Matinales…

Petit matin au parfum sucrƩ

Feuilles fleurs sont en beautƩ

Patience du fruit

Au vert frisonnant

La douce-amĆØre aux yeux de mousses

Merci Ć  Barbara d’aider chaque matin mon soleil Ć  se lever…

au matin je prendrai par la main ton Ć¢me dĆ©shabillĆ©e de la mĆ©moire des chambres et je l’emmĆØnerai au jardin pour l’habituer doucement Ć  la joie et Ć  l’ensemencement des possibles confiante en d’autres espaces en d’autres lois et tisseuse de fables en la saison où penche notre coque je glisserai candidement Ć  la cloison […]

La douce-amĆØre aux yeux de mousses

Flash..

EngluƩ entre les quatre murs de mon angoisse

Je voudrais sauter comme l’enfant

TĆŖte Ć  l’envers

Pieds joints dans la flaque d’un reste de bleu

Je voudrais aplanir la larme coupante

Du peut-être des demains aiguisés

A la pierre des tristes peurs

Ɣ pluie des rires arrondis

Je t’attends c’est promis…

30 mai 2023

Dernier rĆŖve…

Je ne rĆŖve plus dit l’homme apaisĆ©

Je n’en ai plus l’utilitĆ©

Je me passe des faux espoirs bleutƩs

Je n’ai pas le temps de m’abimer dans l’angoisse

Belle Ć  en pleurer

La tristesse est lĆ  elle attend

Je ne la crains pas

Nous partagerons nos larmes salƩes

Et demain sera plus vrai

Billets d’humeur…

Il m’arrive assez rĆ©guliĆØrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immĆ©diatement mon propos et j’en viens mĆŖme Ć  m’excuser auprĆØs de ce monde qui continue Ć  tourner invariablement sur lui-mĆŖme. Et je plonge alors dans une rĆ©flexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planĆØte qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphĆ©rique? Oui elle est sphĆ©rique, c’est plutĆ“t une boule. Mais on prĆ©fĆØre quand mĆŖme dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en dĆ©plaise aux infĆ¢mes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-mĆŖme.

On appelle cela une rĆ©volution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces rĆ©volutions qui durent depuis plusieurs milliards d’annĆ©es…Mais revenons Ć  ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-ĆŖtre, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit ĆŖtre le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

Flash…

Le premier que j’entends me dire que tout est dans le « cloudĀ Ā», je l’obligerai, une fois au moins dans sa vie, Ć  lever les yeux. Oui homme numĆ©rique, regarde bien, redresse toi : ce que tu vois, cet amas, gris, vaporeux, aux angles ronds c’est un nuage ! Oui mon ami un nuage ! Ce n’est qu’un nuage qui inspire, qui respire, qui soupire. Dans le nuage des gouttes d’eau, des perles de rĆŖves, des espoirs. Ton nuage numĆ©rique je n’en veux pas: ne le traduis pas il pollue ma poĆ©sie et je t’en prie, je t’en supplie lorsque tu parles de mĆ©moire fais un effort, cherche, creuse le sillon de cette vie que tu as laissĆ©e t’Ć©chapper…

Le chant du large…

Au fond de mes poches,
Quelques miettes de ciel.
Dans le creux de ma paume pressƩe,
J’ai pris quelques cailloux mauves.
En riant les ai semƩs.
Une à une, bulles légères
Sautillent, pƩtillent
Dans long couloir sans Ʃcume
Foule sans sillage,
N’entend pas le chant du large.

Matinales

A l’ouest de mes mĆ©moires salĆ©es

L’Ć©cume de tes mots

Douce caresse

Rime tendresse

Ta trace est lĆ 

Trait de lumiĆØre

Perce l’ombre creuse

De ton absence

Je souris et t’entends

Tu es lĆ  Ć  ne rien dire

Vague fleur sƩchƩe

Sur la crête de ton océan

Mes Everest, Baudelaire

Vincent van Gogh, La chambre, dƩtail (musƩe AIC Chicago)

Les FenĆŖtres

Celui qui regarde du dehors Ć  travers une fenĆŖtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenĆŖtre fermĆ©e. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystĆ©rieux, plus fĆ©cond, plus tĆ©nĆ©breux, plus Ć©blouissant qu’une fenĆŖtre Ć©clairĆ©e d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intĆ©ressant que ce qui se passe derriĆØre une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rĆŖve la vie, souffre la vie.
Par delĆ  des vagues de toits, j’aperƧois une femme mĆ»re, ridĆ©e dĆ©jĆ , pauvre, toujours penchĆ©e sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vĆŖtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutĆ“t sa lĆ©gende, et quelquefois je me la raconte Ć  moi-mĆŖme en pleurant.
Si c’eĆ»t Ć©tĆ© un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisĆ©ment.
Et je me couche, fier d’avoir vĆ©cu et souffert dans d’autres que moi-mĆŖme.
Peut-ĆŖtre me direz-vous : Ā« Es-tu sĆ»r que cette lĆ©gende soit la vraie ? Ā» Qu’importe ce que peut ĆŖtre la rĆ©alitĆ© placĆ©e hors de moi, si elle m’a aidĆ© Ć  vivre, Ć  sentir que je suis et ce que je suis ?

Le soir glisse tout doucement…

Le soir glisse tout doucement.

 Il vient de l’ouest chargĆ© de cette douceur qui le font espoir

Le soir avance. Le lac l’attend, repu de cette journĆ©e où chaque ride de l’eau est un sourire

Un sourire pour dire Ć  la mer,  si loin, que derriĆØre les yeux qui se posent sur cette surface apaisĆ©e

Il y a comme un regard marin, quelques rides en moins.

Le soir descend des montagnes,

On respire dans l’air qui descend les fleurs des sommets

Pas un bruit de moteur, pas un cri mƩcanique, le silence est simple

Il est venu avec le soir, les yeux se ferment, le souffle est profond

Dans la tĆŖte et dans les corps le lac s’est invitĆ©

L’oiseau s’est posĆ©, le temps s’est ralenti

Maintenant il faut rentrer, les yeux vont se fermer, tout est apaisƩ

Ce soir c’est vers…

Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends Ć  revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends dĆ©jĆ  : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout Ƨa n’est peut-ĆŖtre que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…

La prose tout doucement s’essouffle.

Sans rien dire elle s’efface.

Prose s’envole

Un verre, puis deux

Les vers sont lĆ 

Dans le peuple des mots

Quelques-uns se sont levƩs

Ils tendent le point

Le point oubliƩ

Mais plus rien ne compte

Les vers sont lĆ 

Suspendus

Aux lĆØvres mauves

De tes larmes bleues…

Poèmes de jeunesse : « la révolte »

La rƩvolte Ʃtait devenue

Une autre dƩcoration de combats intellectuels

Pour le snobisme

De ceux qui flirtaient avec l’angoisse

Du pauvre

Qu’ils achetaient

Chez les bradeurs d’inhumanitĆ©

Qui vendent

Du sourire aux enchĆØres du sentiment

Et qui cultivent des jardins d’utilitĆ©

Des jardins de pitiƩ

Pour le botin du beau monde

Qui pissent leur ba ba quotidien

En rotant la nuit qu’ils ont volĆ©e

Aux autres

Aux angoissƩs

Aux vrais

L’uniforme de leur porcherie

Leur fait peur

Parce qu’ils se sentent loin

Parce qu’ils se sentent loin

Alors ils trichent

Ils se dƩguisent

Ils prostituent la vƩritƩ

En l’obligeant Ć  coucher

Avec ceux qui l’ont dĆ©jĆ  tuĆ©e

En l’oubliant

Ils s’Ć©cologisent le dimanche

En se confessant Ć  la riviĆØre

Qu’ils assassinent Ć  petites semaines

Mais y savent pas

Eux ils comptent

Eux ils produisent…

Juin 1980

Mes Everest, Charles Bukowski : ces choses…

Ces choses

Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n’ont rien Ć  voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par aviditƩ
par manque d’intelligence ;
notre halo de lumiĆØre et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous dĆ©battons avec l’IdĆ©e
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mĆØche,
et nous voyons des noms qui jadis signifiĆØrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantƓmes,
et seules les tombes sont rƩelles.

Je te savais…

C’était l’heure des sans amis
PenchƩ vers un presque rien
Je voulais prendre ce chemin
Et rĆŖvais d’y rencontrer les hommes
Aux doux regard paisibles
Qui rĆŖvent de lendemains
Aux bords ronds et malins
J’ai marchĆ© jusqu’au dernier bout
Lointain
Oh si lointain
Elle Ʃtait lƠ
Seule et perdue
VĆŖtue d’une longue trainĆ©e de brume
Elle attendait en souriant
Je te savais
Tu le sais
Entre tes larges marges inventƩes
Je t’avais inventĆ©

Aux quatre coins

Aux quatre coins de sa mƩmoire

Homme silencieux

A gravƩ un souvenir heureux

Ils Ʃtaient deux

Ils Ʃtaient heureux

Regarde…

Regarde
Oh oui regarde
LĆØve les yeux
Oublie
L’ombre Ć©paisse des mauvais rĆŖves
De tes nuits agitƩes
Glisse
Penche-toi en riant
A la fenĆŖtre des absents
Regarde
Oh oui regarde
La lumiĆØre est si belle
Elle s’étire doucement
Entre les tendres bras
Du matin des amants
Ecoute
Oh oui Ʃcoute
Tu l’entends te dire
Je t’attends…

Matinales…

Les paupiĆØres du matin s’ouvrent en crissant

Le sable de la nuit abƮme le regard retrouvƩ

OubliƩ la fraƮcheur des draps aux printemps insouciants

Je cherche dans la boƮte un images le sourire du bel ƩtƩ

Extrait…

…Marcel et Jeanne sont restĆ©s plusieurs annĆ©es Ć  Narvik. Anton ne sait pas exactement ce qu’ils y ont fait. Vous ĆŖtes restĆ©s combien de temps lĆ -bas ? Et la rĆ©ponse, toujours la mĆŖme…Plusieurs annĆ©es. Comme s’il ne fallait pas compter, mesurer, encadrer. Le temps ne doit pas se mesurer Anton, le temps c’est de la vie qui passe, c’est de la vie qui enfle, de la vie qui souffre, de la vie qui rit, s’enflamme et parfois disparaĆ®t. Et cela ne se mesure pas. DĆØs que tu poses la question combien, tout est fini Anton, tu es fini, tu as fini. La mĆ©moire qu’il nous reste de lĆ -bas n’est pas graduĆ©, elle est pleine, entiĆØre, avec des rondeurs, des zones un peu floues…

Un bref extrait…

J’ai quasiment achevĆ© mon nouveau roman, alors je me suis dit, tiens pourquoi pas proposer un extrait, comme Ƨa, brut, un extrait pas retravaillĆ©, un extrait que j’aime… Il y en aura peut-ĆŖtre d’autres.

… Je suis arrivĆ©e Ć  l’heure de la journĆ©e que je prĆ©fĆØre, ces heures de mai, qui s’étirent dans la douceur avec de la lumiĆØre plein les poches. Je suis arrivĆ©e dans ce bref moment où tout va se mĆ©langer, se confondre. On est dans l’entre deux. Les arbres, mes arbres, tremblent Ć  peine. Je sais qu’ils me voient, je sais qu’ils me sentent. Je suis sorti, je les Ć©coute, j’entends ce qu’ils me disent. Et j’écris, je suis assise sur une pierre, elle est recouverte de mousse, j’ai sorti le cahier, le gros, celui où je raconte, celui où je me raconte. Je le pose bien Ć  plat sur les genoux que j’ai serrĆ©s. J’aime le bruit que font les pages quand un souffle les soulĆØve. Je pense aux arbres, au papier. Et j’écris quelques mots de plus. Je suis essoufflĆ©e, ce n’est pas le vĆ©lo, ce n’est pas la course pour venir jusqu’ici. Je suis essoufflĆ©e parce que je respire, je suis essoufflĆ©e parce que j’existe…

Les mots sont lĆ 

Les mots sont lĆ , ils coulent, c’est un flot ininterrompu. Toutes les digues ont sautĆ©. Je retrouve l’excitation de l’inspiration qui ne se contient plus. Je marche, j’Ć©cris, je dors, je rĆŖve, j’Ć©cris. Les pages se noircissent, et l’Ć©paisseur de l’encre qui sĆØche sur le papier produit comme un craquement. Mais ce n’est pas une feuille morte. J’aime tant que de la vie pensĆ©e vienne se poser sur le papier. C’est une magie dont je ne me lasse pas. L’histoire que j’Ć©cris avance, Ć  grand pas, les personnages ont pris place, pas encore toute leur place, mais ils sont lĆ , je commence Ć  m’habituer Ć  leur prĆ©sence. Vous connaissez certains d’entre eux, j’ai Ć  plusieurs reprises posĆ© quelques bribes sur ce blog. Leurs contours se dessinent, je les aime, et redoute dĆ©jĆ  le moment où la fin approchera. Mais le chemin est encore long…

Mes Everest, Marguerite Duras : « Ecrire »

« Écrire. Je ne peux pas.
Personne ne peut.
Il faut le dire, on ne peut pas.
Et on Ʃcrit.
C’est l’inconnu qu’on porte en soi Ć©crire, c’est Ƨa qui est atteint. C’est Ƨa ou rien.
On peut parler d’une maladie de l’écrit.
Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire lĆ , mais je crois qu’on peut s’y retrouver, camarades de tous les pays.
Il y a une folie d’écrire qui est en soi-mĆŖme, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.
L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va Ć©crire. Et en toute luciditĆ©.
C’est l’inconnu de soi, de sa tĆŖte, de son corps. Ce n’est mĆŖme pas une rĆ©flexion, Ć©crire, c’est une sorte de facultĆ© qu’on a Ć  cĆ“tĆ© de sa personne, parallĆØlement Ć  elle-mĆŖme, d’une autre personne qui apparaĆ®t et qui avance, invisible, douĆ©e de pensĆ©e, de colĆØre, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.
Si on savait quelque chose de ce qu’on va Ć©crire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Ɖcrire, c’est tenter de savoir ce qu’on Ć©crirait si on Ć©crivait — on ne le sait qu’aprĆØs — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.
L’écrit Ƨa arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et Ƨa passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.Ā Ā»

1993

Dis papa c’est encore loin la mer : fin

La Rochelle

La terre et la mer se sont unies. Le bord a disparu, les cƓtes aussi.

Il s’est levĆ©, s’est raclĆ© un peu la gorge, a enfilĆ© sa veste de toile Ć©paisse, et a fini par sortir. Il est le seul Ć  ne pas ĆŖtre Ć©tonnĆ©. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est arrĆŖtĆ©e.

L’air n’est plus le mĆŖme, il n’a plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un air qui rĆ©veille,

Son sac est prĆŖt, depuis longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se rejoindrait. Il l’a soulevĆ©, masse inerte, mĆŖme les couleurs ont changĆ©, le gris s’est essayĆ© au bleu,

Tous les autres sont hagards, tous les autres se terrent apeurĆ©s de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mĆØne en bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas sĆ»r de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, Ć  l’ancienne, comme on lui a appris.

Tout le monde avait Ć©tĆ© surpris quand il s’était rĆŖvĆ© marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intĆ©rieur. Il leur avait rĆ©pondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait besoin et que de toute faƧon  un jour la mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il prendrait la mer, sur un bateau qui serait lĆ  pour l’attendre, lui, lui qui le savait depuis toujours.

Il est montƩ sur le pont, personne Ơ bord, cela lui est Ʃgal, il va prendre le large.

 Il part pour longtemps. Il est Ć  la barre. Tout est un peu plus compliquĆ© quand on est seul

 Ā« Dans ma mĆ©moire de papier, une feuille blanche

Qui pleure, larmes de mots gris

J’entends la tempĆŖte Ć  l’intĆ©rieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intƩrieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil

Dans le dĆ©sordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rĆŖves

Tout est joie qui se pose Ā»

« Dis papa c’est encore loin la mer ?Ā Ā» : 2

Et chaque matin, toujours une petite dƩception

Ā« Une humiditĆ© a l’odeur si Ć©paisse qu’on a comme de la crĆØme dans la bouche.

Le froid incapable d’ĆŖtre cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,

Et de traƮner en longueur.

Pas une trace de lumiĆØre.

Les objets sont gavĆ©s de l’ombre qui les Ć©touffe.

Et les gens qui passent,

La mĆ©tĆ©o au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne vit, c’est un automne colonisateur.

Il est partout mĆŖme dans les rires;

Feuilles jamais sĆØches qu’on piĆ©tine et qui restent collĆ©es, tristes, au pied.

Tout se traine

Tout se désespère,

Même la mer est habillée de gris,

Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.

Demain ce sera mieux,

Demain on sera heureux. Ā»

Bien sĆ»r il pouvait l’imaginer et ne s’en privait pas.  

Il se souvenait de ce que disait son pĆØre quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer Ć  lui, elle Ć©tait partout, dans le souffle des pins poussĆ©s par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle Ć©tait dans le ciel qui s’affaisse, Ć©puisĆ© d’être scrutĆ© pour annoncer le meilleur. La mer, elle Ć©tait dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle Ć©tait dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on dĆ©couvre Ć  la sortie d’un virage ; la mer elle Ć©tait dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tĆŖte en fermant les yeux.  

Pourquoi la mer ne serait rĆ©servĆ©e qu’aux hommes et femmes des cĆ“tes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours Ć  force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils  la voient et  ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intĆ©grer. La mer elle vit d’abord dans la mĆ©moire, elle est lĆ  au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lĆØvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mĆ©lodie, respiraient, soulagĆØs de sortir de leur ordres alphabĆ©tiques.

Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs.  Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.

Alors la mer il l’a chantĆ© :

Ā« Regarde la mer, regarde petite.

Regarde, elle est grise

Elle est grise des restes de la nuit

Regarde lĆ  sous le vent qui divague

Elle a l’écume qui enrage

Regarde la mer et ses cent vagues

Regarde la mer et sens ses vagues

Elle a revĆŖtu ses couleurs de femme seule

Et s’étire Ć  s’en faire mal

Sur le quai il y a un homme qui pleure

Il Ʃcoute le chant des vents

Et entend la plainte qui se rƩpand

Et le ciel cruel, qui  dĆ©gouline des oiseaux crieurs

Il y a un homme seul qui cherche le passage

Trou de lumiĆØre pour un soleil prochain

Regarde- le, regarde petite

Il a une larme qui attend la marƩe

Un peu de sable dans la bouche

Et du sel sƩchƩ au coin du sourire

Ses yeux se plissent Ć  suivre le mouvement de la mer qui l’avale.

Et derriĆØre le bout du rien, lĆ - bas, il y a l’horizon

C’est comme un trou qu’on devine

Un trou que la mer rapporte Ć  chaque vague

Et l’homme dit Ć  la mer qu’il sait

Qu’elle se souviendra. Ā»

C’était  un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mĆ©lancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrĆ©s dans la piĆØce. A chaque note ajoutĆ©e, les gorges se  serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupiĆØres, la mĆ©moire est revenue.

Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme Ć  deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, lĆ -bas, de l’autre cĆ“tĆ©. Avec la mer il y a toujours l’autre cĆ“tĆ©. Il chante, il murmure plutĆ“t et tout autour de lui les lignes droites soupirent Ć©puisĆ©es de leurs rectitudes imposĆ©es, soudain la douceur les Ć©veille.

Dehors la fraĆ®cheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux,  le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les Ć©paules se creusent, les pas sont lourds mais dĆ©cidĆ©s. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.

« Dis papa, c’est encore loin la mer…

Je publie aujourd’hui la premiĆØre partie d’une nouvelle que j’ai Ć©crite il y a 10 ans…Toujours Ć  l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…

C’est un voilier qui hĆ©site encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille, et la voile de demain faite de matĆ©riaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hĆ©site, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissĆ©es, un gris qui parle des marĆ©es, un gris qui parle des pluies d’hiver qui dĆ©chire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombrĆ© de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usĆ©s, un homme se dĆ©place lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble dĆ©jĆ  un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est Ć  ce qu’il fait.

Sur le pont l’homme, c’est un jeune homme d’environ 25 ans, se prĆ©pare pour le dĆ©part, il est arrivĆ© tout Ć  l’heure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler d’où il vient pour ne pas utiliser de mots qui n’ont plus de sens que pour lui.

Il n’aime pas qu’on lui pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche Ć  savoir. Son histoire ne doit intĆ©resser personne, il ne le veut pas.

Il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il Ć©tait parti un matin tout simplement et quand il a posĆ© la main sur la barre en sortant du bras de mer il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant Ć  faire, tant Ć  se dire Ć  l’intĆ©rieur.

Ā« Il a ouvert son livre intĆ©rieur pour y ajouter quelques pages.

L’encre ne sĆØche plus, elle est le sang des mots

Ils s’échappent quand la lumiĆØre les Ć©veille,

Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient

Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumiĆØre,

Les yeux les lisent, le regard se plisse

Et le cœur qui s’affole, on est bien

Pas un son qui ne s’essaie au bruit

Tout est dans la mĆ©lodie, les notes s’enroulent

Autour des mots, il flotte comme un doux rien de lĆ©gĆØretĆ© Ā»

La France est un des pays qui bĆ©nĆ©ficie de l’une des plus importantes faƧades maritimes, des milliers de kilomĆØtres de cĆ“tes, parfois dĆ©coupĆ©es, torturĆ©es, tranchantes parfois rectilignes, monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la faƧade c’est pas mal aussi. Ƈa peut ĆŖtre beau une faƧade, mais ce qui est gĆŖnant c’est qu’on ne la voit que de l’extĆ©rieur. De l’intĆ©rieur, quand on est derriĆØre on ne voit rien, on suppose, on devine. C’est pour cette raison qu’on parle de l’arriĆØre-pays, de l’intĆ©rieur ou mĆŖme des terres. Quand on est de l’intĆ©rieur, quand on vient des terres on est considĆ©rĆ© comme un Ć©tranger.

Et quand on est de l’intĆ©rieur, dans un arriĆØre-pays privĆ© de ces fenĆŖtres bleues, on n’aurait seulement le droit de rĆŖver, d’imaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre la route : il faut entrer dans la transhumance.

Injuste, trop injuste : depuis son plus jeune Ć¢ge il ne l’admettait pas, il voulait que la mer vienne jusqu’à lui, qu’elle soit aussi sous ses fenĆŖtres. Et chaque matin quand il ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir quand mĆŖme. Peut-ĆŖtre, peut-ĆŖtre dans la nuit l’incroyable se sera produit, et ce matin ce n’est pas la petite vallĆ©e boisĆ©e qu’il distinguera mais un bras de mer.

Mes Everest, GrĆ©goire Delacourt…

Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’Ć©criture, il y a eu ce magnifique roman de GrĆ©goire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensitĆ© poĆ©tique qui me provoque des vibrations.

/… Sa famille.

Des cultivateurs dans le CambrĆ©sis. Vingt hectares de lecture fourragĆØre. Quelques bĆŖtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usĆ©es, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannĆ©e, un vieux cuir craquelĆ©. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumĆ© au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il prĆ©cisĆ©, mais pas vraiment la mer, une plage plutĆ“t, celle des Argales, Ć  Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me dĆ©cevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour lĆ , une histoire de lune, de planĆØtes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salĆ©e, ah Ƨa ! disait mon pĆØre Ć  propos du sel, Ƨa dĆ©pend des courants, des marĆ©es et mĆŖme de la lune, AndrĆ©, c’est trĆØs compliquĆ©, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’Ć©crire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et faƧonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande rĆ©coltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerƧait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…

Entre deux rives…

Entre la grise rive de l’absence

Et la mauve douceur du silence

Je m’accroche au bleu soleil

Des souvenirs qui fabriquent du demain…

Matinales…

Toujours ce flou

Aux angles morts d’une mĆ©moire en jachĆØre

Alors on creuse

On retourne la terre sĆØche du vieux souvenir enfoui

Et la foule des errants se presse

Aux portes du sourire de ces hiers vivants…

BouĆ©e…

L’homme est courbĆ©,

Son dur regard racle le sol.

Lever les yeux ?

Il ne le veut pas,

Il ne le peut plus.

L’homme est triste,

Il marche

Sur le fil gris de la peur.

Il tire sur les manches de la douleur,

Soudain,

Merle siffle ;

L’homme dĆ©plie un bout de sourire,

Essuie la buĆ©e de ses larmes bleues,  

BouƩe est lƠ, ronde et fleurie.

Elle est pour lui

Il la serre,

Tout est fini.  

Matinales…

Dans l’erreur de dĆ©clenchement

Parfois l’incomprĆ©hensible beautĆ©

Clin d’œil du hasard

HabillƩ de rien

Sorti d’un nulle part

Où le gris invite les mauves oubliés

A valser au son d’une fanfare de cuivres fous

Je sais des matins aux rires retenus

Qui attendent qu’on ne leur dise rien

Carnets : les jours rallongent…

Les jours rallongent…


Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (mĆŖme si comme moi vous aurez constatĆ© que les jours, ou plutĆ“t les journĆ©es continuent Ć©ternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce prĆ©fixe rĆ©pĆ©titif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlĆ© de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bĆ©gaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : aprĆØs tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la mĆŖme chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un cĆ¢ble Ć©lectrique. Ce cĆ¢ble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut Ć©clairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, lĆ  où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grĆ¢ce Ć  la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas Ć  le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs ), un peu comme un long jour sans fin.
Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est dĆ©jĆ  tombĆ©e.
Tiens tiens voilĆ  autre chose, la nuit est tombĆ©e…

Semailles…

Dans le jardin des mƩmoires de demain

J’ai semĆ© un vieux fond de graines de rires faciles

C’est la bonne saison

Je le sais je le sens

C’est le temps

Le temps si rond si long

De la bonne raison

Il le faut on attend

Regarde

Les granges dƩbordent de molles pailles

OubliƩes de vieilles moissons

Entends les pleurs des rides sĆØches de la terre

Aux prochains soleils levƩs

Tu cueilleras ta premiĆØre fleur au sourire cĆ¢lin…

PoĆØmes de jeunesse

Photo de Pixabay sur Pexels.com

RĆŖve Ć  finir

C’est une guerre où les hommes pĆ©riront

SystƩmatisƩs

CalcinƩs

Par l’addition

D’une angoisse planĆ©taire

Qui les fait

Terreurs

Mes Everest, RenƩ Char

Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur Ć  ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’œil est prĆ©coce Ć  se plisser. La souffrance connaĆ®t peu de mots. PrĆ©fĆØre te coucher sans fardeau: tu rĆŖveras du lendemain et ton lit te sera lĆ©ger. Tu rĆŖveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une annĆ©e en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mĆ©lodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se rĆ©pĆØte. Plus tard, on t’identifiera Ć  quelque gĆ©ant dĆ©sagrĆ©gĆ©, seigneur de l’impossible.

Pourtant.

Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retournĆ© Ć  la pĆŖche aux murailles, Ć  la canicule sans Ć©tĆ©. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe Ć  la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la rĆ©colte de l’abĆ®me? Mais tu as crevĆ© les yeux du lion. Tu crois voir passer la beautĆ© au-dessus des lavandes noires…

Qu’est-ce qui t’a hissĆ©, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n’y a pas de siĆØge pur.

L’homme est heureux…

L’homme est heureux,

Il le dit, il le rit.

Autour de lui,

Pas un œil qui ne luit.

L’homme est heureux

Son cœur bat pour deux

Ā« Je vais marcher,

Il le faut, c’est si beau. Ā»

Ā« Je vais marcher,  

Et lĆØverais les yeux. Ā»

L’homme inspire,

L’air est si frais,

L’homme s’emplit de vrai…

Il faut attendre lui dit-on

L’heure n’est pas aux rĆŖves creux ;

Il faut entendre le souffle fatiguƩ

D’un bleu dĆ©lavĆ©, lessivĆ©

Par la basse marƩe.

L’homme n’écoute pas,

L’homme est heureux.

Le ciel est au plus bas…

Le ciel est au plus bas,

Lourd d’un gris Ć©pais.

Il pèse sur les épaules rentrées,

Des quelques ceux qui errent

A la recherche d’un printemps

Que quelques oiseaux impatients

Ont appelĆ© en sifflotant…

Fleuve oublie

Au matin qui s’ennuie,

Fleuve ne frissonne plus,

Sans un flot, lisse et nu

Fleuve entre dans la ville.

Si loin le chant de la source,

Si loin la caresse blanche

De l’eau claire qui jaillit.

Tout est oubliƩ,

Fleuve se laisse aller,

Entre deux rives rĆŖches

Sa mƩmoire de brume mauve,

Il a abandonnƩ.

Mes Everest, Albert Camus

J’ai grandi dans la mer et la pauvretĆ© m’a Ć©tĆ© fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misĆØre intolĆ©rable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rĆŖve un peu, on m’offense, je m’étonne Ć  peine. Puis j’oublie et souris Ć  qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mĆ©moire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. Ā« Rien encore, rien encore… Ā»
C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allĆ©es, plantĆ©es d’arbres de ciment, et qui conduisent Ć  des trous de terre froide. LĆ , sous le pansement Ć  peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mĆØtres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piĆ©tĆ© prĆ©cise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinĆ©e. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mĆ©rite : j’attends.

Albert Camus, L’ÉtĆ©, Ā« La mer au plus prĆØs (Journal de bord) Ā»

Homme d’en haut…

Homme d’en haut qui invente la mer,

Homme d’en haut, dans les yeux, le bleu c’est beau.

L’homme d’en haut aime la mer Ć  mi mots.

Dans l’écume de ses rĆŖves, des mots salĆ©s

L’homme d’en haut plisse les paupiĆØres,

Et des vagues Ć  l’âme creuse les joues de l’homme d’en haut.

Sillons creusƩs par les larmes,

Creusent la vallƩe de ce visage lame.

Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse l’intĆ©rieur,

Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’en haut, amarrĆ©e au port du bas.

Avec un ciel si bleu que larmes d’en haut roulent,

Perles qui brillent,  

Jusqu’aux vagues d’en bas.

Invite ton arc en ciel…

Soleil couchant sur l’Ć®le de Tioman, Malaisie mai 2019

Quand surgit le soir,

Sur l’Ć®le Ǝle de Tioman,

Te revient le mot firmament.

Ouvre les yeux.

Invite ton arc en ciel,

Oh oui !

Invite le Ć  se poser.

Sur la douce palette

De tes paupières bleutées.

Oublie le rayon glacial,

Des cartes postales

Où défilent de pâles soleils

LessivƩs, dessƩchƩs,

AmputƩs des lueurs

Qu’ils ont tentĆ©es

D’arracher aux chaleurs

D’une journĆ©e aux blancheurs

Qui crƩpitent.

Plus un bruit,

Plus une ride,

La mer s’est apaisĆ©e.

Regarde, il est beau

Regarde le :

C’est le ciel d’Orient…

Souvenir…

Je garde au fond de ma rƩserve Ơ souvenirs
Un reste de soir d’étĆ©
C’était hier, c’était il y a loin
L’ocĆ©an ne disait plus rien
LassĆ© d’une longue journĆ©e
A inventer des vacances
Pour les ceux qui rĆŖvaient de bleus
Le ciel l’avait rejoint
Et dans les bras envasƩs
De la terre endormie
Ils s’étaient aimĆ©s
Pour une seule et longue nuit

Mes Everest : LĆ©o FerrĆ© : le loup…

Le loup n’a plus de dents, il mange des idĆ©es ; Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā 

ƀ la radio il nous commente les nouvelles :                                                      

 As-tu vu ce matin mourir une chandelle ?                                                        

Cette Ć©toile de cire où meurent des annĆ©es…

Il en va de l’espoir comme d’un tapis de vert.

UsĆ©, l’espoir dƩƧu se trame une autre chaĆ®ne                                                        

Sur les brisĆ©es de ceux qui portent de la laine.                                                      

En guise de moutons le loup va prendre l’air ;

Je sais de vieux sapins qui n’ont pas leur raison, Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā 

Ils fleurissent des jours, des mois, des parenthĆØses.                                            

Je sais des paradis perchĆ©s sur une chaise                                                          

ƀ scruter sous la pluie un dĆ©sir de pardon…

Les arbres sont polis quand j’y passe mon cœur, Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā 

Je me les fais copains d’une ancienne habitude,                                                  

Et mes racines se mĆŖlant Ć  leur Ć©tude,                                                            

Quand je deviens forĆŖt ils deviennent malheur.

Je suis le chĆŖne blond d’un automne dƩƧu, Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā  Ā 

Des perdrix pour la chasse ont mis leur feu arriĆØre,                                              

Les chansons de l’étĆ© des grillons de naguĆØre                                                

Grillent dans le phono vers l’Ouest descendu.

Voilier d’hier…

Peinture Ć  l’huile de Claude NĆ©dĆ©lec

…C’est un voilier qui hĆ©site encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matĆ©riaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hĆ©site, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissĆ©, un gris qui parle des marĆ©es, un gris qui parle des pluies d’hiver qui dĆ©chire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombrĆ© de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usĆ©s, un homme se dĆ©place lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble dĆ©jĆ  un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est Ć  ce qu’il fait. Les autres, ceux qui virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine mĆŖme pas derriĆØre des verres de marques ou se reflĆØtent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisĆ©s. Sur le pont, l’homme sans lunettes se prĆ©pare pour le dĆ©part. ArrivĆ© hier soir, sans bruit, il a cherchĆ© un mouillage Ć©loignĆ© des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils sont au port aiment Ć  raconter, se raconter, l’homme au navire sans Ć¢ge n’est pas de ceux-lĆ . Il ne se mĆŖle pas Ć  la vie du port. Il ne les mĆ©prise pas, il lui arrive mĆŖme parfois de les Ć©couter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les mĆ©prise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche Ć  savoir. Son histoire ne doit intĆ©resser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il Ć©tait parti un matin tout simplement et quand il avait posĆ© la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant Ć  faire, tant Ć  se dire Ć  l’intĆ©rieur…

Barre d’Etel

Barre d’Etel,Ā  aoĆ»t 2016

FatiguĆ©e d’une si longue marĆ©e,

Tout doucement la mer s’est assoupie.

Entre les bras de la terre elle s’est endormie.

Lente et longue,

EtirƩe reposƩe,

Dans la chair de la cƓte,

Elle est entrƩe.

Regarde  les gris qui se rencontrent

Le ciel est bas, il s’approche

Pour les entendre s’aimer.

Entre ciel et mer,

La terre s’est apaisĆ©e.

Entre terre et mer,

Le ciel a gonflƩ ses voiles de brume.

Et dans la lumiĆØre qui sombre

Engloutie par cette  fin d’aprĆØs midi

Sans un bruit, sur la rive ourlƩe

D’un sable qui crisse

Ecoute leurs pas qui glissent.

Ɖcoute-les, ils se sont aimĆ©s.

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,  

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frƩnƩtiques,

Ils ont le cœur Ć©lectrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numƩriques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

EpuisƩs, lessivƩs,

Un long sommeil les a lavƩs.

Ɣ Nuit blanche et cĆ¢line,   

Ne t’épuise plus Ć  blanchir

Ces haines rances Ć  mourir.

SemĆ©es sur l’écran creux

De leurs rĆŖves sans bleu.

La nuit les a libƩrƩs.

Il est l’heure,  

AffamƩs, ils attendent

La victime par eux condamnƩe.

Leurs mots sont prĆŖts

Ils vibrent, affutƩs, aiguisƩs,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numƩriques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

HystƩriques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,  

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les Ʃcrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolĆ©es, manipulĆ©es, falsifiĆ©es ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolĆ©s…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle Ʃtait pleine,

Le monde l’a vidĆ©e,

Et dehors l’a laissĆ©e

26 janvier 2020

Mes Everest, Nathalie Sarraute

Je suis dans ma chambre, Ć  ma petite table devant la fenĆŖtre. Je trace des mots avec ma plume trempĆ©e dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme dĆ©formĆ©s, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assurĆ©, je dois le placer… ici peut-ĆŖtre… non, là… mais je me demande… j’ai dĆ» me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai Ć©tĆ© les chercher loin de chez moi et je les ai ramenĆ©s ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposĆ©s, ici et lĆ , parmi ces Ć©trangers, ont un air gauche, empruntĆ©, un peu ridicule… on dirait des gens transportĆ©s dans un pays inconnu, dans une sociĆ©tĆ© dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus trĆØs bien qui ils sont…
Et moi je suis comme eux, je me suis Ć©garĆ©e, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habitĆ©s… je ne connais pas du tout ce pĆ¢le jeune homme aux boucles blondes, allongĆ© prĆØs d’une fenĆŖtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaĆ®t sur le mouchoir qu’il porte Ć  ses lĆØvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais Ć©tĆ© proche un seul instant de cette princesse gĆ©orgienne coiffĆ©e d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevĆ©e par un djiguite sanglĆ© dans sa tunique noire… une cartouchiĆØre bombe chaque cĆ“tĆ© de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… Ā« fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraĆ®t avoir un drĆ“le d’aspect, un peu inquiĆ©tant, mais tant pis… ils fuient Ć  travers les gorges, les dĆ©filĆ©s, portĆ©s par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guĆŖpe…
Je ne me sens pas trĆØs bien auprĆØs d’eux, ils m’intimident.., mais Ƨa ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en Ć©cris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevĆ©e par le djiguite… et encore avec cette vieille sorciĆØre aux mĆØches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprĆØs du feu, qui leur prĆ©dit… et d’autres encore qui se prĆ©sentent…
Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hĆ©sitants de m’approcher d’eux plus prĆØs, tout prĆØs, de les tĆ¢ter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacĆ©s… on dirait qu’ils ont Ć©tĆ© dĆ©coupĆ©s dans des feuilles de mĆ©tal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien Ć  faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelĆ©s.
ƀ moi aussi un sort a Ć©tĆ© jetĆ©, je suis envoĆ»tĆ©e, je suis enfermĆ©e ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir…
Et voilĆ  que ces paroles magiques… Ā« Avant de se mettre Ć  Ć©crire un roman, il faut apprendre l’orthographe Ā» … rompent le charme et me dĆ©livrent.

Extrait de « l’enfanceĀ Ā»

Vagues…

Vagues

« Une vague, les vagues, une dĆ©ferlante… » Je crois que c’en est trop, je n’en peux plus et allez je vous le dis j’ai du mal avec ces mots, ces mots que j’aime, qui sont abĆ®mĆ©s, salis, trahis plusieurs fois par jour. Oh bien sĆ»r je connais plus que tout autre le pouvoir des mots, de ce qu’ils Ć©voquent, de ce qu’ils convoquent, de ce qu’ils invoquent. Mais il y a des jours où je n’en peux plus de voir, d’entendre toutes ces vagues Ć©pidĆ©miques et numĆ©riques, se rĆ©pandre sans retenue dans la longue plaine de mes inspirations. Je vous en prie laissez les vagues dans l’ocĆ©an, laissez la mer nous enivrer de son flux, de son reflux, laissez les dĆ©ferlantes Ć  la tempĆŖte. Un peu d’effort je vous en prie cherchez dans votre dictionnaire de l’angoisse cathodique d’autres mots, d’autres images, laissez les courbes en paix, ne cherchez pas d’autres rimes aux graphiques.

Et je vous suggĆØre d’essayer la retenue, le silence, et peut-ĆŖtre d’aller marcher au bord de cette mer que vous voudriez me voler…

Inspirations…

Pas une ride sur la plaine de mes mers du dedans

A la marƩe montante de mes inspirations

On entend le chant du dernier oiseau

Il siffle la fin du dernier couplet

Je le vois seul et sans rime

Dans le dernier souffle creux de mon vague Ć  l’Ć¢me

Le vieil homme et le port…

J’illustre ce texte Ć©crit il y a une vingtaine d’annĆ©es par un tableau peint par mon pĆØre…

C’Ć©tait la guerre froide entre la brume et le port. On ne se souvenait mĆŖme plus de quand datait le dernier rayon de fausse lumiĆØre. On ne devinait le jour qu’Ć  une impression gĆ©nĆ©rale qui flottait Ć  la surface des eaux. Les chalutiers Ć©taient contraints d’utiliser leurs couleurs comme des signes particuliers, accrochĆ©s Ć  leur identitĆ© d’embarcation. Toutes les berges, toutes les coques avaient le teint blafard, piquĆ©s de bruns et d’embruns, indices d’une angoisse qui se lĆØve avec le jour. Le bout du port, gueule ouverte, crachait pĆ©riodiquement ses coquilles de noix. Il avait l’attrait d’un goulot de bouteille où toutes les lĆØvres salĆ©es des compagnons de port se seraient posĆ©es.
Cette flaque d’eau Ć©tait posĆ©e au milieu de la ville, comme une cicatrice sur un visage burinĆ©e de soleil et de siĆØcles. La ville n’Ć©tait pas un port, la ville Ć©tait un empiĆØcement de croĆ»te sombre qui s’Ć©tendait autour. Les rues n’avaient point d’origine, elles Ć©taient lĆ , pour marquer l’appartenance Ć  un systĆØme urbain. Mais ces associations de rĆ©alitĆ©s qu’on aurait cru naturelles ne parvenait Ć  donner Ć  ce paysage que l’apparence lointaine d’une ville. La brume elle-mĆŖme ne parvenait pas Ć  adoucir les traits d’une ou deux maisons Ć  la lourdeur extrĆŖme.
DerriĆØre chacune de ces faƧades Ć©puisĆ©es d’être fouettĆ©es par les vents salĆ©s, il y avait des symptĆ“mes de vie, d’imperceptibles indices de sociĆ©tĆ©. A quelques fenĆŖtres se tenaient en berne quelques bouts de chiffons. Des cheminĆ©es sortes des bouffĆ©es de vapeur. Les maisons se touchent trĆØs forts, on les croirait enlacĆ©es, pour se tenir chaud, pour oublier la peur, le vide de ceux qui ne reviennent pas. Parfois on aperƧoit une ombre ou deux, elles se faufilent, et disparaissent aux angles ronds des rues noyĆ©es des brumes ocĆ©anes.
DerriĆØre la vitre crasseuse, que ce bout de port qui se prend pour un tableau de peintre mĆ©lancolique, ses yeux ne parviennent plus Ć  fixer le paysage. C’est le paysage qui est en lui et qui donne Ć  ses yeux cette lueur intĆ©rieure. On dirait qu’il scrute une terre, une terre qui ne viendra plus. Ses yeux ont Ć©tĆ© clouĆ©s Ć  l’envers. Il voit de l’intĆ©rieur, l’intĆ©rieur de ce pourquoi il est né…

Mes Everest, Albert Camus…

Au printemps, Tipasa est habitĆ©e par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassĆ©e d’argent, le ciel bleu Ć©cru, les ruines couvertes de fleurs et la lumiĆØre Ć  gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumiĆØre et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur Ć©norme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’Ć©branle d’un rythme sĆ»r et pesant pour aller s’accroupir dans la mer.
Nous arrivons par le village qui s’ouvre dĆ©jĆ  sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et Ć¢cre de la terre d’Ć©tĆ© en AlgĆ©rie. Partout, des bougainvillĆ©es rosat dĆ©passent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pĆ¢le, une profusion de roses thĆ© Ć©paisses comme de la crĆØme et de dĆ©licates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournĆ©e matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.
A gauche du port, un escalier de pierres sĆØches mĆØne aux ruines, parmi les lentisques et les genĆŖts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. DĆ©jĆ , au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent lĆ©ger, sous le soleil qui nous chauffe un seul cĆ“tĆ© du visage, nous regardons la lumiĆØre descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents Ć©clatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la derniĆØre fois nous sommes spectateurs.

Exrait de Noces Ć  Tipasa, Ć©crit par Camus en 1937…

Petite pluie est venue…

VĆŖtue de son manteau de drame gris

La pluie est lĆ , elle n’était pas invitĆ©e…

C’est bien lui, lourd mardi maudit,

Dans longues rimes de novembre empêtrés

Qui a osƩ la convoquer dans le dernier souffle du midi.

Ā« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,

Petite ou drue, Ɣ pluie, reviens je t’en prie. Ā»

Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux

Sur chaque flaque a posƩ petites perles bleues..

13 MAI

Carnets, 7 : il faut garder espoir…

Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende Ć  celle ou celui qui m’a demandĆ© de le garder. Peut-ĆŖtre faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite dƩƧu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en rĆ©serve. En fait pour ĆŖtre sincĆØre je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en prĆ©sent, en vĆ©ritĆ©.
Parce que c’est cela l’espoir.

Contre la vitre…

Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vĆŖtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbĆ©e par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatiguĆ©s, une odeur de vie qui est Ć  la peine, pour s’approcher de ce dont on rĆŖve quand on est la tĆŖte contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humiditĆ© de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaĆÆ devient cuir sauvage. Les nĆ©ons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mĆ©lodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en rĆ©serve, pour chaque aiguillage, des regards croisĆ©s. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous rĆ©chauffent dans ce temps qui ne fait que passer.

Matinales…

Au mur gris de mes angoisses

Tu accroches des restes de mƩmoires colorƩes

Entends le tumulte tintant

Le murmure aimant et la folle gaietƩ

C’est l’arriĆØre pays de ma tĆŖte

Où dansent et chantent les amis

17 mai

Et si nous prenions le temps…

Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. RĆ©flexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…

Et si nous prenions le temps.

Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec dĆ©sir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sĆ©curitĆ©. Prendre le temps contre soi, c’est peut-ĆŖtre comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, Ć©treindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inĆ©luctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.

Oui je veux prendre le temps

Matinales…

SpĆ©ciale dĆ©dicace Ć  Barbara Auzou aujourd’hui, ses textes matinaux sont un souffle d’inspiration dans le creux de mon oreille…. Merci Ć  elle

Le combat sera rude ce matin

A ma gauche rêveuse fragile fleur des fossés

A ma droite ferreuse train bleu veuf de mer

L’une brille et vacille

Rouge bonheur

L’autre grince et crisse

Bleu pâleur

Mon œil tendre et reposĆ©

S’est fait une beautĆ©

Au doux miroir des mots de Barbara

Ce matin je ne choisis pas

Fleur des fossĆ©s machine au cœur d’acier

Je vous ai aimƩs

16 mai

J’attends… InĆ©dit…

Je suis d’une grammaire oubliĆ©e
Je conjugue le verbe attendre
A tous les temps de l’impatience
J’écoute aux portes des sourires croisĆ©es
J’y entends le chant secret des absents
Je cherche des traces d’amitiĆ©s
Les arrime aux belles et rondes rimes
Sur la rive mauve de mes basses marƩes
Ɣ vous qui ne me voyez
J’attends
Oui j’attends vous le savez
Un signe de la main
A ceux qui se baissent pour pleurer

Matinales…

Oh reste encore je t’en prie

Il y a encore tant Ć  voir

Tant de rires Ć  cueillir

Dans les draps parfumƩs de fraƮches prairies

Tant de douces brumes

AccrochƩes aux boucles de mes mots

Tant de larmes rosƩes

Perles perdues aux fils tendus

De mes silences aux gorges serrƩes

Tant de vagues noyƩes de bleus

Tant de feuilles aux longues lignes gorgƩes

D’une belle encre au mauve oubliĆ©

Oh oui je reste

Jusqu’Ć  l’unique loin matin

Je rĆŖve encore et pose ces quelques mots

Dans le creux de ton soleil câlin

15 mai 2023

Le survivant…

J’Ć©tais hier soir au concert de Bruce Springsteen, Ć  Paris. Et j’ai rarement Ć©tĆ© aussi Ć©mu, seul au milieu de tous, en entendant ce magnifique morceau, qu’on peut traduire comme « le survivantĀ Ā». Chanson où Bruce Ć©voque son premier groupe de rock dont il est le dernier survivant. Je publierai le texte de cette chanson d’ici peu…

Bruce Springsteen hier soir Ć  Paris

Non je t’en prie
Ne bouge pas
Ne dis rien
Les larmes montent
Roulent en silence
Sur la trace encore vive
D’une mĆ©moire abĆ®mĆ©e
Une pincĆ©e d’un sel chagrin
Se pose sur les plaies des vivants
Il est seul
Tu es seul
Au milieu des errants
Une voix
Des mots
Tu es empli
Et tu pleures
Doucement
Sur la rive assƩchƩe
De l’absurde crue d’une foule Ć©tonnĆ©e
Seul
Et tes mains tremblent
C’est le chant du survivant

14 mai

La moitiƩ et son double : suite et fin.

En musique, en poĆ©sie comme en tout, tout ce qui cherche Ć  s’approcher de  la perfection acadĆ©mique, ne les touche pas, et les prouesses Ć©lectroniques de ceux qui  font de la musique avec des logiciels  les laissent indiffĆ©rents. Le pĆØre le rappelle  souvent d’ailleurs en citant FerrĆ© Ā«  la musique est une clameur Ā» et le fils, lui rĆ©pond Ć  chaque fois Ā«  et les poĆØtes qui ont recours Ć  leur doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poĆØtes ce sont des dactylographes Ā».

La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux Ć©vocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou d’ailleurs. Il  leur faudra de la pluie pour entendre la riviĆØre : Ā« the river Ā», c’est curieux ce mot lorsqu’il est chantĆ©, avec dans le fond les frottements de  balais d’essuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalitĆ©s qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mĆ©langent regards sourires et soupirs.

Ils ont achetĆ© l’auto, c’est le pĆØre qui a payĆ©, elle n’était pas chĆØre, forcĆ©ment une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer le lecteur de CD et penser Ć  l’itinĆ©raire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une sĆ©rie de villes industrielles. Ils partiront  de Saint Etienne, Ć©videmment, c’est qu’ils sont nĆ©s, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps dĆ©jĆ , avant mĆŖme que le fils ne naisse, Ć  une Ć©poque, où il y avait encore de la fumĆ©e grise qui sortait des cheminĆ©es des aciĆ©ries.

AprĆØs ils continueront vers le nord et l’est.

Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.

Ils ne parlent que trĆØs peu, c’est inutile, il faut laisser agir les Ć©motions

Au  bout d’une quinzaine  d’heures, Ć  la presque moitiĆ© du parcours,  le pĆØre a  souri, il Ć©tait bien dans ses cinquante ans, il a regardĆ© son fils, habitĆ© par un de ses morceaux prĆ©fĆ©rĆ©s : Philadelphia…

–  La prochaine fois dans dix ans  ce sera Dylan !

– Mais papa Dylan c’est le double !

– Il faut garder l’espoir mon fils !

La moitiƩ et son double : 3

Le pĆØre n’est pas musicien, ne comprend pas grand-chose Ć  l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tĆŖte sans poser de questions, sans chercher Ć  se faire remarquer, sans chercher Ć  ce qu’on prenne l’air sĆ©rieux pour en comprendre les portĆ©es.

Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs Ć©motions Ć  prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituĆ©es Ć  emprunter. Ce sont les mĆŖmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement Ć  son fils qui est Ć  l’aise avec l’anglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.

Le fils lui connaĆ®t tout de ce chanteur, il est un passionnĆ©, pas un fan ; le mot ne convient pas pour dĆ©crire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouĆ©es lors des nombreux concerts auxquels il a assistĆ©. On parle de fans pour les autres, ceux qui reƧoivent paroles et musiques avec passivitĆ©, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas la bouche ouverte, il laisse entrer les Ć©motions, il les laisse naviguer dans l’arriĆØre-pays de sa tĆŖte, alors elle rencontre ses autres passions, ses rĆ©voltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour dĆ©crire quand on sent un frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et irrĆ©sistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas Ć  ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.

Le pĆØre il comprend bien cela, il Ć©prouve aussi ces sensations quand il lit les premiĆØres pages de l’étranger, quand il lit et entend ce que dit LĆ©o FerrĆ©. Et lui non plus n’est fan de rien, parce que lui non plus n’aime pas cette rĆ©duction du fanatisme. Tous les deux ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses simplicitĆ©s, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les fausses certitudes de celles et ceux qui prĆ©tendent savoir.

La moitiƩ et son double, 2

Street Art sur le mur de Berlin

Il se souvient de cet homme. Il lui a proposĆ© d’entrer avec lui, Ć  l’intĆ©rieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la portiĆØre qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillĆ© de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il  l’a pris pour un malade, pour  un original,  mais il est quand mĆŖme entrĆ©. Il a fermĆ© les yeux, vite, parce qu’il Ć©tait pressĆ©, et c’est vrai il s’en souvient : il Ć©tait bien. Il pleuvait lĆ©gĆØrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mĆ©lodie, une espĆØce de mĆ©lancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre le rire et les larmes.

Alors quand il les a vus arriver tous les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intĆ©rieur des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.

Il pourrait la vendre sans crainte, il respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdĆ¢tre il ne peut s’’empĆŖcher de revoir le visage ravinĆ© du musicien qui ne voulait plus rouler dans cette carcasse rĆ©calcitrante.

Il leur explique qu’ils ne pourront pas en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce qu’évidemment elle n’a pas de direction assistĆ©e.

Peu importe, ce qu’ils veulent tous les deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.

Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont dĆ©cidĆ© de se faire, un cadeau dont ils sont Ć  peu prĆØs les seuls Ć  comprendre le sens.

Pourquoi trente-sept heures ? Parce que c’est Ć  quelques minutes prĆØs la durĆ©e compilĆ©e de tous les disques de leur maĆ®tre, de leur idole commune, de leur compagnon de rĆŖveries de celui qui aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le Boss.

Ils ont dĆ©cidĆ© simplement de s’offrir un voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a Ć©crit, chantĆ©, jouĆ©, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des vrais boutons qui tournent.

Au dĆ©but ils avaient simplement dĆ©cidĆ© qu’il faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion commune. Ils peuvent, ils s’en sont  souvenus l’un comme l’autre recevoir des bouquets d’émotions Ć  l’écoute de  ces mĆ©lodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.

Sourires au conseil des ministres, fin

Le prĆ©sident remonte la jupe, il dĆ©couvre la cuisse, elle est musclĆ©e, sa peau est fraĆ®che, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rĆŖvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur premiĆØre rencontre. Il pleuvait, il s’était Ć©garĆ©. Il a frappĆ© et elle a ouvert. TrempĆ©, elle l’avait dĆ©vĆŖtu en silence, avec prĆ©cision. Pour que ces vĆŖtements sĆØchent. Il s’est retrouvĆ© en caleƧon devant cette femme Ć©nergique, elle l’a frottĆ© avec une serviette Ć  l’odeur de fougĆØre. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il Ʃtait parti sans savoir, qui elle Ʃtait. Et depuis son seul dƩsir Ʃtait de revenir.
Ses mains lui effleurent l’intĆ©rieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la premiĆØre qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris

Des cris, des pas qui se rapprochent, trĆØs vite, on doit courir, dehors. Le prĆ©sident s’est Ć©loignĆ© de France. France Ƨa ne s’invente pas, cette belle femme, Ć  l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisĆ© diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe Ć  la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le prĆ©sident ouvre la porte, ils sont cinq Ć  s’engouffrer Ć  se jeter dans la piĆØce. Le prĆ©sident n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-lĆ  ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le prĆ©sident les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santĆ©, FrĆ©dĆ©rique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisĆ©s.
Ā« Ƈa y est prĆ©sident ils ont disjonctĆ©. Quelques minutes aprĆØs votre dĆ©part, on a commencĆ© Ć  redescendre et Ć©videmment est arrivĆ© le moment, ou parvenus Ć  cette espĆØce de patte d’oie que personne n’avait remarquĆ© Ć  l’aller, il a fallu opĆ©rer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Ɖvidemment toujours les mĆŖmes ont cherchĆ© Ć  affirmer leur supĆ©rioritĆ©. C’est quand mĆŖme incroyable prĆ©sident, mais mĆŖme dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent Ć  dire que Ā« moi je suis ministre d’état Ā» donc forcĆ©ment mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournĆ©s vers Armand. Armand ton protĆ©gĆ©, Armand ton tireur d’élite, si prompt Ć  dĆ©capiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspectĆ© d’être au courant, d’en savoir plus. Et lĆ , comment dire, de vrais bĆŖtes sauvages ! Ils sont une dizaine Ć  s’être jetĆ© sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayĆ© de se dĆ©fendre : Ā« Ć©coutez-moi, Ć©coutez-moi je vais vous expliquer Ā». On n’est pas entrĆ© dans la mĆŖlĆ©e et on a couru Ć  travers le bois, tout droit, sans rĆ©flĆ©chir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts lĆ -haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacrĆ©. Explique-nous PrĆ©sident… Ā»
Le prĆ©sident est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derriĆØre lui, le regard noir. Tout doucement elle se dĆ©tache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit :
Ā« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. Ā»
Ā« Ce que je vais vous raconter, vous dĆ©cevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout Ć  fait. Les Ć©vĆ©nements que vous avez vĆ©cus, ces derniĆØres heures, sont hors normes. Et vous vous attendez Ć  de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-ĆŖtre. Oui je le rĆ©pĆØte : je vais vous dĆ©cevoir, tous, surtout toi ma chĆØre FrĆ©dĆ©rique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas Ć©tonnĆ© de vous voir ici, vous, mes cinq prĆ©fĆ©rĆ©s. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposĆ©s, des convenus. Vous ĆŖtes des hommes et des femmes Ć  qui il reste encore, de la lumiĆØre derriĆØre les yeux. Mais oui je vais vous dĆ©cevoir. C’est vrai que ce matin, au rĆ©veil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncĆ©e quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinĆ©e Ć  donner Ć  chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touchĆ© par la lumiĆØre du soleil encore bas Ć  travers les feuillages, tellement Ć©mu par la fraĆ®cheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensĆ© Ć  mon pĆØre qui me rĆ©pĆ©tait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai pensĆ© Ć  mon pĆØre parti si tĆ“t, mon pĆØre que je n’ai jamais oubliĆ©. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forĆŖt ou grand pĆØre m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le dĆ©part de papa m’avait plongĆ©. Comme je vous l’ai expliquĆ©, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marchĆ© seul, j’avais demandĆ© Ć  Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairiĆØre, celle ou l’autocar doit encore ĆŖtre stationnĆ©. J’ai marchĆ© seul et j’ai pleurĆ©, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai marchĆ© et je suis arrivĆ© ici, devant cette petite maison. J’ai frappĆ©, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sĆ»r. Tout le monde connait le prĆ©sident de la rĆ©publique, mĆŖme France qui n’a pourtant pas la tĆ©lĆ©vision. France a tirĆ© une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apportĆ© une assiette fumante. J’ai mangĆ© avec appĆ©tit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardĆ©. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levĆ©. Elle aussi. Nous nous sommes approchĆ©s l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous prĆ©senter ce soir m’a alors simplement dit.
  • Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !

Sourires au conseil des ministres, 6

Ce sont les derniĆØres paroles du prĆ©sident, du moins ses derniĆØres paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagnĆ© par une nuĆ©e d’oiseau. Tous les ministres sont restĆ©s immobiles, la plupart dĆ©jĆ  trop fatiguĆ©s pour emboĆ®ter le pas au prĆ©sident qui s’est engouffrĆ© dans l’épaisseur de la forĆŖt. Ils sont immobiles, un peu tĆ©tanisĆ©s, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaĆ®nement d’évĆ©nements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la premiĆØre Ć  rompre le silence.
Ā« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter lĆ , on va retourner sur nos pas et on tombera forcĆ©ment sur clairiĆØre où est garĆ© le bus. Ā»
Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a Ƨa en tĆŖte. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumiĆØre se fait rare et s’orienter deviendra bientĆ“t compliquĆ©. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mĆØtres pour que survienne le premier problĆØme.
En effet, et personne n’y avait prĆŖtĆ© attention, lorsque le prĆ©sident, tout Ć  l’heure, a choisi le Ā« chemin du haut Ā» celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre lĆ©gĆØrement en dessous. En fait ils se sont trouvĆ©s face Ć  un Ć©changeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et Ć©videmment trop concentrĆ©s Ć  mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repĆØre. Il est mĆŖme fort probable trĆØs peu d’entre eux n’ont remarquĆ© la prĆ©sence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrĆŖtĆ©s. Mais rapidement trois d’entre eux n’hĆ©sitent plus. Ils continuent ! Ils sont sĆ»rs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
Ā« ArrĆŖtez, je suis sĆ»r que ce n’est pas par lĆ  qu’on est passĆ© tout Ć  l’heure ! Ā»
C’est Bernard le ministre de la DĆ©fense qui vient de parler. Les trois Ā« Ć©claireurs Ā», ministre de la culture toujours en tĆŖte ont stoppĆ© net. Ils Ć©taient persuadĆ©s du bien-fondĆ© de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catĆ©gorique.
Ā« On n’est pas passĆ© Ć  cĆ“tĆ© de ce rocher. Je l’aurai vu quand mĆŖme ! Ā»
Ā« Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sĆ»r qu’on est passĆ© ici. C’est logique quand mĆŖme : on ne fait que suivre le sentier du haut. Ā»
Le silence est dĆ©finitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre Ć  l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut cĆ©der. Chacun, Ć©videmment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il Ʃvoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela Ʃtait bien pensƩ, bien prƩparƩ par le prƩsident.
Le calme est revenu et peu Ć  peu tous les regards qui, le crĆ©puscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrĆ©taire d’état aux sports. C’est quand mĆŖme lui qui a tirĆ© tout Ć  l’heure. Il Ć©tait forcĆ©ment au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est Ć©vident il est le Ā« complice Ā» du prĆ©sident ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mĆØtres derriĆØre. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la ministre dĆ©lĆ©guĆ©e Ć  la famille explose de colĆØre
Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble Ć  une colĆØre, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le prĆ©sident depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrĆ©taire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiĆ©tant c’est qu’il a l’air terriblement sĆ»r de lui. Certains diraient mĆŖme qu’il a un petit sourire au coin des lĆØvres.
« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, gĆ©nĆ©ralement invitĆ© par le prĆ©sident personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guĆØre, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frottĆ© au terrain / jamais candidat, jamais Ć©lu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir Ć  la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent mĆŖme pas d’où il vient exactement. Où le prĆ©sident est-il allĆ© le pĆŖcher… MystĆØre…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicitĆ©, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien Ć©tait trĆØs fort.
Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougĆ©, ni rĆ©agi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait trĆØs bien le prĆ©sident, intimement… Toutes les circonstances sont dĆ©sormais rĆ©unies : Il devient important, il suscite de l’intĆ©rĆŖt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le prĆ©sident a refermĆ© la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend dĆ©jĆ  une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche Ć  peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
Ā« Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sĆ»r que tu m’aurais oubliĆ©. Tu dois avoir faim, j’ai prĆ©parĆ© Ć  manger. Ā»
L’unique piĆØce est enveloppĆ©e d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par rĆ©flexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dĆ©gage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la piĆØce, mĆ©rite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le prĆ©sident, ce sont les Ć©motions, les souvenirs, il y a dans cette petite piĆØce un concentrĆ© de vie, de cette vie qui lui a Ć©chappĆ© depuis si longtemps. La femme assise derriĆØre la table penche un peu plus la tĆŖte en arriĆØre, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frĆ©mit Ć  chaque inspiration. Il est toujours debout derriĆØre elle et se penche Ć  son tour pour poser un baiser. Elle frĆ©mit, elle sourit. Il n’est entrĆ© que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ƈa y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Le prĆ©sident s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur vĆ©gĆ©tale avec une pointe fumĆ©e juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit Ć©picĆ©e.
Ā« Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un mĆŖme chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent ĆŖtre en train de tous se mĆ©fier les uns des autres. Ils ne forment pas une Ć©quipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils prĆ©sentent comme leurs amis. Ils sont dĆ©jĆ  en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et Ƨa je le sais. C’est la leƧon que je veux leur donner. Comment prĆ©tendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forĆŖt Ā»
Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.
Ā« Tu dois avoir faim. J’ai prĆ©parĆ© un civet, Comme tu les aimes. Ā»
Elle s’est levĆ©e, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crĆ©meux des vĆŖtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.
Elle est dĆ©jĆ  prĆØs de la cuisiniĆØre pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mĆ©moire. Il croyait l’avoir oubliĆ©. La marmite n’a pas bougĆ© elle l’a repoussĆ©e un peu plus loin. Elle est face Ć  lui, ses longues mains effleurent la nuque.

Sourires au conseil des ministres, 4

Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surrĆ©aliste : le prĆ©sident est encore debout Ć  expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est levĆ© presque calmement, on dirait mĆŖme qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le prĆ©sident pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tĆŖte Ć©clate comme une pastĆØque.
Il vient de prendre une balle en pleine tĆŖte….
La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tĆŖte.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot appropriĆ© pour qualifier ce qui vient de se produire. La tĆŖte du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littĆ©ralement Ć©clatĆ©. C’est le jeune secrĆ©taire d’état, exceptionnellement invitĆ© aujourd’hui qui a tirĆ©. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est Ć  quelques mĆØtres seulement son arme toujours pointĆ©e, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait Ć  son tour de maitriser le prĆ©sident.
Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrariĆ©.
Ā« C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop ĆŖtre interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-ĆŖtre que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore lĆ  Ā»
Jean Marc, le secrĆ©taire d’état au sport est trĆØs calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalitĆ©s de la sociĆ©tĆ© civile que le prĆ©sident a souhaitĆ© intĆ©grer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le prĆ©sident a insistĆ©, mettant en avant les qualitĆ©s de concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mĆ©canismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces derniĆØres semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le nĆ©ant pour chacun. Tous prennent conscience Ć  cet instant prĆ©cis qu’ils ne prĆŖtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un Ć©ventuel signe de faiblesse. Tous Ć  cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est Ć  quel point le prĆ©sident n’en pouvait plus, Ć©tait Ć©puisĆ©. En revanche tous savent que le prĆ©sident ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mĆ©canique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualitĆ©s humaines, pour sa capacitĆ© Ć  le complĆ©ter, Ć  le rĆ©guler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.
Le prĆ©sident tapote Ć  nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
Ā« Bien, tout cela est embĆŖtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais lĆ  convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sĆ»r ! Certains trouveront mĆŖme que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature Ć  me faire changer d’avis. Et puis, aprĆØs tout soyez honnĆŖtes, tout le monde dĆ©testait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement Ć  lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont dĆ©jĆ  entrĆ©s dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passĆ© dans le huis clos de cet autocar. Ā»
Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidĆØles Ć  leurs habitudes de groupies ont dĆ©jĆ  oubliĆ© la tĆŖte qui a roulĆ© et dodelinent la leur Ć  chaque phrase du prĆ©sident afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont Ć  nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effarĆ©, mais le prĆ©sident les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le prĆ©sident n’a pas lĆ¢chĆ© le micro : il poursuit
AprĆØs cette interruption fĆ¢cheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons Ć  voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont lĆ  que pour servir leur propre intĆ©rĆŖt. Je n’ai pas changĆ© d’avis, je veux qu’on redevienne des ĆŖtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des Ć©motions, je veux que vous preniez seuls des dĆ©cisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forĆŖt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installĆ© dans l’autocar, le prĆ©sident s’est assis, on dirait mĆŖme qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrĆ©taire d’état, auteur du tir, qui a ramassĆ© la tĆŖte, enfin ce qui Ć©tait autrefois une tĆŖte pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a mĆŖme trouvĆ© de quoi nettoyer. Le corps dĆ©capitĆ© du premier ministre est restĆ© sur son siĆØge.
La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement Ć©changent, certains ont revĆŖtu avec les fameuses baskets des survĆŖtements soigneusement pliĆ©s dans les coffres Ć  bagage. On entend mĆŖme quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espĆØce de sĆ©rĆ©nitĆ©. Le ministre de la DĆ©fense s’est mĆŖme endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du prĆ©sident.
L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hĆ©site entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forĆŖt qu’ils aperƧoivent par les vitres est Ć©paisse, trĆØs Ć©paisse mĆŖme, la lumiĆØre ne passe pas.
L’autocar roule Ć  trĆØs petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairiĆØre. Le prĆ©sident saisit le micro.

Sourires au conseil des ministres, 3

Il commence Ơ taper frƩnƩtiquement sur son clavier quand il entend la voix du prƩsident un peu irritƩe qui lui dit :

  • Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le rĆ©cupĆØre !
  • Mais monsieur le PrĆ©sident, c’est impossible, comment on va faire cet aprĆØs-midi…L’assemblĆ©e…
  • Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution prĆ©cise que c’est le prĆ©sident de la rĆ©publique qui nomme le premier ministre.
  • Mais monsieur le prĆ©sident
  • Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanĆ©ment tu n’es plus premier ministre
  • Bien Monsieur le PrĆ©sident
    Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons Ć  prĆ©sent s’exĆ©cute ; le brouhaha s’est attĆ©nuĆ©, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.
    Tous les ministres sont montĆ©s, ils se sont installĆ©s, certains, ont dĆ©jĆ  pris les places du fond (les vieux rĆ©flexes ne disparaissent pas mĆŖme lorsqu’on est ministre).
    Le prĆ©sident est devant Ć  cĆ“tĆ© du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar dĆ©marre…
    Le prĆ©sident, a le micro posĆ© en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout Ć  l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil Ć  sa petite troupe.
    Ils sont tous lĆ  Ć  attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrĆ©s au fond de l’autobus et qui sont complĆ©tement entrĆ©s dans le jeu. En quelques minutes ils ont oubliĆ© le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimitĆ© de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se rĆ©sument qu’à ce combat gagnĆ© ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rĆŖve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
    Evidemment le prĆ©sident les a repĆ©rĆ©s, il sait qu’ils seront ses alliĆ©s, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est trĆØs lĆ©gĆØre.
    Il tousse encore et rĆ©clame un peu d’attention ;
    Ā« On m’écoute dans le fond s’il vous plait… Ā»
    Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santĆ©, de l’outre-mer et des universitĆ©s pouffent comme de joyeux Ć©tudiants.
    Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux siĆØges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour ĆŖtre complĆ©tement sincĆØre il commence mĆŖme Ć  ĆŖtre excĆ©dĆ©. Contrairement Ć  tous ses collĆØgues, il n’a pas encore essayĆ© les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les siĆØges, on les examine, certains les reniflent mĆŖme, pour ĆŖtre certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais Ć©tĆ© portĆ©es. Les pointures ont Ć©tĆ© disposĆ©es un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siĆØge Ć  un autre, les escarpins encombrent l’allĆ©e centrale. La ministre de l’économie les a enfilĆ©s et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est dĆ©tendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargĆ© des relations avec le parlement. Ces deux-lĆ  s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
    Le prĆ©sident s’est Ć©clairci la voix : il a mĆŖme retrouvĆ© le sourire
    Ā« Mes chers amis, je vous dois dĆ©sormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de dĆ©marrer et nous allons nous rendre dans une forĆŖt que je connais bien et soyez trĆØs attentif : lĆ -bas j’ai dĆ©cidĆ© de vous perdre… Ā»
    Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue.
    Ā« Vous avez bien entendu, vous ĆŖtes montĆ© dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer Ć  un endroit un peu Ć  l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forĆŖt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et lĆ  nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repĆ©rĆ© l’endroit, vous verrez c’est un peu Ć©pais, trĆØs impressionnant et lĆ  vous serez perdu… Ā»
    Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le prĆ©sident, son prĆ©sident est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….

Il n’est pas trĆØs grand, contrairement au prĆ©sident qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer Ć  s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme Ć  cette mascarade. Il est encore possible d’arriver Ć  temps pour la sĆ©ance des questions au gouvernement.

« Sourires au conseil des ministres » : 2

Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les mĆ©dias qu’alors que le chĆ“mage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le prĆ©sident de la rĆ©publique sourit ? C’est grave ! Il faut rĆ©agir ! Il faut, Ć  dĆ©faut de comprendre, envisager tous les scĆ©narios possibles et prĆ©parer toutes les rĆ©ponses politiques appropriĆ©es.

Le dĆ©bat n’est pas animĆ© – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, Ć©vitant de se dĆ©voiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque Ć©tant de se les faire Ā« piquer Ā» par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref Ƨa cogite, mais avec pĆ©dale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose Ć  se mettre sous la dent ;

Le conseil des ministres dĆ©bute Ć  11 h 00.  Tous les ministres sont tendus, les mĆ¢choires serrĆ©es, ils sont Ć©videmment au courant que le prĆ©sident a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthĆ©tiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les consĆ©quences.

Le prĆ©sident de la RĆ©publique prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.

Ā« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, Ć©videmment que toutes et tous l’ont remarquĆ© : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-mĆŖme : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire Ć  belles dents. 

C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons ĆŖtre coutumiers en politique : sourire gĆ©nĆ©ralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face Ć  ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible Ć  l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.

Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai Ć©tĆ© touchĆ© par la lumiĆØre du soleil encore bas Ć  travers les feuillages, par la fraĆ®cheur persistante de la nuit qui a instantanĆ©ment Ć©liminĆ© la migraine qui m’a empoisonnĆ© la nuit.

Ce sera Ć  certains de sourire, Ć  prĆ©sent, de la futilitĆ© de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatiguĆ©, et que cet Ć©puisement me rend sensible, vulnĆ©rable. Et lĆ  mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposĆ©es comme une Ć©vidence, une nĆ©cessitĆ©. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des ĆŖtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.

Mes chers amis j’ai dĆ©cidĆ© que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute faƧon tout est dĆ©jĆ  dĆ©cidĆ© et engagĆ©. Nos pĆ¢les conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la rĆ©alitĆ© Ć  ces diffĆ©rents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’ElysĆ©e et de nous Ć©chapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur.  Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel Ā».

« Sourires au conseil des ministres » 1

Je republie en plusieurs Ć©pisodes cette nouvelle Ć©crites il y cinq ans environ…

13 juillet 2015 : Sourires au conseil des ministres….

Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin,  c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixĆ© un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine rĆ©publicaine.  Tous les mercredis matins tout le pouvoir exĆ©cutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prĆŖte attention, c’est ainsi depuis longtemps.

Ce jour-lĆ ,  pourtant le premier ministre a bien remarquĆ© que le prĆ©sident n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il Ć©tait heureux, dĆ©tendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lĆØvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le prĆ©sident de la rĆ©publique ce sourire serait plutĆ“t un bon signe, mais brandir Ć  quelques minutes du conseil des ministres une telle dĆ©contraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon. 

Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiĆ©tude, de son Ć©tonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothĆØses, chacun s’escrimant Ć  chercher dans les jours prĆ©cĆ©dents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet Ć  quelques minutes d’un conseil des ministres le prĆ©sident pouvait sourire.

Les conseillers sont rĆ©unis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongĆ©s, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse maniĆØre. La main tenant le stylo forme un angle fermĆ© vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que mĆŖme en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand mĆŖme Ć  une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent Ć  comprendre.

La difficultĆ© c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensĆ©e une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine Ć  fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les donnĆ©es du problĆØme sont pourtant simples : le conseil des ministres va se rĆ©unir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problĆØmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants.  Le conseil des ministres sera et devra comme toujours ĆŖtre sĆ©rieux mais, et c’est l’autre donnĆ©e du problĆØme et non des moindres :  le prĆ©sident ce matin a souri, pire le premier ministre prĆ©tend qu’il l’a senti heureux et dĆ©tendu.

Matinales…

Je cherche

Oui je cherche toujours

Toi qui me lit

Toi qui me rit

Toi qui me vit

Je cherche le mot

Ni le le bon ni le beau

Je cherche celui qui me rime

Qui me grime

Qui me grise

Qui me frise

Mot brume

Mot bleu

Je cherche dans les vastes plaines

De mes mémoires en jachère

Il est lĆ 

Dans le peut-ĆŖtre d’un angle mou

De mon rĆŖve vitreux Ć  n’en plus finir…

Tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ© : fin

Tu devrais plus souvent ĆŖtre seul

T’es trop souvent avec lui

Il est tricheur

Parce qu’il perd souvent

Quand il veut

Il est frimeur

Parce qu’il a toujours peur

Parle lui

Dis lui qu’on le vire

Dis lui qu’il ne se correspond pas

Qu’il est autre

Comme ceux qu’il a crƩƩs

Comme ceux qu’il a jugĆ©s

Dis lui qu’il est dĆ©passĆ©

Mais lui il s’en fout

Il le sait

Mais il faut s’aider

Parce qu’on est rien

Parce qu’on ne peut entendre sa raison

Parce qu’on ne peut attendre que Ƨa passe

De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway

Tu peux ĆŖtre peureux

De supposer

Que finalement t’es pas lĆ  pour rien

Tu sais que l’unique ne peut exister

Sinon chez les thƩoriciens

Masturbateurs de cerveaux

Sinon chez les jardiniers

Du sentiment des autres

Tu ne peux pas passer ta vie Ć  imaginer l’homme

Sans savoir s’il existe rĆ©ellement

Comme les autres

Tu ne peux pas passer ta vie

A t’imaginer

Dans ton rĆŖve

Sans savoir s’il est tien

Sans savoir s’il est rĆ©alitĆ©

Sauf peut-ĆŖtre pour d’autres

Pour elles

Pour eux

Veux tu encore construire de l’amour

Parce que c’est un jeu entre deux fous

Parce qu’on invente des rĆØgles

Parce qu’on recommence

Toujours les mĆŖmes rĆØgles

MĆŖmes conneries

Jamais le mĆŖme prudent

Jamais le mĆŖme perdant

Et de toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway

On dirait que tu cours aprĆØs ceux qui te fuient

Parce qu’ils ont vu l’image

Parce qu’ils ont tournĆ© la page

Parce qu’ils s’en foutent

Et toi tu t’essouffles Ć  espĆ©rer

Quelquefois

Suicide toi

Meurs un peu

Fabrique toi une fin

Les yeux fermƩs

Sans les autres parce tu aurais peur

De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway

Tu t’es peut-ĆŖtre trompĆ©

Tu veux peut-ĆŖtre te lever de ton lits de songes

Qu’est ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait

Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir

Qu’est ce que tu attends pour te raconter

A ton auteur

Sans te mettre Ć  trembler

Tu touches la vie

Comme celle que tu aimes

Tu veux la faire aimer

Tu veux qu’elle te rĆ©ponde

Mais elle se tait

Parce qu’elle s’en fout

Parce qu’il est trop tard

Et toi t’es pas d’accord

Alors tu continue

Parce qu’autrement tu te ferais Ć©crasĆ© par un tramway.

Tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ© : -3-

…T’es sĆ»r qu’aimer n’est pas original

C’est peut-ĆŖtre le mot qui pue

Mais t’es sĆ»r d’autre chose

Parce que tu le cherches

Tu en parles pourtant

Comme les autres

Mais tu t’en fous

Ou tu fais semblant

Comme les autres

De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway

On dirait que t’as peur

De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste

Et pourtant tu ris derriĆØre ton enterrement

Tu ris

Et les autres savent pas

Que tu trembles

Pour qui t’a tuĆ©

Pour qui t’a oubliĆ©

Tu trembles

Et les autres croient qu’il n’y a qu’une rĆ©alitĆ©

Celle de l’utile apparence

Et pourtant tu voudrais leur dire

Et pourtant tu voudrais craquer

Mais tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu attends

Parce que tu attends la fin de ton rĆŖve

Heureux tu l’as trouvĆ©

Et c’Ć©tait pas mieux

Tu veux revenir au dƩbut

Parce que tu hais les fins

Qui n’existent pas

Tu veux revenir au dƩbut

Pour que les autres sachent

Qu’il y a autre chose

Que tu l’as trouvĆ©

DƩjƠ tu vas plus vite

Que ton rĆŖve

Je crois que tu vas laisser tomber

Pas les autres

Eux aussi ils cherchent

Ils te croisent

Vite

Toujours le rĆŖve

Ils sont ailleurs

Tu les fais tien

Et tu les oublies

Ils sont autres

PoĆØmes de jeunesse : tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ© -2-

…Et pourtant on sent que t’as peur

Pour elle

Du silence

De ses questions sans secrets

Et pourtant elle ne veut rien te dire

Et pourtant elle tue tes rĆŖves

Et pourtant elle te tue

Parce que tu ne dis rien

Parce que tu parles avec celle qui est en toi

Parce qu’elle n’est pas celle lĆ 

Parce que c’est dĆ©jĆ  une autre

Parce qu’elle est dĆ©jĆ  dans le rĆŖve d’un plus Ć©trange que toi

Et toi tu parlais avec ton rĆŖve

Et tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©

Tu vois la rƩalitƩ

Alors tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu sais qu’elle s’est Ć©chappĆ©e

Parce que tu t’es trompĆ©

T’as encore peur

T’es un peu paumĆ©

Je crois que tu finiras par comprendre

Que les autres t’oublieront

Parce que tu n’es que toi-mĆŖme

Parce que tu n’es qu’un autre

Tu n’es que l’infime particule

D’un sentiment qui appartient

A ceux que tu n’as pas revus

A ceux qu tu n’as pas prĆ©vus

Tu veux pas rƩussir

Comme les autres

T’es sĆ»r qu’il y a mieux

T’es sĆ»r de trouver

T’es sĆ»r qu’aimer n’est pas original

PoĆØmes de jeunesse : « Tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©…Ā Ā» -1-

Un nouveau texte, trĆØs long celui ci aussi, Ć©crit entre 1978 et 1979, je le publierai en plusieurs fois : son titre « tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©…Ā Ā»

Tu t’en foutais d’ĆŖtre nĆ©

Dis tu t’en foutais

Tu rĆŖvais pas

Ou tu t’en souviens pas

Et maintenant t’as peur

T’as peur

Et tu sais pourquoi

Le chaque jour de ta vie

Est un bagne de rĆŖves

Et tu veux pas t’Ć©vader

De toute faƧon demain tu seras ƩcrasƩ par un tramway

Sors du foetus

ArrĆŖte de dire que t’es nĆ©

Pour ta libertƩ

Comprends qu’ils t’ont condamnĆ©

Comprends que le code t’a accouchĆ©

Pour que les lois puissent t’Ć©lever

T’en avais pris pour une vie

Et t’as cru t’Ć©chapper

T’as failli tout perdre parce que t’as cru ĆŖtre le plus fort

ArrĆŖte de dire que les autres ont tort

Parce qu’ils dĆ©racinent ton arbre de vĆ©ritĆ©

ArrĆŖte de conjuguer les autres Ć  la troisiĆØme personne

Arrête de te déchirer sur leur indifférence

Criminelle

Un jour peut-ĆŖtre on parlera de toi au futur

Un jour peut-ĆŖtre…

Flash…

MƩmoires filantes

J’attrape le bout de ces riens qu’on oublie

Je les garde lĆ 

Bien au chaud

Pour les lents demains

1er mai