Et voici pour clĆ“turer la publication en cinq parties, la version intĆ©grale de cette nouvelle que j’ai beaucoup aimĆ© Ć©crire. N’hĆ©sitez pas Ć me donner votre avis…
23 h 17…
« Une nouvelle de Eric Nédélec pour Alice : 12 décembre 2020 »
1
Ā« Eh papa, nāoublie pas, cette annĆ©e jāai vingt-cinq ans ! Cāest lāannĆ©e de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas tāy mettre la veilleā¦
Cāest vrai que dans cette famille, cāest devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourdāhui Ć¢gĆ© de trente-cinq ans a eu le privilĆØge dāouvrir ce bal littĆ©raire. CāĆ©tait il y a dix ans et Ć quelques annĆ©es dāintervalle, les deux autres ont aussi bĆ©nĆ©ficiĆ© du mĆŖme traitement.
Pour vos 25 ans je vous Ʃcris une nouvelle !
VoilĆ cāest comme Ƨa : en quelque sorte cāest Ć©crit.
Cāest Ć©crit. Mais il faut lāĆ©crireā¦
Le voici arrivé à la quatrième : la dernière, la petite dernière⦠Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense⦠Il cherche, il tâtonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.
TrĆØs inquiet mĆŖme. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.
Quāest-ce que tu fais encore papa ? JāĆ©coute, jāattends, jāentends⦠Nāoublie pasā¦
Pourtant chez lui, la peur dāĆ©crire nāexiste pas. Il est mĆŖme dans une pĆ©riode où il Ć©crit beaucoup, peut-ĆŖtre trop. Bref, Ƨa le Ā« travaille Ā». Il a peur. Ce nāest mĆŖme pas la peur dāĆŖtre mauvais. Non le pire pour lui serait dāĆŖtre moyen, dans cet entre-deux un peu mou. Son angoisse est de ne pas rĆ©ussir Ć poser sur le papier tout ce quāil entend dans ce quāil appelle souvent lāarriĆØre-pays de sa tĆŖte. Ne pas Ć©crire quelque chose de banal, Ć cĆ“tĆ© de la plaque. Il faut des idĆ©es, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.
Un fil conducteur, ou une lumiĆØre. Une belle lumiĆØre.
Alors il écrit. Les feuilles sont là , lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.
Et lāinspiration jaillit. Au dĆ©but quelques larmes, et puis un long sanglot, une riviĆØre, un torrent. Les idĆ©es coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractĆØres, des inventions, des convictions.
Et la lumiĆØre encore, toujoursā¦
Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posés ici ou là , traces de ses inspirations.
CāĆ©tait le premier mardi de novembre : le trois pour ĆŖtre prĆ©cis. FatiguĆ©e elle sāest levĆ©e pour aller se coucher, sāest arrĆŖtĆ©e au milieu de lāescalier de la mezzanine et brusquement sāest retournĆ©e avec un sourire mi ironique mi inquiet.
Eh papa nāoublie pas, mais vous connaissez la suiteā¦
Et lĆ , il a eu comme un moment de panique. Une bouffĆ©e dāangoisse.
La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. Jāai Ć©crit, cāest fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passĆ©es ? Où se sont-elles envolĆ©es ?
Jāaurai dĆ» Ć©crire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes⦠Il pense aux feuilles mortes ; elles sāaccrochent, elles rĆ©sistent, et puis elles tombent ou sāenvolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.
On est en novembre. Cāest aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.
Où se sont-elles envolées ces feuilles volantes ?
Arrivée dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intérieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec légèreté et ce magnifique sourire intérieur qui se devine derrière le miroir des yeux.
Avant de se coucher, elle sāastreint Ć quelques rites immuables, indispensables. Des rites quāon ne croirait rĆ©servĆ©s quāĆ celles et ceux dont on trouve quāils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas Ć la saltimbanque de la famille.
Mais quāon le veuille ou non les artistes, et cāest une artiste, une artiste de la lumiĆØre, sont des personnes organisĆ©es, ordonnĆ©es.
Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.
Les artistes ,
Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras
Vous les laissez passer, ils ne sont pas Ć vous
Les artistes
Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempĆŖtes
Ils sont le soleil noir de vos Ć©tĆ©s d’hiver
Ils chantent dans la nuit Ć vos tempes muettes
Ils plantent la Folie au fond de vos galĆØres !
2
Elle sāendort vite. Enfin cāest ce quāelle supposera peut-ĆŖtre demain.
Elle dira.
Je me suis endormie tout de suite,
Mais comment le savoir, saisir le moment, prĆ©cis où on plonge de lāautre cĆ“tĆ© ? Alors oui elle dit quāelle sāendort vite, trĆØs vite, toujours. Elle rĆŖve beaucoup. Des rĆŖves touffus, comme un champ dāherbes sauvages. Ce sont de vĆ©ritables histoires, des Ć©popĆ©es mĆŖme. Elle sāendort en se disant, ou peut-ĆŖtre quāelle entend quelquāun lui murmurer.
JāespĆØre que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : Ā« et elle se rĆ©veilla car tout cela nāĆ©tait quāun rĆŖve ! Ā»
Un rĆŖve. Comme si tout cela ne pouvait ĆŖtre quāun rĆŖve
Elle ne dort jamais les volets fermĆ©s. Peut-ĆŖtre ce besoin de lumiĆØre. Cette lumiĆØre qui mĆŖme la nuit est lĆ , tapie, dans lāombre.
Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mĆ©lange dāhumide et de sec. Elle dort. ProfondĆ©ment.
Quand elle sāest levĆ©e, comme toujours, elle sāest Ć©tirĆ©e. Elle a souri en regardant la lumiĆØre douce du matin qui entre discrĆØtement.
Cāest un joli matin de novembre.
Quelques grains de poussiĆØres flottent. Ils sont suspendus Ć ce qui ressemble quand mĆŖme Ć un magnifique rayon de soleil.
Elle a rĆŖvĆ© encore, beaucoup. Mais curieusement aujourdāhui elle ne se souvient de rien. De toute faƧon elle nāaura pas le temps de chercher Ć se souvenir. Elle a tellement Ć faire aujourdāhui. Une liste, longue, hĆ©tĆ©rogĆØne, Ć©chevelĆ©e. Elle lāa inscrite sur un carnet. CāĆ©tait hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rĆŖves, carnet pour les mots quāelle aime, carnet pour dessiner la lumiĆØre, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat quāelle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de lāhumour, sur la couverture, elle a notĆ© Ā« Charnet Ā» ā¦
Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons
Mais ce matin, cāest le vide. Ils nāy sont plus. Il nāy a plus rien, ou presque. Il nāen reste quāun seul. Elle ne le connait pas. Cāest un gros carnet. Les autres ont dĆ» glisser sous le lit.
Cāest curieux quand mĆŖme ! Glisser sous le litā¦Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine quāhier soir, comme tous les jours elle a Ć©crit quelques lignes. Sur chacun dāentre eux.
Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.
Un carnet. Un seul. Il est lĆ .
Il nāy a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne lāouvre pas. Il est peut-ĆŖtre trop tĆ“t.
Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd quāelle connaĆ®t bien, mĆŖme sāil y a bien longtemps queā¦
Bien longtemps quāil est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens. Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. LĆ©o FerrĆ©.
Ce nāest pas de son Ć¢ge dāĆ©couter LĆ©o FerrĆ©. Cāest ce que certains lui ont dit. LĆ©o FerrĆ© : sa chienne qui nāavait que trois pattes : Ā« elle est partie, MisĆØre, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens⦠»
Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.
Bruit de feuilles. Se pencher Ć la fenĆŖtre et observer. Non : ne pas modifier lāordre, lāordre du monde, de son monde. Se lever, sāĆ©tirer, vĆ©rifier que tout est en place.
Les carnets, le carnet.
Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut quāelle le lise, quāelle se relise. Elle sāassied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumiĆØre est si belle, caressante, une lumiĆØre qui invite les sourires.
Elle sourit. Elle est bien.
3
Cāest bien son Ć©criture. Comme sāil pouvait en ĆŖtre autrement. Comme sāil Ć©tait possible dāen douter. Mais elle doute. Tout est si Ć©trange ce matin : la lumiĆØre, lāaboiement de ce chien. Sa lĆ©gĆØretĆ©. Elle nāa presque pas eu besoin de sāĆ©tirer. Pas mal au dos ce matin.
Elle commence Ć promener ses yeux sur les derniĆØres pages. Elles ont Ć©tĆ© noircies hier soir. Cāest Ć©crit : il y a la date : Ā« mardi 3 novembre, 23 h 17 Ā». Cāest Ć©trange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil.
Elle commence sa lecture : Ā« une fois nāest pas coutume avant de māendormir jāai besoin de raconter mon rĆŖve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille cāest le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout Ć lāheure de cette nuit. Je veux faire cette expĆ©rience ; je veux Ć©crire le rĆŖve que je nāai pas eu, pas encore, et puis māendormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je māendormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil.
Une feuille volante. Comme un signe.
Ā« Tout a commencĆ© par un aboiement : il me rĆ©veille et lorsque je me lĆØve, ma chambre nāest plus la mĆŖme, Ć commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que jāaime. La fenĆŖtre est ouverte : jāentends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit ĆŖtre une ville Ć©trangĆØre parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot. Je me lĆØve, je me sens lĆ©gĆØre, vaporeuse presque, māapproche de la fenĆŖtre ; enfin jāessaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle sāĆ©loigne. Mais jāentends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, jāai dĆ» dormir trop profondĆ©ment. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que jāaime⦠»
Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tournĆ© la page. Le dernier mot quāelle a Ć©crit avant de sāendormir est tremblant le e de aime sāaffaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut quāelle se souvienne. Que sāest -il passĆ© ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expĆ©rience nāa pas fonctionnĆ©.
Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-ĆŖtre. AprĆØs tout, se dit-elle, je suis peut-ĆŖtre encore en train de rĆŖver, je vais me rĆ©veillerā¦
Me rĆ©veiller. Et les carnets : où sont-ils ? Elle doute maintenant. Elle les a peut-ĆŖtre oubliĆ©s. Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hĆ©site. Elle nāest jamais au mĆŖme endroit, un jour chez lāune, une nuit chez lāautre. Cāest une nomade, une nomade organisĆ©e.
Elle va prendre lāair. Il faut quāelle prenne lāair. Rien de tel pour se remettre les idĆ©es en place. Nous sommes en novembre. La fraĆ®cheur lui fera du bien. Elle sāapproche de la fenĆŖtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration.
Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle nāest pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-ĆŖtre a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, lĆ juste sous sa fenĆŖtre, Ć©troite, trĆØs Ć©troite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenĆŖtres attrapent des rayons de soleil et les envoient.
Elle est belle cette lumiĆØre. Si belleā¦
Elle ferme la fenĆŖtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermĆ©e. Chaque pas quāelle fait est lourd. Comme si elle Ć©tait engluĆ©e dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peauā¦
Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son dāune tĆ©lĆ©. Un son familier. Je rĆŖvais dit-elle⦠Mais où, quand. Elle sourit : Ā« et si tout cela nāĆ©tait quāun rĆŖve Ā» et ce que lui disait son pĆØre Ā« et si nous nāĆ©tions tous que le rĆŖve dāun papillon Ā».
Elle sourit. Pourvu quāils ne se rĆ©veillent pas : son pĆØre, le papillonā¦
Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance. JusquāĆ la cuisine.
Tout est normal. Boire un verre dāeau. Il le faut.
Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.
Tiens jāaurai pensĆ© avoir dormi plus.
Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la tƩlƩvision. Le plancher craque.
Je vais aller me recoucher.
4
Elle est retournĆ©e dans sa chambre. Son lit est en pleine lumiĆØre, la lumiĆØre dāun si beau jour. La fenĆŖtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager.
Il faut reprendre le carnet, la lecture, Ć©crire peut-ĆŖtre. Se souvenir : 23 h 17ā¦
Elle lāa Ć©crit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce quāelle a Ć©crit, lāhistoire de ce rĆŖve commencĆ©, pour quāil se fabrique, pour quāil entre Ć lāintĆ©rieur
Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, lāune est lourde, poisseuse, engluĆ©e de noir et lāautre est lĆ©gĆØre pleine de soleil. Elle la sent, lĆ , sur la peau, par la fenĆŖtre. Elle poursuit sa lecture.
ā¦La fenĆŖtre est ouverte, et jāentends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville Ć©trangĆØre parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lĆØve, je me sens lĆ©gĆØre, vaporeuse presque, et māapproche de la fenĆŖtre, enfin jāessaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais jāentends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, jāai dĆ» dormir trop profondĆ©ment. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que jāaimeā¦.
Elle poursuit sa lecture, lāĆ©criture est plus tremblante, certaines lettres Ć la fin des mots coulent, elles sāeffondrent mĆŖme, le sommeil devait ĆŖtre proche.
Ce rĆŖve est Ć©trange, je ne lāai pas encore eu, mais je le sens tellement. Il est lĆ en moi ; ce nāest pas un rĆŖve, cāest un dĆ©sir. Un dĆ©sir de lumiĆØre ; ces lumiĆØres dont on dit quāelles sont chaudes : lumiĆØres du sud, lumiĆØres qui sentent le pain qui sort du four. Jāai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je nāai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus lĆ , ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout Ć lāheure sur mes paupiĆØres qui se fermeront et le rĆŖve se poursuivra et demain je me rĆ©veillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris dāenfants, des femmes emplies de couleursā¦.
Elle est parvenue au bas de la page. Cāest ce quāelle a Ć©crit hier soir, juste avant de sāendormir Ć 23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps quāil faut pour Ć©crire sur cette page de carnet.
Et maintenant elle est lĆ assise, au bord du lit, il faut quāelle tourne la page, la nuit est finie, elle a rĆŖvĆ©, il le faut. Raconter, Ć©crire, la suite, ce qui sāest passĆ© pendant cette nuit.
Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle dāaprĆØs, et toujours plus, elle feuillette fĆ©brilement, le carnet est plein.
Toutes les pages sont noires. Une Ć©criture serrĆ©e, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut quāelle lise quelques lignes
Un aboiement, au loin, des cris dāenfants, des femmes emplies de couleursā¦.
Ce sont les derniers mots quāelle a Ć©crits. Cāest sĆ»r, certain, elle sāen souvient.
Elle poursuit sa lecture.
Jāai ouvert la fenĆŖtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue Ć©troite, cāest au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon pĆØre, il lĆØve la tĆŖte, lāaboiement que jāentends est celui de mon chien notre chien. Cāest drĆ“le ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon pĆØre me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis dāaccord. Je ferme la fenĆŖtre et je veux pousser la porte. Cāest impossible elle est lourde, si lourde.
Elle ne comprend plus rien, elle a lāimpression dāĆŖtre dans une boucle qui nāen finit plus. Les pages du carnet sont remplis dāune Ć©criture fine, rĆ©guliĆØre, cāest son Ć©criture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagĆ©e ; elle est comme dans un rĆŖve. Son rĆŖve quāelle nāa pas fini, mais quāelle a dĆ©jĆ racontĆ©, cāest Ć©crit lĆ , elle le sait, il y a la suite.
ā¦et je veux pousser la porte mais cāest impossible elle est lourde, si lourde.
La phrase dāaprĆØs. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre.
Chaque pas que je fais est lourd, comme si jāĆ©tais engluĆ©e dans du sable mouvant ; jāouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, jāentends le son dāune tĆ©lĆ©, un son familier. Je me dis que je rĆŖve e⦠Mais où, quand. Je repense en souriant Ā« et si tout cela nāĆ©tait quāun rĆŖve Ā» ou ce que me dit mon pĆØre Ā« et si nous nāĆ©tions tous que le rĆŖve dāun papillon Ā». Je souris. Pourvu quāil ne se rĆ©veille pas : mon pĆØre ou le papillonā¦
Elle ne lit plus, elle est certaine quāelle sait dĆ©jĆ ce quāil y a dāĆ©crit. Elle le sait.
Elle est dans le brouillard. Se rĆ©veiller, sāendormir. Entre les deux. Cāest si compliquĆ©. Inspirer, souffler. Il faut quāelle le fasse.
Et lāheure, quelle est-elle, ou est-elle ?
5
Alors Alice tu en penses quoi ? Ouais, cāest cool, je nāai pas tout compris mais cāest cool⦠Cāest peut-ĆŖtre un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliquĆ© la vie, dis-moi franchement
Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards quāils se portent, quāils se connaissent parfaitement, profondĆ©ment, et quāils sāaiment. Oui surtout quāils sāaiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, trĆØs fort. DerriĆØre le bar, le patron sourit. Alice il lāaime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes quāon aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.
Il les observe depuis un moment, il sait quāils ont un projet de piĆØce, ils en ont parlĆ©. Une piĆØce qui assemble leurs amitiĆ©s, une piĆØce qui leur ressemble. Ils sont souvent lĆ . Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde cāest Alice. Dans son sac elle a toujours son carnet Ć rĆŖves. Il entend. Et les trois autres lāĆ©coutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rĆŖves quāelle raconte, cāest sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est nĆ©e au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.
Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au dĆ©but cāĆ©tait Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis. Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comĆ©diens, ils Ć©coutent, ils attendent.
Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice Ć©tait impatiente de lire son carnet Ć rĆŖve. Mais Gabriella, comme souvent a parlĆ© la premiĆØre, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille Ć Santiago, la photo dāune rue Ć©troite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les faƧades sont ocres, toutes les fenĆŖtres sont fermĆ©es sauf une. On y distingue un visage.
Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle nāest pas trop tordue mon histoire ?
Fabrice et Tonio se regardent. Ils ont aimé ce texte, ils ont déjà quelques idées à suggérer.
Alice les regarde aussi, elle nāaime pas forcĆ©ment parler en premier. Alors oui elle a dit que cāĆ©tait cool, cāest le mot quāelle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse quāelle a pour beaucoup, mais lĆ elle comprend quāil faut en dire plus.
Cāest un peu compliquĆ©, comme tu dis, mais de toute faƧon la vie cāest un peu compliquĆ© nonĀ ? Mais lĆ oui franchement jāaime bien les contrastes, jāai dĆ©jĆ pas mal de trucs en tĆŖte, Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio ? Nous on vous suit. On signe, mais lĆ on ne veut pas faire les vieux il faut quāon rentre
Alice se tourne vers moi, je suis affalƩ, contre mon bar, je les Ʃcoute. Je suis bien.
Cāest quelle heure MaxĀ ?
Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posĆ©s sur la table, ce sont des objets quāils nāutilisent que trĆØs peu māont-ils expliquĆ©. Alors lāheure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir
Cāest quelle heure MaxĀ ?