Au fond de mes poches, Quelques miettes de ciel. Dans le creux de ma paume pressée, J’ai pris quelques cailloux mauves. En riant les ai semés. Une à une, bulles légères Sautillent, pétillent Dans long couloir sans écume Foule sans sillage, N’entend pas le chant du large.
Si ce poème te plaît, esquive-toi, flagelle-toi et réserve tes faveurs aux silences. L’averse te réclame, tu déçois ton insomnie et tu pleures en délivrant mes paresses. Tu escalades ma voix à l’angle du remords et faisant fi des branches, tu reviens sans complice, plus voûté que le ciel. L a richesse immédiate des bourgeons défie notre exil et se partage nos douleurs sans qu’un visage nous libère. Nous ne sommes d’aucun miracle.
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel
son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près
de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les
chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en
produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est
légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai
que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est
pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient
pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait
chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7
c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les
cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions
rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont
sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut
rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils
sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de
métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils
ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute
la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence
bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les
bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le
savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille
qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé
celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait
une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un
autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les
bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris
dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur
le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Extrait de mon quatrième manuscrit en cours d’écriture
Chaque jour le monde se blesse Seuls deux aimants se regardent pleurer Pas une main pour rassurer les tremblants Pas un rire d’enfant pour souffler Pas une rime en aile pour espérer Le monde est abattu On ne l’entend plus rêver Il saigne de tristes larmes sans sel Aux quatre coins du ring des haineux
Homme de moins que rien Visage mou Regard moite Poisseux d’aigres sueur Qui s’incruste entre les rires innocents Homme de moins que rien Expire le mauvais parfum De la suffisance des quelques siens Il était de ces bavards inutiles Qui encombre les salons Homme de moins que rien Creuse en soufflant Un gras sillon de silences aigris Ils étaient tant à le suivre Roses fanées à la boutonnière Oublieux de ses arrogances Dans ce monde aux sourires sucrés Ignobles, infâmes Ont repris en cœur L’hymne gris de leurs violences cachées
Nue sous son âme, elle tremble d’enfance. Mais dit que c’est la lèpre et veut mourir. Elle a pourtant des mains de sultane pour fouiller la neige et tous les rois sont ses cousins.
Je voulais être sa ceinture qui meurtrit sa hanche ; un peu de sueur sur sa probité ; le drap qu’elle mordille à l’aube, tandis que les autres femmes battent les tapis;
Mais l’eau de sa bouche m’a glacé le coeur. Mais je hais le feu dont elle est l’esclave.
Dans un long tremblement de ciel Tu as plongé le feu de ton regard Au bout de ce qui te reste de terre noire Claque le drap plissé du sombre agonisant La bataille du rêve s’est achevée Dans la raideur du corps qui s’étire Ils sont si beaux les retours qui se suivent Que ton encore première marche Est souple comme une naissance
Je voudrais une fête étrange et très calme avec des musiciens silencieux et doux ce serait par un soir d’automne un dimanche un manège très lent, une fine musique
Des femmes nues assises sur la pierre blanche Se baissent pour nouer les lacets des enfants Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles L’amour en un sanglot un sourire léger Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes Des femmes calmement éperdues allongées
Des serpentins qui voguent comme des prières Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
Et mourir aux genoux d’une femme très douce Des balançoires vont et viennent des appels Doucement. Sur son ventre lourd poser ma tête Et parler gravement des corps. Le jour s’en va
Des dentelles des tulles dans l’herbe une brise Dans les haies des corsages pendent des nylons Des cheveux balancent mollement on voit des nuques grises Et les bras renvoient vaguement de lourds ballons
Et si demain chacune et chacun acceptait de reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas écouté ou qu’il a transformé ce qu’il a entendu en le faisant passer dans le filtre de son tamis idéologique. Oui, il serait bien que chacune et chacun accepte de dire : « oui je me suis trompé, j’ai commis une erreur (même une petite erreur) ». Non, je vous rassure nous ne demandons pas de sombrer dans l’autoflagellation que s’impose les bigots. Allez, tiens ! Nous souhaitons être mesuré, à la limite de l’indulgence, et nous vous accordons le droit à utiliser le peut-être : « je me suis peut-être trompé ». Vous remarquerez que tout doucement nous vous conduisons sur un chemin dont vous aviez oublié l’existence que vous ne retrouviez plus sur vos cartes froissées au fond d’un tiroir : le chemin de l’humilité et de la vérité. Sur ce chemin, il n’y aura personne, vous serez seul. Personne pour vous entendre, pour vous juger, pour vous remettre sur les rails, pour vous dire : « non tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut penser, non tu te trompes ce n’est pas cela qu’il faut penser. » Le silence vous inspirera vous verrez et vous cheminerez donc, en toute humilité, et soudain l’incroyable se produira, quelque chose dont vous aviez oublié la saveur, la fraîcheur. Oui soudain vous penserez par vous-même. « Penser par soi-même, tiens je n’y avais pas pensé, ou plutôt on m’avait persuadé que je le faisais mais j’avais oublié deux ingrédients essentiels : la liberté et l’humilité. Allez mes amis, on s’y met…
Il y a des mois que j’écoute Les nuits et les minuits tomber Et les camions dérober La grande vitesse à la route Et grogner l’heureuse dormeuse Et manger la prison les vers Printemps étés automnes hivers Pour moi n’ont aucune berceuse Car je suis inutile et belle En ce lit où l’on n’est plus qu’un Lasse de ma peau sans parfum Que pâlit cette ombre cruelle La nuit crisse et froisse des choses Par le carreau que j’ai cassé Où s’engouffre l’air du passé Tourbillonnant en mille poses C’est le drap frais le dessin mièvre Léchant aux murs le reposoir C’est la voix maternelle un soir Où l’on criait parmi la fièvre Le grand jeu d’amant et maîtresse Fut bien pire que celui-là C’est lui pourtant qui reste là Car je suis nue et sans caresse Mais veux dormir ceci annule Les précédents Ah m’évader Dans les pavots ne plus compter Les pas de cellule en cellule
C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.
En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.
Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.
Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?
Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric ! Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.
Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe ! Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…
Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.
Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…
Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.
– Vous désirez autre chose ?
– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.
– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi : des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail ! Autre chose ?
– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….
– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert. Albert Camus. Vous le connaissez ?
– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?
– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.
– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …
– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.
Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ? Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…
Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui : son regard, sa présence… Comment dire ? Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ? Non : solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.
Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.
Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ? Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…
Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui : son regard, sa présence… Comment dire ? Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ? Non : solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.
Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.
Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.
Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…
Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.
– Vous désirez autre chose ?
– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.
– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi : des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail ! Autre chose ?
– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….
– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert. Albert Camus. Vous le connaissez ?
– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?
– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.
– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …
– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.
Je vous propose de découvrir aujourd’hui en trois parties une nouvelle que j’ai proposée pour un concours dont le thème était » vous rencontrez un personnage historique qui vous fascine »… Je n’ai pas remporté de prix mais je suis assez satisfait de ma création…
C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.
En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.
Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.
Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?
Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric ! Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.
Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe ! Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne… Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous. Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard… Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste… Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route ! Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
Il est des jours blancs Jours glacés Pour papier froissés Tout se tait, Tout se paie, Lourd monde qui bruit, J’attends, Je feuillette, Ici, là, partout, Mots endormis, Il est des jours blancs
La petite gare indiquée sur le plan est bien là. Ils s’approchent. C’est à peine une gare, plutôt une petite maison de garde barrière. Max a la nausée. La brume est tellement épaisse qu’on ne distingue qu’un halo de lumière au milieu d’une vague forme. Lucie presse le pas.
– C’est éclairé, il doit y avoir quelqu’un à l’intérieur…
Ils entrent. C’est vraiment une toute petite gare, avec simplement deux bancs pour attendre à l’intérieur. Pas de panneau d’affichage, simplement un distributeur automatique de boissons et autres friandises. Max se dit qu’ils iront boire un café, ça les réchauffera et leur éclaircira la gorge. Derrière un petit guichet, un assez vieil homme lit un journal. Il ne semble pas étonné de leurs présences. Comme s’il les attendait.
– Deux billets pour le centre-ville ?
– Oui s’il vous plait, le train part à quelle heure ?
– Dans un quart d’heure ! Vous aurez le temps de prendre quelque chose au distributeur.
Lucie ne dit rien. Elle serre encore plus fort la main de Max. Elle jurerait que le vieil homme a souri. Il est si pâle qu’elle met cela sur le compte du brouillard. Max a payé les deux billets ; cela ne coûte presque rien. Il demande d’où vient le train.
– Il n’est indiqué nulle part, il vient d’où monsieur ce train ?
– Je ne sais pas jeune homme, ce que je peux vous dire c’est qu’il est toujours à l’heure.
– Mais qu’est ce qu’il y a après le lac ?
– Après le lac, il y a l’usine. Vous ne sentez pas ? Elle n’est pas très loin.
Max est pris d’une quinte de toux. L’homme derrière le guichet lève les yeux et lui indique le distributeur.
– Vous toussez fort jeune homme, je vous conseille d’acheter une boîte de pastilles pour la gorge. Il y en a de très bonnes dans le distributeur. Vous verrez elles sont très efficaces.
L’usine, l’odeur de soufre, les yeux qui piquent, la gorge qui gratte. Et les fameuses pastilles. Lucie se rapproche de Max et lui souffle dans l’oreille.
– Tu as vu, c’est comme dans le film…
Ils sont sur le quai. Ils sont seuls. Le brouillard est tellement épais qu’on ne distingue pas la voie. Max et Lucie ne disent rien. Ils se tiennent par la main. Ils toussent. Soudain on entend un fracas métallique. C’est le train qui arrive au loin. Il entre en gare. Il s’arrête.
Ils montent dans un des deux wagons. Toutes les places sont occupées. Ce n’est pas grave, le trajet sera court. Max observe les voyageurs. Ce sont des ouvriers. Ils ne disent rien, ils semblent épuisés. On le devine à leurs regards vides et tristes.
Max se tient contre la paroi. On entend des toux. Lucie est tout contre lui. Elle est plus petite ; il sent la bonne odeur de ses cheveux. Cela le rassure. Il se penche, tout doucement, jusqu’à son oreille.
– Fini les films d’auteur à onze heures, Lucie, fini…
La traversée de la forêt n’est pas aussi agréable qu’ils l’auraient imaginé. L’air est humide, avec presque une vieille odeur de moisi. Le silence est surprenant. Pas de craquements, de bruissements, tous ces petits sons qui font le charme des forêts. Lucie lui tient la main, plus fermement que tout à l’heure. A ce contact Max sent qu’elle est un peu angoissée.
– Tu as peur ? Tu n’aimes peut-être pas marcher en forêt ?
– C’est vrai que ce n’est pas ce que je préfère… Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas très bien. Je suis angoissé, mais ce qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. Pas toi Max ?
– Non, ce n’est pas exactement ça… Mais c’est vrai que je serai content quand on sera arrivé au lac. D’habitude, j’aime marcher au milieu des arbres, mais là…
– Et puis on dirait qu’on est les premiers à passer ici. C’est curieux que ce ne soit même pas fléché…
Max ne veut pas inquiéter Lucie mais, pour être franc, lui non plus n’est pas tranquille. Il ne comprend pas où est passé le canal. Peut-être qu’il est sous terre. Le lac n’est certainement plus très loin.
En effet, ils atteignent une clairière et brutalement, débouchent sur le lac. Le fameux lac perdu. Et pour être perdu, il est perdu. Ce qui est vraiment bizarre, c’est qu’on ne voit pas ce qu’il y autour du lac. On ne distingue pas les rives. Il faut dire que si c’était une fine brume qui flottait au-dessus du canal, là c’est une épaisse couche de brouillard qui pèse sur la surface de l’eau. Ils se sont arrêtés pour regarder. Lucie s’est encore rapprochée de lui. Il sent bien qu’elle n’est pas rassurée.
Max et Lucie ont les yeux qui piquent. Ils toussent. Ils avancent encore un peu.
– On va toucher l’eau… Elle doit être froide !
– Non ! Ne t’avance pas Max, je ne suis pas tranquille.
Et puis il y a une odeur qui peu à peu devient insoutenable. Une odeur de soufre. Max n’a pas écouté Lucie, il s’est approché, agenouillé et il a trempé la main dans l’eau. Il fait toujours cela, même s’il est évident qu’ils ne se baigneront pas. Pas aujourd’hui. Pas ici. Lucie s’impatiente.
– Bon, Max, tu as fini ? Moi je veux rentrer, je m’attendais vraiment à autre chose…Alors, cette eau, elle est comment ?
Max ne répond pas tout de suite. Il serre les dents. Non pas que l’eau ait été si froide, mais parce que la main lui pique, elle le brûle presque. Il l’a enfouie au fond de sa poche.
A présent, Max avait envie de se détendre, et ne surtout pas entrer dans un débat inutile et mortifère avec Lucie.
– Il fait beau pour un mois de novembre. Et si on allait se promener au bord du lac ?
Lucie était d’accord. Ils « sortaient » ensemble depuis quelques mois seulement et apprenaient encore à se connaître. Mais ce dont ils étaient déjà certains, l’un comme l’autre, c’est qu’ils étaient bien ensemble. Ils aimaient se tenir par la main, et marcher. Ils aimaient passer de longs moments à se regarder, sans rien dire. Ils étaient étudiants tous les deux et ne connaissaient pas encore vraiment cette petite ville universitaire du centre de la France. Dans la brochure d’accueil, lors de leurs inscriptions, Max avait repéré quelques sites que l’on conseillait de découvrir, c’était notamment le cas de ce lac. Il s’agissait du lac perdu. Drôle de nom pour un lac ! Il faudra, à l’occasion, qu’il cherche des explications.
Comme ils ne connaissent pas le trajet, ils consultent l’itinéraire sur leurs smartphones. Lucie est la plus rapide pour ce genre d’activité. Et elle semble très motivée pour y aller à pied. Il est indiqué qu’il faut une heure trente. C’est largement dans leurs cordes, ce sont de bons marcheurs, et puis il fait beau, et ils ont le temps. Ils ont même toute l’après-midi. Il faut dire que les fameux films d’auteurs sont souvent projetés en matinée, à onze heures, heure un peu curieuse, s’il en est une… Une heure, dont on ne saurait dire à quoi elle correspond. Lucie a le sourire, elle prend la main de Max, la séance de cinéma semble déjà loin.
– C’est curieux ce nom pour un lac : le lac perdu… Tu crois qu’on va le trouver ?
Max est bon public et amoureux : il sourit au jeu de mot de Lucie, tout en la serrant contre lui. Ils ont un peu plus de six kilomètres à effectuer. Il suffit de longer le canal pendant deux ou trois kilomètres, et ensuite de traverser une forêt, pour déboucher sur le lac. Ce qui les réjouit, c’est qu’il y a une petite gare, juste en bordure du site. Elle est indiquée sur le plan, mais ils ne parviennent pas à la trouver dans toutes les applications SNCF, qu’en bon voyageurs ils ont téléchargé sur leur téléphone. Peu importe, ils verront bien quand ils seront sur place, et au pire s’il le faut, ils reviendront à pied. C’est samedi aujourd’hui, ils n’ont pas cours.
Le chemin qui longe le canal est très agréable. Ils sont heureux de découvrir ensemble ce bel endroit. Max, étudiant en histoire, se pose toujours beaucoup de questions.
– Je me demande à quoi peut servir ce canal. Visiblement d’après le plan, il relie le lac à la ville. Il faudra que je fasse des recherches.
– Tu as vu Max, c’est très beau cette fine couche de brume qui flotte sur la surface de l’eau.
Max sourit, mais ne renchérit pas, il craint que la vue de cette brume ne relance le débat sur le film du matin. Ils approchent de la forêt. Elle est épaisse. Dès les premiers pas qu’ils font à l’intérieur, ils sont saisis, l’un et l’autre, d’une toux rauque. Lucie pense que ce doit être une allergie aux châtaigniers qui sont très nombreux.
– Mais je n’ai jamais été allergique à quoi que ce soit ! Non, je pense que c’est plutôt cette petite brume qui nous est tombée sur les bronches.
Ils sont enfin dehors. L’air est frais, vif, presque coupant. Quel contraste avec la pénombre mélancolique de ce film. Max sait qu’ils ne seront pas d’accord. C’est presque devenu un jeu entre eux. Elle aime en rajouter sur son côté « intello », fidèle lectrice des cahiers du cinéma et de Télérama. Quant à lui, il adore exagérer son désintérêt pour ce que Lucie appelle les films d’auteur. Et évidemment, connaissant son allergie aux débats qui suivent les projections, elle aime commenter, et généralement encenser ce qu’elle a vu, l’opposant généralement à ce qu’elle considère comme le mauvais cinéma commercial.
-Incroyable ce film, non ? Je suis toute secouée : pas toi Max ?
-Secoué, non ! Pas vraiment, j’ai plutôt la nausée, comme si je venais de traverser un long tunnel humide. Et honnêtement, je te le dis franchement, je n’ai rien compris…
-Mais il n’y a rien à comprendre, il faut simplement se laisser émouvoir. Et puis c’est juste incroyable ! Quand tu penses qu’il a réalisé ce film quasiment sans budget, en utilisant pour le tournage un simple vieil Iphone recyclé…
Max ne répond pas. C’est inutile, il sait qu’elle exagère, peut-être pour le taquiner. Mais quand il y repense, il ne peut pas s’empêcher de trouver qu’on a atteint le sommet du grotesque. Pendant une heure trente, ils ont dû subir une histoire totalement incohérente. Il s’agissait d’un jeune couple, répondant à une annonce farfelue, rédigée par le maire d’une petite commune, située on ne sait où, mais vraisemblablement dans un pays d’Europe de l’Est, certainement ancienne république soviétique, avec des prisons remplies de réalisateurs dissidents… Une petite annonce avait attiré l’attention des deux jeunes gens. Elle disait en gros : « Village embrumé cherche jeune couple heureux et joyeux pour diffuser quelques tranches de bonheur à population endormie. » S’en étaient suivies une succession de situations ridicules, pour la plupart incompréhensibles (car évidemment, compte tenu du budget on ne peut plus rabougri, le sous titrage semblait avoir été fait par une intelligence artificielle débutante…). Le réalisateur voulait, on l’avait bien compris, dénoncer beaucoup de choses à la fois, et au bout du compte, on ne comprenait rien. Il y avait une usine chimique, rejetant des quantités impressionnantes de fumées toxiques. Cette usine appartenait au maire. Il y avait aussi l’épouse de ce maire, pharmacienne de son état, et qui vendait à la population des pastilles, sensées lutter contre les toux chroniques, secouant tout le village, mais qui, en réalité, avaient pour effets secondaires de provoquer une profonde léthargie dépressive. Et au milieu de tout cela, le jeune couple se tenait continuellement par la main, essayait de faire rire, ce qui ne marchait pas, ni pour la population, ni pour les spectateurs du film. Bref, pendant une heure trente, on entendait des chuchotements, des toux rauques, des soupirs et parfois des rires contenus. Le tout, étant accompagné d’un fonds musical dont il n’est pas possible de qualifier le genre. Objectivement, c’était, au mieux, un simple navet, au pire, le véritable « foutage » de gueule d’un réalisateur, en colère contre le monde entier, qui avait cherché à prendre à leur propre piège tous ces snobs cultureux occidentaux…
Pour un concours de nouvelles, j’ai écrit ce texte que je vous propose de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties. Il faut préciser qu’une contrainte était imposé, à savoir commencer par la phrase suivante : « Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »
« Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. » C’est une voix d’outre-tombe qu’on vient d’entendre. Elle indique qu’on en a enfin terminé avec ce film. Sur le grand écran de l’entrée des artistes – c’est le nom du cinéma – s’affiche le mot fin. Il y a encore un interminable plan fixe sur cette gare, enfouie sous une épaisse couche de brouillard. Même si la brume est très épaisse, il n’est pas difficile de reconnaître les deux silhouettes. Il faut dire qu’on les a suivies dans toutes leurs aventures monotones depuis le début du film. Film qui dès la fin du premier quart d’heure a déjà paru interminable à Max. On peut dire, sans se tromper, qu’il est soulagé, pour ne pas dire libéré, et il n’a pas attendu pour se lever et commencer à enfiler son blouson. Il se prépare à sortir, il a envie de respirer, de retrouver la lumière. Au début de la projection, il a d’abord pensé que le caméraman avait eu un problème de mise au point pendant le tournage. On ne peut pas dire que c’était totalement flou, c’était autre chose… Max s’est d’ailleurs retourné plusieurs fois, vers le petit carré lumineux de la cabine de projection. Peut-être est-ce simplement un problème technique ? Ces petits cinémas associatifs ont peu de moyens, et il imagine aisément que le projecteur est au moins aussi âgé que les vieux sièges en velours rouge qui grince dès qu’on bouge un peu. Lucie, comme à son habitude est restée assise. Elle est toujours convaincue, à la fin de chaque film qu’elle voit, qu’il faut patienter jusqu’à ce que la salle soit totalement vide. Elle est persuadée qu’il peut encore se passer quelque chose, qu’une dernière image va apporter un éclairage supplémentaire. Un message subliminal en quelque sorte. Max s’impatiente, il n’en peut plus.
– Tu vois bien qu’il ne va rien se passer…
– Non, attends, parfois il y a un rebondissement !
Max sourit intérieurement. Il ne voit vraiment pas comment il pourrait y avoir un rebondissement dans un film aussi flou et aussi plat. Il s’impatiente, mais résiste encore un peu. Il n’est plus à une minute près. Evidemment, rien de nouveau, pas le moindre rebondissement, pas de message. Il se dit que s’il était à la place du réalisateur, il aurait peut-être au moins remercié les spectateurs. « Merci d’être restés jusqu’au bout… » Ou alors : « vous n’avez rien compris à ce film, c’est normal, je n’ai, pour ma part, rien compris au scénario et l’objectif de ma caméra était rayé… » Il rit intérieurement de ses moqueries.
Je participe à beaucoup de concours d’écriture, dans les différentes catégories poésie et nouvelles. Finaliste du concours de poésie organisé par la médiathèque de la ville de Senlis, sur le thème du soleil, vous pouvez retrouver mon texte « un sourire s’est envolé »…
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
Une fois n’est pas coutume mais, j’ai choisi pour ma rubrique « Mes Everest » un auteur contemporain que j’ai découvert ces derniers jours en lisant son roman » Né d’aucune femme ». Tout est magnifique, et notamment l’écriture. Parmi les nombreux passages que j’ai lu et relu, je vous livre celui-ci, c’est Rose l’héroïne qui parle des mots, des mots nouveaux qu’il faut apprivoiser… Sublime et émouvant…
… C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.
Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comme je les ressentais au moment je les ressentais, que des fois ceux que j’utilise collent pas exactement, que j’aurais besoin d’en connaître d’autres, plus savants, des mots avec plus de choses dedans . Les mots , j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, sans connaître leur sens…
Oui, bien sûr, Athènes m’a permis de faire des provisions pour ma réserve à inspirations et j’aurai l’occasion d’en partager plusieurs sur ce blog, mais une fois n’est pas coutume je débute ma série par un billet d’humeur.
Irrité, et le mot est faible, je l’ai été souvent par cette nouvelle civilisation, celle du narcissisme numérique. Et cette évolution, que dis-je, cette régression est universelle. Ne connaissant pas les frontières, elle a transformé un grand nombre de celles et ceux que je considère encore comme des frères et sœurs humains en une nouvelle créature dotée des mêmes caractéristiques. Le monde réel extérieur n’existe plus, il est immédiatement et continuellement transformé en un décor numérique pour mettre en valeur son amour de soi. On ne sait plus voir où regarder avec les yeux de l’étonné et de l’emmerveillé, on se contente de se voir et de se regarder à travers une fenêtre de quelques centimètres carrés devenu le fébrile prolongement de cette main invisible qui nous relie au néant de cet infernal narcissisme. On aime plus que tout se voir pour s’aimer et se faire voir pour se faire aimer. Les milliers de personnes croisées sur l’acropole n’ont pas vu le Parthénon, elles se sont mises en scène pour être vues. Les regards ne traversent pas le temps, ils se figent sur l’instant numérique et renvoient l’antique dans l’au-delà virtuel.