En attendant l’omelette, version intégrale…

En attendant l’omelette…

C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.

En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.

Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.

Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?

Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric !  Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.

Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe !  Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…

Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.

Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…

Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.

– Vous désirez autre chose ?

– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.

– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi :  des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail !  Autre chose ?

– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….

– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert.  Albert Camus. Vous le connaissez ?

– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?

– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.

– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …

– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.

Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ?  Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…

Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui :  son regard, sa présence… Comment dire ?  Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ?  Non :  solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».

Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.

Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.

– Non merci, je ne fume pas !

Avril 2025


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