Novembre chagrin : inĆ©dit…

Mais que nous veux tu novembre chagrin

J’attends la fin de ton dĆ©filĆ© de larmes

Je n’aime plus tes rimes de tristes matins

Au sud de nos angoisses le laid chant des armes

A travers les grises vitres de nos mƩmoires brisƩes

Glissent les pâles reflets de nos rires éteints

Entends-tu le chant des demains rƩparƩs

Il pose ses notes fleuries sur le gris chemin

30 novembre

Pluies…

Un nuage de pluie

Caresse le dos gris

Des mƩmoires perdues

De mes rires dƩtachƩs.

J’ai toujours, endormies,

Au fond d’un panier bercĆ©

Trois gouttes dorƩes

De vieilles histoires d’antan

Qui se roulent en chantant

Dans une flaque de soleils oubliƩs

Mes Everest, Jules Supervielle…

SphĆØres

RoulƩ dans tes senteurs, belle terre tourneuse,
Je suis enveloppĆ© d’Ć©migrants souvenirs,
Et mon cour dƩlivrƩ des attaches peureuses
Se propage, gorgĆ© d’aise et de devenir.

Sous l’Ć©merveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goĆ©mon,
Comme sur une flƻte on va de note en note.

J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la montagne
Aux collines venant Ć  mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dƩvalent des campagnes.

Et comme un Ʃclatant abrƩgƩ des saisons,
Mon cour dƩcouvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’Ć®le en cap et de port en surprise
Il dĆ©mĆŖle un intime Ć©cheveau d’horizons.

Texte extrait du recueil « DĆ©barcadĆØres »

Flash…

Ecoute moi
Oui toi
Il faut que tu bouges
Ouvre les yeux
Sors de ton cirque Ć  clique
Sens la douce caresse de tes cils
Souviens toi tu es vivant
Non tu ne rĆŖves pas
Tu ne le sais plus
Tu ne le peux plus
C’est pour toi que je parle
Homme enfoui
Homme englouti
Homme avalƩ
Homme digƩrƩ
Referme ta bible numƩrique
Essaie
Essaie tu verras
Pense
Regarde
Le monde est lĆ 
Il t’observe
Il attend et t’espĆØre
Il a pris ses belles couleurs
C’est pour toi elles brillent
Ecoute moi
Oui Ʃcoute moi
Il faut que tu rƩsistes

29 novembre

Chut…

Chut
Mes mots sont endormis
J’entends le chant creux
De leurs rires bleus
Silence
Froisse feuille blanche
OubliĆ© au coin d’un rĆŖve fanĆ©
J’attends
Au verso d’une longue histoire
Qui s’écrit
Tant de lettres oubliƩes
J’écoute
Elles claquent des dents
Dans le souffle ƩtonnƩ
D’un vieux papier glacĆ©

Mes Everest, Nathalie Sarraute

Je suis dans ma chambre, Ć  ma petite table devant la fenĆŖtre. Je trace des mots avec ma plume trempĆ©e dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme dĆ©formĆ©s, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assurĆ©, je dois le placer… ici peut-ĆŖtre… non, là… mais je me demande… j’ai dĆ» me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai Ć©tĆ© les chercher loin de chez moi et je les ai ramenĆ©s ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposĆ©s, ici et lĆ , parmi ces Ć©trangers, ont un air gauche, empruntĆ©, un peu ridicule… on dirait des gens transportĆ©s dans un pays inconnu, dans une sociĆ©tĆ© dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus trĆØs bien qui ils sont…
Et moi je suis comme eux, je me suis Ć©garĆ©e, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habitĆ©s… je ne connais pas du tout ce pĆ¢le jeune homme aux boucles blondes, allongĆ© prĆØs d’une fenĆŖtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaĆ®t sur le mouchoir qu’il porte Ć  ses lĆØvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais Ć©tĆ© proche un seul instant de cette princesse gĆ©orgienne coiffĆ©e d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevĆ©e par un djiguite sanglĆ© dans sa tunique noire… une cartouchiĆØre bombe chaque cĆ“tĆ© de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… Ā« fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraĆ®t avoir un drĆ“le d’aspect, un peu inquiĆ©tant, mais tant pis… ils fuient Ć  travers les gorges, les dĆ©filĆ©s, portĆ©s par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guĆŖpe…
Je ne me sens pas trĆØs bien auprĆØs d’eux, ils m’intimident.., mais Ƨa ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en Ć©cris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevĆ©e par le djiguite… et encore avec cette vieille sorciĆØre aux mĆØches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprĆØs du feu, qui leur prĆ©dit… et d’autres encore qui se prĆ©sentent…
Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hĆ©sitants de m’approcher d’eux plus prĆØs, tout prĆØs, de les tĆ¢ter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacĆ©s… on dirait qu’ils ont Ć©tĆ© dĆ©coupĆ©s dans des feuilles de mĆ©tal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien Ć  faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelĆ©s.
ƀ moi aussi un sort a Ć©tĆ© jetĆ©, je suis envoĆ»tĆ©e, je suis enfermĆ©e ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir…
Et voilĆ  que ces paroles magiques… Ā« Avant de se mettre Ć  Ć©crire un roman, il faut apprendre l’orthographe Ā» … rompent le charme et me dĆ©livrent.

Extrait de « l’enfance »

L’oiseau s’est envolĆ©…

Pour participer Ć  un concours de micro nouvelles j’ai retravaillĆ© un ancien texte que j’avais Ć©crit pendant le confinement. Je vous en livre la nouvelle version…

Ce matin Jules s’est levĆ© en sueur.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules se souvient rarement de ses rĆŖves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaĆ®tre cette voix : une voix douce et gaie.
Il faut dire que Jules vit seul, et dĆ©bute sa journĆ©e comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui rĆ©conforte.
Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nĆ©cessaire regard d’explorateur, comme s’il dĆ©couvrait Ć  chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas trĆØs grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer Ć  chacune de ses tournĆ©es des aventures nouvelles. Il s’attend toujours Ć  ĆŖtre surpris, Ć  dĆ©couvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre piĆØces de son logement. IntĆ©rieurement il sourit de sa naĆÆvetĆ© : comme si les lois de la gĆ©omĆ©trie pouvaient Ć  la faveur de ce confinement ĆŖtre bouleversĆ©es. Ce serait incroyable que je sois le premier Ć  dĆ©couvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquiĆØme coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aĆ©rer, pour s’obliger Ć  ne pas rester enfermĆ© entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-ĆŖtre que je recompte se dit-il ?
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familiĆØre. Il a l’impression qu’elle se rapproche.
AprĆØs avoir traversĆ© le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaĆ®t- Jules se trouve dĆ©sormais devant sa bibliothĆØque.
Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un cĆ“tĆ© maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journĆ©e, en pĆ©riode normale, sans qu’il ne caresse les dos alignĆ©s de ses trĆØs nombreux livres. Il les bouge parfois, lĆ©gĆØrement, souffle sur le dessus, persuadĆ© que la poussiĆØre s’est encore invitĆ©e et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le dĆ©but de cet enferment imposĆ©, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journĆ©e. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sĆ»r, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est mĆŖme passionnĆ© ET aime les observer, les Ć©couter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent…
Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent Ć  Jules de dire que dans une bibliothĆØque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps Ć  autre les libĆ©rer, ouvrir portes et fenĆŖtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui Ć©chappent.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenĆŖtre fermĆ©e. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, Ć  la couverture bleutĆ©e. Il caresse dĆ©licatement la couverture et l’ouvre, lentement, trĆØs lentement…
Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont lƠ, figƩs. Mouettes et goƩlands, sont posƩs. Il effleure les plumes de papier glacƩ.
Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des ocĆ©ans qui ne se pose jamais. Jules hĆ©site, pose son livre Ć  plat sur la table se lĆØve, ouvre la fenĆŖtre, orientĆ©e plein ouest et retourne s’asseoir.
La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Jules calmĆ© s’est endormi.
La page est tournĆ©e, l’oiseau s’est envolĆ©.

Entre larmes et mers…

Entre larmes et mers

Brune ou brumes

Belles ou bleues

Roulent perles de vie

Sueur salƩe de simples bonheurs

Corps et cœurs envahis

On aime

On frissonne

Ne retiens rien mon fils

Hier

Demain

Toujours

Petit homme est lĆ 

De trace en trace

Il suivra

Mes Everest : AimĆ© CĆ©saire

SuprĆŖme masque

De fibres de plume de bois
revĆŖtir le masque des mots
de pierre de cuivre de fer
surgir
avec au cou le collier de mƩmoire
jusqu’à l’aube dĆ©bile
jusqu’à la plus haute rencontre
là où dans une région première
s’entremĆŖle
la mutation sauvage des continents labiles
porteur du plus puissant masque

Flash…

Sur le quai de mes attentes ferroviaires

L’Ć©phĆ©mĆØre de nos vies pressĆ©es

Trace en sifflant

Le signe flou des sombres impatiences

J’entends dans le froid brillant

De longs soupirs d’absents

Il est trop tard

Pour attraper le dernier train des vivants…

PoĆØmes de jeunesse: regards..

Un souffle

De vie.

Pour longtemps.

Deux sourires,

Soudain.

En format souvenir.

Une joie,

Qui cogne

Aux fenĆŖtres d’un civilisĆ© du retard.

Rapide,

Un regard qui dure.

Deux regards qui tremblent

Et ils comptent

Sur leurs Ʃchiquiers intƩrieurs

Les fous qui leur jouent

Un hymne de mots

Pour un soir

Qui dure

Et ils trouvent ensemble

La route des autres

Et ils s’aiment

Vite

Matinales…

Je ne prends plus le train, tout au moins plus aussi souvent, mais j’aime Ć  relire mes sensations ferroviaires passĆ©es…

Gare de Saint-Chamond le 28 novembre 2022

L’attente est en marge

Des pages aux lignes humides

Dans l’ombre claire des visages courbĆ©s

Des traces molles du dimanche insomniaque

28 novembre

Flash…

Chaque jour passe lisse et long

FidĆØles nous t’attendons

Ɣ pleine mer des longs frissons

Viens il est l’heure

Entre mes bras oublie tes vieilles peurs

Oui viens Ć“ mer de mes passions

Je te prends d’une vague main

Et tu entres dans la danse touffue

De nos rondes brumes

Aux Ʃcumes joufflues

Hiver frĆ©mit…

Aux portes de l’hiver qui frĆ©mit,

Novembre a frappƩ.

Terre encore assoupie,

Sans un mot s’est Ć©tirĆ©e.

Rides blanches ont jailli

Sur les sourires de l’Ć©tĆ©…

Matinales

J’ai lu la derniĆØre page de ta mĆ©moire gravĆ©e
Au recto de ta longue vie
Tant de fois racontƩe
Je vois un champ de rires
Au rose si lƩger
Une Ć  une
Les fleurs de papier se sont envolƩes
Au verso quelques lignes ont noirci
Et pleurent en glissant
Tes derniers mots aux rimes inachevƩes

Ecrire

Ɖcrire sur la lande brĆ»lĆ©e

Tremper la plume de ses peurs

Dans l’encre mauve d’une mĆ©moire oubliĆ©e

Ɖcrire l’histoire des quelques mots

FigĆ©s sur les derniĆØres lignes de demain…

LumiĆØres…

Pas un pli, pas un cri,

Fleuve est en cage.

Rien ne glisse, tout est lisse

Ville est enfermƩe.

Vite,

Efface ces traces d’ennui,

Sur les pages usƩes

De ton regard habituƩ.

Et,

Dans le fond bleu

De ta boƮte Ơ envie,

Prends une couleur.

Oui, celle-ci,

Elle est si belle,

Dans le pli de tes yeux…

13 fƩvrier

Matinales…

Au carrefour des impatiences

J’attends serein le signe de belle vie

Il est si bon l’espoir aux rires lointains

Dans ma rƩserve aux beaux futurs

Je n’ai plus assez de soleils matin

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premiĆØres gouttes de nuit.
Quand les fenĆŖtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de bƩton fatiguƩ,
Et sur les faƧades Ơ la blancheur inventƩe
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent Ć  rentrer…

Reflets… InĆ©dit

Nez en l’air Ć  rĆŖver

Tu as posƩ le pied

Dans une flaque de nuit

La ville au gris ƩclaboussƩ

Te sourit de ses mille larmes

Aux flammes du soir brillant

Ville brĆ»le et brille…

Le ciel ?
Bleu, dites-vous ?
Un instant, je vous prie :
Je lĆØve les yeux…
Silence…
Je cherche les mots :
Des beaux, des doux,
Des qui font du bien.
Où sont-ils ?
Perdus ?
AbƮmƩs, oubliƩs, ƩchappƩs,
Sur ma marge rouge
Un ou deux,
Se sont posƩs.
Regarde :
Ville brille et brƻle.
Entends son chant fauve,
Voix brisƩe aux Ʃclats de nuit
Elle les a attrapƩs.
Revenez, gƩmit-elle.
Je vous en prie,
Prenez ma main…
Allons,
Doucement,
Nous serons si bien.
A deux,
Il est dĆ©jĆ  demain…
ā€ƒ

Matinales rĆŖvĆ©es…

Je rêve du matin au rose bleuté
Les angles secs d’une mauvaise nuit
A ton rire parfumƩ se sont accordƩs
Il fera beau je le sais
Au pays d’un vieux silence enfoui
Il est l’heure je le sais
Il est l’heure des amours permis
Si loin des raides lois des tristes diseurs
Morales grises qui essoufflent
Le joli vent des souvenirs
Je rĆŖve d’un beau chagrin
Aux larmes sƩchƩes
Il n’y a plus rien qui ne presse
C’est un matin si lĆ©ger
Pour tenter d’encore aimer

Terre brƻlƩe

Je viens d’apprendre que mon texte avait Ć©tĆ© sĆ©lectionnĆ© pour un recueil sur le thĆØme du feu…

Saint-Pierre les Martigues aoƻt 2020

Ɣ terre brĆ»lĆ©e

Entends le chant de la braise

C’est le blues des oliviers

Il souffre en crissant

Dans le peuple des cendres

Hommes ƩpargnƩs

Vos larmes sont grises

Sur la face sud de nos ƩtƩs

Mots secs et noircis

S’envolent

Au pays des chagrins de suie

Brumes

Douce paupiĆØre

De brume

Se ferme

Sur l’oeil roux

D’un automne

Ivre de lumiĆØre

Matinales…

Sur les ocres feuilles du lent automne

J’Ć©cris sans rires ni rimes

Une belle et longue plainte

Les mots que je trempe dans une encre de mauve pluie

Glissent sous les lourds pas de ma veuve plume

Depuis l’envol du bel et bleu Ć©tĆ©

18 novembre

Flash…

Où courent-ils hommes du soir

Vite…

Immobile tu ne dis rien

Vide…

Tu penses et passes

RĆŖve…

Pas un regard Ć  offrir

Raide…

Un sourire Ơ Ʃclairer

Oubli…

Une larme Ć  partager

Demain…

Peut-ĆŖtre

28 novembre

Chut…

Chut
Mes mots sont endormis
J’entends le chant creux
De leurs rires bleus
Silence
Froisse feuille blanche
OubliĆ© au coin d’un rĆŖve fanĆ©
J’attends
Au verso d’une longue histoire
Qui s’écrit
Tant de lettres oubliƩes
J’écoute
Elles claquent des dents
Dans le souffle ƩtonnƩ
D’un vieux papier glacĆ©

Mes Everest : Albert Camus , l’exil et le royaume…

…Des guirlandes d’Ć©toiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant dĆ©serte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus Ć  lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacĆ© lui brĆ»lait les poumons. Mais elle courait, Ć  demi aveugle dans l’obscuritĆ©. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumiĆØres apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrĆŖta, perƧut un bruit d’Ć©lytres et, derriĆØre les lumiĆØres qui grossissaient, vit enfin d’Ć©normes burnous sous lesquels Ć©tincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frĆ“lĆØrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derriĆØre elle, pour disparaĆ®tre aussitĆ“t. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brĆ»lure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrĆŖter. Un dernier Ć©lan la jeta malgrĆ© elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas rĆ©chauffĆ©e, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientĆ“t rĆ©guliĆØrement en elle, une chaleur timide commenƧa de naĆ®tre au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.

Matinales…

Ce matin je retrouve avec le sourire la mĆ©lodie ferroviaire aux rimes d’acier trempĆ©e. Rien n’a changĆ©. Des yeux se ferment. Des yeux se posent sur le fil tendu par le manque de nuit. L’envie de sommeil flotte dans un silence Ć©lectrique. Perdus dans cette foule assise, tĆŖtes chancelantes, courbĆ©es quelques Ć®les rassurantes, bouĆ©es de lumiĆØre qui attirent le regard des Ć©veillĆ©s. Assise en face de moi une femme lit, son doigt est posĆ© sur le bas de la page, elle sourit, elle vit. Je suis bien, j’Ć©cris. Tout n’est pas perdu.b

Flash…

Chaque jour passe lisse et long

FidĆØles nous t’attendons

Ɣ pleine mer des longs frissons

Viens il est l’heure

Entre mes bras oublie tes vieilles peurs

Oui viens Ć“ mer de mes passions

Je te prends d’une vague main

Et tu entres dans la danse touffue

De nos rondes brumes

Aux Ʃcumes joufflues

Quelques mardis en novembre : extrait …

« HĆ©lĆ©na, il est mardi, un mardi dĆ©butant, et je t’Ć©cris parce qu’il ne peut en ĆŖtre autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaĆ®tre que je vais leur donner une nouvelle chance, une derniĆØre chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours aprĆØs. Mais Ƨa n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis lĆ , Ć  attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux ĆŖtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. HĆ©lĆ©na, tu es partie, parce qu’on t’a poussĆ©. Tu as terminĆ© ton voyage sur une autoroute.

Tu es partie, un an aprĆØs RĆ©mi. Et aujourd’hui, je suis seul, dĆ©finitivement. Je n’ai plus personne Ć  qui montrer que mĆŖme les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde prĆ©cieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta prĆ©sence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur rĆ©ussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait ĆŖtre un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

Je n’en veux pas Ć  tes parents de ne pas m’avoir prĆ©venu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute faƧon cela n’aurait rien changĆ©, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayĆ© d’ouvrir des parenthĆØses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dĆ» pousser. Et, comme la lumiĆØre des Ć©toiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs annĆ©es avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs annĆ©es avant de s’Ć©teindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entrĆ© en moi par l’intermĆ©diaire d’un banal coup de tĆ©lĆ©phone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son Ć©nergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermĆ©es pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaĆ®tre, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naĆ®tre d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de dĆ©sespoir et peut ĆŖtre alors il aura terminĆ© sa course.

Hier je pleurais pour RĆ©mi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient Ć  t’Ć©crire me sont de plus en plus pĆ©nibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. DĆ©finitivement. HĆ©lĆ©na, j’aurais tant voulu commencer un nouvel Ć©tĆ© avec toi, ici, ailleurs peu importe, mais avec toi… « 

Mes Everest, RenĆ© Char : Marthe…

Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas Ć  me souvenir de vous : vous ĆŖtes le prĆ©sent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir Ć  nous aborder, Ć  nous prĆ©voir comme deux pavots font en amour une anĆ©mone gĆ©ante.
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mĆ©moire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empĆŖcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux ĆŖtre pour vous la libertĆ© et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.

Troubles…

J’aurai voulu vous parler de pluie
Pour le faire j’ai cherchĆ© le bon sens
Par où faut-il commencer
Ce que je vois
Ce que j’entends
Ce que je ressens
L’humiditĆ© qui me traverse
La douceur de la flaque qui s’étend
Et me voici dans le trouble
Le mot roule sous ma langue
Mot gros mot gras mot gris
Mot trouble

Trouble trouble trouble

Le mot rƩpƩtƩ ne sert plus Ơ rien
Il s’écroule
Où es-tu
Goutte de pluie
Goutte de rien
J’attends

On verra bien

14 novembre

Mes poĆØmes de jeunesse…

Lorsque j’ai dĆ©cidĆ© d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de trĆØs vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai Ć©tĆ© tout autant frappĆ© par les maladresses et les envolĆ©es lyriques que par la « permanence » du style…

Ecoute,

Ca craque petite

Ecoute,

Ca bouge.

ArrĆŖte de rire petite

Ecoute.

Tout tremble,

Tout se désespère.

Vent de panique,

Regarde petite,

Regarde !

AnnĆ©e 1977…

MƩmoires

Homme pressĆ© sur un banc s’est assis

Il regarde en souriant

Le temps qui file en grinƧant

Homme pressĆ© pour un instant s’est libĆ©rĆ©

La Norme et la BeautĆ©…

Où l’on dĆ©couvre que norme et beautĆ© ont parfois un peu de mal Ć  s’entendre, Ć  se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme Ā« Ć©tonnĆ©e Ā» pour ne pas dire irritĆ©e. Elle a convoquĆ© une beautĆ© libĆ©rĆ©e et l’interroge sur ses mauvaises frĆ©quentations.

Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.

BeautĆ© : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitĆ©e. Alors tu vois, mĆŖme pour quelques instants je vais m’installer…

Norme : InvitĆ©e ? InvitĆ©e ? Toi la beautĆ© ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invitĆ© ?

BeautĆ© : Du laid, du laid ? Suis-je Ć  ce point aveuglĆ©e, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as dĆ©cidĆ© de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermĆ©e entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.

Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beautĆ© sans que j’en sois informĆ©e. La beautĆ© m’appartient, tu n’es que messagĆØre.

BeautĆ© : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-ĆŖtre pour que tu ne puisses rien abĆ®mer. Ici vit un gris, un si beau gris oubliĆ©, il s’est souvenu de qui il Ć©tait, alors il m’a appelĆ© et sans hĆ©siter je suis venue.

Norme : Un gris oubliĆ© ? Mais tu t’égares ma pauvre beautĆ©. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous dĆ©sespĆØre. Ici tout est sale, et si plein de triste.

BeautĆ© : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aĆØre-toi, regarde avec l’arriĆØre de tes yeux et alors tu comprendras.

Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une derniĆØre fois, tu ne peux pas dĆ©cider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oubliĆ© et rentre chez toi.

BeautĆ© : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.

Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents.

BrĆØve matinale…

Entre les deux rives de mes espoirs attendus

Sur le fil lƩger de mes joies oubliƩes

Par leurs deux ailes qui frƩmissent

J’ai suspendu tes derniers mots doux

Aux rimes si belles…

Novembre 2015…

Une fois n’est pas coutume, mais j’ai envie de publier Ć  l’occasion de ce triste anniversaire des attentats du 13 novembre 2015, les paroles que j’avais prononcĆ©es le 19 novembre, 5 jours plus tard en conclusion d’un colloque sur les jeunes et la lecture, colloque organisĆ©e par Lecture Jeunesse…

Ces personnes sont effrayĆ©es, et mĆŖmes si les choses s’amĆ©liorent, ont pendant longtemps souffert et souffrent encore en silence du regard et des jugements que l’on peut porter sur elles.
Et elles ont souffert, parfois, souvent, de se sentir stigmatisĆ©es, accusĆ©es de tous les maux notamment celui de ne pas avoir saisi leur chance. Elles ont souffert d’entendre parfois dire que la violence Ć©tait leur ultime recours pour exister, pour s’exprimer, pour rĆ©sister Ć  un monde qui bien souvent ne les comprend pas et leur est inaccessible.
Nous connaissons ces personnes, nous les avons rencontrƩes, nous les rencontrons, et elles tƩmoignent.
La seule violence dont il est question les concernant c’est celle qu’elles subissent parce ce Ć  quoi elles ont droit leur est souvent inaccessible. La seule violence qui les concerne c’est celle de ne pas pouvoir avec les autres, comme les autres communiquer avec les outils du moment
Et quand ces personnes se sentent en confiance, considĆ©rĆ©es, reconnues, entendues qu’elles soient jeunes ou plus Ć¢gĆ©es elles Ć©prouvent elles aussi le plaisir intense qu’il y a Ć  lire sur diffĆ©rents supports, pour l’expression de leurs besoins Ā« utilitaires Ā» bien sĆ»r mais aussi pour l’expression de leurs Ć©motions.
N’oublions pas enfin et c’est en conclusion la rĆ©fĆ©rence Ć  ce contexte qui nous habite depuis vendredi sur lequel je reviens. N’oublions pas que l’obscurantisme utilise pour s’introduire dans les esprits de nombreux outils, de nombreux leviers et que parmi ceux-ci il peut y avoir des textes, des Ć©crits.
La violence n’est pas le privilĆØge des personnes en situation d’illettrisme.
N’oublions pas qu’entre l’œil qui lit et la main qui agit il y a tant d’autres facteurs qui interviennent.
Et c’est bien le rĆ“le qui est le vĆ“tre professionnel de la lecture, mĆ©diateurs de la culture de l’éducation de nous montrer exemples Ć  l’appui que la lecture est Ć©videmment un magnifique outil pour l’émancipation, une piste qu’on propose pour s’envoler avec de la raison et du plaisir, Ć  condition que ceux qui en accompagnent la maitrise et l’usage en fassent aussi, comme vous savez si bien le faire un outil au service de la libertĆ© et du vivre ensemble.

Matin froissƩ

C’est un matin barbouillĆ©

Repue d’un lourd gris huilĆ©

La nuit mauvaise s’est retirĆ©e

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissƩ

Lumière est à marée basse

Mes Everest, Louis Aragon…

Dans une neige de neige

un enfant une fois

jeta l’Ć¢me de loi

et il ne savait pas

il ferme les paupiĆØres des yeux

Un couple

il veut dire un homme et une femme

une fois une fois

tout le long du chemin

un couple d’eux deux

Le froid et le chaud une fois

Or il fut sur le point

Or il se mit

il chantait

il mange une gaufre au soleil gaufre

L’image d’elle dans l’eau
Une fois dans l’eau une fois c’Ć©tait un fleuve d’eau
L’eau mouille clair blanc
Fleur humide

Au carrefour des haines ordinaires…

Au carrefour des haines ordinaires
J’ai pressĆ© le pas
Refusant toutes les prioritƩs
Que s’accordent les accusateurs
Les rabougris au ventre replet
Bouffis de cette mauvaise graisse
Qu’on accumule Ć  la table des biens nourris
Au banquet des satisfaits
De leurs vocifƩrations ils sont fiers
PersuadĆ©s qu’ils tiennent le bon mot
Mais ce ne sont de mauvaises soupes mijotƩes
Sur les braises de leur mƩpris
O bien sur j’ai fermĆ© les yeux
Pour ne pas m’abĆ®mer le regard
Sur la face vide de ce monde qu’on nous montre
Et j’ai poursuivi ma route en marchant
Loin des lames qui s’aiguisent Ć  la pierre molle des clics paresseux
Je sais que le bout n’est jamais loin quand on cherche
Ces beautĆ©s qu’on oublie
Et qui nous murmure de si douces caresses de vie…

12 novembre

Les couleurs ont disparu…

AvalƩes en trois souffles de gris,

Qu’une pluie froide dilue

Les couleurs ont disparu.

Goutte Ć  goutte,

Le ciel se pose,

Il s’étend, s’étire,

Prend ses aises.

Les yeux se plissent,

Ils cherchent le bout.

Les yeux se plissent,

Ils redressent les courbes.

La route devient molle,

Elle glisse,

Dans les bras de la brume.

La nuit n’est plus trĆØs loin,

Elle attend, lĆ -bas,

AprĆØs le bout,

AprĆØs le tout.  

Tu baisses les paupiĆØres,

Doucement,

Petites billes de lumiĆØres,

Ɖtouffent l’hiver au tournant.

Cours, vole, rĆŖve, espĆØre…

Quand le monde est si bruyant,
Qu’il couvre mĆŖme le vent,
Quand les regards sont de travers
Que les yeux se noient dans le triste amer
N’entre pas dans l’arĆØne,
N’aiguise pas tes lames numĆ©riques
Fais comme tes pĆØres
Et rĆŖve d’AmĆ©rique
Il faut que tu marches jusqu’au bout
LĆ -bas, si loin
Ou l’île se blottit
Dans les bras de l’ocĆ©an
Si tu ne peux pas partir,
TĆŖte haute
Marche jusqu’aux souvenirs
Prends le chemin le plus malin
Cours, vole, rĆŖve, espĆØre,
Souris de cet air qui te fouette

Mais ne laisse pas gagner
La fanfare des maudits
Laisse-les s’agiter, vocifĆ©rer,
Demain tu verras
Ils seront oubliƩs

Et si nous prenions le temps …

Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. RĆ©flexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…

Et si nous prenions le temps.

Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec dĆ©sir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sĆ©curitĆ©. Prendre le temps contre soi, c’est peut-ĆŖtre comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, Ć©treindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inĆ©luctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.

Oui je veux prendre le temps

Mes Everest, Barbara Auzou

Un vrai coup de coeur, pour ne pas dire un coup au coeur Ć  la lecture ce matin du magnifique texte de Barbara Auzou, qui nous habitue Ć  ouvrir nos journĆ©es avec de petites merveilles…

Mes Everest :  » la jetĆ©e » Henri Michaux.

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le mĆ©decin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassĆ© d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetĆ©e jusqu’à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondƩment.
Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. Ā« A prĆ©sent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des annĆ©es. Ā» Il se mit Ć  tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres Ć¢ges en grand uniforme, des caisses cloutĆ©es de toutes sortes de choses prĆ©cieuses et des femmes habillĆ©es richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque ĆŖtre ou chaque chose qu’il amenait Ć  la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait Ƨa derriĆØre lui. Nous remplĆ®mes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mĆ©moire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout Ć©tait perdu, qu’il espĆ©rait retrouver et qui s’était fanĆ©.
Alors, il se mit Ć  rejeter tout Ć  la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaƧait. Un dernier dĆ©bris qu’il poussait l’entraĆ®na lui-mĆŖme.
Quant Ć  moi, grelottant de fiĆØvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux, in « La nuit remue » 1935

TempĆŖtes…

Quand la tempĆŖte de l’intĆ©rieur se lĆØve,

Le vent mauvais arrache toutes les digues.

Une Ć  une, elles cĆØdent.

Les flots s’engouffrent

Pas une fleur ne rƩsiste,

Les vagues dƩferlent dans les champs .

Les collines se plissent,

Peu Ć  peu, dans l’ombre elles se glissent

Pas un chant d’oiseau pour interrompre le fracas d’en haut

C’est la tempĆŖte, elle passe, elle ravage

Pas de temps pour les larmes,

Le bleu du ciel s’est effacĆ©,

Dans les cœurs serrĆ©s, les couleurs du blues se sont envolĆ©es.

Ciels…

Sous les sourires froissƩs

D’un nuage ivre de mauvais gris

J’attends seul et titubant

Le vent de la page

Qui se lĆØve et me frissonne

Matinales…

Au carrefour des impatiences

J’attends serein le signe de belle vie

Il est si bon l’espoir aux rires lointains

Dans ma rƩserve aux beaux futurs

Je n’ai plus assez de soleils matin

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis allĆ© au siĆØge du journal local. Je leur ai demandĆ© s’il Ć©tait possible d’avoir les journaux de la semaine derniĆØre. Ils m’ont amenĆ© un tas de papier grisĆ¢tre dans lequel je trouverais peut-ĆŖtre la derniĆØre trace d’HĆ©lĆ©na. Je ne sais mĆŖme pas ce que je cherche, je ne sais mĆŖme pas ce que je veux. Bien sĆ»r, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre rĆ©gion. Il n’y a donc aucun intĆ©rĆŖt Ć  gaspiller du papier pour relater un Ć©vĆ©nement qui n’aurait pu mĆŖme pas m’intĆ©resser.

C’est en lisant la rubrique nĆ©crologique que j’ai compris que le coup de tĆ©lĆ©phone de tout Ć  l’heure Ć©tait bien rĆ©el. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le dĆ©cĆØs accidentel de leur fille HĆ©lĆ©na dans sa vingt- deuxiĆØme annĆ©e. Ni fleurs, ni couronnes, ni condolĆ©ances. La cĆ©rĆ©monie et l’inhumation, Ć  la demande de la famille se dĆ©rouleront dans la plus stricte intimitĆ© »… Mes yeux ne se dĆ©tachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangĆ©es pour Ć©crire une formule de mort. J’en veux Ć  cet alphabet parfois capable d’Ć©crire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicitĆ© d’un papier de mauvaise qualitĆ© annonce aux citoyens cultivĆ©s qu’un des leur est parti pour toujours.

Je n’achĆØte jamais le journal, je ne pouvais pas ĆŖtre au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu dĆ©calĆ©s. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’HĆ©lĆ©na Ć©tait si proche, je ne pouvais pas m’imaginer mĆŖme dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir. Je n’arrive plus Ć  penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait,  de n’avoir pas su,  de n’avoir pas Ć©tĆ© lĆ . Il faudrait que je remonte le temps jusqu’Ć  ce mardi soir où HĆ©lĆ©na m’a quittĆ© par deux fois.

Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal Ć  la main. J’ai les dents si serrĆ©es que j’en ai les mĆ¢choires douloureuses. Je marche, tout droit. HĆ©lĆ©na, dĆ©cĆ©dĆ©e, accidentellement. J’ai ces mots en tĆŖte, et Ć  force de les entendre, Ć  force de me les rĆ©pĆ©ter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accĆ©lĆØre pour vĆ©rifier si je peux contrĆ“ler quelques-uns uns de mes muscles.

Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journĆ©e. Je ne suis pas allĆ© au ciné‑club, je ne les ai pas prĆ©venus. Je suis assis devant un verre de biĆØre. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-mĆŖme. Je suis une sensation, un bouquet de sensations Ć  la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a dĆ©jĆ  eu lieu et qui attend d’ĆŖtre entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas ĆŖtre plus forte. Je suis en train de passer dans une journĆ©e placĆ©e sous le signe de la pluie, placĆ©e sous le signe du lundi. Une journĆ©e où le seul symptĆ“me de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province. Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’Ć©tait que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais ĆŖtre sĆ»r ne m’avait Ć©tĆ© annoncĆ© que par des objets inanimĆ©s. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportĆ©s dans des cĆ¢bles Ć©lectriques ne puissent ĆŖtre que fabriquĆ©s. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenĆ©s et se promĆØnent encore sur les mĆŖmes lettres.  Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent Ć  rire, Ć  espĆ©rer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler HĆ©lĆ©na et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’Ć©crire HĆ©lĆ©na, je vais t’Ć©crire cette lettre que tu aurais pu attendre,  pour demain, pour tous les autres jours

Quelques mardis en novembre : extrait …

On comprend aisĆ©ment Ć  la lecture de ce passage Ć©crit il y a quarante ans, que Internet, les textos n’existaient pas. En effet je parle de « tĆ©lĆ©grammes » . La prĆ©histoire…..

Cette nuit-lĆ , l’orage est terrible. Il fait si chaud, rien ne va plus.  Je n’arrive pas Ć  dormir. Il faudra encore attendre demain pour la revoir. Ce matin-lĆ , une odeur de RĆ©mi flottait en moi. J’avais tant envie de la revoir, de lui parler de cette derniĆØre semaine que nous aurions Ć  passer l’un sans l’autre.

Elle n’Ć©tait pas au train habituel. Je me suis dit qu’elle a peut‑être eu un contre temps, je ne laisse pas l’angoisse s’installer tout de suite et dĆ©cide de me renseigner sur les horaires des prochains trains.

J’ai passĆ© le week‑end Ć  attendre. HĆ©lĆ©na n’est pas venue. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas le moindre numĆ©ro où la joindre. Je me rĆ©signe Ć  attendre le lundi pour appeler au magasin. Je me dis qu’elle essaie aussi de me joindre. Peut‑être. Elle aurait pu m’envoyer un tĆ©lĆ©gramme. J’attends, je n’arrive pas Ć  me rĆ©soudre Ć  autre chose qu’attendre. Demain Ƨa ira mieux, je l’entendrais au bout du fil, au bout de ce cordon qui nous relie depuis un an.

Ici le personnel des Nouvelles Galeries embauche Ć  huit heures. Je me dis qu’il doit en ĆŖtre de mĆŖme lĆ -bas. A huit heures moins dix je suis dĆ©jĆ  devant une cabine. Je connais le numĆ©ro par cœur. J’entends mon impatience au creux de l’Ć©couteur imprĆ©gnĆ© d’une dĆ©sagrĆ©able odeur de tabac froid.

       ‑ Bonjour, je voudrais parler Ć  HĆ©lĆ©na.

       ‑ A HĆ©lĆ©na, monsieur ? Vous ĆŖtes sĆ»r, vous ĆŖtes un de ses proches ?

       ‑ Je ne suis pas un de ses proches, je suis celui qu’elle aime. Je l’ai attendu tout le week‑end. J’ai envie de lui parler, s’il vous plaĆ®t, passez-la-moi. Ce ne sera pas long, je veux juste l’entendre…

       ‑ Si c’est une plaisanterie je ne la trouve pas du meilleur goĆ»t, surtout pour HĆ©lĆ©na !

       ā€‘ Je ne comprends pas ce que vous me dites, je n’ai pas envie de plaisanter. C’est tout simple, je l’aime et j’ai envie de le lui dire. 

       ‑ Je crois que je commence Ć  comprendre. Mon pauvre monsieur ! Vous n’ĆŖtes pas au courant ?

       ‑ Mais au courant de quoi !    

       ‑ Ecoutez, c’est pas facile Ć  dire, mais il faudra bien que vous l’appreniez un jour ou l’autre. HĆ©lĆ©na a eu un accident de voiture. Elle a Ć©tĆ© blessĆ©e mortellement. Mardi soir… Elle rentrait chez elle. Elle a Ć©tĆ© tuĆ©e sur le coup. C’est notre nouveau directeur qui conduisait. Il la raccompagnait chez elle. Ils avaient eu une rĆ©union…                   

       ‑ …

       ‑ Monsieur, vous m’entendez ? Vous savez, ce n’est pas Ć©tonnant que vous n’ayez pas Ć©tĆ© prĆ©venu. Ses parents sont venus reconnaĆ®tre le corps et dĆØs le lendemain ils l’ont fait ramener chez eux. L’enterrement a eu lieu jeudi. Je crois qu’ils ne voulaient pas que cela se sache. Ils Ć©taient tellement abattus.

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premiĆØres gouttes de nuit.
Quand les fenĆŖtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de bƩton fatiguƩ,
Et sur les faƧades Ơ la blancheur inventƩe
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent Ć  rentrer…

Quelques mardis en novembre : suite…

Nous ne sommes pas rentrĆ©s tout de suite, nous avons marchĆ© dans les rues. MĆŖme la grande rue, d’habitude si droite, si austĆØre s’est sentie obligĆ©e de composer avec les courbes harmonieuses que dĆ©crivait notre amour retrouvĆ©. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous Ć©tions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions Ć  s’habituer Ć  nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des riviĆØres. Les gens qui nous croisaient, nous les Ć©pinglions Ć  notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle Ć©tait entrĆ©e dans notre dĆ©clinaison de bonheur.

Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mĆ©riter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces Ć©motions. Lorsqu’elle est repartie Ć  la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hĆ¢te de me retrouver seul pour jouir Ć©goĆÆstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’Ć©tait enchaĆ®nĆ© si intensĆ©ment, violemment presque, que j’en Ć©tais essoufflĆ©. J’avais besoin de tout relire, de m’imprĆ©gner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions Ć©crites. Je ne lui ai pas parlĆ© de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlĆ© de son soleil. Nous nous sommes contentĆ©s de nous-mĆŖmes et nous sommes aperƧus que c’Ć©tait dĆ©jĆ  beaucoup.

Pendant quelques temps nos week‑end se sont succĆ©dĆ© comme s’ils Ć©taient plus nombreux. Les semaines n’Ć©taient mĆŖme pas de simples parenthĆØses, elles n’Ć©taient plus que les inspirations obligĆ©es que nous prenions avant notre remontĆ©e Ć  la surface. HĆ©lĆ©na me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’Ć©tais persuadĆ© au cours de mes brĆØves accalmies optimistes. Je m’efforƧais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la rĆ©citer au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais Ć  oublier un peu d’elle, pour la redĆ©couvrir avec passion Ć  chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une prĆ©sence discrĆØte et de plus en plus indispensable. Tout Ć©tait si nouveau, tout Ć©tait si simple.

Nous sommes presque arrivĆ©s au bout de notre parcours. HĆ©lĆ©na pourra bientĆ“t revenir dans la rĆ©gion. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal Ć  obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons Ć  nouveau ensemble, Ć  plein poumon. Aujourd’hui, HĆ©lĆ©na est bizarre, sa prĆ©sence ne paraĆ®t pas ĆŖtre totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espĆØce d’aller-retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence gĆ©ographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de rĆ©aliser que bientĆ“t nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.

Quelques mardis en novembre : suite…

HĆ©lĆ©na ne peut ĆŖtre belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pĆ©nĆØtrent dans sa bulle brune.  Ma jalousie est sans faille, elle est un modĆØle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plĆ©nitude, elle rĆØgne sans partage et ne me permet aucun Ć©cart. Je ne puis supporter l’idĆ©e que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure Ć  ĆŖtre regardĆ©e et entendue. Je ne puis supporter l’idĆ©e qu’elle puisse rire, de peur que ses Ć©clats de joie puissent Ć©clabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains tĆ©moins de son spectacle dont je veux rester l’abonnĆ© permanent. 

Je la vois, dansante, comme lors de nos premiĆØres rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prĆŖte Ć  m’abandonner, Ć  franchir la derniĆØre marche de cette folie qui nous rĆ©unissait, qui nous rĆ©ussissait. Je la sens prĆŖte Ć  oublier l’Ć©clat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient Ć  chaque baiser. Je la sens prĆŖte Ć  oublier tout ce que nous nous sommes dit et Ć  Ć©liminer tout ce que nous avions encore Ć  nous avouer. Le trajet n’est pas trĆØs long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composĆ©s Ć  partir de gros caractĆØres de haine et de dĆ©sespoir. L’arrĆŖt est comme un entracte, comme la lumiĆØre que l’on relĆ¢che aprĆØs une longue projection.

J’ai continuĆ© Ć  supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’Ć©ternise. Le vendredi suivant est enfin arrivĆ©. HĆ©lĆ©na doit ĆŖtre lĆ  Ć  vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement mĆŖme. A moi tout seul, je suis le condensĆ© de tout ce qu’il faudrait savoir Ć  propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe Ć  tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentrĆ© au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaĆ®tre. Je sais de quelle faƧon elle descendra. J’ai dĆ©jĆ  rempli l’espace grisĆ¢tre du quai, de l’espoir de sa prĆ©sence Ć  venir. Lorsque le train est annoncĆ© et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.

Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble ĆŖtre surlignĆ© de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relĆØve. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodĆ©truit, s’extermine Ć  la vue de ce printemps importĆ© par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une Ć©ternitĆ©, et dĆ©jĆ  je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde.  Elle me serre, elle m’Ć©touffe et moi je la reconstitue, piĆØces aprĆØs piĆØces. Elle s’excuse. Elle n’a pas Ć©crit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiĆ©ter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est lĆ  et que nous avons du retard Ć  rattraper.                   

Mes Everest : Albert Camus, la mort heureuse…

Mais tout tournait dans sa tĆŖte. Avant de rien commander, il s’enfuit brusquement, courut jusqu’Ć  son hĆ“tel et se jeta sur son lit. Une pointe aiguĆ« lui brĆ»lait la tempe. Le cœur vide et le ventre serrĆ©, sa rĆ©volte Ć©clatait. Des images de sa vie lui gonflaient les yeux. Quelque chose en lui clamait aprĆØs des gestes de femmes, des bras qui s’ouvrent et des lĆØvres tiĆØdes. Du fond des nuits douloureuses de Prague, dans des odeurs de vinaigre et des mĆ©lodies puĆ©riles, montait vers lui le visage angoissĆ© du vieux monde baroque qui avait accompagnĆ© sa fiĆØvre. Respirant avec peine, avec des yeux d’aveugle et des gestes de machine il s’assit sur son lit. Le tiroir de la table de nuit Ć©tait ouvert et tapissĆ© d’un journal anglais dont il lut tout un article. Puis il se rejeta sur son lit. La tĆŖte de l’homme Ć©tait tournĆ©e sur la plaie et dans cette plaie on eĆ»t pu mettre des doigts. Il regarda ses mains et ses doigts, et des dĆ©sirs d’enfant se levaient dans son cœur. Une ferveur ardente et secrĆØte se gonflait en lui avec des larmes et c’Ć©tait une nostalgie de villes pleines de soleil et de femmes, avec des soirs verts qui ferment les blessures. Les larmes crevĆØrent. En lui s’Ć©largissait un grand lac de solitude et de silence sur lequel courait le chant triste de sa dĆ©livrance.

Quelques mardis en novembre : extraits…

J’avais l’impression que tout Ć©tait de plus en plus impossible, qu’il y avait un autre moi-mĆŖme, lĆ -bas. J’Ć©tais persuadĆ© qu’il y avait un morceau de mon ĆŖtre pour qui HĆ©lĆ©na resterait toujours celle de ce mois de mai où RĆ©mi Ć©tait parti pour toujours.

HĆ©lĆ©na Ć©tait plus qu’HĆ©lĆ©na, elle Ć©tait en train de devenir un cancer intĆ©rieur qui me rongeait. Plus elle Ć©tait loin, plus elle Ć©tait floue dans la mĆ©moire de mon miroir et plus je la sentais se rapprocher au fond de moi-mĆŖme. Elle ne m’habitait plus, elle me minait. Sa prĆ©sence Ć©tait si soutenue, si Ć©paisse que les frontiĆØres entre mes territoires de douleurs et de bonheurs devenaient de plus en plus imprĆ©cises.

Le soir de ce coup de tĆ©lĆ©phone, je suis sorti. Je voulais savoir si la solitude pouvait continuer Ć  ĆŖtre l’alibi fourni Ć  l’extermination de tous les sourires de mon visage noyĆ© au milieu d’un regard perdu. Une fois de plus je me suis infiltrĆ© dans l’un de ces tramways jaunes et une fois de plus, j’ai ressenti les mĆŖmes sensations.       

Elles ne sont d’abord que des rĆ©actions physiques Ć  l’enfermement et aux vibrations. Puis elles se transforment, deviennent une vĆ©ritable prĆ©sence intĆ©rieure. Elles sont une partie intĆ©grante de moi-mĆŖme, elles prennent possession de mes pensĆ©es et je me synthĆ©tise alors en une espĆØce de regard vide. Je commence toujours par ressentir une douleur aux tempes qui m’enserre progressivement. Puis mes mĆ¢choires se crispent, les muscles maxillaires s’agitent frĆ©nĆ©tiquement et la souffrance se fait plus vive. Peu Ć  peu, le reste de mon corps disparaĆ®t pour ne plus devenir que l’empaquetage discret et civilisĆ© de cette sensation plurielle dont j’entends de plus en plus distinctement la voix.

Puis il y a le silence, le vide, ou plutĆ“t il y a ce subtil dĆ©calage progressif où les voix Ć©coutĆ©es finissent par n’ĆŖtre plus qu’entendues. Et, Ć  l’instant mĆŖme où la sensation parvient au terminus de son parcours, autour de moi, ne subsistent plus que quelques prĆ©sences orales qui forment, en alternance avec les vibrations du vĆ©hicule, une douce mĆ©lodie Ć  laquelle je m’habitue de plus en plus.

Il y a quelques heures, HĆ©lĆ©na me parlait au creux d’un Ć©couteur gris. A prĆ©sent je me fabrique une douleur immense, qui m’envoie rĆ©guliĆØrement quelques secousses Ć©lectriques tant les artifices que je dĆ©ploie pour la rendre vraie me reviennent en pleine mĆ©moire ou en plein espoir.

Mes Everest, AimĆ© CĆ©saire… Et les chiens se taisaient

Tout s’efface, tout s’écroule
il ne m’importe plus que mes ciels mĆ©morĆ©s
il ne me reste plus qu’un escalier Ć  descendre marche par marche
il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volĆ©
qu’un fumet de femmes nues
qu’un pays d’explosions fabuleuses
qu’un Ć©clat de rire de banquise
qu’un collier de perles dĆ©sespĆ©rĆ©es
qu’un calendrier dĆ©suet
que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux.
Rois mages
yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées
sel des midis gris
distillant ronce par ronce un maigre chemin
une piste sauvage
gisement des regrets et des attentes
fantƓmes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir
j’ai soif
oh, comme j’ai soif
en quĆŖte de paix et de lumiĆØre verdie
j’ai plongĆ© toute la saison des perles
aux Ʃgouts
sans rien voir
brƻlant

Flash…

Et pourtant la vie ne tient qu’Ć  un fil

Fil qui nous lie

Nous relie

Fil qu’on tient par un autre bout

Fil qui nous tisse

Qui nous lisse

Qui glisse

Entre nos mains si pressƩes

Et fil devient ligne

Ligne qui pend

Ligne qui surprend

Ligne qu’on suit

Jusqu’au point du bout

Et tout recommence

Point Ć  la ligne

Quelques mardis en novembre : suite…

La boĆ®te aux lettres est vide. Je la regarde sans surprise. Pas mĆŖme quelques mots, pour me faire croire que la parenthĆØse du week‑end n’est faite que de pointillĆ©s. Goutte Ć  goutte, l’angoisse continue Ć  se dĆ©verser. Peu Ć  peu elle devient soupƧon. De plus en plus elle ressemble Ć  de la jalousie et ainsi peut revenir Ć  son point de dĆ©part.

DerriĆØre mes yeux, HĆ©lĆ©na est lĆ . Elle me montre du regard, elle me nargue. Je regarde toujours cette boĆ®te et elle est lĆ  Ć  sourire de me voir abattu devant ce vide qu’elle m’a fait parvenir… Je l’entends rire dans l’en dedans de ma chair. Je suis en train, en quelques secondes, de lui fabriquer le week‑end sucrĆ© auquel je n’ai pas participĆ©. Je ne contrĆ“le plus les images que je fabrique, je les laisse s’installer, je les laisse soutenir un siĆØge qui risque d’ĆŖtre trĆØs long.

Je suis sorti. HĆ©lĆ©na est partout. Elle est dans toutes les silhouettes de brunes. Je la vois toujours de dos, avec quelques-uns autres, toujours prĆŖtes Ć  se retourner pour ne pas me sourire. Je dĆ©cide de l’appeler, de vĆ©rifier son existence. Je ne suis mĆŖme plus tout Ć  fait sĆ»r d’ĆŖtre retournĆ© la voir aprĆØs la mort de RĆ©mi. En quelques minutes je suis revenu en arriĆØre.             

Je suis retournĆ© sur la place du marchĆ©. Je suis allĆ© voir si la fenĆŖtre Ć©tait toujours fermĆ©e. Elle m’a donnĆ© son numĆ©ro au magasin, il y a trois semaines Ć  peine, mais en me recommandant bien de ne l’appeler qu’en cas d’extrĆŖme urgence. Je me sens dans un cas d’extrĆŖme urgence. Il me faut patienter un long moment avant que le standard ne me la passe. Au creux de mon Ć©couteur je n’entends plus que mon souffle court et j’essaie de discerner quelques indices de vie lĆ  où elle se trouve. Elle arrive enfin.

       ‑ Que se passe-t-il ?

Je la devine un peu affolĆ©e. Je lui dis que j’ai seulement envie de lui parler, qu’elle me manque, que sans elle le week‑end a Ć©tĆ© trop long. Je lui dis que j’attendais une lettre. J’aligne toutes ces banalitĆ©s, une Ć  une, sans mĆŖme m’en apercevoir. Elle rĆ©pond par demi- mots qu’elle empile sur des silences qui me pĆØsent. Je lui parle de son dernier week‑end et elle me parle du prochain. Je lui demande si elle pense Ć  moi et elle, elle veut savoir quel temps il fait ici… Je lui dis que je l’aime, comme la premiĆØre fois, elle me rĆ©pond qu’elle le sait, que je lui manque aussi, que l’inventaire a Ć©tĆ© long et pĆ©nible. Elle me fait clairement comprendre qu’il faut qu’elle retourne travailler. Je l’embrasse et raccroche avec hĆ©sitation.

Je regrette dĆ©jĆ  de l’avoir appelĆ©e. Je ne suis pas rassurĆ©, je suis dans la situation de celui qui ne comprend rien, de celui qui ne peut se rĆ©soudre Ć  comprendre que rien ne se passe, que tout est comme avant. Je sens seulement un mur de bĆ©ton qui se construit lentement autour de moi. On aurait dit que sa voix Ć©tait fabriquĆ©e, qu’HĆ©lĆ©na n’Ć©tait nĆ©e que pour ĆŖtre au bout du fil de n’importe quel tĆ©lĆ©phone. On aurait dit que la distance qui nous sĆ©parait Ć©tait un mensonge en face de nos regards qui se devinaient. C’est ce soir-lĆ  que j’essayais d’envisager HĆ©lĆ©na autrement que brune, autrement que ma brune. J’essayais de la voir dans une autre ville, de l’entendre parler, rĆŖver. Un jour j’irai la voir là‑bas, j’irai voir si elle est la mĆŖme sous ce fameux soleil provenƧal. J’irai la voir sans le lui annoncer, pour qu’elle ne soit pas prĆŖte,  pour qu’elle soit comme elle est toujours, quand elle est sans moi.

Quelques mardis en novembre : extraits…

Je vais publier quelques extraits supplĆ©mentaires de ce premier roman Ć©crit il y a quarante ans et retravaillĆ© il y a 25 ans. Nous retrouverons dans ces passages qui se suivent, le narrateur, qui souffre de l’absence de HĆ©lĆ©na : elle est partie, assez loin, ils se voient de moins en moins souvent »

C’Ć©tait la derniĆØre semaine de novembre, un mardi. Ce soir-lĆ , HĆ©lĆ©na m’a tĆ©lĆ©phonĆ©. Simplement pour me dire qu’elle ne pourrait pas venir le prochain week‑end. Il y avait un inventaire Ć  effectuer obligatoirement avant les fĆŖtes de fin d’annĆ©e. C’est curieux, mais je m’y attendais. Je ne lui ai presque rien dit, je ne l’ai mĆŖme pas interrogĆ©. J’avais la sensation d’ĆŖtre Ć  nouveau entrĆ© dans une des courbes de la spirale qui ne me quittait pas depuis presque deux ans. Je me suis mĆŖme entendu lui dire que ce n’Ć©tait pas grave, qu’on en serait d’autant plus heureux de se retrouver la semaine d’aprĆØs. Elle m’a dit que c’Ć©tait pas marrant un inventaire, qu’il leur faudrait rester enfermĆ©s dans le magasin pendant deux jours. Je ne l’Ć©coutais mĆŖme plus, j’étais dĆ©jĆ  tombĆ© entre les griffes de cette angoisse monstrueuse que je connaissais trop bien. Elle m’a dit quelques mots d’amour auxquels j’ai rĆ©pondu par quelques soupirs qu’elle ne pouvait entendre.

Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il faudrait attendre quinze jours de plus. Je m’Ć©tais habituĆ© Ć  ce rythme hebdomadaire. Les trois premiers jours de la semaine se vivaient dans l’Ć©cho du week‑end, et les deux suivants Ć©taient comme un souffle que l’on retient avant de prendre une nouvelle bouffĆ©e d’air frais. Je ne lui en veux pas. Je m’oblige Ć  ne pas voir la situation en noir. Je me dis que je recevrai une lettre, certainement plus longue que d’habitude. Elle remplacera un peu ce week‑end qui nous a Ć©tĆ© volĆ©.

Je vis cette fin de semaine un peu bizarrement, avec cette boule d’angoisse que j’entends rouler au creux de mon estomac Ć  chacun de mes dĆ©placements. Je n’ai rien fait, je n’ai mĆŖme pas attendu. J’ai, une fois de plus, eu la sensation de ne vivre qu’une histoire toute simple dont je n’Ć©tais que le tĆ©moin. Je me sens plus que jamais inscrit dans le provisoire.

Tout n’Ć©tait finalement que provisoire, son absence, ce silence qui Ć©touffe, ce dimanche si creux, si terriblement « dimanche ». Tout n’est que provisoire, je me sens de passage au milieu de cette histoire dont je distingue de plus en plus les contours de la fin dans l’agonie de ce week‑end.

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).

Nous dĆ©couvrons tous tĆ“t ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrĆŖtent Ć  cette considĆ©ration inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empĆŖchent la rĆ©alisation de ces deux Ć©tats limites sont du mĆŖme ordre : elles tiennent Ć  la nature mĆŖme de l’homme, qui rĆ©pugne Ć  tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme Ć  la joie comme Ć  la souffrance. Ce sont enfin les inĆ©vitables soucis matĆ©riels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dĆ©rivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du mĆŖme coup supportable.

Flash…

Ecoute moi
Oui toi
Il faut que tu bouges
Ouvre les yeux
Sors de ton cirque Ć  clique
Sens la douce caresse de tes cils
Souviens toi tu es vivant
Non tu ne rĆŖves pas
Tu ne le sais plus
Tu ne le peux plus
C’est pour toi que je parle
Homme enfoui
Homme englouti
Homme avalƩ
Homme digƩrƩ
Referme ta bible numƩrique
Essaie
Essaie tu verras
Pense
Regarde
Le monde est lĆ 
Il t’observe
Il attend et t’espĆØre
Il a pris ses belles couleurs
C’est pour toi elles brillent
Ecoute moi
Oui Ʃcoute moi
Il faut que tu rƩsistes

29 novembre

Quelques mardis en novembre : extraits

J’Ć©tais assis dans le tram, celui qui remonte la grande rue. Le revolver que je me suis procurĆ© quelques heures avant de rencontrer cette peut-ĆŖtre Brigitte me frotte le pli de l’aine. Il faut dire que le canon est plus long que je ne l’aurais imaginĆ©, et puis je l’ai bien enfoncĆ© dans mon jean, sous mon blouson. Je n’imaginais pas aller quelque part. J’Ć©tais assis dans le tram.                                                   

Et puis tout avait commencĆ© un mĆŖme jour, au mĆŖme endroit. Je revenais vers cette aprĆØs-midi moite d’un automne d’il y a deux ans. Mais aujourd’hui, le tram n’est pas le mĆŖme, la grande rue est diffĆ©rente. Aujourd’hui, je suis dans ses entrailles, je l’accompagne dans son entreprise de destruction.                                        

Les passagers sont nombreux, mais ils ne forment pas ce bloc compact qui empĆŖche de les distinguer chacun. Lorsque je me suis levĆ©, personne n’a rĆ©agi. Bien sĆ»r, je ne suis encore qu’un autre. Puis j’ai sorti mon arme, calmement, et j’ai tirĆ©, plusieurs fois.

Il y a eu des cris, des pleurs, et puis ils se sont jetĆ©s sur moi. Ils ne veulent pas que je m’Ć©chappe.                                              

Mais moi, de toute faƧon, je ne veux pas partir…

Quelques mardis en novembre : extraits…

Des semaines se sont empilĆ©es tout autour de moi. A chacune d’elles passĆ©e, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptĆ“me de vie. Je me contente de subir les enchaĆ®nements biologiques d’une existence en sursis permanent.

J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai rĆ©ussi Ć  parler, ou tout au moins Ć  laisser Ć©chapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. AprĆØs un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvĆ©s dans l’intimitĆ© d’une piĆØce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous sĆ©parait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espĆØce de silothĆØque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prĆ©mĆ©ditĆ©s.        

Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus Ć  remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermĆ© les bras sur cette bouĆ©e qu’elle essayait de me lancer. Son corps Ć©tait magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particuliĆØre que nuls artifices industriels ne seraient parvenus Ć  lui offrir. J’Ć©prouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils Ć©taient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir Ć  lire, mais qu’on est satisfait de laisser.

C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est Ć©veillĆ©, quand nous nous sommes nettoyĆ©s de tous les fantĆ“mes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthĆØses de mon angoisse, avait dans sa silhouette gĆ©nĆ©rale, dans le demi-sourire bĆ©at qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsĆ©dait. La chambre Ć©tait maintenant lumineuse et tout ce qui n’Ć©tait dans la nuit que soupƧons devenait dĆ©sormais emblĆØme de faƧade. Chaque dĆ©coration Ć©tait le rĆ©sultat d’une longue et mĆ»re rĆ©flexion Ć  propos de l’inutilitĆ© de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la rĆ©pĆ©tition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraĆ®ne au- delĆ  du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vĆŖtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’Ć©treignais cette nuit avait entamĆ© une sĆ©rie de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient Ć©taient toujours aussi agrĆ©ables, mais elles appartenaient dĆ©jĆ  Ć  une autre histoire. Quand elle m’a demandĆ© si on se reverrait, je me suis contentĆ© de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.

Quand je suis sorti, j’Ć©tais presque apaisĆ©. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisĆ©. Simplement. J’Ć©tais arrivĆ© Ć  ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’Ć©taient transformĆ©s en une espĆØce de bĆ©atitude moyenne.

Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour Ć©tait venu, le seul jour, le dernier jour.

Mes Everest, Anna de Noaille…

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Ɖtendre ses dĆ©sirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sĆØve universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goƻter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buĆ©e humaine dans l’espace !

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
S’Ć©lever au rĆ©el et pencher au mystĆØre,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyĆ©e au coteau
Avoir l’Ć¢me qui rĆŖve, au bord du monde assise…

Flash…

Flash
J’ai tirĆ© le rideau noir de mes lointains souvenirs
Sourires en fleurs
Pleurs en pire
LumiĆØres mauves sur la scĆØne
Regarde et lĆØve-toi
Elles te saluent les traces
Du bel hier

Quelques mardis en novembre : 5

Depuis quelques jours, tout s’accĆ©lĆØre. Je sens bien que la mort est entrĆ©e en moi par une porte dĆ©robĆ©e que j’ai toujours eu l’idĆ©e de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rĆ“de, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maĆ®tre. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où HĆ©lĆ©na a Ć©tĆ© exĆ©cutĆ© toutes les couleurs ont revĆŖtu leur tenue de deuil.

Tout s’accĆ©lĆØre, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlĆ© Ć  personne depuis plusieurs jours, j’ai oubliĆ© le sens des mots.

Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pĆ©nĆ©trĆ© en lui. Je l’ai pĆ©nĆ©trĆ© avec fureur, avec douleur. Je suis entrĆ© en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’Ć  l’Ć©cœurement, jusqu’Ć  l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hĆ©tĆ©roclite d’objets inanimĆ©s et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putrĆ©faction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupĆ©s en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au dĆ©but il dĆ©soriente, il dĆ©sĆ©quilibre, il inquiĆØte. Lorsqu’il naĆ®t, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu Ć  peu, je ne suis plus qu’une dĆ©chirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

Le temps ne s’Ć©coule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et Ć  mesure que je me rapproche du bout. Je n’espĆØre plus rien dans ce qu’il me reste de chemin Ć  parcourir. J’ai abandonnĆ© mon statut de vivant, je n’en suis mĆŖme plus l’apparence. MĆŖme si demain existe dans l’ascension vers la dĆ©composition totale, je me suis dĆ©finitivement arrĆŖtĆ©. Je me suis arrĆŖtĆ© Ć  hier, Ć  un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier Ć  moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pĆ¢ture aux langues dĆ©liĆ©es. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriquĆ© depuis que les Mardis de novembre ont Ć©tĆ© introduits dans mon calendrier.                      

Un jour, peut-ĆŖtre que je reviendrai Ć  aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Quelques mardis en novembre : 4

Je suis retournĆ© chez mes parents pour quelques jours. Je voulais Ć©prouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout Ć©tait difficile Ć  supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais Ć  peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santĆ©, m’aider Ć  retrouver le moral… Mais moi, je ne les Ć©coutais mĆŖme plus, je ne les entendais pas.

De toute faƧon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences Ć©tait celui produit par les battements de mon cœur qui se rĆ©percutaient trĆØs nettement dans le vide de mon crĆ¢ne.

C’est samedi soir. Je suis retournĆ© dans le bar où j’avais passĆ© ma derniĆØre soirĆ©e avec RĆ©mi. Rien n’a changĆ©. DĆØs que je suis entrĆ©, l’odeur un peu particuliĆØre m’a frappĆ© en plein souvenir. C’est une odeur indĆ©finissable parce que constituĆ©e de multiples mĆ©langes. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrĆØtement dans un coin tranquille de notre mĆ©moire et Ć  la premiĆØre occasion, elle rĆ©apparaĆ®t. Les personnages ne sont pas les mĆŖmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul Ć  ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec dĆ©lice. La biĆØre que je bois, un peu aigre, un peu amĆØre, rime bien avec ma grisaille intĆ©rieure. Elle me pĆ©nĆØtre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois ĆŖtre le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formĆ©e. Elle se rĆ©pand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons mĆ©talliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprĆ©gnĆ©es de mĆ©lodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirĆ¢tres et jaunĆ¢tres. Elle se heurte Ć  leurs regards vides et me revient encombrĆ©e de questions sans rĆ©ponses.

Je passe encore quelques minutes Ć  boire et Ć  tirer de mon cerveau les derniĆØres images nettes qu’il peut produire. Je ne sais mĆŖme plus ce que je cherche au fond de ma mĆ©moire. Lorsque je me lĆØve pour sortir, je sens qu’il y a du RĆ©mi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                    

Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantĆ“me. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pĆ©nĆØtre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps dĆ©chirĆ©s, de deux corps dont la cervelle est tiraillĆ©e de tous les cĆ“tĆ©s. Je la sens qui vibre Ć  chacun de mes pas, je me sens vibrer Ć  chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’Ć©chine pour que ressorte l’Ć©clat vertĆ©bral de ses deux rails centraux. Elle pourrait ĆŖtre fiĆØre, rassurĆ©e par la prĆ©sence gĆ©omĆ©trique de ces bouts de mĆ©tal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraĆ®cheur comme elle accueille la ville dans son humiditĆ©. Mon cœur bat trĆØs fort, comme si j’avais ratĆ© une correspondance importante,  une correspondance pour une ville où mĆŖme quand il pleut les gens peuvent sourire.

Quelques mardis en novembre :3

HĆ©lĆ©na, notre rĆŖve est fini. Il Ć©tait si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacĆ©. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire Ć  chaque retour. Il te voulait pour ĆŖtre un couple, pour dire aux autres Ā« regardez-moi, je suis un homme, elle est Ć  moi Ā».

Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacĆ©es des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance Ć  toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

Moi, je t’ai rĆŖvĆ© avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hĆ©site entre le prĆ©sent et le passĆ©, je t’ai rĆŖvĆ©. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblĆ© tous mes souvenirs de toi, de nos premiĆØres rencontres et j’en ai fait de multiples paquets Ć  dĆ©guster les yeux fermĆ©s sans modĆ©ration. Je t’ai rĆŖvĆ© si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien Ć  te faire vivre, Ć  te faire rire Ć  te fabriquer des souvenirs que je suis le seul Ć  connaĆ®tre. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

HĆ©lĆ©na notre rĆŖve n’était pas terminĆ©. Tu m’as rĆ©veillĆ©, t’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul Ć  trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillĆ©s quand tu sors de sous la douche. T’es fraĆ®che et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais HĆ©lĆ©na, je t’aimais nue au milieu de la piĆØce Ć  attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle Ć  ta peau, Ć  tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espĆØre la rencontre. J’aimais ton dĆ©sir d’abord discret comme une brise qui se lĆØve, lĆ©ger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche et puis qu’on sent.

Souviens-toi HĆ©lĆ©na, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en Ć©lĆ©ment du dĆ©cor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, lĆ , juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalĆ© de travers. Et toi tu haussais les Ć©paules, parce que ce n’était pas normal. J’aurai pas du crier, j’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gĆ©mit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autoritĆ© sur ses propres sentiments.

Aujourd’hui, t’es partie HĆ©lĆ©na, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…Ā  Mon corps est de bois, il est Ć©tendu, irrĆ©mĆ©diablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se dĆ©placent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espĆØrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

HĆ©lĆ©na, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevĆ©. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustĆ©e.  Fondamentale. Elle s’est cristallisĆ©e dans le prolongement douloureux de ton dĆ©part dĆ©finitif.

Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existĆ©, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Matinales…

Ils ont rƩglƩ leur rƩveil chagrin

A l’heure du regard matin

Jour de plus

Jour de rien

Dans les sombres arriĆØres salles

D’un monde si vieux

Qu’il pleure toutes les larmes mauves

De son corps affaibli

J’entends la bruine de mille pluies

Ils ont rƩglƩ leur rƩveil matin

A l’heure des regards chagrins

Cri…

Sur les fragiles rives de notre humanitƩ en souffrance
DƩferlent des torrents de haines
Le vent mauvais qui les pousse est une insulte Ć  la mer et ses vagues
Sur le chemin dĆ©foncĆ© de nos restes d’espĆ©rance
J’avance en pleurant les grands absents
La force d’aimer a quittĆ© les amputĆ©s du sourire
Les mots crépitent sur les écrans tâchés de sang
Chacun se fige dans une morale glacƩe
Les soirs où j’ai honte de cette agonisante humanitĆ©
Je rĆŖve que l’oiseau des ocĆ©ans qui sommeille
Dans l’arriĆØre-pays de ma lourde tĆŖte
S’envole en riant

3 novembre 2023

« Quelques mardis en novembre » 2

« HĆ©lĆ©na, il est mardi, un mardi dĆ©butant, et je t’Ć©cris parce qu’il ne peut en ĆŖtre autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaĆ®tre que je vais leur donner une nouvelle chance, une derniĆØre chance,Ā  pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours aprĆØs. Mais Ƨa n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis lĆ , Ć  attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux ĆŖtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. HĆ©lĆ©na, tu es partie, parce qu’on t’a poussĆ©. Tu as terminĆ© ton voyage sur une autoroute.

Tu es partie, un an aprĆØs RĆ©mi. Et aujourd’hui, je suis seul, dĆ©finitivement. Je n’ai plus personne Ć  qui montrer que mĆŖme les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde prĆ©cieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta prĆ©sence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur rĆ©ussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait ĆŖtre un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

Je n’en veux pas Ć  tes parents de ne pas m’avoir prĆ©venu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute faƧon cela n’aurait rien changĆ©, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayĆ© d’ouvrir des parenthĆØses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dĆ» pousser. Et, comme la lumiĆØre des Ć©toiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs annĆ©es avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs annĆ©es avant de s’Ć©teindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entrĆ© en moi par l’intermĆ©diaire d’un banal coup de tĆ©lĆ©phone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son Ć©nergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermĆ©es pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaĆ®tre, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naĆ®tre d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de dĆ©sespoir et peut ĆŖtre alors il aura terminĆ© sa course.

Hier je pleurais pour RĆ©mi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient Ć  t’Ć©crire me sont de plus en plus pĆ©nibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. DĆ©finitivement. HĆ©lĆ©na, j’aurais tant voulu commencer un nouvel Ć©tĆ© avec toi, ici,  ailleurs peu importe,  mais avec toi… « 

Extraits de mes romans : « quelques mardis en novembre »1

Il y a quarante trois ans, j’Ć©crivais un roman, mon premier : « quelques mardis en novembre » , 15 ans aprĆØs je dĆ©cidais de le retravailler. Ce fut un long et Ć©prouvant travail. ArrivĆ© au bout de ce difficile combat, je dĆ©cidais d’envoyer le manuscrit Ć  quelques maisons d’Ć©dition : le directeur littĆ©raire de l’une d’entre elles, Yves Berger, fut sĆ©duit par ce premier manuscrit, et m’encouragea Ć  Ć©crire d’autres romans : ce que j’ai fait. Je raconterai plus tard, les dĆ©tails de ce dĆ©but d’aventure littĆ©raire. Aujourd’hui, emportĆ© par l’Ć©motion de la relecture de mes premiers Ć©crits, je dĆ©cide de partager avec vous les 20 derniĆØres pages de ce roman, pleines de mĆ©lancolie. Nous sommes Ć  la fin du rĆ©cit, le narrateur vient d’apprendre que celle qu’il aimait Ć©perdument, HĆ©lĆ©na, a disparu, emportĆ©e par un chauffard dans un accident de la route…Il est perdu…

…Je suis allĆ© au siĆØge du journal local. Je leur ai demandĆ© s’il Ć©tait possible d’avoir les journaux de la semaine derniĆØre. Ils m’ont amenĆ© un tas de papier grisĆ¢tre dans lequel je trouverais peut-ĆŖtre la derniĆØre trace d’HĆ©lĆ©na. Je ne sais mĆŖme pas ce que je cherche, je ne sais mĆŖme pas ce que je veux. Bien sĆ»r, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre rĆ©gion. Il n’y a donc aucun intĆ©rĆŖt Ć  gaspiller du papier pour relater un Ć©vĆ©nement qui n’aurait pu mĆŖme pas m’intĆ©resser.

C’est en lisant la rubrique nĆ©crologique que j’ai compris que le coup de tĆ©lĆ©phone de tout Ć  l’heure Ć©tait bien rĆ©el. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le dĆ©cĆØs accidentel de leur fille HĆ©lĆ©na dans sa vingt- deuxiĆØme annĆ©e. Ni fleurs, ni couronnes, ni condolĆ©ances. La cĆ©rĆ©monie et l’inhumation, Ć  la demande de la famille se dĆ©rouleront dans la plus stricte intimitĆ© »… Mes yeux ne se dĆ©tachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangĆ©es pour Ć©crire une formule de mort. J’en veux Ć  cet alphabet parfois capable d’Ć©crire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicitĆ© d’un papier de mauvaise qualitĆ© annonce aux citoyens cultivĆ©s qu’un des leur est parti pour toujours.

Je n’achĆØte jamais le journal, je ne pouvais pas ĆŖtre au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu dĆ©calĆ©s. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’HĆ©lĆ©na Ć©tait si proche, je ne pouvais pas m’imaginer mĆŖme dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir.                      

Je n’arrive plus Ć  penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait, de n’avoir pas su, de n’avoir pas Ć©tĆ© lĆ . Il faudrait que je remonte le temps jusqu’Ć  ce mardi soir où HĆ©lĆ©na m’a quittĆ© par deux fois.

Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal Ć  la main. J’ai les dents si serrĆ©es que j’en ai les mĆ¢choires douloureuses. Je marche, tout droit. HĆ©lĆ©na, dĆ©cĆ©dĆ©e, accidentellement. J’ai ces mots en tĆŖte, et Ć  force de les entendre, Ć  force de me les rĆ©pĆ©ter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accĆ©lĆØre pour vĆ©rifier si je peux contrĆ“ler quelques-uns uns de mes muscles.

Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journĆ©e. Je ne suis pas allĆ© au ciné‑club, je ne les ai pas prĆ©venus. Je suis assis devant un verre de biĆØre. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-mĆŖme. Je suis une sensation, un bouquet de sensations Ć  la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a dĆ©jĆ  eu lieu et qui attend d’ĆŖtre entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas ĆŖtre plus forte. Je suis en train de passer dans une journĆ©e placĆ©e sous le signe de la pluie, placĆ©e sous le signe du lundi. Une journĆ©e où le seul symptĆ“me de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province.

Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’Ć©tait que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais ĆŖtre sĆ»r ne m’avait Ć©tĆ© annoncĆ© que par des objets inanimĆ©s. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportĆ©s dans des cĆ¢bles Ć©lectriques ne puissent ĆŖtre que fabriquĆ©s. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenĆ©s et se promĆØnent encore sur les mĆŖmes lettres.  Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent Ć  rire, Ć  espĆ©rer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler HĆ©lĆ©na et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’Ć©crire HĆ©lĆ©na, je vais t’Ć©crire cette lettre que tu aurais pu attendre,  pour demain, pour tous les autres jours…

Mes Everest, CĆ©cile Sauvage…

MƩlancolie, Ɠ ma colombe

A l’œil tendre, Ć  la plume grise,

Toi qui me suis quand le jour tombe

Vers l’étang que la lune irise ; 

Toi qui becquĆØtes mon bras frĆŖle

Comme une sœur encore mutine

Et dont le baiser me rappelle

L’ongle pointu d’une main fine.

Je suis nƩe au milieu du jour,

La chair tremblante et l’Ć¢me pure,

Mais ni l’homme ni la nature

N’ont entendu mon chant d’amour.

Depuis, je marche solitaire,

Pareille Ć  ce ruisseau qui fuit

RĆŖveusement dans les fougĆØres

Et mon cœur s’Ć©loigne sans bruit.

Parlez moi de la mer…

J’aime republier certains de mes textes, tout simplement parce que lorsque je les relis j’Ć©prouve toujours la mĆŖme Ć©motion.

Je n’en peux plus du bruit de la peur,
Je n’en veux pas de la suie grasse de vos haines,
Je n’en veux plus des complaintes aux rimes dures.
Parlez-moi de la mer, je vous en prie.
Où sont les vagues,
Où sont-elles ?
Entendez le vent,
Il pleure, vous dis-je,
On l’oublie,

Il est seul, il appelle.
J’entends son chant qui ondule,
Mes yeux se ferment,
Petites larmes coulent.
Vagues amĆØres,
Douces et belles,
Sur les rives de mes lĆØvres muettes
Ont rƩpondu, Ɠ vent, Ơ ton appel.
Parlez-moi de la mer je vous en prie…

Entre larmes et mers…

Entre larmes et mers

Brune ou brumes

Belles ou bleues

Roulent perles de vie

Sueur salƩe de simples bonheurs

Corps et cœurs envahis

On aime

On frissonne

Ne retiens rien mon fils

Hier

Demain

Toujours

Petit homme est lĆ 

De trace en trace

Il suivra

Contre la vitre…

Toujours la mer, l’ocĆ©an…

DerriĆØre la vitre humide

Une lueur d’un doux vert salĆ©.

MƩmoire bleue soupir,

Longue chevelure

Dans le vent gris de mon navire

Petites gouttes glissent doucement,

Perles d’eau de pluie

Cherchent une rime,

Il est trop tard ocƩan les engloutit.

Flash…

Flash
J’ai tirĆ© le rideau noir de mes lointains souvenirs
Sourires en fleurs
Pleurs en pire
LumiĆØres mauves sur la scĆØne
Regarde et lĆØve-toi
Elles te saluent les traces
Du bel hier

J’ai la mer au bord des yeux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mƩmoires salƩes,
Deux ailes se sont envolƩes.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posƩes.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrƩe,
Mer a chantƩ,
Mer a soufflƩ.

Abeille bourbon

En ce jour annoncĆ© de forte tempĆŖte je pense trĆØs fort aux hĆ©ros de la mer…

Abeille large et fiĆØre,

Tu veilles.

PrĆŖte Ć  bondir,

Au sommet de montagnes salƩes.

PrĆŖte Ć  surgir,

Derrière les vagues échevelées.

Tu rugis, tu vrombis.

Sur l’ocĆ©an dĆ©chaĆ®nĆ©,

Tu es l’abeille aimĆ©e

Pour petites fleurs esseulƩes, essorƩes

1er novembre

TempĆŖte est lĆ …

Pointe de Pern, Ć®le d’Ouessant ce matin

Homme d’en bas,

Regarde le visage de l’ocĆ©an.

Sur son front salƩ,

C’est la tempĆŖte qu’on lit.

Les rides se sont creusƩes,

Le regard s’est assombri.

De belles longues vagues blanches,

Entrent dans les terres usƩes

Elles s’Ć©tirent en criant,

Et offrent leurs bouquets d’Ć©cume

Aux rƩcifs abandonnƩs.

Regarde les qui entrent dans la danse.

Ɖcoute les !

Elles chantent avec le vent

Ferme les yeux,

Laisse entrer l’ocean.

C’est la tempĆŖte Ć  Ouessant