Quelques mardis en novembre : fin..

Depuis quelques jours, tout s’accélère. Je sens bien que la mort est entrée en moi par une porte dérobée que j’ai toujours eu l’idée de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rôde, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maître. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où Héléna a été exécuté toutes les couleurs ont revêtu leur tenue de deuil.

Tout s’accélère, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlé à personne depuis plusieurs jours, j’ai oublié le sens des mots.

Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pénétré en lui. Je l’ai pénétré avec fureur, avec douleur. Je suis entré en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hétéroclite d’objets inanimés et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putréfaction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupés en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au début il désoriente, il déséquilibre, il inquiète. Lorsqu’il naît, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu à peu, je ne suis plus qu’une déchirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

 Le temps ne s’écoule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et à mesure que je me rapproche du bout. Je n’espère plus rien dans ce qu’il me reste de chemin à parcourir. J’ai abandonné mon statut de vivant, je n’en suis même plus l’apparence. Même si demain existe dans l’ascension vers la décomposition totale, je me suis définitivement arrêté. Je me suis arrêté à hier, à un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier à moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pâture aux langues déliées. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriqué depuis que les Mardis de novembre ont été introduits dans mon calendrier.                       Un jour, peut-être que je reviendrai à aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Quelques mardis en novembre : suite

Celui qui me l’a prise, je ne veux pas le connaître. Il a eu beaucoup de chance, il n’a eu que des blessures légères. Cet accident, Héléna, ne seront bientôt plus pour lui qu’un souvenir de calendrier. Je ne veux pas le connaître et encore moins le voir. Je ne veux pas gaspiller quelques secondes de ma douleur à contempler un visage déjà rencontré des milliers de fois. A chaque coin de rue, à chaque coin de foire, à chaque coin de laideur. Je ne veux pas le voir exister, je veux qu’il reste comme une hypothèse que je ne pourrai jamais vérifier.

Il est tard. Cela fait six jours que je ne suis plus qu’un reflet. Je suis dans un tram, l’un des derniers, celui où les solitudes s’entrechoquent. Ils étaient deux à regarder cette fille que je n’avais même pas voulu remarquer. Ils étaient le cœur au garde à vous face à une odeur d’alcool national. Ils étaient deux à l’observer comme s’il s’agissait d’un de leurs vulgaires défilés de majorettes. Ils ne voulaient pas la violer bien sûr, ils voulaient simplement l’inclure dans leur collection. Ils la tâtent et la tutoient du regard. Je ne supporte pas leurs yeux, ce sont les mêmes qui auraient pu salir Héléna. Les Héléna du monde entier. Leurs yeux, c’étaient de ceux qui pourrissent la moindre parcelle de printemps. C’est à ce moment précis que je me suis levé, et me suis mis à crier, à hurler, comme jamais je ne l’avais fait. J’ai hurlé, longtemps. Je ne peux pas dire dans quel registre je pourrais classer ce hurlement. Mais ce que je sais c’est qu’il était long, terrible, effrayant, douloureux. Ce que je sais c’est qu’il m’a empli d’une vibration qui ne m’a pas quitté depuis. J’ai hurlé pour moi, pour elle, pour les autres. J’ai hurlé pour Héléna. J’ai senti tout mon corps hurler. Je l’ai senti qui n’en pouvait plus d’assister à cette nouvelle mise à mort. J’ai senti mon ventre plus noué que celui d’un orphelin du premier matin. Mon corps n’est plus qu’un miroir, un miroir dans lequel Héléna est encore en train de mourir une nouvelle fois. Comme dans un cauchemar, je me suis levé. Pas un son civilisé ne parvient à sortir de mon trop plein de haine. Je n’étais plus qu’un corps, un corps désespéré, tout entier voué aux cris. J’étais devenu un simple corps torturé, une ombre indescriptible, l’ombre d’Héléna.

Je leur ai vomi dessus, tout en les frappant. Ils se sont crus alors obligés de rajouter au drame se jouant depuis des siècles des injures si usées qu’on a l’impression qu’ils étaient eux‑mêmes inscrits en petites notes supplémentaires en bas de page de la liste des montreurs de virilité. Ce n’étaient plus mes poings qui les frappaient, c’étaient eux qui s’y écrasaient avec force, avec conviction même. Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si vite, peut‑être pour ne pas être obligés de comprendre le rôle qu’ils jouent dans cette pièce. Leur victime ne comprend pas non plus. Elle doit avoir l’habitude de ce genre d’attitude et me regarde comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ses yeux auraient pu me dire merci, mais elle s’est contentée d’un : «ne fallait pas vous mettre dans un état pareil pour si peu ! « Je ne sais plus si je pleurais lorsqu’elle m’a dit cela. Je sais seulement que je suis parti en courant.

Quelques mardis en novembre : suite…

Je suis retourné chez mes parents pour quelques jours. Je voulais éprouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout était difficile à supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais à peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santé, m’aider à retrouver le moral… Mais moi, je ne les écoutais même plus, je ne les entendais pas.

De toute façon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences était celui produit par les battements de mon cœur qui se répercutaient très nettement dans le vide de mon crâne.

C’est samedi soir. Je suis retourné dans le bar où j’avais passé ma dernière soirée avec Rémi. Rien n’a changé. Dès que je suis entré, l’odeur un peu particulière m’a frappé en plein souvenir. C’est une odeur indéfinissable parce que constituée de multiples mélanges. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrètement dans un coin tranquille de notre mémoire et à la première occasion, elle réapparaît. Les personnages ne sont pas les mêmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul à ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec délice. La bière que je bois, un peu aigre, un peu amère, rime bien avec ma grisaille intérieure. Elle me pénètre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois être le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formée. Elle se répand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons métalliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprégnées de mélodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirâtres et jaunâtres. Elle se heurte à leurs regards vides et me revient encombrée de questions sans réponses.

Je passe encore quelques minutes à boire et à tirer de mon cerveau les dernières images nettes qu’il peut produire. Je ne sais même plus ce que je cherche au fond de ma mémoire. Lorsque je me lève pour sortir, je sens qu’il y a du Rémi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                     

Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantôme. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pénètre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps déchirés, de deux corps dont la cervelle est tiraillée de tous les côtés. Je la sens qui vibre à chacun de mes pas, je me sens vibrer à chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’échine pour que ressorte l’éclat vertébral de ses deux rails centraux. Elle pourrait être fière, rassurée par la présence géométrique de ces bouts de métal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraîcheur comme elle accueille la ville dans son humidité. Mon cœur bat très fort, comme si j’avais raté une correspondance importante, une correspondance pour une ville où même quand il pleut les gens peuvent sourire.

Quelques mardis en novembre : suite…

Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».

Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, t’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche qu’on sent.

Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que ce n’était pas normal. Je n’aurai pas dû crier, je n’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.

Aujourd’hui, t’es partie Héléna, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée.  Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.

Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Quelques mardis en novembre : suite…

« Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.

Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.

Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici, ailleurs peu importe, mais avec toi… « 

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis allé au siège du journal local. Je leur ai demandé s’il était possible d’avoir les journaux de la semaine dernière. Ils m’ont amené un tas de papier grisâtre dans lequel je trouverais peut-être la dernière trace d’Héléna. Je ne sais même pas ce que je cherche, je ne sais même pas ce que je veux. Bien sûr, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre région. Il n’y a donc aucun intérêt à gaspiller du papier pour relater un événement qui n’aurait pu même pas m’intéresser.

C’est en lisant la rubrique nécrologique que j’ai compris que le coup de téléphone de tout à l’heure était bien réel. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le décès accidentel de leur fille Héléna dans sa vingt- deuxième année. Ni fleurs, ni couronnes, ni condoléances. La cérémonie et l’inhumation, à la demande de la famille se dérouleront dans la plus stricte intimité »… Mes yeux ne se détachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangées pour écrire une formule de mort. J’en veux à cet alphabet parfois capable d’écrire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicité d’un papier de mauvaise qualité annonce aux citoyens cultivés qu’un des leur est parti pour toujours.

Je n’achète jamais le journal, je ne pouvais pas être au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu décalés. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’Héléna était si proche, je ne pouvais pas m’imaginer même dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir. Je n’arrive plus à penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait,  de n’avoir pas su,  de n’avoir pas été là. Il faudrait que je remonte le temps jusqu’à ce mardi soir où Héléna m’a quitté par deux fois.

Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal à la main. J’ai les dents si serrées que j’en ai les mâchoires douloureuses. Je marche, tout droit. Héléna, décédée, accidentellement. J’ai ces mots en tête, et à force de les entendre, à force de me les répéter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accélère pour vérifier si je peux contrôler quelques-uns uns de mes muscles.

Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée. Je ne suis pas allé au ciné‑club, je ne les ai pas prévenus. Je suis assis devant un verre de bière. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-même. Je suis une sensation, un bouquet de sensations à la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a déjà eu lieu et qui attend d’être entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas être plus forte. Je suis en train de passer dans une journée placée sous le signe de la pluie, placée sous le signe du lundi. Une journée où le seul symptôme de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province. Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’était que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais être sûr ne m’avait été annoncé que par des objets inanimés. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportés dans des câbles électriques ne puissent être que fabriqués. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenés et se promènent encore sur les mêmes lettres.  Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent à rire, à espérer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler Héléna et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’écrire Héléna, je vais t’écrire cette lettre que tu aurais pu attendre,  pour demain, pour tous les autres jours

Quelques mardis en novembre : suite…

On comprend aisément à la lecture de ce passage écrit il y a quarante ans, que Internet, les textos n’existaient pas. En effet je parle de « télégrammes » . La préhistoire…..

Cette nuit-là, l’orage est terrible. Il fait si chaud, rien ne va plus.  Je n’arrive pas à dormir. Il faudra encore attendre demain pour la revoir. Ce matin-là, une odeur de Rémi flottait en moi. J’avais tant envie de la revoir, de lui parler de cette dernière semaine que nous aurions à passer l’un sans l’autre.

Elle n’était pas au train habituel. Je me suis dit qu’elle a peut‑être eu un contre temps, je ne laisse pas l’angoisse s’installer tout de suite et décide de me renseigner sur les horaires des prochains trains.

J’ai passé le week‑end à attendre. Héléna n’est pas venue. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas le moindre numéro où la joindre. Je me résigne à attendre le lundi pour appeler au magasin. Je me dis qu’elle essaie aussi de me joindre. Peut‑être. Elle aurait pu m’envoyer un télégramme. J’attends, je n’arrive pas à me résoudre à autre chose qu’attendre. Demain ça ira mieux, je l’entendrais au bout du fil, au bout de ce cordon qui nous relie depuis un an.

Ici le personnel des Nouvelles Galeries embauche à huit heures. Je me dis qu’il doit en être de même là-bas. A huit heures moins dix je suis déjà devant une cabine. Je connais le numéro par cœur. J’entends mon impatience au creux de l’écouteur imprégné d’une désagréable odeur de tabac froid.

       ‑ Bonjour, je voudrais parler à Héléna.

       ‑ A Héléna, monsieur ? Vous êtes sûr, vous êtes un de ses proches ?

       ‑ Je ne suis pas un de ses proches, je suis celui qu’elle aime. Je l’ai attendu tout le week‑end. J’ai envie de lui parler, s’il vous plaît, passez-la-moi. Ce ne sera pas long, je veux juste l’entendre…

       ‑ Si c’est une plaisanterie je ne la trouve pas du meilleur goût, surtout pour Héléna !

       ‑ Je ne comprends pas ce que vous me dites, je n’ai pas envie de plaisanter. C’est tout simple, je l’aime et j’ai envie de le lui dire. 

       ‑ Je crois que je commence à comprendre. Mon pauvre monsieur ! Vous n’êtes pas au courant ?

       ‑ Mais au courant de quoi !    

       ‑ Ecoutez, c’est pas facile à dire, mais il faudra bien que vous l’appreniez un jour ou l’autre. Héléna a eu un accident de voiture. Elle a été blessée mortellement. Mardi soir… Elle rentrait chez elle. Elle a été tuée sur le coup. C’est notre nouveau directeur qui conduisait. Il la raccompagnait chez elle. Ils avaient eu une réunion…                   

       ‑ …

       ‑ Monsieur, vous m’entendez ? Vous savez, ce n’est pas étonnant que vous n’ayez pas été prévenu. Ses parents sont venus reconnaître le corps et dès le lendemain ils l’ont fait ramener chez eux. L’enterrement a eu lieu jeudi. Je crois qu’ils ne voulaient pas que cela se sache. Ils étaient tellement abattus.