Mes Everest, Henri Michaux…

Une fois de plus, venez

venez, mots misérables

pour exprimer plus misérable encore

pour exprimer le tombé, le dévasté, le méconnaissable

le trois fois plus redoutable qui dans l’ombre se prépare

Pour exprimer les monts de honte subitement surgis

barrant les horizons

la cage partout, pour exprimer Judas,

pour exprimer Judas multiplié, Judas tient compagnie

les deniers n’ont pas longtemps à courir après les judas

Pour exprimer les feuilles tombent

les fronts craquent

les gares s’éteignent,

les chemins tarissent

l’hiver à coups de lanière frappe le grand troupeau

Pour exprimer bras, estomacs, jugements dans l’étau

et millions par millions d’hommes entiers dans l’étau

et millions et millions rongés dans la plaie

de la plaie, de la plaie de la chute

ou cloués, silencieux, contemplant les reins cassés de leur avenir

Contemplant surtout la Statue haute, qui, à la défaite des siens

sur son socle s’est effondrée

ses débris font mal. Ses débris torturent. On est poursuivi de ses débris.

La nuit vient. Les échos s’éloignent. Le froid grandit.

Un grand corps à griffes, de tout son pesant, sur soi est

étendu.

Mes Everest :  » la jetée » Henri Michaux.

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.
Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années. » Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané.
Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux, in « La nuit remue » 1935