Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte, où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir, je me demande à moi-même tout doucement pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ? Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ? Non : ils ont couleur et forme et existence tout simplement. La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent. Cela ne signifie rien. Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre, invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes devant les choses, devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!
En fin de journée, un commandant de la police judiciaire est autorisé à l’interroger.
J’aimerais que vous parliez du soir de l’accident, si vous avez des souvenirs bien sûr…
Je ne me souviens pas de l’accident, ni de ce qui a suivi. La dernière image que j’ai en tête c’est Héléna, mon Héléna. Je suis descendu au sous-sol et n’ai vu que ses jambes magnifiques qui sortaient de dessous la voiture. Elle a sursauté quand je lui ai demandé ce qu’elle faisait. Elle m’a répondu qu’elle vérifiait l’état des plaquettes de frein. On devait partir le lendemain, elle a insisté pour que je retourne au garage pour les remplacer. Quand elle m’a embrassé, je l’ai trouvée très belle, avec cette tache de cambouis sur le front. Je l’aime tellement, je suis incapable de la contredire. Vous savez, elle est très douée en mécanique, j’ai confiance en elle, je suis parti. Après, c’est le trou noir…
Il est 18 heures. Jeanne accompagne Héléna au parloir. Toute la journée, elle a revécu ses derniers moments avec Antoine, avant l’accident. Elle se souvient avec douleur de l’arrivée de la police qui vient la prévenir, et ces questions sur ces maudites tâches de cambouis… Elle n’a pas compris ce qu’ils cherchaient. Elle était anéantie : Antoine était dans le coma, sa voiture a quitté la route, et s’est encastrée contre un pylône.
Son avocate est installée derrière le petit bureau, les traits tirés, l’air soucieuse.
Bonjour Héléna, je vous en prie, asseyez-vous.
Bonjour Maître, dites-moi vite ce qui se passe, je ne comprends pas, j’aurai dû sortir aujourd’hui, non ?
Héléna, vous vous souvenez, je vous ai dit hier matin qu’Antoine était sorti du coma…
Oh oui, je suis tellement heureuse, deux bonnes nouvelles le même jour. Sortir c’est déjà incroyable, mais le revoir, c’est magnifique, je vais pouvoir m’occuper de lui.
Héléna, tout ne s’est pas passé comme on l’aurait souhaité. Antoine a en partie perdu la mémoire, mais se souvient parfaitement des derniers instants que vous avez passés ensemble.
C’est normal, il m’aime tellement !
Attendez, ce n’est pas si simple…
Mais, on lui a dit que j’étais incarcéré ? On lui a expliqué ?
Les médecins auraient souhaité qu’il ne soit pas mis au courant tout de suite, mais son jeune frère n’a pas pu s’empêcher de tout lui raconter…
Et comment il a réagi ?
A votre frère, apparemment il n’a rien dit. Malheureusement, là où tout bascule pour nous, c’est quand la police judiciaire l’a interrogé…
La police judiciaire ?
Oui, Il a expliqué, visiblement avec des larmes dans les yeux, que vous étiez son dernier souvenir. Il est descendu au sous-sol où était sa voiture, pour retourner au garage. Vous lui aviez demandé d’aller faire changer les plaquettes. Il est entré et a vu vos jambes qui dépassaient de dessous la voiture. Vous avez sursauté, et quand vous êtes sortie vous lui auriez dit que vous vouliez vraiment vérifier que les plaquettes étaient usées.
Mais, il n’y a pas besoin d’aller sous la voiture pour vérifier les plaquettes ! Il n’y connait rien…
Antoine est sorti du coma hier matin. Depuis six semaines, il est plongé dans ce profond sommeil. Surprenant comme réveil ! Ils sont plusieurs autour du lit, à l’observer, à poser des questions, comme s’il était un enfant, comme s’il était sourd. Il comprend vite qu’ils cherchent à vérifier s’il se souvient : qui il est, que lui est-il arrivé ? Bien sûr qu’il se souvient. Il a la bouche pâteuse mais les idées claires.
Il se souvient. Héléna son épouse, qu’il a tant aimée. Héléna qui ne se doute de rien, Héléna qui n’a aucun soupçon quand il lui explique qu’il faut qu’il retourne au garage, pour faire changer les plaquettes. Demain, ils doivent partir en vacances. « Il ne faut pas rigoler avec les freins » lui a dit son patron. Il travaille dans ce garage depuis deux ans. Il est comptable, la mécanique ce n’est pas son truc, il n’y comprend rien.
Il se souvient, Héléna avait insisté auprès d’Edouard, le propriétaire du garage pour qu’il soit embauché. Elle le connaissait bien, pendant plusieurs années elle a été sa copilote et sa préparatrice, quand ils étaient engagés dans le championnat de France des rallyes.
L’année dernière, il est tombé follement amoureux de Julie la femme d’Edouard. Il n’aime plus Héléna. Il va la quitter, il faut qu’il lui dise. Parfois il se prend à fantasmer : si elle avait une maladie grave, un accident, tout serait résolu, il ne serait pas obligé d’avouer. Ou si elle était enfermée en prison…
Les médecins sont partis. Jules, son frère est seul avec lui. « Il faut le ménager, il est encore faible. » Mais Antoine veut savoir.
Dis-moi comment va Héléna ?
Jules hésite.
Tu sais, Antoine, elle est en détention provisoire. On l’accuse d’avoir saboté ta voiture. L’expert prétend que l’écrou de la barre de direction a été dévissé. Ils n’ont aucune preuve, mais des présomptions, comme ils disent. Quand on est venu prévenir Héléna de l’accident, elle avait une tache de graisse sur le front. Elle a expliqué qu’elle venait simplement de changer les roues de son véhicule.
Oui, c’est vrai, elle en avait parlé…Comme c’est la fin de l’hiver, elle a monté les pneus été. Elle avait les mains sales et tu la connais elle se touche toujours le bout du nez… D’où la tache…
Oui, mais ils doutent…Ils font une fixette sur cette tache sur le front et l’expert est formel. Pour se tacher à cet endroit précis, il faut être passé sous la voiture. Il a même poussé le vice à faire la démonstration.
Antoine ne dit rien. Jules est inquiet.
Mais je te rassure elle sort demain, l’expert a finalement conclu que si l’écrou avait été dévissé chez toi, tu aurais dû avoir l’accident à l’aller et pas au retour du garage. Il reste à savoir qui a pu faire ça ?
Antoine réfléchit. Il a peu de temps devant lui, elle va sortir, demain elle sera à son chevet. L’idée lui est insupportable. C’est Julie qu’il veut revoir. C’est avec elle qu’il veut vivre.
Et au garage, comment ça se passe ?
Ça ne va pas fort, je crois que ton patron déprime, il serait endetté et le pauvre, sa femme l’a quitté. Le jour où tu as eu l’accident, elle venait de lui apprendre qu’elle avait rencontré quelqu’un…
Antoine sent qu’il a une chance, une fenêtre de tir très courte. S’il joue la comédie, on le croira. Il pourra se débarrasser de deux obstacles en même temps.
Voici une nouvelle que je vous propose en trois parties aujourd’hui, n’hésitez pas à me faire part de vos retours…
Hier encore, elle rêvait de ces retrouvailles. Six longues semaines… Elle avait eu le temps de se préparer et attendait patiemment. Elle n’a jamais compris pourquoi elle était incarcérée. Ils finiront par admettre que c’était une injustice.
Son avocate a pris le temps de lui expliquer : on ne pouvait pas « encore » parler d’injustice, tout simplement parce qu’elle était en préventive, et présumée innocente. Héléna n’a pas compris ces subtilités juridiques mais reste confiante car elle n’a rien à se reprocher. Ces derniers jours, l’enquête a progressé. Les conclusions de l’expert en mécanique ont convaincu la juge d’instruction qu’il est inutile de la garder en prison.
Ce matin, lorsqu’elle entend le bruit de la serrure de sa porte de cellule, son cœur s’emballe. Elle navigue entre joie et soulagement et ne doute pas. Plus rien ne pourra empêcher leurs retrouvailles. Elle sera enfin à ses côtés, pour sa convalescence.
Héléna est tellement concentrée sur cette future tranche de bonheur qu’elle dégustera dans quelques minutes, qu’elle ne se rend pas compte que Jeanne, sa gardienne préférée, est mal à l’aise. Elle reste figée devant la porte. Héléna est habillée, maquillée, et tient dans les mains son carnet intime et le cadre photo, hier encore, posé sur la petite table. Jeanne est embarrassée, ne sait pas comment lui dire.
Bonjour Héléna, tu te souviens que tu as rendez-vous avec ton avocate, ce soir à 18 h 00 ?
Ah bon… J’ai rendez-vous ? Non je ne m’en souvenais pas…Où dois-je la rencontrer ? Elle ne m’a rien dit la dernière fois et je ne suis pas sûre qu’elle m’ait laissé une adresse…
Jeanne a un petit rire gêné. Elle réalise qu’Héléna ne sait rien. Elle n’est pas au courant du rebondissement de la veille. Elle ne dit rien, ne s’en sent pas le courage. Alors elle continue sur le ton de l’ironie.
Mais Héléna, tu dors encore ? Où veux-tu que ce soit ? Au parloir, comme d’habitude…
Au parloir ? Héléna ne comprend pas. Elle sait que les sorties sont souvent en fin de matinée, rarement en début d’après-midi, mais jamais après 18 h 00. Elle ne sait pas quoi penser. Jeanne est pressée de repartir.
Bon, et bien, à ce soir Héléna, je viendrai te chercher. Passe une bonne journée !
Merci Jeanne, à tout à l’heure…
« Passe une bonne journée », cette dernière phrase lui fait mal. Assise sur son lit, elle s’est pris la tête entre les mains. Elle n’est pas folle : hier, elle a dit au revoir à tout le monde. Jeanne était là. Elle l’aime beaucoup, Jeanne, elle sait qu’elle aussi trouve anormal qu’on la garde prisonnière, même si c’est en préventive, comme répète l’avocate. Elle était heureuse pour elle, et lui a souhaité plein de belles choses.
C’est impossible, ce doit être une erreur. Tout ne peut pas être remis en cause, comme cela, en une nuit. Ce rendez-vous avec l’avocate n’était pas prévu, elle en est certaine. Il s’est passé quelque chose, qu’on ne pouvait pas prévoir. Héléna est impassible, d’un calme surprenant, elle garde espoir, se dit que ce n’est rien. « Comment ils disent déjà ? Oui, c’est cela, je me souviens : il doit s’agir d’un vice de procédure, il doit manquer un papier, une signature… » Elle doit rester sereine, elle s’affole certainement pour un rien. Elle en saura plus ce soir, ça fait six semaines qu’elle attend, elle peut encore patienter une journée.
Son rendez-vous est à 18 h 00 : encore huit heures à tuer… A tuer, quelle drôle d’expression, quelle curieuse façon de parler du temps qui passe… » Elle pense à Jeanne, elle était bizarre, comme si elle cachait quelque chose…
Oui c’est la panne sèche, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vécu cela. Ma page qu’elle soit de papier ou numérique reste désespérement blanche. Les mots ne viennent pas, où alors je sens qu’ils se forcent et cela ne me convient pas. Je crois que cette panne d’inspiration est quand même un peu liée à cette lumière inexorablement uniforme, non vraiment le soleil ne m’inspire plus. Heureusement que j’ai des réserves, donc je « re »publie beaucoup. Désolé
Vivement la brume, et quelques nuages qui me réveilleront peut-être…
C’était une journée d’automne qui se terminait par petites flaques, sur le pavé gluant. Plus rien n’avait l’odeur du neuf. Dans chaque grain de poussière, dans chaque molécule de vie, un parfum de moisissure tirait des larmes aux passants du soir. Dans les yeux de ceux qui se croisaient, il y avait cette lueur de désespoir, si vraie, si dure, si fatidique, si irréversible. Comme si…
Comme si la destinée de chacun était contenue dans ce bruit, sourd et continu, bruit qui m’arrache encore des larmes tant il est dur de se sentir glisser sur des pentes où l’amour n’existe plus que par pointillés jaunâtres. Le ronflement de l’alentour produisait comme un halo de brouillard, mais il m’étouffait plus que n’importe quel autre, il m’étouffait en dedans, il me bouffait mon printemps qui à cette heure-ci n’était pourtant encore qu’inscrit en marge, en attente de frénésie, en attente d’irréel…
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmés lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
…Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
Et demain nous changerons de temps Nous oserons enfin le beau futur Il prendra l’air simple et détaché De l’oublié qui ne se retourne plus Et tomberont les hauts murs Bâtis aux pierres des tristes passés En grand s’ouvriront les hautes fenêtres Et nous regarderons ce nouveau jour étonnant La boue des hiers crasseux sera figée Plus une grise ride aux vitres des espoirs déçus A la une d’un journal aux encres parfumées Une main d’enfant étire des titres étonnés Sur le long fil des vivants retrouvés Un oiseau ivre siffle les belles rimes en rire étoilé Les mots sont là Apaisés Dans la nuit des braves ils ont signé le pacte A jamais ils conjugueront le verbe aimer…
Entre les cris d’un monde qu’on abîme J’entends un vague trépignement de printemps Le timide merle sautille La vallée respire
Entre les maigres bras de l’enfant qu’on efface Je devine la vilaine terreur d’une longue insomnie Les larmes ne coulent plus L’hiver des tristes bombes est installé…
Je retrouve cette tribune que j’avais écrite il y a deux ans, je ne me souviens plus exactement à quelle occasion, mais en la relisant je me dis qu’elle sonne encore parfaitement juste….
La liberté est un combat permanent, il a fallu se battre pour la conquérir, il faudra encore plus se battre pour la protéger, pour la préserver. La protéger de la barbarie, du fanatisme, qui ne frappe pas aveuglément mais avec justement la plus grande des précisions. Mais il faut aussi la protéger de toutes celles et tous ceux qui enfermés dans leurs camisoles idéologiques partisanes claniques affirment avec une arrogance indécente qu’ils sont évidemment les seuls gardiens de cette liberté dont nous sommes tous légitimement les constructeurs et les défenseurs. Quand je lis, quand j’entends certains affirmer qu’ils refusent d’être à côté d’autres citoyens j’ai honte et j’ai peur. J’ai honte parce que les plus virulents de ces aboyeurs se posent avec mépris condescendance et indécence comme les seuls porte-drapeaux d’un combat qui nous concernent tous au-delà de toutes les chapelles religieuses de toutes les écuries politiques. J’ai peur aussi car je me dis qu’alors qu’il faudrait tirer avec lucidité toutes les leçons de ce qui vient de se produire, certains déjà reprennent leurs vieilles habitudes de quincaillers de la politique. L’attitude qui consiste à rechercher à priori dans l’autre ce qui pourrait en faire un ennemi est triste suicidaire et indécent dans le moment…
Je me souviens de ce léger trait de plume Il était là en bout de ligne Planant comme un doute Rime timide qu’on effleure Du bout de ces fines lèvres Il cherche le bon mot Et soudain feuille frémit Un souffle d’air s’est glissé Les lettres dansent C’est le chant de l’hommes perdu Regarde il se noie dans un triste oubli Entends il claque du pied Il te crie son envie d’exister…
…C’est
un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes
qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de
cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a
du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle
des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer.
A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont
usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le
remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son
regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux
qui virevoltent sur des bateaux de
catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres
de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes
canonisés. Sur le pont, l’homme sans
lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché
un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de
sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils
sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est
pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il
lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en
faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il
n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son
histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient,
lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face.
C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne
pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il
avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait
qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…
En arrivant ce matin sur le quai de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans l’air ! La respiration est un vrai bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du hasard. Quand j’arrive sur le quai je me dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup, j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se sentent agressées. « Bonjour, bonjour, bonjour » ! Je suis comme un rossignol, je sautille sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois ans attend au même endroit, qui monte avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux. Je m’approche d’elle, d’abord un bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je …. » Et soudain, la terrible voix féminine de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin : encore du retard, une annulation, peut-être ? » « Votre attention s’il vous plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire, veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai » J’ai baissé la tête, avalé mon sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.
Il est toujours préférable de faire vivre les libraires indépendantes, c’est la raison pour laquelle je vous invite, si vous souhaitez commander mon recueil de poèmes, à privilègier le site « chez mon libraire »
« Ce qu’il faudrait c’est déplacer les villes à la campagne ! » La première fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il était en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait décidé, une fois par mois, d’organiser des débats, sur les thèmes d’actualité qui revenaient à l’occasion de l’élection présidentielle. L’écologie, la défense de l’environnement (on parlait alors plutôt de la seule pollution) apparaissaient pour la première fois sur la scène médiatique, notamment grâce à un candidat que les Français découvraient, un agronome original : René Dumont.
Dans sa classe, le débat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mêmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui étaient engagés dans des mouvements politiques à droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient à l’extrême gauche, déjà très éparpillée entre trotskistes, maoïstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal à saisir les subtiles différences. Guillaume était de ceux-là. Maoïste, il se présentait volontiers comme le seul dépositaire de la pensée marxiste-léniniste. Fils d’un médecin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance à considérer qu’il était celui qui savait… Il parlait de la classe ouvrière et de la paysannerie comme étant le terreau de la révolution à venir, mais passait ses soirées du samedi dans une boîte de nuit luxueuse où il dépensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait péniblement de côté en une année…
Jules, quant à lui, restait silencieux. Il n’était pas à l’aise, et craignait toujours de dire des bêtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dès le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycée, il aidait ses parents à la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.
Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la télévision et écoute distraitement le débat qui oppose des experts de plateaux, régulièrement invités pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui « d’interroger » cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les écrans les images des manifestations de la journée. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.
N’y a-t-il pas dans cette explosion de colère la manifestation d’un malaise existentiel, une incompréhension de plus en plus importante, une véritable fracture entre le monde des urbains et celui des ruraux ?
Le premier à répondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne à l’institut des hautes études sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : « comprendre le monde paysan ». Jules lève le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…
Le journaliste l’invite à préciser une pensée un peu fumeuse, à faire des propositions.
Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est déplacer la ville à la campagne. Concrètement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbains afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…
Jules est stupéfait : il n’a pas changé.
Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler.
Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain.
Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.
On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.
Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…
Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
C’est cela, vous avez bien compris.
Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.
Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.
Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.
Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.
Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.
Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ».
Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine.
Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.
On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.
Guillaume enfile de vieux vêtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prêtée. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar à matériel, en train d’atteler une tonne à lisier.
Guillaume n’y connait rien et pour faire sérieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds à la tête. Guillaume est mal à l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.
C’est chouette Jules, d’avoir répondu à ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coïncidence quand même ! Vous vous rendez compte, j’ai vécu jusqu’à 18 ans à Dole et n’étais jamais venu ici.
Oui drôle de coïncidence ! Vous savez, mais on peut peut-être se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycée.
Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans ça il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.
Tu regardes souvent cette émission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
Oui tu as raison, c’est comme les débats qu’on avait au lycée. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon établissement c’était la mode, et c’était toujours les mêmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils étaient à côté de la plaque. Bon, assez bavardé on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derrière ? Il faut que je recule et tu vas me guider…
Guillaume est de plus en plus mal à l’aise mais il s’exécute. Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arrière et simultanément appuie sur la manette qui déclenche l’éjection du lisier.
Guillaume n’a rien vu venir.
Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.
Je suis vraiment désolé, c’est la première fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.
Guillaume est pétrifié. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres. Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.
Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevé la « merde » que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…
Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler. Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain. Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.
– On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.
Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…
– Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
– Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
– Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
– Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
– C’est cela, vous avez bien compris.
– Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.
Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.
– Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
– C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.
Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.
– Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.
Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ». Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine. Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.
On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.
Cela fait quelques temps que je n’ai pas publié une de mes nouvelles. En voici une que je publierai en trois parties, je l’avais proposée pour un concours sur le thème de la ruralité. Elle n’a pas été retenue, tant pis…
« Ce qu’il faudrait c’est déplacer les villes à la campagne ! » La première fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il était en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait décidé, une fois par mois, d’organiser des débats, sur les thèmes d’actualité qui revenaient à l’occasion de l’élection présidentielle. L’écologie, la défense de l’environnement (on parlait alors plutôt de la seule pollution) apparaissaient pour la première fois sur la scène médiatique, notamment grâce à un candidat que les Français découvraient, un agronome original : René Dumont.
Dans sa classe, le débat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mêmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui étaient engagés dans des mouvements politiques à droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient à l’extrême gauche, déjà très éparpillée entre trotskistes, maoïstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal à saisir les subtiles différences. Guillaume était de ceux-là. Maoïste, il se présentait volontiers comme le seul dépositaire de la pensée marxiste-léniniste. Fils d’un médecin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance à considérer qu’il était celui qui savait… Il parlait de la classe ouvrière et de la paysannerie comme étant le terreau de la révolution à venir, mais passait ses soirées du samedi dans une boîte de nuit luxueuse où il dépensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait péniblement de côté en une année…
Jules, quant à lui, restait silencieux. Il n’était pas à l’aise, et craignait toujours de dire des bêtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dès le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycée, il aidait ses parents à la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.
Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la télévision et écoute distraitement le débat qui oppose des experts de plateaux, régulièrement invités pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui « d’interroger » cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les écrans les images des manifestations de la journée. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.
– N’y a-t-il pas dans cette explosion de colère la manifestation d’un malaise existentiel, une incompréhension de plus en plus importante, une véritable fracture entre le monde des urbains et celui des ruraux ?
Le premier à répondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne à l’institut des hautes études sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : « comprendre le monde paysan ». Jules lève le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…
Le journaliste l’invite à préciser une pensée un peu fumeuse, à faire des propositions.
– Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est déplacer la ville à la campagne. Concrètement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbains afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…
Je ne supporte plus les indignations choisies, les comparaisons de l’horreur. Il y a ceux qui choisissent leurs silences en fonction de leurs haines irrationnelles. Il y a ceux qui choisissent leurs colères en fonction des orientations de leurs lignes idéologiques.
Quand les corps tombent, que les peuples saignent je ne supporte plus les oui mais, je ne supporte plus les leçons toutes faites, les relativismes de la lâcheté partisane. Qu’il s’agisse de victimes de bombardements aveugles, de répressions sanglantes, de terrorismes d’état, d’impérialisme abject, mon indignation est la même et je ne demande à personne de la salir.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient acheter mon recueil de poèmes : « Mémoires filantes… », il est depuis aujourd’hui accessible sur le site de la FNAC, ce qui diminue considérablement les frais d’expédition. Il est même possible de le retirer en magasin avec un délai de deux à trois semaines. Je me ferai un plaisir de vous le dédicacer à l’occasion…
Je suis heureux de vous annoncer la publication de mon premier recueil de poésies. « Mémoires filantes » est une compilation de quelques-uns de mes textes, sur le thème de la mémoire, des traces que l’on retrouve, de celles qu’on veut laisser…
Vous pouvez d’ores et déjà le commander sur le site Bod. Il sera aussi prochainement disponible en version ebook.
La démocratie souffre, partout elle est touchée par le même virus, celui de l’enfermement, du rejet de l’autre, du refus du dialogue. Il n’y a plus d’ordre mondial, l’universalisme est une notion que les apôtres de la haine aigre rejettent avec dégoût. La planète brûle et pleure.
Et pendant ce temps quelques misérables flocons de neige occupent en boucle le vide médiatique. Et oui la neige est froide, le sol est glissant, c’est l’hiver… Désolé mais j’hésite entre la honte et le dégoût.
Une fois n’est pas coutume, je partage une vidéo capturée par le piège photographique que j’ai installé dans la forêt à peine à 50 m de chez moi. Un peu d’émotion en constatant qu’elle a été tournée comme on peut le voir sur l’écran le 24 décembre à 22 h 16… A chacun son réveillon…
…C’est
un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes
qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de
cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a
du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle
des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer.
A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont
usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le
remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son
regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux
qui virevoltent sur des bateaux de
catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres
de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes
canonisés. Sur le pont, l’homme sans
lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché
un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de
sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils
sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est
pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il
lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en
faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il
n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son
histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient,
lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face.
C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne
pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il
avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait
qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…
Je pioche de ci, de là dans ma mémoire, et je trouve parfois des traces, des bouts, des débuts livrés à eux mêmes, en voici un
C’était un soir graisseux, comme tant d’autres. Il était imprégné de cette odeur métallurgique, si prenante, si noble. Non, vous vous trompez, pas une odeur de saleté, pas de ces odeurs aigrelettes qui est la marque de ceux qui respirent par réflexe animal. C’est l’odeur noble du métal qu’on fond, Derrière ses yeux fatigués on sent la force de celui qui vit la matière comme un prolongement de sa douleur. Rien n’est plus beau dans notre mémoire sidérurgique que ces pas lourds ouvriers qui frappent le trottoir aux premières lueurs du jour. Rien n’est plus fort que ces rencontres au détour d’une aube blafarde avec les ceux qui font notre fierté.
Ces quelques mots écrits sur un cahier souvent ouvert à l’envers, je les retrouve ce soir, trente ans après et je souris. Je souris parce que les trottoirs sont propres, parce que les pas lourds ont disparu. J’ai l’impression d’avoir fermé définitivement Germinal…
Le premier Ministre a compris,
cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu
fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand,
contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le
ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un
terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la
séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec
leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on
se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de
se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire
tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore
debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre,
comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est
levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son
geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas
le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en
pleine tête….
La France n’a plus de premier
ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot
approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier
ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le
jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean
Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres
seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs,
où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours
fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble
contrarié.
« C’est dommage pour Pierre,
c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être
interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait
peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état
au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de
la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement.
C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus
enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de
concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les
potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le
plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les
mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement
inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières
semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice,
quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se
passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet
instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se
regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse.
Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le
président n’en pouvait plus, était épuisé. Par contre tous savent que le
président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur,
son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour
ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il
l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout
est calcul.
En arrivant ce matin sur le quai
de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord
une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans
l’air ! La respiration est un vrai
bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis
dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de
bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai
souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela
que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une
habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et
puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les
dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui
elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux
hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle
est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle
fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du
hasard.
Quand j’arrive sur le quai je me
dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup,
j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur
de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je
connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis
des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux
encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin
pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se
sentent agressées.
« Bonjour, bonjour, bonjour » !
Je suis comme un rossignol, je sautille
sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai
d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais
enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois
ans attend au même endroit, qui monte
avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux.
Je m’approche d’elle, d’abord un
bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de
ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce
petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je
…. »
Et soudain, la terrible voix féminine
de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige
tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin :
encore du retard, une annulation, peut-être ? »
« Votre attention s’il vous
plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le
bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous
vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de
difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire,
veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »
J’ai baissé la tête, avalé mon
sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.
Lorsque j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de très vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai été tout autant frappé par les maladresses et les envolées lyriques que par la « permanence » du style…
Les souvenirs touffus et la douce déraison des
enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la
terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux
oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes
domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris
dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété,
l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait
grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches
qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps
hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés
des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais
commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une
semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album,
je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous
ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle,
Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il
fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir
brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du
temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama
; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une
traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de
littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres
impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule
apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai
connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent
leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire.