Quelques mardis en novembre, suite…

Ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui et sur le chemin de la gare j’ai compris que la ville m’attendait gueule grande ouverte. Quand elle est partie, quand elle est montée dans ce wagon, quand je n’ai plus vu son visage que comme un point à la ligne, je me suis retrouvé seul.

          Et j’ai tremblé à nouveau.     

       C’était une solitude si vraie, si dure, si sonore, qu’on pouvait presque l’entendre s’installer. Elle était à couper au couteau. Derrière les faux horizons rougeâtres que les derniers jours d’automne laissaient négligemment traîner, il y avait la lueur blafarde d’une ville en pleine vengeance contre ceux qui auraient voulu l’habiller de rêves.

       A chaque coin de rue, sous chaque porche d’immeuble, croupissait un passé brumeux, mon passé. Il devenait de plus en plus lointain, il avait de plus en plus les couleurs du mensonge. Le mensonge d’une ville que j’avais cru apprivoiser. Aujourd’hui je suis seul et je marche dans la grande rue. Aujourd’hui je suis seul et je retrouve la grisaille.

       Héléna est partie. Aujourd’hui je l’attends déjà, et je garde dans la main cette lettre qu’elle m’a donnée, juste avant de partir.                      

       C’est une lettre d’amour, une belle lettre d’amour. C’est aussi une lettre de départ, une lettre où l’on se souvient du hier pour mieux se préparer aux durs lendemains. Je l’ai beaucoup trop lue.  Je l’ai déjà assimilée et me prépare à lui chercher des sens cachés.

       Je cherche une apparence à me donner pour entrer dans cette nouvelle tranche de vie. Je pourrais choisir les artifices de la tristesse. Je pourrais continuer à sourire à ce qui me reste d’elle :  cette dernière lettre provisoire qui entrera chaque jour davantage dans le monde des écritures stylistiques qu’on lit pour se muscler l’œil plus que pour s’oxygéner le cœur. Je pourrais choisir le confort apporté par la force tranquille de celui qui joue l’indifférent par frime ou par habitude. Je n’ai même pas besoin de me fabriquer un personnage, je n’ai rien besoin de choisir.

       Héléna m’a quitté et la ville m’a repris. La ville et son souffle d’agonie qui n’en finit pas de se terminer. Mes yeux ne sont plus ouverts, ils ne m’appartiennent plus. Dehors ils se déchirent contre une lumière si dure qu’on la croirait métallique. Mes rétines deviennent des écrans fantastiques où se projettent des images sans couleurs, des cris, des odeurs humides et poisseuses. Des odeurs d’hommes qui prient sur les cadavres de leurs fils.

       De ma bouche, les rares sons qui sortent sont orphelins des mots qui auraient vu le jour à quelques Héléna d’ici. Ma bouche n’est faite que pour aimer, ou bien haïr. Aujourd’hui elle refuse de s’ouvrir, si ce n’est pour remplir ses rares missions alimentaires.

       Mon corps tout entier est une corde qui vibre. Il souffre toujours plus, à chaque fois qu’un spécimen du genre humain me croise et me toise de sa hauteur aseptisée. Aujourd’hui, les autres, je ne les ignore plus, au contraire je les utilise,  je les associe à cette douleur dont je les veux complices.

       Héléna est partie depuis trois jours et je me dis qu’elle m’a oublié. Peut‑être est-ce mieux ainsi. Peut‑être serions-nous devenus médiocres. Peut‑être nous serions nous forcer à nous ressembler l’un l’autre. Peut‑être que l’habitude n’est qu’une banale variante de l’amour, sans déclinaisons d’imprévus ni de souffrances. Quand on s’aime sans souffrir, on s’entoure le cœur d’une chape de coton qui ne pourra qu’étouffer tous les excès, qu’ils soient de mots ou de regards. Les histoires d’amour qui déroulent leur passion sur de longues étapes de plat ne peuvent se terminer que par un sprint massif du peloton groupé, où tout le monde ressemble à tout le monde. Quant à moi, je préfère les longues échappées solitaires, dans les étapes de montagne, où la joie de l’arrivée se mêle toujours harmonieusement à la souffrance.

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