L’horaire des marées : 2

Un matin, on avait vu les volets ouverts, de la lumière à l’intérieur et une silhouette sombre qui prenait des mesures dans le jardin. Il était arrivé là sans prévenir, sans se présenter. On se souvient simplement, parce que Gaby l’avait raconté à tout le monde en riant, que quelques jours après son arrivée, il était allé à la maison de la presse et qu’il avait demandé s’il y avait les horaires des marées dans le journal local. « Les horaires des marées ? Oh l’ami, on est en Bourgogne ici, pas en Bretagne ». En guise de compensation, ou plutôt de consolation, Gaby lui avait proposé l’almanach du père Benoit. « Vous verrez c’est plein d’infos, notamment pour les jardiniers ». Rabuteau avait eu l’air satisfait. Bref, Rabuteau non seulement intriguait, mais il inquiétait. Au village on n’avait pas l’habitude des originaux, encore moins des étrangers. En réalité, on ne les aimait pas.

Ceux qui le connaissaient le mieux, c’étaient les jardiniers de la mairie. Ils s’arrêtaient au grillage du jardin et lui parlaient. Il racontait qu’il faisait des expériences, des croisements entre plants, il leur avait parlé de ses voyages à l’étranger pour étudier les légumes.

« Des voyages à l’étranger pour étudier les légumes ! » Au café des sports, tout le monde se posait encore plus de questions. En fait, quand on ne sait rien sur quelqu’un on invente, on suppute, mais dès qu’on connait quelques bribes, on suspecte, on brode, on affabule. « C’est un chimiste, je vous le dis, on le voit à son tablier, mon prof de chimie avait le même », « oui, un chimiste ou une espèce de sorcier, pourquoi il est arrivé la nuit à votre avis, et ben parce que c’est un sorcier ? ».

Thomas Rabuteau ne se doutait de rien, il était tellement concentré sur sa tâche que la moindre rumeur aurait bien eu du mal à l’atteindre. Et pour être complètement sincère, il s’en moquait.

Cela faisait maintenant trois ans qu’il était au village. Les bavardages le concernant commençaient à s’épuiser, il faisait désormais partie du paysage, il était presque devenu un petit plus pour le folklore local. On pouvait même s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, l’office de tourisme propose un passage devant le jardin du père Thomas. Jardin, convenons-en, qui était devenu une véritable attraction.

Nous étions dans la première quinzaine de septembre, ce devait être un mardi. Levé à son habitude dès potron minet, le père Thomas jeta un œil sur son jardin depuis la fenêtre de sa chambre et resta figé de stupeur…

Il n’en croyait pas ses yeux. Il avait réussi. Comme il était très tôt, la lumière du jour était encore hésitante. Rabuteau se frotta encore les yeux, se saisit de ses lunettes posées sur la commode, prit la peine de les nettoyer méticuleusement, les chaussa et observa calmement ce qu’il distinguait. La lune était encore largement visible, il faut dire qu’elle était pleine. Mais non, il ne rêvait pas, ce qu’il voyait était bel et bien réel. Des années qu’il attendait ce moment, des années qu’il faisait des essais, des calculs, qu’il prenait des notes, qu’il cherchait des solutions pour vérifier son hypothèse. Il se souvient qu’à l’école d’ingénieurs, les autres étudiants et certains professeurs se moquaient gentiment de lui : il était devenu Rabuteau l’illuminé, Rabuteau le farfelu. Et cela avait continué pendant des années, ses collègues des différentes chambres d’agriculture où il avait exercé ne comprenaient pas ses obsessions.


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