Ć  l’idĆ©e de tĆ©moigner Ć  propos de ce morceau d’histoire que je pensais avoir vĆ©cu.

       ‑ Oui, j’ai pris la parole et pourtant j’avais vraiment la trouille, mais lĆ , je ne sais pas, je me sentais poussĆ© par quelque chose de trĆØs fort. Et le pire c’est que j’ai Ć©tĆ© trĆØs bon. J’ai tellement Ć©tĆ© convaincant qu’en quelques minutes tout l’amphi s’est vidĆ©, il restait plus que les fachos…

       Evidemment, je passe sous silence l’incident avec les militants d’extrĆŖme droite. L’incident, je devrais plutĆ“t dire les menaces. Pourtant j’aurai envie de le raconter Ć  mon pĆØre, j’en retirerais une telle fiertĆ©.  C’Ć©tait presque ce que j’avais retenu d’essentiel. C’est ce qui me donnait un vĆ©ritable statut. C’est ce qui allait faire de moi autre chose qu’une simple ombre en attente de lumiĆØre. Mon pĆØre avait terminĆ© son assiette et tout en attendant la suite des Ć©vĆ©nements culinaires, il a commencĆ© Ć  m’interroger.

       ā€‘ C’est pour quoi votre grĆØve, c’est quoi vos revendications ?

       ‑ Pour l’instant, des revendications on n’en a pas de vraiment prĆ©cises, c’est plutĆ“t un ras le bol.  Et puis, il y a le racisme. Ce matin tout est parti de lĆ …

       ‑ Je suis bien d’accord, mais si vous faites grĆØve, il va falloir nĆ©gocier et pour Ƨa mon petit, il ne suffit pas de dire qu’on en a ras le bol. MĆŖme si c’est vrai, il faut vraiment savoir ce que vous voulez, sans cela vous vous ferez rouler dans la farine. Ce n’est pas facile une grĆØve, tu sais. Ce n’est pas une partie de plaisir, surtout pas. Et si tu veux mon avis votre grĆØve ou votre mouvement, je ne sais pas, il risque trop de sentir les beaux jours de printemps. Une grĆØve, une vraie, celle qui fait mal elle se fait en plein hiver. Comme Ƨa tout le monde y croit.

       ā€‘ Peut ĆŖtre que c’est ce que les autres pensent, mais nous on n’en a rien Ć  foutre, si ce matin on est parti dans ce mouvement, Ƨa n’a rien Ć  voir avec la mĆ©tĆ©o. On aurait fait pareil avec de la pluie.

     ā€‘ Ca c’est toi qui le dis, mais je veux bien te croire. Maintenant, il va falloir vous organiser et surtout bien rĆ©flĆ©chir où vous voulez aller parce que…

       ‑ Et pour vos examens comment Ƨa va se passer, vous n’allez quand mĆŖme pas rater tous les cours, vous allez vous faire Ć©liminer.

       Ma mĆØre bien sĆ»r, habituĆ©e Ć  toujours courber l’Ć©chine devant des employeurs paternalistes ne voyait que le risque d’une sanction. Je lui rĆ©pondais d’un ton un peu agacĆ© et prĆ©fĆ©rait continuer la discussion avec mon pĆØre qui depuis quelques instants avait un peu calmĆ© mes ardeurs. Je ne dis pas qu’il m’inquiĆ©tait, mais il m’interrogeait plutĆ“t.

     ‑ Tu sais on est dĆ©jĆ  assez bien organisĆ©, on s’est rĆ©uni tout de suite. On a mĆŖme tenu une assemblĆ©e gĆ©nĆ©rale.

       ā€‘ C’est bien, c’est bien, mais, au fait, toi, t’es syndiquĆ© ? 

       ā€‘ Non ! A dire vrai, je n’y ai jamais pensĆ©. Mais de toute faƧon, Ƨa ne change rien, je n’ai pas besoin d’ĆŖtre syndiquĆ© pour savoir ce que j’ai Ć  faire !

       ‑ Peut-ĆŖtre, peut-ĆŖtre, mais sans eux t’es pas grand-chose, t’es tout seul, et il ne faut pas oublier qu’on leur doit beaucoup.

       ā€‘ Ouais tu as raison. Mais chez nous les Ć©tudiants, ce n’est pas pareil que pour les ouvriers. On est plus spontanĆ©, plus…

       ā€‘ Alors lĆ  mĆ©fie-toi, si tu commences Ć  prendre des airs de supĆ©rioritĆ©, je crois que t’as pas compris grand-chose, ni toi, ni tes copains. C’est peut-ĆŖtre moins noble que tous vos idĆ©aux mais nous on s’est d’abord battu pour le Smic Ć  trois mille francs ou pour nos quarante heures. Mais c’est un peu grĆ¢ce Ć  nous que maintenant tu peux Ć©tudier. Il ne faut pas cracher dans la soupe, faut que tu sois fier d’où tu viens.

       Je n’avais pas osĆ© rĆ©pondre. J’aurais voulu lui dire que j’étais fier de mes origines. Mais je restais un peu bouche bĆ©e. Le repas s’est terminĆ© dans un silence qui ne pouvait tromper. Chacun de nous trois, prĆ©occupĆ©, continuait de se questionner et les regards que nous Ć©changions s’efforƧaient de ne rien laisser paraĆ®tre.

Quelques mardis en novembre, suite…

Au commencement, il aurait pu s’agir d’un incident mineur. Il aurait pu ĆŖtre considĆ©rĆ© comme banal, mis sur le compte de la bĆŖtise quasi naturelle chez certains habituĆ©es des amphithéâtres de droit. Ce jour lĆ , nous avions travaux dirigĆ©s. Le groupe Ć©tait rĆ©duit, et celui qui enseignait Ć©tait un jeune maĆ®tre assistant qu’on aurait plutĆ“t pris pour un croupier de casino.

       Nous l’attendions, en silence. C’est alors qu’il est entrĆ© dans la salle et, fier de son humour d’aspirant artilleur, s’est Ć©criĆ© :       

Mais c’est noir de monde ici ! 

Ce qui en d’autres temps et autres lieux n’aurait Ć©tĆ© vĆ©cu que comme une stupide manifestation d’humour professoral s’est transformĆ© en vĆ©ritable incident diplomatique. Il est vrai que le hasard aide bien l’humour estampillĆ© Almanach Vermot.  Ce jour-lĆ , les Ć©tudiants africains reprĆ©sentaient plus de deux tiers de l’effectif prĆ©sent. DĆ©s lors, la fameuse plaisanterie prenait une tout autre connotation. Forts de leur supĆ©rioritĆ© numĆ©rique, ils se sont tous levĆ©s et sont sortis en ajoutant qu’ils allaient immĆ©diatement en rĆ©fĆ©rer au doyen.

       Loin d’en rester lĆ , au lieu de s’effacer humblement ou de reconnaĆ®tre son erreur, le maĆ®tre assistant, d’ailleurs notoirement connu pour ses positions racistes, insiste lourdement. Visiblement aujourd’hui il semble ĆŖtre en course pour remporter la mĆ©daille d’horreur de la mĆ©diocritĆ© nationale et ajoute des propos franchouillards Ć  ses plaisanteries de corps de garde.                                 

       – Ah, voilĆ  qu’ils rentrent chez eux maintenant, oh non dĆ©solĆ©, j’ai oubliĆ©, c’est le jour des bourses aujourd’hui. C’est peut-ĆŖtre pour Ƨa qu’il n’en manque pas un Ć  l’appel.    

       Un certain nombre d’entre nous semble se satisfaire de cet humour qui fleure bon l’Indochine et l’AlgĆ©rie franƧaise. Nous approchions des examens finaux et la rĆØgle, tacite, est de ne jamais rien dire qui puisse risquer de nuire Ć  nos chances de rĆ©ussite. Mais nous Ć©tions un petit nombre Ć  ne pas pouvoir accepter de tels propos. L’un d’entre nous se lĆØve et demande au maĆ®tre assistant de retirer immĆ©diatement ses propos racistes et de s’excuser publiquement.      

       L’ambiance est irrespirable. En quelques secondes on a senti l’atmosphĆØre se charger d’Ć©lectricitĆ©. Quelques Ć©tudiants bien vĆŖtus, dĆ©montrent par leur indiffĆ©rence qu’ils ne sont pas loin de partager les opinions de notre professeur. EstomaquĆ© par cette rĆ©bellion, inattendue pour lui, il entre alors dans une colĆØre noire et ordonne au rĆ©calcitrant de s’asseoir et de se taire. Bien Ć©videmment, ce dernier refuse et nous nous levons aussi,  pour montrer notre solidaritĆ©. L’enseignant croit nous tenir avec une menace concernant notre passage en seconde annĆ©e. Il nous annonce fiĆØrement qu’il nous gratifie d’un zĆ©ro en contrĆ“le continu et qu’il est tout Ć  fait prĆŖt Ć  rĆ©diger un rapport pour chacun d’entre nous.

       Nous comprenons qu’il est inutile de discuter. Nous sortons de derriĆØre nos pupitres tombeaux et nous quittons cette salle. En quittant les lieux je me retourne et aperƧois Victor, tĆŖte baissĆ©e, qui fait mine de ne pas supposer mon regard posĆ© sur sa nuque de notaire. Je le supprime dĆ©finitivement de mon listing des compagnons du possible et le range avec sadisme au rayon des mĆ©diocres sans histoires. Je me dis qu’il n’a pas bougĆ© pour ne pas risquer de compromettre, par une action imprĆ©vue, le bel ordonnancement de ses semaines juridiques entiĆØrement dĆ©vouĆ©es au sacro‑saint rite du samedi soir.

       Nous nous retrouvons quelques instants plus tard dans les locaux syndicaux. C’est la premiĆØre fois que j’y entre et je suis surpris par l’animation qui y rĆØgne. On s’installe dans une petite salle encombrĆ©e de ramettes de papier et de banderoles, roulĆ©es, en attente de dĆ©filĆ©. BenoĆ®t, celui qui a osĆ© se lever le premier est parti chercher un responsable et du cafĆ©. Nous sommes tout excitĆ©s en l’attendant et ne parvenons pas Ć  nous Ć©couter. C’est Ć  celui qui en dira le plus sur les exploits du fameux professeur de droit public. Quand BenoĆ®t entre dans la salle, accompagnĆ© de deux anciens que je n’ai jamais encore rencontrĆ©s, nous en sommes dĆ©jĆ  Ć  dresser la liste de tout ceux qui dans cette facultĆ© n’ont rien Ć  envier au bout en train de la matinĆ©e.

       A prĆ©sent nous sommes huit dans cette petite piĆØce chargĆ©e d’odeurs d’encre et d’alcool pour machines Ć  tirer. Les derniers arrivĆ©s sont beaucoup plus calmes, ce sont de vĆ©ritables militants syndicaux, maĆ®tres d’eux mĆŖme et de leurs Ć©motions. Ils donnent l’impression d’avoir dĆ©jĆ  pris une dĆ©cision. Nous sommes calmĆ©s et nous attendons qu’ils parlent.

       A cet instant de flottement, je ressens une impression bizarre et me mets Ć  penser Ć  mon pĆØre. Lui aussi est un militant politique, un vrai, il a Ć©tĆ© de tous les combats, il en perdu beaucoup, mais c’est ce qui lui donne aujourd’hui cette apparence sereine bien que mĆ©fiante. Je ressens ces minutes qui passent trĆØs lentement comme s’il s’agissait d’un temps appartenant Ć  l’histoire avec quelque part, Ć©crites en petites lignes, les paroles de mon pĆØre face Ć  l’injustice. Je suis fier de ne pas ĆŖtre Ć  la place de Victor, je suis fier de ne pas faire partie du troupeau de ces pantins qu’on installe chaque jour dans les amphis pour justifier l’existence de ces trop nombreux serviteurs du droit des autres. Je pense Ć  RĆ©mi, Ć  HĆ©lĆ©na, j’ai hĆ¢te de leur raconter, j’ai hĆ¢te de les associer Ć  ma rĆ©volte. Je me dis que s’il faut un volontaire pour aller prĆ©venir les Ć©tudiants de deuxiĆØme annĆ©e je serai celui lĆ , parce qu’il y en aura au moins un qui me suivra.

       BenoĆ®t et son acolyte prennent la parole. Ils disent que c’est la goutte d’eau qui a fait dĆ©border le vase. Il ne nous en faut pas plus pour reprendre notre Ć©numĆ©ration, et peu Ć  peu le brouhaha s’installe. Ils savent mener une rĆ©union et nous demandent de nous calmer un peu et de garder notre salive pour les heures Ć  venir.

       Ils ont prĆ©vu d’ouvrir un cahier de dolĆ©ances pour recenser tout ce que l’on n’a jamais osĆ© dire. Il faut rĆ©agir vite et prĆ©venir le plus de monde possible. Il ne faut pas laisser retomber le soufflet. Si nous ne disons rien aujourd’hui, nous ne pourrons plus que nous rĆ©soudre au silence, et pire Ć  l’indiffĆ©rence.          

       Nous ne sommes que huit, mais nous pouvons trĆØs vite dĆ©multiplier notre indignation. Le plus vieux, celui que BenoĆ®t est allĆ© chercher tout Ć  l’heure, ira dans l’amphi le plus dur : celui des premiĆØres annĆ©es de mĆ©decine. BenoĆ®t interviendra en droit, en premiĆØre annĆ©e, pendant que je me chargerai des deuxiĆØmes annĆ©es. Les cinq autres se rĆ©partissent les amphis les plus faciles, ceux de lettres et de psycho. Puis nous nous mettons Ć  la rĆ©daction d’un tract. Nous y dĆ©nonƧons le comportement raciste et extrĆ©miste de certains professeurs et appelons Ć  un rassemblement pour le lendemain matin devant la maison de l’universitĆ©. Nous terminons notre rĆ©union en buvant un cafĆ© brĆ»lant sous le portrait de Sartre juchĆ© sur un bidon devant Renault Billancourt. Je suis secouĆ© d’un frisson incontrĆ“lable. C’est la premiĆØre fois que je suis impatient d’ĆŖtre au lendemain. Auparavant, il va me falloir rĆ©ussir mon examen d’apprenti rĆ©voltĆ©. Il va me falloir rĆ©ussir mon intervention dans l’amphi de RĆ©mi. Il me reste une heure pour m’y prĆ©parer.

       Je ne suis jamais entrĆ© dans l’amphi des deuxiĆØmes annĆ©es, aussi lorsque je commence Ć  gravir les quatre ou cinq marches qui le sĆ©parent de celui des premiĆØres annĆ©es j’ai tout Ć  fait le temps de laisser l’angoisse me saisir. Je reste derriĆØre la porte Ć  deux battants, Ć  attendre que le prof ait terminĆ© son exposĆ©. J’entends battre mon cœur et n’arrive pas Ć  me projeter dans les quelques minutes qui vont suivre. Le cours s’achĆØve dans un murmure. Je sais, par expĆ©rience, qu’Ć  dix heures les Ć©tudiants ne sortent pas. Le cours suivant est trop proche. Il va falloir faire vite. La porte s’ouvre et le jeune prof, Ć©tonnĆ©, s’efface pour me laisser passer.

Quelques mardis en novembre, suite…

Le moment qui a suivi cette rencontre tripartite est Ć  conserver comme une piĆØce rare, comme un chef d’œuvre inaccessible. Nous avons parlĆ©, sur le trottoir, de tout, de rien, de nous, des autres qui passent et du printemps qui revient. HĆ©lĆ©na et RĆ©mi ne se sont pas vus depuis longtemps et Ć©prouvent beaucoup de plaisir Ć  se rappeler des souvenirs communs. HĆ©lĆ©na est pressĆ©e, nous sommes obligĆ©s de nous sĆ©parer en plein rire. RĆ©mi invite HĆ©lĆ©na Ć  une fĆŖte qui aura lieu ce samedi et où il y aura d’autres anciens… Elle ne dit pas non, mais n’est pas sĆ»re parce qu’elle a autre chose de prĆ©vu, depuis longtemps.

       Nos regards se sont croisĆ©s. HĆ©lĆ©na, il y a les mots et il y a les yeux. Les yeux et les phrases qui se disent. Il y a les fils qui se tendent. HĆ©lĆ©na, tes yeux, ils m’ont parlĆ© ce jour lĆ , ils m’ont dit d’être patient. Ils m’ont dit Ā« regarde comme tout peut ĆŖtre simple Ā». HĆ©lĆ©na je croyais t’avoir fait reculer dans ma liste du souvenir, mais aujourd’hui tu ne dis rien, tu me regardes. Quelques secondes ont suffi pour que tu remontes en premiĆØre ligne. J’ai un sourire qui se bloque au niveau de la gorge.

       Et puis l’envie de te serrer fort, trĆØs fort, pour te dire que tout va commencer, que tu es belle, que la ville est belle, fiĆØre de son printemps. Tu es belle aujourd’hui, HĆ©lĆ©na, belle plus que jamais. Ta robe flotte autour de toi, elle n’ose pas te toucher. Ce n’est pas un bout de tissu, c’est un voile, une caresse que je devine. Je perƧois la fraĆ®cheur de ta peau, son veloutĆ©.

       Tu es si belle dans la rue. Il y a les gens qui passent, les autos qui ralentissent et il y a toi au centre. Tout ce qui t’entoure n’est qu’un dĆ©cor, un accessoire, tous ces ĆŖtres qui jouent Ć  ĆŖtre vivants, tous ces objets de pierre ou de mĆ©tal, ils ont besoin de toi. Pour qu’on les distingue, pour qu’ils ne sombrent pas dans le dĆ©sespoir. Dans la grande rue si droite, prĆŖte Ć  tout transformer en de vulgaires perpendiculaires tu es comme une courbe. Tu es comme une douceur qu’on espĆØre quand la douleur, est si grande qu’elle vous pĆ©nĆØtre comme une lame. Tu parles et je ne t’entends pas. Je m’étais prĆ©parĆ© Ć  ne plus te revoir et quand t’es sortie j’ai compris que tu ne m’avais pas quittĆ©.

       AprĆØs son dĆ©part nous restons Ć  ne rien dire, comme si nous avions devinĆ© l’un et l’autre toutes les rĆ©ponses aux questions que nous ne voulions pas encore poser. RĆ©mi a cette grande force de se faire comprendre en peu de mots. Sa prĆ©sence sa sĆ©rĆ©nitĆ© suffisent Ć  rassurer. Notre amitiĆ© avait dĆ©butĆ© grĆ¢ce Ć  Albert Camus, elle se poursuivait et se renforƧait par le hasard d’une connaissance commune. Je me contente, pour l’instant, de parler de connaissance mais je devine qu’HĆ©lĆ©na a fait plus que croiser RĆ©mi au dĆ©tour d’une salle de classe.

       Pendant que nous marchons je pense Ć  cette soirĆ©e où j’ai commencĆ© Ć  Ć©crire HĆ©lĆ©na en lettres minuscules. Depuis j’ai changĆ©, enfin peut-ĆŖtre, parce que la sensation que je ressens m’est trĆØs familiĆØre. Elle remonte de l’intĆ©rieur, d’un quelque part où je croyais l’avoir enfouie. Elle attendait, bien au chaud, de rĆ©apparaĆ®tre. Elle attendait patiemment anesthĆ©siĆ©e par mes nouvelles attitudes. Mais il a suffi de ces quelques minutes, si simples, si banales, pour qu’elle reprenne du service. J’en suis heureux, et inquiet aussi, car je me souviens que cette sensation n’est jamais venue seule, elle a toujours traĆ®nĆ© avec elle un long cortĆØge, dont la fin Ć©tait trop souvent d’un gris angoissant.

       En ce moment, je vois RĆ©mi trĆØs souvent, presque tous les jours, et je crois qu’il est pour beaucoup dans ce renouveau. Lorsque nous sommes ensemble, nous ne parlons jamais droit, un peu comme s’il s’agissait d’un sujet tabou, d’un sujet qui non abordĆ© permet de prĆ©server la qualitĆ© de ces moments privilĆ©giĆ©s où nous bavardons. Nous parlons en marchant, nous parlons en buvant. Nous parlons en silence, comme en ce moment. Parce que nous avons dĆ©couvert que parfois les mots ne sont pas suffisamment nettoyĆ©s de leurs erreurs de prononciation et qu’alors ils abĆ®ment les conversations. Ils vous amĆØnent sur d’autres terres, des terres inconnues.

       Nous sortions beaucoup aussi, tous les deux. Je n’avais plus besoin de jouer les pitoyables dans la bande Ć  Victor. Je n’avais plus besoin d’eux comme ils n’avaient plus besoin de moi. DĆ©sormais, ils ne vivaient plus que pour leurs fanfaronnades nocturnes. Ils ne vivaient plus que pour ces parcelles de vie qu’ils arrachaient Ć  la nuit. Ils se sentaient de plus en plus maĆ®tres de leur destin et s’organisaient pour tout rĆ©ussir, mĆŖme leurs futilitĆ©s. Ils planifiaient leurs sorties, leur groupe Ć©tait une merveille d’organisation. Sans mĆŖme s’en rendre compte, ils avaient bĆ¢ti un organigramme où chacun avait une fonction prĆ©cise. Victor m’Ć©vitait de plus en plus. Il ne supportait pas que je ne m’Ć©clate pas avec eux.  Il ne supportait pas que je ne puisse entrer dans aucune case de sa merveilleuse machine Ć  ricaner.

       Eux, ils n’avaient pas changĆ©. En six mois, ils s’Ć©taient mĆ©tamorphosĆ©s. A prĆ©sent leurs souliers Ć©taient vernis et leurs aprĆØs rasages Ć©taient conquĆ©rants.                       

       Avec RĆ©mi, nous formions un duo qu’on invite souvent dans les soirĆ©es. Comme deux mascottes, dont on parle avec un sourire condescendant au bord des lĆØvres. RĆ©mi n’est pas comme les autres. Lorsqu’il s’amuse c’est parce qu’il ressent quelque chose de trĆØs fort. Je me rappelle la premiĆØre fĆŖte où nous sommes allĆ©s. C’Ć©tait en automne. Il avait passĆ© la soirĆ©e en osmose parfaite avec une bassine dans laquelle flottaient quelques fruits dĆ©colorĆ©s par l’alcool. Il tenait son verre de la main droite, entre deux doigts, le bras gauche presque enroulĆ© autour de la taille. Sa soif paraissait infiniment organisĆ©e, elle s’exprimait Ć  travers de petites goulĆ©es rĆ©flexes. J’avais immĆ©diatement remarquĆ© son regard circulaire dont le pĆ©rimĆØtre semblait calculĆ© Ć  partir d’une solitude du mĆŖme diamĆØtre que la mienne. Nous avions parlĆ©, un peu, trĆØs peu, comme si nous avions compris que notre prĆ©sence ici n’Ć©tait que parenthĆØses. Parce qu’une fĆŖte rĆ©ussie est une fĆŖte où quelques-uns s’ennuient.

       Le samedi est arrivĆ© trĆØs vite, trop vite. Nous n’avons pas eu le temps de nous prĆ©parer, RĆ©mi et moi. De nous prĆ©parer Ć  HĆ©lĆ©na. J’ai vĆ©cu les quelques jours qui ont suivi la surprenante rencontre de l’autre soir de faƧon bizarre. Avec le secret espoir de reprendre la mer aprĆØs une trop longue escale. Je ne peux m’empĆŖcher d’ĆŖtre impatient et angoissĆ© en mĆŖme temps.

       Le samedi est passĆ©, HĆ©lĆ©na n’est pas venue. Nous avons attendu puis nous sommes rentrĆ©s en nous efforƧant de jouer l’indiffĆ©rence. Il s’Ć©tait mis Ć  pleuvoir, violemment. Nous nous sommes abritĆ©s un moment sous un porche.

       ā€‘ Ca m’Ć©tonne pas, elle est comme Ƨa, elle te laisse de l’espoir, et elle disparaĆ®t, ou elle vient pas.  Mais on lui pardonne tout le temps, parce que, je ne sais pas comment dire, mais elle est, elle est tellement, tellement.

       ā€‘ Oui elle est tellement…  Moi aussi je ne sais pas comment dire. Je la connais depuis peu, mais chaque fois que je l’ai vue, aprĆØs je me suis senti bizarre. On dirait que Ƨa me fait du bien mais en mĆŖme temps j’ai mal.

       ‑ Avec elle, on a peur de pas ĆŖtre Ć  la hauteur. Elle nous impressionne. Et pourtant, quand tu vois les mecs avec qui elle sort, je me demande si on en fait pas un peu trop.

       ‑ Peut-ĆŖtre, mais je suis sĆ»r qu’elle n’est pas tout le temps la mĆŖme, je suis sĆ»r qu’elle aurait envie d’ĆŖtre avec des gars comme nous.

     ‑ On est trop triste, trop sĆ©rieux.

     ‑ Non RĆ©mi, je ne crois pas, on est simplement trop vrai…

       Je sens bien qu’il n’est pas convaincu, qu’il est dƩƧu. Pas seulement Ć  cause d’HĆ©lĆ©na, ni de la pluie qui ne cesse pas, mais plus parce qu’il s’aperƧoit qu’il est en train de perdre la partie. Il a du mal Ć  croire que tout peut s’arranger. Il s’aperƧoit que les maĆ®tres du jeu sont Ć  l’intĆ©rieur, au chaud, Ć  l’abri de toutes les questions. Il s’aperƧoit que le printemps ne change pas les rĆØgles. Lorsque la route est droite, c’est parce que d’autres l’ont tracĆ©e. Alors il faut la suivre, le regard posĆ© sur le bout, comme une certitude, comme un accomplissement.                                

       La pluie a cessĆ© et nous sommes sortis de notre abri. Il fait frais, nous pressons le pas. HĆ©lĆ©na est entre nous, elle ne nous quitte pas. Nous pensons si fort que nous croyons nous entendre parler. Nous sommes arrivĆ©s devant chez RĆ©mi, je lui tends la main, par habitude, par amitiĆ© aussi. Je le regarde s’Ć©loigner dans le hall de son immeuble. Il ne se retourne pas et je devine Ć  sa dĆ©marche courbĆ©e qu’il est transpercĆ© par l’humiditĆ©.

       Je ne suis pas rentrĆ©, j’ai envie de marcher. J’ai envie de passer un moment avec la ville. C’est une pluie de fin de nuit, un peu traĆ®tre. Elle se prĆ©pare Ć  surprendre les intoxiquĆ©s du soleil matinal. Elle les fera reculer, ils soupireront, regretteront de ne pas ĆŖtre plus au sud. Moi je l’aime cette pluie, elle me tient compagnie, elle me relie Ć  la ville, je ruisselle et je suis bien. J’ai les mains dans les poches, pour faire bloc, pour que l’écoulement soit uniforme. J’enfonce la tĆŖte dans les Ć©paules, baisse le menton, remonte le col. Je suis bien. L’eau fait comme une pellicule où se reflĆØte les faƧades endormies.

       Comme souvent, je vais tout droit, au bout de la grande rue. Suivant l’endroit où je me trouve, j’hĆ©site entre remonter en direction de Bellevue ou descendre vers le quartier de la Terrasse. Ce n’est pas pareil. Dans un cas on va vers la montagne, vers la Haute Loire vers le dĆ©but, lĆ  où les premiers sont entrĆ©s. Ceux qui rĆŖvaient de la grande ville, ceux qui voulaient travailler. Dans l’autre cas quand on descend vers la Terrasse, on s’enfuit, on s’échappe par la plaine vers l’ouest. La ville on veut plus la voir. D’ailleurs au bout du bas, elle sait plus ce qu’elle fait la grande rue, elle hĆ©site Ć  rester droite, elle s’évase, elle fait comme le delta d’un fleuve.

Mes Everest : LĆ©o FerrĆ©, extrait des amants tristes…

Je te lis je te plie je te froisse et tu cries
Quand on froisse la soie la forĆŖt sa copine
Lui fait des cris de sœur lui fait des cris sublimes
La soie du crƩpuscule a des cris de velours
Dans des lits de parade, dans ces feuilles d’automne
Des taches de rousseur sur la gueule des bois
Je te lis je te plie je te froisse et tu cries, au fond t’es un journal
Tu t’en prendrais plutĆ“t pour cinq colonnes
Chez toi le fait divers sonne comme un outrage
Tu es partout chez toi et même aux mots croisés
Tu m’y fais deviner les armes de ta voix
Je t’aime et verticalement c’est bien
Tu croises dans mes eaux quand je suis ton pirate
Je te lis je te plie je te froisse et tu cries
Quand je t’aurai bien lue y compris les annonces
J’irai au marchĆ© aux poissons et t’envelopperai de moules vertes
Au fond t’es un journal mouillĆ©

Quelques mardis en novembre, suite…

TrĆØs occupĆ© familialement ce week-end je n’ai mĆŖme pas eu le temps de publier comme tous les matins la suite de « quelques mardis en novembre » je dĆ©roge donc un peu Ć  la rĆØgle et ce sera une lecture du soir …

Quelques mois sont passĆ©s. Depuis cette terrible soirĆ©e où j’ai eu la certitude de ne pas ĆŖtre capable de sĆ©duire la moindre personne. Depuis cette matinĆ©e où ma mĆØre m’a passĆ© Ć  la question. Depuis cette journĆ©e où je me suis obligĆ© Ć  prendre de bonnes rĆ©solutions.            

         Depuis ces journĆ©es d’automne, l’hiver est passĆ©, sans histoires. J’ai fini par m’habituer Ć  l’exaltant quotidien de l’Ć©tudiant par laisser le temps construire patiemment le chemin que j’aurai Ć  emprunter. Je ne peux pas dire que j’Ć©prouve du plaisir Ć  pĆ©nĆ©trer chaque jour dans cet amphithéâtre mais une certaine satisfaction Ć  surmonter mes rĆ©ticences passĆ©es. Je m’applique, j’écoute, je retiens, je respecte la parole de ceux qui m’ont prĆ©cĆ©dĆ© et qui maintenant sont devenus les alchimistes de la jurisprudence.                        

       La rĆ©volte n’a pas disparu, elle s’est transformĆ©e, apprivoisĆ©e. Elle s’inscrit dans la colonne crĆ©dit de ma passion. Je sais que je peux toujours en disposer au moment opportun, il me suffit d’un retrait et je me retrouve dĆ©tenteur d’une quantitĆ© importante de bonne rĆ©volte. Une rĆ©volte reposĆ©e, rĆ©flĆ©chie, qui a eu le temps de se fabriquer une belle carapace protectrice. Les retraits sont frĆ©quents mais mon compte est bien approvisionnĆ©.       

       DĆ©sormais je communique plus avec les autres. Je ne les ignore plus et essaie de m’intĆ©grer par petits bouts aux histoires qu’ils vivent. Tout semble allĆ© pour le mieux dans un monde qui tranquillement s’approche du printemps. Une de ces saisons intermĆ©diaires que je redoute tant, parce qu’elle aussi, comme l’automne, hĆ©site entre ce qu’elle a laissĆ© derriĆØre elle et ce qu’elle cherche Ć  nous promettre. Je ne suis pas de ceux qui s’Ć©parpillent en farandoles bucoliques aux premiers chants d’oiseaux et aux premiers rayons de soleil susceptibles de rendre aux peaux les tons cuivrĆ©s qu’elles ont mis en berne durant l’hiver. De plus, en ville j’entends rarement les oiseaux, ou alors ce sont les Ć©tourneaux, qui Ć  mon sens ne chantent pas mais se contentent d’Ć©mettre d’abominables sons aussi pĆ©nibles Ć  supporter que le bruit produit par de grands ongles caressant un tableau noir.           

       Au printemps, ce que je prĆ©fĆØre, c’est les gens. Soudain ils se redressent. Soudain ils regardent autour d’eux. Et par-dessus tout, il y a les femmes.  Les jeunes femmes, mais surtout celles d’Ć¢ge mĆ»r, qui explosent de fraĆ®cheur, de sourires, de longues jambes enfin libĆ©rĆ©es de leurs carcans. J’adore ce spectacle que constitue la sortie des vendeuses d’un grand magasin. Comme aux Nouvelles galeries, par exemple, devant lesquelles je me balade souvent ces derniers temps, aprĆØs les cours.

       J’ai l’espoir de rencontrer HĆ©lĆ©na. HĆ©lĆ©na, je ne l’ai pas revue beaucoup cet hiver. Nous nous sommes croisĆ©s, une fois ou deux, et n’avons pas Ć©changĆ© la moindre parole. Je ne l’ai pas rayĆ©e de ma mĆ©moire, je lui ai simplement fait subir une transformation, je la vois dĆ©sormais comme une image devant laquelle on peut rĆŖver ou mĆŖme soupirer. Je la vois dĆ©sormais comme un pays inaccessible.

       Il y a quelques jours, HĆ©lĆ©na est Ć  nouveau entrĆ©e dans mon monde ; au moment où je m’y attendais le moins. Comme souvent Ć  la sortie des cours je rejoins RĆ©mi et, comme si de rien n’Ć©tait, habilement, je l’entraĆ®ne vers les Nouvelles galeries.  C’est l’heure de la sortie, HĆ©lĆ©na sort dans les premiĆØres.                                    

       Lorsque je la vois s’avancer vers nous je retrouve des sensations que je croyais avoir oubliĆ©es depuis l’automne dernier. ArrivĆ©e Ć  notre hauteur, elle m’adresse un grand sourire et, gaie comme une lycĆ©enne, se jette au cou de RĆ©mi et lui administre deux tonitruantes bises sur chaque joue. J’en reste Ć©bahi.

       ‑ Vous vous connaissez ?

       ‑ Si on se connaĆ®t, rĆ©pond RĆ©mi, on a passĆ© trois ans dans le mĆŖme bahut !

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis, et essaie d’oublier la rĆ©alitĆ© de ce qui m’entoure, y compris ce qui constitue mon apparence. Lorsque je dĆ©cide de combler les gouffres de mon angoisse, j’ai besoin de concentrer toutes mes forces sur les mĆ©canismes de ma pensĆ©e qui se mettent en marche pour fabriquer des morceaux d’avenir. Je m’oblige Ć  choisir toutes sortes d’itinĆ©raires, Ć  essayer toutes sortes de futurs.
Les mots surgissent, les images dĆ©filent. Des images fortes, des images crƩƩes de toutes piĆØces, selon des rĆØgles prĆ©cises. Des rĆØgles suivant lesquelles le bonheur ne peut ĆŖtre que la reproduction, l’imitation d’autres histoires dont on est presque sĆ»r qu’elles ont rĆ©ussi. Des rĆØgles suivant lesquelles aucune place ne peut ĆŖtre laissĆ©e Ć  l’imprĆ©vu, Ć  l’original. Des rĆØgles où la vie n’est qu’une succession d’Ć©vĆ©nements au rythme des fanfares et sous les jets de confettis.
Pendant cette premiĆØre histoire, dans cette premiĆØre tentative pour m’inventer des lendemains idylliques, je souris bĆ©atement. Comme s’il Ć©tait inscrit dans les gĆØnes de tout individu en cours de fabrication que la rĆ©ussite d’une vie ne passe que par ces cases aseptisĆ©es. Je souris bĆ©atement. Une Ć  une, les images dĆ©filent. Je retournerai Ć  mes chĆØres Ć©tudes, chaque jour, sagement, inexorablement. J’oublierai toutes ces brunes, j’oublierai toutes ces biĆØres. J’irai jusqu’au bout. Je boirai du champagne millĆ©simĆ©. Je frĆ©quenterai les boĆ®tes branchĆ©es car ma compagne sera blonde. Je serai aisĆ© mais l’aurai mĆ©ritĆ©. J’aurai de l’ambition, mais serai rĆ©compensĆ©. Mes amis seront triĆ©s. Je ferai bĆ¢tir une grande villa et le samedi je tondrai le gazon en blue jeans et polo Lacoste. J’aurai un sauna, un barbecue en pierres rustiques. L’Ć©tĆ© je traverserai le Sahara ou la LozĆØre avec la nouvelle Mercedes tout terrain que je me serai offerte pour mes quarante ans.
J’aurai, j’aurai… J’aurai un cercueil dans le crĆ¢ne et Ć  chaque instant, j’y enfermerai avec moi dans un peu du regard de tous les autres. Ce rĆŖve lĆ  ne me convient plus. Je l’efface peu Ć  peu. Son odeur m’est trop connue. Il sent le Jour de France qu’on dĆ©guste dans les salles d’attente de tous les bons dentistes. Il sent les beaux quartiers, les autres quartiers, ceux dans lesquels je ne vais jamais. Il sent la rĆ©ussite voulue, la rĆ©ussite imposante, bedonnante, qui ne pourra jamais laisser la place Ć  la passion et aux vrais chagrins. J’ai les mĆ¢choires serrĆ©es, et m’efforce de stimuler l’apparition d’une nouvelle tranche de vie dans laquelle je pourrai mordre avec plus d’appĆ©tit.
Je pourrai partir. Partir loin d’ici. Loin d’ici, loin des soucis, loin des gris de la vie quotidienne. Partir dans un voyage forcĆ©ment inorganisĆ©. Voyager sans buts, si ce n’est celui de s’Ć©loigner de quelque part pour un jour y revenir en parfait inconnu. Voyager sans port d’attache, pour rompre dĆ©finitivement avec le regret, avec le remords. Voir des pays, voir des villes, voir des gens dans les villes. Oublier le brouillard, oublier la rectitude de la grande rue. Et peut-ĆŖtre en affronter d’autres. Choisir l’étranger, l’étrange, l’ailleurs, pour justifier son propre silence, cette dĆ©cision m’effraie aussi et m’amĆØne Ć  un constat. Les autres, il y a toujours les autres. L’ailleurs n’est qu’un concept gĆ©ographique, mais l’autre, les autres sont partout. L’autre est universel, indĆ©finissable. Et puis je me dis que partout il y en a qui, comme moi, veulent s’enfuir, rechercher autre chose sans savoir quoi, et que nous ne pourrons que nous croiser. Et nous aurions tant Ć  dire, Ć  partager. J’ai les mains qui se crispent, signal externe qui confirme la panne de rĆŖves.
Je ne rĆŖve plus, je suis revenu dans le monde de ceux qui ne peuvent qu’attendre ou espĆ©rer. Je continue pourtant Ć  chercher et ne trouve pas. Cela me rend plus angoissĆ©. Je me dis qu’il faudra bien, me rĆ©signer et m’habituer. Je me dis que ce que je vis n’a rien d’extraordinaire, ce n’est que la suite logique de circonstances extĆ©rieures. La seule solution est de rĆ©sister Ć  cette tempĆŖte et de la savourer, de s’en dĆ©lecter pour mieux apprĆ©cier les calmes plats qui suivront.
Je lis mes cours de droit. J’essaie, c’est difficile. Je ne prends aucun plaisir. Je sens mes yeux qui essaient, imperceptiblement, de s’Ć©chapper pour partir ailleurs, vers d’autres mots, ceux contenus dans mon Camus et qui attendent patiemment une nouvelle rencontre. Peu Ć  peu ce livre que je tiens, se transforme en une histoire qui s’est rĆ©pĆ©tĆ©e et qui se rĆ©pĆ©tera sans cesse. Ce n’est mĆŖme plus un livre, c’est un alignement de lettres puis de mots qui se coalisent grammaticalement pour construire des phrases qui en s’accouplant meurent en paragraphes. La soirĆ©e s’est dĆ©roulĆ©e sur le mĆŖme ton. Je me suis couchĆ© tĆ“t, autant fatiguĆ©e par l’ivresse de la veille que par les songes de la journĆ©e.

Quelques mardis en novembre, suite…

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 Il est dix heures, je m’Ć©veille. Mon corps est un coton imbibĆ© d’alcool. Je me suis endormi dans les griffes du malaise et suis sorti de ma trop courte nuit dans l’Ć©tau de la migraine. Je ne me souviens plus de rien, j’ai la sensation qu’Ć  un moment de la soirĆ©e le temps a poursuivi sa route sans m’attendre. J’ai dansĆ©, j’ai mal aux os, ce n’est pas habituel. J’ai dansĆ© avec HĆ©lĆ©na.       

       HĆ©lĆ©na, l’Ć©vocation de ce prĆ©nom me fait osciller entre nausĆ©e et larmes. J’hĆ©site Ć  me lever, non pas que je craigne une quelconque remontrance de mes parents, mais plus parce que je sais qu’il me faudra alors commencer une nouvelle journĆ©e. Je ne sais pas comment tout cela finira. Je devrais peut-ĆŖtre partir respirer d’autres airs. Je devrais voir d’autres gens. Ailleurs. Je me demande s’il est possible d’exister autrement qu’ici, autrement que partout. J’ai un peu le pressentiment que dans tous ces là‑bas dont on rĆŖve, les silhouettes sont du mĆŖme gris. Rien ne peut vraiment ĆŖtre diffĆ©rent, la ville est trop incrustĆ©e dans le recto de mes yeux. Je m’oblige pourtant Ć  fermer les paupiĆØres et je peux encore rĆŖver.

       Les draps sont tiĆØdes et je commence Ć  percevoir une odeur de cafĆ© frais. J’imagine une senteur de foin, un ruisseau,  des pierres recouvertes de mousse, des oiseaux, ce pourrait ĆŖtre bien. J’ai toujours les yeux fermĆ©s pour m’imprĆ©gner complĆØtement de ce bouquet de sensations. J’ai envie de sourire. Mes jambes, lentement, glissent hors des couvertures. Je me sens bien, du moins tant que je ne suis pas complĆØtement redressĆ©. Les premiers pas sur le carrelage sont pĆ©nibles, j’ai l’intĆ©rieur du corps qui vibre Ć  chaque fois que le talon entre en contact avec le sol. Le miroir du couloir me renvoie le reflet d’un individu au teint cartonnĆ©.

       Lorsque j’entre dans la cuisine, l’odeur de cette journĆ©e me frappe en pleine poitrine. J’ai beaucoup bu hier soir et je ne me souviens plus trĆØs bien sinon un cri. Un cri, si long, terrible, et HĆ©lĆ©na si brune, si belle. Et ce corps sans un sourire. Mes pensĆ©es ne sont pas trĆØs claires, il va falloir que je rĆ©agisse car l’air prĆ©occupĆ© de ma mĆØre me laisse envisager un petit dĆ©jeuner interrogatoire extrĆŖmement pĆ©nible.

       Ma mĆØre est en pleine prĆ©paration du repas de midi. Elle semble mettre une application particuliĆØre Ć  me faire remarquer, l’air de rien, que je suis complĆØtement dĆ©calĆ©. Je ne dis rien, non par manque d’éducation, mais parce que je prĆ©vois un tel dĆ©chaĆ®nement de paroles que je m’Ć©conomise. Je ne me suis pas trompĆ© et Ć  peine ai‑je commencĆ© Ć  me noyer dans mon bol de cafĆ© noir que dĆ©jĆ  elle se retourne, sans lĆ¢cher son Ć©pluche lĆ©gume,  me montrant bien que le rouge vif de ses yeux n’est pas imputable aux oignons. Elle rompt le silence.

       ‑ Pourquoi t’es rentrĆ© si tard ?  Qu’est ce que t’avais bu ? Tu tenais plus debout ā€¦

       ā€‘ Pas grand-chose, je ne sais pas ce qui m’est arrivĆ©.  Je devais ĆŖtre fatiguĆ©.

       ā€‘ Tu avais dit que tu allais travailler chez un copain. C’Ć©tait encore ce Victor. Tu sais ce qu’on en pense ton pĆØre et moi…

       Une fois de plus, la conversation dĆ©butait dans une magnifique hypocrisie. Ma mĆØre savait que je lui mentais et moi je savais qu’elle ne me croyait pas. J’en conclus que c’Ć©tait peut-ĆŖtre notre faƧon de  dire la vĆ©ritĆ©. Cela m’amuse presque et Ć  chaque fois que cela se produit je pense curieusement Ć  une fameuse loi mathĆ©matique sur les nombres relatifs qui affirme que moins par moins donne plus. Comme dans notre dialogue matinal.

       Mais aujourd’hui, la situation n’est pas la mĆŖme. J’ai enfreint la rĆØgle, je suis allĆ© trop loin.

       ā€‘ Tu sais, on se fait du souci. Tu ne dis plus rien, t’es jamais lĆ  et t’es toujours triste. Je comprends pas ce qui se passe, avant tu racontais tout,  tu parlais de tes profs,  de tes copains…

       ā€‘ C’est plus pareil maintenant, c’est plus compliquĆ©, c’est pas comme au lycĆ©e.

       ‑ T’as qu’Ć  dire qu’on est trop bĆŖte pour comprendre. On te fait peut‑être honte maintenant que tu es Ć  l’universitĆ© !

       J’avais senti Ć  la maniĆØre appuyĆ©e qu’elle avait prononcĆ© le mot « universitĆ© » que ce n’Ć©tait pas mon Ć©tat lamentable de la nuit passĆ©e, qui la gĆŖnait, mais mon attitude, ces derniĆØres semaines. J’aurais voulu lui dire qu’elle se trompait, que je les respectais, que j’Ć©tais mĆŖme fier d’eux. Mais le jeu Ć©tait trop faussĆ©, depuis trop longtemps.        

     ‑ Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu dĆ©formes tout. Je parle moins parce qu’il y a moins de choses Ć  raconter et puis elles sont moins intĆ©ressantes.

       ā€‘ Ce n’est pas une raison pour te mettre dans des Ć©tats pareils.  Je suis sĆ»r qu’il y a autre chose mais que tu ne veux pas nous le dire… Tu ne te drogues pas au moins ? On a tellement peur de ces trucs avec ton pĆØre.

       ‑ N’importe quoi ! Parce que je passe par une pĆ©riode assez difficile, que j’ai un peu moins le moral que d’habitude, Ƨa y est, pour toi Ƨa peut ĆŖtre que la drogue. Et bien non, que tu le veuilles ou non, je n’y ai jamais touchĆ©. Par contre, c’est vrai qu’hier soir j’ai un peu trop bu.

       ā€‘ Heureusement que ton pĆØre ne t’a pas vu dans cet Ć©tat, il Ć©tait parti travailler quand tu es rentrĆ©.

       ‑ Tu sais, Ƨa arrive Ć  n’importe qui, de toute faƧon je ne conduis pas.

       ‑ Encore heureux ! T’as pas cours ? Ƈa aussi j’y comprends rien, on dirait que t’y vas quand Ƨa te chante. Il n’y a pas de contrĆ“le.

       ‑ On est des adultes maintenant, on n’a pas besoin d’un garde-chiourme. J’irai en cours, de quatorze Ć  dix-huit, si tu veux savoir. VoilĆ  tu es contente !

       A mon soulagement, ma mĆØre se dĆ©cide enfin Ć  quitter cette cuisine où elle rĆØgne en maĆ®tre. Ici, elle est sur son terrain. Toute personne qui y pĆ©nĆØtre doit s’attendre Ć  en subir la dure loi.

       Je suis retournĆ© dans ma chambre. Dehors il pleut. Bien sĆ»r. Il pleut et c’est un nouvel aujourd’hui que je voudrais dĆ©jĆ  fini. Le gris est partout. Il est dans la ville, il coule dans ses veines. Il Ć©touffe les regards, il condamne sans promesses d’appel, toutes les promesses matinales. Je crois qu’aujourd’hui je vais me contenter d’ĆŖtre l’excroissance avachie de ce fauteuil.

       Je me sens si las, si fini. Je n’ai pas la force d’ajouter une page Ć  mon calendrier du dĆ©sespoir. Ma tĆŖte est lourde, trop lourde. Je l’aperƧois dans le miroir. Elle m’étonne, elle est en dĆ©calage par rapport Ć  la douleur qui l’emplit. Je l’exerce Ć  prendre des tournures dramatiques, mais ne parviens qu’Ć  ajouter du ridicule Ć  mon dĆ©sarroi. J’aurais envie d’inventer un attentat Ć  commettre contre ce visage d’hĆ©ritier. J’aurais envie de lui arracher tout ce superflu qui la rend si identique. Je voudrais qu’elle ne soit que le porte-parole fidĆØle de mes cris, de mes sanglots.                                               

       Aujourd’hui je ne quitterai pas cette chambre. Je n’irai pas en cours. Je ne sortirais que pour nourrir cet amas de chair qui camoufle aux autres la grisaille de mon en dedans.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na notre rĆŖve Ć©tait si beau. Je te voulais si diffĆ©rente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon dĆ©sespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle Ć©tait un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hĆ©site. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.

       Cette nuit nos regards ne se sont pas croisĆ©s. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressĆ©. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlĆ©, j’ai trouvĆ© quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘Ć©tais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit Ā« Ć©coute petite, Ć©coute, tout se dĆ©sespĆØre, vent de panique, regarde petite, regarde Ā» tu m’as regardĆ© en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochĆ©s derriĆØre leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour ĆŖtre heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prĆŖt Ć  passer la nuit Ć  te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu Ć©tais triste en fin de journĆ©e et que maintenant tu Ć©tais heureuse parce que Jacques Ć©tait venu. Il Ć©tait venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclĆ© et toi t’es partie avec lui.

       Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas Ć  notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguĆ©e. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complĆØte du voyageur tĆ©mĆ©raire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzĆ© en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux dĆ©sespĆ©rĆ©s. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent lĆ  bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.

       Et tu m’oublies HĆ©lĆ©na, tu m’oublies moi et ma pĆ¢leur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlĆ© de ce Jacques, HĆ©lĆ©na, tu m’as parlĆ© de lui comme si tu n’avais rien d’autre Ć  me dire. Il Ć©tait le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. HĆ©lĆ©na, on se connaĆ®t si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ā€˜ai pas rĆ©pondu. Il y a tant Ć  faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu HĆ©lĆ©na, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle Ć  cĆ“tĆ© du lit ? Moi je t’attends.

       HĆ©lĆ©na t’es plus la mĆŖme quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardĆ© et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardĆ© d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, lĆ  haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis restĆ© quand t’es sortie avec l’exilĆ©, je suis restĆ© et ton absence Ć©tait pire, comme une Ć©vidence, comme un grand rire en pleine face.

       Je suis petit HĆ©lĆ©na, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’ocĆ©an. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallĆ©e. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais Ā« regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes Ā». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclĆ©, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relĆØve jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumĆ©e qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressĆ© de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se dĆ©chire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes Ć  nous. HĆ©lĆ©na, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraĆ®che de rosĆ©e et qu’au fond dans les vallĆ©es t’entende la ville qui se rĆ©veille.

Quelques mardis en novembre, suite…

Nous sommes entrĆ©s Ć  pas lents, en piĆ©tinant. A l’intĆ©rieur l’atmosphĆØre est Ć©paisse et la musique agrĆ©able. Elle rĆ©chauffe les prisonniers de novembre que nous sommes. Je n’ai pas le temps de travailler au scĆ©nario d’une nouvelle histoire. HĆ©lĆ©na danse. Elle danse avec l’anonyme aux cheveux longs. Il a l’air plein d’un enthousiasme expansif. Je l’avais un peu oubliĆ© tout Ć  l’heure dans la voiture. Il Ć©tait devant, Ć  cĆ“tĆ© du conducteur, sur une autre Ć®le me semblait‑il. Je les regarde tous les deux, ils se tiennent chaud par les regards qu’ils travaillent Ć  rendre vrais. Je les vois tous les deux, ils utilisent leurs corps dans une recherche de la perfection que je n’ai jamais comprise ni admise. Leur couple et les cercles qu’il dĆ©crit est une insulte, un sourire narquois Ć  la face gĆ©omĆ©trique de mon aventure automobile. Je pourrais les imiter et me joindre Ć  leurs Ć©lucubrations gestuelles. Mais je suis encombrĆ© par mes membres. Lorsqu’ils bougent, je les sens qui pendouillent, comme des virgules mal placĆ©es. Ils devraient constituer la respiration, le souffle de ma prĆ©sence, ils n’en sont que les bĆ©quilles. Ma raideur est une atteinte Ć  leur libertĆ© d’Ć©voluer.        

       Je souffre. Je souffre parce qu’ils sont beaux. Ils sont beaux dans leurs gestes, ils sont beaux dans leurs sourires, ils sont beaux dans leur fraĆ®cheur, dans leur oubli, dans leur supĆ©rioritĆ©. Je les vois qui dansent et je le hais. Je les vois qui dansent et je la dĆ©sire. Je la dĆ©sire et le hais encore plus pour l’application qu’il met Ć  attirer son regard, Ć  le lui subtiliser, Ć  se l’approprier. Je le hais pour son corps qui perd toute violence contenue dans l’immobilitĆ© du suggĆ©rĆ©. Je ne sais pas danser parce que le fil musical qui part du cerveau n’a jamais pu descendre que jusqu’au bout des yeux, au bord du vide. J’observe la salle et distingue quelques souffrants qui comme moi n’ont pas le privilĆØge de la distinction rythmique. HĆ©lĆ©na ne m’a plus regardĆ©, elle a choisi de s’extirper de mon rĆŖve. Elle a choisi de me rappeler que mon corps n’est que bon Ć  jouer la serre livre dans une automobile prĆŖtĆ©e par le pĆØre. Elle ne me regarde plus. Je souille son espace de vie. Je profite pourtant d’une accalmie des rythmes pour me risquer Ć  l’inviter Ć  partager mon espace de vide. Il s’agit d’une gesticulation Ć  consonances folkloriques dont l’exĆ©cution rĆ©clame une haute maĆ®trise de la culture afro‑cubaine. Je m’efforce de lui donner l’impression d’ĆŖtre un joyeux drille Ć  l’aise dans son enveloppe charnelle comme dans ses discours intĆ©rieurs. Tout en nous tenant du bout des doigts, nous effectuons ainsi quelques dĆ©camĆØtres douloureux où je lui inflige ma conception trĆØs personnelle de la rythmique.

       Tout est dans la sensation, tout est dans la perception que chacun a de la musique. Moi, elle me secoue de l’intĆ©rieur, quand des sons me troublent, ce sont toutes mes tripes qui Ć©voluent au grĆ© d’une chorĆ©graphie que je suis le seul Ć  pouvoir dĆ©coder. Quand le morceau s’achĆØve, j’ai le souffle court et la gorge sĆØche. Avec un sourire passible d’ĆŖtre condamnĆ© pour crime contre l’humanitĆ© tant sa capacitĆ© exterminatrice est totale elle me regarde, compatissante.       

       – Tu as encore quelques petits progrĆØs Ć  faire !

       Je ne peux rien dire, je me sens couler, je me rĆ©pands au milieu de la scĆØne. J’ai l’impression d’avoir des membres en trop. Je ne sais où poser mon corps. J’ai peur d’encombrer. HĆ©lĆ©na est dĆ©jĆ  partie pour une autre danse. Elle retrouve son fidĆØle chevalier qui, j’en suis sĆ»r, sourit cyniquement.                                             

       Je n’avais pas aperƧu la vaste marmite Ć  laquelle certains semblaient soudĆ©s. Je les voyais plonger les mains et les ressortir avec Ć  leurs bouts des gobelets, ruisselants d’un liquide aux couleurs sympathiques. Je m’en approche et entame alors un soigneux prĆ©lĆØvement sur le contenu de ce rĆ©cipient dont les formes arrondies me rĆ©concilient avec tout ce qui ressemble Ć  une courbe. Et je bois. Je bois comme les autres dansent. Avec application, avec joie, dans l’oubli le plus total de la globalitĆ© de mon corps. Je bois avec plaisir, avec un immense plaisir. Le plaisir de souffrir vraiment, autrement que pour de fausses raisons prĆ©fabriquĆ©es par l’ordinaire du dĆ©sespoir. HĆ©lĆ©na ne me verra plus, je ne lui donnerai pas une nouvelle occasion d’avoir Ć  se dĆ©barrasser de moi. Elle virevolte aussi vite que je vide mes gobelets de Punch. Peu Ć  peu je sens mes jambes qui s’agitent sans l’autorisation de mon historique pudeur. J’ai imbibĆ© la musique de mon alcool, mon ivresse redĆ©couvre le lien. Je deviens une crĆ©ature qui s’allonge et qui croise au dĆ©tour de ses excroissances quelques flammes de vie qui vacillent. HĆ©lĆ©na est Ć  quelques pas de ma puissance gagnĆ©e. DĆ©sormais, je danse ou plutĆ“t je suis la danse. Mon ĆŖtre tout entier n’est plus que le prolongement charnel d’une mĆ©lodie lancinante qui essouffle tous les marathoniens de la contorsion gesticulatoire. Je ne contrĆ“le plus rien, si ce n’est quelques images qui me fascinent le regard. Je sens l’ensemble de mes constituants corporels jouer avec l’espace, mais je ne les accompagne mĆŖme plus. Je suis dans un couloir sombre, d’une Ć©troitesse mĆ©tallique où peu Ć  peu le visage d’HĆ©lĆ©na se dessine sur chaque contour d’ombre. Tout Ć  l’heure, j’Ć©tais seul, adossĆ© Ć  un mur, humide de ruissellements bestiaux. A prĆ©sent, je suis au centre d’une piste où ma solitude devient si bruyante qu’elle effraie puis agace. HĆ©lĆ©na a fini par me remarquer, je la devine dĆ©goĆ»tĆ©e, voire mĆ©prisante. Elle esquisse un haussement d’Ć©paules qui m’envoie rouler dans un coin du ring ou rĆ©siste une autre gamelle, ronde elle aussi, ronde de breuvages encourageants.                

       Puis elle est sortie avec Jacques. Jacques l’artiste, le musicien aux doigts de fĆ©e. Jacques celui dont elles disent tous qu’il joue de la guitare comme un dieu, dont elles disent toutes qu’on l’Ć©couterait parler pendant des heures et qui par-dessus tout a de l’humour et fait de la voile en Ć©tĆ©. Ils ne sont revenus que longtemps aprĆØs, l’œil veloutĆ© et les mains crochetĆ©es. Je les ai observĆ©s Ć  travers quelques larmes commenƧant Ć  diluer l’alcool devenu une simple injection de souffrance. La soirĆ©e ne fut alors qu’un dĆ©versement de mots, s’Ć©chappant de leur rĆ©serve de douleur avec une violence inouĆÆe. HĆ©lĆ©na est devenue une tache d’ombre dans mon horizon d’angoisses. Tout n’est plus que tourbillon.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na notre rĆŖve Ć©tait si beau. Je te voulais si diffĆ©rente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon dĆ©sespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle Ć©tait un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hĆ©site. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.

       Cette nuit nos regards ne se sont pas croisĆ©s. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressĆ©. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlĆ©, j’ai trouvĆ© quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘Ć©tais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit Ā« Ć©coute petite, Ć©coute, tout se dĆ©sespĆØre, vent de panique, regarde petite, regarde Ā» tu m’as regardĆ© en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochĆ©s derriĆØre leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour ĆŖtre heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prĆŖt Ć  passer la nuit Ć  te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu Ć©tais triste en fin de journĆ©e et que maintenant tu Ć©tais heureuse parce que Jacques Ć©tait venu. Il Ć©tait venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclĆ© et toi t’es partie avec lui.

       Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas Ć  notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguĆ©e. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complĆØte du voyageur tĆ©mĆ©raire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzĆ© en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux dĆ©sespĆ©rĆ©s. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent lĆ  bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.

       Et tu m’oublies HĆ©lĆ©na, tu m’oublies moi et ma pĆ¢leur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlĆ© de ce Jacques, HĆ©lĆ©na, tu m’as parlĆ© de lui comme si tu n’avais rien d’autre Ć  me dire. Il Ć©tait le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. HĆ©lĆ©na, on se connaĆ®t si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ā€˜ai pas rĆ©pondu. Il y a tant Ć  faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu HĆ©lĆ©na, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle Ć  cĆ“tĆ© du lit ? Moi je t’attends.

       HĆ©lĆ©na t’es plus la mĆŖme quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardĆ© et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardĆ© d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, lĆ  haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis restĆ© quand t’es sortie avec l’exilĆ©, je suis restĆ© et ton absence Ć©tait pire, comme une Ć©vidence, comme un grand rire en pleine face.

       Je suis petit HĆ©lĆ©na, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’ocĆ©an. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallĆ©e. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais Ā« regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes Ā». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclĆ©, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relĆØve jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumĆ©e qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressĆ© de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se dĆ©chire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes Ć  nous. HĆ©lĆ©na, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraĆ®che de rosĆ©e et qu’au fond dans les vallĆ©es t’entende la ville qui se rĆ©veille.

Quelques mardis en novembre, suite…

AprĆØs de tels moments la soirĆ©e s’annonce commune et semble ne devoir se prolonger que dans l’ivresse. Je n’ai pas envie de rentrer, je passe un coup de fil chez moi pour Ć©viter l’affolement gĆ©nĆ©ral.
Victor et toute sa troupe font bruyamment irruption dans cette salle qui s’apprĆŖte Ć  sombrer totalement, capitaine Simon en tĆŖte. Comme d’habitude, il trĆ“ne au milieu de courtisans qui distillent un humour fade. Les rires sont forts, tonitruants. Mon cœur fait un bond. Au milieu d’eux, toute petite, je reconnais HĆ©lena. Elle m’adresse un petit signe. Un signe discret, ou distrait, ou timide, je ne saurais choisir. DĆ©sormais, je ne peux plus rien dire. J’ai fait le vide autour de moi. J’attends. Nous sommes nombreux, trop nombreux pour permettre Ć  un solitaire de mon espĆØce de s’accrocher Ć  un semblant de conversation. HĆ©lĆ©na n’est pas trĆØs loin de moi, mais je ne l’entends pas, je ne la perƧois pas. Sa prĆ©sence m’a paru d’abord surprenante, et puis finalement plus rien ne m’Ć©tonne. Elle semble ne connaĆ®tre qu’une petite partie du groupe. A dire vrai, elle est proche d’un grand chevelu qui a l’air plus Ć¢gĆ© que tous les autres.
Je suis invitĆ© Ć  me joindre Ć  eux pour la suite des Ć©vĆ©nements. Je n’ai pas envie de refuser. Le dĆ©part de RĆ©mi m’a un peu surpris et je ne veux pas finir la soirĆ©e avec Simon pour seul compagnon.
Je tente de m’incruster dans leur cercle de complicitĆ© et aussitĆ“t je perƧois des regards gĆŖnĆ©s. La solitude, ma solitude, leur paraĆ®t saugrenue, anormale. Eux, ils sont ensemble, ils ont construit un territoire de rires, de jeux, de suppositions. Je pĆ©nĆØtre leurs frontiĆØres, je franchis leurs murs sous leurs regards inquiets. Je comprends, Ć  leur frĆ©nĆ©sie incontrĆ“lable, que la soirĆ©e sera chaude, ou plutĆ“t super. Comme ils disent.
Ils veulent se rendre dans une fĆŖte organisĆ©e par une association d’Ć©tudiants malgaches qui se dĆ©roule dans un entrepĆ“t dĆ©saffectĆ© dans la zone industrielle du Marais.
Et pourtant, il est mardi soir, un jour creux, par dĆ©finition. Un jour Ć  haĆÆr dans le chapelet du mĆ©diocre, un jour qui ne sait pas où se situer, ni Ć  quoi servir. Le jour où tout repose sur les dossiers de l’Ć©cran. Il est mardi soir et je vais partir pour une fĆŖte avec une grappe de joyeux Ć©tudiants. Peu Ć  peu, je suis acceptĆ© et autorisĆ© Ć  bĆ©nĆ©ficier de quelques extraits de la mythologie particuliĆØre de ce bataillon. J’ai la vague impression de participer Ć  un pĆØlerinage où au fil du chemin s’Ć©grĆØnent les souvenirs exaltants de quelques croisades passĆ©es. Leur discrĆ©tion s’effrite de plus en plus pour laisser place aux vanitĆ©s et aux torses bombĆ©s.
Lorsque nous sommes sortis de chez Simon, j’étais Ć  la marge d’une espĆØce de bien ĆŖtre mousseux et d’angoisse vibrante. Le moment est venu de s’engouffrer dans les voitures, de se sentir heureux Ć  se serrer les uns contre les autres. Avec un peu de chance, et de stratĆ©gie, je vais pouvoir peut-ĆŖtre me coincer contre HĆ©lĆ©na. HĆ©lĆ©na, qui me semble ĆŖtre la seule exception Ć  leur grammaire gesticulatoire. Les portiĆØres claquent et je sens l’en dedans de mon corps secouĆ© par un tressaillement Ć©lectrique.
Tout s’est dĆ©roulĆ© comme il se doit, tout s’est dĆ©roulĆ© avec la merveilleuse harmonie d’un fantasme nocturne. J’ai une hanche dĆ©licieusement oppressĆ©e par un accoudoir de portiĆØre et l’autre dĆ©licatement coincĆ©e contre une jambe que j’imagine bardĆ©e de fines aiguilles tant la sensation Ć©prouvĆ©e Ć  son contact me vrille le souffle. Durant le trajet, les conversations s’effilochent. Il faut dire qu’une pluie fine ajoute Ć  l’atmosphĆØre une coloration dramatique qui finit par nous heurter en pleine banalitĆ©. Le chuintement lancinant des essuie-glace couvre Ć  peine le grĆ©sillement d’un mauvais autoradio. Quelques vĆ©hicules nous croisent dans un glissement automnal. Lorsqu’en face apparaissent des points jaunĆ¢tres, nous sentons nos gorges se serrer. Comme si nous ne pouvions maĆ®triser le remords qui nous saisit avant de partir pour un combat perdu d’avance. Le remords d’ĆŖtre lĆ , un mardi soir, tassĆ©s Ć  l’arriĆØre d’une vieille Renault quatre, plutĆ“t que de terminer notre enfance dans une soirĆ©e tĆ©lĆ©visuelle, sous l’œil protecteur de nos parents.
A chaque changement de direction je sens la cuisse d’HĆ©lĆ©na fondre un peu plus contre la mienne. Peu Ć  peu l’engourdissement que j’Ć©prouve me fait hĆ©siter entre un Ć©tirement et le maintien dans cette position qui me rapproche du dĆ©sir. Je ne sais mĆŖme plus si je suis capable de maĆ®triser ma respiration. Je navigue dans une zone assez curieuse qui doit se situer quelque part entre le rĆŖve et l’espoir. Je ne lui parle pas, rien ne peut ĆŖtre dit sans courir le risque de transformer la magie de ce moment en un simple dĆ©placement urbain. De plus, j’ai la certitude que nos corps communiquent par l’intermĆ©diaire de leurs Ć©pidermes calfeutrĆ©s. J’espĆØre le voyage plus long. J’espĆØre la pluie plus forte. Le plaisir que j’Ć©prouve est statufiant. Je ne suis pas, je ne vis pas, je suis l’illustration musculaire de la joie qui s’incruste dans la rĆ©alitĆ© d’une histoire qui pourrait ne pas avoir dĆ©butĆ©.
Lorsque la voiture s’est arrĆŖtĆ©e, lorsque les essuie glace ont cessĆ© leur concerto pour une humiditĆ© croissante, j’ai cru m’entendre sourire tant je mettais de l’espoir dans l’histoire que quelques centimĆØtres carrĆ©s de contact charnel m’avaient crƩƩ. Je suis descendu du vĆ©hicule avec la dĆ©licatesse du paraplĆ©gique qui redĆ©couvre l’usage de ses membres. Nous nous sommes regroupĆ©s avant d’entrer dans la salle qui rĆ©gurgitait dĆ©jĆ  de nombreux couples assoiffĆ©s de ciels Ć©toilĆ©s. HĆ©lĆ©na est retournĆ©e auprĆØs de son accompagnateur attitrĆ©. L’histoire que je m’Ć©tais commencĆ©e, ou plutĆ“t offerte, dans la voiture est en train de subir les assauts d’un rythme reggae. HĆ©lĆ©na m’échappe, elle appartient aux autres, ou tout au moins je le suppose, car par la grĆ¢ce de ces quelques notes exotiques, ils semblent tous ĆŖtre saisis d’une irrĆ©sistible envie de former une espĆØce de mĆŖlĆ©e Ć  laquelle elle se joint avec plaisir. La pluie a cessĆ©. Je les observe avec un œil qui joue l’indiffĆ©rence mais qui ne peut se dĆ©tacher de celle qui tout Ć  l’heure Ć©tait si proche.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Munkee Panic sur Pexels.com

Nous sommes devant chez Simon. Mon bar est lĆ . Il ne ressemble Ć  aucun autre, et pourtant, il est du mĆŖme registre, du mĆŖme cortĆØge. En dedans comme au dehors, il est laid. Une de ces laideurs si forte, si vraie, qu’elle vous prend Ć  la gorge comme une mauvaise rencontre. Le patron aussi est laid. Il est d’une laideur dĆ©moniaque, c’est l’acteur principal d’une tragĆ©die qui se joue tous les soirs. Ce bar, c’est son navire. A chaque nuit tombĆ©e, il s’Ć©choue avec lui, entraĆ®nant dans son naufrage quelques fidĆØles matelots.

       Quand vient le soir et sa tempĆŖte de rots, tous les yeux sont fixĆ©s vers cet horizon de dĆ©sespoir où la terre n’apparaĆ®t jamais. Quand nous sommes entrĆ©s, le navire commenƧait Ć  tanguer dangereusement. Simon est avachi, derriĆØre son bar, et Ć  toutes les tables les brunes se sont donnĆ©es rendez‑vous. Je reconnais certains visages, mais nous ne nous saluons mĆŖme pas, comme si nos prĆ©sences en ce lieu avaient une espĆØce de caractĆØre immuable. Nous nous installons dans ce roulis dĆ©sagrĆ©able et commandons chacun une biĆØre. Cela fait des semaines que je n’ai pas Ć©prouvĆ© une telle sensation de sĆ©rĆ©nitĆ©. Cette rencontre m’a produit l’effet d’un Ć©lectrochoc. Elle m’a permis de m’apprivoiser un peu, je n’ai plus l’impression dĆ©sagrĆ©able de n’ĆŖtre qu’un individu qu’on place en bout de phrase comme trois points de suspensions. RĆ©mi m’a beaucoup parlĆ© de lui sur le chemin. Je sens qu’il a envie d’en savoir un peu plus sur moi.

      ‑ Pourquoi tu as choisi droit, si Ƨa ne te plaisait pas ?

      ā€‘ Je ne sais pas, c’est ce qu’on m’a dit de faire, on m’a dit que Ƨa serait mieux pour moi, qu’il y aurait plus de dĆ©bouchĆ©s.

      ā€‘ C’est ce qu’on dit…  Mais Ć  condition d’y croire et de surtout pas regarder Ć  cĆ“tĆ©. Et puis, quand tu veux dĆ©boucher quelque part vaut mieux savoir où tu vas, alors que lĆ …

      ‑ Ce que je voulais faire, c’est de la philo mais ils n’ont pas voulu.  ParaĆ®t que Ƨa ne mĆØne Ć  rien !

      ‑ Ƈa c’est ce qu’ils disent Ć  tout le monde, moi aussi c’est ce que je voulais faire et je suis en droit, comme toi. Tu sais, je me demande si en fait ils ne prĆ©fĆØrent pas mettre les mauvais en philo, comme Ƨa il n’y a pas de risques que leurs bonnes vieilles idĆ©ologies prennent un coup de froid au contact de gugusses de notre espĆØce.

       ā€‘ Tu as peut-ĆŖtre raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment Ć  passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.

       ‑ Je crois que tu te trompes, et si tu t’habitues, Ƨa veut dire qu’au dĆ©part, dans ta tĆŖte, que tu le veuilles ou non, tu Ć©tais fait pour Ƨa !

      ‑ Ouais !  Mais moi je n’ai pas le choix.  Il faut que j’y arrive. Sans diplĆ“me qu’est ce que je ferais.

       ‑ Et bien tu feras comme tout le monde, tu feras autre chose. Ou alors tu seras assimilĆ©, digĆ©rĆ©, transformĆ©, et sans mĆŖme t’en rendre compte, tu circuleras dans ce monde que tu croyais haĆÆr la veille !

       ‑ Je te trouve pessimiste, faut bien qu’il y en ait des comme nous qui s’en sortent…

      ‑ Je ne suis pas pessimiste, je suis rĆ©aliste. Je ne te connais pas encore assez, mais un mec qui lit Camus et qui parle de poĆ©sie avec des larmes dans les yeux ne peut pas ĆŖtre fait pour s’agenouiller devant son Ć©minence Dalloz.

       Je ris. Cela me fait du bien de rire. Pourtant tout ce qu’il me dit n’a rien de rassurant. Mais je me sens moins seul, je partage mon malaise et cela le rend presque agrĆ©able.

      ‑ T’as raison, mais ce que je ne comprends pas c’est ce que tu fais encore en droit ! 

       Je crois que je l’ai un peu vexĆ© avec mon ton ironique. Je ne le connaissais pas suffisamment. Il ne m’a pas rĆ©pondu et m’a soudain dit qu’il fallait qu’il rentre, que sa mĆØre Ć©tait fatiguĆ©e, qu’elle avait besoin de lui. Il m’a dit qu’il Ć©tait content d’avoir fait ma connaissance et m’a proposĆ© de se retrouver au mĆŖme endroit, dans deux jours. Puis il s’est levĆ© et en passant prĆØs de moi il m’a posĆ© la main sur l’épaule, comme tout Ć  l’heure Ć  la bibliothĆØque, avec l’excitĆ©. Mais ce n’était pas le mĆŖme geste, ici il s’agissait plus d’une rĆ©ponse silencieuse Ć  des questions venues trop tĆ“t. Je le regarde s’Ć©loigner et me dis que nous nous reverrons.

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’ai soudain le sentiment de n’ĆŖtre plus qu’une infime particule d’une immense douleur, de n’ĆŖtre que l’un des multiples communs de la somme de tous les cris de la ville. J’ai envie de hurler. Ce cri m’emplit de dĆ©sespoir. Ce n’est pas un cri. C’est le cri ; celui de la souffrance. Je viens de naĆ®tre une seconde fois. La ville et son siĆØcle viennent d’accoucher d’une de ces si nombreuses ombres qui lui vont si bien au teint. J’ai les jambes qui tremblent. Jamais mes yeux n’ont Ć©tĆ© si ouverts. Ils sont ouverts Ć  se faire mal au regard. Mais ils ne voient rien. Tout est dans l’en dedans, dans le cri qui serre la solitude entre ses mĆ¢choires jusqu’Ć  la faire devenir haine.

       Ce soir, je boirai, je boirai au noir qui m’habille, je boirai Ć  cette ville si longue et si grise qu’elle n’en finit pas de survivre. Je chercherai Ć  noyer cette souffrance qui m’habite ou Ć  la nourrir.                          

       Je m’apprĆŖte Ć  quitter cette pseudo bibliothĆØque lorsque j’aperƧois, seul Ć  une table, vierge de tout livre de droit, un Ć©tudiant bizarre. Un Ć©tudiant qui regarde dehors et qui semble rĆŖver. On dirait qu’il s’ennuie ou plutĆ“t qu’il attend. Nos regards se croisent et je comprends tout de suite que lui aussi s’interroge sur la signification de sa prĆ©sence en ce lieu. Je m’assois en face de lui, et comme pour lui lancer un signe, le rassurer, je sors mon Camus. Le Camus du libraire qui, j’en suis sĆ»r, souffrirait aussi ici. Ce geste semble le rĆ©veiller, le sortir de sa torpeur. Il saisit l’ouvrage en souriant, l’ouvre, le feuillette, et Ć  ma grande surprise le porte Ć  hauteur des narines. « C’est fou ce qu’ils sentent bon ces bouquins, c’est un cadeau ou t’en as d’autres ! »  Son ton n’est pas provocant, ni mĆŖme mĆ©prisant ; il est passionnĆ©. Il continue de parler, calmement, doucement, et enlĆØve les rĆ©ticences que j’Ć©prouve d’habitude Ć  Ć©tablir un contact. J’ai dĆ©jĆ  oubliĆ© le malaise de tout Ć  l’heure, je l’ai enfoui, quelque part au fond de moi-mĆŖme. Je le garde en rĆ©serve, au cas où cette rencontre oxygĆ©nante serait une fausse alerte, je le laisse vieillir pour le consommer au moment choisi. Quand il prendra la pleine saveur du dĆ©sespoir.

       Je rĆ©cupĆØre mon Camus et ne rĆ©siste pas Ć  l’envie de lui raconter mon aventure du samedi matin Ć  la librairie du centre.

       ‑ Et bien, on peut dire que tu as eu de la chance. Ce n’est pas Ć  moi que Ƨa arriverait des trucs pareils. Tu dois avoir une bonne tĆŖte. Mais qu’est ce que tu fais avec ton intĆ©grale de Camus, tu lui fais prendre l’air ou tu l’habitues Ć  ses futurs nouveaux voisins.

       ā€‘ Franchement je ne sais pas ce que je viens faire ici, de toute faƧon j’allais partir, je me sens mal. C’est la mĆŖme lumiĆØre que dans les halls de gare.

      ‑ T’es Ć©tudiant en droit ou tu cherches quelqu’un ?

      ‑ Je suis en droit, c’est marquĆ© sur ma carte d’étudiant, mais je n’arrive pas Ć  m’y mettre, le droit c’est trop…

       ‑ Trop droit ! C’est Ƨa, je suis bien d’accord. Moi Ƨa fait deux ans que j’essaie de penser droit, de marcher droit, de lire droit. Mais il arrive toujours un moment où j’ai envie de prendre une autre direction. En fait j’ai envie de tourner ailleurs, d’avoir les idĆ©es courbes.

       J’aimais ce qu’il disait, cela correspondait Ć  tout ce que j’avais en moi et que j’avais du mal Ć  exprimer.

      ‑ Je pense comme toi mais je n’arrive pas Ć  le dire, avec des mots aussi justes, et puis moi, je m’Ć©nerve facilement. Je craque, et j’y crois plus, et pourtant Ƨa fait que deux mois que j’y suis. Comment tu as pu faire pour tenir si Ƨa ne te plaisait pas ?

       ‑ Je ne tiens pas, je tiens plus, j’ai jamais tenu, j’en ai marre, j’aurai envie d’aller voir ailleurs, mais j’ose pas et je sais pas où aller !

       Sans mĆŖme nous en rendre compte, nous avions ajoutĆ© quelques minutes Ć  ce temps, trĆØs droit lui aussi, que nous imposait une funeste pendule. Nous ne parlions pas, nous murmurions, nous avions fait le vide autour de nos mots. J’avais appris qu’il s’appelait RĆ©mi, qu’il Ć©tait du quartier, et vivait avec sa mĆØre. Brusquement, un de nos voisins le plus proche pose rageusement son Waterman, nous regarde d’un air haineux et nous demande d’aller nous confesser ailleurs. Devant notre silence et notre regard amusĆ©, il ne parvient pas Ć  se contenir.  Il nous dit que, lui, il travaille et qu’il a autre chose Ć  faire que d’Ć©couter nos jĆ©rĆ©miades et que si Ƨa continue, il va aller trouver la scrutatrice pour qu’elle nous fasse interdire de sĆ©jour. Nous ne nous efforƧons mĆŖme pas de lui rĆ©pondre. Deux tables nous sĆ©parent, mais il est Ć  plusieurs continents de nous. Il est aux antipodes de nos prĆ©occupations. Son bonheur semble se rĆ©sumer Ć  ĆŖtre entourĆ© de ces nombreux registres qu’il consulte, avec fĆ©brilitĆ©, comme s’il s’agissait de vieux grimoires pour alchimiste. Nous nous levons, et tout en passant prĆØs de lui, RĆ©mi a un geste qui m’Ć©poustoufle, il lui pose la main sur l’Ć©paule, simplement, la laisse quelques secondes. Et l’autre ne dit rien ou n’ose rien dire. Je le sens complĆØtement affolĆ©, comme si ce simple contact l’avait renvoyĆ© Ć  ses propres cauchemars. Il ne parvient Ć  rien d’autre que sourire, tout en soupirant, s’essayant sans grand succĆØs Ć  la condescendance.

       Nous sortons avec soulagement de ce vaisseau fantĆ“me où pas un Ć©quipier n’ose porter le regard au-delĆ  de la bulle dans laquelle il s’est enveloppĆ©. Dehors, le gris semble avoir remportĆ© le combat qu’il livre depuis plusieurs jours contre les quelques restes de bleu et de jaune qui se sont oubliĆ©s dans cette saison dont on pourrait croire qu’elle n’existe que pour la Toussaint. Il ne fait pas froid, mais l’air est chargĆ© d’une humiditĆ© cotonneuse qui s’infiltre dans toutes les silhouettes, dans toutes les dĆ©marches.    

       Nous continuons Ć  parler. Nous nous sommes rencontrĆ©s il y a quelques minutes et dĆ©jĆ  nous nous sommes rejoints dans le fil de nos propres histoires. Chacun semble avoir accompagnĆ© l’autre depuis longtemps dĆ©jĆ . Je propose de lui offrir un verre, dans mon bar, chez Simon. Il le connaĆ®t et je n’en suis pas Ć©tonnĆ©. La ville est petite et nous finirons par nous apercevoir que c’est le hasard qui nous a empĆŖchĆ©s de nous rĆ©unir auparavant. Nous connaissons les mĆŖmes lieux, nous frĆ©quentons les mĆŖmes paumĆ©s.

       Je ne lui parle pas d’HĆ©lĆ©na, il est un peu tĆ“t. Je ne voudrais pas lui donner l’impression que je suis un adolescent qui cherche Ć  se fabriquer une histoire sur papier glacĆ©.

Quelques mardis en novembre, suite…

Ā  Le week‑end est passĆ©, je suis retournĆ© dans le quartier des hautes Ć©tudes. Ce matin je n’ai pas cours, mais j’ai dĆ©cidĆ© d’aller Ć  la bibliothĆØque. Il faut que j’apprenne, il faut que je comprenne, il faut que je m’assimile. Je dois absolument dĆ©florer ma culture provinciale dans une dĆ©moniaque orgie encyclopĆ©dique. Je m’approche de la bibliothĆØque universitaire. Il s’agit d’un bĆ¢timent Ć  la faƧade vitrĆ©e. De l’extĆ©rieur on distingue des silhouettes qui dĆ©ambulent de rayons en rayons. C’est rassurant pour les passants de savoir que les connaissances sont bien Ć  l’abri dans cet Ć©norme aquarium où frĆ©tillent quelques jeunes poissons qu’ils nourrissent eux-mĆŖmes. A l’entrĆ©e, un immense paillasson rappelle que comme dans tout temple, l’esprit doit pĆ©nĆ©trer sans aucune souillure extĆ©rieure. A l’entrĆ©e d’une immense salle d’Ć©tude, grande comme une cafĆ©tĆ©ria, trĆ“ne, telle une dame pipi, une scrutatrice d’Ć©tudiants. DerriĆØre son pupitre mirador elle guette, enveloppĆ©e dans une blouse d’un bleu hospitalier, surmontĆ©e d’un vieux chĆ¢le grenat qui lui donne l’allure d’un abat-jour. Puis elle aboie.Ā Ā Ā Ā Ā Ā 

Ā – Votre carte s’il vous plaĆ®t !

Le lieu, dĆ©jĆ  sinistre, reƧoit cette injonction poissonniĆØre comme une fausse note au cœur d’une symphonie Ć©laborĆ©e. Je me dis qu’on ne peut vouloir venir ici pour le plaisir de lire. Une fois ce barrage franchi, il faut trouver une place assise. Dans cette immense salle, l’entrĆ©e d’un nouveau venu ne trouble pas la sĆ©rĆ©nitĆ© des travailleurs. Une odeur fine et distinguĆ©e, une bonne odeur propre d’Ć©tudiants embaumĆ©s enveloppe la piĆØce. Les places sont nombreuses, mais je ne peux encore me rĆ©soudre Ć  rejoindre les Ć©lĆ©ments de ce systĆØme complexe. Quelques regards se sont enfin braquĆ©s sur moi,Ā  non par curiositĆ©,Ā  mais plutĆ“t par surprise ou inquiĆ©tude. Il s’agit de regards questions s’adressant Ć  une simple silhouette ayant du mal Ć  entrer dans le rythme imposĆ© par les lieux. Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā 

       Je pensais rencontrer la joie, l’amitiĆ©, pour ne pas dire l’enthousiasme que m’a toujours provoquĆ© l’ivresse livresque. J’ai le tort de penser que la logique mathĆ©matique puisse s’appliquer aux ĆŖtres humains. Le bonheur,  la satisfaction,  pas plus que tout autre de ces sentiments multicolores ne s’additionnent. Ils s’accolent parfois et l’on parle alors d’accouplements qui sont sensĆ©s conduire Ć  l’orgasme.

       En rĆ©ussissant cet examen, je m’Ć©tais imaginĆ© pouvoir devenir l’une des composantes essentielles de cet Ć©norme monument culturel, qu’autrefois je n’admirais que du dehors. Je pensais pouvoir croiser des regards et les rendre complices. J’Ć©tais sĆ»r de connaĆ®tre des amitiĆ©s et pourquoi pas des amours. Au lieu de tout cela, depuis plusieurs semaines je n’avais utilisĆ© mes capacitĆ©s orales que pour prononcer quelques futilitĆ©s mĆ©tĆ©orologiques. Au lieu de tous ces sentiments nobles et stimulants dont on rĆŖve Ć  quinze ans, je n’avais Ć©prouvĆ© que des angoisses, des dĆ©goĆ»ts. C’est en entrant aujourd’hui, dans cette bulle de verre, que la certitude d’une impossibilitĆ© Ć  communiquer m’a frappĆ© en plein espoir. Tous ces yeux n’ont qu’un horizon en point de mire, ils ont le regard posĆ© sur une ligne Maginot qui les protĆØge des contaminations extĆ©rieures. Ils sont entourĆ©s d’Ć©tagĆØres ployant sous la puissance d’une culture encyclopĆ©dique où le doute n’est qu’indĆ©cence et où les mots ne cherchent Ć  rimer qu’avec efficacitĆ©.                    

       La culture ne s’empile pas sur des Ć©tagĆØres. Quand elle accepte cet alignement, quand elle accepte cette compromission avec les perpendiculaires et les classements rationnels elle est finie. Elle vit sa pĆ©nitence, sa condamnation sociale. La culture se vit, se dĆ©place. Les livres ne prennent leur pleine puissance que lorsqu’ils sont ouverts. Trop correctement empilĆ©s, les livres ne respirent plus. Ils souffrent en silence, dans l’attente hypothĆ©tique d’un tĆŖte-Ć -tĆŖte avec un inconnu. Dans cette salle aux allures hygiĆ©niques de morgue littĆ©raire, je m’aperƧois en m’approchant des rayonnages que ceux que l’on appelle des livres ne sont en fait que des catalogues ineptes de dĆ©cisions dĆ©finitives. Ce ne sont pas des livres, ce sont des interdictions de rĆŖver ; ce sont des registres de dĆ©cisions toujours prises par les autres. Des dĆ©cisions qu’il n’est mĆŖme pas permis de critiquer puisqu’elles sont arrĆŖtĆ©es.  Elles ne bougent plus, elles sont incrustĆ©es sur ces pages et il ne nous est permis que de contempler la force de leur immobilitĆ©. Un vrai livre doit poser des questions, il doit continuer Ć  palpiter dans les yeux de celui qui l’a fermĆ©. Les hommes sont leurs compagnons qui les accompagnent durant leur existence imprimĆ©e. Ici, ils ne sont que des excroissances de tables de matiĆØres où la seule place qui est rĆ©servĆ©e aux ĆŖtres humains est celle du serveur.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je n’ai pas dormi. Il y a la biĆØre qui m’empĆŖche de fermer tout Ć  fait les paupiĆØres. Et mon lit qui bascule, et mon lit qui navigue, qui s’invente des tempĆŖtes. Il y a l’amour, l’odeur qu’il m’a laissĆ©e dans la bouche, sur le corps. L’odeur de Nicole, tout Ć  l’heure Ć  quelques siĆØcles d’ici. Nicole qui m’a dĆ©niaisĆ©, qui m’a dĆ©pucelĆ©.
DĆ©pucelĆ©, je hais ce mot, il est gras, il sent la sueur et le mauvais alcool. Il sent le vestiaire, l’uniforme qu’on porte Ć  chaque victoire sur le beau. Je le hais ce mot qui ne rĆ©duit l’amour qu’à une simple perforation. Il me fait honte, il n’est pas digne d’appartenir Ć  la mĆŖme langue que la mienne. Il est un mot pour les autres, ceux qui le prononcent comme une sentence, comme une victoire. Ils sont des bourreaux de la tendresse.
Je n’ai rien perdu, j’ai aimĆ© juste un peu plus fort. J’ai prolongĆ© un instant de tendresse jusqu’à l’essoufflement, jusqu’à se dire que c’est beau l’amour quand on se serre, l’un contre l’autre, dans une auto qui sent le tabac blond avec la ville en bas qui attend qu’on la rĆ©veille.
HĆ©lĆ©na je suis neuf, je n’ai pas touchĆ© Ć  notre amour, je ne l’ai pas entamĆ©. Il reste entier, nous pourrons le dĆ©guster Ć  pleines dents, Ć  pleins sourires et tu me diras que c’est bon, que c’est beau. HĆ©lĆ©na je ne t’ai pas trahi. Il y avait ces cuisses, si douces, si fraĆ®ches dans le matin qui s’approche et toi qui Ć©tais partie, tout Ć  l’heure, avec un autre, avec un de ceux qui m’élimine. Il y avait ces cuisses si douces avec juste un peu de duvet pour qu’elles fassent comme du velours et puis qui s’ouvrent pour les mains qui se promĆØnent, qui cherchent. Et puis la langue un peu sucrĆ©e, comme un bonbon qui rassure. Alors on ferme les yeux HĆ©lĆ©na et on ne pense plus, on se serre trĆØs fort, on laisse partir les mains, les doigts et il y a la rosĆ©e au bout du voyage. C’est si bon de ne plus savoir ce qui se passe. Et le parfum, permanent, qui nous enveloppe, qui se mĆŖle avec les odeurs du dehors qui entrent par les vitres ouvertes.
En bas, il y a la ville, la ville et son HĆ©lĆ©na. Elles attendent toutes les deux, elles espĆØrent une autre journĆ©e, elles cherchent du regard une raison de croire que la beautĆ© n’appartient pas qu’aux vielles pierres jaunies par l’histoire.
HĆ©lĆ©na tu m’attendais et moi je te voyais d’en haut, je t’entendais gĆ©mir quand mes mains entraient lĆ , tout au fond, dans ce fond si sombre qu’on l’imagine inaccessible. Je t’entendais et je pleurais comme ces enfants, tout petits, quand ils ont peur. Je pleurais et l’autre secouait mon corps, comme pour le rĆ©veiller, comme pour lui dire Ā« reste avec moi, pars pas vers elle Ā». Je t’entendais HĆ©lĆ©na, tu me disais de revenir, tu me disais de ne pas me tromper.
C’était si bon HĆ©lĆ©na, c’était si nouveau. Mais j’en voudrais plus. Pas sans toi, pas sans que tu me dises de rester.

Quelques mardis en novembre, suite…

La grand’rue de Saint-Etienne vue du Guizay

        Je n’ai pas l’habitude d’aller en boĆ®te. Je n’y suis allĆ© qu’une fois, en vacances, avec un cousin. C’Ć©tait nul, moite, tonitruant, mĆ©canique. Je reste sur ce souvenir et demande Ć  l’oublier. Nous sommes entassĆ©s dans une vieille Renault quatre, comme des aventuriers certains de rĆ©ussir leur voyage. Il est encore tĆ“t, et nous effectuons quelques haltes dĆ©saltĆ©rantes dans les nombreux cafĆ©s qui ponctuent le parcours. Toujours en quĆŖte d’originalitĆ© nous avons prĆ©vu un arrĆŖt pour une promenade au clair de peur.

       Alcool, ricanements, peur imitĆ©e, tous les ingrĆ©dients sont rĆ©unis pour que cette soirĆ©e s’inscrive en caractĆØres gras dans nos agendas du souvenir. Lorsque nous sommes arrivĆ©s au Ā« Lotus bleu Ā», j’avais dĆ©jĆ  quelques nausĆ©es.

       Endolori par le voyage, Ć©cœurĆ© par de nombreuses biĆØres tiĆØdes, en manque d’HĆ©lĆ©na et de Camus j’accompagne le groupe sans enthousiasme. La nuit m’a dĆ©jĆ  contaminĆ©, le sucrĆ© des souvenirs matinaux commence Ć  ĆŖtre souillĆ© par le remords, le regret, l’amertume. Je ne suis pas bien, j’ai envie de quitter cette faune gesticulante. En fin de soirĆ©e au moment crucial où l’on hĆ©site entre Ć©puisement et euphorie je rencontre Nicole ancienne connaissance du lycĆ©e. Elle veut rentrer, elle aussi, non pas qu’elle s’ennuie, mais demain chez elle, c’est un dimanche « poulet rĆ“ti ». A dĆ©guster rituellement en famille. Ses parents ne supporteraient pas qu’elle se dĆ©clare inapte au service.  Elle me propose de me ramener. Il faut dire qu’elle jouit d’un privilĆØge rare pour quelqu’un de cet Ć¢ge : elle a une voiture, et qui de plus n’est pas empruntĆ©e.

       Je suis fatiguĆ©, comme relevant d’une anesthĆ©sie. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui commence Ć  m’envelopper de son voile de brumes, mais j’en arrive Ć  douter de la rĆ©alitĆ© de cette journĆ©e. J’accepte. On se connaĆ®t peu mais elle est belle. Elle ne peut laisser indiffĆ©rent. MĆŖme un prisonnier de Camus. Elle est belle et HĆ©lĆ©na s’est endormie.

       C’est agrĆ©able de se retrouver dans la fraĆ®cheur d’une nuit finissante au creux d’une voiture respirant le tabac blond et le parfum Ć  la vanille. Nous roulons, lentement. Sur un vieux lecteur de cassettes elle rĆ©ussit Ć  mettre du Neil Young. Il s’agit d’un de ces moments particuliers où la conjugaison de la musique, de la fraĆ®cheur, des parfums enivrants crĆ©e des sensations que l’on a beaucoup de mal Ć  contrĆ“ler. Toutes les vibrations reƧues par chacun de mes sens semblent se retrouver sur une palette où les couleurs pastel dominent. Nous roulons, presque avec plaisir. Nicole conduit prudemment, et parle peu. A chacun de ces dĆ©brayages j’aperƧois sa cuisse qui se dĆ©couvre un peu plus. Je la trouve excitante, on dirait que le grain de sa peau est en accord parfait avec la douceur qui traverse cette fin de nuit. La route est belle, le ronronnement du moteur rassurant, reposant aprĆØs de tels dĆ©chaĆ®nements de dĆ©cibels.

       J’ai passĆ© le bras derriĆØre son dossier. Je lui effleure la nuque, j’ai la sensation qu’il ne peut en ĆŖtre autrement. Elle ne dit rien, mais je sens Ć  travers ce frĆŖle contact qu’elle est bien. J’ai le cœur qui s’affole, tout est si nouveau, si imprĆ©vu que je sens une espĆØce de dĆ©calage entre la rĆ©alitĆ© de mes rĆ©actions physiques et l’angoisse de mes dĆ©lires imaginatifs. Je me mords les lĆØvres et passe d’un simple effleurement Ć  une vĆ©ritable caresse. Elle sourit et ralentit. Je n’ai aucune expĆ©rience, je la sens plus souple, plus molle presque,  elle ralentit encore. Je descends la main et lui caresse la cuisse, celle qui accĆ©lĆØre ou freine selon les frissons qui la secouent. Sa peau est comme je l’imaginais, fraĆ®che, veloutĆ©e, aussi agrĆ©able Ć  toucher que les pages en papier bible de mon Camus. Pendant que je la caresse avec ce qui ressemble de plus en plus Ć  du dĆ©sir, je revois quelques images de la journĆ©e passĆ©e : HĆ©lĆ©na, Camus, Victor et les autres. Je la sens qui se relĆ¢che de plus en plus, sa conduite n’est plus qu’un prĆ©texte Ć  quelques mouvements de jambes qui me troublent si fort que je m’en entends respirer.

       Elle ralentit et je comprends avec apprĆ©hension qu’elle cherche Ć  se garer. Elle finit par trouver un petit chemin de terre au sommet d’un plateau. Elle arrĆŖte le moteur. Le silence est si coupant qu’il m’impressionne et me rend incapable de prononcer la moindre parole sensĆ©e. Au loin, dans la vallĆ©e, on aperƧoit les lumiĆØres de la ville qui se prĆ©pare au petit matin. La grande rue est visible, mĆŖme d’ici on peut distinguer la cicatrice qu’elle laisse sur le paysage.       

       Elle m’attire plus prĆØs d’elle, je la sens qui s’affaisse de plus en plus. Elle glisse au creux de son siĆØge et s’ouvre peu Ć  peu. BientĆ“t elle n’est plus qu’un corps, un corps magnifique, qui s’offre Ć  moi. Son dĆ©sir est fort, violent presque,  le mien est hĆ©sitant,  c’est un dĆ©sir d’apprenti,  un dĆ©sir d’alternance, entre le rĆŖve et la rĆ©alitĆ©. J’ai peur de ne pas ĆŖtre Ć  la hauteur. C’est la premiĆØre fois que je fais cela dans une voiture. C’est tout simplement la premiĆØre fois que je le fais. Elle semble plus habituĆ©e que moi Ć  ce genre d’exercices nocturnes et prend de nombreuses initiatives. Notre Ć©treinte est maladroite, mais le plaisir que j’Ć©prouve est Ć  l’image de cette nuit qui s’achĆØve, il est doux il est mauve, il est attendrissant pour une fille comme Nicole qui ne paraĆ®t pas embarrassĆ©e par les principes. Lorsque nous avons fini, elle se rĆ©installe tout naturellement au volant. Je veux prendre l’air quelques minutes.

       Nous sortons de la voiture et en appui sur le capot nous regardons la ville en bas. Dans le ciel il reste quelques Ć©toiles, en bas quelques plaques de nuits jouent les prolongations. Nicole a allumĆ© une cigarette. Elle s’est approchĆ©e et m’a embrassĆ© dans le cou. J’ai Ć  peine souri, j’ai les yeux qui fouillent la ville, je cherche une trace d’HĆ©lĆ©na. Je sais qu’elle est en bas. Elle rĆŖve de notre rencontre du matin.

      Il fait frais nous sommes repartis. Je ne l’Ć©coute plus, ni ne la vois et je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens confus, fautif. Je n’arrive pas Ć  me satisfaire de ce bon moment que je souhaitais tant tout Ć  l’heure. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de rentrer et de livrer en pĆ¢ture Ć  ce qui me reste de nuit les souvenirs de cette curieuse journĆ©e. Le reste du trajet s’est dĆ©roulĆ© dans le plus grand silence. Notre Ć©treinte appartient dĆ©jĆ  au passĆ© et alors que Nicole s’arrĆŖte devant ma porte j’en suis Ć  me demander si, une fois de plus, mes fantasmes ne m’ont pas jouĆ© des tours. C’est elle qui rompt le silence la premiĆØre :

       – allez salut, peut-ĆŖtre Ć  une prochaine fois.  C’est tout, c’est simple, sans histoires, ni Ć  commencer, ni Ć  s’imaginer. Je ne lui rĆ©ponds pas, et me contente de lui prendre la main, trĆØs rapidement tout en soupirant bĆŖtement…

Quelques mardis en novembre, suite…

Il aurait pu s’agir d’un samedi bien ordinaire, d’un samedi sans importance, destinĆ© Ć  n’ĆŖtre qu’ajoutĆ© Ć  une liste d’insignifiances. Au lieu de tout cela, j’ai la certitude que les minutes que je viens de vivre vont se fossiliser, quelque part, dans un coin granitique de mon cerveau.

       Quelques secondes se sont Ć©coulĆ©es depuis le dĆ©part d’HĆ©lĆ©na. Je n’ai pas repris conscience. Je suis seul ou tout au moins je rĆ©unis tous les indices matĆ©riels permettant de le prouver. Je suis seul, mais la prĆ©sence d’HĆ©lĆ©na m’envahit comme un Ć©cho qui n’en finit jamais. Tous mes muscles sont tendus. Ils me font mal. J’ai l’impression d’avoir Ć©tĆ© en apnĆ©e pendant un temps trop long. On dirait que pendant notre rencontre, toutes mes forces se sont rĆ©unies pour recueillir le plus de sensations possibles. DĆ©sormais, je suis un rĆ©servoir rempli de souvenirs, d’émanations, d’exhalaisons d’HĆ©lĆ©na. J’ai tout capturĆ©, j’ai tout imprimĆ©. Pas le moindre son, pas la moindre couleur n’ont Ć©tĆ© oubliĆ©s.

       J’ai enregistrĆ© cette sensation, cette perception si forte et indĆ©finissable que constitue le contact de deux peaux protĆ©gĆ©es de cuirasses civilisĆ©es. J’ai du mal Ć  organiser la moindre pensĆ©e. Ce que m’a dit HĆ©lĆ©na est banal et ce que je lui ai rĆ©pondu d’une confondante niaiserie. Je m’en veux de ne pas avoir pu lui offrir une autre image de moi. Je ne cesse de revivre, presque par gourmandise, cet instant fabuleux où, s’asseyant Ć  mes cĆ“tĆ©s, nos deux corps se sont effleurĆ©s. Je ressens les effets d’une espĆØce de dĆ©charge Ć©lectrique difficile Ć  contrĆ“ler qui me secoue tout le corps. J’ai senti son corps qui vivait. Dans les bus les places sont Ć©troites, elles sont faites pour l’amour, pour le rĆŖve.  Les plus belles choses que nous nous sommes dites ne sont pas passĆ©es par les mots. Pendant que nos bouches produisaient des sons nos jambes profitant des vibrations de la route se parlaient avec impatience.  Je suis un habituĆ© des transports en commun et sais reconnaĆ®tre un simple contact d’une Ć©treinte qui se prĆ©pare.

       Je dois retrouver Victor et quelques autres copains vers midi. Nous nous sommes donnĆ©s rendez‑vous dans un bistrot, vers la fac de lettres. Il est trĆØs tĆ“t, et je vais devoir tuer le temps. La rencontre avec HĆ©lĆ©na m’a transformĆ©. Je sens Ć  mon pas assurĆ© que rien de fĆ¢cheux ne peut m’arriver. J’entre dans la grande librairie centrale. Il n’y a presque personne et il rĆØgne une atmosphĆØre agrĆ©able que seuls les beaux livres savent crĆ©er.

       Comme souvent, c’est au rayon de la PlĆ©iade que je me rends. Je voue un vĆ©ritable culte Ć  ces livres. J’aime les toucher, sentir le contraste entre la chaleur du cuir de la couverture et la fraĆ®cheur des fines pages intĆ©rieures. Je pourrais presque dire que je les sens palpiter tous ces mots qui reposent dans ce petit espace.

       Mais ils sont chers ces morceaux de bonheur et je n’ai jamais eu l’occasion de m’offrir une de ces petites folies. Pour les gens de ma classe ces chefs d’œuvre ne peuvent qu’ĆŖtre entrevus, il ne peut s’agir que de brĆØves rencontres interrompues par le regard suspicieux d’une soi-disant libraire. Je ne sais pas si la rencontre avec HĆ©lĆ©na y est pour quelque chose, mais aujourd’hui je ne peux supporter l’idĆ©e d’une nouvelle sĆ©paration. Depuis un long moment je feuillette les œuvres complĆØtes de Camus, j’ai envie de ce livre, j’enrage de ne mĆŖme pas pouvoir rĆ©unir le quart de la somme nĆ©cessaire. Sans rĆ©flĆ©chir, presque par rĆ©flexe, je le glisse Ć  l’intĆ©rieur de mon blouson et me prĆ©pare Ć  sortir. Je n’ai mĆŖme pas le temps de m’approcher de la porte. Une main ferme me saisit par l’Ć©paule. Il s’agit du libraire. Je le connais, je l’ai vu passer dans les rayons,  se contentant  de toucher les livres. Je le tiens pour quelqu’un de compĆ©tent et de comprĆ©hensif envers les amoureux de la bonne littĆ©rature. Il n’a pas desserrĆ© son Ć©treinte.

       – Pouvez vous ouvrir votre blouson s’il vous plaĆ®t ? Son ton n’est pas menaƧant.  C’est ce qui m’impressionne le plus. Je ne songe pas Ć  protester. Je suis incapable de prononcer la moindre parole. Je dois ĆŖtre pitoyable. J’ouvre mon blouson et sans un mot, en tremblant, je lui rends l’inaccessible Camus.                                                

       – Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est la premiĆØre fois que Ƨa m’arrive.  Il m’a relĆ¢chĆ©, et je sens de la faƧon respectueuse dont il saisit le livre que je suis tombĆ© sur un libraire qui n’a pas une caisse enregistreuse Ć  la place du cœur. Il me semble discerner un sourire sous son regard glacĆ©.                                           

       ‑ Vous aimez Camus ?

       ‑ Je crois. J’ai lu l’Etranger, j’avais envie de connaĆ®tre le reste.

       ‑ Je vais vous parler franchement : si vous aviez essayĆ© de sortir avec l’annĆ©e du football ou le livre des records j’aurai appelĆ© la police, mais c’est Camus. Alors ce livre, je vous le prĆŖte. Vous aimez les beaux livres et c’est si rare un jeune passionnĆ© par Camus…

       ‑ Je ne sais pas quoi dire monsieur, je vous promets que je vous le rendrai. Il sera comme neuf. 

       ‑ La prochaine fois, essaie de venir me voir avant de faire une bĆŖtise que tu risques de regretter.

       Je suis sorti, avec Camus, un peu gĆŖnĆ©, confus. DĆ©cidĆ©ment, il s’agit d’une journĆ©e hors normes. Rien ne se dĆ©roule normalement.

       Il n’est pas midi, et je suis au bar des Canonniers où nous avons rendez‑vous. Je n’ai pas le temps de me prĆ©parer Ć  l’impatience, ni de me retourner vers le dĆ©but de cette journĆ©e, si surprenante qu’on croirait qu’elle a Ć©tĆ© fabriquĆ©e exprĆØs. Victor entre, Ć  la tĆŖte de tout un groupe. Nous sommes six Ć  prĆ©sent.  Six jeunes gens pour qui le samedi est une journĆ©e spĆ©ciale, une journĆ©e où l’on regarde sa montre dans l’espoir qu’elle l’indique la nuit.

       Je connais tout le monde, un peu, superficiellement. Nous passons de bons moments ensemble, de bons moments pleins de rires aux Ć©clats aiguisĆ©s. Mais nous ne partageons pas les mĆŖmes angoisses, nous ne vivons pas les mĆŖmes douleurs. Je les agace parce que je ne dis rien et je souris quand ils s’Ć©croulent de rire. Victor est celui qui me connaĆ®t le plus, ce qui lui donne de l’importance. Ils pensent que nous partageons un secret. Ils n’osent pas en parler de peur de gĆ¢cher leur samedi tant attendu. Victor n’est pas un ami, il est quelqu’un Ć  qui je me suis habituĆ©, qui me fait du bien. On dirait qu’il essaie de me protĆ©ger ou de me secouer. Nous parlons peu, nous meublons les silences qui nous entourent.

       Comme d’habitude, le dĆ©bat tourne autour de l’activitĆ© de la soirĆ©e. C’est curieux, cette habitude de dĆ©battre Ć¢prement de ce qui pourrait justifier l’envie de nous revoir une prochaine fois. Comme toujours, les avis sont radicalement opposĆ©s entre ceux qui souhaitent se transformer en de joyeux pantouflards, amateurs de soirĆ©es crĆŖpes se terminant par une belote endiablĆ©e et ceux qui ne rĆŖvent que de dĆ©lirer, de s’Ć©clater, sans pouvoir dĆ©finir les limites de leurs pulsions. Moi, Ć©videmment, je n’ai pas de prĆ©fĆ©rence. Ce qui m’importe est de me fabriquer une rĆ©serve de souvenirs sirupeux pour m’aider Ć  supporter les vides de la semaine qui s’annonce. Ce qui m’importe c’est de ne pas m’alourdir la mĆ©moire et de garder en sensations de surface la rencontre avec HĆ©lĆ©na.          

       L’aprĆØs-midi s’effiloche et se transforme en incertitudes. Nous nous sommes dĆ©cidĆ©s. Nous passerons la soirĆ©e et le dĆ©but de la nuit dans une nouvelle boĆ®te de nuit. Elle est loin d’ici, en pleine campagne. Il paraĆ®t que la musique y est extra. Tout m’est Ć©gal ce soir.

Semailles… ( inĆ©dit…)

Dans le jardin des mƩmoires de demain

J’ai semĆ© un vieux fond de graines de rires faciles

C’est la bonne saison

Je le sais je le sens

C’est le temps

Le temps si rond si long

De la bonne raison

Il le faut on attend

Regarde

Les granges dƩbordent de molles pailles

OubliƩes de vieilles moissons

Entends les pleurs des rides sĆØches de la terre

Aux prochains soleils levƩs

Tu cueilleras ta premiĆØre fleur au sourire cĆ¢lin…

11 octobre

Quelques mardis en novembre, suite…

DCIM107GOPRO

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’arrive chez moi un peu aprĆØs souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui Ć©mane de ma personne, ne pourra ĆŖtre qu’universitaire. Il aura le privilĆØge d’ĆŖtre affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fiertĆ©. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupĆ© pour s’attarder Ć  de basses considĆ©rations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble ĆŖtre mis en place pour rimer avec simplicitĆ© et honnĆŖtetĆ©.

       J’habite dans un petit appartement provincial, crĆ©pi de grisaille et d’anonymat. Ici, dans ce qu’il est d’usage d’appeler une ville moyenne, c’est un immeuble assez dĆ©fraĆ®chi, mais encore fier non pas de sa hauteur, mais de l’apparente sĆ©rĆ©nitĆ© que lui donne son grand Ć¢ge. Quelques balcons en fer soigneusement forgĆ© rappellent aux gĆ©raniums hideux qu’ils ne sont faits que pour ĆŖtre accrochĆ©s et livrĆ©s aux apprĆ©ciations des commĆØres de passage. Quand la nuit commence, les angoisses urbaines apparaissent. La faƧade Est, celle qui donne sur la place de la RĆ©publique, est agitĆ©e par la frĆ©nĆ©sie des claquements de volets, comme autant de paupiĆØres qui se baissent. Il faut dire qu’ici on se couche tĆ“t ou tout au moins en donne-t-on l’apparence architecturale. La nuit ne doit pas entrer par ces ouvertures faites pour respirer, faites pour Ć©pier. C’est curieux quand mĆŖme, c’est quand il fait noir qu’on se protĆØge le plus de cette lumiĆØre si belle qu’est celle du soir.

       Tout en m’endormant, je repasse le film de cette journĆ©e et choisis quelques scĆØnes appropriĆ©es Ć  mon humeur. Je les enrobe de fantasmes et de dĆ©lires, garnitures d’un rĆŖve que je souhaite imminent.

 HĆ©lĆ©na les autres ne te mĆ©ritent pas. Oublie leurs sourires. Les autres, lorsqu’ils te regardent, tu es une proie. Tout Ć  l’heure, tu m’as quittĆ©, tu es partie avec un quelconque. Nous avions commencĆ© une page de notre histoire.

       Les autres, ils ne savent pas, ils n’ont pas d’amour, ils n’ont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux t’inventer des phrases musiques, des phrases qu’on a du mal Ć  dire de peur de les abĆ®mer.

       HĆ©lĆ©na tout Ć  l’heure tu m’as quittĆ© au milieu d’un regard. Tu m’as quittĆ© pour un aspirant amoureux. Il ne pourra jamais t’aimer comme je l’ai commencĆ©. Il parle trop fort. Il ressemble Ć  tant d’autres Il ne te mĆ©rite pas HĆ©lĆ©na.

       HĆ©lĆ©na je suis entrĆ© dans ton silence. Je veux t’y accompagner. Tu as vu mes mains, tu as vu mes yeux, tout ce que je ne parvenais pas Ć  dissimuler. HĆ©lĆ©na cela faisait longtemps que je te rĆŖvais, cela faisait longtemps que je te savais. Tu Ć©tais ailleurs et tu m’attendais. Aujourd’hui il y a l’automne et la ville qui apprĆ©hende, il y a l’automne où tout se meurt. Et mon amour qui naĆ®t. Et notre amour qui s’impatiente. C’est la ville qui l’a voulu.

       Lorsqu’il est entrĆ©, lorsqu’il t’a parlĆ©, il a maudit le temps, la pluie, le brouillard. Il a revendiquĆ© l’étĆ©. Il n’en voulait plus de cette ville où les amours hibernent. Il Ć©tait de ceux qui ne peuvent aimer que sous le soleil, en manches courtes, au bord de l’eau. Je lui en veux, il voudrait le soleil et toi t’as les yeux humides. Je sais qu’il va t’abĆ®mer, qu’il ne saura pas te regarder. Il n’entend pas la ville qui vit et ton cœur qui bat quand tu regardes par la vitre. Je sais qu’il n’entendra jamais la grande rue qui gĆ©mit, qui nous appelle, qui ne veut pas qu’on la laisse seule. Je sais qu’il t’entendra et ne t’écoutera jamais.

       HĆ©lĆ©na, tu es entrĆ© en moi. Plus rien ne sera comme avant. Tu Ć©tais si seule, tu Ć©tais si belle, tu viendras me rejoindre, bientĆ“t. Il y aura de la haine dans notre amour, de la haine et de la peur. Je sais dĆ©jĆ  que tu ne pourras pas te passer des autres. Tu auras besoin de les voir se rĆ©pandre, tu auras besoin de les entendre rĆ©citer leurs fadaises. Et moi je les haĆÆrais, parce qu’ils passeront au milieu de notre histoire, parce qu’ils l’abĆ®meront.

       HĆ©lĆ©na, il faut que tu reviennes, que tu restes et que tu saches. Hier j’étais si jeune, si laid, si sot. Hier j’avais l’émotion facile, hier j’étais Ć  peine vivant. Deux jours que je suis nĆ©, deux jours que je te sais vivante. Nous n’avons pas encore parlĆ©. Je t’attends HĆ©lĆ©na, je t’attends jusqu’à toujours.

       HĆ©lĆ©na il y en a qui jouent Ć  s’aimer. Je les vois tous les jours. Ils rient en se tenant par le cou. Ils rient et je les entends se fabriquer de faux Ć©tĆ©s. Parfois ils se regroupent et ils dansent. Ils voudraient que toutes les rues mĆØnent Ć  la plage. Moi je ne t’ai rien dit HĆ©lĆ©na. Je t’attends.

Quelques mardis en novembre, suite…

Aujourd’hui, j’hĆ©site un peu avant de monter dans cette salle aux allures de caserne. Je flotte sur un nuage de sommeil. Pourquoi irais je abĆ®mer cette espĆØce de crĆ©puscule agrĆ©able qui enveloppe encore toutes mes pensĆ©es ? Pourquoi irais je subir la grisaille et l’ennui d’un cours qui ose se prĆ©tendre magistral alors qu’il n’est que le vulgaire Ć©cho d’une pensĆ©e dominante qui ne supporte pas la beautĆ© poĆ©tique ? Pourquoi irais je offrir en pĆ¢ture Ć  ces futures Ć©lites ce qui me reste de fraĆ®cheur ?
HĆ©lĆ©na, comme un souvenir, comme une attente, comme une certitude Ć  confirmer. Je retourne dans le bar aux tables en Formica. Elle est lĆ , toute brune, toute petite aussi, comme si elle attendait. Mon regard s’arrĆŖte sur la pendule. Le cours va commencer et quelques tĆŖtes vont tomber. D’autres vont enfler. Je suis bien ou tout au moins j’en ai la certitude biologique. Je voudrais renvoyer le meilleur reflet de la mĆ©lancolie qui m’habite. C’est beau la mĆ©lancolie, Ƨa aide Ć  s’observer. Je veux la lui offrir, lui faire partager les vibrations qu’elle provoque. Je voudrais la voir sourire, comme hier. Les sensations que j’Ć©prouve sont comprises entre l’angoisse et l’espoir. Nos regards ne se croisent plus, ils s’effleurent.
Je m’installe, me prĆ©parant Ć  savourer ces moments de silence vibratoires, quand un Ć©tudiant entre. C’est un vieil Ć©tudiant. Il se jette Ć  sa table. Ils se connaissent bien. Je me sens disparaĆ®tre. Ils parlent. Je n’entends rien de leur conversation. Elle semble ĆŖtre bien, satisfaite de ces paroles qu’il lui distribue avec gĆ©nĆ©rositĆ©. Je ne le connais pas mais l’ai dĆ©jĆ  inscrit dans mon listing du mĆ©diocre. Il m’a volĆ© ces quelques Ć®lots de rĆŖves que je m’Ć©tais fabriquĆ©s. Je ne suis mĆŖme pas jaloux de la complicitĆ© qui semble les rĆ©unir. Je le ressens comme un ĆŖtre commun, dĆ©finitif, imprĆ©gnĆ© d’une supĆ©rioritĆ© mĆ©prisante. Il donne l’impression d’avoir traversĆ© de nombreuses Ć©preuves. Il s’efforce de ponctuer ses paroles de gestes et de mimiques empruntĆ©es. HĆ©lĆ©na Ć©coute, admirative. Il a rĆ©ussi Ć  lui construire une apparence dans laquelle elle se dĆ©bat. Au fur et Ć  mesure que leur conversation avance, je me sens Ć©liminĆ© de la partie. Je n’appartiens qu’au paysage. Je n’en suis qu’une vulgaire composante organique qui, peu Ć  peu, se dĆ©compose au contact du bonheur des autres.
HĆ©lĆ©na me jette quelques regards futiles ou furtifs. Je ne sais plus quelle attitude adopter, je ne peux les regarder sans donner l’impression de les envier. Leur prĆ©sence m’indispose.
Je sors. J’ai les tempes qui rĆ©sonnent. Je me sens petit, absurde. Comme si la vie des brunes, de toutes les brunes devait, un jour ou l’autre, se conjuguer avec tous les temps de mon impatience. Comme si toutes les brunes devaient, un jour ou l’autre, saupoudrer le brouillard qui m’habille de leurs sombres Ć©clats. J’enrage. Je serre les mĆ¢choires pour Ć©prouver une vĆ©ritable sensation physique, pour oublier ce rĆŖve que je me fabrique depuis trop longtemps. Je marche Ć  grands pas, au rendez -vous de nulle part. Les yeux me piquent. Je ne sais si le liquide qui s’Ć©coule le long de mes joues est pluie ou larmes. J’ai la bouche crayeuse. Seul aller tout droit m’attire. Me tremper les os, ĆŖtre transi, je ne veux Ć©prouver que des sensations difficiles, piquantes qui peut-ĆŖtre me rĆ©veilleront. Pour tromper la douleur qui guette, je veux la dĆ©tourner de sa victime primitive, je veux qu’elle s’accouple avec mon corps, qu’elle en soit l’Ć©cume, je la veux violente pour pouvoir la dĆ©crire, la dompter, puis l’oublier.
Ma traversĆ©e aurait dĆ» se dĆ©rouler en solitaire et sans escale. Au lieu de cela, j’entre dans un bar. Encore un bar, un autre prĆ©texte pour le refus d’aller plus loin. J’essaie de ressembler Ć  un homme pressĆ©, qui ne fait qu’une Ć©tape, qui attend, espĆØre, cherche. Je reƧois le jaune cuisine du comptoir en pleine figure. L’odeur est un mĆ©lange de serpilliĆØre, d’eau grasse et de tabac froid. J’ai choisi une table prĆØs de la fenĆŖtre. Dehors, il pleut. J’aime voir les gens avancer, courbĆ©s, incurvĆ©s vers l’intĆ©rieur, la tĆŖte comme enfoncĆ©e au creux d’une poche entre les Ć©paules. Un groupe de lycĆ©ens joue au flipper, je lis sur leurs regards ironiques qu’ils ne doutent pas de mon aventure. Je fixe la pendule, peut-ĆŖtre pour me prouver que mon dĆ©sespoir n’est pas le fruit d’un songe et qu’il me faut justifier l’impatience qui me tord. J’ai oubliĆ© la brune. Je bois.
La pluie a cessĆ©. Je sors. J’ai la sensation d’ĆŖtre en pointillĆ©, d’Ć©merger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espĆØce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye Ć  la pensĆ©e mĆ©lancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution Ć  la construction de cette atmosphĆØre. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se dĆ©placer, d’aller d’un point Ć  un autre. Certains parlent, murmurent plutĆ“t, et cela ne fait que rajouter Ć  la solennitĆ© de l’instant. Les bribes de phrases perƧues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout Ć  l’autre du vĆ©hicule et tissent une toile d’araignĆ©e Ć  laquelle les pensĆ©es de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait dĆ©barquant dans un port inconnu, l’air entre Ć  pleins poumons, et l’on regrette la rapiditĆ© du voyage.
Le soleil est bas, il en est Ć  ce niveau d’indĆ©cision que les encyclopĆ©distes de la littĆ©rature romantique appellent le crĆ©puscule. Pour ma part, je vois une lumiĆØre basse qui enveloppe le quartier dans une espĆØce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut ĆŖtre cela qui la rend si digne. Quand une lumiĆØre est si prĆ©sente, quand elle vous pĆ©nĆØtre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise Ć  votre ouĆÆe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goĆ»ts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire Ć  cette fameuse grandeur crĆ©pusculaire.

Quelques mardis en novembre, suite…

HĆ©lĆ©na, mon rĆŖve Ć©tait si beau. J’entrais dans un bar un peu sombre, un peu triste. Seule Ć  table tu pleurais. A petites larmes, en silence. Tu pleurais en m’attendant. Tu n’as pas souri tout de suite lorsque je suis entrĆ©. Il a fallu que je m’approche, que tu sentes ma prĆ©sence. Je me suis assis contre toi, tout prĆ©s, et tout doucement j’ai tirĆ© tes cheveux en arriĆØre, derriĆØre l’oreille. Tu as frĆ©mi lorsque j’ai dit que tu Ć©tais belle. Tu t’es approchĆ©e un peu plus et j’ai senti le vivant de ta jambe contre la mienne. Tu voulais Ć©liminer le vide entre nous, tu voulais que ta chaleur rencontre la mienne. Et moi je ne disais plus rien. J’ai pris ta main dans la mienne, elle est toute petite, elle est fraĆ®che et je l’aime elle aussi comme tout le reste. Je te tiens la main et tu ne pleures plus, tu as tournĆ© la tĆŖte et tu l’as posĆ©e contre mon Ć©paule. Je n’ose plus bouger. Je veux que tu restes comme Ƨa jusqu’au bout.
HĆ©lĆ©na mon rĆŖve est si beau. Nos mains se serrent mais elles ne se suffisent plus. La surface de peau en contact est si faible, il nous faut plus, nous mĆ©ritons plus. Notre amour est si beau, les autres le regardent avec envie. Tout Ć  l’heure ils en parleront, ils diront qu’ils en ont vu deux qui s’aimaient. Si forts qu’on aurait cru les entendre respirer. Nous nous sommes levĆ©s. Avec prĆ©caution pour ne pas faire durer la sĆ©paration. La ville s’est prĆ©parĆ©e Ć  nous accueillir. Il y en a deux qui s’aiment, elle est heureuse.
C’est une belle ville HĆ©lĆ©na. C’est la ville où on s’aime. Je veux te la montrer. Je veux te faire visiter. Tes yeux se posent sur les mĆŖmes gris que les miens et nos doigts se serrent plus forts. On regarde notre ville que les autres n’aiment pas parce qu’ils disent qu’elle est noire qu’elle est triste. Mais nous on s’aime, alors on la trouve belle avec sa grande rue en plein milieu, sa grande rue qui reƧoit tous les amours qui descendent des collines alentour. Nous on l’aime notre ville avec ses cicatrices de la mine.
Tu es bien. On est montĆ© sur une colline, celle de la maison de la culture. Il y a beaucoup d’arbres. On ne marche pas vite, on profite de tout. C’est si beau la ville vue du vert quand on s’aime. En bas il y a le bruit, un grondement et autour quelques oiseaux, des merles qui s’étonnent d’en voir deux qui s’aiment en automne. Tu t’arrĆŖtes souvent, tu me regardes avec un sourire discret. On dirait que tu t’économises, que tu dĆ©gustes chacun de ces instants. Moi je ne te laisse pas le temps de me poser de questions, je te serre dans mes bras si fort qu t’en oublies de respirer. Et puis il y a le bruit de nos pas dans les feuilles, c’est un bruit vivant comme celui de la mer quand on ferme les yeux. On baisse la tĆŖte, on regarde nos pieds et derriĆØre nous il y la ville qui nous regarde.
Tout en haut on s’est arrĆŖtĆ©. Tu t’es mise tout contre moi. Je sens ton dos contre mon ventre, j’ai les bras qui te tiennent et nos mains sont quatre. J’ai le menton qui repose sur le sommet de ton crĆ¢ne. Tu es si petite. Tu as froid. Je sens la fraĆ®cheur dans tes cheveux. Tu regardes les lumiĆØres en bas, elles commencent Ć  s’agiter. C’est le soir les gens vont rentrer chez eux et toi tu me dis que tu veux rester, que tu veux voir la ville qui s’endort. Tu veux la veiller, tu me dis que tu veux qu’elle se repose qu’elle a tant fait pour toi aujourd’hui. Tu l’aimes ta ville et tu me le dis. Et puis tu m’as embrassĆ©. C’était long, je sentais ta main sur ma nuque. Tu n’avais plus froid et moi je tremblais. On a continuĆ© de marcher longtemps, toute la nuit, jusqu’au bout.
Au matin il y la mer, plus bas de l’autre cĆ“tĆ©, derriĆØre la ville. On est bien, on Ć©coute le vent des vagues dans les sapins. Il ne fait plus frais et la nuit s’est retirĆ©e. Ton corps est contre le mien et tu me dis que tu veux plus retourner, que tu veux rester ici Ć  Ć©couter la mer qui gĆ©mit. On s’est approchĆ© encore un peu. Le vent t’a dĆ©coiffĆ© et tu as souri. Tout Ć  l’heure il y avait des larmes et maintenant on s’aime depuis toujours.
Il Ć©tait beau notre rĆŖve HĆ©lĆ©na, il y avait la ville qui nous attendait et la mer qui nous attirait. On savait plus le jour qu’il Ć©tait.

Quelques mardis en novembre, suite…

Seule Ć  sa table, elle lit. A moins qu’elle ne promĆØne ses yeux sur des lettres, qu’elle ne les exerce Ć  la rencontre d’un autre monde qui se dĆ©cline en minuscules d’imprimerie. Je m’oblige Ć  penser ses pensĆ©es ailleurs. Sa table n’est qu’Ć  quelques solitudes de la mienne.
Elle est brune. Ses yeux sont clairs et font comme une tache de lumiĆØre au milieu d’un visage aux contours si doux qu’on les croirait flous. A chaque mouvement de tĆŖte, elle a le front qui plisse. On dirait qu’elle s’interroge, qu’elle doute de ce qu’elle voit. Ses lĆØvres remuent, elles sont presque blanches. On dirait qu’elle souffre ou qu’elle attend. Elle est petite. Elle a les jambes croisĆ©es. Celle du dessous repose sur la pointe du pied. Sa jupe est courte et je vois le haut de ses cuisses. Je devine le velours de sa peau. Ce que le reste de son corps suggĆØre est en harmonie avec ce qu’elle offre aux regards. Il n’y a aucun excĆØs dans sa beautĆ©, rien qui ne parasite l’ensemble. DĆØs qu’on l’a vue on ne peut que l’aimer, on ne peut qu’avoir envie de la consoler pour toutes les souffrances qu’elle ne manquera pas d’avoir.
Plusieurs fois nos regards se sont croisĆ©s, comme s’il ne s’agissait que d’un hasard. J’essaie de me donner une contenance, une appartenance plutĆ“t. C’est difficile, j’hĆ©site entre la dĆ©contraction et le tourment, les deux ont leurs avantages. Les deux peuvent me permettre de me fabriquer un personnage qui lui conviendra. Je la sens si proche, si prĆŖte Ć  m’entendre.
L’envie de lui parler me tenaille, mais j’ai peur de paraĆ®tre mĆ©diocre, en ne lui parlant de rien, du temps ou du thĆ© qu’elle boit. Il faudrait que je lui offre quelques-uns uns de ces mots qui me montent aux lĆØvres lorsque je suis Ć©mu, il faudrait que je lui fasse comprendre que je suis bien, avec elle, Ć  la regarder, Ć  la supposer, Ć  l’espĆ©rer. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle est dĆ©jĆ  plus qu’un simple corps installĆ© Ć  quelques encablures de mon dĆ©sir, qu’elle est une prĆ©sence que je devine trĆØs forte Ć  travers ses silences. Ce que j’Ć©prouve Ć  cet instant est si intense que je m’entends vivre de l’intĆ©rieur.
Elle me plaĆ®t. Ses amis m’ont sorti de ma torpeur. Ils sont entrĆ©s bruyamment et se sont installĆ©s Ć  ses cĆ“tĆ©s. Les bises ont claquĆ©. Les paroles Ć©taient insignifiantes, mais il y avait de la sympathie dans ces relations. J’Ć©tais bien pour eux, j’étais bien pour le rĆŖve qu’ils Ć©taient en train de me construire. Au bout de quelques instants, j’ai compris qu’elle s’appelait HĆ©lĆ©na. Je me sentais heureux. Heureux de pouvoir accrocher quelques-unes unes de mes pensĆ©es Ć  ce prĆ©nom. C’est alors qu’ils se sont prĆ©parĆ©s Ć  partir, tous ensemble, avec des projets pleins la tĆŖte.
Elle ferme son livre qu’elle glisse dans un grand sac de cuir. Elle sort avec eux, au milieu d’eux, et m’offre un sourire. Un sourire qui me laisse espĆ©rer qu’elle a compris, qu’elle a entendu tous les mots que j’avais Ć  lui dire. Elle ne peut aller nulle part, elle ne peut que les accompagner, tout simplement. Je le dĆ©sire si fort qu’elle fait dĆ©jĆ  partie du rĆŖve que j’aurai cette nuit.
Sa place est vide et j’ai envie d’elle. HĆ©lĆ©na, HĆ©lĆ©na, je rĆ©pĆØte ce prĆ©nom. A une lettre prĆ©s, il aurait pu sombrer dans la banalitĆ© du calendrier. Je le rĆ©pĆØte et me sens beaucoup mieux. HĆ©lĆ©na, tout devrait ĆŖtre facile. Je voudrais conserver ce moment, le garder bien Ć  l’abri de tous les autres ne pas le souiller en le mĆ©langeant avec de simples souvenirs. Je voudrais pouvoir le ressortir dans les moments de dĆ©sespoir et le sentir me pĆ©nĆ©trer.

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’automne est dehors. Ici, dans cette salle grise, le temps n’existe pas, les couleurs sont englouties. Une humiditĆ© constante Ć©touffe les espoirs d’Ć©claircies. La chaleur est Ć©norme, elle monte en moi, comme un malaise, comme un cri Ć©touffĆ©. Les minutes se font attendre plus qu’elles ne passent. Tout Ć  l’heure, je me jetterai dehors, je m’extirperai de cette nasse cotonneuse qui transforme les regards en chants de dĆ©sespoirs.

       J’imagine dĆ©jĆ  les rayons du soleil qui m’atteindront en plein crĆ©puscule. Ce songe si bref, si chaud, m’amĆØne Ć  frissonner. J’en oublie un instant la feuille de papier qui nous emprisonne tous entre quatre angles droits. Mon attention s’est un peu relĆ¢chĆ©e, c’est alors qu’un incident s’est produit. Un naufragĆ©, un de ceux qui se repĆØre aux regards de haine qu’ils suscitent, a parlĆ©. Il a osĆ© enfreindre la sacro‑sainte loi, celle qui ne prĆ©voit pas la parole et encore moins le refus, celle qui vous oblige Ć  accepter l’inconcevable, du moment qu’il est codifiĆ©. Il a osĆ© parler, pour protester je crois, ou pour comprendre, tout simplement. Sa voix a rĆ©sonnĆ© comme au fond d’une caverne.  Il faisait si chaud. Les autres l’ont sifflĆ©, naturellement, mĆ©caniquement. Il ne pouvait en ĆŖtre autrement, il avait troublĆ© le parfait ordonnancement de la reprĆ©sentation. Tous les regards convergent vers le coupable qui devant tous, pitoyable, agite une misĆ©rable feuille blanche. Sa voix hĆ©site entre le dĆ©sespoir et la colĆØre, il s’Ć©crie que tout n’est que mensonges, manipulations bourgeoises. Mon cœur l’applaudit. Le professeur, chef d’orchestre, debout derriĆØre son immense bureau s’est tu, simplement agacĆ©. Puis, calmement, comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire parasite passager au beau milieu d’un cours dactylographiĆ© depuis des siĆØcles, il lui a demandĆ© de sortir. Il le lui a demandĆ© calmement sans fausses notes dans l’harmonie d’une voix monocorde. Le rĆ©calcitrant s’est assis, affaissĆ© plutĆ“t, comme assommĆ© aprĆØs un combat inĆ©gal. Les tĆŖtes se sont baissĆ©es, les corps se sont courbĆ©s, le cours a pu reprendre.

       Je ne peux plus tenir, il faut que je sorte. Le cours n’est pas fini. De toute faƧon il ne le sera jamais. Il faut que je parte. Je me lĆØve : quatre cents regards sont braquĆ©s sur moi. Ils m’accusent, ils interrogent,  ils s’interrogent. J’ai le buste raide et la gorge nouĆ©e. Le professeur dĆ©guise son irritation derriĆØre une petite toux aigrelette. Je sors et me retrouve dans la jungle des corridors. DerriĆØre moi l’amphi s’Ć©touffe comme un murmure.

       Me voici cĆ“tĆ© cour de la culture. De petits groupes semblent attendre. Tous ont l’air de justifier leur existence par des gesticulations savamment travaillĆ©es. Leurs attributs vestimentaires sont uniformes. Des Ć©charpes entourent les cous ou plutĆ“t elles les protĆØgent, non pas Ć  cause du froid, mais Ć  cause d’une espĆØce de pudeur aristocrate. Un cou, c’est court, c’est grossier parfois. Cela donne Ć  votre tĆŖte la sensation de n’ĆŖtre qu’en sursis d’existence. Je reste longtemps assis sur ce demi-mur, Ć  attendre que quelque chose se produise, que quelqu’un me fasse signe, me dise qu’il est l’heure de s’en aller, qu’il est l’heure de partir ailleurs. Mais je suis seul et les autres passent. Je ne parviens pas Ć  me concentrer. J’ai les mains inoccupĆ©es.                      

        Soudain, l’amphi entre dans sa phase d’expiration et quelques gaz estudiantins sortent par plaques de brouillard. Je ne parviens plus Ć  respirer Ć  pleins poumons.  Je n’ai pas le sens du partage quand je sais l’oxygĆØne souillĆ© par les Ć©manations grammaticales s’Ć©chappant des orifices verbeux de quelques apprentis juristes.

       Je quitte enfin ce troupeau et entre dans un bar Ć  l’allure sympathique. Il sent bon le tabac et explose de rires. Assis autour de quelques tables de Formica des hommes en bleu partagent leur casse croĆ»te. Leurs mots sont rudes et leurs appĆ©tits fĆ©roces. Ce sont des hommes qui travaillent.  Je me sens rassurĆ©. Il y a du vrai dans ces regards où les projets sont simples. Peut-ĆŖtre parce qu’ils me rappellent mon pĆØre…                          

       Je m’installe dans le fond, sur une banquette en SkaĆÆ et je sais dĆ©jĆ  que la biĆØre m’attend. Elle se sera prĆ©parĆ©e, elle sera fraĆ®che. Je vais l’appeler pour nous mĆŖler dans un corps Ć  corps fantastique où elle finira par m’envahir et me vaincre. Je pense Ć  l’incident de tout Ć  l’heure, j’ai oubliĆ© le visage du condamnĆ© Ć  se taire. Je me sens un peu coupable de cette indiffĆ©rence et je cherche Ć  occuper mon regard. J’ai Ć  choisir entre la grisaille d’une rue et la pĆ¢leur d’une brune.

Quelques mardis en novembre, suite…

      Il faudrait que j’aime, que je trouve un prĆ©texte Ć  me fabriquer des rĆŖves. J’en voudrais une petite, petite et brune qui ne parle pas trop et se serre contre moi quand la nuit arrive. Je voudrais aimer sans que les autres le sachent, sans que les autres le voient. L’amour que j’aurai pour celle qui m’acceptera sera un amour nouveau. Je serai un chercheur de sensations et lorsque je trouverai un nouveau mĆ©lange, je l’essaierai immĆ©diatement su celle qui m’accompagnera.

       L’amour je m’y prĆ©pare depuis toujours, je sais qu’un jour je serai prĆŖt. Je sais qu’un jour les autres m’envieront. Il y a longtemps que je rĆŖve d’elle…

       Je sais que je la rencontrerai dans peu de temps, je la rencontrerai au dĆ©but d’un matin sans couleurs. Je la rencontrerai quand les autres n’en pourront plus de se supporter. Nous ne nous presserons pas, nous prendrons le temps de nous connaĆ®tre. Et chaque jour qui passera dĆ©voilera un morceau du mystĆØre.

Ā Ā Ā Ā Ā Ā  Notre histoire sera belle. Nous l’écrirons Ć  quatre mains et quand les autres la liront, ils ne pourront rien dire parce qu’ils auront des larmes plein la gorge. Et je lui dirai qu’elle est la seule, qu’autour d’elle il n’y a rien, que des ombres et du brouillard. Et elle sera bien, avec moi, partout, partout où les autres passent sans voir qu’il y en a deux qui s’aiment. Ā Ā Ā Ā Ā Ā 

Ce soir je pense Ć  elle. Elle est peut-ĆŖtre Ć  quelques rues d’ici. Elle m’attend elle aussi, elle voudrait que je lui fasse signe.Ā Ā 

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de H. Emre sur Pexels.com

       Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’Ć©chapper. Il faut vĆ©rifier si le dehors est touchĆ© par l’infection. Il faut que je marche, que je contrĆ“le la pertinence mĆ©canique de mon existence. J’entends mon cœur qui rĆ©sonne dans l’espace libĆ©rĆ© de mon crĆ¢ne. La biĆØre me rend lourd. Je ressens sa prĆ©sence, entiĆØrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une rĆ©serve de sanglots. Je sors Ć  l’air libre. La journĆ©e est commune. Elle semble avoir commencĆ© dans un autre ailleurs. Le soleil est lĆ , comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.

       On croirait que la noirceur industrielle, la mĆ©lancolie qui se dĆ©gage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilĆ©s. La blancheur aseptisĆ©e,  les lumiĆØres des nĆ©ons ne peuvent symboliser que le bonheur d’ĆŖtre parvenu Ć  la tranquillitĆ©. La lumiĆØre doit attĆ©nuer la misĆØre. L’eau sale circule mieux dans les artĆØres des petites gens quand l’Ć©clat qui les aveugle est d’un blanc virginal.

       J’ai encore plus froid. Les yeux me pĆØsent. Je les sens qui pendent, attirĆ©s par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sĆØche de silence. Devant moi, comme une ride Ć  ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guĆ©rit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout Ć©tait si neuf.

       Je ne maĆ®trise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont dĆ©jĆ . Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un Ć©tau. Une nausĆ©e m’envahit. Tout est si bref. MĆŖme ces instants de hasard semblent ĆŖtre calculĆ©s pour rencontrer la souffrance. Je marche Ć  grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mĆ©canique.

       Soudain, une vibration fait trembler la chaussĆ©e. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marĆ©e, la rue s’est mise Ć  enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infĆ¢me jaune dĆ©lavĆ© l’antique tramway a marquĆ© son arrĆŖt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’ĆŖtre que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’hĆ©berge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en bĆ©quille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisĆ©s. A trop courber la tĆŖte, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se dĆ©placent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tĆŖte n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en diffĆ©rĆ©. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.

       Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hĆ©site entre le presque et le dĆ©jĆ . Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir rĆ©uni les ingrĆ©dients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopĆ©die, coincĆ©e entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmentĆ©. Mon rĆ“le est si parfait, si commun.

       Mes parents attendent mon retour avec cette espĆØce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement Ć©prouvĆ©e lorsque je suis entrĆ© Ć  la grande Ć©cole ou au collĆØge. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mĆŖmes les reprĆ©sentera Ć  l’universitĆ©. Ils ont toujours considĆ©rĆ© ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec Ć©motion, la langue un peu sĆØche, les doigts crispĆ©s, de peur d’abĆ®mer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sĆ»r. La fascination qu’ils Ć©prouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisĆ©. Avec quelques autres, j’irai libĆ©rer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.

       La table est mise. Une timiditĆ© respectueuse les empĆŖche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mĆØre est la plus impatiente, la plus inquiĆØte aussi.

– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?

Je m’Ć©tais prĆ©parĆ© Ć  la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai rĆ©pondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire Ć  la rĆ©pĆ©tition d’une mauvaise piĆØce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait mĆŖme pas d’un mensonge. Il Ć©tait encore trop tĆ“t.

– Je suis crevĆ© ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.

       Je sens Ć  leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient Ć  cette rĆ©action, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque lĆ . Ils ne sont pas nĆ©s pour vaincre, ils ne sont lĆ , comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espĆ©rer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les Ć©coute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.

       Mon pĆØre est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’Ć¢ge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa rĆ©action devant ma passivitĆ©, mais parce que l’odeur de poussiĆØre d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empĆŖcher d’Ć©prouver une certaine fiertĆ© Ć  l’Ć©vocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empĆŖche mĆŖme de parler de l’usine ; qu’elle empĆŖche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon pĆØre aprĆØs la journĆ©e d’usine sont des moments privilĆ©giĆ©s. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycĆ©e semblaient Ć©prouver de la honte Ć  n’ĆŖtre que des fils d’ouvriers. J’en Ć©prouvais une solide fiertĆ©. Aujourd’hui, je crois ĆŖtre un adulte et je comprends Ć  son regard, Ć  son silence que je ne suis qu’un poĆØte de la rĆ©volte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grĆØves,  d’espoirs,  d’amours, qu’il est encore trop tĆ“t pour battre en retraite. Je sais que mon pĆØre respecte mes projets, qu’il me fait confiance mĆŖme si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressĆ© la parole que ma mĆØre ne peut s’empĆŖcher d’ajouter sa larme Ć  ce bloc de silence qui pĆØse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.

       Ma mĆØre a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiĆ©tude, sa colĆØre, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes Ć©taient le seul privilĆØge qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles Ć©taient la ponctuation Ć©vidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.                                              

       – On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien rĆ©pondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reƧu l’appel.

       Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgrĆ© l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittĆ©e. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette piĆØce où j’exerce mes mĆ©ninges aux rĆŖves d’une gĆ©nĆ©ration angoissĆ©e d’avenirs nuclĆ©arisĆ©s. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reƧu que les Ć©treintes fĆ©briles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothĆØque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs dĆ©floraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en agglomĆ©rĆ© industriel, quelques pages blanches noircies d’une Ć©criture nerveuse qu’on croirait surprise.

       Les mots sont lĆ . Seuls. Alors j’Ć©cris et ajoute quelques compagnes de misĆØre Ć  ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.