L’horaire des marées, fin…

Rabuteau, toujours en pyjama, est seul au monde. Il est en extase devant ses tomates. Une seule d’entre elles pourrait largement nourrir une famille nombreuse. Les heures défilent et il ne se rend compte de rien. Une équipe télé vient d’arriver, c’est le maire qui les a prévenus, un peu de publicité pour le village c’est toujours bon pour le commerce. On a aussi prévenu l’école d’ingénieurs agronomes de Dijon, ce doit être la directrice de l’école primaire qui a pris l’initiative, elle est une des seules à ne jamais avoir été sensible aux rumeurs et aux propos déplacés sur Rabuteau. Comme lui, c’est une cartésienne, et elle est intimement persuadé que tout peut s’expliquer.

Lorsque l’équipe de « Agrosup » Dijon est arrivée sur place, Rabuteau est en train d’écosser une énorme cosse de petits pois. En fait, plus qu’une cosse, on dirait plutôt une trousse, une grosse trousse bien ventrue, dont le contenu en tombant dans la cuvette produit un son lourd comme celui d’une balle de tennis.

« Rabuteau, alors ça y est, tu as réussi ! » Rabuteau sursaute, il reconnait la voix nasillarde d’un de ses anciens camarades devenu aujourd’hui chercheur en agronomie. Un de ceux qui se moquait le plus de lui le prenant pour un illuminé. Il pose sa cuvette pleine de ce qu’on pourrait désormais appeler des « gros pois » … Il voit tous ces visages collés aux grilles de son jardin. Il avance, tout en resserrant la ceinture de son pyjama comme pour se donner une contenance sérieuse. Il a le sourire. L’équipe de télévision est toute proche, le micro du journaliste n’est plus qu’à quelques centimètres de la grille. Rabuteau le saisit avec autorité et n’attend même pas la question. Il va faire une déclaration. Tout le monde est bouche bée, on l’a rarement entendu parler.

« Mes chers amis, je savais depuis des années déjà que la lune avait une influence sur la croissance des légumes. J’ai passé aussi des années à observer le phénomène des marées, j’ai fait des prélèvements dans un nombre incalculable de jardins situés au bord des océans, j’ai utilisé les composantes chimiques de certaines algues pour fabriquer des engrais concentrés, et c’est cette nuit au moment où la pleine lune était à son apogée que, ce que j’appellerai la croissance explosive a eu lieu. C’était exactement à 0 h 25. ». Rabuteau estime qu’il en a assez dit.  Il rend le micro au jeune journaliste, un peu interloqué, et semble déjà vouloir retourner à ses mesures.

« Oui il a raison Rabuteau, quand on est rentré vers 0 h 30, on est passé devant chez lui, on a cru qu’on avait trop bu, on a vu un potiron si gros qu’il faisait de l’ombre sur le trottoir, faut dire qu’avec la pleine lune on y voyait comme en plein jour »

Rabuteau a marqué un temps d’arrêt. Une marée c’est 12 h 25 minutes, il est presque 10 heures…il observe le potiron dont il a été question. Certes, il est encore de belle taille, mais de là à faire de l’ombre… Il sort son carnet, reprend ses calculs en tremblant un peu.

Il est 12 h 30, tout le monde est rentré déjeuner.  Rabuteau est abattu. Il est encore en pyjama, assis sur sa brouette. Comme lui, le jardin est d’une tristesse infinie. Tout est rabougri, flétri. Dans la cuvette, on distingue de minuscules légumes, les plus gros d’entre eux, certainement des courges, ont la taille d’une noisette…


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Un commentaire sur “L’horaire des marées, fin…

  1. Oups… Pour le final !
    Pauvre Monsieur Rabuteau…
    Cela m’a rappelé un gag de Mélusine (la BD) dans laquelle une de ses consœurs sorcières tente une recette de pousse accélérée…
    …qui marche assez bien…
    … mais qui flétrit aussi vite !

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