Le grand nettoyage….

J’étais hier à la médiathèque Marguerite Duras de Bessancourt dans le val d’Oise pour la remise des prix du concours de nouvelles 2024. Cette année le thème proposé était  » une première fois ». 146 nouvelles ont été proposées à un jury presidé par #véroniqueovalde. J’ai obtenu le 7eme prix pour ma nouvelle  » le grand nettoyage »… Merci aux organisateurs et à Véronique Ovaldé

Et ci-dessous découvrez la nouvelle en question…

Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut choisir.
Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa, la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.

– Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?

– Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.

Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée, on s’est empressé de la mettre au cou-rant.

– Tu verras, tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même, mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres.
Et toujours des ricanements.
Ce matin, Jules, comme à son habitude, a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors, il est certainement le meilleur prévisionniste que l’on connaisse. Il n’a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit.
On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le journal, toujours dans le même ordre, et s’arrête sur les nouvelles locales. Il aime lire les comptes rendus des conseils municipaux. La plupart du temps, c’est rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Jeudi dernier, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là, il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parle, il lui parle…
Le titre de l’article le fait sursauter, comme si on lui avait hurlé dans les oreilles : « Le conseil munici-pal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »
Jules lit les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais ne parvient pas se concentrer : le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille.
En sortant de la bibliothèque, Jules titube.

– Oh Jules, si tôt le matin tu as déjà du vent dans les voiles !


C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul, alors comme c’était vrai, il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester.
Jules est devenu une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait que Jules parle à la mer.
Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, presque les pieds dans l’eau. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres. Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, et il veut dire à la mer de belles choses, et lui confier un secret.
Ici, hors saison, personne ne fait attention à lui, il fait partie du paysage. On l’ignore, la plupart ne sa-vent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée, elle a demandé où vivait cet homme, déjà devant la porte de la bibliothèque le matin à l’ouverture.

– Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit, il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant…


Ce matin, Jules semble plus agité que d’habitude ; on devine qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort on pourrait entendre qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur.
Il en veut à la mer, et le lui dit.

– Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.


Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal, à l’unanimité, a décidé de l’appliquer.
Dans le journal, il est écrit qu’il faut éliminer ces épaves qui abîment le paysage. Elles sont trop nom-breuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines, rien que dans le Morbihan. Jules ne com-prend pas comment ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille. Certaines se ca-chent entre les rochers. Personne ne les voit…
L’après-midi, il est allé à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée, mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe, il n’en a pas pour longtemps.

– Je veux un dictionnaire…

– Mais lequel Jules ? Il y en a beaucoup de dictionnaires…

– Non, moi je veux le Larousse


Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Les autres, c’est du bavardage, juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les genoux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…

Epave :

– Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.

– Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.

– Carcasse de navire échoué sur une côte.

Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque

Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque.
Il en veut à Larousse.
Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de ce qui est échoué sur la côte, sa colère monte. Il s’approche. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone…
Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton condescen-dant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait s’adresser à lui comme s’il était un enfant et, de surcroît, un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nou-veaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien.
Il lui explique. C’est vrai, ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repé-rage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine, des équipes spécialisées du dépar-tement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.

– Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle. Ce n’est pas bon pour le tourisme…

Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi de lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant éloigne les touristes.
Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.
Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà fait.
Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, ce sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier. Elles sont là et vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grincements quand le vent est trop fort. Elles gémissent, les carcasses, crient leurs douleurs, et personne, à part lui, ne les en-tend.
C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer, là, sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus.
Jules va parler à la mer. Il sait qu’elle écoutera. Elle est la seule, avec Léa, à l’entendre, à lui confirmer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère. Il sait qu’elle risque de mal le prendre, de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves.
Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions. On lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.

– Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud.

Léa n’est pas habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coef-ficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit plus à marée basse. Elle a consulté les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de bateau, ils sont un élément de ce « décor » qu’elle apprécie de plus en plus.
Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut-être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante.
Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer.
Il est neuf heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge.
C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là.
Ce matin il n’est pas venu…


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