Mes Everest : Albert Camus, la mort heureuse

Il lui fallait maintenant s’enfoncer dans la mer chaude, se perdre pour se retrouver, nager dans la lune et la tiédeur pour que se taise ce qui en lui restait du passé et que naisse le chant profond de son bonheur. Il se dévêtit, descendit quelques rochers et entra dans la mer. Elle était chaude comme un corps, fuyait le long de son bras, et se collait à ses jambes d’une étreinte insaisissable et toujours présente. Lui, nageait régulièrement et sentait les muscles de son dos rythmer son mouvement. A chaque fois qu’il levait un bras, il lançait sur la mer immense des gouttes d’argent en volées, figurant, devant le ciel muet et vivant, les semailles splendides d’une moisson de bonheur. Puis le bras replongeait et, comme un soc vigoureux, labourait, fendant les eaux en deux pour y prendre un nouvel appui et une espérance plus jeune. Derrière lui, au battement de ses pieds, naissait un bouillonnement d’écume, en même temps qu’un bruit d’eau clapotante, étrangement clair dans la solitude et le silence de la nuit. A sentir sa cadence et sa vigueur, une exaltation le prenait, il avançait plus vite et bientôt il se trouva loin des côtes, seul au cœur de la nuit et du monde. Il songea soudain à la profondeur qui s’étendait sous ses pieds et arrêta son mouvement. Tout ce qu’il avait sous lui l’attirait comme le visage d’un monde inconnu, le prolongement de cette nuit qui le rendait à lui-même, le cœur d’eau et de sel d’une vie encore inexplorée. Une tentation lui vint qu’il repoussa aussitôt dans une grande joie du corps. Il nagea plus fort et plus avant. Merveilleusement las, il retourna vers la rive. A ce moment il entra soudain dans un courant glacé et fut obligé de s’arrêter, claquant les dents et les gestes désaccordés. Cette surprise de la mer le laissait émerveillé. Cette glace pénétrait ses membres et le brûlait comme l’amour d’un Dieu d’une exaltation lucide et passionnée qui le laissait sans force. Il revint plus péniblement et sur le rivage, face au ciel et à la mer, il s’habilla en claquant des dents et en riant de bonheur.

Albert Camus : « la mort heureuse »

Tempête est là…

Pointe de Pern, île d’Ouessant ce matin

Homme d’en bas,

Regarde le visage de l’océan.

Sur son front salé,

C’est la tempête qu’on lit.

Les rides se sont creusées,

Le regard s’est assombri.

De belles longues vagues blanches,

Entrent dans les terres usées

Elles s’étirent en criant,

Et offrent leurs bouquets d’écume

Aux récifs abandonnés.

Regarde les qui entrent dans la danse.

Écoute les !

Elles chantent avec le vent

Ferme les yeux,

Laisse entrer l’ocean.

C’est la tempête à Ouessant

2 novembre

Dans ma mémoire de papier…

Lisbonne, le port de commerce

Dans ma réserve à émotions,

Dorment quelques ports,

Aux couleurs métalliques.

Pas une voile, pas un visage buriné.

Dans ma réserve à poésie,

Tant de terres oubliées,

Tant de beautés condamnées.

De mots en mots,

J’accoste sur des rives étonnées,

Je cueille les couleurs abandonnées.

Une à une, je les inspire,

Feuille à feuille,

Elles peuplent ma mémoire de papier

8 octobre 2019

Mes Everest :  » la jetée » Henri Michaux.

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.
Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années. » Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané.
Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux, in « La nuit remue » 1935

L’océan n’en peut plus…

L’océan n’en peut plus.

Aujourd’hui c’en est trop !

La coupe est pleine.

Tous ces bleus qu’on lui colle,

De l’azur, de l’outre-mer, du turquoise, du ciel…

Du ciel ?

Mais pour qui le prend-on ?

L’océan n’en peut plus.

Aujourd’hui il abandonne.

Plein le dos des aurores matinales !

Toutes ces teintes pastel,

Déclamées par des poètes fatigués,

C’est dit, c’est fait,

Il les rejette.

Qu’elles échouent donc sur tous ces bords

Lisses et ternes,

Et qu’on oublie de chanter

Parce qu’elles ne collent pas avec les couleurs

Qu’on lui impose.

L’océan n’en peut plus.

Photographié, exploité,

C’est en rugissant

Qu’à tous les touristes canonisés,

Il rappelle en souriant

Que sous tous les vents d’Est et d’Ouest

Du Sud et du Nord,

C’est simple, il est incolore !

« Je vous en supplie, cessez de vous extasier ! »

L’océan n’en veut plus

De ces couchers de soleil

Que tous les soirs on lui impose,

Pour que chacun prenne la pose.

L’océan est révolté.

Ce matin il a bloqué le reflet.

Tout est fini.

Seules,

Les couleurs sont abandonnées,

A leur triste sort.

Ce matin l’océan est apaisé,

A la surface grise et lisse,

Pas un cri, pas un pli.

Ce n’est que de l’eau ;

Et c’est si beau.

Aujourd’hui l’océan s’est reposé.

Septembre 2019

Retrouvons Anton qui voyage contre la vitre

Anton, tête contre la vitre, en route vers l’Ouest…

Dans le compartiment, Anton trouve une place contre la vitre. C’est ce qu’il veut : poser son front, un peu de côté, sentir le contact de l’humide et la vibration qui finit par entrer en lui. Dans le compartiment, il n’y a qu’un couple. Ils se regardent si fort qu’on entend presque ce qu’ils se voudraient se dire, si lui n’était pas là à s’emplir du dehors qui l’avale.

Beaucoup de champs immenses : c’est du maïs. Il n’aime pas le maïs, ni dans les champs, ni dans l’assiette. Aujourd’hui peu importe, à cette vitesse, avec la buée qui s’est formée sur la vitre, cette vague le prépare à la mer. S’il plisse les yeux, à presque les fermer, il ressent comme une ondulation qui le traverse. La mer est au bout, il y va, il va la voir il va savoir si elle est comme celle de ses rêves comme celle qui lui entre dans la tête les soirs quand il aime être seul, à tourner les pages de ces livres qui lui racontent ces aventures de solitaires qui un jour sont partis. Il est contre la vitre et souvient de ce roman qu’il a lu à quinze ans : « perdus dans l’Atlantique ». Sur la première page, une petite barque, deux enfants sont à l’intérieur, regards pleins d’effroi. Autour, d’immenses vagues vertes prêtes à les avaler. Il a aimé ce livre, la peur il ne la ressent pas. Il sait que c’est autre chose qui doit se passer, la peur il la connaît, elle est froide, elle noue le ventre et assèche la gorge. Elle s’entend avec le silence, avec le vide. Anton pense à la peur de la mer. Il ferme les yeux et se fabrique une tempête, avec les mots qu’il a lus, qu’il a retenus. Il vibre, ce n’est plus la vitre, c’est un frisson. La peur ? Il ne peut plus se contenter de ce mot. Seul au milieu de l’Atlantique avec des montagnes d’eau qui se déversent, ce n’est pas de la peur, c’est autre chose, cette autre chose qui se fabrique quand on les mots ont disparu, les mots les gestes qui vont avec parce que tout est inutile, la peur c’est pour les terriens pour ceux qui sont en mer, il n’y a rien, il n’y a plus rien, il le sait, il le sent.