L’invitation, version intégrale…

« Ce qu’il faudrait c’est déplacer les villes à la campagne ! » La première fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il était en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait décidé, une fois par mois, d’organiser des débats, sur les thèmes d’actualité qui revenaient à l’occasion de l’élection présidentielle. L’écologie, la défense de l’environnement (on parlait alors plutôt de la seule pollution) apparaissaient pour la première fois sur la scène médiatique, notamment grâce à un candidat que les Français découvraient, un agronome original : René Dumont.

Dans sa classe, le débat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mêmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui étaient engagés dans des mouvements politiques à droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient à l’extrême gauche, déjà très éparpillée entre trotskistes, maoïstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal à saisir les subtiles différences. Guillaume était de ceux-là. Maoïste, il se présentait volontiers comme le seul dépositaire de la pensée marxiste-léniniste. Fils d’un médecin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance à considérer qu’il était celui qui savait… Il parlait de la classe ouvrière et de la paysannerie comme étant le terreau de la révolution à venir, mais passait ses soirées du samedi dans une boîte de nuit luxueuse où il dépensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait péniblement de côté en une année…

Jules, quant à lui, restait silencieux. Il n’était pas à l’aise, et craignait toujours de dire des bêtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dès le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycée, il aidait ses parents à la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.

Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la télévision et écoute distraitement le débat qui oppose des experts de plateaux, régulièrement invités pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui « d’interroger » cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les écrans les images des manifestations de la journée. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.

  • N’y a-t-il pas dans cette explosion de colère la manifestation d’un malaise existentiel, une incompréhension de plus en plus importante, une véritable fracture entre le monde des urbains et celui des ruraux ?

Le premier à répondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne à l’institut des hautes études sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : « comprendre le monde paysan ». Jules lève le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…

Le journaliste l’invite à préciser une pensée un peu fumeuse, à faire des propositions.

  • Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est déplacer la ville à la campagne. Concrètement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbains afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…

Jules est stupéfait : il n’a pas changé.

Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler.

Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain.

Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.

  • On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.

Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…

  • Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
  • Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
  • Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
  • Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
  • C’est cela, vous avez bien compris.
  • Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.

Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.

  • Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
  • C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.

Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.

  • Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.

Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ».

Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine.

Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.

  • On va tout de suite se mettre au travail.  Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier.  Il faut que vous voyiez cela Guillaume.

Guillaume enfile de vieux vêtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prêtée. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar à matériel, en train d’atteler une tonne à lisier.

Guillaume n’y connait rien et pour faire sérieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds à la tête. Guillaume est mal à l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.

  • C’est chouette Jules, d’avoir répondu à ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coïncidence quand même ! Vous vous rendez compte, j’ai vécu jusqu’à 18 ans à Dole et n’étais jamais venu ici.
  • Oui drôle de coïncidence !  Vous savez, mais on peut peut-être se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycée.

Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans ça il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.  

  • Tu regardes souvent cette émission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
  • Oui tu as raison, c’est comme les débats qu’on avait au lycée. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon établissement c’était la mode, et c’était toujours les mêmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils étaient à côté de la plaque. Bon, assez bavardé on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derrière ? Il faut que je recule et tu vas me guider…

Guillaume est de plus en plus mal à l’aise mais il s’exécute.  Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arrière et simultanément appuie sur la manette qui déclenche l’éjection du lisier.

Guillaume n’a rien vu venir.

Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.

  • Je suis vraiment désolé, c’est la première fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.

Guillaume est pétrifié. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres.  Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.  

  • Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevé la « merde » que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…

Janvier 2026


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