Les couleurs ont disparu…

Parce qu’il ne faut pas vivre que sur ses rĆ©serves, mĆŖme si elles sont « copieuses », je publie ce soir un inĆ©dit, tout chaud, terminĆ© Ć  l’instant…

AvalƩes en trois souffles de gris,

Qu’une pluie froide dilue

Les couleurs ont disparu.

Goutte Ć  goutte,

Le ciel se pose,

Il s’étend, s’étire,

Prend ses aises.

Les yeux se plissent,

Ils cherchent le bout.

Les yeux se plissent,

Ils redressent les courbes.

La route devient molle,

Elle glisse,

Dans les bras de la brume.

La nuit n’est plus trĆØs loin,

Elle attend, lĆ -bas,

AprĆØs le bout,

AprĆØs le tout.  

Tu baisses les paupiĆØres,

Doucement,

Petites billes de lumiĆØres,

Ɖtouffent l’hiver au tournant.

Carnets : pluie…

Il pleut Ć  seau, il pleut des cordes, il pleut comme vache qui pisse, il tombe des trombes d’eau. Bref il pleut. J’aime beaucoup la poĆ©sie qu’engendre la pluie, il y a toujours cette idĆ©e du dĆ©bordement, du torrent, du dĆ©goulinement. Et pour ĆŖtre sincĆØre c’est souvent la vĆ©ritĆ©. Mais quand la pluie est lĆ©gĆØre, qu’elle n’est pas un long sanglot dĆ©sespĆ©rĆ©, mais une simple et douce larme qui s’écoule en caressant la joue, on est, me semble-t-il, moins prolixe. Il existe pourtant de belles pluies, douces, fines, caressantes, reposantes. Des pluies qui donnent le sourire quand elles sont attendues, des pluies mĆ©lodieuses, qui chantent, qui clapotent, qui cliquettent. Et parfois dans le panier Ć  mot de cette pluie on trouve des paroles heureuses aux rimes pluvieuses…

Jeudi…

Aujourd’hui en rĆ©union, vue sur l’Ć©cole militaire

Non, non, pitiƩ,

Pas aujourd’hui,

Je vous en supplie,

Mon rire s’est enfui.  

Pas de jeu de mots,

Pas de rimes en i.

N’insistez pas, je vous le dis.

Comment ?

Dommage, me dites-vous ?

Vous aviez de bons mots ?

Et bien tant pis,

Je cĆØde, allons-y !

Je n’en prendrai qu’un :

Je le veux bref et poli.

En avant mon ami,

Je suis tout ouĆÆe.

Par quoi commencerez-vous ?

Comment par i ?

Paris ?

Malheur,

C’est bien ce que je dis,

Comment, que me dites-vous ?

Ce que je dis ?

Ce que je dis,

C’est jeudi…

Vivement vendredi…

Mes Everest, AimĆ© CĆ©saire…

Tu n’es pas un toit. Tu ne supportes pas de couvreurs. Tu n’es pas une tombe. Tu ignores tout silo dont tu n’Ć©clates le ventre. Tu n’es pas une paix. Ta meule sans cesse aiguise juste un courroux suprĆŖme de couteaux et de coraux. D’ailleurs en un certain sens tu n’es pas autre que l’Ć©lan sauvage de mon sang qu’il m’est donnĆ© de voir et qui vient de trĆØs loin lorsque le rire silencieux du men-fenil s’avance en clapotant du fond funĆØbre de la gorge de l’horizon. Et voilĆ  qu’en cou de cheval en colĆØre je me vois, en grand serpent. Je m’enroule je me dĆ©roule je bondis. Je suis un vrai coursier dĆ©pliĆ© vers une Ć©clatante morsure. Je ne tombe pas. Je frappe, je brise, toute porte je brise et hennissant, absolu, cervelle, justice, enfance je me brise. Climat climats connaissance du cri, ta dispersion au moins s’Ć©panouirait-elle et au-delĆ  de toute Ć©pouvante ? Cependant telle une chevelure l’Ć¢pre vin de fort Kino monte l’escarpement des falaises trĆØs fort jusqu’Ć  la torpeur tordue des coccolobes.

Lundi matin…

Jules avait pris l’habitude, tous les matins, d’aller chercher une baguette de pain frais chez le nouveau boulanger. Il ne lui fallait guĆØre plus de dix minutes, en comptant Ć©videmment l’ignoble cĆ“te derriĆØre chez lui. C’était deux-cents mĆØtres qu’on avait hĆ¢te de franchir et qu’on finissait gĆ©nĆ©ralement essoufflĆ©. Le lundi matin, il lui avait semblĆ© que cela montait plus que d’habitude, et surtout que c’était plus long. Il n’avait pas l’œil constamment rivĆ© sur le cadran le sa montre, mais il lui semblait qu’il avait bien mis cinq minutes de plus. Le mardi, bien dĆ©cidĆ© Ć  ne pas mettre plus de temps que la veille, il prit soin de dĆ©clencher son chronomĆØtre. La cĆ“te Ć©tait comme d’habitude mais, il fut bien obligĆ© de constater, arrivĆ© au sommet, qu’il Ć©tait en sueur et surtout qu’il avait mis plus de temps pour ce simple franchissement. En poussant la porte de la boulangerie, il a regardĆ© machinalement sa montre : cela faisait dix-neuf minutes qu’il Ć©tait parti. Que s’est-il passĆ© ? Pain croustillant sous le bras, il rentre gaiement ayant dĆ©jĆ  oubliĆ© sa contre-performance. Le lendemain, le mercredi, le verdict est sans appel, puisque son chronomĆØtre affiche vingt-cinq minutes. Nous sommes jeudi, Jules veut comprendre, il est plutĆ“t en bonne forme physique en ce moment. C’est trente minutes aprĆØs son dĆ©part qu’il arrive chez le boulanger.

  • DĆ©solĆ©, il faudra patienter un peu, la fournĆ©e n’est pas tout Ć  fait cuiteĀ ! Ā 
  • C’est curieux j’aurai pourtant pensĆ© que j’étais arrivĆ© plus tard qu’hier…
  • Vous ĆŖtes venu hierĀ ? Je ne me souviens pas vous avoir vu, c’est avant-hier plutĆ“tĀ ? D’ailleurs non je suis certain de ne pas vous avoir vu depuis lundi, j’ai mĆŖme pensĆ© que vous Ć©tiez peut-ĆŖtre malade.

Jules ne rĆ©pond pas, il se presse de rentrer, il a certainement besoin d’un bon cafĆ©. Sa femme est dĆ©jĆ  assise, elle l’attend.

  • Et bien tu en as mis du temps…
  • Ah bon je ne me rends pas compte
  • Bon ce n’est pas grave, je vais pas rĆ¢ler, c’est quand mĆŖme la premiĆØre fois que tu vas chercher le pain, en plus un lundi matinĀ !

Matinales…

Au carrefour des impatiences

J’attends serein le signe de belle vie

Il est si bon l’espoir aux rires lointains

Dans ma rƩserve aux beaux futurs

Je n’ai plus assez de soleils matin

Mes Everest : Jim Harrison, »berceuse pour une petite fille »…

Dors. La nuit est une houillĆØre
noyĆ©e d’eau noire –
la nuit est un nuage sombre
gorgé de pluie tiède.

Dors. La nuit est une fleur
lasse des abeilles –
la nuit est une mer verte
grosse de poissons.

Dors. La nuit est une lune blanche
montant sa jument –
la nuit est un soleil Ʃclatant
noir et calcinƩ.

Dors,
la nuit est lĆ ,
jour du chat,
jour de la chouette,
festin de l’étoile,
la lune rĆØgne sur
son doux sujet, obscure.

Flash…

Face au mur des angoisses futures

Je serre les dents en souriant

Ils sont si beaux les rĆŖves Ć  finir

Et s’Ć©tirent les lourds nœuds de nos lierres pesant

Rien…

J’Ć©cris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expĆ©rience du trĆ©s trĆØs court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….

Comme tous les matins, il ouvre la fenĆŖtre. Ce besoin de savoir Ć  quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien :  le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait trĆØs bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du Ā« mais tu as rĆŖvĆ©… Ā» Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit dĆ©jeuner il n’en parle Ć  personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figĆ©e devant son Ć©cran.  

  • Papa, maman, je viens de recevoir une alerteĀ !

Il pose tranquillement sa tartine.

  • Ah bon, et que dit-elle cette alerteĀ ?
  • Et bien c’est Ƨa qui est bizarre, elle ne dit rienĀ !

Il ne rĆ©pond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vĆ©rifier s’il a bien fermĆ© la fenĆŖtre…

28.01.2025

Vide matin…

Dans l’Ć©tirement des bras de plomb

Vers un bleu de ciel privĆ© d’horizon

J’attends un zeste de souffle marin

Dans le vide rien de ce pauvre matin

Le monde boite bas

Souviens-toi passager,

Souviens-toi,

C’est un mardi,

Un petit mardi

Aux bords affaissƩs.

Tout va si vite,

Tant de terres traversƩes

Tant de terres sĆ©parĆ©es…

Souviens-toi,  

DerriĆØre la vitre,

C’est un homme qui pleure,

Personne ne le voit.

Chacun est Ć  son clic,

Les larmes ne s’affichent pas.  

L’homme regarde le monde,

Les autres ne le voient pas,

Rides sur le front,

Ils habitent le monde numƩrique.

L’homme pleure le monde perdu,  

Son monde frissonne et boite bas.

Lundi frileux…

Ce matin 7 h 10

C’est un lundi frileux

Tu le sens, tu l’entends,

Ton souffle sonne creux.

Tu pousses la porte

Le froid est lĆ , vif et bleu.

Il est prĆŖt et attend.

C’est long une nuit de feu

A se prendre au sƩrieux.

Il est lĆ , nu et noir brillant,

Il te tend deux bras noueux

Prends un peu de temps et regarde le…

MĆ©moires…

En remontant aux sources d’ombres claires
J’ai bu l’eau fraĆ®chie d’une mĆ©moire premiĆØre
Aux pierres rondes qui bombent le torse
S’accrochent des plaques de mousses vertes
J’ai trempĆ© la main dans un Ć©coulement des hiers finis
Et deux gouttes d’en haut m’ont parlĆ© de demain…

Flash…

J’absorbe une tĆ¢che d’ennui

Avec l’Ć©pais buvard d’un dĆ©but de nuit

Dans la marge un dƩbut de cri

Et toi tu n’entends rien

Inlassablement tu Ʃcris

Billets d’humeur : la traĆ®trise…

La trahison est partout, elle devient le dĆ©nominateur commun qu’utilise les indignĆ©s frĆ©nĆ©tiques. Ce qui est frappant aujourd’hui c’est de constater Ć  quel point, nombreux sont celles et ceux, qui ont l’indĆ©cence de se poser la veille en ardent dĆ©fenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, la prise de temps, le recul, la rĆ©flexion, l’analyse circonstanciĆ©e, le droit Ć  la dĆ©fense et le lendemain se permettent en quelques dizaines de caractĆØres, gĆ©nĆ©ralement Ć©crits sous X de se transformer en enquĆŖteur, en accusateur et pour finir en bourreau. Evidemment nous savons tous aujourd’hui que le temps de la rĆ©action est tellement rĆ©duit qu’il ne correspond mĆŖme plus au temps de la respiration. Dans un seul souffle, parfois aigre et coupant, on frappe, on tranche, on Ć©limine, bref en rĆ©alitĆ© on refuse tout ce qui n’est pas en mesure de trouver une place dans l’étroite bulle cognitive dans laquelle on vit. Et c’est ainsi que chacune et chacun, peut au dĆ©tour, d’un mot, d’une rĆ©flexion, d’une pensĆ©e, d’une Ć©motion se retrouver clouĆ© au pilori, et se voir accusĆ© de traitrise sans mĆŖme n’avoir eu le temps de rĆ©aliser ce qui se passait. Penser autrement c’est dĆ©jĆ  le signe qu’on pense…

L’usine a fermĆ©…

L’usine a fermĆ©,
Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence
Pas un homme pour entailler la longue surface de gris
La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus
D’atteindre de leurs soupirs mĆ©talliques un ciel au bleu oubliĆ©
Le monstre s’est affalĆ©, les cris sont avalĆ©s
Ne reste plus qu’une odeur de terre
Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abĆ®mĆ©e
Muette de la rouille qui la faisait chanter
Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau
Ne reste plus qu’un soupir de trop

Soutien Ć  Boualem Sansal…

Ecrire c’est se libĆ©rer

Lire ce que d’autres ont Ć©crit c’est partager leur libertĆ©

Un Ʃcrivain enfermƩ

C’est notre libertĆ© enchaĆ®nĆ©e

Dialogue inspirĆ©…

Je ne trouve pas l’inspiration…

Comment tu ne trouves pasĀ ? Explique-moi, je t’en prie… Tu prĆ©tends que tu ne trouves pasĀ ? Admettons, je veux bien, mais cela signifie, enfin je l’espĆØre, que tu as cherchĆ©, et probablement cherches-tu encoreĀ !

Oui c’est cela, je cherche, je cherche… Et ne trouve rien…

Ɖtonnant tout de mĆŖme : je te connais…Il t’en faut si peuĀ : un train qui passe, une flaque d’eau sur un quai, un rayon de lumiĆØre derriĆØre une vitre grise, une vague qui grossit et d’un coup, d’un seul, tu as la main qui tremble et le regard qui luit…

Oui je le sais, tu as raison. Je crois comprendre ce qui m’arrive. Je ne dois plus chercher. Il faut que je sois saisi, surpris. Les trains sont loin, toutes les marĆ©es sont basses. La lumiĆØre elle-mĆŖme est Ć©tonnĆ©e de toute cette lenteur, et le ciel, ce ciel tellement Ć©tonnĆ© qu’on se mette Ć  le regarder…

Et bien tu vois, tu as trouvĆ©, tu es inspiré…

Oui c’est vrai, mais où sont les rimes, où sont les vers, les images, les…

Mais comment tu ne les vois pas, tu ne les entends pas ?

Non je t’en prie dis-moi ?

Chut, ne dis rien, le silence est la rime d’aujourd’hui…

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son pĆØre. Il Ć©tait trĆØs tĆ“t quand ils sont entrĆ©s sur l’A7. Ils ont roulĆ© prĆØs de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractĆ©ristique quand la vitre est lĆ©gĆØrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est pas pareil Ƨa ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas Ć  capturer dans sa mĆ©moire pour en faire un joli mot.

Il se souvient. Ils se sont arrĆŖtĆ©s sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premiĆØres cigales. L’A7 c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mĆ©moire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-lĆ , il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abĆ®mer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultanĆ© des deux portiĆØres, bruit de mĆ©tal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit lĆ  que Ƨa fait. Ils ont marchĆ© quelques dizaines de mĆØtres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine Ć  Ć©motions.

Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sĆ»r, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mĆ©lange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est Ć©crit dans le silence tranquille qui s’est posĆ© entre eux. Anton a quand mĆŖme levĆ© la tĆŖte, son regard a croisĆ© celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-lĆ , il avait une dizaine d’annĆ©es, qu’il a commencĆ© Ć  comprendre ce que c’était qu’être un autre, ĆŖtre diffĆ©rent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entiĆØrement, sans rĆ©flĆ©chir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie. 

Ces marcheurs de rĆŖve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous ĆŖtes lĆ  sur une aire d’autoroute, un peu aprĆØs MontĆ©limar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les siĆØges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, lĆ , avec votre pĆØre, votre pĆØre cet incroyable personne qui vous a dit : Ā« pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes Ć©motions Ā». Et les Ć©motions entrent Ć  plein bouillons. Bien sĆ»r une voix bien-pensante est lĆ  pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule mĆŖme. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et Ƨa fait comme une vague et c’est la premiĆØre fois que Anton s’est dit : Ā« Ć§a y est j’ai compris, je suis un autre… Ā»

Extrait de mon quatriĆØme roman

MƩmoires

Homme pressĆ© sur un banc s’est assis

Il regarde en souriant

Le temps qui file en grinƧant

Homme pressĆ© pour un instant s’est libĆ©rĆ©

Matinales…

Brest…

J’aime le dĆ©calage. Montrer ce qui est oubliĆ©, enfoui. Brest fait partie de ces villes où la mĆ©moire est partout. Ville du bout du monde, porte de l’ocĆ©an. Le gris est partout il est une trace, une cicatrice, un rappel. J’ai un lien fort, affectif, Ć©motionnel avec cette ville, ce lien qui m’accroche aux silences, aux zones grises, elles aussi, de mon grand pĆØre qui prit la mer en 1914 sur un navire de la marine nationale, de mon pĆØre qui portait en lui des traces de ces mĆ©moires enfouies…

Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »

Marc Rombaut est un romancier belge, Ć©galement journaliste de radio, critique d’opĆ©ra, poĆØte, enseignant et essayiste.

Il a passĆ© son enfance Ć  Bordeaux. AprĆØs des Ć©tudes universitaires Ć  Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseignĆ© en Afrique de l’Ouest.

Il se leva

Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage Ć©crasĆ© s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givrĆ© dans sa blancheur et se retira comme dĆ©possĆ©dĆ© d’un rĆŖve. Son visage se plia dĆ©licatement.

Flash…

Dans le fleuve des espoirs Ć  venir

J’ai jetĆ© ma ligne de fil mauve

Pas un rire n’a mordu Ć  la mouche Ć©phĆ©mĆØre

Seuls deux ou trois ronds dans l’eau

Tentent la vaine traversƩe

Sur l’autre rive aux herbes pointues

On devine l’étreinte des retrouvĆ©s

La mer et la brume…

Je ferme les yeux,
Doucement, tout doucement.
DerriĆØre les paupiĆØres lumiĆØre si douce.
Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.
Et derriĆØre mes yeux, ton regard brillant
Tes yeux, mes yeux nos regards mƩmoires.
Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.
Dans nos regards, la mer et la brume.
Dans nos regards un bouquet de souvenirs.
Regarde petite, regarde…
Regarde Ć  l’intĆ©rieur de ton coffret Ć  images
Quelques bijoux brillent pour deux.
Ecoute, petite, Ʃcoute.
Dans le creux de ta main,
Il y a le bruit de la mer
Ils ne sont deux Ć  l’entendre.
Il est loin.
La caresse de ses mots sĆØche les larmes
Au coin de son regard, le sel a sƩchƩ,
C’est beau, c’est si bon Ć  caresser.

Matinales…

Sous les cendres d’une nuit tremblante

Les impatientes braises de l’aube

Attendent notre premier sautillement

PoĆØmes de jeunesse. « Ici » 2

Ici,

Ici tu viens pour apprendre

Que tu n’es rien

Pour comprendre

Que les hommes dehors

Sont passƩs par lƠ

Alors, alors

Le sens du message

Te gicle Ć  la face

Ɖquation franƧaise :

Moyen, moyenne

Nation

Mais ici ils n’ont que ta silhouette dĆ©guisĆ©e

Jamais ils ne pƩnƩtreront dans ce qui est fait de toi

Jamais ils n’auront la part du rĆŖve qui t’appartient

Parce qu’il est fait des autres, que tu aimes

Et qui les fait rien

Jamais ils ne dƩcouperont tes souvenirs en pointillƩ

Parce qu’eux sont nĆ©s avec la prĆ©histoire

Ils ont oubliĆ© d’avancer

Alors ils se sont amƩliorƩs

OrganisƩs

Et ils affranchissent tous leurs mots

De cinq lettres

A-R-M-E-E

Mais alors toi il faut que tu te battes

Bats toi !

Pas contre eux

Ils seraient trop heureux d’exister

Bats toi, contre toi

Fais que ta silhouette ne soit qu’ombre

Fais que ta parole ne soit lĆ  bas , que branche morte

Pour que vivent les racines

Les seules

Celles de ta vie

Celles qu’ils n’auront jamais

Alors ils pourriront

Peut-ĆŖtre

PoĆØmes de jeunesse . « Ici » 1

Je publie en deux parties, un texte Ć©crit le 11 novembre 1982, j’Ć©tais alors soldat du contingent, le temps Ć©tait gris, l’ennui Ć©tait grand… Ce n’est pas un texte antimilitariste, car je ne l’ai jamais Ć©tĆ© fondamentalement, c’est encore un texte profondĆ©ment mĆ©lancolique.

Ici,

Ici tout pue

Même le désespoir est carré

Toujours cette odeur angoissante

Où la ressemblance kaki

Se marie si bien

Avec un automne

Sans fin, ni feuille

Ici,

Ici le vide

PerpƩtuel engrais

D’une varice

Sur un monde

Qui attend le grand cri

Pour enfin dire non

Ici,

Ici j’Ć©touffe

Je ne comprends plus

Ou trop

Je ne peux risquer un

Pourquoi ?

Ici les rĆ©ponses n’existent pas

Elles pourrissent dans l’antiquitĆ© des ordres

Ici le masculin est toujours sujet

Le fĆ©minin neutre s’ajoute

Comme trois points de suspension

Ici,

Ici tu viens pour servir

Un bout de chiffon

Lange trouƩe

D’une rĆ©publique Ć  rĆ©pĆ©tition

Mitraillette de la honte

Ici,

Ici tu ne dois pas pleurer

Ƈa fait dĆ©sordre

Ici tu dois sourire bƩatement

L’extase est dans l’alignement

On te dƩplace

Et toi tu bouges

Tu t’aperƧois que marcher

C’est soustraire tes pas

A ton propre chemin

Cadence infernale

Et toi tu retiens ton souffle

Et tu le rajoutes Ć  ta haine

A l’ailleurs de derriĆØre tes yeux

T’as peur

Et tu pourrais craquer

PoĆØmes de jeunesse : cri…

C’est en 1982 que j’ai Ć©crit ce texte, j’Ć©tais alors appelĆ© du contingent, je n’en pouvais plus des trains de bidasses et du comportement bestial de mes congĆ©nĆØres dĆ©s qu’une fille, une femme, passait dans le champ de leurs regards… Il semble me souvenir que c’est Ć  cette occasion que j’ai Ć©crit ce texte….

« Le cri de Munch »

AttachƩs Ơ un poteau de mƩdiocritƩ

C’est ainsi que je vous vois

Miroir sans teint de ma propre haine

Vous avez dans la bouche

Un coton de couleur gris foule

Et c’est moi qui vous Ć©touffe

Quand vous subsistez

Dans l’encore

Et pour le toujours

Du pourri qui vous entoure

Crevez vous dis-je

Je n’ai pas de honte Ć  vous ignorer

Votre laideur c’est tout ce qui se sent

Quand on a le cœur entre parenthĆØses

C’est de vous rendre au tiercĆ©

De beloter

De roter

Un doigt dans le nez

Et l’autre pour crever l’œil

De cette fausse pauvretƩ

Qui vous gratte le dos

Vous puez le nouveau-nƩ

Et pourtant vous êtes armés

De cette virilité costumière

Que vous tenez

Chien en laisse, obĆ©issant….

Votre virilitĆ© il faut qu’elle se soulage

Dans le ventre d’une aveugle du samedi soir

Vous videz

Et vous frappez

C’est le seul orifice

D’où s’Ć©chappe

L’engrais fĆ©tide de votre personnalitĆ©

AmputĆ©e d’humanitĆ©

Elle se contente de l’odeur de la chair

Cruelle

Dans vos tĆŖtes

Des marionnettes sans yeux ni coeur…

Pouvoir

Dans les leurs

Dans les celles de ceux qui ne veulent pas rĆŖver

Des ceux qui se disent que l’enfance n’est pas un handicap

Il y a la peur

La haine

Et l’amour….

Mes poĆØmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjuguƩ

Leur verbe aimer

Et il est tombƩ

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’Ć©ternitĆ©

Texte Ć©crit en 1979…

PoĆØmes de jeunesse

Je fouille, je fouille, je cherche et je trouve encore quelques textes, trĆØs anciens, expĆ©riences anciennes de mon laboratoire poĆ©tique…

Photo prise par Alice NƩdƩlec

Je suis d’ une autre grammaire que la vĆ“tre

Je n’ai pas de proposition principale

Je ne parle qu’en subordonnĆ©

Au temps prĆ©sent qui s’Ć©coule

Et qui m’attend

Les plaintes ne nourrissent pas la vƩritƩ

Elles ont brĆ»lĆ© mon trop plein d’espoir.

PoĆØmes de jeunesse : « le mot est lĆ … »

Fantastique.

Le mot est lĆ .

Somnambule.

Depuis six mois

Tout se remonte.

MƩcanique

Existante.

Absolue…

Pour la noirceur

D’une virginitĆ©

EpuisƩe

De son silence

De papier

AlignƩ.

Aoƻt 1980

PoĆØmes de jeunesse

Photo de Pixabay sur Pexels.com

RĆŖve Ć  finir

C’est une guerre où les hommes pĆ©riront

SystƩmatisƩs

CalcinƩs

Par l’addition

D’une angoisse planĆ©taire

Qui les fait

Terreurs

Mes poĆØmes de jeunesse…

Lorsque j’ai dĆ©cidĆ© d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de trĆØs vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai Ć©tĆ© tout autant frappĆ© par les maladresses et les envolĆ©es lyriques que par la « permanence » du style…

Ecoute,

Ca craque petite

Ecoute,

Ca bouge.

ArrĆŖte de rire petite

Ecoute.

Tout tremble,

Tout se désespère.

Vent de panique,

Regarde petite,

Regarde !

AnnĆ©e 1977…

Matinale glacĆ©e…

C’est un matin au froid qui frise

Feuilles frƩtillantes

Feuilles frissonnantes

Chant du gel matin

Les rires tremblent

Je les entends

Si loin

Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mƩlange
De mes jours prƩcƩdents
Et le peu qui me reste
De mes jours Ć  venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenĆŖtre.
LumiĆØre de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Ɖpargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilĆ© en dedans
Et de prĆŖt Ć  mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Flash…

Il faut rester liƩs

Peu importe la couleur, la matiĆØre, l’Ć¢ge, ce qui nous lie est plus fort ce qui nous sĆ©pare. La haine, les haines qui dĆ©ferlent aujourd’hui sans aucune limites, sans aucun garde fous me donnent la nausĆ©e. Les mots sont abĆ®mĆ©s. La pensĆ©e n’existe plus. Seul le rĆ©flexe compulsif domine. Je n’entends plus que des vocifĆ©rations. Il nous manque tant celles et ceux qui loin de leurs narcissiques Ć©crans Ć©clairaient les chemins noirs, ( Camus je pense Ć  toi… ).

De ci de lĆ  des paroles posĆ©es, qui sortent de cette permanente mĆ©lasse où tout est confondu : la politique et ses bassesses, l’histoire et ses blessures, et la haine sans limites pour des peuples errants qui souffrent en silence d’ĆŖtre les otages des apprentis sorciers qui occupent et salissent nos espaces de vie…

Flous…

C’est fou ce flou

C’est flou c’est fou

Chut l’ami doux

Entends le frou frou

C’est si doux ce frou flou

Je n’en vois plus le bout

Matinales…

Le ciel ne trouve pas d’issue

Dans l’aurore aux heures glacĆ©es

Il cherche un chemin vers les rondes lumiĆØres

Tout est si loin dans sa mƩmoire brƻlƩe

Flash…

Ɖcoutez peuple des riants

C’est la marĆ©e lasse du soir tombant

Partout le bruit des roulettes

Sur le chemin des partants

On se presse on s’attend on s’Ć©prend

Ils sont loins nos beaux rires d’enfants

Flash…

Dans le dƩcharnement solitaire

De l’arbre contraint Ć  la nuditĆ© automnale

Il y a toute la violence d’une lente agonie

Comme un cri de douleur retenue

Comme un cri de couleur disparue

La sève figée entre les maigres bras

D’une brume fragile

Attend des demains

Paisibles et fleuris

Mes Everest, Victor Hugo, « En hiver la terre pleure »

En hiver la terre pleure ;
Le soleil froid, pâle et doux,
Vient tard, et part de bonne heure,
EnnuyƩ du rendez-vous.

Leurs idylles sont moroses.

Soleil ! aimons ! – Essayons.
O terre, où donc sont tes roses ?

Astre, où donc sont tes rayons ?

Il prend un prétexte, grêle,
Vent, nuage noir ou blanc,
Et dit : – C’est la nuit, ma belle ! –
Et la fait en s’en allant ;

Comme un amant qui retire
Chaque jour son cœur du nœud,
Et, ne sachant plus que dire,
S’en va le plus tĆ“t qu’il peut.

Victor Hugo

Et si nous prenions le temps…

Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. RĆ©flexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…

Et si nous prenions le temps.

Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec dĆ©sir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sĆ©curitĆ©. Prendre le temps contre soi, c’est peut-ĆŖtre comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, Ć©treindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inĆ©luctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.

Oui je veux prendre le temps

Matinales…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
CĆ¢lin
J’ai posĆ©
La belle couleur
Du rire malin

Billets d’humeur : traĆ®trise…

Il n’est pas rare d’entendre parler de traĆ®trise quand il s’agit de qualifier le comportement de quelqu’un qui, notamment en politique, dĆ©cide, pour de bonnes ou mauvaises raisons, de changer d’avis ou dont les positions Ć©voluent. S’il peut ĆŖtre lĆ©gitime et comprĆ©hensible de considĆ©rer comme une trahison le fait de briser le lien de confiance qui pouvait exister, il me semble qu’il y a aujourd’hui une utilisation abusive de ce terme.

Il s’agit dĆØs lors de considĆ©rer comme un traĆ®tre celui ou celle qui refuse de se laisser emprisonner dans ce que j’appelle une camisole idĆ©ologique excluante. Il est heureux, je le pense sincĆØrement, que des personnes ne s’interdisent pas de penser par elles-mĆŖmes, ce qui peut avoir pour consĆ©quence d’émettre un avis, une opinion divergente, diffĆ©rente, voire simplement complĆ©mentaire. Ce n’est non seulement pas grave, mais c’est surtout un signe de vitalitĆ© pour la libertĆ© de penser et d’agir. Il m’est d’ailleurs arrivĆ©, Ć  l’époque où j’étais comme on dit Ā« encartĆ© Ā», de partager tout ou partie des points de vue de celles et ceux que j’aurai du aveuglĆ©ment combattre, pour la simple et bonne raison qu’ils n’appartenaient pas Ć  la mĆŖme Ć©curie. Et se produit alors, ce phĆ©nomĆØne un peu perturbant, quand on est persuadĆ© d’être fondamentalement attachĆ©e Ć  la libertĆ© d’expression qui est celui de l’auto-censure. Il y a quelques annĆ©es j’ai donc dĆ©cidĆ© de ne plus me contraindre Ć  n’écouter qu’une seule mĆ©lodie, ou plutĆ“t un seul refrain. Je commence donc par rĆ©flĆ©chir avec les quelques outils que j’ai Ć  ma disposition et je m’exprime librement. Et je ne m’en porte que mieux.

Matinales ?

Matinales nous dis-tu ?

Il est plutƓt cette heure bancale

Qui hƩsite entre le presque et le dƩjƠ

L’heure de la petite faim

L’heure des glaƧons

Qui tintent dans les verres polissons

Bref il est presque midi

11 janvier

Mes Everest, GrĆ©goire Delacourt…

L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensitĆ© poĆ©tique qui provoque des vibrations.

/… Sa famille.

Des cultivateurs dans le CambrĆ©sis. Vingt hectares de lecture fourragĆØre. Quelques bĆŖtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usĆ©es, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannĆ©e, un vieux cuir craquelĆ©. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumĆ© au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il prĆ©cisĆ©, mais pas vraiment la mer, une plage plutĆ“t, celle des Argales, Ć  Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me dĆ©cevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour lĆ , une histoire de lune, de planĆØtes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salĆ©e, ah Ƨa ! disait mon pĆØre Ć  propos du sel, Ƨa dĆ©pend des courants, des marĆ©es et mĆŖme de la lune, AndrĆ©, c’est trĆØs compliquĆ©, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’Ć©crire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et faƧonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande rĆ©coltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerƧait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…

Matinales…

Sur le cadran mou de mes heures englouties

Je fixe d’un œil qui plisse

Les traces floues de flĆØches qui filent

La jeunesse rêche des années enfouies

Derrière la lourde porte de mes vagues écrits

J’entends l’amer papier nuit

Qui se froisse dans le vent des soudains

Mes Everest : Marguerite Duras

Un texte tirĆ© de l’ouvrage « l’Ć©tĆ© 80″. Cet extrait est l’introduction de  » Gdansk est dĆ©jĆ  dans l’avenir « .

…Le temps s’Ć©tait couvert et la tempĆŖte est arrivĆ©e portĆ©e par le vent du nord. Ce vent Ć©tait trĆØs fort, d’un seul tenant, sans trĆŖve aucune, un mur, lisse et droit. Et la mer de nouveau s’est dĆ©chaĆ®nĆ©e. De la pluie est venue pendant la nuit et elle a Ć©tĆ© chassĆ©e par la force du vent. Toute la nuit ce vent a hurlĆ©, sous les portes, dans les failles des murs, dans la tĆŖte, les vallĆ©es, le cœur, le sommeil. De mĆŖme la chambre de laquelle je vous Ć©cris a Ć©tĆ© toute la nuit dans le grondement sombre et massif de la mer. Entre ses eaux, des dĆ©placements s’opĆ©raient, terribles, des fracassements, des Ć©boulements aussitĆ“t colmatĆ©s que survenus et dont la violence s’évanouissait dĆØs la surface atteinte, Ć  peine l’air touchĆ©, dans un dĆ©ferlement d’une Ć©norme blancheur…

Carnets…

Ce qui est triste et surtout dangereux dans ce monde qui n’est dĆ©jĆ  plus celui du demain mais celui du jamais c’est qu’on ne parle plus, on ne se parle plus.
On ne se parle plus parce qu’on ne sait plus on ne veut plus s’Ć©couter. Les mots qui sortent de votre bouche et qui essaient alors avec cette fiĆØre humilitĆ© de s’assembler pour former une pensĆ©e, de formuler un avis, un point de vue voire mĆŖme d’exprimer une conviction ne sont plus Ć©coutĆ©s, ils sont simplement entendus comme un bruit de plus dans cette monstrueuse cacophonie mĆ©diatique.
Ils sont alors immĆ©diatement passĆ©s au gros tamis des rĆ©actions claniques qui s’estiment supĆ©rieures parce qu’elles sont persuadĆ©es d’ĆŖtre nourries d’idĆ©ologies qui ne sont rien d’autres que des dogmes.
On ne cherche pas qui tu es lorsque tu parles mais on s’intĆ©resse Ć  ce que tu es pour t’enfermer dans une cage ou une pensĆ©e diffĆ©rente devient la preuve d’une trahison. On cherche Ć  te dire Ć  qui tu appartiens où Ć  qui tu dois dĆ©sormais appartenir. C’est ainsi qu’aujourd’hui se construit le soit disant dĆ©bat politique. Lorsque je formule des idĆ©es lorsque j’exprime des convictions que j’ai pris le temps de construire avec exigence et respect je suis immĆ©diatement renvoyĆ© dans des pĆ©rimĆØtres idĆ©ologiques que je combat pourtant de la mĆŖme maniĆØre depuis toujours. C’est par exemple ce qui se produit lorsque je parle de ma vision de la laĆÆcitĆ©.
En consĆ©quence et ce post est une rare exception je me tais et je m’Ć©panouis dans l’expression poĆ©tique qui pour quelques temps est prĆ©servĆ©e…

L’oiseau s’est envolĆ©…

Pour participer Ć  un concours de micro nouvelles j’ai retravaillĆ© un ancien texte que j’avais Ć©crit pendant le confinement.

Ce matin Jules s’est levĆ© en sueur.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules se souvient rarement de ses rĆŖves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaĆ®tre cette voix : une voix douce et gaie.
Il faut dire que Jules vit seul, et dĆ©bute sa journĆ©e comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui rĆ©conforte.
Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nĆ©cessaire regard d’explorateur, comme s’il dĆ©couvrait Ć  chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas trĆØs grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer Ć  chacune de ses tournĆ©es des aventures nouvelles. Il s’attend toujours Ć  ĆŖtre surpris, Ć  dĆ©couvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre piĆØces de son logement. IntĆ©rieurement il sourit de sa naĆÆvetĆ© : comme si les lois de la gĆ©omĆ©trie pouvaient Ć  la faveur de ce confinement ĆŖtre bouleversĆ©es. Ce serait incroyable que je sois le premier Ć  dĆ©couvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquiĆØme coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aĆ©rer, pour s’obliger Ć  ne pas rester enfermĆ© entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-ĆŖtre que je recompte se dit-il ?
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familiĆØre. Il a l’impression qu’elle se rapproche.
AprĆØs avoir traversĆ© le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaĆ®t- Jules se trouve dĆ©sormais devant sa bibliothĆØque.
Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un cĆ“tĆ© maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journĆ©e, en pĆ©riode normale, sans qu’il ne caresse les dos alignĆ©s de ses trĆØs nombreux livres. Il les bouge parfois, lĆ©gĆØrement, souffle sur le dessus, persuadĆ© que la poussiĆØre s’est encore invitĆ©e et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le dĆ©but de cet enferment imposĆ©, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journĆ©e. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sĆ»r, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est mĆŖme passionnĆ© ET aime les observer, les Ć©couter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent…
Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent Ć  Jules de dire que dans une bibliothĆØque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps Ć  autre les libĆ©rer, ouvrir portes et fenĆŖtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui Ć©chappent.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenĆŖtre fermĆ©e. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, Ć  la couverture bleutĆ©e. Il caresse dĆ©licatement la couverture et l’ouvre, lentement, trĆØs lentement…
Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont lƠ, figƩs. Mouettes et goƩlands, sont posƩs. Il effleure les plumes de papier glacƩ.
Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des ocĆ©ans qui ne se pose jamais. Jules hĆ©site, pose son livre Ć  plat sur la table se lĆØve, ouvre la fenĆŖtre, orientĆ©e plein ouest et retourne s’asseoir.
La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large.
Ā« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! Ā».
Jules calmĆ© s’est endormi.
La page est tournĆ©e, l’oiseau s’est envolĆ©.

Matinales…

Pardonne moi Ɠ mer oubliƩe

Pardonne moi il est long et gris

Ce temps abandonnƩ aux vagues ennuis

Tu es lĆ  rassure-toi

Rime sableuse de mes insomnies

J’entends ton roulis

Dans le creux de mes houles nocturnes

Il ondule et glisse en sifflant

Ne crains rien tu sais je t’entends

Le chant mauve de ton Ʃcume

Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisƩes

Flash…

Douceur animale du soir

Blond regard qui caresse

Souffle chaud

MƩmoires fauves

On est si bien

Sans le bruit du mauvais loin

Billets d’humeur : rĆ©agir…

Il faut réagir !

J’ai, une fois de plus, beaucoup de difficultĆ©s avec une pĆ©riode où il est demandĆ©, que dis-je, où on Ā« somme Ā» chacune et chacun de rĆ©agir. RĆ©agir Ć  tout, et Ć  n’importe quoi. Et, comme Ć  chaque fois où cette question de la rĆ©action refait surface, je pense Ć  Albert Camus qui s’inquiĆ©tait que le rĆ©flexe ait remplacĆ© la rĆ©flexion, que l’on pensait Ć  coup de slogans et surtout surtout que la mĆ©chancetĆ© se prenait trop souvent pour de l’intelligence.

Aujourd’hui qu’il s’agisse de la nomination d’un premier ministre, d’un pĆ©nalty ratĆ© par MbappĆ©, de la sortie d’un film bon ou mauvais, d’un Ć©vĆ©nement international ou local, il faut rĆ©agir. Alors oui pourquoi pas, c’est mĆŖme souvent nĆ©cessaire mais ce qui est gĆ©nĆ©ralement exigĆ© c’est une rĆ©action immĆ©diate, instantanĆ©e. Une rĆ©action brute de dĆ©coffrage quoi. Je suis dĆ©solĆ©, mais je revendique le droit Ć  prendre le temps, de rĆ©flĆ©chir avant d’agir, de prendre le temps de m’interroger si oui ou non une rĆ©action est utile, lĆ©gitime et ce qu’elle pourra apporter. En ce qui me concerne, je prĆ©fĆØre cantonner mes rĆ©actions au seul champ de mes Ć©motions. Certes vous me direz justement qu’une Ć©motion est une rĆ©action (je prĆ©fĆ©rerai dire qu’elle est une expression). Ainsi, pour ĆŖtre juste et Ć©viter d’être jugĆ© sur des rĆ©actions Ć©motionnelles, j’ai donc choisi de rĆ©agir par le biais de la poĆ©sie notamment lorsque j’observe en ouvrant ma fenĆŖtre, le matin, un magnifique ciel d’hiver. Et d’une maniĆØre gĆ©nĆ©rale le rĆ©sultat de cette rĆ©action est gratuitement beau et Ć©mouvant mĆŖme s’il suscite parfois certaines rĆ©actions….

Matinales…

CourbƩ, visage fermƩ
Je portais encore sur les Ʃpaules rentrƩes
L’infĆ¢me poids d’une nuit
Au sommeil dƩlabrƩ
Impatient, le pas traƮnant
J’ai tirĆ© le long rideau de ma lourde insomnie
Le beau matin est arrivƩ
Dans un fragile bleutƩ
De bords mauves ƩclairƩs

Mes Everest : Michel Merlen

Fracture du soleil

Hier j’Ć©pousai le vaisseau neuf

seconde aprĆØs seconde

fracture du soleil

nous armƩs de poinƧons

faisions de petits trous dans la mer

aux longues lieues

comme des virgules.

Aujourd’hui les galets au coeur

j’Ć©tincelle

quelle veine Ć  mon poignet

bat

et

le rejoindra ?

« Les fenĆŖtres bleues »

Billet…

Il m’arrive assez rĆ©guliĆØrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immĆ©diatement mon propos et j’en viens mĆŖme Ć  m’excuser auprĆØs de ce monde qui continue Ć  tourner invariablement sur lui-mĆŖme. Et je plonge alors dans une rĆ©flexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planĆØte qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphĆ©rique? Oui elle est sphĆ©rique, c’est plutĆ“t une boule. Mais on prĆ©fĆØre quand mĆŖme dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en dĆ©plaise aux infĆ¢mes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-mĆŖme.

On appelle cela une rĆ©volution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces rĆ©volutions qui durent depuis plusieurs milliards d’annĆ©es…Mais revenons Ć  ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-ĆŖtre, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit ĆŖtre le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

N’oublie pas…

Janvier 2015, janvier 2025, dix ans aprĆØs on n’oublie pas les victimes de Charlie Hebdo

Dans l’hiver bleu
De ta mƩmoire encombrƩe
N’oublie pas
Les lourdes traces
Que la haine a laissƩes.
Dans les flammes ocres
De tes souvenirs douloureux
N’oublie pas
Les douces braises
Que l’humanitĆ© a attisĆ©es.
Sur la route mauve
De ta libertƩ ƩcartelƩe
N’oublie pas
Les regards effarƩs
Des plumes qui se sont envolĆ©es…

Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mƩlange
De mes jours prƩcƩdents
Et le peu qui me reste
De mes jours Ć  venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenĆŖtre.
LumiĆØre de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Ɖpargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilĆ© en dedans
Et de prĆŖt Ć  mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Flash…

J’ai sautĆ© l’Ć©pais mur des haines communes

Le vert mou d’une prairie m’amortit

Ma main caresse cette terre oubliƩe

Pas de bruits inutiles

Pas de foule qui souffle sur les braises de nos colĆØres

Ils sont loin les bavardages gluants

Ici tout se sent et s’entend

Tout se tait

On se regarde ƩtonnƩs

On Ʃcoute apaisƩs

C’est fini tout est oubliĆ©

4 janvier

Billets d’humeur : Alerte…

Alerte, nous vous prĆ©venons que nous allons avoir une alerte qui nous prĆ©viendra d’un Ć©vĆ©nement dont on peut considĆ©rer qu’il est alertant…

Je pense sĆ©rieusement qu’il n’y en a plus pour longtemps avant de voir apparaĆ®tre une application qui Ć©mettra des alertes jaunes, rouges, et autres couleurs Ć  inventer pour nous prĆ©venir de l’imminence de l’arrivĆ©e sur nos smartphones d’une alerte, destinĆ©e Ć  nous prĆ©venir de tout autre chose. Oui il faut prĆ©venir, il faut nous prĆ©venir. Mais, mĆŖme si je suis convaincu que, par exemple en matiĆØre d’évĆ©nements mĆ©tĆ©orologiques rares, il est nĆ©cessaire de prĆ©venir les populations, n’est ce pas devenu une obsession que de tout vouloir anticiper, que d’absolument vouloir Ć©viter l’imprĆ©vu. On nous prĆ©vient dĆ©sormais pour la moindre pluie, pour le moindre courant d’air, pour la moindre toux, on nous prĆ©vient de l’imminence d’un ralentissement, on nous prĆ©vient de l’arrivĆ©e du pollen, du soleil, de la nuit mĆŖme. Et je ne parle pas de la profusion des alertes qui parce que nous sommes en permanence connectĆ©s, nous invite Ć  surveiller notre alimentation, notre poids, notre sommeil, notre rythme cardiaque, notre nombre de pas, notre taux de gluten. Attention devient presque le premier mot Ć  apprendre par un enfant. Et pourtant, et pourtant l’inattendu reste toujours merveilleux. J’aime lorsque j’ouvre ma fenĆŖtre le matin ĆŖtre Ć©tonnĆ© par la couleur du ciel, j’aime ĆŖtre surpris par la rencontre avec quelqu’un que je ne connaissais pas, j’aime tomber de sommeil alors que j’ai bien dormi la veille, j’aime saliver devant une assiette de charcuterie. Bref j’aime vivre  

Matinales…

Il faut se rendre Ć  l’évidence

Les lignes droites ont disparu

FatiguƩes

Elles se sont courbƩes

Pour entendre les murmures des coins de ciel  

Rien n’est Ć  souligner

Il est inutile d’insister

Il faut se laisser dƩriver

On finira bien par rĆŖver

Mes Everest, Arthur Rimbaud…

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire BelzƩbuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaƧant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux NoĆ«l !

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines Ć  jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les trƩteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
BelzƩbuth enragƩ racle ses violons !

Ɣ durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quittƩ la chemise de peau ;
Le reste est peu gĆŖnant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble Ć  leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…

HolĆ , secouez-moi ces capitans funĆØbres
Qui dƩfilent, sournois, de leurs gros doigts cassƩs
Un chapelet d’amour sur leurs pĆ¢les vertĆØbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trĆ©passĆ©s !

Oh ! voilĆ  qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
EmportĆ© par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fƩmur qui craque
Avec des cris pareils Ć  des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Rime en anche…

C’est dimanche soir.

Il me faut chercher une rime en oir.

Noir, espoir, devoir, lavoir, isoloir ?

Non, ce soir ces oir ne me vont pas…

Alors, euh,

Oui euh, c’est cela ajoute un e !

Poire, foire, armoire, baignoire, bouilloire ?

J’essaie…

Rien ne va, je jette le manche.

C’est un dimanche qui je le crois rime en anche ;

Avalanche, branche, tranche, revanche ?

Ƈa marche !

Ɣ quelle belle tranche de dimanche,

Tout me branche,

Il est l’heure blanche,

Celle où je prends ma revanche !

Bof, je trouve que c’est mal emmanchĆ©

Cette histoire de rimes ;  

Vivement lundi…

Dans ma boĆ®te Ć  coeurs…

Dans ma boƮte Ơ mots

Je prends une lettre

Belle, ronde, légère.

La pose sur une feuille

Que le vent a oubliƩ.

Soupir,

Une boucle se forme

La lettre est fermƩe.

Seule, elle s’ennuie.

Lettre te rƩclame un ami.

Regarde !

Lui dis-tu,

Prends ce mot

Il est Ć  toi, il t’attend,

Il sourit.

Heureuse,

Lettre E s’est approchĆ©e

Contre lui s’est adossĆ©

Des mots doux lui a murmurƩ,

Dans un cours E s’est invitĆ©

Dans ma boĆ®te Ć  cœurs,

Une lettre j’ai postĆ©e…

11 dƩcembre

Mots en boƮtes

Regarde petite…

InĆ©dit, Ć  partir d’une photo prise par ma fille ChloĆ©, ma petite fille Lisa est de dos, elle rĆŖve Ć  demain…

Regarde petite, regarde

A l’ouest de tes espoirs

Brillent de beaux lendemains

Ils attendent en silence

Que tu leur montres le chemin

Regarde petite, regarde

Ils ne sont pas loin de ce doux soir

Rires chauds et chants câlins

Vibrent d’impatience

Entre les lignes de tes mains

Mes Everest, Colette, extrait de la vagabonde…

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir Ć  mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, Ć  lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas Ć  quelle humiliante confrontation tu Ć©chappes, tu ne sauras pas de quel dĆ©bat tu fus le prix, le prix que je dĆ©daigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai dĆ©jĆ  connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu Ć©tais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitiĆ© dans mes actes, t’introduire Ć  chaque heure dans la pagode secrĆØte de mes pensĆ©es, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutĆ“t qu’un autre ? Je l’ai fermĆ©e Ć  tous.
Tu es bon, et tu prĆ©tendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dĆ©nuĆ©e et solitaire. Mais tu avais comptĆ© sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sĆ»r que le bonheur me suffise dĆ©sormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix Ć  la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parĆ©e par les soins d’une vigilante tristesse ; argentĆ©e et crĆ©pusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un dĆ©chirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner Ć  toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue voluptĆ©, suspendue, attisĆ©e, renouvelĆ©e… la chute ailĆ©e, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort mĆŖme… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brĆ»lĆ© et d’herbe foulĆ©e… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te dĆ©sirerai tour Ć  tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frĆ“le… Je laisse, Ć  chaque lieu de mes dĆ©sirs errants, mille et mille ombres Ć  ma ressemblance, effeuillĆ©es de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-lĆ  au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrĆŖteront et où s’envolera de moi une derniĆØre petite ombre….

Flash…

J’ai posĆ© le pied sur une flaque de pluie

Pas de flic

Pas de floc

Un son sec qui choque

J’ai glissĆ© sur une flaque gelĆ©e

Fini l’éclabousse

Ƈa craque

Ƈa claque

L’hiver est Ć  nos trousses

Billets d’humeur : concertation…

Vous avez dit concertation ? Il faut de la concertation… Ce qui nous manque c’est la concertation…Il faut parvenir Ć  un compromis. Et voici encore un mot qui est aujourd’hui en tĆŖte de gondole des supermarchĆ©s du commentaire et de l’injonction pĆ©remptoire (tiens il faudra qu’on en parle de ces deux-lĆ ). Et d’entendre que ce qu’il manque, c’est de la concertation, qu’il faut accepter la concertation, qu’on a tentĆ© de se concerter. Mais, car il y a Ć©videmment un mais, que signifier vraiment ce terme…. On sait tous, plus ou moins, que la concertation, se concerter, c’est prendre mutuellement l’avis des uns et des autres, en vue d’un projet commun. Il y a bien quelque chose Ć  voir, me semble-t-il, avec l’écoute.
Cette idĆ©e, que dis-je, ce principe directeur de l’écoute m’apparaĆ®t comme essentiel et permet de faire le lien avec la racine premiĆØre de ce mot, puisqu’il s’agit Ć©videmment de concert, lui mĆŖme dĆ©rivĆ© de l’italien concertare. Attention j’ai bien dit concertare qui signifie se concerter et qui n’a rien Ć  voir avec un concert de tarĆ©s… MĆŖme si, j’en conviens, il peut arriver que la douce harmonie du concert soit troublĆ©e par la fausse note d’un allergique Ć  la mĆ©lodie commune. On dit d’ailleurs que dĆ©concerter c’est troubler un concert (Il ne faut qu’une voix discordante pour dĆ©concerter toutes les autres.) Ces pĆ©rĆ©grinations Ć©tymologiques m’amusent beaucoup dans le contexte. Cette proximitĆ© avec la musique, avec le concert, m’amĆØne quand mĆŖme Ć  m’interroger sur la volontĆ© commune de jouer dans le mĆŖme orchestre, il semblerait que certains instruments, notamment ceux qui produisent du vent, cherchent Ć  prendre le dessus, Ć  tel point que c’est toujours le mĆŖme petit son de flĆ»te qu’on entend… Et surtout, encore tout Ć©mu de la beautĆ© du film Ā« en fanfare Ā» je ne peux m’empĆŖcher de penser que ce qu’il manque c’est un bon chef d’orchestre, ou tout au moins un chef d’orchestre qui ne se contente pas de jouer sa seule partition.
Je vous adresse toutes mes sincĆØres concertations….

Matinales…

Regarde homme pressƩ

Au cadran des belles surprises

Il est l’heure de l’étonnement

Sur la lente pente des minutes molles

Un clin d’œil s’est invitĆ© au croisement

Des impatiences et soulagements

Il te raconte en riant

Une belle histoire de rimes sans fin

4.01.2025

Mes Everest, RenĆ© Char…

O le blĆ© vert dans une terre qui n’a pas encore suĆ©, qui n’a fait que grelotter!
A distance heureuse des soleils prƩcipitƩs des fins de vie.
Rasant sous la longue nuit.
AbreuvĆ© d’eau sur sa lumineuse couleur.
Pour garde et pour viatique deux poignards de chevet : l’alouette, l’oiseau qui se pose, le corbeau, l’esprit qui se grave.

Flash…

Chaque soir Ơ la tombƩe des basses heures

Je reprends la mer sur mon navire d’acier

Dans le sillage de mes pensƩes du jour

FrƩtille une mousse de mots lƩgers

J’entends le cri riant d’une mouette oubliĆ©e

Il est l’heure du vent dormant

3.01.2025

Nouvelle rubrique : billets d’humeur…

Comme Ć  chaque dĆ©but d’annĆ©es, il est d’usage de s’engager sur de bonnes ( ou mauvaises…) rĆ©solutions. Je ne vais pas dĆ©roger Ć  cette rĆ©gle et tente donc une nouvelle rubrique que je vais nommer ( peu d’originalitĆ© j’en conviens ) : « billets d’humeur ». Il s’agira, de rĆ©agir, de s’Ć©tonner, avec humour, et beaucoup d’ironie et parfois une pincĆ©e de provocation, sur les actualitĆ©s et plus particuliĆØrement sur les mots qui accompagnent cette mĆŖme actualitĆ©.

InstabilitƩ

InstabilitĆ© ! L’instabilitĆ© semble ĆŖtre, depuis quelques mois, le terme consacrĆ© pour dĆ©finir la situation politique en France. Et ce mot que, pour ma part, j’associe souvent Ć  l’équilibre, pour la simple raison que c’est un dĆ©sĆ©quilibre (une diffĆ©rence de hauteur, de niveau, un vent violent) qui met Ć  mal la stabilitĆ© souvent recherchĆ©e, peuple toutes les conversations, commentaires, analyses et autres bavardages. On analyse sans fin ce qui peut expliquer cette instabilitĆ©, on recherche les responsables ou plus souvent le responsable, car lorsqu’il est singulier, il devient par magie le coupable. On s’interroge sur ce qu’il faudrait, ce qu’il ne faudrait plus, on propose, on suppose, on glose… Et sur ce sujet, comme tant d’autres, on ne prend pas le temps de s’interroger tranquillement sur le sens premier des mots. La stabilitĆ© qui, rappelons-le quand mĆŖme, caractĆ©rise ce qui tend Ć  rester dans un Ć©tat permanent, immuable, qui ne change pas et qui rĆ©siste Ć  toutes les contraintes extĆ©rieures, pour ma part me semble parfois bien ennuyeuse, et fort peu annonciatrice de changements, d’innovations, de fantaisie, de poĆ©sie. Si l’écriture Ć©tait dans un Ć©tat de stabilitĆ© permanent nous en serions encore figĆ©s dans des acadĆ©mismes ennuyeux. Oui, mais il s’agit de politique me direz-vous, et lĆ  c’est quand mĆŖme sĆ©rieux, nous avons besoin de stabilitĆ©. Oui d’accord, il vaut mieux Ć©viter le chaos, la pagaille, mais vous conviendrez avec moi que s’il est nĆ©cessaire que les fondations soient solides, il est agrĆ©able parfois qu’il y ait un peu de vent dans les voiles…

3.01.2025

Matinales…

Je file grand vent sous les brumes bleues
Du vieil ocƩan des hivers paresseux
Et je glisse sur les plaques de froids
Aux longues lames d’acier trempĆ©

Mes Everest, Louis Aragon…

Amour d’Elsa…

         J’ai des peurs Ć©pouvantables

         Pour trois lignes de sa main

         Ses gants posĆ©s sur la table

         Un chat noir sur mon chemin

         L’oiseau l’Ć©toile ou l’Ć©chelle

         Tout m’est prĆ©sage glaƧant

         Tout un monde parle d’elle

         Un langage menaƧant

         Ce que vendredi me laisse

         Qu’en fera le samedi

         Je crains qu’un mot ne la blesse

         Je crains tout ce qu’on lui dit

         Tout d’un coup pourquoi se taire

         Dans la chambre d’Ć  cĆ“tĆ©

         Son silence est un mystĆØre

         Que je ne puis supporter

         Je crains d’une crainte affreuse

         Tout ce qui peut arriver

         Une phrase malheureuse

         Les ardoises les pavĆ©s

         Elle dort je la crois morte

         Encore un pressentiment

         Mon cœur bat comme une porte

         Quand elle sort un moment

         Le monde est plein d’escarbilles

         Le chien mord le cheval rue

         Es-tu folle Tu t’habilles

         Tu vas sortir dans la rue

         Tu vas sortir Quelle aventure

         Sortir sans moi le vilain jeu

         J’ai la terreur des voitures

         Je crains l’eau comme le feu

         Mes jours entiers sont faits d’elle

         L’univers est son reflet

         DerriĆØre les hirondelles

         Le ciel reste ce qu’il est

         PerversitĆ© des pervenches

         Ses yeux Ć  travers ses doigts

         Quand le froid fait ses mains blanches

         Comme la neige des toits

         Jaloux des gouttes de pluie

         Qui trop semblent des baisers

         Les yeux de tout ce qui luit

         Sont raison de jalouser

         Jaloux jaloux des miroirs

         Des morsures de l’abeille

         De l’oubli de la mĆ©moire

         De l’abandon du sommeil

         Du trottoir qu’elle a choisi

         Des mains frĆ“leuses du vent

         Ma vivante jalousie

         Qui me rĆ©veille en rĆŖvant

         Jaloux d’un chant d’une plainte

         D’un souffle Ć  peine un soupir

         Jaloux jaloux des jacinthes

         D’un parfum d’un souvenir

         Jaloux jaloux des statues

         Au regard vide et troublant

         Jaloux quand elle s’est tue

         Jaloux de son papier blanc

         D’un rire ou d’une louange

         D’un frisson quand c’est l’hiver

         De la robe qu’elle change

         Au printemps des arbres verts

         De la voir aimer le feu

         D’une branche qui la suit

         D’un peigne dans ses cheveux

         ƀ l’aurore de minuit

         De qui donc est-elle Ć©prise

         Qu’elle porte ses turquoises

         Ah la nuit me martyrise

         Avec ses ombres narquoises

         Jaloux en toute saison

         TraversĆ© de mille clous

         ƀ perdre toute raison

         D’un parfum d’un souvenir

         Jaloux de toute la terre

         Quand elle arrive un peu tard

         Tous ses gestes sont mystĆØre

         Jaloux jaloux des guitares

Bonne annĆ©e poĆ©tique…

Amies et amis poĆØtes, je vous souhaite, je nous souhaiteune belle annĆ©e poĆ©tique, pleine de rimes, de rires, de mots doux et tendres. A nous tous, apaisons ce monde morose, Ć  nous tous dessinons des sourires radieux…