L’installation, version complète…

Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !

Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.

  • Cette fois je le ferai !

Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.

La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.

Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.

Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.

Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.

En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu.  

On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée.  Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.

  • Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse !

Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.

  • Je vous invite, ça me fait plaisir !  

Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire.

Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.

  • Je suis thanatopracteur !

Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin.

L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :

  • Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard !  

Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations. 

Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.

  • Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant.  Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ?

Et Lucie qui sourit.

L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard.

Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu.

Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche.

Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.

  • Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider.

Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu :  les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela.

Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.

  • Edouard tu sais je t’ai toujours détesté.

Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante :  une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté.

Les autres sont arrivés.

Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre.

Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.

  • Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler.

Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.

  • Lucie je peux te poser une question ?
  • Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
  • Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
  • Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
  • Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
  • Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.

A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.

Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.

Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.

  • On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…

Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.

  • Il tient quelque chose entre les mains.
  • Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !

L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :

Edouard POULIN
Thanatopracteur assermenté
Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON

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