Voyage contre la vitre, suite…

Marc craignait le passage d’une saison à l’autre. Septembre était de ces mois qui le faisaient hésiter entre mélancolie et espoir. Il n’avait pas de préférences parmi ces quatre périodes météorologiques. A chacune il trouvait du charme.
Ce qu’il redoutait le plus, c’était le passage. Ce moment un peu confus, à la durée inégale, où tout s’emmêle, le hier et le demain, la nostalgie et l’impatience. Il déteste tous ces instants de la vie où l’on ne peut qu’hésiter sur une conduite à tenir. Il appréhende ces séjours en salle d’attente d’aéroport où l’on hésite entre deux dehors : celui d’où on vient et celui où l’on va.
Cette année, il vit la fin de l’été comme une agonie. Il saisit les premiers signes du recroquevillement. Il entend les premières lamentations de toutes les gammes de vert qui sentent monter en eux des effluves de brouillard. L’automne se devine, dès la fin du mois d’août. Il n’est encore qu’une vague silhouette à l’horizon, un « homme qui vient à hauteur des roseaux »… L’automne s’entend, il est dans le vent, plus frais, plus messager de la pluie, qui traverse là haut entre les collines fatiguées. Il aperçoit l’été qui recule, qui subit, qui ne combat plus, qui s’économise pour un prochain retour. Les gens sont revenus, ils sont rentrés. Ils sont dans leurs maisons, ils se préparent à attendre ce qu’ils viennent juste de laisser. Tout le monde entre dans sa coquille. Toutes les portes, hier ouvertes aux regards, aux cris, aux chants d’oiseaux, toutes les portes aujourd’hui s’imperméabilisent.
Marc est sous le choc de sa dernière nuit d’angoisses. Il est la proie d’effets secondaires, comme suite à une grande ivresse. Depuis, Armand est revenu. Marc l’observe, l’écoute. Il cherche quelque chose qui cloche, un indice qui l’installe sur la voie d’une inquiétude justifiée. Armand ne l’aide pas, ne lui fournit aucune prise à laquelle s’agripper. Il est le même. Il donne cette impression d’être morose, désespéré. Marc sait qu’il se protège ainsi, qu’il évite d’entrer dans ces rondes puériles qui tournent sans arrêt. Marc voudrait lui parler de ses pressentiments, de ses angoisses à le voir grandir. Il voudrait lui dire combien il est difficile d’exprimer ce qu’il ressent. Mais il se tait, pour ne pas jouer faux, pour ne pas se tromper de mots.
Il a pris du retard, beaucoup de retard, dans son travail. Surtout dans celui de lecteur. Tout cet été il n’a pu que se résoudre à déplacer d’un point à un autre de son bureau la pile de manuscrits déposé courant avril. Le responsable des manuscrits des éditions Grissart l’a appelé. Il faudra qu’il s’y mette sérieusement pour ne pas perdre sa crédibilité. Il faudrait d’abord ranger ce bureau, lui donner une apparence humaine.
Pour l’instant on dirait un monstre de papier, une Hydre qu’il ne parvient pas à combattre tant elle enveloppe le moindre espace respirable.

Distance…

Garder la distance me dites vous ?

Oui je le veux bien

La garder, la prendre

Là tout contre moi

Au creux chaud de mes bras

Maigres et pendus

Points d’interrogation

Ils attendent

Ils espèrent

Tristes orphelins

D’un monde noyé dans le muet

Et demain

Dans le peut-être coupant

D’une peur aiguisée

Me faudra t’il aussi garder le silence…

9 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Dans le service comptabilité, il est le seul homme. Ce matin, le bavardage, indispensable à tout commencement de journée porte sur les achats de la rentrée. Et chacune de vanter la qualité de son amour maternel, insistant sur les sacrifices imposés pour offrir aux futurs héritiers les meilleurs outils pour apprendre. L’ordinateur est entré en force dans les foyers des comptables charcutières. Les prix ont baissé, et, disent‑elles, d’un ton grave et emprunté : « on ne peut plus se permettre de repousser un tel investissement ». Eugène les écoute distraitement, les trouve ridicule à comparer la qualité du microprocesseur équipant leur matériel alors qu’elles se montrent incapables d’effectuer la moindre manœuvre sur la photocopieuse. L’une d’elle se lance dans un plaidoyer pour Internet.

  • Nous, on a décidé de prendre Internet, comme ça Jérémie pourra avoir un maximum de documents quand il aura un exposé à faire. Et puis, comme il s’entend bien avec sa cousine Fanny qui habite Istres, ils pourront s’écrire, s’envoyer des messages.

Les autres sont sceptiques, insistent sur les dérives possibles. Elles ont entendu parler de réseaux pédophiles. Eugène a ajouté que cela ne remplacera jamais l’écrit, ni le livre. Il a provoqué leurs ricanements en expliquant qu’il valait mieux que des enfants créent de véritables chaînes d’amitiés en s’écrivant.

Il a même confié avoir écrit une histoire sur ce thème. Une histoire qui sera publiée. Elles ont éclaté de rire. Ce n’était pas méchant, mais elles étaient habituées aux nombreuses lubies de leur collègue.

  • Arrête de délirer mon pauvre Eugène : il faut vivre avec son temps. Ecrire à sa cousine sur une feuille de papier et l’envoyer par la poste, c’était bon pour nous quand on était gamin. Maintenant on écrit sur un écran et on transmet le message à la vitesse de la lumière.
  • Peut‑être, mais comment tu contrôles ce qu’elle écrit ta fille et surtout ce qu’elle reçoit, si c’est que du virtuel comme ils disent ?
  • C’est vrai ce que tu dis Eugène. Je n’y avais pas pensé à ça. L’autre jour, c’était vendredi je crois, mon Jérémie il a reçu un message dans sa boîte aux lettres. Un message de sa cousine Fanny et c’est vrai que je n’ai pas pu le voir. Il n’a pas voulu me le montrer, il m’a dit que c’était des trucs sans importance, des trucs de gamins je suppose. Et puis il l’a transféré sur un fichier protégé. C’est marrant, mais j’ai l’impression qu’il en sait déjà beaucoup plus long que moi.

Eugène est satisfait d’avoir pu introduire un doute dans toutes ces certitudes, mais il ne veut pas passer pour un rabat‑joie. Il ironise en disant d’un air coquin que c’est bien normal qu’un cousin et une cousine aient quelques petits secrets…

Oubliés…

Oubliés les enfants

Enfermés

Dans la chambre grise

Du vieux monde qui se ride

Oubliés les enfants

Aux rires légers

Accusés, condamnés

J’en sais qui tremblent

D’autres qui pleurent

Dans le coin secret

De ce pays masqué

Ou plus un rêve n’ose respirer

Oubliée la jeunesse

Aux ailes rognées

Ils rêvaient de croquer

La première bouchée de cette pomme de vie

Et la peur est là

Elle les montre du doigt

Revenez

O mes oubliés

Ouvrez grand les portes

Entrez, chantez, riez,

Respirez

Inspirez nous

Emplissez le vide de nos mémoires d’enfant

Qu’un vent mauvais a balayé

8 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard a repris le chemin de la charcuterie industrielle. Il est abattu. Il avait imaginé que le mois d’août serait déterminant pour la suite de sa modeste vie. Il reprenait son trajet charcutier, un peu sonné, comme après une nuit d’abus.

Il a espacé ses visites à Justine depuis qu’elle l’a mitraillé sous un feu nourri de critiques acerbes. Il avait consacré ses derniers jours de vacances à mettre de l’ordre. Ainsi, il avait l’illusion d’installer le décor d’une nouvelle vie. Il s’imaginait écrivain. Pourtant depuis l’instant où il crut bon d’inscrire le mot fin, en caractères gras, au bas de la dernière page de son manuscrit, son inspiration était tombée en panne sèche. Il avait écrit ce roman par nécessité en négligeant l’essentiel : l’envie d’écrire ne se commande pas. Elle est ou elle naît.

Elle attend pour entrer dans le monde du bruit et des papiers qu’on veuille bien l’accueillir. Eugène n’avait pris que très peu de plaisir à écrire. Il n’avait pas souffert non plus. Il avait seulement éprouvé l’intense satisfaction d’avoir terminé ce qui restera sans doute son œuvre. La seule. Il avait accompli ce travail dans le seul objectif de l’après. Et aujourd’hui, une fois encore, il est orphelin. Orphelin de ce plaisir qu’il n’a plus depuis qu’il a glissé le manuscrit à l’intérieur d’une enveloppe.

L’autre jour, à la radio, il entendait un écrivain parler de son plaisir à écrire, de son plaisir à sentir le picotement des mots, de son angoisse à terminer, à se séparer de ce compagnon de nuits d’insomnie. Il évoquait la tristesse devant l’œuvre achevée, son envie immédiate de recommencer, de repartir. Comme pour un voyage où le désir de départ n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on revient. Eugène a réalisé qu’il n’était qu’un simple apprenti. Il a compris qu’il s’était trompé. Il a pris son uniforme d’aide comptable charcutier et s’est juré de ne plus penser au manuscrit. Peut‑être jusqu’au moment où il l’oubliera.

Ce mardi douze septembre il rencontre beaucoup d’enfants sur le chemin de l’école. Ils le mettent mal à l’aise. Ils sautillent, cartables au dos, et sont affublés de la parfaite panoplie de l’écolier moderne. Il les ignore, les méprise, eux qui ne le remarquent pas. Il voudrait bien que l’un d’entre eux lui demande où il va avec son sac à casse croûte empli des « tupperware » offerts par une sœur prévenante. Il aimerait bien que l’un d’entre eux le remarque, fasse quelques pas à ses côtés. Comme deux amis qui partent pour une journée de travail. Au lieu de cela, ils se tirent les manches, se courent après, ou marchent à pas lents et prudents, les yeux rivés sur un jeu vidéo portable. Il voudrait leur dire qu’il aimerait qu’ils accomplissent des actions folles, farfelues, pour l’amuser plutôt que de s’extasier sur les exploits lumineux d’un héros électronique.

Je t’attends.

La mer est là

Elle s’est invitée

Dans la morne plaine

Des écrans bleutés

Elle veut me dire

Assez

Je n’en peux plus de vos rimes tristes

Je veux qu’on les oublie

Je n’en veux plus de votre Amérique

Qu’on enferme en un clic

Moi j’attends le chant du vent

Je le veux là

Tout contre moi

L’écume des mots s’envolent

Et se pose sur tes lèvres salées

7 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Pendant la colo ils se sont mis d’accord sur quelques détails d’organisation et ont arrêté quelques dates. Mais le plan, la stratégie à développer pour réussir l’opération n’ont pas été adoptés. Bien sûr, il y a les idées du manuscrit d’Eugène Mollard, mais cela ne suffit pas. En s’inspirant de ses idées, certaines sont géniales, il faut adapter mais il ne faut pas se précipiter et il est convenu de faire confiance à Armand. Il donnera les ordres mais passera par Fanny chargée d’amender, de vérifier quand elle le jugera nécessaire. Si Armand s’impose tout naturellement comme le chef de ce réseau, on sent bien et lui le premier que rien ne peut se faire sans que Fanny soit totalement convaincue. Elle devient ainsi sa conseillère particulière, sa directrice de cabinet, son éminence grise.
L’objectif est de tisser une première toile, le plus rapidement possible. Armand et Fanny sont persuadés que s’ils veulent la réussite de l’opération il faut profiter de l’élan créé par la colo. Si on attend trop, le groupe partira en déliquescence. Les motivations sont encore fragiles et il faudrait peu pour qu’ils abandonnent le projet. Fanny songe à Boris, à Jacques coincés dans tous les sens du terme.
Il est vingt heures quarante cinq. Armand a donné le départ encore un peu symbolique de l’opération Eugène. Il ne peut plus, ils ne peuvent plus reculer. Les messages ont été transmis depuis quelques minutes et il sait que déjà plusieurs l’ont lu. Les autres le découvriront demain. Jeudi soir, les premiers fils seront tendus.
« Dans trois mois l’opération Eugène Mollard parviendra à son point culminant. Nous prendrons le pouvoir. Nous sommes les instigateurs de ce grand mouvement, nous en sommes les maîtres. A partir d’aujourd’hui nous ne devons plus avoir confiance en personne, nous devons parler le moins possible ( n’est ce pas Julien ? ) et nous devons respecter les procédures que nous avons mises au point cet été. Le moment est venu de commencer la chaîne, mais nous ne ferons pas comme dans le livre, car nous savons très bien que les parents lisent tous les courriers qui nous sont adressés par la poste. Nous commencerons la chaîne grâce à Internet et quand nous aurons élargi la toile nous réfléchirons aux détails d’organisation du grand jour. En attendant il faut que chacun d’entre nous puisse trouver trois autres internautes. Il faut que dans une semaine nous soyons dix huit. »
C’était le premier message. Il ne contenait rien d’extraordinaire. IL était surtout un moyen de vérifier que tout fonctionnait bien. Mais tout le monde savait déjà depuis quelques semaines les tâches qu’il aurait à effectuer dès les débuts officiels de l’opération. Armand se relisait et trouvait son ton trop puéril. Cela ne faisait pas suffisamment vrai. On aurait pu croire au lancement d’un grand jeu. Il a quand même un motif de satisfaction : ce sont les premières consignes qu’ils donnent. Il a décidé seul. Il faut que dés le début il s’impose, il pilote, il prenne les initiatives. Cela permettra aux autres de comprendre que c’est sérieux.
Le vendredi sept septembre, Armand ouvre sa boîte aux lettres électronique, il trouve cinq messages. Il est satisfait, tout a bien fonctionné. Il relit avec plaisir les cinq réponses lui apprenant que le message a été reçu. L’opération Eugène Mollard a commencé.

Rêve à finir..

C’était une longue nuit,

De celle que fatigué

Vite, on oublie.

J’ai grimpé dans le dernier wagon

De ce rêve bleu

Affalée sur le quai.

Un enfant triste est assis contre la vitre humide.

Il me regarde :

Où étais-tu hier ?

Je t’attendais tu le sais…

Tu n’es pas venu,

J’ai tourné la page.

J’etais si seul,

Oh si seul tu sais…

Et j’ai tenté de pleurer,

Mais le rêve a poursuivi

Son chemin jusqu’à demain.

Aide moi je t’en prie,

Aide moi,

Je ne veux pas que tout soit fini…

6 juillet

Un voyage contre la vitre, suite…

La rentrée est fixée au cinq septembre. Armand enverra le premier message le lendemain, un mercredi, à vingt heures trente précises. Ils ont accordé leur montre, le dernier jour de la colo, à la seconde près. Comme des agents secrets… L’autre jour au téléphone, ils ont vérifié qu’ils étaient toujours bien réglés. C’est Armand, bien sûr, qui est la référence en la matière. Il est une référence dans beaucoup de domaines. Il est devenu le leader, se prend tellement au sérieux dans ce qui semble n’être encore qu’un jeu qu’il est persuadé être le guide de ce petit groupe. Pour son adresse électronique, il a poussé l’ironie ou le vice jusqu’à se faire appeler le « Che ». Il a entendu son père en parler, et il lui semble qu’un guide, qu’un leader doit ressembler à ce fameux « Che ». Quelqu’un qu’on a envie de suivre rien qu’à le regarder. Il a contemplé la célèbre photo dans le bureau de Marc et la trouve très encourageante. Il est fasciné par ce regard sombre qui, d’après lui, en dit long sur la volonté d’aboutir de cet illustre personnage dont il ne sait malheureusement pas grand chose. De toute façon, les autres se moquent totalement de savoir qui est ce fameux « Che ». Ils l’attendent, lui : Armand…
Pendant l’atelier RIEN Armand a lu une grande partie du manuscrit aux cinq autres. Hormis le dernier chapitre qu’il n’apprécie pas, parce qu’il aboutit à un dénouement trop classique montrant que même cet Eugène Mollard reste un adulte. Tous ont été enthousiasmés par cette histoire, mais c’est Fanny qui a eu la première le déclic.

  • Si on essayait de faire comme dans le livre. Si on s’organisait…
    Les autres étaient partagés. Boris et Jacques trouvaient l’idée sympathique, mais complètement saugrenue.
  • C’est bien une idée de fille, ça, tu n’as pas réfléchi ! Qu’est ce que tu veux qu’on fasse tous les six, on habite chacun à un bout de la France.
    C’est cette remarque qui avait fait germer l’idée du réseau dans la tête d’Armand.
  • Justement ! Tu te rends compte, on habite tous assez loin les uns des autres. Et c’est ça qui est super ! Tu as oublié ce qu’ils nous ont expliqué. Plus de distances, plus de frontières. A nous six, on peut commencer à tisser une immense toile d’araignée.
  • Et qui c’est qui se prendra dans la toile, avait ajouté Julien, un brin ironique…
  • Devine ! Fanny s’était exclamée, d’un ton oscillant entre l’enthousiasme et sadisme.
    Mercredi six septembre : vingt heures. Le moment est venu pour Armand de transmettre le premier message. Il a préparé le texte à l’avance. Il a travaillé une partie de l’après midi. Il ne veut pas faire d’erreurs. Il a plusieurs fois répété la procédure de transmission simultanée. Il a relu le mode d’emploi, feuilleté tous les documents distribués à la colo. Il veut encore s’assurer qu’il n’y a pas de risques d’interception de son message par d’autres Internautes. Il est très tendu lorsqu’il met l’ordinateur sous tension. Il n’en aura que pour quelques minutes. Son texte est prêt, il est soigneusement rangé dans le disque dur, il n’aura qu’à aller le chercher et le charger pour l’envoyer aux adresses indiquées. Pourvu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans les intitulés d’adresse. Il a demandé à chacun de répéter, d’épeler, mais sait on jamais, surtout avec Julien et ce maudit accent de banlieusard. Il verra bien. Ils devront laisser un message, dans sa propre boîte aux lettres pour vérifier que tout fonctionne, que le réseau est en place, que la grande opération peut commencer.

Promesse non tenue…

Bon et bien je n’ai pas tenu l’engagement que j’avais pris vendredi de convoquer le tribunal académique. Mais c’était pour une bonne raison, mes enfants et petits enfants ( références au papou du tee-shirt sur la photo ) avec la complicité de mon épouse avaient organisé une surprise et tout le week-end fut donc familial et plein d’émotions que je garde bien au chaud… pour un jour ou l’autre les coucher sur une feuille blanche. Désolé pour le tribunal académique que j’ai finalement libéré…

Tribunal académique…

En cette fin de semaine qui s’annonce agitée et dangereuse pour l’intégrité de quelques mots j’ai pris la décision de convoquer une session extraordinaire du tribunal académique. J’ai déjà une petite liste d’innocents à protéger et de coupables à sermonner mais si le cœur vous en dit je suis tout à fait disposé à recueillir et à étudier vos plaintes.

Poétiquement vôtre

Voyage contre la vitre, suite…

Julien à Paris, était le plus vieil internaute du groupe Son école fut l’une de premières à être connectée au réseau. L’image du village planétaire l’avait enthousiasmé et il avait cherché une colo informatique. Autant Boris était discret, secret même, autant Julien était un véritable moulin à paroles. Il ne pouvait rester plus de trois minutes sans rien dire. Il parlait tout le temps. Parler était chez lui une deuxième respiration. Lorsqu’il était seul, et qu’il pensait, c’était à voix haute, pour mieux se comprendre expliquait il. Chez lui, tout le monde était bavard, tout le monde était exubérant. Ses parents étaient forains. C’était une famille unie, sans histoire apparente. On avait acheté un micro ordinateur pour la comptabilité du commerce, pour être plus moderne. Mais le soir, au moment de s’y intéresser, le père s’endormait et la mère sortait ses cahiers Héraclès. Elle s’y mettrait, un jour, mais pour l’instant ça fonctionnait bien, alors… Julien n’avait aucune difficulté à jouir du matériel autant qu’il le désirait. Ses frères et sœurs étaient jeunes, et il n’avait qu’à les installer devant la télévision pour être tranquille durant de longues heures.
Il était le seul du groupe à disposer d’une adresse électronique avant le début du séjour. Cette supériorité aurait pu lui donner un privilège sur les autres, mais il n’a pas su ou voulu en profiter. Il est comme ça Julien, il donne l’impression de ne pas attacher d’importance à sa propre réussite, on le croirait indifférent voire fumiste. Il est tout simplement d’une telle générosité, d’une telle simplicité qu’il se sent gêné lorsqu’il est le premier. Il souffre quand les autres ne réussissent pas. Et s’il parle beaucoup, cela ne gène personne tant sa présence est une assurance contre l’ennui et la morosité.
A Villeurbanne, Jacques est celui qui a le plus de mal à négocier l’utilisation régulière de l’ordinateur. Chez lui, les principes règnent en maître et de règlement en règlements, la vie devient une annexe du code civil. C’est tout juste si son père n’a pas installé un pointeuse pour vérifier que le temps passé par chacun ne dépasse pas les limites imparties. Il est professeur de mathématiques au lycée du Parc et s’il est quelqu’un de cultivé, d’intéressant à écouter, il est d’une telle sévérité avec l’ensemble de sa famille que les journées où il est absent ont la saveur du fruit défendu qu’on peut enfin croquer.
Tout est codifié, tout doit se prévoir. Il est intolérable, inconcevable que surviennent des événements inattendus. Jacques souffre de ce délire organisationnel, car il a plutôt hérité du caractère maternel. Il est spontané, affectif, poétique. Mais il ne peut plus se réfugier auprès d’elle. Il y deux ans un cancer de la thyroïde l’a fauchée à l’aube de la quarantaine. Son père n’a pas pleuré. Il n’a versé aucune larme extérieure et Jacques lui en veut. Depuis, la vie est devenue un enfer. Ses deux frères, plus âgés, se sont murés dans le silence imposée par le respect de la parole paternelle. On devine qu’il subsiste un peu d’amour en réserve dans cette famille, mais il ne se contente que de rôder aux portes de chacun. Depuis la mort de la mère les baisers n’ont plus le droit de séjour et les quatre hommes partagent une existence pleine de raideur. Une journée à la maison rappelle les cours de mathématiques du papa professeur. Tout est rationnel, structuré, pas un mot de trop ne doit être prononcé. L’atmosphère est tendue, les repas pris en commun sont aussi animés qu’un cours de géométrie euclidienne. Les trois fils ont été stupéfaits quand avant l’été, leur père a annoncé son intention d’acquérir un ordinateur. Ils se sont bien gardés de s’enthousiasmer inutilement, se doutant bien des arrière pensées pédagogiques. Il s’attendait surtout à voir naître un règlement supplémentaire. Ils ne se trompaient pas.

  • Evidemment, je ne veux aucun jeu sur cet appareil. Il vous servira essentiellement de traitement de texte. Vous ne l’utiliserez qu’une heure par jour et à l’unique condition que vos devoirs soient terminés. Et justes ! Si j’ai choisi de prendre un abonnement d’essai à Internet c’est surtout pour poursuivre mes recherches. Vous pourrez essayer aussi mais le montant des communications sera déduit de votre argent de poche…
    Son discours terminé, il avait exigé que les plus grands s’inscrivent à l’atelier informatique du lycée et avait informé Jacques de son intention de l’inscrire à une colonie de vacances où il pourrait s’initier à l’informatique. Jacques n’avait pas contesté. De toute façon, il ne contestait jamais. Et il préférait une colo, même imposée, à des vacances studieuses consacrées à la visite de tous les vestiges gallo romains d’une région pluvieuse. Le plus compliqué fut d’obtenir l’autorisation de créer une boîte aux lettres électronique. Jacques avait rusé. Son père avait accepté, à condition de pouvoir contrôler régulièrement ce qu’elle contiendrait. Aussi, Jacques avait créé deux boîtes aux lettres : l’une que son père pourrait consulter et dans laquelle il s’arrangerait pour laisser traîner des messages culturelles et une autre, au code d’accès totalement secret qui serait réservé aux communications avec Armand et l’ensemble du réseau…
    Virginie et Fanny n’eurent aucune difficulté. Soit parce qu’elles étaient relativement libres, soit parce qu’elles étaient livrées à elles mêmes. Curieusement autant chez l’une que chez l’autre, on n’était pas inquiet des risques d’une surconsommation d’ordinateur. C’étaient des filles et pour cette raison on estimait qu’elles seraient certainement moins passionnées par cette merveille technologique que leurs frères les mâles.

Prends garde homme pressé…

Homme pressé

Je le vois tu trepignes

Je l’entends tu t’indignes

Un instant écoute moi

Dans le monde que tu inventeras

Il ne faudra rien oublier

Ni le gris ni la pluie

Ni la peur ni la sueur

Ni l’acier ni la saleté

Prends garde homme pressé

Dans les sillons serrés de tes rêves de demain

N’oublie rien

Oh oui je t’en prie

Prends garde à semer

Quelques graines oubliées

De ce monde que nous avons tant aimé

2 juillet

Voyage contre la vitre, suite…

Entre la fin de la colonie Internet et la rentrée scolaire il reste une semaine dont il faut profiter. Armand l’utilise pour mettre en pratique ce qu’il a appris. Le surlendemain de son retour, il téléphonait à Fanny, Virginie, Julien, Jacques et Boris. Il avait expliqué à sa mère, un peu surprise, qu’ils échangeaient leurs adresses électroniques, leur « e mail » pour être plus exact – electronic mail -.
Comme elle ne paraissait pas comprendre, ou qu’elle faisait semblant, pour se rendre plus attendrissante, Armand lui a expliqué qu’il s’agissait d’une boîte aux lettres virtuelle. C’était mieux que le téléphone, puisqu’il fallait écrire – Armand, rusé stratège savait la corde sensible à tirer pour convaincre Lucie de l’utilité éducative de n’importe quel gadget -. C’était économique, puisqu’à condition d’avoir préparé son texte à l’avance, on pouvait s’exprimer plus longuement qu’au téléphone. Evidemment il n’avait pas donné son adresse personnelle, expliquant que si elle le désirait, elle aurait sa propre boîte aux lettres. Il lui montrerait comment procéder.
Bien qu’elle estime le temps passé devant l’écran trop important, Lucie n’a pas insisté. Elle n’a pas osé. Dès son retour, elle avait souhaiter avertir : « une utilisation abusive de l’ordinateur serait dangereuse pour son physique et son psychique » . Il avait répondu qu’il fallait l’envoyer dans un séjour à dominante peinture sur soie si maintenant elle craignait les effets secondaires.
Marc n’avait rien dit. Depuis le retour d’Armand, il était prudent et prenait le temps de l’observer. Il gardait en mémoire cette mauvaise nuit d’angoisse, en plein cœur d’août et préférait ne pas susciter de polémiques inutiles avec son fils.
Il était déconcerté par cet émerveillement inhabituel chez Armand. Il pensait que passée la période d’euphorie, il se montrerait plus raisonnable. Il avait trouvé surprenant que l’urgence absolue d’Armand, dès son retour, avait été de se doter d’une adresse électronique pour communiquer avec ses amis de l’été. On aurait cru que tout en dépendait. Rien d’autre n’avait d’importance, pas même les beaux livres qu’il avait déniché à l’occasion d’une vente aux enchères. Tout compte fait, il s’était satisfait de cet empressement à communiquer. On avait tendance à reprocher à son aîné d’être un sauvage, voilà qui le replacerait rapidement sur la voie de la socialisation.
Ailleurs, dans cinq grandes villes les mêmes préoccupations dominent.
A Rennes, Boris passe beaucoup de temps à sa table de travail sur laquelle trône le micro ordinateur reçu pour son dernier anniversaire. Boris est ce qu’on appelle il le dit lui même un privilégié. Il habite la banlieue bourgeoise de Rennes dans une vieille bâtisse au style incertain. Son père est notaire au centre ville. Notaire de père en fils comme il se doit. Sa mère ne travaille pas. Ce serait inconvenant et inutile. Elle est issue d’une de ces familles qui s’acharne à conserver à leur nom une particule et qui mettent un point d’honneur à tenter de ne vivre que de leur rentes. Elle reste à la maison, et reçoit ses amies inoccupées pour jouer à la dînette pendant de longs après midi. Elle semble surgie d’une autre époque. Boris s’est toujours plaint, à ses amis de l’été, d’avoir des parents âgés. Fanny, délicate, lui répondait que cela avait au moins un avantage : celui de réunir en une seule et unique personne mère et grand mère, père et grand père. Il était fils unique. Ce n’était pas un choix, mais la conséquence d’une mauvaise chute de cheval, qui avait transformé le vaillant notaire en un pauvre eunuque à la voix fluette. Lorsque Boris évoquait ces tranches de vie, pendant l’atelier RIEN, les autres retenaient leur souffle.
Virginie disait toujours que sa vie était un véritable feuilleton de l’après midi. Lui ne riait jamais de sa situation, non par souffrance, mais parce qu’il n’éprouvait rien pour ses proches. Il ne les aimait pas. Plus, il les ignorait…Ils partageaient le même toit, mais ne se parlaient pas. Et, à condition de respecter quelques rites immuables, sa vie d’enfant riche s’écoulait sereinement. Elle avait même un avantage indéniable, c’est d’autoriser très tôt l’existence d’une vie privée. Boris n’avait pas eu à s’expliquer pour quelques coups de téléphone, pas plus qu’il n’avait à rendre compte du temps passé sur son joujou électronique. L’essentiel était d’être à l’heure pour les repas et de s’y présenter souriant et les mains propres.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc se souvient de Fanny. Ils ont fait sa connaissance l’année dernière, pendant la journée porte ouverte. Il se rappelle une gamine hors norme. La dureté de son regard métallique l’avait frappé, surtout lorsqu’il fixait les autres enfants. Il revoit le petit sketch présenté avec Virginie. Une autre adoratrice de son fils songe t’il. Il s’agissait d’une parodie assez cruelle de leurs journée en centre de vacance. Tout ce qu’ils avaient observé ou compris était passé au crible de leur redoutable finesse. Il se souvient du malaise qu’avait suscité l’évocation du ridicule des jeux proposés et des stratégies mises en œuvre pour qu’animateurs et animatrices puissent draguer sous la haute protection de dame pédagogie.
Bien sûr, ils avaient beaucoup ri ce jour là, ils étaient fiers de leur fils, de son originalité. Mais aujourd’hui, Marc ne sait plus comment utiliser ce souvenir. Sans que cela puisse se justifier, il a peur. Peur de cette image, qu’il se refuse à intégrer au registre des bouffonneries de son fils. Il distingue nettement le regard d’Armand et surtout celui de Fanny. Il n’y perçoit plus d’ironie mais de la haine. Pire encore, de la cruauté. Il se sent envahi d’un frisson désagréable dont l’origine n’est pas à chercher dans une quelconque montée de fraîcheur. Marc a peur, peur comme cela lui arrive fréquemment. Cette nuit, ce n’est pas pareil, il y autre chose. Quelque chose de plus épais, de plus boueux. Il s’enfonce Il essaie de penser à du futile, à de l’accessoire, se force à compter les points lumineux qui se déplacent au dessus. Avion ? Satellite ? Fatigue ? Il se rend compte que ses yeux du dehors lui ont échappé. Ils s’occupent à d’autres histoires. Pendant ce temps dans l’en dedans de sa tête, d’autres images se promènent, attendent d’être saisies et mises de côté.
Il entend cette conversation avec le responsable du séjour, l’année dernière. Il se souvient avoir souri quand le directeur a jugé qu’Armand était associable. Comme s’il fallait, pour être sociable s’enthousiasmer et trépigner de bonheur à la moindre clownerie supposée désopilante. Comme s’il était interdit aux enfants de ne pas sourire, de ne rien dire, et même de souffrir. Marc avait souri pour ne pas être désagréable, mais il avait fini par s’emporter devant les jugements à l’emporte pièce de ce mannequin pédagogique. Il n’avait pas supporté Lucie non plus d’ailleurs que ce psychologue de l’à peu près estime « dangereux » le comportement d’Armand. Dangereux, pour lui et pour les autres. Il avait parlé aussi de l’influence négative de Fanny qui, d’après lui, n’était qu’une caractérielle. Marc lui avait répondu que s’il n’était pas capable de gérer quelques comportements, non pas spéciaux, mais différents, il fallait qu’il se consacre aux pensions pour chiens et chats ou qu’il organise une colonie avec les fans de Chantal Goya… Le directeur en salopette n’avait moyennement apprécié cet humour. Il avait ajouté qu’il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais Armand aurait peut être besoin qu’on le suive de plus près.
Marc se souvient de toutes ces paroles et aujourd’hui il y a comme un doute qui s’installe. Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ?  » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir.
Cela fait plus d’une heure que Marc est dehors, il n’a pas retrouvé la sérénité, au contraire. Il a peur de s’être trompé, de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’originalité de son fils. Il y a ce mot dangereux qui lui est revenu, ce soir, en pleine mémoire. Ce mot qui le dérange, qui l’inquiète, qui l’obsède. La rosée commence à tomber et il est parcouru d’un léger frisson, de froid cette fois, qui le pousse à reprendre le fil de son insomnie là où il l’a laissée. Dans le lit, Lucie dort calmement, elle stationne dans la diagonale. Marc se recroqueville à ses côtés pour ne pas la réveiller. Elle devine la présence fraîche et l’accueille au centre d’un nouvelle figure géométrique…

Un train est entré

N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Pour ce presque rien
Qu’on cache sous le tapis
D’une mémoire aux rimes rondes
Rondes et fleuries
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Ce quelque chose
Que le peuple des autres
Abandonne sur le quai
Pour un voyage sans détours
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Celui qu’on oublie tout de suite
Pour ne pas avoir à l’apprivoiser
Sentez-vous l’odeur que la peur avait enterrée
Entendez -vous le cri du métal
Il est frappé de soleil.
C’est un beau soir qui sent le hier
Dans la salle d’attente de mes souvenirs ferroviaires
Un train vient d’entrer…

30 juin

Voyage contre la vitre, suite…

Lorsqu’ils sont sans enfants Marc et Lucie sont embarrassés du temps dont il dispose. En ce milieu du mois d’août, ils travaillent tous les deux et se disent qu’il est préférable de confier sa progéniture aux bons soins de spécialistes des loisirs éducatifs plutôt que de les savoir livrés à eux mêmes et au désœuvrement durant les longues journées d’été. Ils ont la certitude qu’Armand, Frédéric et Juliette apprécient ce type de vacances. Cela leur permet de sortir un peu de leur cocon, de rencontrer des difficultés qui ne peuvent que mieux les préparer à ce que promet de réserver la vie. En outre, ils ne peuvent pas imaginer et ils ne pourraient pas accepter un refus tant ils vivent avec le souvenir quasi « mythologique de la colo « . Aussi loin qu’ils puissent remonter, ils ne voient que des images de bonheur, de rires, d’amitié, d’amour même. Mais ce sont des souvenirs d’animateurs. Surtout pour Lucie qui a le don de s’énerver si on ose remettre en cause ce type de vacance.
C’est ce qui tracasse le plus Marc. Il a peur pour Armand. Il a peur de se tromper et surtout de l’avoir trompé en le manipulant, en l’empêchant de donner un véritable avis. Armand a changé cette année, il a mûri, il n’a plus l’enthousiasme sautillant de ses frères et sœurs. Il prend de plus en plus des attitudes graves, comme quelqu’un qui que peu de temps à perdre avec des futilités.
Marc est inquiet de nature. Mais ce soir il n’arrive pas à trouver le sommeil. Il sent bien que la chaleur orageuse n’est pas seule responsable de son tourment nocturne. Une fois de plus, il est envahi par cette bouffée d’angoisse qui précède toujours l’arrivée imminente d’un pressentiment, mauvais si possible. Il règne une chaleur moite, une chaleur lourde, pernicieuse, présente dans le moindre repli du drap qui le recouvre. Même lorsque la canicule est à son apogée, Marc ne supporte pas d’être à découvert, cela amplifie ses appréhensions. Il a besoin d’une présence pesante sur les jambes et doit livrer de véritables combats de lit avec Lucie pour conserver cette carapace textile. Il retarde le plus possible le moment où il se lèvera, pour ne pas troubler le sommeil si léger de celle qui à côté de lui, abandonnée, relâchée dans la recherche du moindre courant d’air s’offre à tous ses sens.
Il pourrait éliminer ces appréhensions désagréables et retrouver le sommeil. Il lui suffirait de s’approcher de ce corps dont il devine les contours dans la demi-pénombre. Il sait que Lucie est toujours plus détendue, plus entreprenante lorsqu’elle ne craint pas de réveiller tout ou partie de son encombrante progéniture. Il n’ignore pas qu’elle a besoin de dormir, que demain elle se lève aux aurores. Ils ont déjà fait l’amour, tout à l’heure, comme au début, comme il y a treize ans, pendant cette colo à l’île d’Oléron où il avait tout de suite été subjugué. Il profite des flashs de nombreux éclairs de chaleur pour admirer, et s’imprégner de la symphonie de courbes que joue ce corps dont il connaît chaque parcelle. Elle est couchée sur le côté, jambe droite repliée à quatre vingt dix degrés, l’autre allongée, profilée dans la continuité du dos. Il aurait envie de se réfugier dans l’espace accueillant de cette cavité naturelle. Il aimerait pour, étouffer ses idées noires, s’emboîter dans ce corps, en silence, soigneusement, délicatement comme deux pièces d’un puzzle qui se rejoignent naturellement. Sentir contre le haut de sa cuisse la chaleur de son sexe, attendre calmement que le mouvement se fasse. Puis entendre son souffle s’accélérer, deviner l’angle droit formé par ses cuisses s’arrondir un peu, s’impatienter, et disparaître dans un emmêlement soigneusement réfléchi. Mais il est deux heures trente, Marc doit se contenir. Le temps des colos est loin. A six heures Lucie sera partie pour une journée de travail. Il ne se contente que d’une longue caresse qui part du creux de la nuque pour s’achever à la base des reins. Il n’en suffit pas plus pour qu’elle modifie sa position, mettant un maximum d’application à humilier la raideur de la pénombre grâce à la rondeur de sa sensualité.
Marc s’est levé. Il ne dormira plus. Il faut qu’il sorte sur la terrasse, qu’il entende les bruits de ce qui vit la nuit. Il faut qu’il respire à fond, comme le médecin le lui a conseillé. Pour atténuer les douleurs picotantes qui assaisonnent ses insomnies. Il s’est installé sur la balancelle, essaie d’organiser ses pensées. Il ne sait plus, tout se mélange, tout est enveloppé du même doute. Marc aime s’inventer des désespoirs impossibles. De ces désespoirs qui ne peuvent naître qu’avec la disparition des autres. Il commence par attendre le passage d’une idée noire, très brève, imperceptible, il la cueille puis la laisse mûrir, grossir. Peu à peu elle se transforme. Celle qui n’était qu’hébergée par un esprit tourmenté finit par l’envelopper totalement de ses griffes acérées. Marc s’est déjà inquiété de cette tendance à ne pas résister à l’appel de la douleur, mais ne s’en est jamais ouvert à quiconque. Il a fini par admettre qu’il avait besoin, pour son équilibre diurne de ces cocktails de souffrances nocturnes. Généralement dés qu’il se lève, dès qu’il reprend contact avec la réalité, le charme est rompu. Il revient à des préoccupations plus professionnelles, familiales ou même épicières.
Mais cette nuit, peut être en raison de la chaleur, volumineuse, poisseuse il a le sentiment qu’au matin l’étau ne se desserrera pas. Il hésite à éliminer de ses soucis l’idée le pressentiment que quelque chose ne va pas avec Armand. En fait il ignore s’il s’agit d’une inquiétude inutile ou d’un début de certitude.
Marc se souvient du départ de son fils, il y a deux semaines, il l’a embrassé de façon inhabituelle. Comme s’il avait quelque chose à lui dire, comme s’il attendait un signe, une parole autre que les traditionnelles recommandations et les allusions un peu vaseuses sur ses amours avec Fanny.

Mes Everest, Colette : « Où sont les enfants ? »

« Où sont les enfants? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c’est qu’elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue…
Au cri traditionnel s’ajoutait, sur le même ton d’urgence et de supplication, le rappel de l’heure: « Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants ?… » « Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants ?… » La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l’entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d’évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu’on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d’un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l’ail sauvage d’un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d’herbe. La poche mouillée d’un des garçons cachait le caleçon qu’il avait emprunté aux étangs fiévreux, et la « petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d’araignées et de poivre moulu, liés d’herbes rubanées…
–Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!
Demain… Demain l’aîné, glissant sur le toit d’ardoises où il installait un réservoir d’eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu’on vînt l’y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un œuf violacé entre les deux yeux.
— Où sont les enfants? Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S’il est un lieu où l’on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l’aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir: « Ah! je sens que cette enfant n’est pas heureuse… Ah ! je sens qu’elle souffre… »
Pour l’aîné des garçons elle n’écoute plus, palpitante, le roulement d’un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n’être pas assez tutélaire: « Où sont, où sont les enfants?… »

La maison de Claudine : extrait

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard n’est pas parti en vacances. Eugène Mollard ne part jamais en vacances. Il n’en a pas besoin. Des vacances pour se dépayser ? Chaque matin, il a la sensation de tout redécouvrir. La rencontre avec son quotidien prend des allures de safari exotique. Cet été, Eugène Mollard ne peut pas s’absenter. Il attend un courrier, un coup de téléphone de celui qui deviendra son éditeur. Il est persuadé. Il le sait. Il n’envisage pas un nouvel échec. Il lui faudra certainement effectuer de nombreuses retouches. Mais il est disposé à consentir un tel effort.
Habitué à vivre sans la dictature du calendrier, il ne trouve pas le temps long et n’est pas impatient. Il a éliminé l’impatience de la liste de ses affections. Non pas qu’il soit résigné, mais plus parce que cette incapacité à se contenir et à s’abandonner au temps qui passe ne le concerne pas, lui qui depuis toujours ne sait qu’endurer. Son seul repère, c’est la date à laquelle il a envoyé le manuscrit : jeudi neuf mars. C’était hier. Un autre hier qu’Eugène s’efforce d’inscrire dans son éphéméride. C’est la première fois qu’il se souvient aussi nettement d’un événement de sa propre vie. Il a trouvé cela bizarre, anormal. Aujourd’hui il a la conviction qu’il s’agit d’un signe. Il a la certitude qu’il a peut être trouvé le moyen d’exister autrement qu’en pointillé. Son médecin lui parlerait certainement de thérapie. Il avait besoin, pour avoir une réalité, pour vivre, pour être autre chose qu’un simple être qui passe, de se fabriquer une Histoire. Et depuis, il se sent beaucoup mieux. Certes, il utilise toujours les post it mais éprouve moins l’habituelle sensation de vide.
Le dernier week end de Juillet, il a eu un différend avec Justine à propos du manuscrit. Souhaitant une opinion sincère, il l’a suppliée de ne pas s’obliger aux compliments inutiles, de ne pas hésiter à lui livrer une authentique critique. Justine n’est pas une passionnée de littérature, mais possède une qualité indispensable pour satisfaire le désir de son frère : elle ne sait pas mentir, et préfère se taire plutôt que de se répandre en d’inutiles flatteries. Elle a assuré avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce roman. Elle ne s’est jamais ennuyée.
Puis elle lui a reproché ses exagérations. Elle a jugé complètement irréaliste le portrait des enfants. Elle lui a démontré qu’il ne connaissait pas suffisamment ce monde là. Elle s’est même emportée, déclarant qu’on ne pouvait raconter n’importe quoi, surtout à propos de ce qu’il y a de plus sacré au monde : les enfants ! Justine l’a accusé de décrire les enfants, de parler d’eux, mais de n’avoir jamais pu ou voulu en avoir. Puis elle s’est déchaînée et lui a administré un véritable cours de psychologie enfantine. Eugène ne s’attendait pas à ce déferlement. Il ne s’était pas préparé à la férocité de ces analyses. Il avait l’impression que Justine en profitait pour régler des comptes. Elle n’admettait plus sa façon de vivre, son égoïsme. Et même si elle ne vivait pas en couple, après une rupture douloureuse, elle n’envisageait la vie qu’en famille. Les célibataires lui faisaient l’effet d’être des marginaux en dehors de tout. Eugène ne voulait pas s’épuiser dans un débat stérile. Mais il accusait le coup.
Peut être pour adoucir l’acidité de ses premières remarques Justine a ajouté qu’il aurait du la prévenir, la préparer à la lecture difficile d’un roman de science fiction. Elle aurait plus facilement adhéré à toutes ces divagations. Elle prétendait les enfants incapables d’une telle sauvagerie. Ils sont des êtres naturellement innocents et doux. La méchanceté de certains n’est que la conséquence de la brutalité exercée par le monde des adultes. Justement c’est contre la barbarie de ce monde majeur que les enfants se révoltent avait expliqué Eugène.
Elle lui a prouvé que jamais on ne verrait des enfants se rebeller aussi violemment contre ce qui les protège. Eugène a exprimé son scepticisme, convaincu de la toute puissance que détiendraient les enfants s’ils décidaient de s’emparer du pouvoir. Il a avoué à sa sœur le trouble qu’il éprouvait à certains des regards cruels, inhumains de ses propres neveux. C’était la parole de trop, celle que Justine, mère un peu possessive, ne pouvait ou ne voulait entendre. Elle n’acceptait pas que ses enfants, soient mêlés, même indirectement, aux fadaises d’un frère tourmenté. Elle, si douce, si patiente, se métamorphosait en lionne enragée dès qu’une menace étrangère, fût t’elle de sa propre famille, entrait dans le périmètre sacré du foyer…
Eugène se sent mal à l’aise. Il avait réclamé cette franchise, et commence à la regretter. Ces remarques l’ont irrité, mais, surtout elles le tracassent. Il savait que sa sœur ne supportait aucune entorse aux règles, aux traditions. Elle n’était pas très cultivée, se contentant la plupart du temps, de penser comme les autres. Cela l’agaçait, mais aujourd’hui il doute. Il ne peut évacuer ce que vient d’exprimer Justine. Ce qui l’a surpris, choqué, c’est lorsqu’elle s’est écriée que son roman était fou. Pas fou au sens d’immense, prodigieux ou d’extraordinaire, mais fou au sens de déplacé, d’anormal, d’irrationnel de dangereux.
Cela lui rappelle c’est une des rares choses gravée dans sa mémoire les nombreuses fois où il a été traité de fou par des collègues de travail, des amis éphémères, des amours perdus d’avance. Il se souvient de la dernière fois où il a reçu une de ces gratifications. C’était il y a quelques mois, ses neveux l’avaient traité de fou alors qu’il leur expliquait que l’univers allait sombrer dans un vaste trou noir…
Dangereux ! Son roman est il dangereux, est il un pousse au crime, un appel à la révolte ? Ce serait lui octroyer trop d’honneur que de lui adjoindre avant même sa publication de telles qualificatifs, réservés aux plus grands. Il n’est pas d’accord, Justine est pleine de bon sens, mais n’entend rien à l’art littéraire. Elle n’a jamais su rêver, n’a jamais désiré plus que ce que la vie s’est contentée de lui proposer. Eugène est plus ambitieux, il est sûr, aujourd’hui que l’amnésie dont il souffre n’est que la juste séquelle d’une existence insipide. Il lui a suffi de se singulariser pour retrouver certaines sensations accompagnatrices de la mémoire.
Non, il n’est pas d’accord avec Justine ! Il veut bien reconnaître avoir forcé le trait : c’est peut être juste que des enfants de douze ans sont incapables de raisonner logiquement et de choisir des stratégies adaptées. Mais il refuse d’être tenu pour fou. Il repousse même le qualificatif d’ original. Il a simplement voulu raconter une histoire. Une de ces histoires comme celles qui le hantent, parfois, lorsque le sommeil ne le saisit pas immédiatement. Il a simplement voulu exprimer son mépris des autres, des adultes, lui qui n’a jamais pu être qu’un soupçon, qu’une ombre. Eugène Mollard ne s’est jamais senti aussi seul depuis que biologiquement et légalement il est réputé adulte. C’est pour se venger qu’il a écrit cette histoire. Se venger de ceux qui le montrent du doigt, qui l’épinglent au milieu de leur tableau de chasse du farfelu. Se venger de tous ces bien pensants qui le rejettent parce qu’il ne correspond pas aux critères de la normalité fixés par les télévisions populaires. Se venger de tous ces pourfendeurs de misère qui se gargarisent le gosier de mots incolores et sans saveurs. Se venger de toutes ces femmes qui ne lui ont souri qu’une fois.
Quoi de mieux qu’un enfant qu’il ne se souvient pas d’avoir été, pour dénoncer le monde dans lequel il est prisonnier. Il a imaginé cette histoire pour dire aux sérieux qui l’entourent :  » vous n’êtes que des cibles, des cibles pour ceux que vous voulez protéger, mais qu’en fait vous étouffez ! « 

Un voyage contre la vitre, suite…

  • Moi je le trouve franchement nul ce bouquin. Ce n’est pas un monde de rêves qu’il nous montre, c’est un monde à l’envers. Les enfants prennent la place des adultes et vice versa. C’est vraiment n’importe quoi, on dirait que tout ce qu’on veut c’est de pouvoir se gaver de bonbons en jouant à la Nintendo à longueur de journée. Nous avec Fanny et Virginie, ce n’est pas comme ça qu’on voit les choses.
  • T’as peut être raison, mais ça fait du bien de rêver : c’est pas interdit et on peut le faire quand on veut. Tu es qui toi pour nous parler comme ça ? Si tu nous cherches tu vas nous trouver, parce qu’on n’est pas venu en colo pour se faire emmerder, nous ce qu’on veut c’est qu’on nous fiche la paix !
    C’était Julien qui avait pris la parole. Armand avait noté l’accent parisien. Il avait noté aussi qu’il y avait beaucoup de sincérité dans ces paroles. Il se sentait un peu gêné d’être montré aussi désagréable.
  • Ne te fâche pas, on cherche pas des histoires. Nous aussi ce qu’on veut, c’est qu’on nous laisse tranquille. Les colos, on connaît la musique par cœur, alors cette année on a décidé qu’on n’allait pas se laisser endormir par tous leurs jeux débiles.
  • Là on est bien d’accord s’est exclamé Julien. Nous aussi on veut plus participer à tous leurs grands jeux et on ne supporte pas la poterie. Ça rend les mains sèches. Ce qu’il faudrait c’est qu’on soit souvent ensemble… Quand on en a envie, pour faire ce qu’on veut.
  • J’ai une idée, dit Fanny. Vous savez, ce soir à la veillée ils vont nous demander de choisir les activités qu’on souhaiterait faire, on a qu’à marquer RIEN sur le bulletin de vote, on verra bien ce qu’ils décideront…
  • Oui, on fera comme ça et je suis sûr que ça va marcher. On les connaît, ils vont pas oser nous contredire ? Ils savent qu’on mettra la pagaille. Et moi, je vous propose de vous en lire un extraordinaire de livre. Un livre secret que je suis le seul à avoir. Ça s’appelle un manuscrit et celui qui l’a écrit il s’appelle Mollard.
  • Il parle de quoi le bouquin de ton Mollard.
  • Il raconte une histoire complètement folle, une histoire d’enfants qui prennent le pouvoir en quelques mois sans que personne ne s’aperçoive de rien…
    Le lendemain, à l’emplacement prévu pour l’activité RIEN on pouvait découvrir six prénoms soigneusement écrits de la même main.

Voyage contre la vitre, suite…

C’est pendant la « cyber colo » que le groupe des irréductibles a vu ses effectifs doubler. Dès le premier jour, Armand, Virginie et Fanny se sont trouvés dans la même équipe. Le troisième jour, le grand tableau de la citoyenneté mis en place, six prénoms se côtoyaient dans l’emplacement prévu pour RIEN. Pour les trois premiers, ce n’était pas une surprise. L’équipe pédagogique connaissait le « dossier » des trois contestataires emmenés par Armand. Les personnels ne se renouvelaient pas beaucoup dans cet organisme de vacances et plusieurs animateurs avaient goûté aux délices d’un séjour avec Armand, Fanny ou Virginie. Lors de la réunion de préparation, fin Juin, il avait fallu consacrer un temps de travail à l’étude d’une stratégie pour résoudre le problème du trio infernal. Les séparer ? C’était courir le risque de multiplier les difficultés par trois. On avait la conviction que chacun continuerait d’œuvrer dans son groupe. Trois animateurs seraient « sacrifiés ». Les regrouper paraissait être la moins mauvaise des solutions. Un seul animateur aurait le redoutable privilège d’essayer de les dompter.
Et puis cette année, il y aura les activités décloisonnées, ils finiraient par se lasser et rentreront dans le rang. On parie que l’un des trois finira par se désolidariser en se laissant tenter par une nouvelle activité. On est persuadé qu’avec le projet de colo citoyenne, on finira par les intégrer. On étouffera leur désir de révolte avant qu’il ne naisse. Tout simplement parce qu’on leur permettra de laisser libre cours à leurs pulsions, tout en assurant un encadrement efficace.
Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est les trois grains de sable supplémentaires. Trois grains de sable apparus le jour des grands débuts de la colo citoyenne. Boris, Jacques et Julien étaient de ces empêcheurs de tourner en rond. Avant de s’inscrire dans l’activité RIEN, ils ne se connaissaient pas, mais on aurait pu imaginer qu’ils avaient suivi un stage intensif auprès des trois autres.
Armand les avait remarqués dés le premier jour. Ils furent les seuls à contester les activités manuelles et lorsqu’il s’agissait de transhumer vers la plage, ils traînaient toujours en arrière. La première rencontre, celle qui précéda la consultation des enfants en vue de l’établissement du grand tableau de la citoyenneté, eut lieu à la bibliothèque de la colo.
Pour être plus exact, elle eut lieu devant l’étagère sur laquelle on avait entassé quelques dizaines de livres qui avaient dû appartenir à l’arrière grand mère du directeur… Armand était entré avec Fanny et Virginie, ils avaient été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas seuls. Boris, Jacques et Julien feuilletaient un livre un peu bizarre qu’il connaissait bien : « La république des enfants « . C’était un livre d’images où l’auteur imaginait un monde un peu fou sur lequel les enfant régnaient en maîtres absolus. Un monde à l’envers en quelque sorte. Armand les avait interrompus dans leur lecture, et s’était adressé à eux armé d’un sourire condescendant.

Voyage contre la vitre, suite…

Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

  • Bien sûr que non !
  • Alors c’est quoi, si c’est pas un travail ? Armand savait très bien où il voulait en venir, et questions après questions les laissait s’empêtrer dans le piège qu’il avait tendu.
  • A dire vrai, c’est un peu comme des vacances avaient répondu, un peu naïfs les victimes du jour.
  • Si vous êtes en vacances, vous êtes pas payés alors !
  • Si, on est payé, mais tu sais, c’est pas vraiment un salaire, on appelle ça une indemnité. C’est difficile à comprendre. Et puis, c’est normal qu’on gagne un peu d’argent. Il faut qu’on vous surveille, qu’on vous apprenne des choses. On s’occupe de vous quoi…
  • Donc, c’est un travail puisque vous êtes payés !
  • Si tu veux, c’est un travail ! Et alors qu’est ce que ça change ? Où tu veux en venir avec ces questions ?
    Armand n’a pas l’habitude d’étaler sa culture. Il lui arrive pourtant de connaître de véritables instants de jubilation lorsqu’il parvient à mettre les adultes en difficulté par la pertinence d’un raisonnement. Il doit beaucoup à son père pour ses connaissances et notamment ce qu’il sait sur l’origine des mots. Marc aime l’émerveiller en lui expliquant par exemple qu’hippopotame signifie le cheval du fleuve. Armand comprend ainsi que les mots vivent, qu’ils naissent, grandissent, se modifient et parfois meurent. Marc lui parle de ses mots avec amour, comme il évoquerait des êtres humains.
    Il lui avait confié son inquiétude à propos de certains d’entre eux. Une terrible maladie les ronge, une maladie rendant le mot incapable de retrouver ses couleurs d’origine. Marc voulait parler de cette tendance que l’on a à trahir les mots, à les accommoder à toutes les sauces, à les exposer en vitrine.
    Marc lui avait parlé du côté un peu curieux du mot travail : ce mot venant du mot latin  » tripalium  » instrument de torture. Armand fut stupéfait par cette découverte. Ce jour là, à la colo, il se souvenait et était satisfait de pouvoir utiliser sa culture.
  • Vous saviez que travail voulait dire torture, autrefois ? C’est une torture pour vous de vous occuper d’enfants ?
  • Mais enfin, où va t’il chercher ça celui là ! C’est pas une torture, puisqu’on t’a dit que c’était plutôt un plaisir.
  • Oui, mais si c’est un plaisir que tu te fais payer, moi je comprends pas. Il faut que tu m’expliques. Je suis en vacances avec toi, ça me fait pas plaisir et il faut que mes parents paient cher, et toi t’es en vacances avec moi, ça te fait plaisir, enfin apparemment, mais toi on te paye.
    Bien sûr, Armand utilisait des raisonnements qui auraient mérité de s’affiner un peu plus. Mais ce qui lui plaisait, c’était de déstabiliser quelques uns de ces jeunes adultes. Juste pour le plaisir, par jeu. Pour les voir embarrassés.

Le monde de demain : bla bla bla…

Plus rien ne sera jamais comme avant, tout doit changer, le monde de demain ne doit pas ressembler au monde d’hier, il faut tirer les leçons….

J’en passe. Dans ces incantations quotidiennes, il y a le meilleur, et surtout le pire…
Alors oui d’accord, je veux bien mais à la condition que le monde de demain ne soit pas livré pieds et poings liés aux monstres numériques. Je veux bien mais à la condition que l’on se souvienne que les êtres humains que nous sommes encore, sont constitués de chair, de sang, de sueurs, de peurs, de pleurs, de rires, de regards, de sourires et que tous ces éléments ne riment pas avec « les outils numériques » aussi magiques, conviviaux, intuitifs soient-ils. Mon monde de demain n’est pas un écran.
Je suis terrifié à l’idée que partout, on soit soudain convaincu qu’efficacité, sérénité, performance sécurité ne puissent n’aller qu’avec l’isolement et la distance. Ce monde aseptisé et hygiéniste de demain je ne le veux pas, et dans le temps qu’il me reste à lutter, je m’autorise à dire qu’il faut aussi se souvenir que dans le monde d’hier et peut-être même d’avant-hier tout n’est pas à jeter : les camarades et ce qui va avec les accolades, les embrassades et parfois les bourrades…

Voyage contre la vitre, suite…

Virginie est son amie. Elle la supporte, peut être parce qu’elle est loin, peut être parce qu’elle ne la voit qu’une fois par an. Virginie et Fanny sont l’angoisse de tous les animateurs débutants. Surtout Fanny. Elles n’entrent dans aucun schéma classique, ne correspondent à aucune des catégories qu’ils avaient pu identifier durant leur formation. Elles ne sont ni agressives, ni passives, ni grossières ni insolentes. Elles sont indéfinissables, imprévisibles. Leur grande force, c’est la complémentarité.
Leur présence crée un malaise. Elles n’ont pas besoin de s’exprimer. Elles sont. Elles se contentent d’être, d’observer, d’écouter. En silence. Les animateurs ne savent jamais comment réagir, ils se sentent de trop. Et le soir, ils racontent aux autres leurs souffrances. Ils expliquent qu’en présence de Fanny et Virginie ils se sentent si mal qu’ils ont l’impression de s’entendre, de se voir. Ridicules.
C’est comme si elles nous jetaient un sort, dès qu’elles nous regardent on se sent pris d’une espèce d’angoisse, difficile à décrire. Ce n’est pas de la peur, c’est pire que cela, c’est la sensation de n’être rien. Rien que des objets de mépris. Elles sont et nous ne sommes rien…

L’été dernier, Armand est parvenu à pénétrer le monde de Fanny et Virginie. On ignore comment il s’y est pris pour s’attirer leur sympathie, mais elles l’avaient accepté tout de suite. Cette année là, de difficile, la situation est devenue catastrophique pour les animateurs. Il n’y avait ni dominante, ni apprentissage de la citoyenneté pour espérer souffler un peu. Il fallait les supporter la journée complète. Une journée complète avec Fanny, Virginie et Armand, c’est une journée longue, très longue, trop longue. Trop longue quand les enfants auxquels on se consacre posent beaucoup de questions. Des questions embarrassantes auxquelles on va évidemment mal répondre. Des questions ni méchantes, ni stupides, de simples questions posées par quelques êtres humains à d’autres humains. Avec une petite nuance toutefois, ceux qui posent les questions, les petits humains, connaissent déjà les réponses que leur feront les grands humains. Et celles qu’ils ne leur feront pas parce qu’ils sont petits, tout petits.
Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

Mon arbre à fruits

Dans mon arbre à souvenirs

Il y aura tant de fruits à partager

Pas un ne sera connu

On les regardera avec mépris

Rebutés par leurs formes biscornues

Les enfants n’en voudront point pour goûter

Et mon arbre restera chargé

Jusqu’à ce jour de bel été

Ou un couple d’amoureux à son ombre s’abritera

Contre le tronc

S’enlaceront

S’embrasseront

Et mon arbre par leurs baisers amusé

A leurs pieds quelques fruits déposera

Assoiffés par leur torride passion

Se baisseront,

Les croqueront

Les presseront

Et sur leurs mentons qui brillent

Trois belles gouttes de mes mémoires englouties

En silence s’ecouleront

23 juin

Voyage contre la vitre, suite…

Incapable de pousser plus loin la conversation, confus, penaud, le directeur s’était éclipsé sans essayer de les convaincre. Le soir, en réunion, tout le monde a donné son avis à propos du problème du Rien. Daniel, le jeune animateur stagiaire responsable de l’activité n’avait rien à dire. D’une part parce qu’il n’était pas encore diplômé et d’autre part parce qu’il était tard et qu’il avait hâte qu’une décision se prenne pour rejoindre l’aide cuisinière qui l’attendait à la plage. Et fatalement, comme c’était une colonie démocratique, on avait voté, et le rien l’avait emporté. D’un rien. L’activité était maintenue.  

Armand a un faible pour Fanny. Fanny le lui rend bien, mais elle est surtout inséparable de Virginie qui est un cas à part. Elle ne se sent bien qu’au milieu des garçons et n’hésite pas à se mêler aux nombreuses bagarres qui ponctuent les temps calmes. Fanny est la seule personne de sexe féminin de son âge qu’elle puisse supporter. En fait c’est une féministe, une vraie, comme on aimerait en rencontrer parmi ses aînées. Elle ne supporte pas qu’on l’enferme dans son statut de fille avec tous les préjugés qui accompagnent cette classification. Elle n’est pas tendre, non plus, avec ceux qui se croient originaux et affectueux en la gratifiant du titre de « garçon manqué ». Elle ne se prive pas de dire, à ces psychologues d’opérette que la seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle est une fille réussie. Depuis trois étés, elle participe aux mêmes colonies que Fanny.
Fanny est différente. Elle a l’enveloppe d’une déjà belle jeune fille en devenir. Pleine de séductions et de sensualité. Comme une arme qu’elle utilise contre ceux de son âge, mais surtout contre ces jeunes adultes qui ne maîtrisent pas encore leurs pulsions. Fanny est cruelle, au sens propre du terme, elle éprouve beaucoup de plaisir à faire souffrir ses proies, surtout lorsqu’il s’agit de grands dadais tout juste déniaisés qui s’adressent à elle avec des mots empruntés aux séries télévisées qu’elle ne supporte pas.
Ses mots, elle les choisit avec soin, puis elle les aiguise sur la pierre de son mépris et les leur jette violemment à la face. Ils souffrent ces apprentis adultes qui hésitent entre le hier et le demain, entre le trop tard et le déjà. Ils souffrent parce qu’ils se sentent ridicules, diminués, humiliés. Alors, ils remballent leurs mains, faussement affectueuses, qu’ils avaient crus bon d’égarer sur la chevelure porte bonheur de Fanny. Fanny possède une toison à la Angela Davis. Une toison qui alimente bon nombre de conversations inutiles. Celles où on ne parle que pour donner l’impression de s’intéresser à quelque chose. Toutes ces mains, elle ne les tolère plus, elles sentent la flatterie de foire. Elles ont mauvaise haleine, ces mains, elles respirent le médiocre, la niaiserie, le  » viens ici que je te caresse, ou plutôt que je te tripote « .
Fanny habite à Istres. Elle vit dans la vieille ville, presque au sommet, et de sa terrasse elle domine une mer de toits aux vagues rousses et ocres. Dès que les beaux jours arrivent elle passe de longues heures à regarder l’étang de l’Olivier, au loin. Elle écoute la vie dans les maisons, sur les autres terrasses. Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais elle aime imaginer des intrigues dans chaque conversation surprise. Pendant la saison touristique, elle aperçoit des groupes qui gravissent les quelques marches qui les conduisent au point de vue que le guide bleu leur indique. Ils la dérangent, elle les gomme de son panorama, parce qu’ils font comme une tâche à sa belle ville.

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Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants :  » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens.
C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité.
Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes.
Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN.
C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire.
Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »…
Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.

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Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…
C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus.
Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.

  • On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.

Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même.
Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille.
Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…

Voyage contre la vitre, suite…

Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants.
Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu.
Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré :  » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite.
Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix…
Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques.
Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.

Voyage contre la vitre suite…

Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre.
Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse.
Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié.
Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher.
L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.

Mes Everest, Léo Ferré : la mémoire et la mer…

Pour moi le plus beau texte jamais écrit sur la mer, je suis capable de l’écouter indéfiniment ou plutôt infiniment. Une merveille absolue

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur
De mon enfant et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts du sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps-là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au ras des rocs qui se consument
Ô l’ange des plaisirs perdus
Ô rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans Les draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux des granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue
Dans cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini
Quand la mer bergère m’appelle

Voyage contre la vitre suite…

Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire.
Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches.
Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard.
La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…

Regarde petit…

Regarde petit

Regarde mon monde

Il est là

Il est pour toi

Sur la feuille vide

D’ un rêve aux mille pages

De ma plume blanche

Je l’ai dessiné

Regarde petit

Il est rond

Je le sais

Je le vois

Ce monde oh oui

Je l’ai écrit

D’un mot ou deux

Je lui ai donné la vie

Regarde papa

Regarde

Je souris

Mais tu as menti

Ton monde est sans courbe

Il claque

Il crie

Écoute papa

Écoute

Ses larmes se noient dans les angles

Oui papa

Ton monde est malade

Sans rampe il claudique

Ne pleure pas papa

A toi je n’en veux pas

Ce monde là

Je le laisse en bas

Et rassure toi papa

C’est le tien que je garde

Il est là

Dans le creux

De cette belle histoire

Que tu as bercée

Sur les longues rives bleues

De mes nuits attendries

17 juin

Voyage contre la vitre, suite…

Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler.
Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas.
Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion.
C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission.
Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin.
A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.

Mes Everest, Boris Vian : Je voudrais pas crever, lu par Jean Louis Trintignant…

Je voudrais pas crever

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un côté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là–bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algue
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela

La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur

Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir z et à entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Un voyage contre la vitre, suite…

Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines.
Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne.
Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille.
Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité.
Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire.
Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants.
Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents.
Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés.
Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares.
Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…

Mes Everest, Joachim Du Bellay : « Si notre vie est moins qu’une journée… »

Si notre vie est moins qu’une journée

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empanée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Voyage contre la vitre, suite…

Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé.
Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire.
Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions.
Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes.
Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux.
Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ.
Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet.
C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait…
Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles.
Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.

Rouge.

Quand le temps est au bleu
Quand les champs sont au vert
On entend dans le loin les chants d’hommes heureux
Ils sifflent en riant la fin de l’hiver
On est bien
On attend
Une larme de soleil brûle en glissant
Rouge et légère
Elle frissonne en riant

14 juin

Mes Everest, Victor Hugo, extrait de « au bord de la mer »

…Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux
Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ;
Cet azur, qui ce soir sera l’ombre infinie ;
Cet espace qu’emplit l’éternelle harmonie ;
Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux
Si puissant à changer toute forme à nos yeux
Que parfois, transformant en métaux les bruines,
On ne voit plus dans l’air que splendides ruines,
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d’airains l’un sur l’autre croulants,
Cuirasses, boucliers, armures dénouées,
Et caparaçons d’or aux croupes des nuées ;
L’éther, cet océan si liquide et si bleu,
Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu,
Que l’oscillation de toute haleine agite,
Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite,
A sa vague et son flot, à d’autres flots uni,
Où passent à la fois, mêlés dans l’infini,
Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules,
Bises d’hiver, ardeur des chaudes canicules,
Les parfums de la fleur et ceux de l’encensoir,
Les astres scintillant sur la robe du soir,
Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile,
Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile,
La clameur des soldats qu’enivre le tambour,
Le froissement du nid qui tressaille d’amour,
Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées,
Mille choses que l’homme encor n’a pas nommées,
Les flots de la lumière et les ondes du bruit,
Tout ce qu’on voit le jour, tout ce qu’on sent la nuit ;
Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes,
Ce fluide océan, ces régions sublimes
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l’âme emporte l’homme, où tous deux nous fuyons,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes,
Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes,
Cet ensemble ineffable, immense, universel,
Formidable et charmant, – contemple, c’est le ciel !…

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée.
Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires.
Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient.
Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale.
Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») …
Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ».
Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans.
Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides.
Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.

Mes Everest, Colette, extrait de la vagabonde…

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous.
Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….

Voyage contre la vitre…

Je vais donc publier, chapitres après chapitres, mon deuxième roman,  » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…

Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence.
Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront.
Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer.
Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.

Mes Everest, Aimé Césaire… Et les chiens se taisaient

Tout s’efface, tout s’écroule
il ne m’importe plus que mes ciels mémorés
il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche
il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé
qu’un fumet de femmes nues
qu’un pays d’explosions fabuleuses
qu’un éclat de rire de banquise
qu’un collier de perles désespérées
qu’un calendrier désuet
que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux.
Rois mages
yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées
sel des midis gris
distillant ronce par ronce un maigre chemin
une piste sauvage
gisement des regrets et des attentes
fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir
j’ai soif
oh, comme j’ai soif
en quête de paix et de lumière verdie
j’ai plongé toute la saison des perles
aux égouts
sans rien voir
brûlant

Un orage en février, suite et fin…

Je publie aujourd’hui, la fin de mon roman « un orage en février ». J’envisage de publier aussi mes deux autres romans, qu’en pensez vous ?

Jules attend Lisa. La nuit n’est plus très loin. Il sait qu’elle viendra, il fait si chaud, l’orage approche. Il reste encore quelques trous de lumière, coincés dans le noir des nuages qui enflent. Ils vont se retrouver là-haut, au bord de cette route qu’ils aiment tan. On y voit la ville, d’en haut. L’humidité s’est posée sur le goudron brûlant. Elle est garée plus bas, un petit terre-plein à la sortie du dernier virage. Il n’a pas entendu la voiture. Il n’entend plus rien. Il a le souffle court qui lui emplit l’intérieur. La route monte doucement. Il la voit arriver, à pas lent. Lisa dans la lenteur, Lisa dans la douceur. C’est si rare. Il a un peu peur. Il distingue un sourire, il le sait, il le sent, il le veut. Lisa sourit. Il est plus haut, sur le talus. Il regarde, il inspire, elle est en lui. Elle est petite, si petite. Il se murmure quelques mots, ce sont ses mots : « écoute petite, écoute, tout se désespère, écoute petite le vent de panique… ». Des mots d’hier, des mots adolescents qu’il extirpait de sa machine intérieure, celle qu’il n’a jamais pu régler.
A chaque pas qu’elle fait, doucement, tout doucement parce qu’il fait chaud, il soupire. Il transpire aussi. Soudain elle est là. Là, à quelques mètres, elle est essoufflée. Il s’est arrêté de respirer. Elle sourit, doucement. Ses lèvres tremblent, ses yeux brillent. Pas un mot qui n’ose sortir. Au loin les premiers éclairs. Ella a mis sa robe légère, une robe tablier, un peu pastel, avec quelques boutons devant. Son parfum le dessus. Elle est à quelques centimètres. Si près de lui, elle est là, il a pris est bien. Leurs doigts se touchent. Ils se serrent. La chaleur s’est apaisée, le tonnerre gronde, elle tremble. Il la prend par la main, plus bas l’herbe est si verte.

FIN

Il a senti la mer…

Un vieux texte que j’ai envie de partager a nouveau ce soir…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mes Everest, Camus lit les dernières pages de Noces…

Un texte, qu’il faut lire, relire, avec en fond la voix profonde de Camus lui-même… Alors, oui on est parcouru de frissons…

« Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage, et pour moi il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme, il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui point de salut. La grande vérité que patiemment il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien ni le cœur même, et que la pierre chauffée par le soleil ou le cyprès que le ciel découvert agrandit limitent le seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m’annihile, il me porte jusqu’au bout, il me nie sans colère. Dans ce soir qui tombait sur la campagne florentine, je m’acheminai vers une sagesse où tout était déjà conquis, si des larmes ne m’étaient venues aux yeux, et si le gros sanglot de poésie qui m’emplissait ne m’avait fait oublier la vérité du monde.
C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrêter, singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l’absence d’espoir, où l’esprit trouve sa raison dans le corps. S’il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de « oui ». Et ce chant d’amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d’action : au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant de Piero della Francesca n’a pas un regard d’homme. Rien d’heureux n’est peint sur son visage – mais seulement une grandeur farouche et sans âme, que je ne puis m’empêcher de prendre pour une résolution à vivre. Car le sage comme l’idiot exprime peu. Ce retour me ravit. Mais cette leçon, la dois-je à l’Italie, ou l’ai-je tirée de mon cœur ? C’est là-bas, sans doute, qu’elle m’est apparue, mais c’est que l’Italie, comme d’autres lieux privilégiés, m’offrait le spectacle d’une beauté où meurent quand même les hommes, ici encore la vérité doit pourrir et quoi de plus exaltant ? Même si je la souhaite, qu’ai-je à faire d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas à ma mesure. Et l’aimer serait un faux-semblant. On comprend rarement que ce n’est jamais par désespoir qu’un homme abandonne ce qui faisait sa vie. Les coups de tête et les désespoirs mènent vers d’autres vies et marquent seulement un attachement frémissant aux leçons de la terre. Mais il peut arriver qu’à un certain degré de lucidité, un homme se sente le cœur fermé et, sans révolte ni revendication, tourne le dos à ce qu’il prenait jusqu’ici pour sa vie, je veux dire son agitation. Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir écrit une seule ligne, ce n’est pas par goût de l’aventure, ni renoncement d’écrivain. C’est « parce que c’est comme ça » et qu’à une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation. On sent bien qu’il s’agit ici d’entreprendre la géographie d’un certain désert. Mais ce désert singulier n’est sensible qu’à ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur soif. C’est alors, et alors seulement, qu’il se peuple des eaux vives du bonheur. À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d’énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais. De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m’accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l’ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté. J’admirais, j’admire ce lien qui, au monde, unit l’homme, ce double reflet dans lequel mon cœur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu’à une limite précise où le monde peut alors l’achever ou le détruire. Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j’apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes. J’éprouvais… mais quel mot ? quelle démesure ? comment consacrer l’accord de l’amour et de la révolte ? La terre ! Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile. »

Un orage en février, suite…

Jules, parfois il a les nœuds de sa tête qui lui coulent dans le ventre, alors ça lui fait comme une mâchoire qui grignote les entrailles. Il a mal, il grimace. Il a les quatre coins du visage qui se plissent. Et Lisa le regarde se crisper, elle craint ces moments où Jules disparaît, aspiré par ses peurs, ses angoisses. Elle voudrait l’aider, lui dire que ce n’est rien que cela passera, que tout ira mieux demain…

Demain, le mot qui n’appartient plus à Jules, un mot incompatible, un mot impossible.

Et ce matin Jules est sans demain, sa machine à fabriquer le temps semble coincée, abîmée.

Mes Everest, Bob Dylan, Blowing in the wind…

Combien de routes un homme doit-il parcourir
Avant que vous ne l’appeliez un homme?
Oui, et combien de mers une colombe doit-elle traverser
Avant de s’endormir sur le sable?
Oui, et combien de fois doivent voler les boulets de canons
Avant d’être interdits pour toujours?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air
Avant de voir le ciel?
Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme
Avant de pouvoir entendre pleurer les gens?
Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il sache
Que beaucoup trop de gens sont morts?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien d’années une montagne peut-elle exister
Avant d’être engloutie par la mer?
Oui, et combien d’années doivent exister certaines gens
Avant qu’il leur soit permis d’être libres?
Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête
En prétendant qu’il ne voit rien?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Un orage en février, suite…

Un soir Jules est entré chez lui avec de l’air frais dans la tête. Cette belle sensation qui ouvre la tête. De l’air frais dans la tête et de la lumière dans le regard.

Il est entré doucement, Lisa ne l’a pas entendu, comme souvent elle n’est pas loin de la fenêtre, à attendre, à espérer. Elle ne l’a pas entendu, il a de l’air frais dans la tête et le pas léger, comme un nuage, petit, qui coule lentement vers l’horizon. Jules est un nuage, Lisa est son soleil, il va la caresser. Elle ne l’a pas entendu toute absorbée à son travail d’attente à la fenêtre. Elle s’applique, depuis le temps qu’elle s’essaie. Jules le lui a demandé souvent : « mais qui tu attends, on ne connaît personne, on ne veut personne ? »

Ce soir Jules ne posera pas de question, il lui dira qu’il a trouvé, il a trouvé le passage, enfin.

Il est derrière elle, elle ne l’entend pas, elle se concentre. La fenêtre est un sourire dans la pièce. Il entoure Lisa avec ses bras, doucement, comme une écharpe qui caresse. Lisa n’a pas peur, ne sursaute pas, elle ne connaît pas ce sentiment depuis que chaque soir elle attend Jules. Elle le sent toujours autour d’elle, il laisse des traces, des échos. Ses bras sont doux, ils sentent le dehors, ses mains sont légères, elle les sent qui l’effleurent, elle vibre, sa nuque est pleine de frissons quand il lui pose un baiser qu’elle ne connaît pas. Elle tourne la tête doucement pour ne pas froisser la beauté du moment, elle sent la fraîcheur qui déborde de son sourire.

Jules la serre plus fort, il baisse un peu la tête, et la pose sur son épaule : « j’ai trouvé Lisa, j’ai trouvé le passage. Dans ma tête c’est plein de frais, je me suis ouvert. »

Il ne serre plus Lisa, elle s’est retournée, a abandonné la fenêtre, sa fenêtre et regarde Jules. Il a le visage qui s’est déplissé, on dirait une clairière après une tempête. Et Jules parle, il parle à Lisa de ce passage qu’il cherche depuis tant de nuits, ce passage qui le conduit au début, à son début. Elle l’écoute, ne comprend pas tout mais qu’importe elle voit qu’il est heureux.

Jules explique : c’est un peu confus, il lui parle de ce qu’il fait ces derniers jours, il lui raconte ses marches, il raconte la terre qu’il a senti tourner, aujourd’hui, il a senti qu’elle tournait, ça a fait quelque chose de bizarre dans tout le corps, comme une décharge électrique mais en plus frais et avec un goût de vanille. Il lui raconte comment ça s’est passé, il était assis dans l’herbe, une herbe fraîche un peu grasse. Un peu plus bas un ruisseau lui occupait le regard depuis plusieurs heures, et puis soudain il a senti le mouvement, léger, comme un glissement. Il se souvient que pendant quelques secondes tout autre mouvement a cessé comme deux trains qui se croisent. Et dans sa tête il a senti que ça circulait, d’un coup, comme si des bouchons sautaient les uns après les autres.

Un orage en février,…

Jules et Lisa se tiennent par la main. Doucement, légèrement, c’est un effleurement, une hésitation de bouts de doigts. Ils aiment sentir le peut-être, le presque, et ils sont bien. Ils ne sont pas restés à Paris, si peu, rien à y faire, tout est si fini dans cette ville. Ils cherchent un quelque part où ils puissent se fabriquer une provision de débuts, une réserve de commencements. Ils ont tant à attendre de ce qu’ils ne savent pas encore, il leur faut de l’air, de l’espace et du temps au milieu de tout. Jules a dit : « je n’aime pas Paris, je n’aime pas la ville, je n’aime pas la ville quand elle ne me dit plus rien, je veux la mer, je veux qu’on se tienne la main sur une plage, qu’on se fatigue le regard à regarder le bout, le bout de là bas, de l’autre côté ; et Lisa a répondu qu’elle voulait bien voir la mer avec Jules.
Elle le lui a dit « je veux bien voir la mer avec toi ». Alors elle est montée dans la voiture et a dit à Jules : « pour voir la mer, il faut que tu démarres ». Et Jules s’est senti bien de savoir où il allait. Pour voir la mer il faudra rouler trois heures, pas plus.
Et maintenant ils y sont. Ils sont entièrement occupés à regarder et Jules demande à Lisa si elle a déjà vu la terre tourner. Lisa sourit à Jules, à Jules qui veut voir la terre tourner. Elle sait qu’il en rêve, elle sait qu’il en a besoin, comme la preuve qu’il y a quelque chose de vrai, qu’on peut vérifier.
Alors ils se sont assis, les genoux groupés sous le menton les yeux attentifs, le souffle retenu. Jules a dit à Lisa que si tout était calme en eux, alors ils sentiront le mouvement, la vitesse. Lisa a fermé les yeux, doucement, sans faire d’effort, deux ailes de papillon sur le bord du regard. Elle a fermé les yeux et elle s’est sentie bien. Jules est là, tout contre elle, il attend de sentir que la terre tourne, il le sait, c’est possible, plusieurs fois il a éprouvé ce magnifique bonheur de la vitesse et du temps qui passe, qui lui traverse le corps. Lui aussi a les yeux clos, il est bien, tout est si doux, la mer donne le tempo, alors il sent comme de la fraîcheur qui lui coule dans les veines, une fraîcheur parfumée, de matin d’été, il la sent, et puis il tremble un peu, il n’a pas froid c’est l’émotion de ce qui va se produire. Ses yeux n’existent plus, ils ne sont plus qu’une trace de ses anciens regards, et les images défilent, il le sait, il l’attend, ce n’est pas la première fois. Mais aujourd’hui c’est différent, il n’est pas seul, il partage le moment, c’est doux.
Lisa est à côté, elle est partout, autour, dans son espace, dans son histoire, elle est partout. Il fallait la retrouver, il la savait depuis toujours, il savait qu’elle était là dans ses petits espaces de rien qu’il était le seul à connaître. Lisa qui a accepté d’attendre avec lui, qui lui a donné un sourire quand il a voulu sentir la terre tourner.

Un orage en février, suite…

Lisa veut que Jules goûte à tout ce qu’elle aime ou a aimé. La mer d’abord, cette mer qu’elle lui offre à chaque instant. Et puis il y a la vie, sa vie. Et dans sa vie d’hier, tous les lieux, tous les gens qui ont nourri ses passions.

Ils ont tant de vides dans leurs mémoires à deux qu’elle veut tout lui raconter, tout lui partager, pour qu’il se nourrisse d’elle, de ces histoires où il n’était pas. Sauf dans les songes de Lisa, quand elle sentait l’appel d’un autre.

Et Jules aime Lisa, dans sa frénésie à lui dire : « regarde Jules, regarde et écoute, écoute ce que j’étais sans toi. Fabrique-toi dans mon passé, construis-toi dans mes souvenirs, le mot de passe je te le donne, il est à toi, il est dans mes yeux qui s’emmêlent de regards à n’en plus finir ».

Jules aime quand il voit Lisa qui s’agite autour de lui, qui sautille presque pour lui communiquer sa joie d’être. Elle aime tant qu’il s’étonne, qu’il ouvre grand les yeux face aux merveilles qu’elle lui façonne avec ses mots. Elle lui décrit ce qu’ils voient ensemble.

Un soir quelques semaines après son retour, elle lui a dit : « viens, je veux que tu me remontes, je veux que tu suives le fil de ma mémoire, tu entreras dans le monde de mes peurs, de mes joies, de mes amours aussi, tu suivras le chemin que j’ai parsemé de tout petit cailloux fleurs, tu les suivras et nous parviendrons ensemble, à notre belle nuit d’orage. »

Lisa lui a dit qu’elle lui montrerait Paris où elle a vécu toutes ces dernières années et Cancale où est stationné son petit voilier qu’elle a depuis dix ans.

Elle veut tout lui apprendre. Jules est heureux de cela mais il a peur, il a peur comme toujours, lorsqu’il faut partir dans le passé de quelqu’un d’autre. Cela lui est arrivé si souvent, à cause de l’orage, à cause de la solitude. Il est entré dans l’histoire des autres, sans prévenir, avec le voyage dans les douleurs et les bonheurs. Jules se souvient de tous ces bouts d’histoire qui l’ont amené à désirer Lisa, toujours.

Et aujourd’hui, il n’y a pas d’orages, et Jules va entreprendre cette traversée avec Lisa qu’il aime.

Il sait que ce sera difficile, elle veut tout lui montrer, elle veut qu’il découvre tous ces vides de lui, qu’ils connaissent ces autres qui ont pu l’aimer avec passion, avec du temps devant eux, du temps pour les corps, du temps pour qu’on dise d’eux : « regardez-les, ils sont vivants… » Il sait qu’il lui faudra pleurer quand elle lui parlera de ces beaux, de ces jolis et de tous ces adjectifs qu’il n’a pas su décliner dans ses histoires de l’avant Lisa.

Mais il est prêt Jules, il sait qu’il faut que ce voyage se fasse, pour qu’au bout ils soient en paix, pour qu’il n’y ait plus entre eux, cet espace sans temps qui passe.

Ils sont partis très vite, un soir, à la presque nuit. Jules ne travaille plus, il a démissionné, dans l’après midi. Il s’est levé et a dit qu’il partait, qu’il n’en pouvait plus de ces journées de rien.

Il a un peu d’argent, il ne sait même plus d’où il vient. Alors quand il est rentré, il a pris Lisa dans ses bras, l’a serrée très fort contre lui jusqu’à ce que leurs battements de cœur se mélangent. Puis il lui a chuchoté dans l’oreille : « viens c’est le moment, on part ».

Ils ont mis quelques habits dans un sac, coupé l’électricité, ont pris la voiture de Lisa et sont partis à Paris.

Ils se sont arrêtés au bout de deux heures, dans un petit hôtel. Lisa n’a pas cessé de l’observer durant le trajet, de lui lancer de ces regards qui rendraient fou n’importe qui.

Lisa a compris que le moment de lui dire, de lui raconter était venu.

Ils ont fait l’amour en silence, plusieurs fois, et puis elle lui a parlé, de ce qu’ils verront, demain, après.

Elle lui a parlé de David, cet homme qu’elle a aimé jusqu’au vertige, cet homme qui l’avait presque comprise, qui voulait l’épouser pour l’aider. Et Jules l’écoute, il a des larmes qui s’installent aux premières loges. Il ne veut pas lui montrer qu’il est un jaloux rétroactif, il ne veut pas lui dire qu’il n’aime pas ceux qui ne souffrent pas comme lui.

Il ne dit rien parce qu’il a peur de la perdre, de se perdre et il continue à l’écouter lui construire son amour impossible dans ce hier ou lui n’existait que dans les nuits d’angoisse de Lisa. Elle en parle avec émotion et il remercie le noir de cette chambre de ne pas lui montrer ses yeux humides de larmes.

Lisa lui parle de ses amours, lui dit qu’il y en a tant, pour des hommes, ce David, pour des femmes, sa mère, ses amies. Et puis son amour de la vie. De la vie qui pétille, de la fête avec des musiques très fortes qui font tourner la tête. Et surtout, surtout, de son amour de la mer, pour la mer et ses bateaux, lui dit qu’elle veut passer plusieurs nuits avec lui sur son petit navire.

Libéré,

Dans l’arrière pays de ma tête,

Oiseau plume est endormi.

Dans le creux de son rêve bleu,

J’entends le chant,

Puis deux cris,

Oiseau plume est dans le nid.

C’est doux, c’est beau,

Comme un lent clapotis.

Une goutte, puis deux,

Dans un bord de ciel qui luit

Se sont posées sans un bruit.

Dans un battement d’ailes,

J’ai ouvert le fond de mes yeux.

Oiseau plume s’est envolé.

5 juin

Un orage en février, suite…

Il est tôt. Trop tôt pour que les touristes jacassants brouillent le silence du matin océanique. Jules s’est levé tôt. Il aime profiter du matin fragile. Lisa dort encore, elle est ailleurs, dans un autre matin qu’elle est la seule à traverser. Lisa dort, elle dort beaucoup depuis qu’ils se sont retrouvés. Le matin surtout, elle aime s’éterniser dans les draps encore chargés des histoires de la nuit. Et Jules avant de se lever, avant de la laisser dans ses exercices d’étirements ensoleillés, la regarde qui dort, il l’admire, il se remplit les yeux de ces images magnifiques. Elle a le souffle imperceptible, un souffle qui lui soulève tout le corps comme une vague légère. Même sa chevelure se soulève. C’est une voile, il se penche, doucement, de ses lèvres lui caresse l’épaule et souffle sur les paupières. Il est sorti de la chambre sans bruit, la mer est à côté à quelques encablures de cette chambre, toute la nuit ça a fait comme un ronronnement. Jules a dormi avec ce rythme dans la tête, comme une symphonie marine qui endort les vivants de la terre. Ça lui fabrique des films doux, il est calme, prêt à recevoir ce que la mer lui offrira ce matin.
Le sable est frais, doux sous les pieds, le temps est calme. On dirait la mer surprise à se reposer, à finir sa nuit, comme si elle s’étirait. La mer est calme, et Jules sourit à cette idée que certaines vagues d’après midi sont faites pour les parisiens, pour leur donner à croire qu’ils ont du courage, et pour qu’ils étrennent leurs maillots de bain fluo dernier cri qui font comme des taches de villes sur les gris de l’eau qu’ils brassent à gros bouillons ridicules.
Jules a l’impression que la mer a un sourire. La mer lui sourit. Il ne fait pas un bruit, il marche à pas feutré, s’arrête tous les dix mètres et regarde. Il regarde, s’emplit les yeux de ces beautés toutes en courbes. Les rochers sont encore noirs, apaisés du soleil journalier. Ils affleurent à la surface de l’eau et semblent heureux de ce calme. Sur la plage, pas une trace humaine, la marée a réparé les dégâts des mille pattes en congés, qui ne voient rien, qui n’entendent rien et qui étouffent la surface du sable de leurs serviettes éponges aux couleurs stupides.
Et la mer qui sourit, la mer qui lui sourit. Jules est bien. Il pense à Lisa. Il la voit, elle est partout, dans cette sérénité, elle est là dans le calme du vent qui souffle sans forfanteries. Jules s’est assis dans le sable, les genoux sous le menton, discrètement, sans déranger le bel ordonnancement voulu par la nuit qui s’achève. Il est bien, il se passe encore dans son écran intérieur les films de l’avant, ceux de ces dernières semaines. Il se repasse toutes les douleurs qui l’ont amené jusqu’ici. Il revoit Lisa qui pleure, Lisa qui part, qui s’éloigne et toutes les larmes qui poursuivent leur route, qui les relient l’un à l’autre. Et se souvient de quand il lui disait : « viens Lisa, approche tu es elle, je suis il, nous sommes il et elle, nous ne faisons qu’un ou une et nous sommes bien, si bien à nous espérer, à nous fabriquer un nouveau prénom personnel, pour que l’un ne puisse subsister sans que l’autre n’existe. Il elle, comme deux anges qui ne peuvent jamais s’éloigner ».
Jules revoit tous les songes de leur histoire. Lisa derrière la vitre qui a fermé les yeux et qui le sent ne plus revenir, parce que ce jour là le gris était de partout. Et ce songe de quelques secondes qui les habite qui ronge le mécanisme de leur machine à aimer. Et eux qui croient que c’est vrai, que ce qu’il y a derrière les yeux se passent dans la vie, dans cette vie qui leur glisse entre les doigts. Il se souvient de leurs doutes, de leurs peurs, quand ils se revoient, quand ils se touchent. Quelques minutes après le bonheur qui revient et ces minutes qu’ils croient heureuses tant ils ont eu mal, tant ils regrettent.
Jules est bien, il sait que Lisa l’aime, qu’elle est là à côté, ou ailleurs, qu’elle est contre lui, à leur fabriquer de l’existence, pour que ce soit vrai, encore entre eux.
Alors le jour se fait moins discret, la mer a fini de s’étirer, son sourire se crispe, elle se prépare à sa journée de labeurs touristiques. Le vent n’est plus une caresse, il a sorti des réserves de piquants, d’autres arrivent, se mettent à courir, à piailler, sans respect. Le silence est troué.

Le silence est ouvert…

Petit matin gris,

Les mots sont là,

Je les entends.

Ils se tiennent la main,

Vibrent en riant,

Se frottent à la rime métallique.

Le silence est ouvert

Je le sais,

Je le sens.

Page molle du hier pleurant

Doucement s’est tournée.

Les lignes qu’elle a tracées

Sont les rides vides de nos mémoires abîmées.

Je ferme les yeux,

Oubli..

Elle est là,

Elle hésite,

Inspiration,

Entre, aime,

A mon oreille se penche :

Nous avons tant à nous dire,

Me glisse t’elle en riant…

5 juin 2020

Soixante ans avec René Char…

Je viens d’avoir, aujourd’hui 4 juin, soixante ans… Une bien belle journée pour moi, et un premier cadeau inattendu et qui m’a particulièrement touché, les œuvres complètes de René Char, dans la pléiade, c’est Hervé mon ami directeur de la structure dont je suis moi-même directeur adjoint qui a eu cette délicate attention. J’en suis tout ému et ne résiste pas à l’envie de partager un texte de ce très grand

Entr’aperçue

Je sème de mes mains,

Je plante avec mes reins ;

Muette est la pluie fine.

Dans un sentier étroit

J’écris ma confidence.

N’est pas minuit qui veut.

L’écho est mon voisin ,

La brume est ma suivante.

Un orage en février, suite…

Aujourd’hui Jules s’est réveillé avec la réserve à gaieté pleine à craquer. Il a des sourires d’avance, et sait ainsi qu’il pourra puiser dans son garde tendresse quand Lisa lui reviendra.

Jules déborde de bonheur aujourd’hui car il sait que ce soir Lisa reviendra. Il a reçu une carte postale, hier, toute simple en provenance d’Italie, d’un village des Pouilles. Un village entre ciel et mer. Lisa lui dit : « je serai à Saint-Etienne demain, viens me chercher au TGV de 21 h 53.

21 h 53, cette heure est jolie, pas tout à fait ronde comme Jules les aime habituellement. Cela vient peut-être du chiffre impair, il trouve les pairs plus ronds, plus tendres. Mais aujourd’hui il oublie ses principes, 21 h 53, jamais il n’aurait pensé qu’une pareille heure puisse exister. A compter d’aujourd’hui, il ajoutera au lexique du temps qui passe l’heure Lisa, et chaque jour, il se le promet, il ne dira pas : « il est 21 h 53, mais il est       Lisa qui revient ». Il est Lisa et alors il sentira les heures qui enrobent cette heure magique faire comme une caresse.

Toute la journée, il s’est préparé, toute la journée il a imaginé ce que serait son retour. En fin de matinée il est même allé sur le quai de la gare pour vérifier l’existence, l’existence de ces lieux qui en verront deux s’aimer ce soir, l’existence de ce temps, de cette heure. Il la voit, elle est là, elle existe, elle est écrite : 21 h 53, TGV en provenance de Paris gare de Lyon. C’est bien vrai, mais il a envie de plus, dire aux contrôleurs, il faut ajouter : « train spécial, spécial Lisa, spécial Lisa qui revient ».

Et l’après midi il la passe à s’adoucir le visage dans le miroir, à se questionner, sur ce qu’il lui donnera à voir, à espérer. Chaque minute qui passe le conduit à plus d’impatience. Ce sont des minutes pétillantes. Il tourne comme un lion en cage, sur le balcon il observe les gens qui passent dans la rue, il les observe et ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas gais eux aussi. Ils ne savent pas, ils ne savent pas que Lisa revient. Elle revient.  Ce soir, elle sera là. Le vide sera enseveli sous leurs baisers.

Jules est arrivé à la gare avec vingt minutes d’avance. Il veut s’imprégner du décor, il veut que lorsque Lisa descendra du train, qu’elle posera le pied sur le quai, elle le voit, elle le sente partout. Il veut inonder la gare de sa présence. Alors il fait les cent pas, il se tord le cou à vérifier le tableau lumineux, accroché si haut. 21 h 53, toujours affiché, voie C. Dans quelques minutes elle sera là. Il la regardera d’abord de loin, et puis il baissera les yeux jusqu’à ce qu’elle approche, pour pas qu’elle voit les larmes, ou plutôt qu’elle les devine. Et quand elle sera arrivée à sa hauteur, quand il sentira l’odeur de ses cheveux brillants, il tendra les bras et leurs mains se toucheront, parce qu’elle fera pareil et doucement et tout doucement, ils relèveront la tête jusqu’à ce que leurs yeux se jettent dans la bataille du regard. Et il y aura des milliers de mots et encore plus dans cet instant suspendu. Ils s’approcheront l’un de l’autre, et leurs lèvres se toucheront, à peine, juste pour établir le contact, comme deux vaisseaux qui s’arriment dans l’espace. Puis le courant passera, le sang circulera, entre les deux et ça vibrera de partout. Jules aura mal au ventre, à la mâchoire, Lisa aura les paupières endolories, de ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits et ils se serreront fort, si fort, qu’ils ne seront plus qu’un sur le quai.

Le train est à l’heure, Jules n’a plus aucune goutte de salive dans la bouche. Il s’épuise à fabriquer l’arrivée de Lisa. Le TGV en provenance de Paris gare de Lyon est annoncé voie C. Jules ne sait de quel wagon elle sortira. Il s’est posé au centre de la rame.

Il l’a vue le premier, elle est petite, son visage comme un scintillement dans la grisaille de ce quai un peu désert.

Elle semble le chercher du regard.

Ils se voient, de si loin, entre eux il n’y a plus que quelques mètres. Ils sont maladroits à combler le vide de leur retour. Les quelques secondes qui leur restent à franchir dans cet espace d’impatience sont si belles, ils s’entendent penser, tous les deux, si fort, qu’il y a comme un bourdonnement. Les autres, ceux qui constituent le décor des vivants sont figés, comme pétrifiés. Jules et Lisa sont à deux lèvres l’un de l’autre. Il y a comme une hésitation, une timidité à s’enserrer, à s’embrasser, à s’entourer de ces quatre bras orphelins de caresses. Ils sont là, à se regarder, les sourires sont imperceptibles, les gorges sont sèches, les doigts sont crispés. Jules est nerveux, il ne sait pas par où commencer, parler, toucher, sentir, goûter, entendre. Il voudrait tout réunir dans le petit espace qui les retient. Lisa a les yeux qui s’éclaircissent, elle remue les lèvres, légèrement, comme dans un spasme, ses cheveux brillent comme jamais. Son odeur a enveloppé le quai. Lisa est revenue, Lisa est là et Jules franchit les derniers mètres. Elle est petite. Il lui prend la tête entre les mains, ses doigts l’encerclent, il sent les oreilles sous la paume, et la nuque.

Déjà la première caresse, il serre, fort, de plus en plus, comme pour se recharger, il sent son torse se gonfler, le plaisir, le bonheur, son front se baisse. Elle lève les yeux, ne dit rien, toujours, parce que c’est inutile, parce qu’ils auront le temps après, parce que dans des moments comme ceux ci, il y a toujours des mots de trop, des mots pour abîmer le plaisir de se toucher, le plaisir de se parler.

Puis leurs fronts sont l’un contre l’autre, leurs corps se touchent, le quai se met à bouger, il est un fleuve, ils flottent, les trains sont des navires. Leurs yeux se ferment, les bouches se cherchent, doucement. Jules commence à lui effleurer les paupières, elles sont fraîches comme le reste de son corps, il a bougé ses mains, elles redescendent, cherchent le cou, si fin, il sent les veines qui palpitent. Elle lui caresse la nuque avec le bout des doigts, les ongles presque. Un frisson le parcourt, il tremble. Il dit : « Lisa, Lisa ». C’est tout, ça suffit, et elle lui répond : « Jules, c’est doux, c’est bon. »

Ils sont serrés l’un contre l’autre, si près, si fort, il sent son dos, sa peau, si fine. Puis les lèvres se touchent, ce n’est plus un frisson, c’est une décharge, il sursaute, elles sont douces, un peu sucrées, et puis les langues s’animent, légèrement, sans insister. Ils ne sont plus dans les retrouvailles de gare, celles qu’on voit sur les mauvaises cartes postales. Ils sont ailleurs, ils sont revenus dans la suite de leur histoire. Tout ce qu’il y autour devient le paquet cadeau qui entoure leurs enlacements. Ils ne bougent plus, ils fondent. Il recule la tête pour mieux la voir, il y a quelques larmes qui ont glissé, qui se sont échappées, il les laisse et ne dit rien, lui prend les mains, les porte à hauteur de son visage et les regarde avec passion, il déplie chaque doigt, tout en les caressant du bout des lèvres. Ses mains, il les aime, elles ont tant de vie à raconter. Et Lisa pose sa tête contre son épaule, là, dans ce creux qu’elle s’invente et qui ferme les yeux, et qui ne souffre plus. Lisa est bien, Lisa sent la vie derrière ce creux, Lisa est heureuse.

Ils ont enfin bougé, sont sortis de la gare, ils marchent avec difficulté, à trop se regarder ils ne vont pas droit. Lisa a envie de quelque chose de frais. Jules a envie de ce que Lisa veut. Ils se tiennent par la main, s’arrêtent, s’embrassent, s’embrasent. Ils sont bien.

Ils sont assis, à se toucher, presque, toujours le presque, ce petit peu qui donne envie de plus, et les genoux sous la table qui se font des douceurs, et les mains d’abord posées à plat, au repos, qui s’approchent. On dirait qu’elles rampent, chaque doigt est un œil qui cherche l’autre, chaque doigt est une bouche qui invente des lèvres aux mains d’en face. Et les doigts se rejoignent, ils s’enlacent, ils s’emmêlent, ils sont bien dans ce corps à corps, ils sont bien, et les yeux d’en haut, les laisse faire, trop occupé à s’emplir de tout ce que chacun a vu, a rêvé sans l’autre.

Et Jules comprend que Lisa veut parler, il sent les mots qui se forment. Ça produit d’abord comme un plissement au bord des yeux et la bouche qui remue légèrement, doucement, comme si elle sortait d’un sommeil profond. Et Lisa commence. D’abord une inspiration, comme une respiration dont elle est la seule à connaître les règles d’usage. Les mots elle les entoure de silence et dans chacune de ses phrases ça fait comme une mélodie. Jules ferme les yeux, il l’écoute à en pleurer, parce que quand elle parle, tous les autres sons deviennent des bruits et sa voix lui fait comme une caresse. Elle ne lui dit pas grand-chose : « tu vois, je suis revenue » mais c’est déjà une œuvre complète. Les mots les plus simples s’associent et ses lèvres les adoucissent. Elle lui parle de ce qu’elle a vu ces derniers jours alors qu’elle buvait son café crème du matin au bord de la piscine de l’hôtel où elle est allée se reposer quelques jours avant de revenir : « c’était très beau, l’eau turquoise de la piscine, et autour la végétation très dense et les chênes qui dégringolent sur la mer bleue marine, et des plages de sable fin et au loin la montagne et des petits nuages blancs ». Quand elle raconte ce qu’elle a vu, elle a un sourire dans les yeux et Jules se voit dedans. Il est deux dans son regard, un pour chaque œil.

Ce qu’elle lui dit est décousu, il faut que cela sorte, elle lui raconte ses émotions, ses souvenirs. Et ça tourbillonne. Et Jules l’emmagasine, il fait le plein des vies de Lisa, il s’en barbouille la mémoire. Il est bien à ne lui dire que très peu. Et le « tu m’as manqué tu sais » qui claque comme une blessure.

Ils boivent, c’est frais, ça fait comme un frisson dans tout le corps. Et soudain les mains qui s’agitent, qui ne se suffisent plus, le désir qui monte, les fronts se rapprochent encore. Et Lisa qui lui sourit en dessous. Lisa lui demande de sortir : « j’ai envie de toi, rentrons ». Ils sont dans la rue, bateaux ivres, enivrés l’un de l’autre. Jules bombe le torse, Lisa est sa voile. Ils tanguent dans le désir, ils s’arrêtent quand une vague les assaille, et les baisers deviennent tempêtes, les yeux se ferment, les bouches sont unies, les lèvres se confondent.

Dans l’escalier, Lisa est devant, elle sautille de marche en marche, ses cheveux volent encore dans son sillage et Jules entend son cœur s’affoler.

Ils se jettent à l’intérieur, Lisa est dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Jules lui a pris le visage entre les mains, les joues dans les paumes, elle a fermé les yeux, se laisse faire, les lèvres s’effleurent. Lisa s’amollit, s’ouvre dans tout son corps, elle veut que Jules lui entre partout, elle veut le sentir circuler dans son en dedans.

Et Jules se baisse, d’abord le cou, et ses mains qui dessinent l’intérieur des cuisses, là où la peau est si fine qu’on la sent frémir.

Et Jules qui se baisse encore, Lisa est si petite, il est à la hauteur de son ventre, sa langue cherche le nombril. Jules lui prend la tête et l’appuie encore plus fort.

Et Jules se relève. Ils échouent sur le lit.

Le lit devient une île. Jules et Lisa en sont les naufragés volontaires. Lisa est sur le dos, Jules est en contemplation. Elle a une jambe allongée, l’autre repliée, sa robe est remontée très haut, découvrant les cuisses. Sa chevelure fait comme une flaque de noir sur le blanc du drap. Elle ferme les yeux, légèrement, très légèrement, si légèrement que Jules devine la lumière qui passe, juste sous les paupières et Lisa le voit approcher.

Jules ne sait pas où poser mes mains, il voudrait s’en inventer d’autres pour que Lisa n’ait pas assez de peau à offrir. Jules s’est dévêtu le premier, il veut que toute sa peau puisse lire Lisa, les jambes s’enlacent, de ses pieds il lui feuillette les siens. Ses mains s’attardent à l’intérieur des cuisses, il y a d’abord la fraîcheur de la peau et plus il remonte, plus il sent une chaleur discrète. Elle porte une culotte si fine qu’il devine tous les mouvements de son désir. Elle a le bassin qui roule et les jambes s’ouvrent plus. Et Jules a le cœur qui bat un peu plus, de l’autre main il explore la base du cou, là où il y a un petit creux pour contenir quelques larmes et Lisa le caresse avec plus d’insistance. Une caresse frottement, elle lui pétrit les pectoraux, les poils crissent sous la paume, ça fait comme du sable. La robe est entièrement déboutonnée, et Jules découvre ce corps, il explore le ventre, un peu rond et si vivant qu’il s’en barbouille le visage. La culotte est imprégnée de désir, les doigts de Jules sont absorbés, ils avancent d’abord avec timidité aux limites de la couture, après semblent happés, avalés, Lisa s’abandonne, elle mordille l’oreille de Jules, il sent sa langue qui lui redessine le lobe de l’oreille.

Et Jules s’attarde sur les seins, d’abord sa main qui englobe le tout pour ressentir la fraîcheur, toujours cette fraîcheur, Lisa pince les lèvres, elle aime que Jules insiste sur sa poitrine. Puis les doigts se font plus habiles, il aime quand le bout durcit, quand il roule entre les doigts. Il finit par poser sa langue et Lisa commence à gémir, d’abord un soupir dans un sourire qui l’illumine, d’une main elle caresse le sexe de Jules, d’abord doucement, comme le contact d’une plume, puis elle insiste, elle alourdit la pression et Jules se tord, se cambre. Ses baisers s’accélèrent, c’est un feu d’artifice qu’il ne contrôle plus, il passe du front au cou, s’attarde sur une épaule, découvre l’intérieur du bras et brusquement il descend, pose ses lèvres à l’intérieur des cuisses. Lisa est ouverte, de sa langue il trace des lignes, il n’oublie pas les genoux, devant, derrière où la peau est si fine. Et Lisa qui s’agite, qui tire Jules contre elle. Et Lisa qui s’essaie à la géométrie des formes, elle se plie, elle se courbe, ses jambes forment des angles, et Jules en perd la tête, il a envie d’elle, furieusement, mais il veut attendre encore un peu, avant d’entrer en elle. Alors il ralentit un peu, juste ce qu’il faut pour que le calme revienne, que le corps de Lisa se détende. Il lui caresse les fesses, lui remonte la colonne vertébrale là où la peau est si fine qu’on croirait qu’elle va craquer.

Il est en elle. Jules est en Lisa et les yeux sont ouverts. Jules a l’air grave, et Lisa serre les lèvres, elle est sous lui, toute petite, il lui touche les pieds, il aime lui toucher les pieds, les prendre dans ses mains. Et Lisa ouvre les yeux presque ronds, elle est si bien.

Et Jules est bien, il se dit qu’il y a de la vie entre eux, que la vie est là qu’elle se forme, qu’elle s’ouvre comme une fleur dans cet instant magique.

Un orage en février, suite…

Photo de Janson K. sur Pexels.com

Lisa, ma Lisa,

Dans ma tête il y a encore le bruit que font tes mots écrits quand je les lis. Non ce n’est pas un bruit, encore un de ces mots que je ne parviens pas à utiliser, non ce n’est pas un bruit, plutôt comme une présence. Mais Lisa, ma Lisa tu es partie. Tu es partie et tu as tout amené avec toi, même le silence n’est plus le même aujourd’hui. C’est un silence sans toi ma Lisa, un silence qui coupe, un silence qui avale tout. J’ai peu Lisa, j’ai si peur, peur de ne plus te revoir, peur de te revoir aussi. Peur d’une autre Lisa. Lisa j’ai peur des autres autour de toi. J’ai peur qu’ils ne m’existent plus, qu’ils me fassent disparaître. Je comprends tes doutes, je comprends tes peurs et moi je suis si peu, je suis si petit.

Parfois je me dis qu’il faudrait que je sois différent, que je sois meilleur, que je sois un peu comme les autres, plus simple à comprendre, plus simple à attendre. Alors j’essaie ma Lisa, j’essaie et je regarde les autres. Ces autres comment ils font, comment ils sont, et je n’y comprends rien ma Lisa. Je n’y comprends rien, vraiment. Je ne comprends pas les couples que je croise. Lorsque je suis à côté d’eux je ne ressens pas, je ne ressens rien de ce qui ressemble à ce que nous fabriquons tous les deux. Les autres, ils doivent bien le sentir, ils doivent bien le voir que nous deux ce n’est pas pareil, qu’on a de la vie qui déborde. Ils doivent bien le voir ma Lisa. Rien que nous deux, ma Lisa, rien que nous deux.

Ma Lisa il faut que tu reviennes, je n’existe plus à nouveau. J’ai été éliminé, la vie ne veut plus de moi. Je ne l’intéresse pas, je n’intéresse personne. Il n’y a que toi Lisa. La nuit sans toi est toujours plus noire, et je recommence à me perdre dans tous les chemins que je veux prendre. Tu n’es plus là pour me tenir la main

Je t’attends déjà

Ma Lisa il faut que tu reviennes

Jules   

Un orage en février, suite…

Jules, mon Jules,

Jules, mon Jules, j’écris ces trois mots et j’ai déjà le sourire qui me revient, ce sourire que tu m’as fabriqué, peu à peu, depuis qu’on a commencé à se reconnaître. Elle est tellement compliquée, notre histoire Jules qu’il faudrait que quelqu’un puisse l’écrire, pour qu’on la comprenne tous les deux, peut-être rien que tous les deux. Notre histoire parfois, on dirait qu’elle n’existe pas, pas encore ou qu’elle est ailleurs, je sais Jules que je ne suis pas claire, mais on ne peut pas dire qu’il y ait grand-chose de clair entre nous. Je crois qu’on devait se rencontrer, c’était vital, indispensable, non on devait se retrouver parce qu’on nous avait séparé depuis le début, comme si ce n’était pas bien d’être ensemble, et tu vois aujourd’hui qu’on ne peut pas s’empêcher d’y repenser, de se dire que c’était vrai, et tout se mélange, l’envie d’être contre toi de te réchauffer, de te rassurer, parce que tu as peur mon Jules, tu as peur toujours comme cette première nuit. Cette peur ne t’a pas quitté, cette peur ne te quittera jamais, elle est imprimée avec une encre qui ne s’efface pas. Cette peur, je la vois tous les jours dans tes yeux, cette peur c’est elle qui m’a permis de te retrouver, je l’ai lu le premier soir où on s’est retrouvé, ce soir d’orage ou tu errais dans les rues, avec tes poings devenus plus gros, si serrés que les phalanges en sont rouges. Je savais ce soir là que je te trouverai, je connaissais ton nom, c’était facile on est né le même jour un 28 février d’une année bissextile, alors j’ai trouvé ton adresse, et je savais ce soir là que je te trouverai à chercher une sortie, sous l’orage, je savais que tu chercherais que tu me chercherais.

Maintenant on s’est retrouvé mais tu es tellement perdu mon Jules, tu es tellement perdu de m’avoir retrouvé que j’en ai un sourire plein de larmes, tu es tellement seul Jules, tellement entraîné à être seul que je doute parfois, je doute de ce que tu me dis, je doute de ce que tu entends. Tu es tellement différent Jules, mon Jules, tellement différent que je ne sais pas toujours qui tu es, ni comment tu fais pour continuer ainsi, tu es comme un point d’interrogation qui se balade partout, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es, il y a des questions, des questions que tu ne parviens même pas à poser. Quand on te regarde marcher, quand on te regarde revenir, parce que tu ne viens jamais Jules, tu ne viens jamais, toi tu reviens, on sent à la manière dont tes bras pendent, se balancent, on sent à la façon qu’a ta tête de tanguer, que tu es toujours entre deux naufrages. Et lorsque tu parles aux autres, lorsque tu leur parles, lorsque tu racontes, lorsque tu décris, on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche et ce qu’il y a de plus troublant c’est que souvent, la plupart du temps, on sent bien que ce n’est pas toi qui fonctionne mal, on sent bien que c’est tout le reste, c’est nous, c’est les autres, c’est le monde, celui qu’on voit, celui dont on nous parle et dont on croit se souvenir qui ne fonctionne plus. Depuis qu’on s’est retrouvé Jules, je te regarde exister et parfois je ne comprends pas, je ne comprends plus, toi, nous, les autres. Je te regarde exister et tout ce qui me semblait établi, défini, perd de son sens. Depuis que je te suis Jules, j’ai découvert des couleurs qui n’existent sur aucune palette. Je me souviens de toutes ces fois, ou alors que nous marchions toujours dans des endroits où personne ne va, tu t’es arrêté, et tu as souri en regardant une touffe d’herbe jaunie jailli de l’interstice d’un trottoir, ou un vieux chien plein de rhumatismes le regard et la langue plongée au cœur d’un papier gras. Je me souviens de toutes ces fois ou tu m’as serré le bras en me demandant d’écouter, et parce que je n’entendais rien ou pas grand-chose, toi tu étais triste, tu croyais que c’était dans ta tête ces musiques faites de souffles, de sifflements. Et pourtant Jules aujourd’hui je n’en peux plus, je suis fatiguée, je voudrais tellement te dire que je comprends celui que tu es, je voudrais tellement que tu comprennes qu’il n’y a rien de toi que je rejette, mais j’ai tellement besoin que tout soit ou devienne simple.

Je préfère rester seule quelques temps, pour voir, quelques temps simplement, juste pour comprendre ce que tu as modifié en moi, juste pour voir comment je peux essayer de t’oublier, non pas de t’oublier, non mon Jules, c’est impossible, mais juste essayer de voir comment ça fait quand tu n’es pas là.

Lisa

Un orage en février, suite…

Ils s’y sont aimés hier, ils se sont aimés jusqu’à l’essoufflement. Il l’aime tant. Elle en est oppressée. Elle lui parle de son petit appartement à Paris, la solitude, l’attente, et les hommes qu’elle a mal aimés.

Et il lui dit : « Lisa je te rêvais et tu es là, devant moi, toute entière ». Il l’embrasse avec passion. Lisa a peur, hier soir surtout, il lui parle de tout, comme il voit la vie, un peu trouble et Lisa qui ne sait pas, qui ne sait plus, quel est son choix.

Jules ne la voit plus maintenant, il l’imagine. Un point noir, seulement, qui s ‘évanouit, l’angoisse a pris possession des lieux, sans état d’âme, sans préparation. Elle est là, à l’intérieur, bien au chaud, à le tirailler, à l’exténuer. Jules voudrait l’orage, il regarde le ciel de novembre, une couette, aux couleurs ternes, ça fait comme un attrape silence. Désormais il n’y a plus rien, les autres sont devenus ce qu’ils étaient avant Lisa, ils sont des autres avec de l’insignifiance dans leur vie. Désormais Jules ne vit plus, il existe, sans plus, sans fioritures, il a repris sa silhouette de rien, cette apparence qui lui permet de se fondre dans le paysage. Les larmes, il ne les sent même plus, elles sont une continuité de la douleur, un prolongement.

Enfin il est entré, a refermé la fenêtre et s’est assis sur le divan encore chaud du corps de Lisa. Lisa, des traces d’elle, partout, elle est imprimée dans tout le paysage mobilier, elle est en surbrillance, il la voit, il la ressent.

Il est assis, immobile, les deux mains tiennent la tête, elles sont sur les joues, humides. Jules ne comprend pas, ne comprend plus, cet amour, si fort, si intense et soudain la douleur. Lisa ne le quitte pas, il le sait bien, elle s’éloigne, elle cherche le vrai dans la séparation et reviendra peut-être. Il espère. Tout à l’heure il cherchera à se la fabriquer à nouveau et alors elle reviendra.

C’est toujours ainsi depuis qu’il est tout petit, on lui vole toujours son bonheur.

Mes Everest : « raconte-toi, Yves Simon

Tu as peur des gens qui passent
Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face
Tu as besoin qu’ils te regardent
Et pourtant tu restes là sur tes gardes

Raconte-toi

Tu écris aux visages que tu as vus
En quadrichromie, à la une des revues
Tu leur dis je te regarde est-ce que tu me vois
Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid

Raconte-toi

Envoie toutes sortes de messages
Aux inconnus et lucioles de passage
Prends le parti du risque de l’erreur
Le silence est toujours complice ou trompeur

Raconte-toi

Prends des feuilles 21 x 27, un stylo
Une caméra super 8, un magnéto
Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux
Toute la folie du monde est dans ton cerveau

Raconte-toi

Un orage en février, suite…

Et Jules n’est pas reparti. Jules a dit à Lisa qu’il n’était jamais parti, qu’il y avait une simple erreur, une fois de plus, un glissement dans le temps, il lui a dit qu’il y avait eu comme un songe, un peu plus long au moment où il avait levé la tête pour la voir derrière la vitre. Il lui a dit qu’ils avaient rêves ensemble.

Et le doute qui revient quand les yeux se ferment ensemble, quand les doigts se touchent. Tout devient lisse, tout revient. 

Jules a mal à en crever. Jules a le soleil à l’ombre. Son cœur est en berne, il boîte bas. Pas un sourire, ni même une lueur de joie, toutes les sources d’énergie sont taries. Il est dans l’état de celui qui avance dans un tunnel sans issue. Plus rien n’entre ni ne sort.

Lisa est partie tout à l’heure, sans raisons. Elle s’est levée, a arrangé ses cheveux, les tirant un peu en arrière, puis elle l’a regardé avec un sourire fatigué.

Elle a levé sa main, sa petite main et du revers a posé une caresse sur sa joue. Ses yeux ne pétillaient pas de la même façon, alors elle lui a dit « je pars ». Il est resté là, planté, à la regarder le quitter, une fois de plus.

  • Je pars, je veux aller voir ailleurs, vers d’autres, voir si je t’aime pour ta présence, je veux sentir le trou de ton absence qui se creuse au fond de moi et sentir si je peux le remplir avec des larmes, les tiennes que je devinerai, ou celle d’un autre que j’épuiserai de plaisir…

Elle a fermé la porte sans se retourner. Jules sent les larmes, elles sont proches. Il s’est traîné jusqu’à la porte fenêtre et s’est retrouvé sur le balcon. Un petit balcon, timide, juste pour dire qu’il y a un dehors. La barrière est en fer, de mauvaise qualité, les humidités ont produit comme une mousse qui a noirci.

Il la voit, elle s’éloigne, elle est petite, comme toujours, elle ne se retournera pas, il le sait. Aujourd’hui elle ne l’existe pas.

Et déjà il regrette ce qu’il ne lui a pas dit, elle lui manque. Sa poitrine est prise dans un étau : les larmes sont là, elles déferlent. Il ne les retient pas. Ses doigts sont crispés, ils entourent la rambarde, il y a le vertige, la peur, l’amour qui s’éloigne, à l’autre bout de la rue, et derrière le vide de l’appartement qui attend.

Et soudain tout devint étrange…

Et soudain tout devint étrange,

Longues et molles les heures

Ne trouvaient plus de passages vers l’après.      

Nos ombres avaient disparu.

Certains disent qu’elles ont coulé,

Lassés de suivre en silence

Ces visages courbés.

Plus un son ne sort des bouches étonnées

Partout des flaques de silence.

Oubliés les rires éclaboussant

Enfermés les enfants sautillant.

Soudain tout devint étrange,

Regarde,

Les corps se rapprochent,

Ils s’effleurent,

C’est touchant.

On dirait des amants…

27 mai

Mes Everest,Boris Vian, Joan Baez : à tous les enfants…

A tous les enfants qui sont partis le sac au dos
Par un brumeux matin d’avril
Je voudrais faire un monument

A tous les enfants qui ont pleuré le sac au dos

Les yeux baissés sur leurs chagrins
Je voudrais faire un monument

Pas de pierre, pas de béton, ni
de bronze qui devient vert sous la morsure aiguë du temps
Un monument de leur souffrance
Un monument de leur terreur
Aussi de leur étonnement

Voilà le monde parfumé, plein de rires, plein d’oiseaux bleus,
soudain griffé d’un coup de feu
Un monde neuf où sur un corps qui va tomber grandit une tache de sang

Mais à tous ceux qui sont restés les pieds
au chaud, sous leur bureau en calculant
Le rendement de la guerre qu’ils ont voulue

A tous les gras, tous les cocus qui ventripotent dans la vie
et comptent et comptent leurs écus
A tous ceux-là je dresserai le monument qui leur convient
avec la schlague avec le fouet, avec mes pieds, avec mes poings

Avec des mots qui colleront sur leurs faux-plis,
sur leurs bajoues, des marques de honte et de boue

Un orage en février, suite…

Jules est en Lisa. Jules est Lisa. Leurs doigts se sont touchés, une fois de plus, un effleurement puis le picotement qui creuse, qui vrille quelque part au milieu des organes dont on oublie qu’ils sont aussi faits pour aimer. Jules a retrouvé Lisa. Si longtemps qu’il n’a pas eu ce contact. Lisa s’est approchée, elle est menue, on dirait qu’elle glisse, elle a les bras qui pendent. Mais elle les porte bien, elle n’est pas embarrassée, on voit bien qu’elle est emplie de bonheurs. On comprend bien qu’elle est toute à son histoire.

Et Jules qui la regarde venir. Comme tant de fois depuis ce soir d’été où ils se sont trouvés, dans une rue chaude de la journée. Il se souvient, il ya eu tant d’amours depuis, tant de regards qui s’emmêlent. Et aujourd’hui, cela fait un an, il est si loin l’hiver du départ, l’hiver de la rupture. Il est si loin et s’éloigne encore plus à mesure que Lisa s’approche. Elle est habillée comme il aime, juste assez de tissus pour donner à penser qu’on peut trouver mieux, plus haut, plus profond. Elle est à quelques mètres et il sent déjà les picotements, avertissements délicatement douloureux. Elle est tout près. Quelques centimètres encore et leurs doigts se sont touchés. Au même moment l’orage qui gronde, l’orage. Un éclair bref, l’illumination parfaite, leurs doigts qui se touchent et Jules est en Lisa.

J’ai un arbre dans la tête…

J’ai un arbre dans la tête,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouées

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont légers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumière du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

26 mai…

Mes Everest : c’était l’hiver…Francis Cabrel

Elle disait : « J’ai déjà trop marché
Mon cœur est déjà trop lourd de secrets
Trop lourd de peines »
Elle disait : « Je ne continue plus
Ce qui m’attend, je l’ai déjà vécu


C’est plus la peine »

Elle disait que vivre était cruel
Elle ne croyait plus au soleil
Ni aux silences des églises
Et même mes sourires lui faisaient peur
C’était l’hiver dans le fond de son cœur

Elle disait que vivre était cruel
Elle ne croyait plus au soleil
Ni aux silences des églises
Et même mes sourires lui faisaient peur
C’était l’hiver dans le fond de son cœur
Le vent n’a jamais été plus froid
La pluie plus violente que ce soir-là
Le soir de ses vingt ans
Le soir où elle a éteint le feu
Derrière la façade de ses yeux

Dans un éclair blanc

Elle a sûrement rejoint le ciel
Elle brille à côté du soleil
Comme les nouvelles églises
Et si depuis ce soir-là je pleure
C’est qu’il fait froid
Dans le fond de mon cœur

Elle a sûrement rejoint le ciel
Elle brille à côté du soleil
Comme les nouvelles églises
Et si depuis ce soir-là je pleure
C’est qu’il fait froid
Dans le fond de mon cœur

Un orage en février, suite…

Lisa attend Jules. Ce soir il reviendra. Elle le sent. Elle le sait il est dans l’air, électrique. Il est partout, elle l’attend.

L’orage est proche, il menace depuis le début de l’après midi. L’air est lourd, grave, il se prépare au déchaînement spectaculaire. Lisa a peur. Elle est derrière la vitre. Comme hier, comme toujours, comme depuis le premier jour derrière la vitre de la couveuse. Elle le sait, il reviendra, ils ont annoncé des orages sur la région, il reviendra, il aura des flammes dans les yeux. Il a besoin d’eux, il a besoin de l’orage. Il a besoin d’elle. Il s’est enfui pour qu’elle l’espère. Les premières gouttes s’écrasent, elles s’évaporent sur le bitume brûlant. Les gens se pressent. Elle le voit, il arrive. Il est au bout de la rue, la tête levée vers le ciel. On dirait qu’il prie. Elle sait qu’il ne se souviendra plus de quand il est parti. Il dira : « hier, il y a longtemps, tout à l’heure ». Il revient, il sera là dans une minute, les bras autour d’elle. Elle a le sexe qui s’impatiente. Le premier éclair, elle s’essouffle, voudrait se toucher, mettre son doigt là au milieu, pour se calmer, pour patienter. Mais il arrive. Jules est là, tout prêt. Jules s’approche, il lève encore les yeux, il ne la voit pas derrière la vitre. Il est dans les nuages. Elle a les larmes qui cherchent la sortie. Il ouvre la porte d’en bas, elle va grincer, puis elle claquera. Coup de tonnerre, elle sursaute. Il grimpe les escaliers. Plus que quelques secondes, la porte est seulement tirée, il n’aura qu’à pousser. Il traversera le couloir et la serrera dans ses bras. Il, elle.

Il est là, il est contre elle, derrière elle, elle est toujours contre la vitre. Elle pleure, c’est peut-être la pluie.

Jules est contre elle, elle le sent qui durcit, elle a les jambes qui s’écartent, quand elle comprend la main qui entreprend un voyage vers l’humidité.

Elle a le front collé contre la vitre, elle souffle, ça fait de la buée et dehors il y a la rue qui fume sous les gouttes de pluie de plus en plus grosses. Le tonnerre, puis les éclairs, plusieurs, comme un crépitement, il est en elle, c’est doux, elle ne se souvenait plus, elle le sent, il est là au fond de son ventre. Elle s’en veut d’être pleine de boyaux. Elle aurait voulu lui offrir des fleurs, elle rêve d’un corps empli de fleurs. Il bouge à peine, elle sent qu’il est bien. Il est revenu. Elle a mis les mains à plat sur les vitres, comme une suppliciée. Elle est bien. Elle ferme les yeux.

Quelques miettes d’air marin…

J’ai plongé la main,

Dans le fond mauve de ma poche à sourires.

Il y restait quelques miettes d’air marin ;

Dans le doux creux de ma paume de cire

J’entends, elles chuchotent un chant câlin.

Ô si beaux ces mots loin du pire.

Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.

Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…    

25 mai

Mes Everest : Léonard Cohen.Like a bird…

J’étoffe ma rubrique « mes Everest » en y intégrant, des textes dits ou chantés, dont je propose quand c’est nécessaire la traduction pour en éprouver toute la poésie. Je commence par Léonard Cohen…

Comme l’oiseau sur le fil
Comme l’ivrogne dans une église
J’ai tenté d’être libre à ma façon
Comme le ver au bout du fil
Comme le chevalier d’un ancien livre
J’ai gardé pour toi ma chanson
Si je fus cruel
J’espère que tu pourras l’oublier
Si je fus injuste
J’espère que tu sais que ce ne fut pas pour toi

Comme un enfant mort-né
Comme une bête encornée
J’ai déchiré ceux qui tendaient la main vers moi
Mais je jure par cette chanson
Et le mal fait dans ma maison
Que je réparerai pour toi
J’ai vu un mendiant appuyé sur son ombre
Il m’a dit : « Tu ne dois pas trop demander »
Et une jolie femme devant sa porte sombre
Elle m’a crié : « Hé, pourquoi ne pas plus demander »

Comme un oiseau sur le fil
Comme un ivrogne dans une église
J’ai tenté d’être libre à ma façon

Un orage en février, suite…

C’est vrai qu’elle est triste Lisa. Elle est triste contre sa vitre. Ça lui fait comme une douleur humide sur le front parce qu’elle ne veut pas se décoller. Elle le voit, elle l’espère. Elle aurait pu ouvrir la fenêtre et lui dire : « Jules je t’attends, viens, on parlera, on se dira des mots que tu aimes, de ces mots que quand on les dit, ça fabrique un sourire, des mots fleurs, des mots musiques, des mots pour dire qu’on s’aime depuis tant de hier, depuis presque toujours… »

Elle aurait pu descendre, le suivre, l’appeler, lui dire de se retourner, « je suis là, je ne dirai rien, mais laisse moi te suivre… » Lisa elle aurait pu, mais elle ne sait pas trop ce qui l’attire ce qui la retient alors quand il part, quand il n’est pas là, elle ne cherche pas.

Un soir Jules ne sera pas rentré. C’est ce qu’on dira plus tard, peut-être, s’il ne revient pas, s’il laisse Lisa là haut contre la vitre avec sa peur de l’orage. Il n’est pas rentré, il a eu peur de la voir, le visage collé contre la vitre. Il la voit toujours d’en bas avant de monter, il voit son visage si doux dans le noir de la pièce qu’elle n’allume jamais de peur d’abîmer les ombres des objets. Il a peur, peur de ne plus se souvenir, de ne plus être capable de l’aimer comme elle le veut, depuis toujours. Alors il a baissé la tête et il a continué tout droit. Il est dans le sud, dans une ville port. La journée il est manutentionnaire et le soir, il reste sur les quais à contempler les cargos. Derrière, il y a la ville qui est laide, une ville droite, perpendiculaire, une ville construite pour qu’on aboutisse sur le port. La mer est d’une couleur industrielle, tapissée de navires métalliques qui attendent qu’on les soulage de leurs cargaisons. Jules ne se lasse pas de les voir et de les entendre gémir quand ils manœuvrent pour s’approcher du quai de déchargement. Dès qu’un de ces monstres d’acier déchire la nuit de son long mugissement, il a les mâchoires qui se serrent et rentre se coucher. Il a trouvé une petite chambre, juste en face. Une petite chambre avec lavabo et une fenêtre sans volets qui donne sur la nuit du port.

Il pense à Lisa. Elle est derrière sa vitre, sans aucun doute. Il pense à elle, se dit qu’il reviendra. Il se fabriquera une histoire à lui raconter. Alors il veut s’emplir la tête de sourires, des siens, les seuls, il cherche à évacuer tout ce qui le pollue depuis des années, ceux des autres, ceux qui ne l’ont jamais regardé. 

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge…

Parce qu’il est préférable et plus agréable de lire ce texte inédit et surprenant, d’un seul jet, comme j’ai dû vraisemblablement l’écrire, je réunis les deux parties et pour l’illustrer j’ai même trouvé une photo que j’ai prise l’année dernière. Il s’agit de la caserne dans laquelle je me rendais quand j’ai écrit ce texte…

En 1982, il s’agissait de l »entrée du 4ème Rima

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…

Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.

L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.

Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre.  Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.

La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…

J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.

J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.

Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…

Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.

Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »

La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…

Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités :  avec pudeur et prudence.

Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…

Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…

Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.

Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.

J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…

Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.

Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.

Tout au moins je le suppose.

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge, suite et fin…

J’ai terminé le déchiffrage de ce qui était certainement destiné à être l’esquisse de la suite de mon premier roman  » quelques mardis en novembre » et que j’ai abandonné ensuite…

Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »

La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…

Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités :  avec pudeur et prudence.

Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…

Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…

Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de  ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.

Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.

J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…

Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.

Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.

Tout au moins je le suppose.

Mes Everest, Jacques Brel : le plat pays…

Jacques Brel

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien.

Un orage en février, suite…

Depuis qu’il n’est pas rentré, qu’il a laissé Lisa derrière la vitre, Jules ne parle plus. Il garde tout dans l’en dedans. Chaque jour qui passe, il s’emplit d’un peu plus de silences. Parfois il retourne au temps qui passe. Pour la voir, avec l’espoir qu’elle y entrera, qu’elle s’approchera de lui comme si rien ne s’était passé. Jules est seul, il n’a pas choisi de partir, de la laisser, de la quitter. Il a eu peur. Il se souvient encore quand il a levé la tête. Elle a le visage plaqué contre la vitre. Comme hier, comme tous les jours qui passent et qui passeront. Elle attend, elle l’attend. Il a levé les yeux, une fois de plus, et leurs regards se sont croisés, une fois de plus, comme deux faisceaux lumineux. Ça lui a fait mal de voir comme elle l’aimait. Tant d’amour ça étouffe quand c’est nouveau. Alors ce soir, ce mardi soir, il n’a pas ralenti pour lui sourire avent de monter, de pousser la porte et de la prendre dans ses bras. Il a poursuivi son chemin, il a marché longtemps, il a suivi la route sans réfléchir, vers le sud. Le sud, ça commence là au bout de la rue, quand on continue, et qu’on ne se retourne pas.

Il a marché toute la nuit. Au début, il avait mal aux jambes et la tête lui brûlait. Il a marché plus de quarante kilomètres et le matin il s’est arrêté dans un bar d’où il pouvait voir un canal. De la fumée s’en échappait, ça faisait comme un voile en suspension. Depuis la veille, il n’a pas desserré les mâchoires. On croirait qu’elles sont collées. Quand il a vu la lumière à la surface de l’eau, il a pensé à Lisa, ça lui a fait comme une boule dans la gorge, un nœud de larmes qu’on n’arrive pas à délier. Elle est là bas derrière sa vitre, elle l’attend encore.

Il regrette déjà.

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge…

Comme il pleut, j’en profite pour ranger, je fouille dans mes vieux cahiers qui sentent l’humidité. Et là je tombe sur le début de quelque chose, un texte visiblement écrit d’un seul jet, très vite, ( j’ai souffert pour le déchiffrer ) et je suis agréablement surpris. Je pense l’avoir écrit au début de l’année 1982… Je le publierai en deux ou trois fois..

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…

Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.

L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.

Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre.  Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.

La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…

J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.

J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.

Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…

Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.

Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. «  Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »

Un orage en février, suite…

Jules et Lisa se sont connus il y a si longtemps. Ils se sont connus et se sont attendus. Aujourd’hui ils sont ensemble et vivent entre quatre murs en ville. Ils ne savent plus se parler. Ils s’observent, ils n’ont pas appris le bonheur qu’on partage chaque jour. Ils s’ennuient d’être trop ensemble. Ils ne se touchent plus que pour l’utilitaire et l’alimentaire.

Jules va mieux, il n’a plus ses absences, il n’hésite plus et ne redoute plus le contact des autres. C’est si nouveau, tout est si nouveau. Jules est mal, il ne s’habitue pas. Le bonheur l’a frappé en pleine solitude.

Lisa aime Jules. Elle aime quand il revient de ses longues promenades, couvert de froid, les sourcils raidis de givre. Elle aime qu’il ne dise rien, elle ne veut pas qu’il s’use à lui jeter des mots sans importance. Elle ne veut pas qu’il se force à sourire quand il a des larmes plein la gorge. Elle ne veut pas comprendre, elle ne veut pas savoir, ce qu’il est, ce qu’il souffre, elle le veut comme il est. Alors elle le regarde ne rien dire, ne rien faire, elle le regarde et se dit qu’elle est bien. Lisa ne travaille plus. A Paris elle a mis de l’argent de côté. Elle passe ses journées à apprendre à vivre lentement, elle s’entraîne à observer le temps qui passe, elle cherche à voir les minutes qui défilent. Elle envie Jules, lui qui lui raconte les espaces entre chaque seconde.

Certains après midi elle reste plusieurs heures, immobile, front contre la vitre du salon, glacée, humide.

Au début elle ne pouvait pas supporter cette position plus de dix minutes. Aujourd’hui au cœur de l’hiver, elle est capable de coller le front plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elle perde le sens, qu’elle ne sache plus distinguer la matière front de la matière vitre. Alors elle est bien, elle bouge un peu et pense à ce qu’elle a vu : ces sommes de petits riens, ces silhouettes courbées, incurvées vers leurs chaleurs intérieures.

Quand Jules revient, qu’il fait si noir dehors, que les lumières de la ville font comme des trous, quand il est là enveloppé de froid, avec l’odeur du dehors, l’odeur de tous ces autres qu’il a croisés, elle a la gorge qui se ferme pour étouffer un sanglot.

Lisa n’imagine pas une autre vie. Elle ne soucie plus de ce qui la tenait autrefois. Elle se contente du peu dont elle a besoin pour fournir l’énergie nécessaire à son amour.

Un soir, en novembre, un mardi de novembre, Jules n’est pas rentré. Elle a attendu derrière la vitre. Longtemps, si longtemps. Puis la rue s’est vidée et les yeux lui ont piqué. Elle s’est assise et a attendu. Toute la nuit elle est restée là, sans pleurer, parce que ça ne sert à rien, parce que ça ne le fera pas revenir. Le lendemain elle est retournée derrière la vitre comme tous les jours mais Jules n’est pas dans la rue.

Jules n’est pas rentré. Tout l’hiver, il est resté dehors. L’hiver c’est long, surtout lorsqu’il déborde, lorsqu’il se permet d’inquiéter Mars et même Avril. Lisa est restée là, elle n’attend plus, elle n’attend pas, elle sait bien qu’il ne l’a pas quittée, que sa promenade est plus longue.

Elle sait bien qu’il est ailleurs, qu’il cherche, qu’il la cherche.

Un orage en février, suite

Jules pense à Lisa. Jules pense à Lisa, et Lisa n’est pas là quand Jules pense à elle. Ce soir Lisa est ailleurs, elle est ailleurs pour ce soir et Jules est mal. Il ne sait pas, il ne sait plus. Il ne sait pas s’il attend Lisa, il ne sait même plus si Lisa est quelque part, si Lisa existe, si elle existe ici entre ses murs soudain si gris. Alors Jules se lève pour chercher des traces de Lisa et il ne trouve rien, tout est si bien rangé, qu’il ne reconnaît rien, il est assis dans un canapé qu’il n’a même pas en mémoire. Alors Jules doute, il doute encore de tout, de ce qu’il croit se souvenir, de ce qu’il rêve depuis longtemps, il se regarde dans le miroir à s’en faire mal au regard jusqu’à ne plus savoir où est le reflet. Jules s’est endormi, Lisa n’est pas rentrée, Lisa, les yeux ouverts il barbouille son silence de la répétition de ce prénom jusqu’à ce que le sens en soit perdu et Lisa qui s’efface et lui qui s’endort.

Un orage en février, suite…

Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il repose. Son corps tout entier est calme. Il a la tête légèrement relevée par l’oreiller, penchée sur le côté. Elle le touche du bout des doigts. Ce n’est pas une caresse, c’est un contact au sens électrique du terme, un contact qui lui fabrique un frisson.

Hier soir ils ont parlé. C’est la première fois qu’il lui a dit tant de choses, de belles choses. Ses paroles, elle les a recueillies, mises de côté, avec amour, pour les mauvais jours, elle se les repassera sur son enregistreur de tendresse. Elle l’entend, il parle doucement, avec émotion. Sa voix tremble comme dans un sanglot qu’on retient.

« Lisa, tu es belle, tu es jolie, peu importe le mot, choisis-le, tel qu’il existe, et moi j’en chercherai d’autres ou j’en fabriquerai pour quand on en pourra plus des banalités des dictionnaires de l’amour convenu. Lisa je t’aime et je ne l’explique pas, je le vis, je le dis et ce n’est déjà plus pareil. Lisa je t’aime, pour ta pétillance, pour tes yeux qui s’allument, pour ce que je les entends me dire quand on se croise.

Je ne te vois pas Lisa, je ne te regarde pas, je te vis, quand tu es là, j’ai les sens qui s’embrouillent. J’ai un trou noir dans l’arrière-pays de ma tête. Un trou noir dans le néant de mon passé, avec tant de hiers, tant d’hivers où je t’ai laissée. Je voudrais ne t’avoir jamais quitté, je voudrais m’entendre dire ce que tu attends depuis le premier jour.

Et pourtant Lisa je partirai, je te laisserai et tu ne seras plus jamais seule. Quand je penserai à toi, à quelques mètres, à quelques lieues, ce sera si fort que tu le sentiras partout dans ton corps. Tu auras dans la tête des tempêtes que je te soufflerai en fermant les yeux pour mieux t’entendre rêver. »

Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il est calme, il n’a plus ses agitations, ses spasmes, ses secousses, il est ailleurs, tout en douceur et elle se souvient : Jules qui disait, Jules qui lui disait.

« Lisa il y a l’amour, il est entre nous, on peut le toucher, il passe, les autres le ressentent, il fait comme une petite musique et puis on se regarde, on se touche et les sourires sortent. Il y a l’amour Lisa, et toi que j’aime, juste derrière les yeux, depuis toujours. On se connaît si peu, on se voudrait tant, on s’effleure parce que ce mot est beau, qu’il est parfumé. On est bien Lisa, il y a l’amour et nous, sourires, regards, et les doigts qui s’observent, qui s’approchent. Il y a l’amour Lisa, peut-être… »

Un orage en février, suite…

Et puis il y a eu l’envie de partir. Jules est allé attendre Lisa. Elle ne le sait pas. Il l’a attendue longtemps, si longtemps qu’il aurait pu abandonner. Il ne connaît pas ses heures de sortie. Quand il a envie d’elle, de la voir, il y va et il attend. Jules ne dit même pas qu’il attend, il dit je l’aime, je prépare l’espace, le temps, tous ces vides d’elle à remplir pour l’accueillir. Jules veut que lorsqu’elle arrive, elle puisse sentir l’amour partout, sur sa peau, dans l’air qu’elle respire.

Je veux qu’elle sache que chaque fois que je l’attends, je lui fabrique un monde pour le lui offrir. Aujourd’hui Jules aime Lisa depuis le début du jour. Il l’aime et Lisa ne vient pas. Alors Jules attend, il est capable de ne pas bouger, d’être concentré sur ce qui se produira lorsqu’elle apparaîtra. C’est si simple.

Quand elle est sortie, il a eu ce serrement de gorge, comme à chaque fois, cette hésitation entre le sourire et les larmes. Aujourd’hui il ne s’entête pas et c’est les deux à la fois. Lisa n’est pas seule, il y a la pluie qui s’est invitée. Elle est chaude, sensuelle, et derrière il y a les nuages qui noircissent. Lisa est en sourire, elle a les yeux qui appellent.

Pas un mot entre eux, il est là depuis le matin. Et puis un effleurement, à peine, comme une décharge. La peur du plus loin.

Jules a envie de rouler, vers l’orage. Lisa ne dit rien. Il y a Jules qui l’aime sans rien dire avec sa folie. Elle est si prête de lui. Jules conduit, il ne sait pas où il va, il ne lui a rien dit et elle ne s’étonne de rien. Elle sait qu’il est inutile d’attendre qu’il lâche quelques mots.

Jules ne sait pas. Il ne sait pas ce qu’il faudrait qu’il dise, ou qu’il fasse pour que ça circule mieux dans sa tête, pour que chaque mot, retrouve sa place. Jules a toujours le sourire coincé entre deux sanglots, il ne sait pas, il cherche le vrai, il cherche ce qui fait que les autres le reconnaissent. Là, à cet instant, il sait sur quoi il peut compter pour se prouver qu’il y a de l’existence dans ce moment, dans ce mouvement, il le sait, il le sent.

Mes Everest : voir, Jacques Brel…

Voir la rivière gelée
Vouloir être un printemps
Voir la terre brûlée
Et semer en chantant
Voir que l’on a vingt ans
Vouloir les consumer
Voir passer un croquant
Et tenter de l’aimer

Voir une barricade
Et la vouloir défendre
Voir périr l’embuscade
Et puis ne pas se rendre
Voir le gris des faubourgs
Vouloir être Renoir
Voir l’ennemi de toujours
Et fermer sa mémoire

Voir que l’on va vieillir
Et vouloir commencer
Voir un amour fleurir
Et s’y vouloir brûler
Voir la peur inutile
La laisser aux crapauds
Voir que l’on est fragile
Et chanter à nouveau

Voilà ce que je vois
Voilà ce que je veux
Depuis que je te vois
Depuis que je te veux.

Un orage en février, suite…

Jules et Lisa marchent main dans la main. Ils s’aiment jusqu’au bout de leurs doigts. Leurs peaux communiquent, ils s’entendent respirer. Ils n’ouvrent pas la bouche. Ils marchent dans la ville, au milieu des autres qui ne les voient pas. Lisa est vibrante. Jules la sent bien à chaque pas qu’ils ajoutent, son désir d’elle est plus fort. Son désir de la prendre le plus vite possible, sans précaution, devant les autres, pour qu’ils sachent et parce qu’il crève d’envie de leur dire : « regardez, regardez je suis revenu et j’aime ». Lisa comprend le désir de Jules, un désir physique qui lui ralentit le pas à cause de la bosse sur le pantalon qui frotte contre la fermeture éclair. Elle devine l’érection, elle la sent, c’est le bout des doigts de Jules qui le lui disent. Elle sait qu’elle ne pourra pas attendre. Elle cherche du regard, un couloir, un mur au fond d’une impasse où elle pourra s’abandonner, où elle pourra gémir, où elle pourra s’ouvrir. Ils sont dans une rue commerçante, il y a foule à l’étalage des chiffons, les curieuses tâtent les étoffes, elles les remuent, les secouent et Lisa a envie de Jules. Envie de Jules en elle. Ils entrent dans la boutique, la foule est dense. Personne ne prend garde à eux tous sont occupés à farfouiller. Ils sont dans un coin du magasin, un coin à peine plus sombre. Il y a un empilage de cartons qui attendent de vomir leurs contenus de mauvais tissus. Lisa s’est juchée sur la deuxième rangée de cartons, elle n’a pas eu besoin de relever sa jupe. Une jupe si courte. Elle porte à peine de culotte. Elle est prête. Jules la pénètre avec précaution, elle n’a pas besoin de le guider. Ils sont faits pour s’aimer. Ils ont été conçus pour cela.

Un orage en février, suite…

Photo de Apostolos Vamvouras sur Pexels.com

Jules observe Lisa. Lisa se déshabille. Elle se déshabille lentement, plie lentement chacun de ses vêtements. Elle sait qu’il la regarde, elle sait qu’il attend de voir, qu’il veut vérifier si ce qu’elle lui a suggéré n’est pas encore un de ces mauvais coups du hasard. Elle sait qu’il a déjà la tête pleine de ces images qu’on se fabrique quand l’autre devient un objet de désir. Tout à l’heure au café, il a plusieurs fois laissé tomber sa serviette, pour se pencher, pour admirer ses jambes. Elle en est fière de ses jambes, de longues jambes lisses, soyeuses rien qu’à les regarder. Avec juste ce qu’il faut de muscles pour qu’elles ne s’affaissent pas quand elle se repose. Elle les entretient, elle les polit, les lustre, les enduit. Elle adore les montrer, les offrir aux regards des autres, aux regards de ceux qui voudraient voir plus haut, juste un peu plus, pour se donner des frissons. Elle met des jupes, pas trop courtes, mais suffisamment porteuses d’espoir pour ceux qui attendent un simple mouvement qui provoquera un serrement de gorge, de ces jupes juste au dessus du genou, au dessus de ce morceau qui hésite entre la chair et l’os. Elle n’en montre pas trop, mais sait qu’il devine, parce qu’elles sont belles ses jambes. Elles traversent toutes les étoffes. Ce ne sont jamais les tissus qui sont transparents, ce sont ses jambes qui surlignent.

Ce qu’elle aime le plus, c’est prendre des poses inhabituelles, des poses faites pour celles qui sont si belles qu’on a le cœur qui bat rien qu’à les sentir s’approcher. Tout à l’heure, quand Jules lui a pris la main, dans la rue, quand il lui a serré les doigts comme s’il avait peur, elle a senti les muscles de sa cuisse devenir durs comme après un violent effort physique. Comme après l’amour, quand les corps se tendent, quand ils sont à la limite de la rupture. Elle sentait le bout de ses doigts et elle aurait voulu qu’il la prenne, là, tout de suite, qu’ils s’engouffrent dans un couloir sombre, qu’il la plaque contre un mur. Elle aurait voulu qu’il lui mordille le cou, puis le lobe des oreilles et qu’il lui remonte une jambe, la droite, jusqu’à ce qu’elle forme un angle droit avec l’autre, jusqu’à ce que le petit bout de tissu qui lui couvre le sexe s’étire suffisamment pour laisser le passage à quelques doigts impatients.

Au lieu de cela, il a continué à l’effleurer avec le bout des doigts, si peu, très légèrement, comme un souffle, comme une promesse. Il aurait pu poursuivre, il aurait pu la réduire à l’état de corps. Elle y pense pendant qu’elle achève de se déshabiller et ça lui fait comme une chaleur qui lui monte des jambes, qui lui inonde le bas du ventre. Mais lui, tout à l’heure, il avait du sanglot au bout des doigts. Il lui disait des belles phrases, des phrases qui font comme une caresse quand on les reçoit. Il lui disait des phrases, les plus belles qu’elle ait entendues, avec des mots simples, heureux d’être ensemble pour apporter de la tendresse à une femme, si belle, si prête à entendre toutes les déclinaisons du verbe aimer. Elle est totalement nue et elle sent le contact de ses doigts, il se prolonge comme un écho, comme une vague. Elle déferle, plus rien ne l’arrête.

Tout à l’heure Jules a dit à Lisa qu’il aimait l’orage. Il lui a dit son amour de la pluie, a avoué son attirance pour ce que beaucoup craignent. Il lui a dit ne pas comprendre pourquoi le gris est une couleur que tous refusent. Couleur maudite, bannie par les autres teintes, vives, aux éclats outranciers, ces teintes qui ne survivent qu’accompagnées de sambas ou de fanfares. Jules lui explique que le gris est une couleur qui respecte le regard, elle ne fatigue pas, elle ne s’incruste pas dans la mémoire de l’œil. Quand le soir tombe, que la lumière finit par céder le terrain à l’ombre qui attend patiemment, c’est le gris qui triomphe, ce mélange d’éclats et de noirceurs. D’abord un gris timide pour lancer les débats, puis un gris de plus en plus épais quand la lumière a enfin décidé de laisser toute la place.

Jules aime que Lisa l’écoute lui raconter ses émotions, il aime que ses doigts bougent quand il hausse le ton pour lui parler de sa palette de couleur qu’il garde au fond de lui depuis petit.

Il lui a parlé de ses promenades d’adolescent, rue des aciéries, le long du laminoir, pendant que les autres, ceux de son âge, s’abîment la tendresse dans de brèves étreintes de fond de garage. Il lui raconte ses moments de solitude à la recherche de cocktails de sensations. Il est le long des murs, gris, et les machines grincent dans une odeur de copeaux d’acier légèrement huilés, comme il les aime. Il aime s’emplir les narines des effluves graisseuses que les autres rejettent avec dégoût. Lisa est amusée mais ne le montre pas. C’est une tendre moquerie bien différente du sarcasme des autres, de ceux qui traversent la vie comme on va au supermarché en déambulant au milieu des rayons de lessive qui exterminent le gris.

Il lui a raconté la sirène, celle qui hurle quand il est au fond de son lit. C’est le matin et il y a le pas lourd des ouvriers, de ceux que le cri de la ville qui souffre a sorti de la chaleur, le pas lourd qui résonne en dessous de la fenêtre de sa chambre et lui qui s’enfonce sous les couvertures parce qu’il est bien, parce qu’il sait que dehors il y a la vie qui commence. Et l’odeur du café qui suit, qui lui excite les narines. Jules, il est comme ça avec Lisa, il n’en finit plus de lui offrir des morceaux de ces histoires qu’il a accumulées. Elle l’écoute, elle est bien, ne pose pas de questions. Elle l’aime. Elle aime.

Lisa aime Jules et Jules le sait. Il le sait et quand elle le rejoint dans le lit, comme ce soir, quand elle plaque la fraîcheur de son corps contre le sien. Il ferme les yeux et se durcit. Jules aime Lisa mais n’ose pas le dire, il craint de mal prononcer ce mot auquel il n’est pas habitué. Il n’a pas l’habitude du bonheur, il n’y est pas entraîné et si ce n’était les jambes de Lisa qu’il sent contre les siennes, il croirait qu’il rêve, qu’il est encore dans un de ces entre deux qui l’habitent depuis qu’il est tout petit.

Jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas réussi à vivre, il n’est encore jamais parvenu à autre chose qu’éprouver la sensation du rien ou du si peu. Hier les autres ne le voyaient pas, hier les autres ne l’existaient pas. Ils ne veulent pas qu’on les dérange dans leurs perpendiculaires habitudes. Les autres ils ne veulent pas changer, ils sont si appliqués, si consciencieux dans leur obstination à rechercher la similitude. Il se souvient d’avoir essayé, d’avoir dit à sa mère, cette femme qu’il aurait volontiers évitée, son rêve de départ pour Thionville, pour le Havre. Il avait vu des reportages, lu des livres et savait que là-bas il y aurait des ombres comme la sienne. Il se souvient des images qu’il collectionnait, des images d’usines, vieilles, grises, majestueuses dans leur uniformité. Il pensait qu’on les avait repeintes. Sa mère ça ne l’a pas fait rire. Comme d’habitude, elle n’a pas répondu et s’est contentée de hausser les épaules. C’est sa façon à elle de lui répondre, de lui rappeler qu’il est là par hasard, pour une simple étreinte qui se prolonge une seconde de trop, celle qu’il n’aurait jamais fallu, cette seconde oubliée qui se termine dans un orage de février. Elle lui dit de chercher du travail plutôt que de raconter des bêtises. Ça c’était juste avant qu’elle ne le chasse qu’elle prétende ne plus le connaître.

Il s’en souvient de tous ces moments Jules pendant que Lisa se déshabille. C’est long, c’est si bon de voir son corps apparaître. Il a le temps de s’emplir la tête de tous ces moments. Jules revoit sa mère. Il revoit cette femme, derrière la porte, qu’il a poussée. Il avait la clé, il se souvient, il avait la clé.  Elle lui dit de partir parce qu’elle ne le connaît pas, parce qu’il n’existe pas. Il se souvient de cette journée ordinaire, cette journée à marcher dans les rues désertes. Dans les rues autour de l’usine. Il se souvient quand il est revenu, il avait la tête pleine, il avait mal. Il se sentait un peu ivre. Cette femme lui a demandé de partir, il n’a pas insisté.

Il est parti et aujourd’hui, il est là à regarder Lisa qui finit de s’habiller de nudité. Elle est nue, complètement. Tellement nue qu’il a froid dans l’en dedans.

Son corps est mince, il est d’une couleur qui vient d’apparaître. C’est une couleur sans nom, quand on la regarde on sait qu’elle est douce, électrique aussi. Une couleur comme l’orage en préparation. Ce mélange de gris qui apparaît à l’horizon avant que les éclairs ne se déchaînent. La chambre est dans le noir mais il la voit, le blanc des draps fait comme un halo quand elle les soulève pour se glisser dans le lit.

Un orage en février, suite…

Photo de Jasmine Wallace Carter sur Pexels.com

Lisa est sortie, elle marche quelques pas devant Jules. L’alcool la transforme, elle est comme un navire qui balance à la première brise. Ce soir Jules l’a invité à un pot qu’il a organisé à l’occasion de son départ, ou pour autre chose, il ne se souvient plus, il sait qu’il va partir, quitter son travail déjà. Il veut qu’elle soit là, tant pis si les autres ne la connaissent pas, les autres, ceux qu’on appelle les collègues il ne veut pas les voir une dernière fois sans elle, sans qu’elle ne soit pas là pour leur dire : « regardez-moi, regardez-nous, nous allons partir, demain ou peut-être plus tard, nous serons ailleurs.

Il veut qu’on la voie, qu’on dise d’elle qu’elle est Lisa, simplement Lisa : celle qu’il attendait. Il veut que les autres comprennent qu’ils se sont retrouvés, enfin.

Elle a bu deux verres, lui beaucoup plus. Ils sont dehors, le soir hésite, il tremble. Lisa est belle, l’alcool lui surligne le sourire, elle a les yeux qui brillent. Elle marche à ses côtés, si proche. Elle est si proche. Ils ont chacun leur voiture. Ils sont sur le trottoir, les fenêtres sont ouvertes, ils entendent la rumeur des bavardages inutiles d’une fin de journée ; eux cherchent des mots à se dire, d’autres mots, ceux qu’ils n’ont pas encore usés à les dire. Ils cherchent de ces mots qu’on garde pour soi, bien au chaud, et ils se rapprochent encore plus. Elle n’est plus qu’à quelques chuchotements de lui, elle regarde un peu en dessous, avec le velours de ses yeux clairs, et ses mains lui parlent. Il lui propose un repas dans une petite auberge, au bord d’une route qui domine toute la vallée. Pour voir la ville d’en haut. Il ne sait pas s’il l’a inventée cette auberge, ou s’il l’a tellement rêvée qu’elle est là qui existe quelque part, peu importe, il le dit, elle existe.

Elle sourit, il s’avance encore un peu, elle vacille. Il sent sa tête contre son épaule, presque sur la poitrine. Il tremble. Ses mains hésitent, il lui prend les siennes, il veut lui dire. Il veut lui parler de Rose, c’est si difficile, il ne peut pas c’est si tôt, il faut attendre. Attendre toujours, encore, l’attente comme une deuxième respiration. Elle dit : « je suis un peu saoule », il lui prend la tête entre les mains, ses doigts effleurent la nuque, elle est belle, il en rêvait, elle a le regard qui l’invite à continuer.

Rose, Lisa, presque deux noms de fleurs, il a la gorge qui se serre. La fraîcheur essaie de s’insinuer, de se frayer un passage dans ce qui reste du moite de cette fin de journée d’été. Il lui embrasse les yeux du bout des lèvres jusqu’à ressentir le picotement des cils qui s’agitent. Elle est surprise. Elle cherche à se rapprocher de sa voiture, il la retient et veut l’embrasser à nouveau, c’est si bon quand elle est comme ça.

Il s’est arrêté, c’est un pré en pente douce. Il s’est assis en haut sur le talus. L’herbe est fraîche. Elle sort de l’hiver, elle est encore tendre, réjouie de cette première chaleur. Elle est derrière lui, il ne s’est jamais retourné, il savait qu’elle le suivrait. Elle est debout, ne dit rien, elle a posé les deux mains sur le haut de ses épaules. Elle l’effleure du bout des doigts. Il frissonne. Il ne s’est pas retourné, mais il lui prend la main et lui dit qu’elle est douce, qu’il sent la vie qui coule au bout de ses doigts. Elle se penche et l’embrasse, derrière, vers l’oreille. Il l’invite à s’asseoir. En bas il y a la vallée et la route grise qui s’étire comme un serpent aplati.  La chaleur trompe le regard, et le goudron fond avec de petits frétillements de lumière, c’est une illusion d’optique lui a-t-on déjà dit, peu importe, lui il voit bien que la route s’essaye à devenir rivière et il sourit. Elle a posé sa tête contre lui. Quand il se tourne vers elle, il y a ses yeux qui brillent, elle est en bas, elle imagine les autres si petits, si loin de leurs lumières à eux. Ils roulent, ils accélèrent et ne savent pas. Ils ignorent qu’en haut à la cime de cette tâche au vert tendre, il y a en deux qui s’aiment. Ils se sont retrouvés. Lisa est avec Jules. Elle a les mains qui se coincent alors elle sourit, encore, et Jules qui cherche ce qu’il pourrait lui inventer comme souvenirs. Elle est plus relâchée que d’habitude, moins inhibée, c’est l’alcool et la fraîcheur du soir.

  • Tu as senti Lisa, tu as senti Lisa cette odeur de bonheur…

Elle ne dit rien, le serre plus fort, sa main lui répond.

  • Lisa j’ai tant à dire, j’ai tant à t’offrir, Lisa tu es si douce, tu es si écoutante.

Ecoutante, Lisa ne connaît pas ce mot, il n’existe pas dans son encyclopédie. Elle est plutôt une habituée des « attentive », « attentionnée ». Elle dit son bonheur d’ajouter un mot à son vocabulaire. Jules est ému.

  • Jules on se connaît si peu et je sais déjà que tu m’imprègnes ! Ou que tu m’imbibes… tu vois Jules moi aussi j’essaie de nouveaux mots pour te raconter ce que je sens. Prends les je te les donne.

Et Jules sourit, il n’aime pas le mot imbiber, mais il le lui laisse, c’est celui qui est sorti, là, alors il se dit qu’il est vrai.

Le soleil a baissé. Il souffle un peu, c’est son premier effort de l’année. Lisa s’est allongée. Elle attire Jules tout contre elle. Ils sont bien. Quelques oiseaux et en bas les moteurs en bruit de fond. Il n’ose rien, il a peur d’abîmer ce qui commence entre eux. Il voudrait que ce soit différent, prendre le temps d’inventer une autre façon de l’aimer. Se jeter sur elle, la caresser jusqu’aux gémissements et entrer en elle. Ce serait trop simple. Ce serait de l’amour sans couleurs. Il doute, il a peur de ce qu’il ne peut pas empêcher, il a peur des corps qui ne tiennent pas compte de ces rêves. Il faudrait qu’il réussisse une synthèse, l’aimer comme une sœur, comme une amie, comme une femme, comme la femme. Il ne veut pas qu’elle soit déçue, qu’elle l’imagine comme les autres, seulement attiré par quelques centimètres de chair. Jules la touche, si peu, juste ce qu’il faut pour qu’elle vibre, feuille si légère. Leur histoire a besoin de temps, il est toujours trop tôt.

  • Jules on est bien

Lisa ne l’entend pas ne pas lui répondre. Elle regarde le ciel. Au loin des chiens hurlent.

  • Que s’est-il passé Jules ? Pourquoi a t’il fallu tant de temps ?
  • Il ne s’est rien passé Lisa, juste quelques orages, quelques orages en février…

Jules est appuyé sur le coude. Il la regarde rêver. Il sent qu’elle est encore pleine de silences. Elle est si proche du vide qui les a longtemps séparés.

  • Jules je t’attendais depuis hier, depuis toujours. Le premier jour ce n’est pas quand on est né, le premier jour, il est plusieurs, le premier jour c’est quend on se voit, quand on se rêve…
  • Lisa écoute, écoute l’herbe qui caresse, l’herbe qui raconte sa journée.

Doucement ils se parlent avec les yeux, se racontent tous les silences de leurs souvenirs. Ils remplissent les vides de leurs histoires de tous leurs effleurements, de leurs baisers du bout des lèvres. Ils sont couchés près de la terre. Lisa ferme les yeux, et Jules du bout des doigts, légèrement, si légèrement qu’on croirait qu’il n’y a rien, lui caresse la peau sur le ventre là où la peau est si fine qu’on sent le vivant du dessous. Sa main décrit de tous petits cercles et doucement, très doucement se rapproche de cette frontière un peu mystérieuse, à l’intérieur des cuisses, là où une fine bande de tissus laisse juste ce qu’il faut d’espace pour que le bout d’un doigt fasse vibrer l’étoffe. Jules est tendre, il ne cherche pas à précipiter l’ordre des sensations. Pourtant son cœur accélère, son souffle devient plus court. La frontière est franchie, et Jules est ému de ce contraste entre la fraîcheur de l’intérieur des cuisses et la chaleur un peu humide qui lui indique le passage. Lisa gémit doucement, de sa main gauche elle caresse la nuque de Jules. Elle est bien, sent le désir qui monte, un joli désir, un désir fleuri, pas de ces désirs bestiaux qui la secouent parfois. Ses jambes s’ouvrent de plus en plus, son sexe est un fruit d’été gorgé de soleil, les doigts de Jules trouvent le passage.

Petit mot doux…

Au soir tombant,

Seul sur un chemin,

Petit mot doux se promenait.  

Sois prudent !

Avaient prévenu père et mère

Le temps est à l’orage

Tu pourrais faire de mauvaises rencontres,

Aux gros mots tu ne répondras pas,  

Aux grands mots tu souriras,   

Les majuscules tu salueras.

Petit mot doux est un gentil,

Il a marché et n’a rien dit…

14 mai

Mes Everest, Verlaine: « ariettes oubliées III…

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ? …
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

Un orage en février, suite…

Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.

Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.

Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.

Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.

Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.

Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…

Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.

Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.