Epaves, suite…

Dans le journal il est écrit qu’il faut éliminer toutes ces épaves qui détériorent le paysage. Elles sont nombreuses, trop nombreuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines rien que dans le Mor-bihan. Jules ne comprend pas comment ils peuvent compter et qu’est-ce qu’ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille, il en connait beaucoup. Certaines se cachent entre les rochers. Per-sonne ne les voit…
L’après-midi, il est retourné à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe il n’en a pas pour longtemps.

  • Je veux un dictionnaire
  • Mais lequel Jules, tu sais il y en a beaucoup des dictionnaires…
  • Non moi je veux le Larousse
    Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Rien d’autre, les autres c’est du bavardage, c’est juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les ge-noux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…
    Epave :
  • Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
  • Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
  • Carcasse de navire échoué sur une côte.
  • Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque…
    Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque.
    Il en veut à Larousse.
    Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de tout ce qui est échoué sur la côte, il est encore plus en colère. Il s’approche d’eux. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone…
    Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton ironique, condescendant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait forcément s’adresser à lui comme s’il était un enfant et de surcroît un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nouveaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien.
    Il lui explique. Oui c’est vrai ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repérage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine des équipes spécialisées du dé-partement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les plus grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
  • Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle, mon Jules. Ce n’est pas bon pour le tourisme…
    Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant fait fuir ces fameux touristes.
    Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, est ce qu’ils ont pris le temps de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.

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