Dans ma mémoire de papier…

Lisbonne, le port de commerce

Dans ma réserve à émotions,

Dorment quelques ports,

Aux couleurs métalliques.

Pas une voile, pas un visage buriné.

Dans ma réserve à poésie,

Tant de terres oubliées,

Tant de beautés condamnées.

De mots en mots,

J’accoste sur des rives étonnées,

Je cueille les couleurs abandonnées.

Une à une, je les inspire,

Feuille à feuille,

Elles peuplent ma mémoire de papier

8 octobre 2019

Mes Everest :  » la jetée » Henri Michaux.

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.
Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années. » Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané.
Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux, in « La nuit remue » 1935

L’océan n’en peut plus…

L’océan n’en peut plus.

Aujourd’hui c’en est trop !

La coupe est pleine.

Tous ces bleus qu’on lui colle,

De l’azur, de l’outre-mer, du turquoise, du ciel…

Du ciel ?

Mais pour qui le prend-on ?

L’océan n’en peut plus.

Aujourd’hui il abandonne.

Plein le dos des aurores matinales !

Toutes ces teintes pastel,

Déclamées par des poètes fatigués,

C’est dit, c’est fait,

Il les rejette.

Qu’elles échouent donc sur tous ces bords

Lisses et ternes,

Et qu’on oublie de chanter

Parce qu’elles ne collent pas avec les couleurs

Qu’on lui impose.

L’océan n’en peut plus.

Photographié, exploité,

C’est en rugissant

Qu’à tous les touristes canonisés,

Il rappelle en souriant

Que sous tous les vents d’Est et d’Ouest

Du Sud et du Nord,

C’est simple, il est incolore !

« Je vous en supplie, cessez de vous extasier ! »

L’océan n’en veut plus

De ces couchers de soleil

Que tous les soirs on lui impose,

Pour que chacun prenne la pose.

L’océan est révolté.

Ce matin il a bloqué le reflet.

Tout est fini.

Seules,

Les couleurs sont abandonnées,

A leur triste sort.

Ce matin l’océan est apaisé,

A la surface grise et lisse,

Pas un cri, pas un pli.

Ce n’est que de l’eau ;

Et c’est si beau.

Aujourd’hui l’océan s’est reposé.

Septembre 2019

Retrouvons Anton qui voyage contre la vitre

Anton, tête contre la vitre, en route vers l’Ouest…

Dans le compartiment, Anton trouve une place contre la vitre. C’est ce qu’il veut : poser son front, un peu de côté, sentir le contact de l’humide et la vibration qui finit par entrer en lui. Dans le compartiment, il n’y a qu’un couple. Ils se regardent si fort qu’on entend presque ce qu’ils se voudraient se dire, si lui n’était pas là à s’emplir du dehors qui l’avale.

Beaucoup de champs immenses : c’est du maïs. Il n’aime pas le maïs, ni dans les champs, ni dans l’assiette. Aujourd’hui peu importe, à cette vitesse, avec la buée qui s’est formée sur la vitre, cette vague le prépare à la mer. S’il plisse les yeux, à presque les fermer, il ressent comme une ondulation qui le traverse. La mer est au bout, il y va, il va la voir il va savoir si elle est comme celle de ses rêves comme celle qui lui entre dans la tête les soirs quand il aime être seul, à tourner les pages de ces livres qui lui racontent ces aventures de solitaires qui un jour sont partis. Il est contre la vitre et souvient de ce roman qu’il a lu à quinze ans : « perdus dans l’Atlantique ». Sur la première page, une petite barque, deux enfants sont à l’intérieur, regards pleins d’effroi. Autour, d’immenses vagues vertes prêtes à les avaler. Il a aimé ce livre, la peur il ne la ressent pas. Il sait que c’est autre chose qui doit se passer, la peur il la connaît, elle est froide, elle noue le ventre et assèche la gorge. Elle s’entend avec le silence, avec le vide. Anton pense à la peur de la mer. Il ferme les yeux et se fabrique une tempête, avec les mots qu’il a lus, qu’il a retenus. Il vibre, ce n’est plus la vitre, c’est un frisson. La peur ? Il ne peut plus se contenter de ce mot. Seul au milieu de l’Atlantique avec des montagnes d’eau qui se déversent, ce n’est pas de la peur, c’est autre chose, cette autre chose qui se fabrique quand on les mots ont disparu, les mots les gestes qui vont avec parce que tout est inutile, la peur c’est pour les terriens pour ceux qui sont en mer, il n’y a rien, il n’y a plus rien, il le sait, il le sent.

« Dis papa… » Partie 3

C’était un soir de novembre, et la mer était à la porte, la mer avait remonté les vallées, vertes et grises, de ces vallées qui s’étirent lentement. L’ordre s’était inversé, les fleuves ne se jettent plus ni dans l’océan, ce nom qu’on donne à la mer si grande, à la mer si forte. Les fleuves ne se jettent plus, ils se sont arrêtés, et la mer est remontée, la mer a pris le chemin qu’ils ont tracés depuis si longtemps, doucement lentement elle est remontée là-haut vers le nord, pour la mer d’en bas, là-bas vers l’Est pour l’océan.

« Au nord, entre fleuve et brume

La lumière est en sursis

Chaque matin, quand la nuit se déchire

Elle attend, elle respire

Chaque matin, quand les regards se plissent

Et glissent dans un soupir

Elle entend sa condamnation

A ternir la beauté des sourires

Plus bas, on rejoint la mer

La brume est une vapeur

La lumière s’étire, l’ombre se retire

Pas de douleur, on s’éveille

La beauté est à l’heure

On entend le dehors qui fête les lueurs

La mer nous attend, la mer nous entend

Pas une larme, pour ternir le bonheur

C’est si beau un ciel sans chagrin

C’est si beau la mer au matin »

La mélodie l’a guidée, les paroles l’ont apaisée, l’eau glisse.

C’était un soir de novembre, un de ces soirs ou l’ennui gagne même les nuages, ou la grisaille s’insinue même dans le sourire de celle qu’on aime, il a pris sa guitare. Il avait dans ses yeux la flamme de celui qui aime et les mots se sont envolés, oiseaux marins ils sont devenus et la mer les a entendus. La mer est remontée, la mer l’a entendu, c’est d’abord comme dans un songe et doucement tout indique que le rêve est passé, que le rêve a franchi les frontières. Ce qu’il rêvait, il le voulait, ce qu’il le voulait la mer le lui a donné.

Les autres ne comprenaient pas, ou ne voyaient pas, trop occupés qu’ils étaient à compter, à espérer l’impossible. Les autres, beaucoup d’autres n’existaient pas, ils étaient d’un autre monde, d’un de ces mondes ou un arbre reste un arbre, ou le vent est entendu sans être écouté avec cette machine à émotion qu’il avait au fond de lui, là dans l’arrière-pays de sa tête.

Il a joué, il a chanté et la mer est remontée, la mer a pris le large, à l’intérieur, partout où on l’ignorait, partout on la redoutait. Quand il a posé le dernier accord, quand les derniers mots ont été libérés, on a entendu des sons nouveaux de ces sons qui ne font pas de bruit. Il a posé son instrument et s’est étiré, puis il est sorti. Dehors la vallée s’est emplie d’un bleu qui brille, déjà les cris des goélands heureux de ces nouveaux territoires. Au loin on entend des rumeurs, des foules qui se rassemblent pour comparer leurs peurs. Ici, autour de lui personne n’a peur.

« Dis papa c’est encore loin la mer ? » : 2

Et chaque matin, toujours une petite déception

« Une humidité a l’odeur si épaisse qu’on a comme de la crème dans la bouche.

Le froid incapable d’être cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,

Et de traîner en longueur.

Pas une trace de lumière.

Les objets sont gavés de l’ombre qui les étouffe.

Et les gens qui passent,

La météo au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne vit, c’est un automne colonisateur.

Il est partout même dans les rires;

Feuilles jamais sèches qu’on piétine et qui restent collées, tristes, au pied.

Tout se traine

Tout se désespère,

Même la mer est habillée de gris,

Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.

Demain ce sera mieux,

Demain on sera heureux. »

Bien sûr il pouvait l’imaginer et ne s’en privait pas.  

Il se souvenait de ce que disait son père quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer à lui, elle était partout, dans le souffle des pins poussés par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle était dans le ciel qui s’affaisse, épuisé d’être scruté pour annoncer le meilleur. La mer, elle était dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle était dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on découvre à la sortie d’un virage ; la mer elle était dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tête en fermant les yeux.  

Pourquoi la mer ne serait réservée qu’aux hommes et femmes des côtes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours à force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils  la voient et  ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intégrer. La mer elle vit d’abord dans la mémoire, elle est là au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lèvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mélodie, respiraient, soulagès de sortir de leur ordres alphabétiques.

Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs.  Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.

Alors la mer il l’a chanté :

« Regarde la mer, regarde petite.

Regarde, elle est grise

Elle est grise des restes de la nuit

Regarde là sous le vent qui divague

Elle a l’écume qui enrage

Regarde la mer et ses cent vagues

Regarde la mer et sens ses vagues

Elle a revêtu ses couleurs de femme seule

Et s’étire à s’en faire mal

Sur le quai il y a un homme qui pleure

Il écoute le chant des vents

Et entend la plainte qui se répand

Et le ciel cruel, qui  dégouline des oiseaux crieurs

Il y a un homme seul qui cherche le passage

Trou de lumière pour un soleil prochain

Regarde- le, regarde petite

Il a une larme qui attend la marée

Un peu de sable dans la bouche

Et du sel séché au coin du sourire

Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.

Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon

C’est comme un trou qu’on devine

Un trou que la mer rapporte à chaque vague

Et l’homme dit à la mer qu’il sait

Qu’elle se souviendra. »

C’était  un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mélancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrés dans la pièce. A chaque note ajoutée, les gorges se  serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupières, la mémoire est revenue.

Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme à deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, là-bas, de l’autre côté. Avec la mer il y a toujours l’autre côté. Il chante, il murmure plutôt et tout autour de lui les lignes droites soupirent épuisées de leurs rectitudes imposées, soudain la douceur les éveille.

Dehors la fraîcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux,  le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les épaules se creusent, les pas sont lourds mais décidés. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.

Mes Everest : Baudelaire : « la musique »

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,

Je mets la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés

Comme de la toile,

J’escalade le dos des flots amoncelés

Que la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passions

D’un vaisseau qui souffre ;

Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l’immense gouffre

Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir

De mon désespoir !

Baudelaire, les Fleurs du mal : spleen et idéal