
Petit matin au parfum sucrƩ
Feuilles fleurs sont en beautƩ
Patience du fruit
Au vert frisonnant

Petit matin au parfum sucrƩ
Feuilles fleurs sont en beautƩ
Patience du fruit
Au vert frisonnant
Merci Ć Barbara d’aider chaque matin mon soleil Ć se lever…

au matin je prendrai par la main ton Ć¢me dĆ©shabillĆ©e de la mĆ©moire des chambres et je lāemmĆØnerai au jardin pour lāhabituer doucement Ć la joie et Ć lāensemencement des possibles confiante en dāautres espaces en dāautres lois et tisseuse de fables en la saison où penche notre coque je glisserai candidement Ć la cloison [ā¦]
La douce-amĆØre aux yeux de mousses

EngluƩ entre les quatre murs de mon angoisse
Je voudrais sauter comme l’enfant
TĆŖte Ć l’envers
Pieds joints dans la flaque d’un reste de bleu
Je voudrais aplanir la larme coupante
Du peut-être des demains aiguisés
A la pierre des tristes peurs
Ć pluie des rires arrondis
Je t’attends c’est promis…
30 mai 2023

Je ne rĆŖve plus dit l’homme apaisĆ©
Je n’en ai plus l’utilitĆ©
Je me passe des faux espoirs bleutƩs
Je n’ai pas le temps de m’abimer dans l’angoisse
Belle Ć en pleurer
La tristesse est lĆ elle attend
Je ne la crains pas
Nous partagerons nos larmes salƩes
Et demain sera plus vrai

Il m’arrive assez rĆ©guliĆØrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immĆ©diatement mon propos et j’en viens mĆŖme Ć m’excuser auprĆØs de ce monde qui continue Ć tourner invariablement sur lui-mĆŖme. Et je plonge alors dans une rĆ©flexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planĆØte qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphĆ©rique? Oui elle est sphĆ©rique, c’est plutĆ“t une boule. Mais on prĆ©fĆØre quand mĆŖme dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en dĆ©plaise aux infĆ¢mes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-mĆŖme.
On appelle cela une rĆ©volution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces rĆ©volutions qui durent depuis plusieurs milliards d’annĆ©es…Mais revenons Ć ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-ĆŖtre, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit ĆŖtre le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

Le premier que j’entends me dire que tout est dans le « cloudĀ Ā», je l’obligerai, une fois au moins dans sa vie, Ć lever les yeux. Oui homme numĆ©rique, regarde bien, redresse toi : ce que tu vois, cet amas, gris, vaporeux, aux angles ronds c’est un nuage ! Oui mon ami un nuage ! Ce n’est qu’un nuage qui inspire, qui respire, qui soupire. Dans le nuage des gouttes d’eau, des perles de rĆŖves, des espoirs. Ton nuage numĆ©rique je n’en veux pas: ne le traduis pas il pollue ma poĆ©sie et je t’en prie, je t’en supplie lorsque tu parles de mĆ©moire fais un effort, cherche, creuse le sillon de cette vie que tu as laissĆ©e t’Ć©chapper…

Au fond de mes poches,
Quelques miettes de ciel.
Dans le creux de ma paume pressƩe,
Jāai pris quelques cailloux mauves.
En riant les ai semƩs.
Une à une, bulles légères
Sautillent, pƩtillent
Dans long couloir sans Ʃcume
Foule sans sillage,
Nāentend pas le chant du large.

A l’ouest de mes mĆ©moires salĆ©es
L’Ć©cume de tes mots
Douce caresse
Rime tendresse
Ta trace est lĆ
Trait de lumiĆØre
Perce l’ombre creuse
De ton absence
Je souris et t’entends
Tu es lĆ Ć ne rien dire
Vague fleur sƩchƩe
Sur la crête de ton océan

Vincent van Gogh, La chambre, dƩtail (musƩe AIC Chicago)
Les FenĆŖtres
Celui qui regarde du dehors Ć travers une fenĆŖtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenĆŖtre fermĆ©e. Il nāest pas dāobjet plus profond, plus mystĆ©rieux, plus fĆ©cond, plus tĆ©nĆ©breux, plus Ć©blouissant quāune fenĆŖtre Ć©clairĆ©e dāune chandelle. Ce quāon peut voir au soleil est toujours moins intĆ©ressant que ce qui se passe derriĆØre une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rĆŖve la vie, souffre la vie.
Par delĆ des vagues de toits, jāaperƧois une femme mĆ»re, ridĆ©e dĆ©jĆ , pauvre, toujours penchĆ©e sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vĆŖtement, avec son geste, avec presque rien, jāai refait lāhistoire de cette femme, ou plutĆ“t sa lĆ©gende, et quelquefois je me la raconte Ć moi-mĆŖme en pleurant.
Si cāeĆ»t Ć©tĆ© un pauvre vieux homme, jāaurais refait la sienne tout aussi aisĆ©ment.
Et je me couche, fier dāavoir vĆ©cu et souffert dans dāautres que moi-mĆŖme.
Peut-ĆŖtre me direz-vous : Ā« Es-tu sĆ»r que cette lĆ©gende soit la vraie ? Ā» Quāimporte ce que peut ĆŖtre la rĆ©alitĆ© placĆ©e hors de moi, si elle māa aidĆ© Ć vivre, Ć sentir que je suis et ce que je suis ?

Le soir glisse tout doucement.
Il vient de lāouest chargĆ© de cette douceur qui le font espoir
Le soir avance. Le lac lāattend, repu de cette journĆ©e où chaque ride de lāeau est un sourire
Un sourire pour dire à la mer, si loin, que derrière les yeux qui se posent sur cette surface apaisée
Il y a comme un regard marin, quelques rides en moins.
Le soir descend des montagnes,
On respire dans lāair qui descend les fleurs des sommets
Pas un bruit de moteur, pas un cri mƩcanique, le silence est simple
Il est venu avec le soir, les yeux se ferment, le souffle est profond
Dans la tĆŖte et dans les corps le lac sāest invitĆ©
Lāoiseau sāest posĆ©, le temps sāest ralenti
Maintenant il faut rentrer, les yeux vont se fermer, tout est apaisƩ

Ce soir cāest vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends Ć revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends dĆ©jĆ : il nous dit quāil se remet aux vers mais il reste en prose. Tout Ƨa nāest peut-ĆŖtre que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…
La prose tout doucement sāessouffle.
Sans rien dire elle sāefface.
Prose sāenvole
Un verre, puis deux
Les vers sont lĆ
Dans le peuple des mots
Quelques-uns se sont levƩs
Ils tendent le point
Le point oubliƩ
Mais plus rien ne compte
Les vers sont lĆ
Suspendus
Aux lĆØvres mauves
De tes larmes bleuesā¦

La rƩvolte Ʃtait devenue
Une autre dƩcoration de combats intellectuels
Pour le snobisme
De ceux qui flirtaient avec l’angoisse
Du pauvre
Qu’ils achetaient
Chez les bradeurs d’inhumanitĆ©
Qui vendent
Du sourire aux enchĆØres du sentiment
Et qui cultivent des jardins d’utilitĆ©
Des jardins de pitiƩ
Pour le botin du beau monde
Qui pissent leur ba ba quotidien
En rotant la nuit qu’ils ont volĆ©e
Aux autres
Aux angoissƩs
Aux vrais
L’uniforme de leur porcherie
Leur fait peur
Parce qu’ils se sentent loin
Parce qu’ils se sentent loin
Alors ils trichent
Ils se dƩguisent
Ils prostituent la vƩritƩ
En l’obligeant Ć coucher
Avec ceux qui l’ont dĆ©jĆ tuĆ©e
En l’oubliant
Ils s’Ć©cologisent le dimanche
En se confessant Ć la riviĆØre
Qu’ils assassinent Ć petites semaines
Mais y savent pas
Eux ils comptent
Eux ils produisent…
Juin 1980

Ces choses
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
nāont rien Ć voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par aviditƩ
par manque dāintelligence ;
notre halo de lumiĆØre et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous dĆ©battons avec lāIdĆ©e
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mĆØche,
et nous voyons des noms qui jadis signifiĆØrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantƓmes,
et seules les tombes sont rƩelles.

CāĆ©tait lāheure des sans amis
PenchƩ vers un presque rien
Je voulais prendre ce chemin
Et rĆŖvais dāy rencontrer les hommes
Aux doux regard paisibles
Qui rĆŖvent de lendemains
Aux bords ronds et malins
Jāai marchĆ© jusquāau dernier bout
Lointain
Oh si lointain
Elle Ć©tait lĆ
Seule et perdue
VĆŖtue dāune longue trainĆ©e de brume
Elle attendait en souriant
Je te savais
Tu le sais
Entre tes larges marges inventƩes
Je tāavais inventĆ©

Aux quatre coins de sa mƩmoire
Homme silencieux
A gravƩ un souvenir heureux
Ils Ʃtaient deux
Ils Ʃtaient heureux

Regarde
Oh oui regarde
LĆØve les yeux
Oublie
Lāombre Ć©paisse des mauvais rĆŖves
De tes nuits agitƩes
Glisse
Penche-toi en riant
A la fenĆŖtre des absents
Regarde
Oh oui regarde
La lumiĆØre est si belle
Elle sāĆ©tire doucement
Entre les tendres bras
Du matin des amants
Ecoute
Oh oui Ʃcoute
Tu lāentends te dire
Je tāattendsā¦

Les paupiĆØres du matin s’ouvrent en crissant
Le sable de la nuit abƮme le regard retrouvƩ
OubliƩ la fraƮcheur des draps aux printemps insouciants
Je cherche dans la boƮte un images le sourire du bel ƩtƩ

ā¦Marcel et Jeanne sont restĆ©s plusieurs annĆ©es Ć Narvik. Anton ne sait pas exactement ce quāils y ont fait. Vous ĆŖtes restĆ©s combien de temps lĆ -bas ? Et la rĆ©ponse, toujours la mĆŖmeā¦Plusieurs annĆ©es. Comme sāil ne fallait pas compter, mesurer, encadrer. Le temps ne doit pas se mesurer Anton, le temps cāest de la vie qui passe, cāest de la vie qui enfle, de la vie qui souffre, de la vie qui rit, sāenflamme et parfois disparaĆ®t. Et cela ne se mesure pas. DĆØs que tu poses la question combien, tout est fini Anton, tu es fini, tu as fini. La mĆ©moire quāil nous reste de lĆ -bas nāest pas graduĆ©, elle est pleine, entiĆØre, avec des rondeurs, des zones un peu flouesā¦
J’ai quasiment achevĆ© mon nouveau roman, alors je me suis dit, tiens pourquoi pas proposer un extrait, comme Ƨa, brut, un extrait pas retravaillĆ©, un extrait que j’aime… Il y en aura peut-ĆŖtre d’autres.

⦠Je suis arrivĆ©e Ć lāheure de la journĆ©e que je prĆ©fĆØre, ces heures de mai, qui sāĆ©tirent dans la douceur avec de la lumiĆØre plein les poches. Je suis arrivĆ©e dans ce bref moment où tout va se mĆ©langer, se confondre. On est dans lāentre deux. Les arbres, mes arbres, tremblent Ć peine. Je sais quāils me voient, je sais quāils me sentent. Je suis sorti, je les Ć©coute, jāentends ce quāils me disent. Et jāĆ©cris, je suis assise sur une pierre, elle est recouverte de mousse, jāai sorti le cahier, le gros, celui où je raconte, celui où je me raconte. Je le pose bien Ć plat sur les genoux que jāai serrĆ©s. Jāaime le bruit que font les pages quand un souffle les soulĆØve. Je pense aux arbres, au papier. Et jāĆ©cris quelques mots de plus. Je suis essoufflĆ©e, ce nāest pas le vĆ©lo, ce nāest pas la course pour venir jusquāici. Je suis essoufflĆ©e parce que je respire, je suis essoufflĆ©e parce que jāexisteā¦

Les mots sont lĆ , ils coulent, c’est un flot ininterrompu. Toutes les digues ont sautĆ©. Je retrouve l’excitation de l’inspiration qui ne se contient plus. Je marche, j’Ć©cris, je dors, je rĆŖve, j’Ć©cris. Les pages se noircissent, et l’Ć©paisseur de l’encre qui sĆØche sur le papier produit comme un craquement. Mais ce n’est pas une feuille morte. J’aime tant que de la vie pensĆ©e vienne se poser sur le papier. C’est une magie dont je ne me lasse pas. L’histoire que j’Ć©cris avance, Ć grand pas, les personnages ont pris place, pas encore toute leur place, mais ils sont lĆ , je commence Ć m’habituer Ć leur prĆ©sence. Vous connaissez certains d’entre eux, j’ai Ć plusieurs reprises posĆ© quelques bribes sur ce blog. Leurs contours se dessinent, je les aime, et redoute dĆ©jĆ le moment où la fin approchera. Mais le chemin est encore long…

« Ćcrire. Je ne peux pas.
Personne ne peut.
Il faut le dire, on ne peut pas.
Et on Ʃcrit.
Cāest lāinconnu quāon porte en soi Ć©crire, cāest Ƨa qui est atteint. Cāest Ƨa ou rien.
On peut parler dāune maladie de lāĆ©crit.
Ce nāest pas simple ce que jāessaie de dire lĆ , mais je crois quāon peut sāy retrouver, camarades de tous les pays.
Il y a une folie dāĆ©crire qui est en soi-mĆŖme, une folie dāĆ©crire furieuse mais ce nāest pas pour cela quāon est dans la folie. Au contraire.
LāĆ©criture cāest lāinconnu. Avant dāĆ©crire, on ne sait rien de ce quāon va Ć©crire. Et en toute luciditĆ©.
Cāest lāinconnu de soi, de sa tĆŖte, de son corps. Ce nāest mĆŖme pas une rĆ©flexion, Ć©crire, cāest une sorte de facultĆ© quāon a Ć cĆ“tĆ© de sa personne, parallĆØlement Ć elle-mĆŖme, dāune autre personne qui apparaĆ®t et qui avance, invisible, douĆ©e de pensĆ©e, de colĆØre, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger dāen perdre la vie.
Si on savait quelque chose de ce quāon va Ć©crire, avant de le faire, avant dāĆ©crire, on nāĆ©crirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Ćcrire, cāest tenter de savoir ce quāon Ć©crirait si on Ć©crivait ā on ne le sait quāaprĆØs ā avant, cāest la question la plus dangereuse que lāon puisse se poser. Mais cāest la plus courante aussi.
LāĆ©crit Ƨa arrive comme le vent, cāest nu, cāest de lāencre, cāest lāĆ©crit et Ƨa passe comme rien dāautre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.Ā Ā»
1993

La terre et la mer se sont unies. Le bord a disparu, les cƓtes aussi.
Il sāest levĆ©, sāest raclĆ© un peu la gorge, a enfilĆ© sa veste de toile Ć©paisse, et a fini par sortir. Il est le seul Ć ne pas ĆŖtre Ć©tonnĆ©. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer sāest arrĆŖtĆ©e.
Lāair nāest plus le mĆŖme, il nāa plus cette rondeur en bouche quand on le respire, cāest un air qui coupe, un air qui rĆ©veille,
Son sac est prĆŖt, depuis longtemps, depuis toujours, il savait quāun jour viendrait, ou tout se rejoindrait. Il lāa soulevĆ©, masse inerte, mĆŖme les couleurs ont changĆ©, le gris sāest essayĆ© au bleu,
Tous les autres sont hagards, tous les autres se terrent apeurĆ©s de cette mer qui est venue jusquāĆ eux. Ils ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mĆØne en bas jusquāoù leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas sĆ»r de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait quāil faudra quāil trouve le passage pour rejoindre les mers de lāOuest, il sait que ses cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, Ć lāancienne, comme on lui a appris.
Tout le monde avait Ć©tĆ© surpris quand il sāĆ©tait rĆŖvĆ© marin, certains avaient ri dāautres avaient eu peur. On ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de lāintĆ©rieur. Il leur avait rĆ©pondu calmement quāil en avait envie, cāest tout, quāil en avait besoin et que de toute faƧon un jour la mer elle serait partout, il le savait, il lāattendait, alors il partirait. Il prendrait la mer, sur un bateau qui serait lĆ pour lāattendre, lui, lui qui le savait depuis toujours.
Il est monté sur le pont, personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.
Il part pour longtemps. Il est à la barre. Tout est un peu plus compliqué quand on est seul
« Dans ma mémoire de papier, une feuille blanche
Qui pleure, larmes de mots gris
Jāentends la tempĆŖte Ć lāintĆ©rieur,
Le vent coule dans mes veines.
Dans mon ordre intƩrieur,
Pas une ligne droite, pas un battement de cil
Dans le dĆ©sordre de mon cÅur
Des sourires aux courbes bleues
Des mains qui se posent,
Les doigts qui sāeffleurent,
Dans la bouillie de mes rĆŖves
Tout est joie qui se pose Ā»

Et chaque matin, toujours une petite dƩception
Ā« Une humiditĆ© a l’odeur si Ć©paisse quāon a comme de la crĆØme dans la bouche.
Le froid incapable d’ĆŖtre cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,
Et de traƮner en longueur.
Pas une trace de lumiĆØre.
Les objets sont gavĆ©s de l’ombre qui les Ć©touffe.
Et les gens qui passent,
La mĆ©tĆ©o au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne vit, c’est un automne colonisateur.
Il est partout mĆŖme dans les rires;
Feuilles jamais sĆØches quāon piĆ©tine et qui restent collĆ©es, tristes, au pied.
Tout se traine
Tout se désespère,
Même la mer est habillée de gris,
Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.
Demain ce sera mieux,
Demain on sera heureux. Ā»
Bien sĆ»r il pouvait lāimaginer et ne sāen privait pas.
Il se souvenait de ce que disait son pĆØre quand il parlait de la mer, quand il lāĆ©crivait. Cette mer, sa mer Ć lui, elle Ć©tait partout, dans le souffle des pins poussĆ©s par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle Ć©tait dans le ciel qui sāaffaisse, Ć©puisĆ© dāĆŖtre scrutĆ© pour annoncer le meilleur. La mer, elle Ć©tait dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle Ć©tait dans lāĆ©tonnement, dans lāinattendu de ce quāon dĆ©couvre Ć la sortie dāun virage ; la mer elle Ć©tait dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique quāil avait dans la tĆŖte en fermant les yeux.
Pourquoi la mer ne serait rĆ©servĆ©e quāaux hommes et femmes des cĆ“tes⦠La mer nāappartient pas aux seuls qui tous les jours Ć force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils la voient et ils finissent par lāoublier, ils finissent par lāintĆ©grer. La mer elle vit dāabord dans la mĆ©moire, elle est lĆ au fond de nous. La mer, il lāavait en lui, il lāavait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusquāau bord de ses lĆØvres, jusquāĆ la fleur de ses yeux et les mots mĆ©lodie, respiraient, soulagĆØs de sortir de leur ordres alphabĆ©tiques.
Il avait grandi et son regard avait cette profondeur quāont ceux quāon imagine ailleurs. Il avait grandi et la mer nāĆ©tait pas encore venu jusquāĆ lui.
Alors la mer il lāa chantĆ© :
Ā« Regarde la mer, regarde petite.
Regarde, elle est grise
Elle est grise des restes de la nuit
Regarde lĆ sous le vent qui divague
Elle a lāĆ©cume qui enrage
Regarde la mer et ses cent vagues
Regarde la mer et sens ses vagues
Elle a revĆŖtu ses couleurs de femme seule
Et sāĆ©tire Ć sāen faire mal
Sur le quai il y a un homme qui pleure
Il Ʃcoute le chant des vents
Et entend la plainte qui se rƩpand
Et le ciel cruel, qui dƩgouline des oiseaux crieurs
Il y a un homme seul qui cherche le passage
Trou de lumiĆØre pour un soleil prochain
Regarde- le, regarde petite
Il a une larme qui attend la marƩe
Un peu de sable dans la bouche
Et du sel sƩchƩ au coin du sourire
Ses yeux se plissent Ć suivre le mouvement de la mer qui lāavale.
Et derriĆØre le bout du rien, lĆ - bas, il y a lāhorizon
Cāest comme un trou quāon devine
Un trou que la mer rapporte Ć chaque vague
Et lāhomme dit Ć la mer quāil sait
Quāelle se souviendra. Ā»
CāĆ©tait un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mĆ©lancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrĆ©s dans la piĆØce. A chaque note ajoutĆ©e, les gorges se serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupiĆØres, la mĆ©moire est revenue.
Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle dāautomne, on entend comme un rythme Ć deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, lĆ -bas, de lāautre cĆ“tĆ©. Avec la mer il y a toujours lāautre cĆ“tĆ©. Il chante, il murmure plutĆ“t et tout autour de lui les lignes droites soupirent Ć©puisĆ©es de leurs rectitudes imposĆ©es, soudain la douceur les Ć©veille.
Dehors la fraƮcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux, le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les Ʃpaules se creusent, les pas sont lourds mais dƩcidƩs. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.
Je publie aujourd’hui la premiĆØre partie d’une nouvelle que j’ai Ć©crite il y a 10 ans…Toujours Ć l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…

Cāest un voilier qui hĆ©site encore entre la voile dāhier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille, et la voile de demain faite de matĆ©riaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. Cāest un bateau qui hĆ©site, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissĆ©es, un gris qui parle des marĆ©es, un gris qui parle des pluies dāhiver qui dĆ©chire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombrĆ© de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usĆ©s, un homme se dĆ©place lentement. Chaque chose quāil touche semble le remercier. Il nāest pas comme les autres, il semble dĆ©jĆ un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est Ć ce quāil fait.
Sur le pont lāhomme, cāest un jeune homme dāenviron 25 ans, se prĆ©pare pour le dĆ©part, il est arrivĆ© tout Ć lāheure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler dāoù il vient pour ne pas utiliser de mots qui nāont plus de sens que pour lui.
Il nāaime pas quāon lui pose de questions, il nāaime pas quāon cherche Ć savoir. Son histoire ne doit intĆ©resser personne, il ne le veut pas.
Il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il Ć©tait parti un matin tout simplement et quand il a posĆ© la main sur la barre en sortant du bras de mer il savait quāil ne parlerait plus, il avait tant Ć faire, tant Ć se dire Ć lāintĆ©rieur.
« Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
Lāencre ne sĆØche plus, elle est le sang des mots
Ils sāĆ©chappent quand la lumiĆØre les Ć©veille,
Mots qui sāenvolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumiĆØre,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cÅur qui sāaffole, on est bien
Pas un son qui ne sāessaie au bruit
Tout est dans la mĆ©lodie, les notes sāenroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté »
La France est un des pays qui bĆ©nĆ©ficie de lāune des plus importantes faƧades maritimes, des milliers de kilomĆØtres de cĆ“tes, parfois dĆ©coupĆ©es, torturĆ©es, tranchantes parfois rectilignes, monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la faƧade cāest pas mal aussi. Ća peut ĆŖtre beau une faƧade, mais ce qui est gĆŖnant cāest quāon ne la voit que de lāextĆ©rieur. De lāintĆ©rieur, quand on est derriĆØre on ne voit rien, on suppose, on devine. Cāest pour cette raison quāon parle de lāarriĆØre-pays, de lāintĆ©rieur ou mĆŖme des terres. Quand on est de lāintĆ©rieur, quand on vient des terres on est considĆ©rĆ© comme un Ć©tranger.
Et quand on est de lāintĆ©rieur, dans un arriĆØre-pays privĆ© de ces fenĆŖtres bleues, on nāaurait seulement le droit de rĆŖver, dāimaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre la route : il faut entrer dans la transhumance.
Injuste, trop injuste : depuis son plus jeune Ć¢ge il ne lāadmettait pas, il voulait que la mer vienne jusquāĆ lui, quāelle soit aussi sous ses fenĆŖtres. Et chaque matin quand il ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir quand mĆŖme. Peut-ĆŖtre, peut-ĆŖtre dans la nuit lāincroyable se sera produit, et ce matin ce nāest pas la petite vallĆ©e boisĆ©e quāil distinguera mais un bras de mer.
Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’Ć©criture, il y a eu ce magnifique roman de GrĆ©goire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensitĆ© poĆ©tique qui me provoque des vibrations.

/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le CambrĆ©sis. Vingt hectares de lecture fourragĆØre. Quelques bĆŖtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usĆ©es, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannĆ©e, un vieux cuir craquelĆ©. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumĆ© au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il prĆ©cisĆ©, mais pas vraiment la mer, une plage plutĆ“t, celle des Argales, Ć Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me dĆ©cevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour lĆ , une histoire de lune, de planĆØtes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salĆ©e, ah Ƨa ! disait mon pĆØre Ć propos du sel, Ƨa dĆ©pend des courants, des marĆ©es et mĆŖme de la lune, AndrĆ©, c’est trĆØs compliquĆ©, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’Ć©crire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et faƧonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande rĆ©coltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerƧait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…

Entre la grise rive de l’absence
Et la mauve douceur du silence
Je m’accroche au bleu soleil
Des souvenirs qui fabriquent du demain…

Toujours ce flou
Aux angles morts d’une mĆ©moire en jachĆØre
Alors on creuse
On retourne la terre sĆØche du vieux souvenir enfoui
Et la foule des errants se presse
Aux portes du sourire de ces hiers vivants…

Lāhomme est courbĆ©,
Son dur regard racle le sol.
Lever les yeux ?
Il ne le veut pas,
Il ne le peut plus.
Lāhomme est triste,
Il marche
Sur le fil gris de la peur.
Il tire sur les manches de la douleur,
Soudain,
Merle siffle ;
Lāhomme dĆ©plie un bout de sourire,
Essuie la buƩe de ses larmes bleues,
Bouée est là , ronde et fleurie.
Elle est pour lui
Il la serre,
Tout est fini.

Dans l’erreur de dĆ©clenchement
Parfois l’incomprĆ©hensible beautĆ©
Clin d’Åil du hasard
HabillƩ de rien
Sorti d’un nulle part
Où le gris invite les mauves oubliés
A valser au son d’une fanfare de cuivres fous
Je sais des matins aux rires retenus
Qui attendent qu’on ne leur dise rien

Les jours rallongent…
Oui, cāest vrai, je le constate aujourdāhui encore, les jours rallongent. Pourquoi dāailleurs ne pas se contenter de dire quāils sont plus longs où quāils sāallongent (mĆŖme si comme moi vous aurez constatĆ© que les jours, ou plutĆ“t les journĆ©es continuent Ć©ternellement dāavoir 24 heuresā¦). Pourquoi ajouter une fois de plus ce prĆ©fixe rĆ©pĆ©titif qui racle la gorge. Vous remarquerez dāailleurs que je nāai pas parlĆ© de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bĆ©gaiement. Rallonger, allonger, je māinterroge : aprĆØs tout une allonge ou une rallonge ce nāest pas exactement la mĆŖme chose. Quand on me parle dāallonge jāĆ©tire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un cĆ¢ble Ć©lectrique. Ce cĆ¢ble quāon ajoute quand le cordon est trop court et quāon veut Ć©clairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, lĆ où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grĆ¢ce Ć la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on lāĆ©loigne un peu, mais par contre on ne parvient pas Ć le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte dāailleurs ), un peu comme un long jour sans fin.
Mais une fois de plus je māĆ©gare et la nuit bien quāelle soit moins longue est dĆ©jĆ tombĆ©e.
Tiens tiens voilĆ autre chose, la nuit est tombĆ©eā¦

Dans le jardin des mƩmoires de demain
J’ai semĆ© un vieux fond de graines de rires faciles
C’est la bonne saison
Je le sais je le sens
C’est le temps
Le temps si rond si long
De la bonne raison
Il le faut on attend
Regarde
Les granges dƩbordent de molles pailles
OubliƩes de vieilles moissons
Entends les pleurs des rides sĆØches de la terre
Aux prochains soleils levƩs
Tu cueilleras ta premiĆØre fleur au sourire cĆ¢lin…

RĆŖve Ć finir
C’est une guerre où les hommes pĆ©riront
SystƩmatisƩs
CalcinƩs
Par l’addition
D’une angoisse planĆ©taire
Qui les fait
Terreurs

Ne laisse pas le soin de gouverner ton cÅur Ć ces tendresses parentes de lāautomne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. LāÅil est prĆ©coce Ć se plisser. La souffrance connaĆ®t peu de mots. PrĆ©fĆØre te coucher sans fardeau: tu rĆŖveras du lendemain et ton lit te sera lĆ©ger. Tu rĆŖveras que ta maison nāa plus de vitres. Tu es impatient de tāunir au vent, au vent qui parcourt une annĆ©e en une nuit. Dāautres chanteront lāincorporation mĆ©lodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se rĆ©pĆØte. Plus tard, on tāidentifiera Ć quelque gĆ©ant dĆ©sagrĆ©gĆ©, seigneur de lāimpossible.
Pourtant.
Tu nāas fait quāaugmenter le poids de ta nuit. Tu es retournĆ© Ć la pĆŖche aux murailles, Ć la canicule sans Ć©tĆ©. Tu es furieux contre ton amour au centre dāune entente qui sāaffole. Songe Ć la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la rĆ©colte de lāabĆ®me? Mais tu as crevĆ© les yeux du lion. Tu crois voir passer la beautĆ© au-dessus des lavandes noiresā¦
Quāest-ce qui tāa hissĆ©, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?
Il nāy a pas de siĆØge pur.

Lāhomme est heureux,
Il le dit, il le rit.
Autour de lui,
Pas un Åil qui ne luit.
Lāhomme est heureux
Son cÅur bat pour deux
Ā« Je vais marcher,
Il le faut, cāest si beau. Ā»
Ā« Je vais marcher,
Et lĆØverais les yeux. Ā»
Lāhomme inspire,
Lāair est si frais,
Lāhomme sāemplit de vraiā¦
Il faut attendre lui dit-on
Lāheure nāest pas aux rĆŖves creux ;
Il faut entendre le souffle fatiguƩ
Dāun bleu dĆ©lavĆ©, lessivĆ©
Par la basse marƩe.
Lāhomme nāĆ©coute pas,
Lāhomme est heureux.

Le ciel est au plus bas,
Lourd dāun gris Ć©pais.
Il pèse sur les épaules rentrées,
Des quelques ceux qui errent
A la recherche dāun printemps
Que quelques oiseaux impatients
Ont appelĆ© en sifflotantā¦

Au matin qui s’ennuie,
Fleuve ne frissonne plus,
Sans un flot, lisse et nu
Fleuve entre dans la ville.
Si loin le chant de la source,
Si loin la caresse blanche
De l’eau claire qui jaillit.
Tout est oubliƩ,
Fleuve se laisse aller,
Entre deux rives rĆŖches
Sa mƩmoire de brume mauve,
Il a abandonnƩ.

Jāai grandi dans la mer et la pauvretĆ© māa Ć©tĆ© fastueuse, puis jāai perdu la mer, tous les luxes alors māont paru gris, la misĆØre intolĆ©rable. Depuis, jāattends. Jāattends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, jāadmire les paysages, jāapplaudis comme tout le monde, je donne la main, ce nāest pas moi qui parle. On me loue, je rĆŖve un peu, on māoffense, je māĆ©tonne Ć peine. Puis jāoublie et souris Ć qui māoutrage, ou je salue trop courtoisement celui que jāaime. Que faire si je nāai de mĆ©moire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. Ā« Rien encore, rien encore⦠»
Cāest aux enterrements que je me surpasse. Jāexcelle vraiment. Je marche dāun pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, jāemprunte de larges allĆ©es, plantĆ©es dāarbres de ciment, et qui conduisent Ć des trous de terre froide. LĆ , sous le pansement Ć peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mĆØtres de fond. La fleur quāune main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. Jāai la piĆ©tĆ© prĆ©cise, lāĆ©motion exacte, la nuque convenablement inclinĆ©e. On admire que mes paroles soient justes. Mais je nāai pas de mĆ©rite : jāattends.
Albert Camus, LāĆtĆ©, Ā« La mer au plus prĆØs (Journal de bord) Ā»

Homme dāen haut qui invente la mer,
Homme dāen haut, dans les yeux, le bleu cāest beau.
Lāhomme dāen haut aime la mer Ć mi mots.
Dans lāĆ©cume de ses rĆŖves, des mots salĆ©s
Lāhomme dāen haut plisse les paupiĆØres,
Et des vagues Ć lāĆ¢me creuse les joues de lāhomme dāen haut.
Sillons creusƩs par les larmes,
Creusent la vallƩe de ce visage lame.
Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse lāintĆ©rieur,
Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride dāun homme dāen haut.
Cāest si beau lāĆ¢me dāun homme dāen haut.
Cāest si beau lāĆ¢me dāen haut, amarrĆ©e au port du bas.
Avec un ciel si bleu que larmes dāen haut roulent,
Perles qui brillent,
Jusquāaux vagues dāen bas.

Quand surgit le soir,
Sur l’Ć®le Ćle de Tioman,
Te revient le mot firmament.
Ouvre les yeux.
Invite ton arc en ciel,
Oh oui !
Invite le Ć se poser.
Sur la douce palette
De tes paupières bleutées.
Oublie le rayon glacial,
Des cartes postales
Où défilent de pâles soleils
LessivƩs, dessƩchƩs,
AmputƩs des lueurs
Qu’ils ont tentĆ©es
D’arracher aux chaleurs
D’une journĆ©e aux blancheurs
Qui crƩpitent.
Plus un bruit,
Plus une ride,
La mer s’est apaisĆ©e.
Regarde, il est beau
Regarde le :
C’est le ciel d’Orient…

Je garde au fond de ma réserve à souvenirs
Un reste de soir dāĆ©tĆ©
CāĆ©tait hier, cāĆ©tait il y a loin
LāocĆ©an ne disait plus rien
LassĆ© dāune longue journĆ©e
A inventer des vacances
Pour les ceux qui rĆŖvaient de bleus
Le ciel lāavait rejoint
Et dans les bras envasƩs
De la terre endormie
Ils sāĆ©taient aimĆ©s
Pour une seule et longue nuit

Le loup nāa plus de dents, il mange des idĆ©es ; Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā
Ć la radio il nous commente les nouvelles :
As-tu vu ce matin mourir une chandelle ?
Cette Ć©toile de cire où meurent des annĆ©esā¦
Il en va de lāespoir comme dāun tapis de vert.
UsĆ©, lāespoir dƩƧu se trame une autre chaĆ®ne
Sur les brisƩes de ceux qui portent de la laine.
En guise de moutons le loup va prendre lāair ;
Je sais de vieux sapins qui nāont pas leur raison, Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā
Ils fleurissent des jours, des mois, des parenthĆØses.
Je sais des paradis perchƩs sur une chaise
Ć scruter sous la pluie un dĆ©sir de pardonā¦
Les arbres sont polis quand jāy passe mon cÅur, Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā
Je me les fais copains dāune ancienne habitude,
Et mes racines se mêlant à leur étude,
Quand je deviens forĆŖt ils deviennent malheur.
Je suis le chĆŖne blond dāun automne dƩƧu, Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā Ā
Des perdrix pour la chasse ont mis leur feu arriĆØre,
Les chansons de lāĆ©tĆ© des grillons de naguĆØre
Grillent dans le phono vers lāOuest descendu.

ā¦Cāest un voilier qui hĆ©site encore entre la voile dāhier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matĆ©riaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. Cāest un bateau qui hĆ©site, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissĆ©, un gris qui parle des marĆ©es, un gris qui parle des pluies dāhiver qui dĆ©chire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombrĆ© de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usĆ©s, un homme se dĆ©place lentement. Chaque chose quāil touche semble le remercier. Il nāest pas comme les autres, il semble dĆ©jĆ un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est Ć ce quāil fait. Les autres, ceux qui virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine mĆŖme pas derriĆØre des verres de marques ou se reflĆØtent des couleurs qui nāexistent que pour les touristes canonisĆ©s. Sur le pont, lāhomme sans lunettes se prĆ©pare pour le dĆ©part. ArrivĆ© hier soir, sans bruit, il a cherchĆ© un mouillage Ć©loignĆ© des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler dāoù il vient, pour ne pas utiliser de mots qui nāont pas de sens pour lui. Les autres, lorsquāils sont au port aiment Ć raconter, se raconter, lāhomme au navire sans Ć¢ge nāest pas de ceux-lĆ . Il ne se mĆŖle pas Ć la vie du port. Il ne les mĆ©prise pas, il lui arrive mĆŖme parfois de les Ć©couter, de sāemplir de leurs rires pour sāen faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les mĆ©prise pas, mais il nāaime pas quāon pose de questions, il nāaime pas quāon cherche Ć savoir. Son histoire ne doit intĆ©resser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsquāil est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. CāĆ©tait un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il Ć©tait parti un matin tout simplement et quand il avait posĆ© la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait quāil ne parlerait plus, il avait tant Ć faire, tant Ć se dire Ć lāintĆ©rieurā¦

FatiguĆ©e dāune si longue marĆ©e,
Tout doucement la mer sāest assoupie.
Entre les bras de la terre elle sāest endormie.
Lente et longue,
EtirƩe reposƩe,
Dans la chair de la cƓte,
Elle est entrƩe.
Regarde les gris qui se rencontrent
Le ciel est bas, il sāapproche
Pour les entendre sāaimer.
Entre ciel et mer,
La terre sāest apaisĆ©e.
Entre terre et mer,
Le ciel a gonflƩ ses voiles de brume.
Et dans la lumiĆØre qui sombre
Engloutie par cette fin dāaprĆØs midi
Sans un bruit, sur la rive ourlƩe
Dāun sable qui crisse
Ecoute leurs pas qui glissent.
Ćcoute-les, ils se sont aimĆ©s.

Ecoute petit homme,
Ecoute.
Il est si beau ce monde qui ne dit rien.
Il est si beau ce monde,
Il te parle, cāest le tien.
Regarde petit homme heureux,
Regarde ces furieux,
Fanatiques, frƩnƩtiques,
Ils ont le cÅur Ć©lectrique.
Ils préparent la prière,
Hymne cathodique
Aux rimes numƩriques,
Cāest le matin du malin.
Nuques raides, regards vides,
Les impatients sont livides,
EpuisƩs, lessivƩs,
Un long sommeil les a lavƩs.
à Nuit blanche et câline,
Ne tāĆ©puise plus Ć blanchir
Ces haines rances Ć mourir.
SemĆ©es sur lāĆ©cran creux
De leurs rĆŖves sans bleu.
La nuit les a libƩrƩs.
Il est lāheure,
AffamƩs, ils attendent
La victime par eux condamnƩe.
Leurs mots sont prĆŖts
Ils vibrent, affutƩs, aiguisƩs,
Ils vont frapper !
Pas un regard pour ton monde qui sourit.
Ils attendent leurs matins numƩriques.
Rien ne brille, rien ne bouge.
HystƩriques ils cliquent, ils cliquent,
Ils cliquent.
Et ce matin, petit homme,
Cāest une claque,
Une claque pour les creux.
Les Ʃcrans sont lisses et vides.
Les nouvelles du jour ?
Parties, envolƩes, manipulƩes, falsifiƩes ?
Que va-t-on devenir, on est seul, isolĆ©sā¦
Le monde les voit
Il pleure de cette embolie
Il rit de cette folie
Mais cette nuit, petit homme,
Le monde a agi.
Le monde ne regrette rien
Il le fallait, il lāa fait.
Cāest si simple,
Petit homme
La poubelle Ʃtait pleine,
Le monde lāa vidĆ©e,
Et dehors lāa laissĆ©e
26 janvier 2020

Je suis dans ma chambre, Ć ma petite table devant la fenĆŖtre. Je trace des mots avec ma plume trempĆ©e dans lāencre rouge⦠je vois bien quāils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres⦠ils sont comme dĆ©formĆ©s, comme un peu infirmes⦠En voici un tout vacillant, mal assurĆ©, je dois le placer⦠ici peut-ĆŖtre⦠non, là ⦠mais je me demande⦠jāai dĆ» me tromper⦠il nāa pas lāair de bien sāaccorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., jāai Ć©tĆ© les chercher loin de chez moi et je les ai ramenĆ©s ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudesā¦
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que jāai disposĆ©s, ici et lĆ , parmi ces Ć©trangers, ont un air gauche, empruntĆ©, un peu ridicule⦠on dirait des gens transportĆ©s dans un pays inconnu, dans une sociĆ©tĆ© dont ils nāont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus trĆØs bien qui ils sontā¦
Et moi je suis comme eux, je me suis Ć©garĆ©e, jāerre dans des lieux que je nāai jamais habitĆ©s⦠je ne connais pas du tout ce pĆ¢le jeune homme aux boucles blondes, allongĆ© prĆØs dāune fenĆŖtre dāoù il voit les montagnes du Caucase⦠Il tousse et du sang apparaĆ®t sur le mouchoir quāil porte Ć ses lĆØvres⦠Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps⦠Je nāai jamais Ć©tĆ© proche un seul instant de cette princesse gĆ©orgienne coiffĆ©e dāune toque de velours rouge dāoù flotte un long voile blanc⦠Elle est enlevĆ©e par un djiguite sanglĆ© dans sa tunique noire⦠une cartouchiĆØre bombe chaque cĆ“tĆ© de sa poitrineā¦je māefforce de les rattraper quand ils sāenfuient sur un coursier⦠« fougueux »⦠je lance sur lui ce mot⦠un mot qui me paraĆ®t avoir un drĆ“le dāaspect, un peu inquiĆ©tant, mais tant pis⦠ils fuient Ć travers les gorges, les dĆ©filĆ©s, portĆ©s par un coursier fougueux⦠ils murmurent des serments dāamour.., cāest cela quāil leur faut⦠elle se serre contre lui⦠Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusquāĆ sa taille de guĆŖpeā¦
Je ne me sens pas trĆØs bien auprĆØs dāeux, ils māintimident.., mais Ƨa ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, cāest ici quāils doivent vivre.., dans un roman⦠dans mon roman, jāen Ć©cris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux⦠avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevĆ©e par le djiguite⦠et encore avec cette vieille sorciĆØre aux mĆØches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprĆØs du feu, qui leur prĆ©dit⦠et dāautres encore qui se prĆ©sententā¦
Je me tends vers eux⦠je māefforce avec mes faibles mots hĆ©sitants de māapprocher dāeux plus prĆØs, tout prĆØs, de les tĆ¢ter, de les manier⦠Mais ils sont rigides et lisses, glacĆ©s⦠on dirait quāils ont Ć©tĆ© dĆ©coupĆ©s dans des feuilles de mĆ©tal clinquant⦠jāai beau essayer, il nāy a rien Ć faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent⦠ils sont comme ensorcelĆ©s.
Ć moi aussi un sort a Ć©tĆ© jetĆ©, je suis envoĆ»tĆ©e, je suis enfermĆ©e ici avec eux, dans ce roman, il māest impossible dāen sortirā¦
Et voilĆ que ces paroles magiques⦠« Avant de se mettre Ć Ć©crire un roman, il faut apprendre lāorthographe Ā» ⦠rompent le charme et me dĆ©livrent.
Extrait de « l’enfanceĀ Ā»

Vagues
« Une vague, les vagues, une dĆ©ferlanteā¦Ā Ā» Je crois que c’en est trop, je n’en peux plus et allez je vous le dis jāai du mal avec ces mots, ces mots que j’aime, qui sont abĆ®mĆ©s, salis, trahis plusieurs fois par jour. Oh bien sĆ»r je connais plus que tout autre le pouvoir des mots, de ce quāils Ć©voquent, de ce quāils convoquent, de ce quāils invoquent. Mais il y a des jours où je nāen peux plus de voir, dāentendre toutes ces vagues Ć©pidĆ©miques et numĆ©riques, se rĆ©pandre sans retenue dans la longue plaine de mes inspirations. Je vous en prie laissez les vagues dans lāocĆ©an, laissez la mer nous enivrer de son flux, de son reflux, laissez les dĆ©ferlantes Ć la tempĆŖte. Un peu dāeffort je vous en prie cherchez dans votre dictionnaire de lāangoisse cathodique dāautres mots, dāautres images, laissez les courbes en paix, ne cherchez pas dāautres rimes aux graphiques.
Et je vous suggĆØre dāessayer la retenue, le silence, et peut-ĆŖtre dāaller marcher au bord de cette mer que vous voudriez me volerā¦

Pas une ride sur la plaine de mes mers du dedans
A la marƩe montante de mes inspirations
On entend le chant du dernier oiseau
Il siffle la fin du dernier couplet
Je le vois seul et sans rime
Dans le dernier souffle creux de mon vague Ć l’Ć¢me
J’illustre ce texte Ć©crit il y a une vingtaine d’annĆ©es par un tableau peint par mon pĆØre…

C’Ć©tait la guerre froide entre la brume et le port. On ne se souvenait mĆŖme plus de quand datait le dernier rayon de fausse lumiĆØre. On ne devinait le jour qu’Ć une impression gĆ©nĆ©rale qui flottait Ć la surface des eaux. Les chalutiers Ć©taient contraints d’utiliser leurs couleurs comme des signes particuliers, accrochĆ©s Ć leur identitĆ© d’embarcation. Toutes les berges, toutes les coques avaient le teint blafard, piquĆ©s de bruns et d’embruns, indices d’une angoisse qui se lĆØve avec le jour. Le bout du port, gueule ouverte, crachait pĆ©riodiquement ses coquilles de noix. Il avait l’attrait d’un goulot de bouteille où toutes les lĆØvres salĆ©es des compagnons de port se seraient posĆ©es.
Cette flaque d’eau Ć©tait posĆ©e au milieu de la ville, comme une cicatrice sur un visage burinĆ©e de soleil et de siĆØcles. La ville n’Ć©tait pas un port, la ville Ć©tait un empiĆØcement de croĆ»te sombre qui s’Ć©tendait autour. Les rues n’avaient point d’origine, elles Ć©taient lĆ , pour marquer l’appartenance Ć un systĆØme urbain. Mais ces associations de rĆ©alitĆ©s qu’on aurait cru naturelles ne parvenait Ć donner Ć ce paysage que l’apparence lointaine d’une ville. La brume elle-mĆŖme ne parvenait pas Ć adoucir les traits d’une ou deux maisons Ć la lourdeur extrĆŖme.
DerriĆØre chacune de ces faƧades Ć©puisĆ©es dāĆŖtre fouettĆ©es par les vents salĆ©s, il y avait des symptĆ“mes de vie, dāimperceptibles indices de sociĆ©tĆ©. A quelques fenĆŖtres se tenaient en berne quelques bouts de chiffons. Des cheminĆ©es sortes des bouffĆ©es de vapeur. Les maisons se touchent trĆØs forts, on les croirait enlacĆ©es, pour se tenir chaud, pour oublier la peur, le vide de ceux qui ne reviennent pas. Parfois on aperƧoit une ombre ou deux, elles se faufilent, et disparaissent aux angles ronds des rues noyĆ©es des brumes ocĆ©anes.
DerriĆØre la vitre crasseuse, que ce bout de port qui se prend pour un tableau de peintre mĆ©lancolique, ses yeux ne parviennent plus Ć fixer le paysage. Cāest le paysage qui est en lui et qui donne Ć ses yeux cette lueur intĆ©rieure. On dirait quāil scrute une terre, une terre qui ne viendra plus. Ses yeux ont Ć©tĆ© clouĆ©s Ć lāenvers. Il voit de lāintĆ©rieur, lāintĆ©rieur de ce pourquoi il est nĆ©ā¦

Au printemps, Tipasa est habitĆ©e par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassĆ©e d’argent, le ciel bleu Ć©cru, les ruines couvertes de fleurs et la lumiĆØre Ć gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumiĆØre et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur Ć©norme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’Ć©branle d’un rythme sĆ»r et pesant pour aller s’accroupir dans la mer.
Nous arrivons par le village qui s’ouvre dĆ©jĆ sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et Ć¢cre de la terre d’Ć©tĆ© en AlgĆ©rie. Partout, des bougainvillĆ©es rosat dĆ©passent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pĆ¢le, une profusion de roses thĆ© Ć©paisses comme de la crĆØme et de dĆ©licates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournĆ©e matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.
A gauche du port, un escalier de pierres sĆØches mĆØne aux ruines, parmi les lentisques et les genĆŖts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. DĆ©jĆ , au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent lĆ©ger, sous le soleil qui nous chauffe un seul cĆ“tĆ© du visage, nous regardons la lumiĆØre descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents Ć©clatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la derniĆØre fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces Ć Tipasa, Ć©crit par Camus en 1937…

VĆŖtue de son manteau de drame gris
La pluie est lĆ , elle nāĆ©tait pas invitĆ©eā¦
Cāest bien lui, lourd mardi maudit,
Dans longues rimes de novembre empêtrés
Qui a osƩ la convoquer dans le dernier souffle du midi.
Ā« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,
Petite ou drue, Ć pluie, reviens je tāen prie. Ā»
Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux
Sur chaque flaque a posƩ petites perles bleues..
13 MAI

Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que lāon me demande de garder, cāest où je dois le mettre, est ce quāil faudra un jour que je le rende Ć celle ou celui qui māa demandĆ© de le garder. Peut-ĆŖtre faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire dāun faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais sāil est trop court je serai vite dƩƧu et alors je risque de ne plus avoir dāespoir en rĆ©serve. En fait pour ĆŖtre sincĆØre je ne sais pas trop quāen faire de cet espoir que lāon me demande de garder, moi jāaurai envie de le partager, et de le transformer en prĆ©sent, en vĆ©ritĆ©.
Parce que cāest cela lāespoir.

Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui sāaccroche aux vĆŖtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbĆ©e par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatiguĆ©s, une odeur de vie qui est Ć la peine, pour sāapprocher de ce dont on rĆŖve quand on est la tĆŖte contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a lāhumiditĆ© de lāhaleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaĆÆ devient cuir sauvage. Les nĆ©ons ferroviaires sont des reflets de lune sur lāeau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien dāun songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mĆ©lodie. Et le couple dāen face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de lāautre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en rĆ©serve, pour chaque aiguillage, des regards croisĆ©s. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce quāelles disent, de ce quāelles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, dāhistoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous rĆ©chauffent dans ce temps qui ne fait que passer.

Au mur gris de mes angoisses
Tu accroches des restes de mƩmoires colorƩes
Entends le tumulte tintant
Le murmure aimant et la folle gaietƩ
C’est l’arriĆØre pays de ma tĆŖte
Où dansent et chantent les amis
17 mai
Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. RĆ©flexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…

Et si nous prenions le temps.
Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec dĆ©sir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sĆ©curitĆ©. Prendre le temps contre soi, c’est peut-ĆŖtre comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, Ć©treindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inĆ©luctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cÅur.
Oui je veux prendre le temps
SpĆ©ciale dĆ©dicace Ć Barbara Auzou aujourd’hui, ses textes matinaux sont un souffle d’inspiration dans le creux de mon oreille…. Merci Ć elle

Le combat sera rude ce matin
A ma gauche rêveuse fragile fleur des fossés
A ma droite ferreuse train bleu veuf de mer
L’une brille et vacille
Rouge bonheur
L’autre grince et crisse
Bleu pâleur
Mon Åil tendre et reposĆ©
S’est fait une beautĆ©
Au doux miroir des mots de Barbara
Ce matin je ne choisis pas
Fleur des fossĆ©s machine au cÅur d’acier
Je vous ai aimƩs
16 mai

Je suis d’une grammaire oubliĆ©e
Je conjugue le verbe attendre
A tous les temps de lāimpatience
JāĆ©coute aux portes des sourires croisĆ©es
Jāy entends le chant secret des absents
Je cherche des traces dāamitiĆ©s
Les arrime aux belles et rondes rimes
Sur la rive mauve de mes basses marƩes
Ć vous qui ne me voyez
Jāattends
Oui jāattends vous le savez
Un signe de la main
A ceux qui se baissent pour pleurer

Oh reste encore je t’en prie
Il y a encore tant Ć voir
Tant de rires Ć cueillir
Dans les draps parfumƩs de fraƮches prairies
Tant de douces brumes
AccrochƩes aux boucles de mes mots
Tant de larmes rosƩes
Perles perdues aux fils tendus
De mes silences aux gorges serrƩes
Tant de vagues noyƩes de bleus
Tant de feuilles aux longues lignes gorgƩes
D’une belle encre au mauve oubliĆ©
Oh oui je reste
Jusqu’Ć l’unique loin matin
Je rĆŖve encore et pose ces quelques mots
Dans le creux de ton soleil câlin
15 mai 2023
J’Ć©tais hier soir au concert de Bruce Springsteen, Ć Paris. Et j’ai rarement Ć©tĆ© aussi Ć©mu, seul au milieu de tous, en entendant ce magnifique morceau, qu’on peut traduire comme « le survivantĀ Ā». Chanson où Bruce Ć©voque son premier groupe de rock dont il est le dernier survivant. Je publierai le texte de cette chanson d’ici peu…
Bruce Springsteen hier soir Ć Paris
Non je tāen prie
Ne bouge pas
Ne dis rien
Les larmes montent
Roulent en silence
Sur la trace encore vive
Dāune mĆ©moire abĆ®mĆ©e
Une pincĆ©e dāun sel chagrin
Se pose sur les plaies des vivants
Il est seul
Tu es seul
Au milieu des errants
Une voix
Des mots
Tu es empli
Et tu pleures
Doucement
Sur la rive assƩchƩe
De lāabsurde crue dāune foule Ć©tonnĆ©e
Seul
Et tes mains tremblent
Cāest le chant du survivant
14 mai

En musique, en poĆ©sie comme en tout, tout ce qui cherche Ć sāapprocher de la perfection acadĆ©mique, ne les touche pas, et les prouesses Ć©lectroniques de ceux qui font de la musique avec des logiciels les laissent indiffĆ©rents. Le pĆØre le rappelle souvent dāailleurs en citant FerrĆ© Ā« la musique est une clameur Ā» et le fils, lui rĆ©pond Ć chaque fois Ā« et les poĆØtes qui ont recours Ć leur doigts pour savoir sāils ont leur compte de pieds ne sont pas des poĆØtes ce sont des dactylographes Ā».
La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux Ć©vocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou dāailleurs. Il leur faudra de la pluie pour entendre la riviĆØre : Ā« the river Ā», cāest curieux ce mot lorsquāil est chantĆ©, avec dans le fond les frottements de balais dāessuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour dāautres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalitĆ©s quāils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mĆ©langent regards sourires et soupirs.
Ils ont achetĆ© lāauto, cāest le pĆØre qui a payĆ©, elle nāĆ©tait pas chĆØre, forcĆ©ment une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra dāabord installer le lecteur de CD et penser Ć lāitinĆ©raire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une sĆ©rie de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, Ć©videmment, cāest quāils sont nĆ©s, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps dĆ©jĆ , avant mĆŖme que le fils ne naisse, Ć une Ć©poque, où il y avait encore de la fumĆ©e grise qui sortait des cheminĆ©es des aciĆ©ries.
AprĆØs ils continueront vers le nord et lāest.
Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que trĆØs peu, cāest inutile, il faut laisser agir les Ć©motions
Au bout dāune quinzaine dāheures, Ć la presque moitiĆ© du parcours, le pĆØre a souri, il Ć©tait bien dans ses cinquante ans, il a regardĆ© son fils, habitĆ© par un de ses morceaux prĆ©fĆ©rĆ©s : Philadelphiaā¦
– La prochaine fois dans dix ans ce sera Dylan !
– Mais papa Dylan cāest le double !
– Il faut garder lāespoir mon fils !




Le pĆØre nāest pas musicien, ne comprend pas grand-chose Ć lāanglais, mais ce quāil aime avec ce chanteur cāest que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tĆŖte sans poser de questions, sans chercher Ć se faire remarquer, sans chercher Ć ce quāon prenne lāair sĆ©rieux pour en comprendre les portĆ©es.
Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent quāelle est faite pour ceux qui nāobligent pas leurs Ć©motions Ć prendre dāautres chemins que ceux quāelles sont habituĆ©es Ć emprunter. Ce sont les mĆŖmes chemins quāĆ la lecture dāun passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou dāHemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement Ć son fils qui est Ć lāaise avec lāanglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait quāelles parlent, pour beaucoup dāentre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaĆ®t tout de ce chanteur, il est un passionnĆ©, pas un fan ; le mot ne convient pas pour dĆ©crire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouĆ©es lors des nombreux concerts auxquels il a assistĆ©. On parle de fans pour les autres, ceux qui reƧoivent paroles et musiques avec passivitĆ©, comme des oies quāon gave, lui il nāa pas la bouche ouverte, il laisse entrer les Ć©motions, il les laisse naviguer dans lāarriĆØre-pays de sa tĆŖte, alors elle rencontre ses autres passions, ses rĆ©voltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe cāest plus que du plaisir, cāest autre chose. Les mots nāexistent pas toujours pour dĆ©crire quand on sent un frisson qui parcourt lāĆ©chine, avec des picotements sur tout le corps et irrĆ©sistiblement des larmes qui montent, de ces larmes quāon ne cherche pas Ć ravaler parce quāelles sont le sang de cette vie quāon a en soi, une vie quāon ne retient pas, une vie quāon laisse dire, quāon laisse faire.
Le pĆØre il comprend bien cela, il Ć©prouve aussi ces sensations quand il lit les premiĆØres pages de lāĆ©tranger, quand il lit et entend ce que dit LĆ©o FerrĆ©. Et lui non plus nāest fan de rien, parce que lui non plus nāaime pas cette rĆ©duction du fanatisme. Tous les deux ce quāils aiment par-dessus tout, cāest la vie, ses contrastes, ses simplicitĆ©s, ce quāils redoutent, ce quāils ne supportent pas, cāest les fausses certitudes de celles et ceux qui prĆ©tendent savoir.

Il se souvient de cet homme. Il lui a proposĆ© dāentrer avec lui, Ć lāintĆ©rieur, de sāasseoir doucement, dāĆ©couter la portiĆØre qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on sāassoit. Il lui a conseillĆ© de fermer les yeux et dāattendre, dāentendre. Il lāa pris pour un malade, pour un original, mais il est quand mĆŖme entrĆ©. Il a fermĆ© les yeux, vite, parce quāil Ć©tait pressĆ©, et cāest vrai il sāen souvient : il Ć©tait bien. Il pleuvait lĆ©gĆØrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mĆ©lodie, une espĆØce de mĆ©lancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous les deux, il sāest souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir lāintĆ©rieur des voitures il a su quāil pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois quāil fait le tour de son parc, et quāil sāapproche de la carrosserie verdĆ¢tre il ne peut sāāempĆŖcher de revoir le visage ravinĆ© du musicien qui ne voulait plus rouler dans cette carcasse rĆ©calcitrante.
Il leur explique quāils ne pourront pas en attendre grand-chose ; il explique quāelle est solide, mais pas nerveuse il ne vaut mieux pas lāutiliser sur de petites routes sinueuses parce quāĆ©videmment elle nāa pas de direction assistĆ©e.
Peu importe, ce quāils veulent tous les deux cāest prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce quāils veulent, cāest rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, cāest le cadeau quāils ont dĆ©cidĆ© de se faire, un cadeau dont ils sont Ć peu prĆØs les seuls Ć comprendre le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce que cāest Ć quelques minutes prĆØs la durĆ©e compilĆ©e de tous les disques de leur maĆ®tre, de leur idole commune, de leur compagnon de rĆŖveries de celui qui aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le Boss.
Ils ont dĆ©cidĆ© simplement de sāoffrir un voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a Ć©crit, chantĆ©, jouĆ©, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des vrais boutons qui tournent.
Au dĆ©but ils avaient simplement dĆ©cidĆ© quāil faudrait quāils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion commune. Ils peuvent, ils sāen sont souvenus lāun comme lāautre recevoir des bouquets dāĆ©motions Ć lāĆ©coute de ces mĆ©lodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le ronronnement dāun moteur et le glissement des essuie- glaces.

Le prĆ©sident remonte la jupe, il dĆ©couvre la cuisse, elle est musclĆ©e, sa peau est fraĆ®che, si douce. Il a envie dāelle, tout de suite. Il rĆŖvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur premiĆØre rencontre. Il pleuvait, il sāĆ©tait Ć©garĆ©. Il a frappĆ© et elle a ouvert. TrempĆ©, elle lāavait dĆ©vĆŖtu en silence, avec prĆ©cision. Pour que ces vĆŖtements sĆØchent. Il sāest retrouvĆ© en caleƧon devant cette femme Ć©nergique, elle lāa frottĆ© avec une serviette Ć lāodeur de fougĆØre. Ils ont fait lāamour sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il Ʃtait parti sans savoir, qui elle Ʃtait. Et depuis son seul dƩsir Ʃtait de revenir.
Ses mains lui effleurent lāintĆ©rieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
Cāest elle la premiĆØre qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris
Des cris, des pas qui se rapprochent, trĆØs vite, on doit courir, dehors. Le prĆ©sident sāest Ć©loignĆ© de France. France Ƨa ne sāinvente pas, cette belle femme, Ć lāallure sauvage, cette femme qui lāhabite depuis plusieurs mois, qui lāa colonisĆ© diraient certains, sāappelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles dāimpatience, on frappe Ć la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le prĆ©sident ouvre la porte, ils sont cinq Ć sāengouffrer Ć se jeter dans la piĆØce. Le prĆ©sident nāest pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsquāils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance quāils ont les uns pour les autres. Ce nāest certainement pas un hasard mais aucun dāentre eux nāa suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-lĆ ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entrepriseā¦. Le prĆ©sident les laisse reprendre leur souffle, cāest la Ministre de la santĆ©, FrĆ©dĆ©rique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisĆ©s.
Ā« Ća y est prĆ©sident ils ont disjonctĆ©. Quelques minutes aprĆØs votre dĆ©part, on a commencĆ© Ć redescendre et Ć©videmment est arrivĆ© le moment, ou parvenus Ć cette espĆØce de patte dāoie que personne nāavait remarquĆ© Ć lāaller, il a fallu opĆ©rer un choix. Evidemment personne nāĆ©tait dāaccord. Ćvidemment toujours les mĆŖmes ont cherchĆ© Ć affirmer leur supĆ©rioritĆ©. C’est quand mĆŖme incroyable prĆ©sident, mais mĆŖme dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent Ć dire que Ā« moi je suis ministre dāĆ©tat Ā» donc forcĆ©ment mon avis a plus de poids. Et puis, comme je māy attendais les regards se sont rapidement tournĆ©s vers Armand. Armand ton protĆ©gĆ©, Armand ton tireur dāĆ©lite, si prompt Ć dĆ©capiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, lāa suspectĆ© dāĆŖtre au courant, dāen savoir plus. Et lĆ , comment dire, de vrais bĆŖtes sauvages ! Ils sont une dizaine Ć sāĆŖtre jetĆ© sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayĆ© de se dĆ©fendre : Ā« Ć©coutez-moi, Ć©coutez-moi je vais vous expliquer Ā». On nāest pas entrĆ© dans la mĆŖlĆ©e et on a couru Ć travers le bois, tout droit, sans rĆ©flĆ©chir, instinctivementā¦. Je pense quāil y a plusieurs morts lĆ -haut. Armand, je pense quāils lāont massacrĆ©. Explique-nous PrĆ©sident⦠»
Le prĆ©sident est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derriĆØre lui, le regard noir. Tout doucement elle se dĆ©tache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et sāassoit :
Ā« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. Ā»
Ā« Ce que je vais vous raconter, vous dĆ©cevra, jāen suis convaincu. Je le comprendrais tout Ć fait. Les Ć©vĆ©nements que vous avez vĆ©cus, ces derniĆØres heures, sont hors normes. Et vous vous attendez Ć de lāincroyable, de lāextraordinaire, du sordide peut-ĆŖtre. Oui je le rĆ©pĆØte : je vais vous dĆ©cevoir, tous, surtout toi ma chĆØre FrĆ©dĆ©rique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas Ć©tonnĆ© de vous voir ici, vous, mes cinq prĆ©fĆ©rĆ©s. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous nāĆŖtes pas des imposĆ©s, des convenus. Vous ĆŖtes des hommes et des femmes Ć qui il reste encore, de la lumiĆØre derriĆØre les yeux. Mais oui je vais vous dĆ©cevoir. Cāest vrai que ce matin, au rĆ©veil, je nāavais pas dāautres intentions que celle que je vous ai annoncĆ©e quand jāai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinĆ©e Ć donner Ć chacun le sourire. Ce sourire que jāavais ce matin, dans le parc, tellement touchĆ© par la lumiĆØre du soleil encore bas Ć travers les feuillages, tellement Ć©mu par la fraĆ®cheur persistante de la nuit. Ce matin jāai souri, et jāai pensĆ© Ć mon pĆØre qui me rĆ©pĆ©tait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

Ce sont les derniĆØres paroles du prĆ©sident, du moins ses derniĆØres paroles avant quāil ne reprenne son chemin accompagnĆ© par une nuĆ©e dāoiseau. Tous les ministres sont restĆ©s immobiles, la plupart dĆ©jĆ trop fatiguĆ©s pour emboĆ®ter le pas au prĆ©sident qui sāest engouffrĆ© dans lāĆ©paisseur de la forĆŖt. Ils sont immobiles, un peu tĆ©tanisĆ©s, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaĆ®nement dāĆ©vĆ©nements. Marie France, lāune des plus jeunes, ministre de la culture, est la premiĆØre Ć rompre le silence.
Ā« Bon, quāest-ce quāon fait maintenant, on ne va pas rester planter lĆ , on va retourner sur nos pas et on tombera forcĆ©ment sur clairiĆØre où est garĆ© le bus. Ā»
Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a Ƨa en tĆŖte. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumiĆØre se fait rare et sāorienter deviendra bientĆ“t compliquĆ©. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus dāune centaine de mĆØtres pour que survienne le premier problĆØme.
En effet, et personne nāy avait prĆŖtĆ© attention, lorsque le prĆ©sident, tout Ć lāheure, a choisi le Ā« chemin du haut Ā» celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, lāun au-dessus et lāautre lĆ©gĆØrement en dessous. En fait ils se sont trouvĆ©s face Ć un Ć©changeur, non pas un nÅud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et Ć©videmment trop concentrĆ©s Ć mettre un pied lāun devant lāautre, personne nāa pris la peine de prendre le moindre repĆØre. Il est mĆŖme fort probable trĆØs peu dāentre eux nāont remarquĆ© la prĆ©sence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrĆŖtĆ©s. Mais rapidement trois dāentre eux nāhĆ©sitent plus. Ils continuent ! Ils sont sĆ»rs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemmentā¦
Ā« ArrĆŖtez, je suis sĆ»r que ce nāest pas par lĆ quāon est passĆ© tout Ć lāheure ! Ā»
Cāest Bernard le ministre de la DĆ©fense qui vient de parler. Les trois Ā« Ć©claireurs Ā», ministre de la culture toujours en tĆŖte ont stoppĆ© net. Ils Ć©taient persuadĆ©s du bien-fondĆ© de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs dāailleurs qui confirment quāils ne reconnaissent rien. La ministre de lāĆ©ducation est catĆ©gorique.
Ā« On nāest pas passĆ© Ć cĆ“tĆ© de ce rocher. Je lāaurai vu quand mĆŖme ! Ā»
Ā« Et pourquoi tu lāaurais vu, ce nāest quāun rocher, il y en a dāautres des rochersā¦Moi je suis sĆ»r quāon est passĆ© ici. Cāest logique quand mĆŖme : on ne fait que suivre le sentier du haut. Ā»
Le silence est dĆ©finitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre Ć lāĆ©vidence, il y a trois choix possibles et personne nāest dāaccord. Personne nāest dāaccord et personne ne veut cĆ©der. Chacun, Ć©videmment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que cāest son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il Ʃvoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela Ʃtait bien pensƩ, bien prƩparƩ par le prƩsident.
Le calme est revenu et peu Ć peu tous les regards qui, le crĆ©puscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrĆ©taire dāĆ©tat aux sports. Cāest quand mĆŖme lui qui a tirĆ© tout Ć lāheure. Il Ć©tait forcĆ©ment au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, cāest certain, cāest Ć©vident il est le Ā« complice Ā» du prĆ©sident ! Dāailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mĆØtres derriĆØre. Comme pour se faire oublier.
Il nāen faut pas plus pour que la ministre dĆ©lĆ©guĆ©e Ć la famille explose de colĆØre
Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble Ć une colĆØre, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par sāasseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le prĆ©sident depuis plus de trente ans, une vieille amitié⦠Elle se sent trahi aujourdāhui. Le secrĆ©taire dāĆ©tat aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiĆ©tant cāest quāil a lāair terriblement sĆ»r de lui. Certains diraient mĆŖme quāil a un petit sourire au coin des lĆØvres.
« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »
Cāest tellement rare de lāentendre parler. Cāest vrai quāil prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, gĆ©nĆ©ralement invitĆ© par le prĆ©sident personne ne lāĆ©coute. Ses sujets ne passionnent guĆØre, et puis ce nāest pas un politique lui⦠Il ne sāest jamais frottĆ© au terrain / jamais candidat, jamais Ć©lu, jamais battuā¦. Ses seules victoires il les a connues au tir Ć la carabine. Dāailleurs beaucoup ne savent mĆŖme pas dāoù il vient exactement. Où le prĆ©sident est-il allĆ© le pĆŖcher⦠MystĆØreā¦Chacun se souvient aujourdāhui de leur complicitĆ©, petits clins dāÅil, accolades un peu plus affectives que lāusage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience quāil nāy a jamais dāhypocrisie dans ces gestes dāaffection. Comme si leur lien Ć©tait trĆØs fort.
Alors quand il a pris la parole, personne nāa ni bougĆ©, ni rĆ©agi. Chacun comprend quāil ne ment pas et nāessaie pas dāimposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas lāombre dāun doute. Il connait trĆØs bien le prĆ©sident, intimement⦠Toutes les circonstances sont dĆ©sormais rĆ©unies : Il devient important, il suscite de lāintĆ©rĆŖt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le prĆ©sident a refermĆ© la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend dĆ©jĆ une veste de chasse en cuir vieilli. Il sāapproche et se penche Ć peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
Ā« Je tāattendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je nāy croyais plus. JāĆ©tais sĆ»r que tu māaurais oubliĆ©. Tu dois avoir faim, jāai prĆ©parĆ© Ć manger. Ā»
Lāunique piĆØce est enveloppĆ©e dāune belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par rĆ©flexe, non cāest plus quāune odeur de cuisine. Ce qui se dĆ©gage du fourneau quāon distingue dans le fond de la piĆØce, mĆ©rite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le prĆ©sident, ce sont les Ć©motions, les souvenirs, il y a dans cette petite piĆØce un concentrĆ© de vie, de cette vie qui lui a Ć©chappĆ© depuis si longtemps. La femme assise derriĆØre la table penche un peu plus la tĆŖte en arriĆØre, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frĆ©mit Ć chaque inspiration. Il est toujours debout derriĆØre elle et se penche Ć son tour pour poser un baiser. Elle frĆ©mit, elle sourit. Il nāest entrĆ© que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ća y est ? Cāest fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Le prĆ©sident sāest assis en face dāelle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur vĆ©gĆ©tale avec une pointe fumĆ©e juste ce quāil faut pour que sa peau si blanche soit Ć©picĆ©e.
Ā« Ils ne sont certainement pas loin dāici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre dāaccord sur un mĆŖme chemin ; A lāheure quāil est ils doivent ĆŖtre en train de tous se mĆ©fier les uns des autres. Ils ne forment pas une Ć©quipe. Leur vie nāest quāune succession de coups tordus et de trahisons contre ceux quāils prĆ©sentent comme leurs amis. Ils sont dĆ©jĆ en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils nāy parviendront pas et Ƨa je le sais. Cāest la leƧon que je veux leur donner. Comment prĆ©tendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forĆŖt Ā»
Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.
Ā« Tu dois avoir faim. Jāai prĆ©parĆ© un civet, Comme tu les aimes. Ā»
Elle sāest levĆ©e, il la regarde. Cāest une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crĆ©meux des vĆŖtements qui lāenveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.
Elle est dĆ©jĆ prĆØs de la cuisiniĆØre pour empoigner la petite marmite. Elle nāen a pas le temps, il lāenlace avec fougue, lāodeur de son corps lui revient en mĆ©moire. Il croyait lāavoir oubliĆ©. La marmite nāa pas bougĆ© elle lāa repoussĆ©e un peu plus loin. Elle est face Ć lui, ses longues mains effleurent la nuque.

Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surrĆ©aliste : le prĆ©sident est encore debout Ć expliquer en long, en large, et en travers, s quāil va les perdre, comme sāil sāagissait de tous ses petits-enfants⦠Grotesqueā¦
Pierre, le premier ministre sāest levĆ© presque calmement, on dirait mĆŖme quāil y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le prĆ©sident pour lui demander le micro. Il nāa pas le temps dāouvrir la bouche que sa tĆŖte Ć©clate comme une pastĆØque.
Il vient de prendre une balle en pleine tĆŖteā¦.
La France nāa plus de premier ministre. Il a perdu la tĆŖte.
Perdu nāest dāailleurs pas le mot appropriĆ© pour qualifier ce qui vient de se produire. La tĆŖte du premier ministre, puisque cāest de cela dont il sāagit a littĆ©ralement Ć©clatĆ©. Cāest le jeune secrĆ©taire dāĆ©tat, exceptionnellement invitĆ© aujourdāhui qui a tirĆ©. Jean Marc Dourcet puisque cāest de lui dont il sāagit est Ć quelques mĆØtres seulement son arme toujours pointĆ©e, dans le cas, fort peu probable dāailleurs, où un courageux essaierait Ć son tour de maitriser le prĆ©sident.
Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu lāa interrompu et il semble contrariĆ©.
Ā« Cāest dommage pour Pierre, cāĆ©tait quelquāun de bien. Mais vous le savez je nāaime pas trop ĆŖtre interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-ĆŖtre que je vous nomme premier ministre. Enfin on nāen est pas encore lĆ Ā»
Jean Marc, le secrĆ©taire dāĆ©tat au sport est trĆØs calme. Il faut dire quāil fait partie de ces personnalitĆ©s de la sociĆ©tĆ© civile que le prĆ©sident a souhaitĆ© intĆ©grer dans son gouvernement. Cāest un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre nāĆ©tait pas des plus enthousiastes mais le prĆ©sident a insistĆ©, mettant en avant les qualitĆ©s de concentration de cet homme.
Dans le fond de lāAutobus, les potaches nāont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mĆ©canismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces derniĆØres semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, cāest le nĆ©ant pour chacun. Tous prennent conscience Ć cet instant prĆ©cis quāils ne prĆŖtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent cāest pour se surveiller, identifier un Ć©ventuel signe de faiblesse. Tous Ć cet instant comprennent que ce quāils nāont pas vu cāest Ć quel point le prĆ©sident nāen pouvait plus, Ć©tait Ć©puisĆ©. En revanche tous savent que le prĆ©sident ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mĆ©canique. Tous savent quāil ne lāa pas choisi pour ses qualitĆ©s humaines, pour sa capacitĆ© Ć le complĆ©ter, Ć le rĆ©guler, non il lāa choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.
Le prĆ©sident tapote Ć nouveau sur le micro : il va parler. Il sāĆ©claircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silenceā¦
Ā« Bien, tout cela est embĆŖtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais lĆ convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce nāest pas le plus important, cāest dommage bien sĆ»r ! Certains trouveront mĆŖme que cāest triste, que cāest grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer nāest pas de nature Ć me faire changer dāavis. Et puis, aprĆØs tout soyez honnĆŖtes, tout le monde dĆ©testait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement Ć lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart dāentre vous sont dĆ©jĆ entrĆ©s dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne nāexpliquera ce qui sāest passĆ© dans le huis clos de cet autocar. Ā»
Certains, surtout dans le fond de lāautocar, fidĆØles Ć leurs habitudes de groupies ont dĆ©jĆ oubliĆ© la tĆŖte qui a roulĆ© et dodelinent la leur Ć chaque phrase du prĆ©sident afin quāil comprenne bien que lāincident est clos, quāils sont Ć nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effarĆ©, mais le prĆ©sident les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le prĆ©sident nāa pas lĆ¢chĆ© le micro : il poursuit
AprĆØs cette interruption fĆ¢cheuse, je reprends mon propos. Mes amis cāest simple jāen ai marre, je nāen peux plus. Je nāen peux plus de ce que nous sommes. Je nāen peux plus de ce que nous donnons Ć voir. Je nāen peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont lĆ que pour servir leur propre intĆ©rĆŖt. Je nāai pas changĆ© dāavis, je veux quāon redevienne des ĆŖtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des Ć©motions, je veux que vous preniez seuls des dĆ©cisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forĆŖt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme sāest installĆ© dans lāautocar, le prĆ©sident sāest assis, on dirait mĆŖme quāil sāest assoupi. Cāest le jeune secrĆ©taire dāĆ©tat, auteur du tir, qui a ramassĆ© la tĆŖte, enfin ce qui Ć©tait autrefois une tĆŖte pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a mĆŖme trouvĆ© de quoi nettoyer. Le corps dĆ©capitĆ© du premier ministre est restĆ© sur son siĆØge.
La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement Ć©changent, certains ont revĆŖtu avec les fameuses baskets des survĆŖtements soigneusement pliĆ©s dans les coffres Ć bagage. On entend mĆŖme quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espĆØce de sĆ©rĆ©nitĆ©. Le ministre de la DĆ©fense sāest mĆŖme endormi et son ronflement retentit jusquāau fond du car.
Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce nāest pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que lāintention du prĆ©sident.
Lāautocar a ralenti, il vient de sāengager sur une petite route qui hĆ©site entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forĆŖt quāils aperƧoivent par les vitres est Ć©paisse, trĆØs Ć©paisse mĆŖme, la lumiĆØre ne passe pas.
Lāautocar roule Ć trĆØs petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu dāune clairiĆØre. Le prĆ©sident saisit le micro.

Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :
Il nāest pas trĆØs grand, contrairement au prĆ©sident qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer Ć sāasseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme Ć cette mascarade. Il est encore possible dāarriver Ć temps pour la sĆ©ance des questions au gouvernement.

Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les mĆ©dias quāalors que le chĆ“mage ne cesse dāaugmenter, que la situation internationale est gravissime que le prĆ©sident de la rĆ©publique sourit ? Cāest grave ! Il faut rĆ©agir ! Il faut, Ć dĆ©faut de comprendre, envisager tous les scĆ©narios possibles et prĆ©parer toutes les rĆ©ponses politiques appropriĆ©es.
Le dĆ©bat nāest pas animĆ© – il ne lāest jamais dāailleurs- chacun surveillant lāautre, Ć©vitant de se dĆ©voiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque Ć©tant de se les faire Ā« piquer Ā» par plus ancien que soi, plus en cours que soi⦠Bref Ƨa cogite, mais avec pĆ©dale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il nāy a pas grand-chose Ć se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres dĆ©bute Ć 11 h 00. Tous les ministres sont tendus, les mĆ¢choires serrĆ©es, ils sont Ć©videmment au courant que le prĆ©sident a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthĆ©tiques pour tenter dāexpliquer ce sourire et surtout envisager toutes les consĆ©quences.
Le prĆ©sident de la RĆ©publique prend la parole. Avant quāil ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien quāil sourit.
Ā« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, Ć©videmment que toutes et tous lāont remarquĆ© : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-mĆŖme : cāest un beau, un large, un vrai sourire, un sourire Ć belles dents.
Cāest un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons ĆŖtre coutumiers en politique : sourire gĆ©nĆ©ralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face Ć ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui quāon utilise pour montrer quāon est encore sensible Ć lāhumour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense tāonā¦Et bien mes chers amis ce nāest aucun de ces sourires qui māilluminent. Cāest bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, jāai Ć©tĆ© touchĆ© par la lumiĆØre du soleil encore bas Ć travers les feuillages, par la fraĆ®cheur persistante de la nuit qui a instantanĆ©ment Ć©liminĆ© la migraine qui māa empoisonnĆ© la nuit.
Ce sera Ć certains de sourire, Ć prĆ©sent, de la futilitĆ© de ce bonheur, dāautres penseront ou diront que je suis fatiguĆ©, et que cet Ć©puisement me rend sensible, vulnĆ©rable. Et lĆ mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que jāajoute le sifflement dāun merle, se sont imposĆ©es comme une Ć©vidence, une nĆ©cessitĆ©. Nous devons et cāest urgent cesser de nous comporter comme des ĆŖtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis jāai dĆ©cidĆ© que nous devions aujourdāhui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute faƧon tout est dĆ©jĆ dĆ©cidĆ© et engagĆ©. Nos pĆ¢les conseillers de cabinets sāoccuperont de donner du corps, de la rĆ©alitĆ© Ć ces diffĆ©rents points. Ce que je vais vous proposer cāest de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de lāElysĆ©e et de nous Ć©chapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur. Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun dāentre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel Ā».
Je republie en plusieurs Ć©pisodes cette nouvelle Ć©crites il y cinq ans environ…

13 juillet 2015 : Sourires au conseil des ministresā¦.
Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin, cāest le conseil des ministres. Lāordre du jour est fixĆ© un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine rĆ©publicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir exĆ©cutif se retrouve pendant une heure mais personne nāy prĆŖte attention, cāest ainsi depuis longtemps.
Ce jour-lĆ , pourtant le premier ministre a bien remarquĆ© que le prĆ©sident nāĆ©tait pas comme dāhabitude. Cāest simple on aurait dit quāil Ć©tait heureux, dĆ©tendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lĆØvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelquāun dāautre que le prĆ©sident de la rĆ©publique ce sourire serait plutĆ“t un bon signe, mais brandir Ć quelques minutes du conseil des ministres une telle dĆ©contraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiĆ©tude, de son Ć©tonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothĆØses, chacun sāescrimant Ć chercher dans les jours prĆ©cĆ©dents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet Ć quelques minutes dāun conseil des ministres le prĆ©sident pouvait sourire.
Les conseillers sont rĆ©unis autour dāune table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongĆ©s, ils tiennent leurs stylos dāune curieuse maniĆØre. La main tenant le stylo forme un angle fermĆ© vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que mĆŖme en gribouillant, lāensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand mĆŖme Ć une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourdāhui plus que jamais, les esprits cherchent Ć comprendre.
La difficultĆ© cāest que personne nāest en mesure de mobiliser pour affiner sa pensĆ©e une des matrices dāanalyse quāaurait pu proposer lāusine Ć fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA⦠Les donnĆ©es du problĆØme sont pourtant simples : le conseil des ministres va se rĆ©unir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problĆØmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants. Le conseil des ministres sera et devra comme toujours ĆŖtre sĆ©rieux mais, et cāest lāautre donnĆ©e du problĆØme et non des moindres : le prĆ©sident ce matin a souri, pire le premier ministre prĆ©tend quāil lāa senti heureux et dĆ©tendu.

Je cherche
Oui je cherche toujours
Toi qui me lit
Toi qui me rit
Toi qui me vit
Je cherche le mot
Ni le le bon ni le beau
Je cherche celui qui me rime
Qui me grime
Qui me grise
Qui me frise
Mot brume
Mot bleu
Je cherche dans les vastes plaines
De mes mémoires en jachère
Il est lĆ
Dans le peut-ĆŖtre d’un angle mou
De mon rĆŖve vitreux Ć n’en plus finir…



Tu devrais plus souvent ĆŖtre seul
T’es trop souvent avec lui
Il est tricheur
Parce qu’il perd souvent
Quand il veut
Il est frimeur
Parce qu’il a toujours peur
Parle lui
Dis lui qu’on le vire
Dis lui qu’il ne se correspond pas
Qu’il est autre
Comme ceux qu’il a crƩƩs
Comme ceux qu’il a jugĆ©s
Dis lui qu’il est dĆ©passĆ©
Mais lui il s’en fout
Il le sait
Mais il faut s’aider
Parce qu’on est rien
Parce qu’on ne peut entendre sa raison
Parce qu’on ne peut attendre que Ƨa passe
De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway
Tu peux ĆŖtre peureux
De supposer
Que finalement t’es pas lĆ pour rien
Tu sais que l’unique ne peut exister
Sinon chez les thƩoriciens
Masturbateurs de cerveaux
Sinon chez les jardiniers
Du sentiment des autres
Tu ne peux pas passer ta vie Ć imaginer l’homme
Sans savoir s’il existe rĆ©ellement
Comme les autres
Tu ne peux pas passer ta vie
A t’imaginer
Dans ton rĆŖve
Sans savoir s’il est tien
Sans savoir s’il est rĆ©alitĆ©
Sauf peut-ĆŖtre pour d’autres
Pour elles
Pour eux
Veux tu encore construire de l’amour
Parce que c’est un jeu entre deux fous
Parce qu’on invente des rĆØgles
Parce qu’on recommence
Toujours les mĆŖmes rĆØgles
MĆŖmes conneries
Jamais le mĆŖme prudent
Jamais le mĆŖme perdant
Et de toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway
On dirait que tu cours aprĆØs ceux qui te fuient
Parce qu’ils ont vu l’image
Parce qu’ils ont tournĆ© la page
Parce qu’ils s’en foutent
Et toi tu t’essouffles Ć espĆ©rer
Quelquefois
Suicide toi
Meurs un peu
Fabrique toi une fin
Les yeux fermƩs
Sans les autres parce tu aurais peur
De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway
Tu t’es peut-ĆŖtre trompĆ©
Tu veux peut-ĆŖtre te lever de ton lits de songes
Qu’est ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait
Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir
Qu’est ce que tu attends pour te raconter
A ton auteur
Sans te mettre Ć trembler
Tu touches la vie
Comme celle que tu aimes
Tu veux la faire aimer
Tu veux qu’elle te rĆ©ponde
Mais elle se tait
Parce qu’elle s’en fout
Parce qu’il est trop tard
Et toi t’es pas d’accord
Alors tu continue
Parce qu’autrement tu te ferais Ć©crasĆ© par un tramway.

…T’es sĆ»r qu’aimer n’est pas original
C’est peut-ĆŖtre le mot qui pue
Mais t’es sĆ»r d’autre chose
Parce que tu le cherches
Tu en parles pourtant
Comme les autres
Mais tu t’en fous
Ou tu fais semblant
Comme les autres
De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway
On dirait que t’as peur
De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste
Et pourtant tu ris derriĆØre ton enterrement
Tu ris
Et les autres savent pas
Que tu trembles
Pour qui t’a tuĆ©
Pour qui t’a oubliĆ©
Tu trembles
Et les autres croient qu’il n’y a qu’une rĆ©alitĆ©
Celle de l’utile apparence
Et pourtant tu voudrais leur dire
Et pourtant tu voudrais craquer
Mais tu ne dis rien
Parce que t’as peur
Parce que tu attends
Parce que tu attends la fin de ton rĆŖve
Heureux tu l’as trouvĆ©
Et c’Ć©tait pas mieux
Tu veux revenir au dƩbut
Parce que tu hais les fins
Qui n’existent pas
Tu veux revenir au dƩbut
Pour que les autres sachent
Qu’il y a autre chose
Que tu l’as trouvĆ©
Déjà tu vas plus vite
Que ton rĆŖve
Je crois que tu vas laisser tomber
Pas les autres
Eux aussi ils cherchent
Ils te croisent
Vite
Toujours le rĆŖve
Ils sont ailleurs
Tu les fais tien
Et tu les oublies
Ils sont autres

…Et pourtant on sent que t’as peur
Pour elle
Du silence
De ses questions sans secrets
Et pourtant elle ne veut rien te dire
Et pourtant elle tue tes rĆŖves
Et pourtant elle te tue
Parce que tu ne dis rien
Parce que tu parles avec celle qui est en toi
Parce qu’elle n’est pas celle lĆ
Parce que c’est dĆ©jĆ une autre
Parce qu’elle est dĆ©jĆ dans le rĆŖve d’un plus Ć©trange que toi
Et toi tu parlais avec ton rĆŖve
Et tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©
Tu vois la rƩalitƩ
Alors tu ne dis rien
Parce que t’as peur
Parce que tu sais qu’elle s’est Ć©chappĆ©e
Parce que tu t’es trompĆ©
T’as encore peur
T’es un peu paumĆ©
Je crois que tu finiras par comprendre
Que les autres t’oublieront
Parce que tu n’es que toi-mĆŖme
Parce que tu n’es qu’un autre
Tu n’es que l’infime particule
D’un sentiment qui appartient
A ceux que tu n’as pas revus
A ceux qu tu n’as pas prĆ©vus
Tu veux pas rƩussir
Comme les autres
T’es sĆ»r qu’il y a mieux
T’es sĆ»r de trouver
T’es sĆ»r qu’aimer n’est pas original
Un nouveau texte, trĆØs long celui ci aussi, Ć©crit entre 1978 et 1979, je le publierai en plusieurs fois : son titre « tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©…Ā Ā»

Tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©
Dis tu t’en foutais
Tu rĆŖvais pas
Ou tu t’en souviens pas
Et maintenant t’as peur
T’as peur
Et tu sais pourquoi
Le chaque jour de ta vie
Est un bagne de rĆŖves
Et tu veux pas t’Ć©vader
De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway
Sors du foetus
ArrĆŖte de dire que t’es nĆ©
Pour ta libertƩ
Comprends qu’ils t’ont condamnĆ©
Comprends que le code t’a accouchĆ©
Pour que les lois puissent t’Ć©lever
T’en avais pris pour une vie
Et t’as cru t’Ć©chapper
T’as failli tout perdre parce que t’as cru ĆŖtre le plus fort
ArrĆŖte de dire que les autres ont tort
Parce qu’ils dĆ©racinent ton arbre de vĆ©ritĆ©
ArrĆŖte de conjuguer les autres Ć la troisiĆØme personne
Arrête de te déchirer sur leur indifférence
Criminelle
Un jour peut-ĆŖtre on parlera de toi au futur
Un jour peut-ĆŖtre…

MƩmoires filantes
J’attrape le bout de ces riens qu’on oublie
Je les garde lĆ
Bien au chaud
Pour les lents demains
1er mai