Epaves : une nouvelle inédite…

J’ai écrit cette nouvelle sur le thème « épaves » pour participer au concours du cercle de la mer de la ville de Lorient.

Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi parfois pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut choisir.
Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.

  • Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
  • Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.
    Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
  • Tu verras tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres.
    Et toujours des ricanements.
    Ce matin, Jules comme à son habitude a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors il est certainement plus en mesure que n’importe quel spécialiste de météo France de vous dire ce qui va se produire dans les heures et les jours qui viennent. Il n’y a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit.
    On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées : les marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le jour-nal toujours dans le même ordre et s’arrête un moment sur les nouvelles locales. Il aime bien lire les comptes rendus des conseils municipaux : la plupart du temps c’est assez rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire tout cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Il sait que la semaine dernière, le jeudi, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parlait, il lui parlait…
    Le titre de l’article le fait sursauter, comme s’il avait entendu quelqu’un lui hurler dans les oreilles : « Le conseil municipal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »

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