Mais ce matin, cāest le vide. Ils nāy sont plus. Il nāy a plus rien, ou presque. Il nāen reste quāun seul. Elle ne le connait pas. Cāest un gros carnet. Les autres ont dĆ» glisser sous le lit.
Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut quāelle le lise, quāelle se relise. Elle sāassied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumiĆØre est si belle, caressante, une lumiĆØre qui invite les sourires.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-ĆŖtre pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Chaque nuit nous faisons lāamour, comme une derniĆØre fois, ou une premiĆØre. Nos corps s’apprennent mutuellement, ils s’imprĆØgnent l’un de l’autre avec rage et angoisse. Parfois, je pleure tout doucement, parfois je sens un cri, le cri, qui monte en moi. Je le suppose encore faible, mais je sais qu’il n’ira qu’en grandissant. J’ai si peur dāelle, jāai si peur pour nous. L’hiver est si proche…
ā Eh bien dis donc, commence ma mĆØre, je ne sais pas ce qui arrive mais Ƨa faisait longtemps qu’on t’avait pas vu si content ! Tu es amoureux, ma parole !
ā Oui elle est tellement… Moi aussi je ne sais pas comment dire. Je la connais depuis peu, mais chaque fois que je l’ai vue, aprĆØs je me suis senti bizarre. On dirait que Ƨa me fait du bien mais en mĆŖme temps j’ai mal.
ā Avec elle, on a peur de pas ĆŖtre Ć la hauteur. Elle nous impressionne. Et pourtant, quand tu vois les mecs avec qui elle sort, je me demande si on en fait pas un peu trop.
ā Peut-ĆŖtre, mais je suis sĆ»r qu’elle nāest pas tout le temps la mĆŖme, je suis sĆ»r quāelle aurait envie d’ĆŖtre avec des gars comme nous.
ā Tu sais, on se fait du souci. Tu ne dis plus rien, t’es jamais lĆ et t’es toujours triste. Je comprends pas ce qui se passe, avant tu racontais tout, tu parlais de tes profs, de tes copains…
ā Tu sais, Ƨa arrive Ć n’importe qui, de toute faƧon je ne conduis pas.
ā Encore heureux ! T’as pas cours ? Ća aussi j’y comprends rien, on dirait que t’y vas quand Ƨa te chante. Il n’y a pas de contrĆ“le.
ā On est des adultes maintenant, on nāa pas besoin d’un garde-chiourme. J’irai en cours, de quatorze Ć dix-huit, si tu veux savoir. VoilĆ tu es contente !
Aujourd’hui je ne quitterai pas cette chambre. Je n’irai pas en cours. Je ne sortirais que pour nourrir cet amas de chair qui camoufle aux autres la grisaille de mon en dedans.
ā Tu as peut-ĆŖtre raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment Ć passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.
Ce soir, je boirai, je boirai au noir qui māhabille, je boirai Ć cette ville si longue et si grise qu’elle n’en finit pas de survivre. Je chercherai Ć noyer cette souffrance qui m’habite ou Ć la nourrir.
ā Franchement je ne sais pas ce que je viens faire ici, de toute faƧon j’allais partir, je me sens mal. C’est la mĆŖme lumiĆØre que dans les halls de gare.
ā Je ne tiens pas, je tiens plus, jāai jamais tenu, jāen ai marre, jāaurai envie d’aller voir ailleurs, mais j’ose pas et je sais pas où aller !
– Pouvez vous ouvrir votre blouson s’il vous plaĆ®t ? Son ton nāest pas menaƧant. C’est ce qui m’impressionne le plus. Je ne songe pas Ć protester. Je suis incapable de prononcer la moindre parole. Je dois ĆŖtre pitoyable. J’ouvre mon blouson et sans un mot, en tremblant, je lui rends l’inaccessible Camus.
Les autres, ils ne savent pas, ils nāont pas dāamour, ils nāont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux tāinventer des phrases musiques, des phrases quāon a du mal Ć dire de peur de les abĆ®mer.