
Jules lit rapidement les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais il ne peut pas se concentrer, le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille.
Jules titube en sortant de la bibliothèque.
- Oh le Jules, si tôt le matin il y a déjà du vent dans les voiles !
C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul alors comme c’était vrai il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester.
Jules est ce que les autres appellent une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa grande carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait ici que Jules parle à la mer. Il parle, il lui parle.
Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, très près d’elle, presque les pieds dans l’eau sur la plage ou sur les rochers. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres et ainsi deviner une tactique qu’on pourra immédiatement contrer. Mais Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, ou parce qu’il veut dire à la mer de belles choses, ou peut-être lui confier un secret.
Ici, hors saison personne ne fait attention à lui, il fait partie des meubles, du décor, du paysage. On l’ignore, la plupart ne savent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée elle a demandé où il vivait cet homme qui est déjà devant la porte de la bibliothèque le matin quand elle ouvre. - Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant tout seul…
Ce matin Jules semble plus agité que d’habitude ; on comprend à son pas pressé qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort en ce jour de grande marée on pourrait entendre effective-ment qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur.
Il en veut à la mer, il lui en veut et le lui dit. - Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.
Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal l’a adoptée à l’unanimité.
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