HĆ©lĆ©na, notre rĆŖve est fini. Il Ć©tait si beau. Ce matin la grande rue nāen finit plus de sāĆ©tirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre tāa effacĆ©. Il ne te voulait plus comme je tāaimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire Ć chaque retour. Il te voulait pour ĆŖtre un couple, pour dire aux autres Ā« regardez-moi, je suis un homme, elle est Ć moi Ā».
Quand tāes partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu nāen voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais tāaurai la nostalgie de cet ailleurs quāon voit sur les photos glacĆ©es des magazines de salle dāattente. Je savais que tāaimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, quāil en oublie de laisser une chance Ć toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais quāil y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.
Moi, je tāai rĆŖvĆ© avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hĆ©site entre le prĆ©sent et le passĆ©, je tāai rĆŖvĆ©. Jāy ai mis toutes mes forces, jāai rassemblĆ© tous mes souvenirs de toi, de nos premiĆØres rencontres et jāen ai fait de multiples paquets Ć dĆ©guster les yeux fermĆ©s sans modĆ©ration. Je tāai rĆŖvĆ© si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. JāĆ©tais bien Ć te faire vivre, Ć te faire rire Ć te fabriquer des souvenirs que je suis le seul Ć connaĆ®tre. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on lāeffleure au creux du sommeil.
HĆ©lĆ©na notre rĆŖve nāĆ©tait pas terminĆ©. Tu māas rĆ©veillĆ©, tāas plus voulu que je tāinvente dāautres couleurs. Tāas plus voulu que je tāĆ©crive des mots que je suis le seul Ć trouver beau. Et pourtant tu māaimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. Jāentends encore tes pas mouillĆ©s quand tu sors de sous la douche. Tāes fraĆ®che et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je tāaimais HĆ©lĆ©na, je tāaimais nue au milieu de la piĆØce Ć attendre dāavoir froid pour que je te serre, pour que je parle Ć ta peau, Ć tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espĆØre la rencontre. Jāaimais ton dĆ©sir dāabord discret comme une brise qui se lĆØve, lĆ©ger, insignifiant, juste pour dire quāil arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent quāon entend, quāon touche et puis quāon sent.
Souviens-toi HĆ©lĆ©na, comme jāavais mal quand tu māignorais, quand tu me transformais en Ć©lĆ©ment du dĆ©cor. Jāavais mal et je te le disais. Je te montrais lāendroit de ma souffrance, lĆ , juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalĆ© de travers. Et toi tu haussais les Ć©paules, parce que ce nāĆ©tait pas normal. Jāaurai pas du crier, jāaurai pas du pleurer. Tu voulais plus dāun homme qui gĆ©mit, tu voulais quelquāun qui ait de la poigne, de lāautoritĆ© sur ses propres sentiments.
Aujourdāhui, tāes partie HĆ©lĆ©na, tāes partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…Ā Mon corps est de bois, il est Ć©tendu, irrĆ©mĆ©diablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se dĆ©placent vers dāautres, qui les attendent ou qui les espĆØrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.
HĆ©lĆ©na, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevĆ©. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustĆ©e. Fondamentale. Elle s’est cristallisĆ©e dans le prolongement douloureux de ton dĆ©part dĆ©finitif.
Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existĆ©, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…