Quelques mardis en novembre suite, suite…

Trois semaines ont passé depuis le départ de Rémi. Je ne suis pas retourné à la faculté. Je n’ai pas passé les examens. J’aurai considéré comme une trahison, une souillure à Rémi de poursuivre ma route dans cette direction qu’il n’avait pu se résoudre à prendre. J’ai occupé mes journées à ne rien faire, à attendre la nuit pour partir au cœur de la ville, dans la « grand rue », là où ma souffrance rime sans fausses notes avec la stupide rectitude de cette soi-disant artère centrale.

       La saison ne me facilite pas la tâche. Les journées sont interminables. Les nuits comme les gens paraissent déborder d’une lumière dont ils font le plein avec frénésie. Même sur les coups de deux heures du matin les rues sont encore inondées de flaques de soleil que produisent les petits groupes de nouveaux bacheliers, tous de court vêtus, et qui célèbrent avec enthousiasme leurs diplômes fraîchement obtenus. Lorsque je les rencontre, je ne peux pas me résoudre à piocher quelques instants de chaleur dans mes souvenirs pourtant encore si proches. J’ai froid et je baisse la tête. Tout va si vite, demain, eux aussi en croiseront d’autres…

       Ce soir j’irai voir Héléna. Elle a téléphoné il y a une semaine. Elle a dit que je pouvais passer quand je le voulais, cela lui ferait plaisir. En chemin, je me dis que c’est Rémi que j’ai envie de revoir dans notre souvenir commun. Je la sais fine et sensible et me réjouis à l’idée que nous allons passer la soirée à parler simplement, lentement comme je ne l’ai plus fait depuis trop longtemps. Elle habite un petit studio sous les toits vers la place Villeboeuf. Je trouverais facilement, c’est un quartier que je connais bien.

       Ma souffrance est si grande, si rude, si entretenue qu’elle a désormais besoin d’un visage féminin pour servir de prétexte à ses prochains sourires… Je savais bien qu’avec Héléna nous n’avions pas vraiment commencé une histoire.  Je savais aussi qu’elle était la seule qui pourrait me réveiller un peu, qu’elle était la seule qui pourrait m’arracher à mon impasse, qui pourrait m’aider à regarder au- delà de ces deux volets verts, fermés sur une fenêtre qui un matin n’a pas voulu s’ouvrir.

       J’étais anxieux. J’étais anxieux de tout. Quand je suis arrivé devant sa porte, je me suis senti saisi d’étouffements. Comme si cette porte ne pouvait que rester définitivement fermée. J’ai la certitude qu’elle mettra longtemps à s’ouvrir et qu’elle ne pourra alors encadrer qu’un visage défait, le visage de quelqu’un qu’on dérange. J’ai tant besoin d’elle, j’ai tant besoin de l’aide de la seule personne à qui je réussis encore à penser sans éprouver un sentiment d’indifférence, ou de dégoût. J’ai besoin de sa présence, délicatement parfumée, de ses sourires discrets mais suffisants.

       Je me souviens que lorsque nous nous voyions avec Rémi, elle était si vraie, si douce, si attentive qu’elle réussissait toujours à nous extirper un sourire, même lorsque l’orage grondait au plus profond de nous. Quand la porte a bougé, j’ai senti un courant d’air glacial cisailler mon dos en sueur. J’avais le souffle court de celui qui reprend l’entraînement du marathon après un longue période d’inactivité. Je l’ai cru surprise ou même gênée. De chacun de ses gestes je retire des indices pour m’échafauder un mauvais scénario où bien entendu je n’aurai, une fois de plus, pas le beau rôle. Je discerne un empressement discret pour dissimuler une présence « ennemie ». Elle a les traits tirés et les cheveux en désordre. Son œil brille et malgré la fraîcheur sa chemise est largement ouverte. Elle fait comme un trou béant sur une peau que je devine chaude… J’entends comme un martèlement derrière les oreilles, je sais qu’elle me parle mais aucun son ne me parvient si ce n’est ceux de mon cœur qui cogne et de ma peur qui m’essouffle. J’entends sortir quelques mots de ma bouche, j’ai l’impression qu’ils rampent et agonisent avant d’arriver jusqu’à elle. Puis ce sont mes lèvres qui se sont essayées à un exercice périlleux consistant à tenter une rencontre avec une parcelle de ce visage qu’elle m’offre au milieu d’un sourire. Lorsque le contact s’est produit, j’ai ressenti comme un picotement au creux des reins, comme si j’avais reçu une injection de fraîcheur dans tout le corps après un long séjour dans une cave humide. Quand elle a refermé la lourde porte, j’étais de l’autre côté, avec elle depuis dix mille ans…

       Elle n’avait pas encore fait l’amour, mais tout en sentait les préparatifs. On ressentait dans cette pièce, la présence imminente d’un corps à corps soigneusement organisé. Celui que je ne pouvais qu’appeler « l’autre » était étendu sur le divan, ceinturon en berne et chemise ouverte. Il se tenait suspendu à un plafond imaginaire par le fil doré d’une cigarette américaine. Tout sentait la lassitude de l’inachevé. Tout respirait l’orgasme encyclopédique qu’on obtient par expérience, par technique, par assurance. Alors qu’il restait là, avachi, contemplant la mouche du plafond, j’ai soudain aperçu Héléna englué dans un cocktail de tendresse, de déception et de dédain.

       Elle frémissait, elle comprenait ma douleur, peut-être parce qu’elle l’éprouvait aussi. Sa chevelure était noire, ses yeux aussi, pour me faire comprendre qu’elle restait ainsi comme je la voulais. Ce que je voyais n’était que le préambule d’une mauvaise pièce qu’elle aurait peut-être jouée, contre son gré, ou par mauvaise habitude. D’une voix enrouée de tabac, ou de larmes qu’on ne peut retenir, elle m’a proposé de m’asseoir, comme au spectacle, pensai‑je ironiquement. Puis en quelques mouvements de doigts adroits, je l’ai vu se transformer pour être plus près de moi.                                                   

       Tous ces moments n’étaient qu’instantanés. Il ne s’était pas déroulé plus d’une demi-minute entre l’instant où mon doigt a effleuré la sonnette et celui où mon corps est entré en contact avec le Skaï râpé d’un fauteuil de récupération. Mais je me sentais fatigué, comme après une nuit de voyage. Il faut dire que depuis la mort de Rémi, plus rien ne se déroule comme avant. Même le temps semble hésiter à choisir ses prochaines victimes. Parfois tout s’accélère, parfois chaque seconde semble porter en elle un tel poids qu’on peut presque l’entendre passer.

       J’étais assis, elle aussi. Près de moi. L’autre restait étendu, comme s’il voulait jouer son rôle jusqu’au bout, malgré les rideaux fermés. Je ne le connaissais pas, mais j’aurai pu le rencontrer dans un de ces nombreux moments de futilité qui ponctuent une vie réglée à l’avance. Derrière ses yeux embrumés d’un voile de mélancolie se dissimule l’assurance insupportable d’un de ces insectes universitaires que j’ai eu rencontrés dans un bourdonnement anonyme. Je constate que plus que la maigreur habituelle, c’est la pâleur qui l’habille. Elle me le présente.                       

  • Un copain étudiant…

Il a l’air ému de cette nouvelle décoration qu’elle vient de lui accrocher comme l’ultime récompense d’un combat contre le doute. Elle me regarde, et tout en me touchant la main, comme pour me rassurer, comme pour me prouver que j’existe plus que ne pourraient le laisser supposer nos quelque trop brèves rencontres.         

       – Un vieil ami !               

Ce n’était pas tant ce substantif « ami » qui me procurait ce picotement de satisfaction dans tout le corps. C’est plutôt ce qualificatif « vieil » qu’elle lui avait adjoint avec malice. Il est pourtant des mots qui me font l’effet de lames de rasoirs lorsqu’ils s’accouplent à d’autres dans le lexique de l’angoisse. Vieil ou vieux était de ceux là. Et d’une façon générale, je trouvais les choses, les idées si terriblement achevées que je trouvais inutile sinon snob de leur adjoindre artificiellement des compagnons de pourriture. Le seul adjectif que je peux vraiment supporter n’existe pas encore, il est encore en gestation dans un méandre inconnue de mon cerveau fatigué. Le mot illustre suffisamment arbitrairement la chose sans qu’on se sente obligé de le contaminer en le décorant inutilement au moyen d’adjectifs toujours mal choisis. C’est pourquoi en temps normaux et utiles, ce petit bonus ajouté au paquet d’amitié m’aurait profondément agacé. Et j’aurai entendu dans l’écho du « vieil ami » quelques fanfares coloniales, quelques grandes claques dans le dos. J’aurai perçu des rires gras autour de verres emplis de merveilleux souvenirs régimentaires. Mais, aujourd’hui, dans cette situation particulière, cette situation de combat, je me sentais  bien dans la peau du vieil ami… C’était agréable de se sentir valorisé de quelques grades de plus dans le registre d’avancement d’Héléna.

       De toute façon, elle avait du lui parler de Rémi. De moi peut-être. Surtout de Rémi. Je sentais sa présence durant les moments de silence. Une présence qu’on ne pouvait ignorer, derrière les yeux, derrière cette petite lueur qui nous rendait complice même sans rien dire. Sur le lit, l’étudiant tentait de surligner sa présence insignifiante au moyen de gestes circulaires qu’il accomplissait avec sa cigarette. En fait il semblait accuser le coup face à une situation d’indifférence flagrante à laquelle il ne s’était pas préparé. 

       Il s’est assis dans le grand nord de ce lit toujours brumeux. Sa tête ne lui appartenait plus, elle n’était plus que le vulgaire prolongement de cette colonne vertébrale qui s’efforçait de lui conserver une apparence humaine. Il n’était plus qu’un objet facultatif, il n’était plus qu’une bizarrerie dans le calme de cette pièce. Je me sentais calme, vivant et je savourais avec satisfaction chaque instant. Héléna est allée chercher à boire. L’ombre volumineuse qui stationnait sur le lit a semblé se dégonfler dans un long gémissement. Bientôt je ne distingue plus qu’une masse compacte et grise d’où émerge parfois un trou béant et remuant par lequel sortent des sons qui associés entre eux selon l’irréfutable géométrie de l’entendement civilisé forment des mots et même des phrases. Je le sens à l’aise depuis que le fantôme de Rémi est là, entre nous. J’ai de la peine pour lui et je comprends son inquiétude. Il sait qu’il a perdu, il sait qu’il n’est même pas inscrit en marge de cette histoire dont il ignore tout. Il a posé une nouvelle fois ses yeux sur moi pour m’annoncer, presque en s’excusant qu’il connaissait Héléna depuis un an, qu’il l’avait rencontrée chez des amis communs. Ils étaient devenus de bons copains, c’est tout…

       Je suis pris d’une irrésistible envie de rire. Tous ces mots me paraissent avoir été prononcés des milliers de fois. Ils sonnent creux, ils sentent la frustration. Ils ont l’aspect coagulé de ces phrases qu’on ressort à tout instant comme pour se persuader qu’on n’est pas des frigides du verbe. Désormais il me faisait pitié dans son déguisement grammatical où se distinguait l’assemblage hétéroclite de son passé crémeux et de son avenir aseptisé. Je ne lui en voulais même pas, je le plaignais de s’obliger à sous titrer toutes ses sensations de mauvaises traductions. Il faisait partie de ceux qui ont honte de pleurer, de ceux qui n’acceptent pas de subir la souffrance, la sienne comme celle des autres. Il appartenait à la grande famille de ceux qui s’efforcent tant de paraître qu’un jour ou l’autre ils disparaissent totalement…

       Je lui ai souri, cruellement, pour qu’il cesse de se répandre dans cette pièce. Je l’achevais en lui déclarant que je la trouvais belle, très belle, l’intérieur comme l’extérieur. Quand Héléna est revenue, il était debout, comme un drapeau en berne. Il a prétexté un rendez‑vous déjà manqué et il est parti.

Quelques mardis en novembre, suite…

Puis je vois Héléna, elle est seule derrière un petit groupe de bavardes. Nos regards se croisent et je vois qu’elle pleure. Nous ne l’avions pas revue depuis cette dernière soirée un peu ratée, nous ne l’avions pas revue, mais nous la savions toujours présente entre nous, délicatement incrustée entre nos deux intimités. Je n’ai pas envie de m’approcher d’elle, je ne veux pas lui donner à entendre mes cris de haine et de désespoir. Je veux la laisser seule, avec Rémi, je veux qu’elle puisse lui dire ces quelques mots qu’il attendait certainement. J’ai compris à l’intensité de nos regards que nous ne pourrons que nous retrouver.
L’enterrement est terminé depuis moins d’une heure et cela fait déjà trois siècles que je suis là à attendre devant cette pierre sous laquelle Rémi devra se reposer. Tout le monde est retourné à son quotidien. Seule la mère de Rémi est restée quelques pas devant moi. De ses deux yeux il ne reste que deux trous d’où s’échappent par flots ininterrompus des souvenirs mélangés qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Son corps tout entier est plus froid que le marbre. Je sens son intérieur plus humide que tous les automnes qu’elle a déjà connus. Sa douleur est immense et elle ne veut pas la partager. Elle ne peut pas partager dans la souffrance ce qu’elle n’a pas partagé dans la joie. Quand ce fils qu’elle a porté neuf mois en elle est né, un jour de mai, elle n’a pas partagé cette vie qui a explosé en elle. La famille, les amis, les voisins étaient là, bien sûr, pour s’associer au bonheur et participer à la joie. Mais elle n’a rien partagé, elle a gardé pour elle ce privilège immense, cet amour de la vie, d’une vie, d’une seule vie. Elle ne va pas partager aujourd’hui cette mort qui la tenaille au plus profond d’elle-même. Cette douleur est à elle, elle lui appartient définitivement et ne pourra se résoudre qu’à la sentir vieillir comme une blessure qui la reliera toujours à Rémi. Il y a vingt- deux ans, elle souriait après avoir souffert pour donner la vie. Son compagnon lui tenait la main, mais sa souffrance restait, elle la voulait jusqu’au bout et ne pouvait que se contenter d’attendre ce que l’on appelle, peut être à juste titre la délivrance.
Aujourd’hui, elle souffre à nouveau, parce que cette vie qu’elle s’était arrachée, avec une joie pleine de cris, on vient de la lui reprendre, on vient de la lui subtiliser dans un printemps qu’elle n’avait peut être même pas remarqué. Et elle se souvient de cette « délivrance » passée, elle se souvient du soulagement lorsque la vie vous explose sur le ventre. Elle se souvient et se sent partir pour une nouvelle gestation dont elle ne sortira jamais. Bien sûr, il était si loin d’elle. Bien sûr, elle avait peur et le regardait s’éloigner avec angoisse. Mais il était resté son enfant, celui qu’elle a vu naître, celui qu’elle a vu grandir, celui qu’elle a vu partir. Elle pleurait avec un sourire intérieur, parce qu’elle s’imaginait que quelque part, dans un autre ailleurs, celui pour lequel elle avait hurlé de douleur continuait de vivre dans le souvenir de tous ceux qui l’avaient aimé, de tous ceux qui l’avaient accompagné. Elle savait qu’elle retrouverait un peu de ce Rémi un peu bizarre, qu’elle ne comprenait plus ces dernières semaines, dans les yeux de ces quelques-uns dont il acceptait parfois de lui parler.
Je suis sûr que j’en faisais partie, ainsi qu’Héléna. J’en suis sûr et je le veux si fort, si intensément que je crois m’entendre lui parler, lui dire que je garderai longtemps au fond de moi ces quelques braises sur lesquelles Rémi a soufflé un mardi de novembre.
Elle pleure, elle pleure sur cette plaque de marbre. Elle pleure parce qu’elle ne comprend plus, elle pleure parce pour tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, et qu’elle va garder maintenant dans un petit creux de sa douleur. Elle pleure et je l’écoute, sans pouvoir m’approcher. Tout à l’heure, elle partira, parce qu’il lui reste encore quelques notions de ce temps qu’elle va, désormais, devoir s’efforcer de laisser passer. Elle partira, mais derrière ses yeux, c’est à jamais que cette plaque de marbre la rendra glaciale. Je sais que je ne la reverrai jamais parce que ma présence lui ferait l’effet d’un mensonge face à cette pierre qui lui oppresse le cœur. Je m’en vais à pas lents et laisse derrière moi l’image de cette souffrance interminable…
J’ai les yeux pleins de larmes et le cœur débordant de haine. Je ne me rends pas compte que les autres me regardent, qu’ils s’interrogent, qu’ils sourient même. Les autres, je ne les vois plus, je ne pourrai même pas dire que je les discerne, ils se contentent d’être et moi je ne fais que passer au milieu de leurs mauvaises histoires. J’ai l’impression de ne plus avancer, je suis immobile, au milieu d’un magma indéfinissable qui s’agite autour de moi. Je ne suis pas absent, je suis une parenthèse saugrenue qui s’est glissée par erreur dans la raide rigueur d’un texte de loi. Ma douleur est si grande, ma haine est si fondamentale que je me sens devenir l’infirme particule d’une existence qui sent déjà l’achevé. Il n’y a qu’Héléna et son souvenir grisâtre qui réussit à trouver une place au cœur de ce malaise. Héléna, son regard, sa fraîcheur, ses larmes si vraies. Héléna…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce sera un enterrement civil. C’est curieux comme beaucoup sont choqués par l’adjonction de cet adjectif neutre à ce mot que l’on arrive à peine à prononcer tant il est tabou. Moi je me dis que ce qu’il y a de bien dans ce mot, c’est que finalement il est de la même famille que civilisé… Lorsque j’ai dit à ma mère que ce serait un enterrement civil, elle n’a pas pu s’empêcher, bien qu’elle ne soit pas croyante, de trouver cela très triste,  un peu honteux même. Comme si la qualité d’une tristesse ne dépendait que de la réussite du carnaval qui l’enrobe. Comme s’il pouvait y avoir une autre signification à la mort que celle que lui donne la séparation du disparu et de ceux qui restent. Comme s’il fallait, par hypocrisie, lâcheté ou désespoir choisir d’être intégré dans le troupeau des anonymes que ce seigneur tout puissant est censé ramener régulièrement à lui. La vraie réalité de la mort, c’est la tienne Rémi. Tu es parti, quand tu l’as voulu. C’était peut‑être un peu trop tôt. Je te respecte Rémi, mais j’aurai tant voulu qu’on poursuive le combat ensemble. 

       C’est vrai, t’avais compris plein de choses, c’est vrai que tu croyais que c’était trop tard, mais t’aurais peut‑être pas du partir avant d’essayer encore une fois… Et pourtant, aujourd’hui, plus que jamais je te sens près de moi Rémi, je veux t’accompagner dans une dernière virée. J’ai peur Rémi, j’ai peur parce que j’ai compris.

       Ta famille, je la respecte Rémi, elle est autour de toi et pleure en silence. Elle ne comprend pas, ou a déjà trop compris, sa douleur est d’un autre monde, elle est infinie. C’est une douleur qui sent l’amour, la peur, le remords. Mais ils ne sont que quelques-uns uns à être vrais au milieu de tous ces charognards qui s’agrippent du regard à ton cercueil, comme s’il s’agissait d’attendre les résultats de la loterie nationale. Je ne les respecte pas et bien plus je les hais, malgré leurs larmes mécaniques. Ils empestent la naphtaline parce qu’ils sortent leurs déguisements pour ritualiser leurs promenades mortuaires. Eux qui t’ont condamné, eux qui t’ont jugé puis exécuté, ils poussent le vice morbide jusqu’à te vouloir accompagner une dernière fois. Il faut dire qu’ils sont fiers derrière leurs masques jaunâtres ; ils ont vu juste, ils ont réussi. Ils le savaient bien, eux, que cela finirait comme cela.

       Eux, ils savent tout. Eux, ils ont un jugement infaillible sur le monde qui les enrobe et les supporte. Ils viennent là pour s’associer à la douleur, ils viennent là pour participer. Français jusqu’au bout des rêves qu’ils n’ont pas eus, l’enterrement est un événement privilégié inscrit en lettres majuscules dans leur calendrier de la participation. Ils participent parce qu’ils sont citoyens. Ils participent parce qu’ils sont voisins. Ils participent parce que ça fait bien. Ils participent à l’élection de leur pantin politique. Ils participent au cadeau de fin d’année de leurs concierges. Ils participent à la victoire de leur équipe de football, et maintenant, dans un registre différent de grimaces, ils participent à la douleur d’une famille. Comme ils disent : « on a gagné », ils diront : « on a enterré le fils untel, celui qui allait pas bien ces derniers temps ! « Ils veulent leur morceau de douleur, en souvenir, en pendentif. Ils ont le sentiment que leur présence apportera un sourire aux condamnés du jour. Ils en retireront une immense fierté. D’une voix délicatement bourrue, empruntée à leur Gabin national, ils rassureront la mère en lui apprenant qu’elle peut évidemment compter sur eux.

       Oui, elle pourra compter sur eux pour aller prostituer le souvenir de Rémi sur les avenues de la médisance, à chaque jour de foire. Elle pourra compter sur eux comme le monde entier compte sur eux lorsqu’il s’agit de faire un geste pour des enfants qui meurent de faim à des milliers de kilomètres de leurs frigidaires. Elle pourra compter sur eux parce qu’ils savent vivre, simplement, sainement. Et puis ils savent ce que c’est que souffrir parce qu’ils ont eu, eux aussi, leur enterrement bien à eux. Ils savent tout, sont bien éduqués et sont de bons chrétiens. Ils participent à tout, même aux enterrements civils. Bien sûr ils ne comprennent pas qu’on puisse partir pour le dernier voyage sans être accompagné d’oraisons funèbres accusatrices. Ils veulent bien aider leurs propres frères humains mais la tâche leur est plus facile lorsqu’ils sont vraiment de la même famille, de la même religion, de la même couleur…

       Alors ils ont le droit de venir souffrir avec tout le monde, ils ont le droit de venir ponctuer les cortèges funèbres de leurs gémissements intempestifs. Mais attention, ils se préservent de tout et surtout du pire : il ne faut pas que la vraie souffrance, cette souffrance un peu grise, un peu humide qui a enseveli Rémi pénètre dans leurs murs. Rien d’aussi absurde et malsain que le suicide d’un fils ne peut ni ne doit leur arriver. Eux, ils prennent leurs précautions, et ce ne sont pas leurs enfants qui en arriveront à ces terribles extrémités. Ils veillent, et s’ils veulent bien participer à la douleur, c’est par principe, parce qu’ils sont bien élevés. Il ne faut pas leur en demander plus…

       Chaque cortège, ils le suivent de la même façon, avec lenteur, avec l’allure de désespérés qui recherchent leur oxygène trois têtes devant eux. Ils marchent comme ils ont défilé et lorsque je les observe, je suis saisi d’une envie irrésistible de leur hurler de retourner à leurs problèmes. J’ai envie de leur crier de nous foutre la paix, à nous, à Rémi.                                          

       Je sens la haine qui monte, je la sens si forte qu’elle submerge totalement le chagrin, ou plutôt qu’elle se mêle à lui dans un cocktail de sensations que je trouve curieusement assez agréables. Je vois derrière leurs yeux des matraques, des codes civils, des guillotines. Je vois derrière leurs yeux des verres de rouge ou de whisky selon qu’ils s’habillent à Prisunic ou chez Pierre Cardin.

Quelques mardis en novembre, suite…

Ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui et sur le chemin de la gare j’ai compris que la ville m’attendait gueule grande ouverte. Quand elle est partie, quand elle est montée dans ce wagon, quand je n’ai plus vu son visage que comme un point à la ligne, je me suis retrouvé seul.

          Et j’ai tremblé à nouveau.     

       C’était une solitude si vraie, si dure, si sonore, qu’on pouvait presque l’entendre s’installer. Elle était à couper au couteau. Derrière les faux horizons rougeâtres que les derniers jours d’automne laissaient négligemment traîner, il y avait la lueur blafarde d’une ville en pleine vengeance contre ceux qui auraient voulu l’habiller de rêves.

       A chaque coin de rue, sous chaque porche d’immeuble, croupissait un passé brumeux, mon passé. Il devenait de plus en plus lointain, il avait de plus en plus les couleurs du mensonge. Le mensonge d’une ville que j’avais cru apprivoiser. Aujourd’hui je suis seul et je marche dans la grande rue. Aujourd’hui je suis seul et je retrouve la grisaille.

       Héléna est partie. Aujourd’hui je l’attends déjà, et je garde dans la main cette lettre qu’elle m’a donnée, juste avant de partir.                      

       C’est une lettre d’amour, une belle lettre d’amour. C’est aussi une lettre de départ, une lettre où l’on se souvient du hier pour mieux se préparer aux durs lendemains. Je l’ai beaucoup trop lue.  Je l’ai déjà assimilée et me prépare à lui chercher des sens cachés.

       Je cherche une apparence à me donner pour entrer dans cette nouvelle tranche de vie. Je pourrais choisir les artifices de la tristesse. Je pourrais continuer à sourire à ce qui me reste d’elle :  cette dernière lettre provisoire qui entrera chaque jour davantage dans le monde des écritures stylistiques qu’on lit pour se muscler l’œil plus que pour s’oxygéner le cœur. Je pourrais choisir le confort apporté par la force tranquille de celui qui joue l’indifférent par frime ou par habitude. Je n’ai même pas besoin de me fabriquer un personnage, je n’ai rien besoin de choisir.

       Héléna m’a quitté et la ville m’a repris. La ville et son souffle d’agonie qui n’en finit pas de se terminer. Mes yeux ne sont plus ouverts, ils ne m’appartiennent plus. Dehors ils se déchirent contre une lumière si dure qu’on la croirait métallique. Mes rétines deviennent des écrans fantastiques où se projettent des images sans couleurs, des cris, des odeurs humides et poisseuses. Des odeurs d’hommes qui prient sur les cadavres de leurs fils.

       De ma bouche, les rares sons qui sortent sont orphelins des mots qui auraient vu le jour à quelques Héléna d’ici. Ma bouche n’est faite que pour aimer, ou bien haïr. Aujourd’hui elle refuse de s’ouvrir, si ce n’est pour remplir ses rares missions alimentaires.

       Mon corps tout entier est une corde qui vibre. Il souffre toujours plus, à chaque fois qu’un spécimen du genre humain me croise et me toise de sa hauteur aseptisée. Aujourd’hui, les autres, je ne les ignore plus, au contraire je les utilise,  je les associe à cette douleur dont je les veux complices.

       Héléna est partie depuis trois jours et je me dis qu’elle m’a oublié. Peut‑être est-ce mieux ainsi. Peut‑être serions-nous devenus médiocres. Peut‑être nous serions nous forcer à nous ressembler l’un l’autre. Peut‑être que l’habitude n’est qu’une banale variante de l’amour, sans déclinaisons d’imprévus ni de souffrances. Quand on s’aime sans souffrir, on s’entoure le cœur d’une chape de coton qui ne pourra qu’étouffer tous les excès, qu’ils soient de mots ou de regards. Les histoires d’amour qui déroulent leur passion sur de longues étapes de plat ne peuvent se terminer que par un sprint massif du peloton groupé, où tout le monde ressemble à tout le monde. Quant à moi, je préfère les longues échappées solitaires, dans les étapes de montagne, où la joie de l’arrivée se mêle toujours harmonieusement à la souffrance.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi tu te souviens comme on l’aimait. Tu te souviens quand on parlait d’elle, tu avais un sourire d’ange. Tu aurais voulu qu’on parte, ailleurs, tous les trois. Alors, on aurait inventé une autre façon d’aimer. Tous les jours on aurait fabriqué des prétextes à sourire. Et Héléna nous aurait regardé.

       Héléna, tu la voulais, toi aussi. Tu disais que plus rien ne te retenait dans cette ville, mais je sais qu’il aurait suffi qu’elle te tende la main pour que tu sois encore là aujourd’hui. Et je te l’aurai laissée, parce que je ne suis pas de taille à rivaliser avec toi.

       Toi t’aurais voulu qu’il se passe quelque chose, tu aurais voulu te fabriquer de la matière à souvenirs. Je me souviens quand on traversait la ville tous les deux, mains dans les poches, le col relevé. C’est moi qui te suivais, on allait nulle part et pourtant tu avançais avec assurance. On aurait cru que tu savais, qu’on t’attendait, tu prenais à droite puis à gauche, tu changeais de trottoir et parfois tu t’arrêtais, net, comme en pleine hésitation, comme pour dire aux autres : « regardez-moi, je vais quelque part, regardez-moi, il va m’arriver quelque chose ».

       Et quand on arrivait, au bout, tu te mettais en colère après moi, après le temps qui passe et qui glisse. Tu disais qu’il était trop tard, que tu n’aurais pu arriver à l’heure. A cause des autres qui sont toujours en travers de ta route.

       Les autres tu m’as appris à les gommer, tu m’as appris à les réduire au silence. Tu m’as montré comme ils ne sont rien quand on sait qu’ils ne veulent rien d’autre que s’assimiler, que se résoudre que se fondre dans la masse.

       Au milieu de ces autres, il y avait Héléna. D’abord tu ne m’as rien dit et je ne voulais pas savoir. Vous, votre passé, vos histoires d’adolescence. Et un soir, parce qu’elle n’était pas là, parce qu’elle nous manquait tu l’as faite vivre, avec tes mots. Et moi je t’écoutais je buvais ce qui coulait de tes lèvres. Tu l’avais aimée, bien avant moi, toi aussi tu avais essayé d’en guérir quand tu avais compris que t’étais pas de taille à lutter contre certains. Tu avais les larmes aux yeux ce soir là quand tu me parlais de ses premiers amants. Elle les collectionnait et toi tu ne comprenais pas. Elle se laisser tripoter par des apprentis qui ont des mains derrière chaque regard et pourtant elle récitait Verlaine, Rimbaud, Baudelaire mieux que quiconque. Et tu étais le seul à t’émouvoir. Elle le savait, mais elle ne voulait pas que tu t’abîmes à essayer de la séduire Elle voulait que tu restes dans l’ombre à attendre. Et toi tu souffrais, tu te préparais au long voyage.

       Je ne la laisserai pas Rémi, je ne laisserai pas les autres nous l’enlever. Je ferais tout ce qu’il faut, tout ce que tu m’as dit et on sera bien tous les deux, on sera bien à se souvenir de ce que tu rêvais.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi était parti depuis bientôt deux heures et j’étais toujours dans le quartier. Je me déplaçais sans aucune logique, j’essayais de réduire le temps qui passe en occupant l’espace. Je ne pouvais me résoudre à me rendre ailleurs, je voulais rester dans le champ de vision de la fenêtre aux volets clos. Je suis alors entré dans un bar, sur la place, juste en face de l’immeuble en deuil.

       C’est le bar du marché, fréquenté aussi bien par les forains satisfaits de la recette de la matinée que par les clients satisfaits de leurs achats légumiers. Il est un peu plus de midi, ce qui doit expliquer l’affluence. Ce bar ne ressemble en aucune manière à ceux que j’ai l’habitude de fréquenter. C’est un café d’hommes aux doigts courts et épais, au cou large, à l’œil fouineur, à peine troublé par la fumée de leurs gitanes maïs. C’est un café où la seule mélodie qui rythme les conversations est celle produite par les fréquentes rencontres de verres qui s’entrechoquent. Lorsque j’entre, je ne peux même pas dire que je suis mal à l’aise, je suis simplement comme l’explorateur un peu naïf et téméraire qui pénètre pour la première fois en pleine assemblée d’une tribu indigène…

       J’ai commandé une « Mort subite ». Peut‑être est‑ce par ironie inconsciente ou par provocation, ou peut‑être est ce simplement parce que c’est la bière que nous avons bue hier soir, avec Rémi. Toujours est-il, que le patron n’a pas eu l’air d’apprécier ce qu’il prenait pour une plaisanterie.                                          

       – On n’a pas ça ici, c’est de la Kro ou de la pression ! J’ai donc opté pour la fameuse Kro qui bien entendu sera tiède. Les conversations autour de moi sont confuses, décousues. Peu à peu, je n’entends plus rien, mon regard s’est posé sur la façade macabre où les volets se sont ouverts. Ils se sont ouverts sans que je n’aie pu distinguer le visage de celle qui a voulu laisser entrer la lumière dans cette pièce où le voyage de Rémi s’est achevé. Je me suis mis à sangloter, brusquement, violemment, sans retenue. Je pleurais et je me sentais mieux. Comme si par ce flot de douleur salée je libérais une vaste place, au profit de la haine qui tout à l’heure était encore mélangée à la souffrance et s’en trouvait amoindrie.

       ‑ Alors petit on a un chagrin d’amour !

J’ai sursauté lorsque le patron Kronenbourg m’a amené la note. Il n’y avait pas la moindre ironie ou méchanceté dans ses paroles, il y avait simplement beaucoup de bêtise. Je ne me suis même pas efforcé d’arrêter mes larmes, je me suis contenté de le regarder avec mépris et de lui dire en lui tendant dix francs.                 

       – Vous savez, je ne pleure pas, je fais simplement un peu de place… Il a paru un peu surpris par cette réponse et m’a montré par une mimique significative qu’il me prenait pour un vulgaire illuminé.

       J’ai enfin pu quitter ce quartier et je suis rentré chez moi avec l’espoir d’y être seul afin d’éviter les sempiternels interrogatoires marquant mes retours imprévus…

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’ambulance était blanche, la foule était noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prétexte. Je lève les yeux vers les volets verdâtres. Sur la façade grisonnante toutes les autres fenêtres laissent entrer la lumière du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marché, c’est Rémi qui l’a laissée.

       Rémi ne dormait pas, ne dormait plus, il était allongé sous un drap blanc. Il était parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement décidé d’en finir, comme ça, simplement. Il s’était pendu, méthodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mère dira qu’il n’était pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’étais un familier de cette trilogie qui vous conduit à ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.

       Rémi avait poussé l’angoisse jusqu’au bout, jusque-là où tout est noir, jusque-là où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.                                       

       – Et pourtant il n’était pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…

       Quelques secondes ont passé. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcès. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos,  ce doit être une mère,  la sienne peut être. Je ne pourrais même pas la reconnaître. Je ne vois plus rien, je suis déjà entré dans une coquille où les seuls sons que je perçois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prête à tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fièrement l’anecdote d’un jour de marché ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends déjà.          

       – Tiens ce matin au marché, j’ai vu un jeune qui s’est suicidé, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…

       La scène dure des siècles. J’ai les yeux brûlants, la gorge si sèche que pas même un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes fléchir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner à la foule qui commence à se désagréger l’occasion de se constituer à nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous béants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid,  je ne sais même plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient à la réalité…                       

       La réponse m’est donnée par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraînées à fureter. Elle veut voir, même s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pâture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dû comprendre que je faisais partie du décor de son roman photo. Je la devine toujours plus près. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue à l’extrême. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis là que pour qu’elle puisse me mettre dans son commérage, entre parenthèses, comme une simple fioriture à son discours qu’elle prépare certainement en détail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être à lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opération qu’aura subie son beau-frère. Je la fixe toujours plus. Elle me dégoûte, elle a dans les yeux une lueur jaunâtre. Elle tient son filet à provisions au bras, fièrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice déterminante du drame qui s’est joué. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passé qu’ils ont déjà jugé.                                                    

       Qu’ils aillent donc dans leurs églises pour satisfaire à leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur là où ils ne l’éprouveront jamais.

       Rémi, Rémi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de médisance.  Elle doit voir, ça la regarde !

       ‑ Mais qui était‑ce ?  Qu’est ce qui s’est passé ?

       ‑ C’était Rémi.

Elle ne comprend pas, elle ne connaît pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque côté du cœur et ne pleure que pour son chien.

     ‑ Il s’appelait Rémi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.

       Je pars, je fuis, je cours jusqu’à pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.

       A présent, je suis seul Rémi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…  

Quelques mardis en novembre, suite…

Puis je vois Héléna, elle est seule derrière un petit groupe de bavardes. Nos regards se croisent et je vois qu’elle pleure. Nous ne l’avions pas revue depuis cette dernière soirée un peu ratée, nous ne l’avions pas revue, mais nous la savions toujours présente entre nous, délicatement incrustée entre nos deux intimités. Je n’ai pas envie de m’approcher d’elle, je ne veux pas lui donner à entendre mes cris de haine et de désespoir. Je veux la laisser seule, avec Rémi, je veux qu’elle puisse lui dire ces quelques mots qu’il attendait certainement. J’ai compris à l’intensité de nos regards que nous ne pourrons que nous retrouver.
L’enterrement est terminé depuis moins d’une heure et cela fait déjà trois siècles que je suis là à attendre devant cette pierre sous laquelle Rémi devra se reposer. Tout le monde est retourné à son quotidien. Seule la mère de Rémi est restée quelques pas devant moi. De ses deux yeux il ne reste que deux trous d’où s’échappent par flots ininterrompus des souvenirs mélangés qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Son corps tout entier est plus froid que le marbre. Je sens son intérieur plus humide que tous les automnes qu’elle a déjà connus. Sa douleur est immense et elle ne veut pas la partager. Elle ne peut pas partager dans la souffrance ce qu’elle n’a pas partagé dans la joie. Quand ce fils qu’elle a porté neuf mois en elle est né, un jour de mai, elle n’a pas partagé cette vie qui a explosé en elle. La famille, les amis, les voisins étaient là, bien sûr, pour s’associer au bonheur et participer à la joie. Mais elle n’a rien partagé, elle a gardé pour elle ce privilège immense, cet amour de la vie, d’une vie, d’une seule vie. Elle ne va pas partager aujourd’hui cette mort qui la tenaille au plus profond d’elle-même. Cette douleur est à elle, elle lui appartient définitivement et ne pourra se résoudre qu’à la sentir vieillir comme une blessure qui la reliera toujours à Rémi. Il y a vingt- deux ans, elle souriait après avoir souffert pour donner la vie. Son compagnon lui tenait la main, mais sa souffrance restait, elle la voulait jusqu’au bout et ne pouvait que se contenter d’attendre ce que l’on appelle, peut être à juste titre la délivrance.
Aujourd’hui, elle souffre à nouveau, parce que cette vie qu’elle s’était arrachée, avec une joie pleine de cris, on vient de la lui reprendre, on vient de la lui subtiliser dans un printemps qu’elle n’avait peut être même pas remarqué. Et elle se souvient de cette « délivrance » passée, elle se souvient du soulagement lorsque la vie vous explose sur le ventre. Elle se souvient et se sent partir pour une nouvelle gestation dont elle ne sortira jamais. Bien sûr, il était si loin d’elle. Bien sûr, elle avait peur et le regardait s’éloigner avec angoisse. Mais il était resté son enfant, celui qu’elle a vu naître, celui qu’elle a vu grandir, celui qu’elle a vu partir. Elle pleurait avec un sourire intérieur, parce qu’elle s’imaginait que quelque part, dans un autre ailleurs, celui pour lequel elle avait hurlé de douleur continuait de vivre dans le souvenir de tous ceux qui l’avaient aimé, de tous ceux qui l’avaient accompagné. Elle savait qu’elle retrouverait un peu de ce Rémi un peu bizarre, qu’elle ne comprenait plus ces dernières semaines, dans les yeux de ces quelques-uns dont il acceptait parfois de lui parler.
Je suis sûr que j’en faisais partie, ainsi qu’Héléna. J’en suis sûr et je le veux si fort, si intensément que je crois m’entendre lui parler, lui dire que je garderai longtemps au fond de moi ces quelques braises sur lesquelles Rémi a soufflé un mardi de novembre.
Elle pleure, elle pleure sur cette plaque de marbre. Elle pleure parce qu’elle ne comprend plus, elle pleure parce pour tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, et qu’elle va garder maintenant dans un petit creux de sa douleur. Elle pleure et je l’écoute, sans pouvoir m’approcher. Tout à l’heure, elle partira, parce qu’il lui reste encore quelques notions de ce temps qu’elle va, désormais, devoir s’efforcer de laisser passer. Elle partira, mais derrière ses yeux, c’est à jamais que cette plaque de marbre la rendra glaciale. Je sais que je ne la reverrai jamais parce que ma présence lui ferait l’effet d’un mensonge face à cette pierre qui lui oppresse le cœur. Je m’en vais à pas lents et laisse derrière moi l’image de cette souffrance interminable…
J’ai les yeux pleins de larmes et le cœur débordant de haine. Je ne me rends pas compte que les autres me regardent, qu’ils s’interrogent, qu’ils sourient même. Les autres, je ne les vois plus, je ne pourrai même pas dire que je les discerne, ils se contentent d’être et moi je ne fais que passer au milieu de leurs mauvaises histoires. J’ai l’impression de ne plus avancer, je suis immobile, au milieu d’un magma indéfinissable qui s’agite autour de moi. Je ne suis pas absent, je suis une parenthèse saugrenue qui s’est glissée par erreur dans la raide rigueur d’un texte de loi. Ma douleur est si grande, ma haine est si fondamentale que je me sens devenir l’infirme particule d’une existence qui sent déjà l’achevé. Il n’y a qu’Héléna et son souvenir grisâtre qui réussit à trouver une place au cœur de ce malaise. Héléna, son regard, sa fraîcheur, ses larmes si vraies. Héléna…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce matin je m’éveille avec facilité.  J’ai le sourire, il est la mémoire du rêve. Il faut dire qu’aujourd’hui j’ai un an de plus, c’est le calendrier qui l’affirme. Je n’attends rien d’un tel événement.

       Il ne pleut pas, le ciel hésite encore. On dirait qu’il attend que la ville encore engourdie de sa nuit lui fournisse un quelconque prétexte pour décider de la météo du jour. J’ai la tête pleine de petits fourmillements et il me faut quelques instants pour me souvenir de ma soirée. Ma bouche pâteuse me fournit de plus amples renseignements sur le genre d’activités auxquelles j’ai dû occuper une partie de ma nuit.                                    

       Rémi, je me souviens maintenant. J’ai dépassé le stade où la mémoire est encore enveloppée d’une matière cotonneuse dont on ne sait si c’est la nuit ou l’alcool qui la rend si épaisse. Rémi, les dernières visions de la nuit me pénètrent. Je me sens mal à l’aise. Rémi qui criait, Rémi qui pleurait, Rémi qui crachait sa haine au monde. Une haine majuscule, sans atténuation, sans adverbes diminutifs, une haine fondamentale, une haine d’intérieur, une haine de tripes.

       Rémi, sa haine, ses peurs, ses yeux condamnant. Je suis saisi d’angoisse. Je la sens qui monte, irrémédiablement. Je ne contrôle plus rien. Plus aucune de mes sensations n’obéit à la logique matinale. Rémi, il faut que je te voie, que je te dise que j’ai compris,  que je suis prêt à te suivre,  s’il le faut,  si cela peut t’aider,  si cela peut nous aider.

       Je prends mes habits de la veille. Ils sont imprégnés d’une forte odeur de tabac, et plus encore, ils portent en eux, incrustés dans leur mémoire textile tous les détails de cette soirée. Je me jette dehors avec la certitude que notre discussion de la veille n’a pas pu se terminer.

       Je suis pressé, mais je prends quand même le temps de regarder autour de moi. Comme pour vérifier l’existence de ce que Rémi semble ne plus vouloir. Il y a la lumière tout d’abord, si nouvelle, si fraîche, une lumière rassurante parce qu’incontrôlable, venue d’on ne sait où et que rien ne peut arrêter. Pas même la ville et ses ombres de granit. Il y a des brunes aussi, beaucoup de brunes, elles semblent être toutes datées du printemps. J’aimerais leur sourire, mais il est trop tôt pour les intégrer dans ma renaissance. Il faut que Rémi m’accompagne, qu’il regarde avec moi, que nous en parlions.

       Rémi doit m’attendre, j’en suis sûr. Il m’a paru si bizarre hier soir. Comme s’il était certain de tout ce qu’il disait. Ce matin, le soleil est si discret, si vrai, si doux.  Il ne peut plus vouloir partir. Son immeuble n’est plus très loin. C’est un immeuble gris qui donne sur une petite place encombrée de platanes scolaires. C’est un quartier tranquille, comme on dit, quand il s’agit en fait d’un endroit mort, où il ne se passe jamais rien. La seule distraction, le seul bouleversement au magnifique ordonnancement de la monotonie du lieu, c’est le jour du marché, comme aujourd’hui,  où la présence de quelques bancs de végétaux et de frusques multicolores laissent croire qu’on peut être heureux avec quelques poireaux au fond d’un panier…

       Rémi habite au troisième étage. De l’angle de la rue, et avant d’arriver sur la place, je pourrais voir s’il est réveillé. Si ses volets sont ouverts.  Arrivé à quelques mètres de son immeuble, j’ai aperçu l’ambulance.

Ô toi qui ne dis rien…

Ô toi qui ne dis rien

Ou si peu

Toi et ton silence de papier

Je t’en prie

Il faut te redresser

Il faut réapprendre à aimer

Si ta colère est lourde

Au point de t’enfermer dans un triste dépit

Je peux aider à la rendre mauve et légère

Regarde

Ecoute

Touche

D’autres mots sont là

Mots fleurs qui attendent

Mots doux qui doutent

Mots d’amour qui se cachent

Convoque tes sens

Retrouve le chemin

Invite toi au banquet des rires nourris

Ô oui je t’en prie

Ne laisse pas envahir la terre de nos espoirs

A deux

A tous

Il nous reste tant à inventer

28 juin

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, cette nuit notre rêve était si beau. Héléna, tu es venue un matin, c’était dans mon rêve mais je m’en souviens, je te sens encore tout près, t’es venue un matin, t’as ouvert ma porte et tu m’as dit : « je viens te chercher, on va partir, on va s’aimer tous les deux ». Tu avais une voiture, on est monté en souriant, et tu as démarré. Tu as dit que tu voulais voir la mer, celle d’en haut quand on est dans la montagne, quand on s’aime en fermant les yeux et qu’on l’entend bouger tout en bas.
On a roulé jusqu’au sommet, la voiture glissait. Au bord, des deux côtés de la route il avait des sapins. Des grands, des bien droits, de ceux qu’on prenait pour faire les mâts des bateaux. Les bateaux qui vont sur la mer. La mer dans mon rêve, on l’entend, elle passe par les vitres, et il y a le vent qui cherche à nous effrayer. On s’est arrêter une première fois. Pour écouter, pour regarder. On a fait quelques pas sur la route et on se tient par la main pour ne rien se dire, parce que nos doigts se parlent, parce qu’on est bien. On est au milieu d’une clairière, la clairière du poète et tout autour il y la forêt qui fait semblant d’avancer. L’herbe est fraîche, elle sent bon, comme tes cheveux, comme cette peau qui t’entoure, qui t’enveloppe. Elle sent bon comme le creux de ton épaule. On s’est assis et tu m’as embrassé.
Héléna notre rêve était si beau, cette nuit je t’aimais. Cette nuit je te caressais les cuisses, je les effleurais, comme l’herbe qui nous entoure. Tu as un peu froid et je sens ta peau qui se crispe. Je te serre contre moi, je sens tes mains qui m’irriguent la nuque. Ton corps est étendu, il fait un peu frais et je ne te déshabille pas. Il me suffit de te regarder. Je n’en peux plus de me remplir les yeux de ta beauté. Je m’en veux de ne pas pouvoir tout retenir. La nuit est si courte Héléna et notre rêve est si beau.

Quelques mardis en novembre, suite…

C’est la première fois qu’il me parle de sa mère. C’est même la première fois où il me parle de sa vie à l’extérieur. Il ne semble pas aussi à l’aise qu’il n’y paraît et je sens bien que cette évocation lui est pénible. Dans la salle, on entend que des paroles feutrées, à la limite du chuchotement. On se croirait au confessionnal. Tous récitent une même prière où se mêlent lamentations et incantations. Les verres de bière s’accumulent et les langues se délient.  

       ‑ Tu sais, je partirais certainement à l’étranger. J’ai besoin de voir d’autres gens. J’ai envie de découvrir, j’ai envie de me découvrir. Et puis j’en ai marre de cette ville de morts qui n’en finit pas de regretter sa splendeur passée. J’en ai marre de prendre le tram, toujours le même, pour aller me saouler la gueule. J’en ai marre de voir toutes ces silhouettes grises qui continueront de baisser la tête jusqu’à ce qu’on les entoure de géraniums.

       ‑ Mais tu crois qu’ailleurs ça sera mieux, et puis il y a Héléna…

       ‑ Héléna ça fait déjà longtemps que je l’ai effacée.

       Il parle de plus en plus fort, il est comme essoufflé, il n’arrive plus à me regarder dans les yeux comme il le fait habituellement. On dirait qu’il souffre, ou qu’il a peur. Je ne sais plus quoi dire tant le malaise qui s’installe rend difficile toutes paroles.

       ‑ Je comprends. Tu veux autre chose…

       ‑ C’est ça, je veux autre chose, mais je veux surtout pouvoir partir, je veux en avoir le courage pour me dire que j’ai enfin réussi quelque chose jusqu’au bout.  Qu’est-ce que tu ferais à ma place…

       ‑ …

       ‑ Réponds–moi, qu’est-ce que tu ferais ?

       ‑ A ta place, je n’y suis pas et si j’y étais, je serais déjà parti… Quant à moi, je reste et j’en suis fier. Ces morts comme tu dis, je tiens à rester parmi eux, je tiens à les voir pourrir. Ce sera peut-être un de mes seuls plaisirs. Et puis je ne veux pas partir, parce que je suis sûr qu’ailleurs c’est la même chose. La pluie je m’y habitue. Je ne suis pas sûr que le soleil rende moins médiocre. Ailleurs, c’est les couleurs qui changeront, pas tes yeux. Moi j’ai été peint en gris et je veux le rester. Je veux seulement trouver quelque chose à faire…

       ‑ Mais quoi nom de Dieu !

       ‑ Je ne sais pas, quand je l’aurai trouvé il sera peut-être trop tard. Alors il me faudra trouver autre chose, ou partir moi aussi.

       ‑ Tu es complètement fêlé !  

       ‑ Je préfère être fêlé et rester ici plutôt que de me comporter ailleurs comme un touriste canonisé en mal d’exotisme ! 

       ‑ Mais t’es devenu complètement aveugle ou quoi ! Tu ne vois pas que tout est fini, qu’il n’y a plus rien à faire ! Tu ne vois pas qu’il n’y a plus rien à rater, que tous les murs sont debout. Tu ne vois pas que tout est mort, même toi t’es mort. T’es mort et tu ne t’en rends même pas compte ! Tout le monde est mort, t’entends tout le monde et ceux qui n’y croient plus, ils sont déjà partis, depuis longtemps…

       Rémi n’était plus lui-même. Il était déjà parti, il ne se contrôlait plus,  il criait de plus en plus fort et les autres clients le regardaient d’un air mi-inquiet,  mi-amusé. Il m’avait dit ces dernières paroles avec un regard terrible dont je garderai longtemps le souvenir. A la table d’à côté, un groupe de joyeux riait ouvertement. Leur présence m’était insupportable, ils n’étaient rien mais je les haïssais de gâcher nos plus beaux moments de désespoir.

       ‑ Rémi, écoute-moi, je crois que t’as raison mais ce soir t’en peux plus, t’es déçu et en plus on a pas mal bu, il vaudrait mieux qu’on rentre. Demain matin je passerai chez toi.

     ‑ Mais, t’as rien compris, eux aussi ils sont morts, ils sont déjà bouffés par les vers… Mais regarde-les, regarde-les, ils sont tellement tristes qu’ils en pleurent de rire.

       Rémi s’est levé. Il gesticule comme un forcené. Son regard est hagard, rempli de haine et de peur. Il s’adresse à qui veut l’écouter. Il les maudit. Sa voix est cassée par une ébauche de sanglot, ou par le tabac. Il les montre du doigt. Mais ils ne réagissent pas. Rémi a bu, beaucoup trop bu, comme moi d’ailleurs. Nous sommes sortis avant que l’amusement un peu narquois ne cède la place à une irritation certainement moins contenue. Nous marchons en silence, trempés jusqu’aux os. Nous ne nous disons plus rien, nos pensées se chevauchent. Elles se croisent et nous le sentons.

       Il nous a fallu descendre la grande rue. Elle est si noire, si chargée d’une de ses odeurs indéfinissables qui hésite entre l’humide et le métallique. Les rails sont là, brillant d’un éclat mensonger pour une heure si tardive. Toute la ville et son angoisse ont l’air de s’y refléter. Tout autour de nous la nuit remplit son office, pas la moindre lumière blafarde pour nous rappeler que l’heure est au retour, que l’heure est au début…

       Nous sommes en bas de chez Rémi. Son visage m’apparaît, comme un ruissellement. J’ai envie de lui sourire, comme à la fin d’une mauvaise histoire. De lui sourire et de le sortir de cette espèce de torpeur dans laquelle il est entré depuis déjà un bon moment.

       ‑ Tu sais, tout est foutu, il faut partir, il n’y a plus rien à faire. C’est foutu, c’est comme ça, il n’y a plus rien à dire.

       J’ai commencé par lui répondre par ce fameux sourire que j’étais allé chercher dans une réserve de niaiserie que je n’aurai pas imaginée aussi fournie. Et je n’ai rien trouvé de mieux que de lui rajouter que demain ça irait beaucoup mieux, après une bonne nuit. J’écoute mes propres paroles avec un certain étonnement. Je ne me serais jamais cru capable d’une telle monotonie. Rémi était ailleurs, il était parti et je n’étais plus rien qu’une masse de chair articulant des propos inutiles.

       Je suis rentré tout de suite, à pas lents, en m’efforçant de retrouver quelques-unes unes des paroles les plus marquantes de cette soirée. L’alcool m’embrumait l’esprit et rallongeait les instants. Je me sentais curieusement bien. Pourtant, il y a ce film qui a imprimé certaines de ses images noires sur le négatif de mon indifférence. Il y a ce film, mais il y a surtout ce cri de Rémi. Ce cri qu’il a poussé, tout à l’heure, avant qu’on sorte. Un cri de douleur, le cri de quelqu’un qui a bu,  un cri qu’on n’oublie pas et qui ne cesse de me revenir.

       Je me couche sans même me déshabiller. J’essaie de lire quelques lignes pour me désintoxiquer de cette soirée qui me pénètre de plus en plus. Mon esprit est ailleurs,  il est avec Rémi. Rémi qui crie. Rémi qui pleure.     

       – On est tous morts,  t’entends,  on est tous morts !

       Je m’endors et attends le résultat de cette nuit qui me conduit jusqu’à l’unique matin…

Quelques mardis en novembre, suite…

J’avais passé la journée à ne rien faire, à me repasser le film des derniers événements. J’avais l’impression de n’avoir que rêvé, tant tout s’était passé si vite. Il avait fallu enchaîner. Presque sans réfléchir, il avait fallu passer d’un printemps explosif à un résidu d’automne sans avoir le temps de reprendre son souffle. J’étais un peu sonné, sans réactions devant la brutalité de ce dénouement.

  En début de soirée, Rémi a téléphoné. Sa voix est monocorde. Il a très mal supporté l’échec de cette manifestation. Il y était peut-être moins bien préparé que moi et pour une fois je me sentais un peu son protecteur. Je jouissais d’un privilège qu’il n’avait pas : j’avais un père qui m’avait transmis un peu de son expérience en matière de luttes perdues d’avance.                              

       Rémi me proposait de le rejoindre au cinéma. Il avait envie de se changer les idées mais je sentais bien que le cœur n’y était pas. Sa mère venait d’être licenciée de l’entreprise de confection dans laquelle elle était ouvrière depuis vingt ans. L’usine avait fermé, sans autres explications que celles liées à la trop fameuse conjoncture. Rémi n’était pas du genre expansif, surtout au téléphone, mais je sentais au timbre de sa voix que le moral était au plus bas. Je sentais qu’il avait besoin de me voir et de parler, comme nous le faisions depuis notre première rencontre.

       Mais il s’était produit un changement notable depuis ce mardi de novembre. En effet, je me sentais moins perdu ; toujours aussi écœuré par la médiocrité ambiante, mais capable maintenant de la surmonter, de résister, par goût du défi ou de l’absurdité.

       Je suis passé prendre Rémi chez lui. Il était pressé de sortir et m’a à peine laissé le temps de saluer sa mère que d’ailleurs je connais à peine. Nous ne disons pas un mot tout au long du trajet. Il pleut, encore, légèrement, mais suffisamment pour expliquer notre allure pressée. Nous arrivons devant le cinéma, un cinéma associatif qui ne déniche que des films polonais, croates et même islandais. Aujourd’hui, c’est l’unique film d’un obscur metteur en scène irlandais que nous allons voir. Un film en noir et blanc, un film bizarre si j’en juge par l’allure des rares spectateurs présents.

      Les sièges sont roses et sentent le moisi. Le silence est terrible. Dehors, il pleut et j’ai la certitude qu’il ne peut en être autrement. Il fait froid et humide. Tout semble triste, tout semble prêt à rimer avec la mélancolie qui se dégage des quelques photos entrevues du film irlandais. Quelques rangs devant nous, il y a pourtant une petite tâche de bonheur. C’est un couple, blond. Leurs têtes se touchent, se mêlent, leurs mains se cherchent,  se crochètent. Ils sont à la fête, et je suis bien pour eux. Je suis bien pour le rêve qu’ils sont en train de se construire. Je suis bien pour eux et je souffre. Je souffre de cette humidité qui me transperce l’espoir. Je souffre du désespoir de Rémi.

       Le film est sous-titré et les mots qui défilent sur ces paysages irlandais paraissent être la traduction des pensées qui traversent nos esprits en ces moments-là. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une histoire. La musique est froide, les paysages et les voitures sont gris. Il y a un homme, seul, désespéré, il cherche, il pleure,  il boit,  il roule et souffre. Il finit par mourir, d’ennui ou de peur.  Je suis mal à l’aise parce que je sais que Rémi a choisi ce film, et qu’en plus il l’a déjà vu. Le couple blond est parti avant la fin. Ils devaient s’être trompés, on ne choisit pas un tel film quand on a les mains qui s’égarent…

       Nos tempes résonnent. Nous sortons dans la nuit qui s’est faite épaisse. Nous croisons le couple d’impatients. Ils se sont attardés sous un trop petit parapluie et s’éclaboussent de rires. Nous marchons côte à côte, à grandes enjambées, comme si nous étions attendus quelque part. Je me sens presque bien, je suis habité par cette sensation bizarre qui permet de ressentir les moindres pensées de l’autre. Il est tard. Nous avons soif. Soif d’alcools et de mots que nous avons mis en réserve depuis le début de la soirée. Il y a quelques semaines, nous avons découvert une espèce de taverne à l’autre bout de la ville. Sans même nous concerter nous nous dirigeons vers le premier arrêt du tram pour nous rendre en ce lieu où la bière délie les langues. Rémi est prêt pour une longue nuit. Il semble vouloir noyer ses dégoûts dans une belle virée nocturne. Nous montons dans le tram. L’intérieur est jaunâtre, à cause d’une prétendue lumière qui plutôt que de rassurer finit de couper l’atmosphère à coup de poignard. La grisaille est dans tous les teints. Le chauffeur a la Gitane fatiguée. Le ventre de la bête n’est empli que de quelques spécimens de nuit qui ont oublié d’où ils viennent. Seule, une vieille au sac à main nous observe. Elle nous interdit de croire que la nuit nous appartient tout à fait. Nous sommes arrivés. La pluie a cessé. La soif se fait plus forte. Rémi entre le premier.                                  Nous voici au cœur de la nuit, à l’intérieur de ses entrailles. Les tables ne sont que des îles inabordables d’où nous épient les naufragés habituels. Quelques têtes se secouent, nonchalamment, comme pour vérifier que deux amis viennent d’entrer. Je reconnais certains visages et j’en suis presque soulagé. Nous nous installons dans un coin, le plus loin possible de toutes sources de lumière. Cela fait plus de trois heures que nous ne nous sommes rien dit. Nous commandons la même chose. De la bière, de la brune bien épaisse, presque caramélisée. Comme je l’attendais, c’est Rémi qui parle le premier. 

       ‑ Je crois que je vais tout laisser tomber, j’en ai vraiment marre.

       ‑ Qu’est ce que tu vas faire ?

       ‑ Je vais partir…

       ‑ Franchement, je ne te comprends pas. La première fois que je t’ai rencontré, je t’ai dit que j’en pouvais plus, que j’avais envie de foutre le camp et c’est toi qui m’as convaincu qu’il fallait résister, qu’il fallait s’accrocher.

       ‑ Maintenant c’est plus pareil. Il y a des choses qui ont changé. Ma mère n’a plus de boulot. Et puis il y a eu cette grève. Enfin si on peut appeler ça une grève. Non j’y crois plus. J’en ai vraiment marre. Je suis comme ce gars dans le film. Il faut que je parte, un peu plus loin. Il faut que je le fasse.

       ‑ Mais tu ne crois pas que c’est maintenant que tu devrais rester, si ta mère a plus de boulot, qu’est ce qu’elle va devenir toute seule ?

       ‑ Si ça te tient tant en souci, t’iras la voir, t’iras la réconforter. Tu verras, elle n’est pas contrariante, elle dit toujours oui, les autres ont toujours raison. Et puis elle touchera le chômage. De toute façon elle était qu’à deux ans de la retraite…

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Le lendemain, il pleuvait. La manif fut un échec. Nous n’étions qu’une centaine, tout au plus, à nous agglutiner sur les escaliers, en partie abrités, de la maison de l’université. Rémi était haut perché, sur les dernières marches. Il scrutait l’horizon. L’horizon luisant et humide d’une rue retrouvant la pleine possession de ses moyens.

       Il semble attendre quelqu’un. Je ne suis même pas surpris du nombre désespérément faible de cette foule que j’avais pourtant rêvée énorme. Je pense aux paroles de mon père et regrette un peu mon discours sur la spontanéité et la fraîcheur des étudiants. Je me sens ridicule, et n’ai plus envie de participer à ce qui désormais ne pourra plus être qu’une cérémonie funèbre. J’ai rejoint Rémi qui n’a toujours pas bougé de place. Il ne dit rien, semble ne pas me voir.

       ‑ Je crois qu’on s’est complètement planté Rémi, on s’est emballé un peu vite. Hier il ne pleuvait pas, tout était plus facile. De toute façon, je crois qu’on ne pourra jamais les faire bouger. Tout le monde a la trouille. Et puis, comme dit mon père, quand on a rien à perdre,  on peut rien gagner.

       ‑ Ton père, il dit ce qu’il veut, mais moi ça ne suffit pas à me remonter le moral. J’en ai marre, vraiment marre. Regarde, on est à peine une dizaine de la fac de droit et les autres ce n’est même pas tous des étudiants.

       Nous sommes quand même partis derrière quelques banderoles usées. Jamais une manifestation n’a autant mérité son nom de cortège. Nous marchions sans enthousiasme, convaincus que nous ne serions qu’à peine remarqués. Rémi ne parle plus. Il soupire. Je l’ai rarement vu dans un tel état et j’en suis d’autant plus inquiet que je me sens serein, rassuré. J’ai le sentiment que je n’étais même pas prêt à me lancer dans une telle aventure.      

       J’ai hâte que nous arrivions au bout de notre pèlerinage. J’ai hâte de dire à mon père qu’il avait raison. J’ai hâte de rentrer et d’oublier cette péripétie à mettre au crédit de ma trop grande passion. Notre cortège passe devant les Nouvelles Galeries. Sous l’immense porche de nombreux passants attendent. Ils ne nous regardent même pas, ils nous voient et nous inscrivent distraitement dans le scénario de leur journée grisâtre. Ils sont préoccupés par la pluie. Ils attendent pour traverser. Nous les retardons…

Quelques mardis en novembre, suite…

Je ne marche plus, j’avance, poussé par mon père qui quelque part va m’aider un peu. J’en suis sûr. Ils sont moins nombreux que nous, je sens leurs regards amusés lorsque j’entreprends de gravir les deux marches qui conduisent à l’estrade. Je suis saisi d’un vertige et me sens proche des larmes tant ces quelques secondes, qui me séparent de l’instant où il faudra parler, s’éternisent, et semblent me montrer du doigt. A présent, je suis à quelques centimètres du micro. Je ne m’assieds pas, de peur de disparaître, je me contente de prendre appui des deux mains sur le pupitre professoral. Je prends une longue inspiration et lève machinalement les yeux avant d’ouvrir la bouche. Je vois le visage de Rémi. Il est assis en plein milieu, ébahi. Je lis sur ses lèvres.

–  Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Bonjour, euh, voilà, je suis étudiant en première année et je suis chargé de vous informer de ce qui s’est passé ce matin dans un de nos cours de travaux dirigés. Vous devez connaître le nouvel assistant en droit public. Mais vous ne connaissez certainement pas toutes ses positions extrémistes et racistes. Ce matin, il a franchi les limites de l’acceptable et quelques-uns d’entre nous ont osé quitter son cours après qu’il a eu délibérément insulté les étudiants africains. Je crois que nous ne pouvons pas accepter de tels agissements, nous sommes des étudiants en droit et notre premier souci devrait être de faire en sorte qu’un minimum de droit et de justice soit appliquée en ces lieux où l’on est censé l’apprendre. De plus, il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé et nous devons réagir. Aussi, nous vous invitons fortement à vous rendre à un rassemblement devant la maison de l’université demain à partir de dix heures.

       J’avais prononcé ces paroles sans aucune difficulté et je me surprenais même à fixer les regards avec de moins en moins d’appréhension. Pourtant le climat était loin de faciliter un discours humaniste. Bien sûr, les fachos de service se sont mis à taper du pied tout en criant :                                              

       – à Moscou, à Moscou !

       J’étais presque satisfait de cette manifestation de stupidité qui prouvait que si mes paroles avaient eu un impact sur les fanatiques du Figaro, elles pouvaient avoir été entendues par les autres. Et puis il y avait Rémi. C’était la première fois que je le voyais au milieu des autres, il paraissait plus grand, beaucoup plus grand dans tous les sens du terme. J’avais à peine fini de m’exprimer et je commençais déjà à distribuer mes tracts le long des travées qu’il s’est levé et a rajouté quelques harangues convaincantes à mon discours somme toute0 un peu académique.      

       – Maintenant y en a marre, dit‑il, ce n’est pas parce qu’on est à cinq semaines des examens qu’on va se laisser traiter comme de vulgaires esclaves. Si on ne bouge pas aujourd’hui, si on ne fait rien demain, alors on ne fera jamais rien ! On ne sera que bon à devenir de minables gratte papier dans d’obscures études de notaire. Que les fachos ne veuillent pas bouger, on s’en fout, on n’a pas besoin d’eux. Mais vous les autres, si vous restez là, le cul vissé sur votre banc, le matin quand vous vous regarderez dans la glace ne vous étonnez pas si vous ne voyez rien car vous ne serez rien !                                                          

 Ses paroles eurent plus d’impact que les miennes. Les insultes, les menaces commencèrent à fuser de tous les coins de l’amphi. Je sentais que d’une minute à l’autre tout pouvait se décider. Aussi je me suis dis qu’il était le moment de prendre une décision et de faire une nouvelle proposition. L’intervention de Rémi m’avait ragaillardi et désormais je me sentais tout à fait capable d’accrocher n’importe quels regards sans me sentir paralysé par la peur de paraître ridicule.                                    

 – Vous savez, je crois que Rémi a raison. J’ai senti tout de suite en prononçant ce prénom que je venais d’un seul coup d’acquérir un véritable statut. Je connaissais celui qui dans l’amphi des deuxièmes années jouissait d’une certaine réputation.

       – Oui, je crois qu’il a raison,  il n’y a pas besoin de faire de grands discours pour comprendre la gravité de la situation,  soit vous vous sentez concernés et vous quittez immédiatement cet amphi en signe de protestation,  soit vous êtes complètement indifférents et alors vous restez là et on a plus rien à se dire !

       Rémi m’avait rejoint sur l’estrade, il était pâle comme l’autre soir sous le porche. Il y a eu un mouvement de foule. Certains hésitaient, se regardaient, cherchaient un soutien à une décision difficile. Il y avait de l’inquiétude dans les yeux. Les militants d’extrême droite semblaient être à leurs aises. Ils menaçaient, ils s’interposaient même entre les portes de sortie du haut et les premiers convaincus. Puis l’un d’entre eux, Rémi me signale que c’est le leader, s’approche de moi et me déclare froidement que c’est la première et la dernière fois que je mets les pieds dans cet amphi. Rémi me fait signe de ne pas répondre. Quelques minutes se sont écoulées, environ les trois quarts de l’amphi se sont vidés. Rémi me regarde avec une espèce d’admiration et me dit :

       – bon boulot pour un débutant !

       Une fois à l’extérieur, les événements s’enchaînent, naturellement. Visiblement les interventions de mes camarades du début de matinée ont été couronnées de succès, et à l’heure qu’il est, de nombreux amphis ont dû se vider. Les responsables syndicaux prennent les choses en main. Une délégation est constituée pour rencontrer le président de l’université et il nous est demandé de bloquer tous les accès aux différentes facultés. Nous nous exécutons avec enthousiasme. Il fait beau, la rue nous appartient. J’éprouve une certaine satisfaction à troubler l’immuable rectitude de cette grande avenue. Je la sens qui souffre de ne pas pouvoir absorber ce trop plein de couleurs qui s’agglutinent sur son pavé grisâtre. Elle souffre de devoir supporter ce terrible affront qui lui est fait. Elle n’est plus rien sans ses rails qui ont disparu sous la multitude de fessiers provocateurs. Elle doit subir ce sitting en pleine heure de pointe, pendant ce laps de temps où elle règne en maître sur cette ville qu’elle n’en finit plus de partager. Tout est bloqué, et moi je souris, en pensant à cet automne.

       La journée s’est déroulée au rythme des assemblées générales, des motions, des distributions de tracts pour la grande manifestation de demain. Le petit incident du début de journée a enfanté un véritable mouvement qui semblait partir sur des bases solides : il faisait beau, nous en avions marre. Nous étions prêts à vivre quelque chose de grand, quelque chose d’intense, comme ce fameux mai 68 dont me parle souvent mon père avec nostalgie et fierté. En début de soirée, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns uns dans un bar du centre ville. Rémi faisait partie du groupe. Nous n’avions pas encore trouvé l’occasion de parler depuis ce matin. Rémi a commencé par m’annoncer qu’il voulait rester dehors cette nuit. Il voulait s’imprégner de l’atmosphère. Il a semblé déçu quand je lui ai dit que je voulais rentrer chez moi. Mais il a bien compris que j’avais très envie de raconter tout cela à mon père.                                         

       Pour une fois que j’aurai quelque chose à lui dire et peut- être à lui demander.  Lorsque je suis arrivé, mes parents étaient déjà à table. Je n’avais pourtant que peu de retard. Je me suis assis avec enthousiasme, presque impatient de partager les émotions de la journée. Je voyais bien que mon attitude, ma physionomie même, surprenait. Ces derniers temps, je les ai plutôt habitués à un air sombre et renfermé. Ils s’étaient peu à peu résignés à ma mélancolie ambiante et ne me posaient plus de questions susceptibles d’alourdir encore un peu plus la lourde chape de plomb pesant sur nos relations. Aujourd’hui, je n’étais plus le même. J’avais la certitude d’avoir accompli quelque chose de grand, de fort aussi. Quelque chose dont on peut se souvenir, des années après, lorsqu’on commence à s’interroger sur la consistance de son passé.

       ‑ Eh bien dis donc, commence ma mère, je ne sais pas ce qui arrive mais ça faisait longtemps qu’on t’avait pas vu si content ! Tu es amoureux, ma parole !

       Habituellement c’est ce type de remarques se voulant empreintes d’une affectueuse complicité qui contribuent un peu plus à me décourager. Mais aujourd’hui, je n’ai même pas envie de relever le propos. Je le laisse couler, comme une insignifiance passagère. Je m’adresse alors à mon père. Comme d’habitude il n’a encore rien dit.

       ‑ Ca y est, on est en grève. Ça faisait quelques temps que ça couvait et ce matin c’est parti. C’est même moi qui ai pris la parole dans un amphi réputé difficile.

       ‑ Toi, tu as pris la parole… Et qu’est ce que t’as dit ?

C’est curieux, mais je m’attendais à plus d’enthousiasme, à un peu de curiosité. Mais au lieu de cela, il continuait de manger calmement et ne semblait même pas impatient de connaître la suite des événements. Quant à ma mère, elle était entrée dans sa phase classique où plus rien ne comptait, si ce n’est la sécurité de celui qu’elle voulait encore protéger. Néanmoins, je restais tout excité à l’idée de témoigner à propos de ce morceau d’histoire que je pensais avoir vécu.

       ‑ Oui, j’ai pris la parole et pourtant j’avais vraiment la trouille, mais là, je ne sais pas, je me sentais poussé par quelque chose de très fort. Et le pire c’est que j’ai été très bon. J’ai tellement été convaincant qu’en quelques minutes tout l’amphi s’est vidé, il restait plus que les fachos…

       Evidemment, je passe sous silence l’incident avec les militants d’extrême droite. L’incident, je devrais plutôt dire les menaces. Pourtant j’aurai envie de le raconter à mon père, j’en retirerais une telle fierté.  C’était presque ce que j’avais retenu d’essentiel. C’est ce qui me donnait un véritable statut. C’est ce qui allait faire de moi autre chose qu’une simple ombre en attente de lumière. Mon père avait terminé son assiette et tout en attendant la suite des événements culinaires, il a commencé à m’interroger.

       ‑ C’est pour quoi votre grève, c’est quoi vos revendications ?

       ‑ Pour l’instant, des revendications on n’en a pas de vraiment précises, c’est plutôt un ras le bol.  Et puis, il y a le racisme. Ce matin tout est parti de là…

       ‑ Je suis bien d’accord, mais si vous faites grève, il va falloir négocier et pour ça mon petit, il ne suffit pas de dire qu’on en a ras le bol. Même si c’est vrai, il faut vraiment savoir ce que vous voulez, sans cela vous vous ferez rouler dans la farine. Ce n’est pas facile une grève, tu sais. Ce n’est pas une partie de plaisir, surtout pas. Et si tu veux mon avis votre grève ou votre mouvement, je ne sais pas, il risque trop de sentir les beaux jours de printemps. Une grève, une vraie, celle qui fait mal elle se fait en plein hiver. Comme ça tout le monde y croit.

       ‑ Peut être que c’est ce que les autres pensent, mais nous on n’en a rien à foutre, si ce matin on est parti dans ce mouvement, ça n’a rien à voir avec la météo. On aurait fait pareil avec de la pluie.

     ‑ Ca c’est toi qui le dis, mais je veux bien te croire. Maintenant, il va falloir vous organiser et surtout bien réfléchir où vous voulez aller parce que…

       ‑ Et pour vos examens comment ça va se passer, vous n’allez quand même pas rater tous les cours, vous allez vous faire éliminer.

       Ma mère bien sûr, habituée à toujours courber l’échine devant des employeurs paternalistes ne voyait que le risque d’une sanction. Je lui répondais d’un ton un peu agacé et préférait continuer la discussion avec mon père qui depuis quelques instants avait un peu calmé mes ardeurs. Je ne dis pas qu’il m’inquiétait, mais il m’interrogeait plutôt.

     ‑ Tu sais on est déjà assez bien organisé, on s’est réuni tout de suite. On a même tenu une assemblée générale.

       ‑ C’est bien, c’est bien, mais, au fait, toi, t’es syndiqué ? 

       ‑ Non ! A dire vrai, je n’y ai jamais pensé. Mais de toute façon, ça ne change rien, je n’ai pas besoin d’être syndiqué pour savoir ce que j’ai à faire !

       ‑ Peut-être, peut-être, mais sans eux t’es pas grand-chose, t’es tout seul, et il ne faut pas oublier qu’on leur doit beaucoup.

       ‑ Ouais tu as raison. Mais chez nous les étudiants, ce n’est pas pareil que pour les ouvriers. On est plus spontané, plus…

       ‑ Alors là méfie-toi, si tu commences à prendre des airs de supériorité, je crois que t’as pas compris grand-chose, ni toi, ni tes copains. C’est peut-être moins noble que tous vos idéaux mais nous on s’est d’abord battu pour le Smic à trois mille francs ou pour nos quarante heures. Mais c’est un peu grâce à nous que maintenant tu peux étudier. Il ne faut pas cracher dans la soupe, faut que tu sois fier d’où tu viens.

       Je n’avais pas osé répondre. J’aurais voulu lui dire que j’étais fier de mes origines. Mais je restais un peu bouche bée. Le repas s’est terminé dans un silence qui ne pouvait tromper. Chacun de nous trois, préoccupé, continuait de se questionner et les regards que nous échangions s’efforçaient de ne rien laisser paraître.

Quelques mardis en novembre, suite…

Au commencement, il aurait pu s’agir d’un incident mineur. Il aurait pu être considéré comme banal, mis sur le compte de la bêtise quasi naturelle chez certains habituées des amphithéâtres de droit. Ce jour là, nous avions travaux dirigés. Le groupe était réduit, et celui qui enseignait était un jeune maître assistant qu’on aurait plutôt pris pour un croupier de casino.

       Nous l’attendions, en silence. C’est alors qu’il est entré dans la salle et, fier de son humour d’aspirant artilleur, s’est écrié :       

Mais c’est noir de monde ici ! 

Ce qui en d’autres temps et autres lieux n’aurait été vécu que comme une stupide manifestation d’humour professoral s’est transformé en véritable incident diplomatique. Il est vrai que le hasard aide bien l’humour estampillé Almanach Vermot.  Ce jour-là, les étudiants africains représentaient plus de deux tiers de l’effectif présent. Dés lors, la fameuse plaisanterie prenait une tout autre connotation. Forts de leur supériorité numérique, ils se sont tous levés et sont sortis en ajoutant qu’ils allaient immédiatement en référer au doyen.

       Loin d’en rester là, au lieu de s’effacer humblement ou de reconnaître son erreur, le maître assistant, d’ailleurs notoirement connu pour ses positions racistes, insiste lourdement. Visiblement aujourd’hui il semble être en course pour remporter la médaille d’horreur de la médiocrité nationale et ajoute des propos franchouillards à ses plaisanteries de corps de garde.                                 

       – Ah, voilà qu’ils rentrent chez eux maintenant, oh non désolé, j’ai oublié, c’est le jour des bourses aujourd’hui. C’est peut-être pour ça qu’il n’en manque pas un à l’appel.    

       Un certain nombre d’entre nous semble se satisfaire de cet humour qui fleure bon l’Indochine et l’Algérie française. Nous approchions des examens finaux et la règle, tacite, est de ne jamais rien dire qui puisse risquer de nuire à nos chances de réussite. Mais nous étions un petit nombre à ne pas pouvoir accepter de tels propos. L’un d’entre nous se lève et demande au maître assistant de retirer immédiatement ses propos racistes et de s’excuser publiquement.      

       L’ambiance est irrespirable. En quelques secondes on a senti l’atmosphère se charger d’électricité. Quelques étudiants bien vêtus, démontrent par leur indifférence qu’ils ne sont pas loin de partager les opinions de notre professeur. Estomaqué par cette rébellion, inattendue pour lui, il entre alors dans une colère noire et ordonne au récalcitrant de s’asseoir et de se taire. Bien évidemment, ce dernier refuse et nous nous levons aussi,  pour montrer notre solidarité. L’enseignant croit nous tenir avec une menace concernant notre passage en seconde année. Il nous annonce fièrement qu’il nous gratifie d’un zéro en contrôle continu et qu’il est tout à fait prêt à rédiger un rapport pour chacun d’entre nous.

       Nous comprenons qu’il est inutile de discuter. Nous sortons de derrière nos pupitres tombeaux et nous quittons cette salle. En quittant les lieux je me retourne et aperçois Victor, tête baissée, qui fait mine de ne pas supposer mon regard posé sur sa nuque de notaire. Je le supprime définitivement de mon listing des compagnons du possible et le range avec sadisme au rayon des médiocres sans histoires. Je me dis qu’il n’a pas bougé pour ne pas risquer de compromettre, par une action imprévue, le bel ordonnancement de ses semaines juridiques entièrement dévouées au sacro‑saint rite du samedi soir.

       Nous nous retrouvons quelques instants plus tard dans les locaux syndicaux. C’est la première fois que j’y entre et je suis surpris par l’animation qui y règne. On s’installe dans une petite salle encombrée de ramettes de papier et de banderoles, roulées, en attente de défilé. Benoît, celui qui a osé se lever le premier est parti chercher un responsable et du café. Nous sommes tout excités en l’attendant et ne parvenons pas à nous écouter. C’est à celui qui en dira le plus sur les exploits du fameux professeur de droit public. Quand Benoît entre dans la salle, accompagné de deux anciens que je n’ai jamais encore rencontrés, nous en sommes déjà à dresser la liste de tout ceux qui dans cette faculté n’ont rien à envier au bout en train de la matinée.

       A présent nous sommes huit dans cette petite pièce chargée d’odeurs d’encre et d’alcool pour machines à tirer. Les derniers arrivés sont beaucoup plus calmes, ce sont de véritables militants syndicaux, maîtres d’eux même et de leurs émotions. Ils donnent l’impression d’avoir déjà pris une décision. Nous sommes calmés et nous attendons qu’ils parlent.

       A cet instant de flottement, je ressens une impression bizarre et me mets à penser à mon père. Lui aussi est un militant politique, un vrai, il a été de tous les combats, il en perdu beaucoup, mais c’est ce qui lui donne aujourd’hui cette apparence sereine bien que méfiante. Je ressens ces minutes qui passent très lentement comme s’il s’agissait d’un temps appartenant à l’histoire avec quelque part, écrites en petites lignes, les paroles de mon père face à l’injustice. Je suis fier de ne pas être à la place de Victor, je suis fier de ne pas faire partie du troupeau de ces pantins qu’on installe chaque jour dans les amphis pour justifier l’existence de ces trop nombreux serviteurs du droit des autres. Je pense à Rémi, à Héléna, j’ai hâte de leur raconter, j’ai hâte de les associer à ma révolte. Je me dis que s’il faut un volontaire pour aller prévenir les étudiants de deuxième année je serai celui là, parce qu’il y en aura au moins un qui me suivra.

       Benoît et son acolyte prennent la parole. Ils disent que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il ne nous en faut pas plus pour reprendre notre énumération, et peu à peu le brouhaha s’installe. Ils savent mener une réunion et nous demandent de nous calmer un peu et de garder notre salive pour les heures à venir.

       Ils ont prévu d’ouvrir un cahier de doléances pour recenser tout ce que l’on n’a jamais osé dire. Il faut réagir vite et prévenir le plus de monde possible. Il ne faut pas laisser retomber le soufflet. Si nous ne disons rien aujourd’hui, nous ne pourrons plus que nous résoudre au silence, et pire à l’indifférence.          

       Nous ne sommes que huit, mais nous pouvons très vite démultiplier notre indignation. Le plus vieux, celui que Benoît est allé chercher tout à l’heure, ira dans l’amphi le plus dur : celui des premières années de médecine. Benoît interviendra en droit, en première année, pendant que je me chargerai des deuxièmes années. Les cinq autres se répartissent les amphis les plus faciles, ceux de lettres et de psycho. Puis nous nous mettons à la rédaction d’un tract. Nous y dénonçons le comportement raciste et extrémiste de certains professeurs et appelons à un rassemblement pour le lendemain matin devant la maison de l’université. Nous terminons notre réunion en buvant un café brûlant sous le portrait de Sartre juché sur un bidon devant Renault Billancourt. Je suis secoué d’un frisson incontrôlable. C’est la première fois que je suis impatient d’être au lendemain. Auparavant, il va me falloir réussir mon examen d’apprenti révolté. Il va me falloir réussir mon intervention dans l’amphi de Rémi. Il me reste une heure pour m’y préparer.

       Je ne suis jamais entré dans l’amphi des deuxièmes années, aussi lorsque je commence à gravir les quatre ou cinq marches qui le séparent de celui des premières années j’ai tout à fait le temps de laisser l’angoisse me saisir. Je reste derrière la porte à deux battants, à attendre que le prof ait terminé son exposé. J’entends battre mon cœur et n’arrive pas à me projeter dans les quelques minutes qui vont suivre. Le cours s’achève dans un murmure. Je sais, par expérience, qu’à dix heures les étudiants ne sortent pas. Le cours suivant est trop proche. Il va falloir faire vite. La porte s’ouvre et le jeune prof, étonné, s’efface pour me laisser passer.

Quelques mardis en novembre, suite…

Le moment qui a suivi cette rencontre tripartite est à conserver comme une pièce rare, comme un chef d’œuvre inaccessible. Nous avons parlé, sur le trottoir, de tout, de rien, de nous, des autres qui passent et du printemps qui revient. Héléna et Rémi ne se sont pas vus depuis longtemps et éprouvent beaucoup de plaisir à se rappeler des souvenirs communs. Héléna est pressée, nous sommes obligés de nous séparer en plein rire. Rémi invite Héléna à une fête qui aura lieu ce samedi et où il y aura d’autres anciens… Elle ne dit pas non, mais n’est pas sûre parce qu’elle a autre chose de prévu, depuis longtemps.

       Nos regards se sont croisés. Héléna, il y a les mots et il y a les yeux. Les yeux et les phrases qui se disent. Il y a les fils qui se tendent. Héléna, tes yeux, ils m’ont parlé ce jour là, ils m’ont dit d’être patient. Ils m’ont dit « regarde comme tout peut être simple ». Héléna je croyais t’avoir fait reculer dans ma liste du souvenir, mais aujourd’hui tu ne dis rien, tu me regardes. Quelques secondes ont suffi pour que tu remontes en première ligne. J’ai un sourire qui se bloque au niveau de la gorge.

       Et puis l’envie de te serrer fort, très fort, pour te dire que tout va commencer, que tu es belle, que la ville est belle, fière de son printemps. Tu es belle aujourd’hui, Héléna, belle plus que jamais. Ta robe flotte autour de toi, elle n’ose pas te toucher. Ce n’est pas un bout de tissu, c’est un voile, une caresse que je devine. Je perçois la fraîcheur de ta peau, son velouté.

       Tu es si belle dans la rue. Il y a les gens qui passent, les autos qui ralentissent et il y a toi au centre. Tout ce qui t’entoure n’est qu’un décor, un accessoire, tous ces êtres qui jouent à être vivants, tous ces objets de pierre ou de métal, ils ont besoin de toi. Pour qu’on les distingue, pour qu’ils ne sombrent pas dans le désespoir. Dans la grande rue si droite, prête à tout transformer en de vulgaires perpendiculaires tu es comme une courbe. Tu es comme une douceur qu’on espère quand la douleur, est si grande qu’elle vous pénètre comme une lame. Tu parles et je ne t’entends pas. Je m’étais préparé à ne plus te revoir et quand t’es sortie j’ai compris que tu ne m’avais pas quitté.

       Après son départ nous restons à ne rien dire, comme si nous avions deviné l’un et l’autre toutes les réponses aux questions que nous ne voulions pas encore poser. Rémi a cette grande force de se faire comprendre en peu de mots. Sa présence sa sérénité suffisent à rassurer. Notre amitié avait débuté grâce à Albert Camus, elle se poursuivait et se renforçait par le hasard d’une connaissance commune. Je me contente, pour l’instant, de parler de connaissance mais je devine qu’Héléna a fait plus que croiser Rémi au détour d’une salle de classe.

       Pendant que nous marchons je pense à cette soirée où j’ai commencé à écrire Héléna en lettres minuscules. Depuis j’ai changé, enfin peut-être, parce que la sensation que je ressens m’est très familière. Elle remonte de l’intérieur, d’un quelque part où je croyais l’avoir enfouie. Elle attendait, bien au chaud, de réapparaître. Elle attendait patiemment anesthésiée par mes nouvelles attitudes. Mais il a suffi de ces quelques minutes, si simples, si banales, pour qu’elle reprenne du service. J’en suis heureux, et inquiet aussi, car je me souviens que cette sensation n’est jamais venue seule, elle a toujours traîné avec elle un long cortège, dont la fin était trop souvent d’un gris angoissant.

       En ce moment, je vois Rémi très souvent, presque tous les jours, et je crois qu’il est pour beaucoup dans ce renouveau. Lorsque nous sommes ensemble, nous ne parlons jamais droit, un peu comme s’il s’agissait d’un sujet tabou, d’un sujet qui non abordé permet de préserver la qualité de ces moments privilégiés où nous bavardons. Nous parlons en marchant, nous parlons en buvant. Nous parlons en silence, comme en ce moment. Parce que nous avons découvert que parfois les mots ne sont pas suffisamment nettoyés de leurs erreurs de prononciation et qu’alors ils abîment les conversations. Ils vous amènent sur d’autres terres, des terres inconnues.

       Nous sortions beaucoup aussi, tous les deux. Je n’avais plus besoin de jouer les pitoyables dans la bande à Victor. Je n’avais plus besoin d’eux comme ils n’avaient plus besoin de moi. Désormais, ils ne vivaient plus que pour leurs fanfaronnades nocturnes. Ils ne vivaient plus que pour ces parcelles de vie qu’ils arrachaient à la nuit. Ils se sentaient de plus en plus maîtres de leur destin et s’organisaient pour tout réussir, même leurs futilités. Ils planifiaient leurs sorties, leur groupe était une merveille d’organisation. Sans même s’en rendre compte, ils avaient bâti un organigramme où chacun avait une fonction précise. Victor m’évitait de plus en plus. Il ne supportait pas que je ne m’éclate pas avec eux.  Il ne supportait pas que je ne puisse entrer dans aucune case de sa merveilleuse machine à ricaner.

       Eux, ils n’avaient pas changé. En six mois, ils s’étaient métamorphosés. A présent leurs souliers étaient vernis et leurs après rasages étaient conquérants.                       

       Avec Rémi, nous formions un duo qu’on invite souvent dans les soirées. Comme deux mascottes, dont on parle avec un sourire condescendant au bord des lèvres. Rémi n’est pas comme les autres. Lorsqu’il s’amuse c’est parce qu’il ressent quelque chose de très fort. Je me rappelle la première fête où nous sommes allés. C’était en automne. Il avait passé la soirée en osmose parfaite avec une bassine dans laquelle flottaient quelques fruits décolorés par l’alcool. Il tenait son verre de la main droite, entre deux doigts, le bras gauche presque enroulé autour de la taille. Sa soif paraissait infiniment organisée, elle s’exprimait à travers de petites goulées réflexes. J’avais immédiatement remarqué son regard circulaire dont le périmètre semblait calculé à partir d’une solitude du même diamètre que la mienne. Nous avions parlé, un peu, très peu, comme si nous avions compris que notre présence ici n’était que parenthèses. Parce qu’une fête réussie est une fête où quelques-uns s’ennuient.

       Le samedi est arrivé très vite, trop vite. Nous n’avons pas eu le temps de nous préparer, Rémi et moi. De nous préparer à Héléna. J’ai vécu les quelques jours qui ont suivi la surprenante rencontre de l’autre soir de façon bizarre. Avec le secret espoir de reprendre la mer après une trop longue escale. Je ne peux m’empêcher d’être impatient et angoissé en même temps.

       Le samedi est passé, Héléna n’est pas venue. Nous avons attendu puis nous sommes rentrés en nous efforçant de jouer l’indifférence. Il s’était mis à pleuvoir, violemment. Nous nous sommes abrités un moment sous un porche.

       ‑ Ca m’étonne pas, elle est comme ça, elle te laisse de l’espoir, et elle disparaît, ou elle vient pas.  Mais on lui pardonne tout le temps, parce que, je ne sais pas comment dire, mais elle est, elle est tellement, tellement.

       ‑ Oui elle est tellement…  Moi aussi je ne sais pas comment dire. Je la connais depuis peu, mais chaque fois que je l’ai vue, après je me suis senti bizarre. On dirait que ça me fait du bien mais en même temps j’ai mal.

       ‑ Avec elle, on a peur de pas être à la hauteur. Elle nous impressionne. Et pourtant, quand tu vois les mecs avec qui elle sort, je me demande si on en fait pas un peu trop.

       ‑ Peut-être, mais je suis sûr qu’elle n’est pas tout le temps la même, je suis sûr qu’elle aurait envie d’être avec des gars comme nous.

     ‑ On est trop triste, trop sérieux.

     ‑ Non Rémi, je ne crois pas, on est simplement trop vrai…

       Je sens bien qu’il n’est pas convaincu, qu’il est déçu. Pas seulement à cause d’Héléna, ni de la pluie qui ne cesse pas, mais plus parce qu’il s’aperçoit qu’il est en train de perdre la partie. Il a du mal à croire que tout peut s’arranger. Il s’aperçoit que les maîtres du jeu sont à l’intérieur, au chaud, à l’abri de toutes les questions. Il s’aperçoit que le printemps ne change pas les règles. Lorsque la route est droite, c’est parce que d’autres l’ont tracée. Alors il faut la suivre, le regard posé sur le bout, comme une certitude, comme un accomplissement.                                

       La pluie a cessé et nous sommes sortis de notre abri. Il fait frais, nous pressons le pas. Héléna est entre nous, elle ne nous quitte pas. Nous pensons si fort que nous croyons nous entendre parler. Nous sommes arrivés devant chez Rémi, je lui tends la main, par habitude, par amitié aussi. Je le regarde s’éloigner dans le hall de son immeuble. Il ne se retourne pas et je devine à sa démarche courbée qu’il est transpercé par l’humidité.

       Je ne suis pas rentré, j’ai envie de marcher. J’ai envie de passer un moment avec la ville. C’est une pluie de fin de nuit, un peu traître. Elle se prépare à surprendre les intoxiqués du soleil matinal. Elle les fera reculer, ils soupireront, regretteront de ne pas être plus au sud. Moi je l’aime cette pluie, elle me tient compagnie, elle me relie à la ville, je ruisselle et je suis bien. J’ai les mains dans les poches, pour faire bloc, pour que l’écoulement soit uniforme. J’enfonce la tête dans les épaules, baisse le menton, remonte le col. Je suis bien. L’eau fait comme une pellicule où se reflète les façades endormies.

       Comme souvent, je vais tout droit, au bout de la grande rue. Suivant l’endroit où je me trouve, j’hésite entre remonter en direction de Bellevue ou descendre vers le quartier de la Terrasse. Ce n’est pas pareil. Dans un cas on va vers la montagne, vers la Haute Loire vers le début, là où les premiers sont entrés. Ceux qui rêvaient de la grande ville, ceux qui voulaient travailler. Dans l’autre cas quand on descend vers la Terrasse, on s’enfuit, on s’échappe par la plaine vers l’ouest. La ville on veut plus la voir. D’ailleurs au bout du bas, elle sait plus ce qu’elle fait la grande rue, elle hésite à rester droite, elle s’évase, elle fait comme le delta d’un fleuve.

Quelques mardis en novembre, suite…

Quelques mois sont passés. Depuis cette terrible soirée où j’ai eu la certitude de ne pas être capable de séduire la moindre personne. Depuis cette matinée où ma mère m’a passé à la question. Depuis cette journée où je me suis obligé à prendre de bonnes résolutions.            

         Depuis ces journées d’automne, l’hiver est passé, sans histoires. J’ai fini par m’habituer à l’exaltant quotidien de l’étudiant par laisser le temps construire patiemment le chemin que j’aurai à emprunter. Je ne peux pas dire que j’éprouve du plaisir à pénétrer chaque jour dans cet amphithéâtre mais une certaine satisfaction à surmonter mes réticences passées. Je m’applique, j’écoute, je retiens, je respecte la parole de ceux qui m’ont précédé et qui maintenant sont devenus les alchimistes de la jurisprudence.                        

       La révolte n’a pas disparu, elle s’est transformée, apprivoisée. Elle s’inscrit dans la colonne crédit de ma passion. Je sais que je peux toujours en disposer au moment opportun, il me suffit d’un retrait et je me retrouve détenteur d’une quantité importante de bonne révolte. Une révolte reposée, réfléchie, qui a eu le temps de se fabriquer une belle carapace protectrice. Les retraits sont fréquents mais mon compte est bien approvisionné.       

       Désormais je communique plus avec les autres. Je ne les ignore plus et essaie de m’intégrer par petits bouts aux histoires qu’ils vivent. Tout semble allé pour le mieux dans un monde qui tranquillement s’approche du printemps. Une de ces saisons intermédiaires que je redoute tant, parce qu’elle aussi, comme l’automne, hésite entre ce qu’elle a laissé derrière elle et ce qu’elle cherche à nous promettre. Je ne suis pas de ceux qui s’éparpillent en farandoles bucoliques aux premiers chants d’oiseaux et aux premiers rayons de soleil susceptibles de rendre aux peaux les tons cuivrés qu’elles ont mis en berne durant l’hiver. De plus, en ville j’entends rarement les oiseaux, ou alors ce sont les étourneaux, qui à mon sens ne chantent pas mais se contentent d’émettre d’abominables sons aussi pénibles à supporter que le bruit produit par de grands ongles caressant un tableau noir.           

       Au printemps, ce que je préfère, c’est les gens. Soudain ils se redressent. Soudain ils regardent autour d’eux. Et par-dessus tout, il y a les femmes.  Les jeunes femmes, mais surtout celles d’âge mûr, qui explosent de fraîcheur, de sourires, de longues jambes enfin libérées de leurs carcans. J’adore ce spectacle que constitue la sortie des vendeuses d’un grand magasin. Comme aux Nouvelles galeries, par exemple, devant lesquelles je me balade souvent ces derniers temps, après les cours.

       J’ai l’espoir de rencontrer Héléna. Héléna, je ne l’ai pas revue beaucoup cet hiver. Nous nous sommes croisés, une fois ou deux, et n’avons pas échangé la moindre parole. Je ne l’ai pas rayée de ma mémoire, je lui ai simplement fait subir une transformation, je la vois désormais comme une image devant laquelle on peut rêver ou même soupirer. Je la vois désormais comme un pays inaccessible.

       Il y a quelques jours, Héléna est à nouveau entrée dans mon monde ; au moment où je m’y attendais le moins. Comme souvent à la sortie des cours je rejoins Rémi et, comme si de rien n’était, habilement, je l’entraîne vers les Nouvelles galeries.  C’est l’heure de la sortie, Héléna sort dans les premières.                                    

       Lorsque je la vois s’avancer vers nous je retrouve des sensations que je croyais avoir oubliées depuis l’automne dernier. Arrivée à notre hauteur, elle m’adresse un grand sourire et, gaie comme une lycéenne, se jette au cou de Rémi et lui administre deux tonitruantes bises sur chaque joue. J’en reste ébahi.

       ‑ Vous vous connaissez ?

       ‑ Si on se connaît, répond Rémi, on a passé trois ans dans le même bahut !

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis, et essaie d’oublier la réalité de ce qui m’entoure, y compris ce qui constitue mon apparence. Lorsque je décide de combler les gouffres de mon angoisse, j’ai besoin de concentrer toutes mes forces sur les mécanismes de ma pensée qui se mettent en marche pour fabriquer des morceaux d’avenir. Je m’oblige à choisir toutes sortes d’itinéraires, à essayer toutes sortes de futurs.
Les mots surgissent, les images défilent. Des images fortes, des images créées de toutes pièces, selon des règles précises. Des règles suivant lesquelles le bonheur ne peut être que la reproduction, l’imitation d’autres histoires dont on est presque sûr qu’elles ont réussi. Des règles suivant lesquelles aucune place ne peut être laissée à l’imprévu, à l’original. Des règles où la vie n’est qu’une succession d’événements au rythme des fanfares et sous les jets de confettis.
Pendant cette première histoire, dans cette première tentative pour m’inventer des lendemains idylliques, je souris béatement. Comme s’il était inscrit dans les gènes de tout individu en cours de fabrication que la réussite d’une vie ne passe que par ces cases aseptisées. Je souris béatement. Une à une, les images défilent. Je retournerai à mes chères études, chaque jour, sagement, inexorablement. J’oublierai toutes ces brunes, j’oublierai toutes ces bières. J’irai jusqu’au bout. Je boirai du champagne millésimé. Je fréquenterai les boîtes branchées car ma compagne sera blonde. Je serai aisé mais l’aurai mérité. J’aurai de l’ambition, mais serai récompensé. Mes amis seront triés. Je ferai bâtir une grande villa et le samedi je tondrai le gazon en blue jeans et polo Lacoste. J’aurai un sauna, un barbecue en pierres rustiques. L’été je traverserai le Sahara ou la Lozère avec la nouvelle Mercedes tout terrain que je me serai offerte pour mes quarante ans.
J’aurai, j’aurai… J’aurai un cercueil dans le crâne et à chaque instant, j’y enfermerai avec moi dans un peu du regard de tous les autres. Ce rêve là ne me convient plus. Je l’efface peu à peu. Son odeur m’est trop connue. Il sent le Jour de France qu’on déguste dans les salles d’attente de tous les bons dentistes. Il sent les beaux quartiers, les autres quartiers, ceux dans lesquels je ne vais jamais. Il sent la réussite voulue, la réussite imposante, bedonnante, qui ne pourra jamais laisser la place à la passion et aux vrais chagrins. J’ai les mâchoires serrées, et m’efforce de stimuler l’apparition d’une nouvelle tranche de vie dans laquelle je pourrai mordre avec plus d’appétit.
Je pourrai partir. Partir loin d’ici. Loin d’ici, loin des soucis, loin des gris de la vie quotidienne. Partir dans un voyage forcément inorganisé. Voyager sans buts, si ce n’est celui de s’éloigner de quelque part pour un jour y revenir en parfait inconnu. Voyager sans port d’attache, pour rompre définitivement avec le regret, avec le remords. Voir des pays, voir des villes, voir des gens dans les villes. Oublier le brouillard, oublier la rectitude de la grande rue. Et peut-être en affronter d’autres. Choisir l’étranger, l’étrange, l’ailleurs, pour justifier son propre silence, cette décision m’effraie aussi et m’amène à un constat. Les autres, il y a toujours les autres. L’ailleurs n’est qu’un concept géographique, mais l’autre, les autres sont partout. L’autre est universel, indéfinissable. Et puis je me dis que partout il y en a qui, comme moi, veulent s’enfuir, rechercher autre chose sans savoir quoi, et que nous ne pourrons que nous croiser. Et nous aurions tant à dire, à partager. J’ai les mains qui se crispent, signal externe qui confirme la panne de rêves.
Je ne rêve plus, je suis revenu dans le monde de ceux qui ne peuvent qu’attendre ou espérer. Je continue pourtant à chercher et ne trouve pas. Cela me rend plus angoissé. Je me dis qu’il faudra bien, me résigner et m’habituer. Je me dis que ce que je vis n’a rien d’extraordinaire, ce n’est que la suite logique de circonstances extérieures. La seule solution est de résister à cette tempête et de la savourer, de s’en délecter pour mieux apprécier les calmes plats qui suivront.
Je lis mes cours de droit. J’essaie, c’est difficile. Je ne prends aucun plaisir. Je sens mes yeux qui essaient, imperceptiblement, de s’échapper pour partir ailleurs, vers d’autres mots, ceux contenus dans mon Camus et qui attendent patiemment une nouvelle rencontre. Peu à peu ce livre que je tiens, se transforme en une histoire qui s’est répétée et qui se répétera sans cesse. Ce n’est même plus un livre, c’est un alignement de lettres puis de mots qui se coalisent grammaticalement pour construire des phrases qui en s’accouplant meurent en paragraphes. La soirée s’est déroulée sur le même ton. Je me suis couché tôt, autant fatiguée par l’ivresse de la veille que par les songes de la journée.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Kaboompics .com sur Pexels.com

 Il est dix heures, je m’éveille. Mon corps est un coton imbibé d’alcool. Je me suis endormi dans les griffes du malaise et suis sorti de ma trop courte nuit dans l’étau de la migraine. Je ne me souviens plus de rien, j’ai la sensation qu’à un moment de la soirée le temps a poursuivi sa route sans m’attendre. J’ai dansé, j’ai mal aux os, ce n’est pas habituel. J’ai dansé avec Héléna.       

       Héléna, l’évocation de ce prénom me fait osciller entre nausée et larmes. J’hésite à me lever, non pas que je craigne une quelconque remontrance de mes parents, mais plus parce que je sais qu’il me faudra alors commencer une nouvelle journée. Je ne sais pas comment tout cela finira. Je devrais peut-être partir respirer d’autres airs. Je devrais voir d’autres gens. Ailleurs. Je me demande s’il est possible d’exister autrement qu’ici, autrement que partout. J’ai un peu le pressentiment que dans tous ces là‑bas dont on rêve, les silhouettes sont du même gris. Rien ne peut vraiment être différent, la ville est trop incrustée dans le recto de mes yeux. Je m’oblige pourtant à fermer les paupières et je peux encore rêver.

       Les draps sont tièdes et je commence à percevoir une odeur de café frais. J’imagine une senteur de foin, un ruisseau,  des pierres recouvertes de mousse, des oiseaux, ce pourrait être bien. J’ai toujours les yeux fermés pour m’imprégner complètement de ce bouquet de sensations. J’ai envie de sourire. Mes jambes, lentement, glissent hors des couvertures. Je me sens bien, du moins tant que je ne suis pas complètement redressé. Les premiers pas sur le carrelage sont pénibles, j’ai l’intérieur du corps qui vibre à chaque fois que le talon entre en contact avec le sol. Le miroir du couloir me renvoie le reflet d’un individu au teint cartonné.

       Lorsque j’entre dans la cuisine, l’odeur de cette journée me frappe en pleine poitrine. J’ai beaucoup bu hier soir et je ne me souviens plus très bien sinon un cri. Un cri, si long, terrible, et Héléna si brune, si belle. Et ce corps sans un sourire. Mes pensées ne sont pas très claires, il va falloir que je réagisse car l’air préoccupé de ma mère me laisse envisager un petit déjeuner interrogatoire extrêmement pénible.

       Ma mère est en pleine préparation du repas de midi. Elle semble mettre une application particulière à me faire remarquer, l’air de rien, que je suis complètement décalé. Je ne dis rien, non par manque d’éducation, mais parce que je prévois un tel déchaînement de paroles que je m’économise. Je ne me suis pas trompé et à peine ai‑je commencé à me noyer dans mon bol de café noir que déjà elle se retourne, sans lâcher son épluche légume,  me montrant bien que le rouge vif de ses yeux n’est pas imputable aux oignons. Elle rompt le silence.

       ‑ Pourquoi t’es rentré si tard ?  Qu’est ce que t’avais bu ? Tu tenais plus debout …

       ‑ Pas grand-chose, je ne sais pas ce qui m’est arrivé.  Je devais être fatigué.

       ‑ Tu avais dit que tu allais travailler chez un copain. C’était encore ce Victor. Tu sais ce qu’on en pense ton père et moi…

       Une fois de plus, la conversation débutait dans une magnifique hypocrisie. Ma mère savait que je lui mentais et moi je savais qu’elle ne me croyait pas. J’en conclus que c’était peut-être notre façon de  dire la vérité. Cela m’amuse presque et à chaque fois que cela se produit je pense curieusement à une fameuse loi mathématique sur les nombres relatifs qui affirme que moins par moins donne plus. Comme dans notre dialogue matinal.

       Mais aujourd’hui, la situation n’est pas la même. J’ai enfreint la règle, je suis allé trop loin.

       ‑ Tu sais, on se fait du souci. Tu ne dis plus rien, t’es jamais là et t’es toujours triste. Je comprends pas ce qui se passe, avant tu racontais tout,  tu parlais de tes profs,  de tes copains…

       ‑ C’est plus pareil maintenant, c’est plus compliqué, c’est pas comme au lycée.

       ‑ T’as qu’à dire qu’on est trop bête pour comprendre. On te fait peut‑être honte maintenant que tu es à l’université !

       J’avais senti à la manière appuyée qu’elle avait prononcé le mot « université » que ce n’était pas mon état lamentable de la nuit passée, qui la gênait, mais mon attitude, ces dernières semaines. J’aurais voulu lui dire qu’elle se trompait, que je les respectais, que j’étais même fier d’eux. Mais le jeu était trop faussé, depuis trop longtemps.        

     ‑ Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu déformes tout. Je parle moins parce qu’il y a moins de choses à raconter et puis elles sont moins intéressantes.

       ‑ Ce n’est pas une raison pour te mettre dans des états pareils.  Je suis sûr qu’il y a autre chose mais que tu ne veux pas nous le dire… Tu ne te drogues pas au moins ? On a tellement peur de ces trucs avec ton père.

       ‑ N’importe quoi ! Parce que je passe par une période assez difficile, que j’ai un peu moins le moral que d’habitude, ça y est, pour toi ça peut être que la drogue. Et bien non, que tu le veuilles ou non, je n’y ai jamais touché. Par contre, c’est vrai qu’hier soir j’ai un peu trop bu.

       ‑ Heureusement que ton père ne t’a pas vu dans cet état, il était parti travailler quand tu es rentré.

       ‑ Tu sais, ça arrive à n’importe qui, de toute façon je ne conduis pas.

       ‑ Encore heureux ! T’as pas cours ? Ça aussi j’y comprends rien, on dirait que t’y vas quand ça te chante. Il n’y a pas de contrôle.

       ‑ On est des adultes maintenant, on n’a pas besoin d’un garde-chiourme. J’irai en cours, de quatorze à dix-huit, si tu veux savoir. Voilà tu es contente !

       A mon soulagement, ma mère se décide enfin à quitter cette cuisine où elle règne en maître. Ici, elle est sur son terrain. Toute personne qui y pénètre doit s’attendre à en subir la dure loi.

       Je suis retourné dans ma chambre. Dehors il pleut. Bien sûr. Il pleut et c’est un nouvel aujourd’hui que je voudrais déjà fini. Le gris est partout. Il est dans la ville, il coule dans ses veines. Il étouffe les regards, il condamne sans promesses d’appel, toutes les promesses matinales. Je crois qu’aujourd’hui je vais me contenter d’être l’excroissance avachie de ce fauteuil.

       Je me sens si las, si fini. Je n’ai pas la force d’ajouter une page à mon calendrier du désespoir. Ma tête est lourde, trop lourde. Je l’aperçois dans le miroir. Elle m’étonne, elle est en décalage par rapport à la douleur qui l’emplit. Je l’exerce à prendre des tournures dramatiques, mais ne parviens qu’à ajouter du ridicule à mon désarroi. J’aurais envie d’inventer un attentat à commettre contre ce visage d’héritier. J’aurais envie de lui arracher tout ce superflu qui la rend si identique. Je voudrais qu’elle ne soit que le porte-parole fidèle de mes cris, de mes sanglots.                                               

       Aujourd’hui je ne quitterai pas cette chambre. Je n’irai pas en cours. Je ne sortirais que pour nourrir cet amas de chair qui camoufle aux autres la grisaille de mon en dedans.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna notre rêve était si beau. Je te voulais si différente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon désespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle était un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hésite. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.

       Cette nuit nos regards ne se sont pas croisés. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressé. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlé, j’ai trouvé quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘étais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit « écoute petite, écoute, tout se désespère, vent de panique, regarde petite, regarde » tu m’as regardé en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochés derrière leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour être heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prêt à passer la nuit à te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu étais triste en fin de journée et que maintenant tu étais heureuse parce que Jacques était venu. Il était venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclé et toi t’es partie avec lui.

       Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas à notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguée. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complète du voyageur téméraire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzé en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux désespérés. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent là bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.

       Et tu m’oublies Héléna, tu m’oublies moi et ma pâleur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlé de ce Jacques, Héléna, tu m’as parlé de lui comme si tu n’avais rien d’autre à me dire. Il était le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. Héléna, on se connaît si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ‘ai pas répondu. Il y a tant à faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu Héléna, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle à côté du lit ? Moi je t’attends.

       Héléna t’es plus la même quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardé et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardé d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, là haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis resté quand t’es sortie avec l’exilé, je suis resté et ton absence était pire, comme une évidence, comme un grand rire en pleine face.

       Je suis petit Héléna, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’océan. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallée. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais « regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes ». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclé, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relève jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumée qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressé de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se déchire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes à nous. Héléna, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraîche de rosée et qu’au fond dans les vallées t’entende la ville qui se réveille.

Quelques mardis en novembre, suite…

Après de tels moments la soirée s’annonce commune et semble ne devoir se prolonger que dans l’ivresse. Je n’ai pas envie de rentrer, je passe un coup de fil chez moi pour éviter l’affolement général.
Victor et toute sa troupe font bruyamment irruption dans cette salle qui s’apprête à sombrer totalement, capitaine Simon en tête. Comme d’habitude, il trône au milieu de courtisans qui distillent un humour fade. Les rires sont forts, tonitruants. Mon cœur fait un bond. Au milieu d’eux, toute petite, je reconnais Hélena. Elle m’adresse un petit signe. Un signe discret, ou distrait, ou timide, je ne saurais choisir. Désormais, je ne peux plus rien dire. J’ai fait le vide autour de moi. J’attends. Nous sommes nombreux, trop nombreux pour permettre à un solitaire de mon espèce de s’accrocher à un semblant de conversation. Héléna n’est pas très loin de moi, mais je ne l’entends pas, je ne la perçois pas. Sa présence m’a paru d’abord surprenante, et puis finalement plus rien ne m’étonne. Elle semble ne connaître qu’une petite partie du groupe. A dire vrai, elle est proche d’un grand chevelu qui a l’air plus âgé que tous les autres.
Je suis invité à me joindre à eux pour la suite des événements. Je n’ai pas envie de refuser. Le départ de Rémi m’a un peu surpris et je ne veux pas finir la soirée avec Simon pour seul compagnon.
Je tente de m’incruster dans leur cercle de complicité et aussitôt je perçois des regards gênés. La solitude, ma solitude, leur paraît saugrenue, anormale. Eux, ils sont ensemble, ils ont construit un territoire de rires, de jeux, de suppositions. Je pénètre leurs frontières, je franchis leurs murs sous leurs regards inquiets. Je comprends, à leur frénésie incontrôlable, que la soirée sera chaude, ou plutôt super. Comme ils disent.
Ils veulent se rendre dans une fête organisée par une association d’étudiants malgaches qui se déroule dans un entrepôt désaffecté dans la zone industrielle du Marais.
Et pourtant, il est mardi soir, un jour creux, par définition. Un jour à haïr dans le chapelet du médiocre, un jour qui ne sait pas où se situer, ni à quoi servir. Le jour où tout repose sur les dossiers de l’écran. Il est mardi soir et je vais partir pour une fête avec une grappe de joyeux étudiants. Peu à peu, je suis accepté et autorisé à bénéficier de quelques extraits de la mythologie particulière de ce bataillon. J’ai la vague impression de participer à un pèlerinage où au fil du chemin s’égrènent les souvenirs exaltants de quelques croisades passées. Leur discrétion s’effrite de plus en plus pour laisser place aux vanités et aux torses bombés.
Lorsque nous sommes sortis de chez Simon, j’étais à la marge d’une espèce de bien être mousseux et d’angoisse vibrante. Le moment est venu de s’engouffrer dans les voitures, de se sentir heureux à se serrer les uns contre les autres. Avec un peu de chance, et de stratégie, je vais pouvoir peut-être me coincer contre Héléna. Héléna, qui me semble être la seule exception à leur grammaire gesticulatoire. Les portières claquent et je sens l’en dedans de mon corps secoué par un tressaillement électrique.
Tout s’est déroulé comme il se doit, tout s’est déroulé avec la merveilleuse harmonie d’un fantasme nocturne. J’ai une hanche délicieusement oppressée par un accoudoir de portière et l’autre délicatement coincée contre une jambe que j’imagine bardée de fines aiguilles tant la sensation éprouvée à son contact me vrille le souffle. Durant le trajet, les conversations s’effilochent. Il faut dire qu’une pluie fine ajoute à l’atmosphère une coloration dramatique qui finit par nous heurter en pleine banalité. Le chuintement lancinant des essuie-glace couvre à peine le grésillement d’un mauvais autoradio. Quelques véhicules nous croisent dans un glissement automnal. Lorsqu’en face apparaissent des points jaunâtres, nous sentons nos gorges se serrer. Comme si nous ne pouvions maîtriser le remords qui nous saisit avant de partir pour un combat perdu d’avance. Le remords d’être là, un mardi soir, tassés à l’arrière d’une vieille Renault quatre, plutôt que de terminer notre enfance dans une soirée télévisuelle, sous l’œil protecteur de nos parents.
A chaque changement de direction je sens la cuisse d’Héléna fondre un peu plus contre la mienne. Peu à peu l’engourdissement que j’éprouve me fait hésiter entre un étirement et le maintien dans cette position qui me rapproche du désir. Je ne sais même plus si je suis capable de maîtriser ma respiration. Je navigue dans une zone assez curieuse qui doit se situer quelque part entre le rêve et l’espoir. Je ne lui parle pas, rien ne peut être dit sans courir le risque de transformer la magie de ce moment en un simple déplacement urbain. De plus, j’ai la certitude que nos corps communiquent par l’intermédiaire de leurs épidermes calfeutrés. J’espère le voyage plus long. J’espère la pluie plus forte. Le plaisir que j’éprouve est statufiant. Je ne suis pas, je ne vis pas, je suis l’illustration musculaire de la joie qui s’incruste dans la réalité d’une histoire qui pourrait ne pas avoir débuté.
Lorsque la voiture s’est arrêtée, lorsque les essuie glace ont cessé leur concerto pour une humidité croissante, j’ai cru m’entendre sourire tant je mettais de l’espoir dans l’histoire que quelques centimètres carrés de contact charnel m’avaient créé. Je suis descendu du véhicule avec la délicatesse du paraplégique qui redécouvre l’usage de ses membres. Nous nous sommes regroupés avant d’entrer dans la salle qui régurgitait déjà de nombreux couples assoiffés de ciels étoilés. Héléna est retournée auprès de son accompagnateur attitré. L’histoire que je m’étais commencée, ou plutôt offerte, dans la voiture est en train de subir les assauts d’un rythme reggae. Héléna m’échappe, elle appartient aux autres, ou tout au moins je le suppose, car par la grâce de ces quelques notes exotiques, ils semblent tous être saisis d’une irrésistible envie de former une espèce de mêlée à laquelle elle se joint avec plaisir. La pluie a cessé. Je les observe avec un œil qui joue l’indifférence mais qui ne peut se détacher de celle qui tout à l’heure était si proche.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Munkee Panic sur Pexels.com

Nous sommes devant chez Simon. Mon bar est là. Il ne ressemble à aucun autre, et pourtant, il est du même registre, du même cortège. En dedans comme au dehors, il est laid. Une de ces laideurs si forte, si vraie, qu’elle vous prend à la gorge comme une mauvaise rencontre. Le patron aussi est laid. Il est d’une laideur démoniaque, c’est l’acteur principal d’une tragédie qui se joue tous les soirs. Ce bar, c’est son navire. A chaque nuit tombée, il s’échoue avec lui, entraînant dans son naufrage quelques fidèles matelots.

       Quand vient le soir et sa tempête de rots, tous les yeux sont fixés vers cet horizon de désespoir où la terre n’apparaît jamais. Quand nous sommes entrés, le navire commençait à tanguer dangereusement. Simon est avachi, derrière son bar, et à toutes les tables les brunes se sont données rendez‑vous. Je reconnais certains visages, mais nous ne nous saluons même pas, comme si nos présences en ce lieu avaient une espèce de caractère immuable. Nous nous installons dans ce roulis désagréable et commandons chacun une bière. Cela fait des semaines que je n’ai pas éprouvé une telle sensation de sérénité. Cette rencontre m’a produit l’effet d’un électrochoc. Elle m’a permis de m’apprivoiser un peu, je n’ai plus l’impression désagréable de n’être qu’un individu qu’on place en bout de phrase comme trois points de suspensions. Rémi m’a beaucoup parlé de lui sur le chemin. Je sens qu’il a envie d’en savoir un peu plus sur moi.

      ‑ Pourquoi tu as choisi droit, si ça ne te plaisait pas ?

      ‑ Je ne sais pas, c’est ce qu’on m’a dit de faire, on m’a dit que ça serait mieux pour moi, qu’il y aurait plus de débouchés.

      ‑ C’est ce qu’on dit…  Mais à condition d’y croire et de surtout pas regarder à côté. Et puis, quand tu veux déboucher quelque part vaut mieux savoir où tu vas, alors que là…

      ‑ Ce que je voulais faire, c’est de la philo mais ils n’ont pas voulu.  Paraît que ça ne mène à rien !

      ‑ Ça c’est ce qu’ils disent à tout le monde, moi aussi c’est ce que je voulais faire et je suis en droit, comme toi. Tu sais, je me demande si en fait ils ne préfèrent pas mettre les mauvais en philo, comme ça il n’y a pas de risques que leurs bonnes vieilles idéologies prennent un coup de froid au contact de gugusses de notre espèce.

       ‑ Tu as peut-être raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment à passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.

       ‑ Je crois que tu te trompes, et si tu t’habitues, ça veut dire qu’au départ, dans ta tête, que tu le veuilles ou non, tu étais fait pour ça !

      ‑ Ouais !  Mais moi je n’ai pas le choix.  Il faut que j’y arrive. Sans diplôme qu’est ce que je ferais.

       ‑ Et bien tu feras comme tout le monde, tu feras autre chose. Ou alors tu seras assimilé, digéré, transformé, et sans même t’en rendre compte, tu circuleras dans ce monde que tu croyais haïr la veille !

       ‑ Je te trouve pessimiste, faut bien qu’il y en ait des comme nous qui s’en sortent…

      ‑ Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Je ne te connais pas encore assez, mais un mec qui lit Camus et qui parle de poésie avec des larmes dans les yeux ne peut pas être fait pour s’agenouiller devant son éminence Dalloz.

       Je ris. Cela me fait du bien de rire. Pourtant tout ce qu’il me dit n’a rien de rassurant. Mais je me sens moins seul, je partage mon malaise et cela le rend presque agréable.

      ‑ T’as raison, mais ce que je ne comprends pas c’est ce que tu fais encore en droit ! 

       Je crois que je l’ai un peu vexé avec mon ton ironique. Je ne le connaissais pas suffisamment. Il ne m’a pas répondu et m’a soudain dit qu’il fallait qu’il rentre, que sa mère était fatiguée, qu’elle avait besoin de lui. Il m’a dit qu’il était content d’avoir fait ma connaissance et m’a proposé de se retrouver au même endroit, dans deux jours. Puis il s’est levé et en passant près de moi il m’a posé la main sur l’épaule, comme tout à l’heure à la bibliothèque, avec l’excité. Mais ce n’était pas le même geste, ici il s’agissait plus d’une réponse silencieuse à des questions venues trop tôt. Je le regarde s’éloigner et me dis que nous nous reverrons.

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’ai soudain le sentiment de n’être plus qu’une infime particule d’une immense douleur, de n’être que l’un des multiples communs de la somme de tous les cris de la ville. J’ai envie de hurler. Ce cri m’emplit de désespoir. Ce n’est pas un cri. C’est le cri ; celui de la souffrance. Je viens de naître une seconde fois. La ville et son siècle viennent d’accoucher d’une de ces si nombreuses ombres qui lui vont si bien au teint. J’ai les jambes qui tremblent. Jamais mes yeux n’ont été si ouverts. Ils sont ouverts à se faire mal au regard. Mais ils ne voient rien. Tout est dans l’en dedans, dans le cri qui serre la solitude entre ses mâchoires jusqu’à la faire devenir haine.

       Ce soir, je boirai, je boirai au noir qui m’habille, je boirai à cette ville si longue et si grise qu’elle n’en finit pas de survivre. Je chercherai à noyer cette souffrance qui m’habite ou à la nourrir.                          

       Je m’apprête à quitter cette pseudo bibliothèque lorsque j’aperçois, seul à une table, vierge de tout livre de droit, un étudiant bizarre. Un étudiant qui regarde dehors et qui semble rêver. On dirait qu’il s’ennuie ou plutôt qu’il attend. Nos regards se croisent et je comprends tout de suite que lui aussi s’interroge sur la signification de sa présence en ce lieu. Je m’assois en face de lui, et comme pour lui lancer un signe, le rassurer, je sors mon Camus. Le Camus du libraire qui, j’en suis sûr, souffrirait aussi ici. Ce geste semble le réveiller, le sortir de sa torpeur. Il saisit l’ouvrage en souriant, l’ouvre, le feuillette, et à ma grande surprise le porte à hauteur des narines. « C’est fou ce qu’ils sentent bon ces bouquins, c’est un cadeau ou t’en as d’autres ! »  Son ton n’est pas provocant, ni même méprisant ; il est passionné. Il continue de parler, calmement, doucement, et enlève les réticences que j’éprouve d’habitude à établir un contact. J’ai déjà oublié le malaise de tout à l’heure, je l’ai enfoui, quelque part au fond de moi-même. Je le garde en réserve, au cas où cette rencontre oxygénante serait une fausse alerte, je le laisse vieillir pour le consommer au moment choisi. Quand il prendra la pleine saveur du désespoir.

       Je récupère mon Camus et ne résiste pas à l’envie de lui raconter mon aventure du samedi matin à la librairie du centre.

       ‑ Et bien, on peut dire que tu as eu de la chance. Ce n’est pas à moi que ça arriverait des trucs pareils. Tu dois avoir une bonne tête. Mais qu’est ce que tu fais avec ton intégrale de Camus, tu lui fais prendre l’air ou tu l’habitues à ses futurs nouveaux voisins.

       ‑ Franchement je ne sais pas ce que je viens faire ici, de toute façon j’allais partir, je me sens mal. C’est la même lumière que dans les halls de gare.

      ‑ T’es étudiant en droit ou tu cherches quelqu’un ?

      ‑ Je suis en droit, c’est marqué sur ma carte d’étudiant, mais je n’arrive pas à m’y mettre, le droit c’est trop…

       ‑ Trop droit ! C’est ça, je suis bien d’accord. Moi ça fait deux ans que j’essaie de penser droit, de marcher droit, de lire droit. Mais il arrive toujours un moment où j’ai envie de prendre une autre direction. En fait j’ai envie de tourner ailleurs, d’avoir les idées courbes.

       J’aimais ce qu’il disait, cela correspondait à tout ce que j’avais en moi et que j’avais du mal à exprimer.

      ‑ Je pense comme toi mais je n’arrive pas à le dire, avec des mots aussi justes, et puis moi, je m’énerve facilement. Je craque, et j’y crois plus, et pourtant ça fait que deux mois que j’y suis. Comment tu as pu faire pour tenir si ça ne te plaisait pas ?

       ‑ Je ne tiens pas, je tiens plus, j’ai jamais tenu, j’en ai marre, j’aurai envie d’aller voir ailleurs, mais j’ose pas et je sais pas où aller !

       Sans même nous en rendre compte, nous avions ajouté quelques minutes à ce temps, très droit lui aussi, que nous imposait une funeste pendule. Nous ne parlions pas, nous murmurions, nous avions fait le vide autour de nos mots. J’avais appris qu’il s’appelait Rémi, qu’il était du quartier, et vivait avec sa mère. Brusquement, un de nos voisins le plus proche pose rageusement son Waterman, nous regarde d’un air haineux et nous demande d’aller nous confesser ailleurs. Devant notre silence et notre regard amusé, il ne parvient pas à se contenir.  Il nous dit que, lui, il travaille et qu’il a autre chose à faire que d’écouter nos jérémiades et que si ça continue, il va aller trouver la scrutatrice pour qu’elle nous fasse interdire de séjour. Nous ne nous efforçons même pas de lui répondre. Deux tables nous séparent, mais il est à plusieurs continents de nous. Il est aux antipodes de nos préoccupations. Son bonheur semble se résumer à être entouré de ces nombreux registres qu’il consulte, avec fébrilité, comme s’il s’agissait de vieux grimoires pour alchimiste. Nous nous levons, et tout en passant près de lui, Rémi a un geste qui m’époustoufle, il lui pose la main sur l’épaule, simplement, la laisse quelques secondes. Et l’autre ne dit rien ou n’ose rien dire. Je le sens complètement affolé, comme si ce simple contact l’avait renvoyé à ses propres cauchemars. Il ne parvient à rien d’autre que sourire, tout en soupirant, s’essayant sans grand succès à la condescendance.

       Nous sortons avec soulagement de ce vaisseau fantôme où pas un équipier n’ose porter le regard au-delà de la bulle dans laquelle il s’est enveloppé. Dehors, le gris semble avoir remporté le combat qu’il livre depuis plusieurs jours contre les quelques restes de bleu et de jaune qui se sont oubliés dans cette saison dont on pourrait croire qu’elle n’existe que pour la Toussaint. Il ne fait pas froid, mais l’air est chargé d’une humidité cotonneuse qui s’infiltre dans toutes les silhouettes, dans toutes les démarches.    

       Nous continuons à parler. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques minutes et déjà nous nous sommes rejoints dans le fil de nos propres histoires. Chacun semble avoir accompagné l’autre depuis longtemps déjà. Je propose de lui offrir un verre, dans mon bar, chez Simon. Il le connaît et je n’en suis pas étonné. La ville est petite et nous finirons par nous apercevoir que c’est le hasard qui nous a empêchés de nous réunir auparavant. Nous connaissons les mêmes lieux, nous fréquentons les mêmes paumés.

       Je ne lui parle pas d’Héléna, il est un peu tôt. Je ne voudrais pas lui donner l’impression que je suis un adolescent qui cherche à se fabriquer une histoire sur papier glacé.

Quelques mardis en novembre, suite…

  Le week‑end est passé, je suis retourné dans le quartier des hautes études. Ce matin je n’ai pas cours, mais j’ai décidé d’aller à la bibliothèque. Il faut que j’apprenne, il faut que je comprenne, il faut que je m’assimile. Je dois absolument déflorer ma culture provinciale dans une démoniaque orgie encyclopédique. Je m’approche de la bibliothèque universitaire. Il s’agit d’un bâtiment à la façade vitrée. De l’extérieur on distingue des silhouettes qui déambulent de rayons en rayons. C’est rassurant pour les passants de savoir que les connaissances sont bien à l’abri dans cet énorme aquarium où frétillent quelques jeunes poissons qu’ils nourrissent eux-mêmes. A l’entrée, un immense paillasson rappelle que comme dans tout temple, l’esprit doit pénétrer sans aucune souillure extérieure. A l’entrée d’une immense salle d’étude, grande comme une cafétéria, trône, telle une dame pipi, une scrutatrice d’étudiants. Derrière son pupitre mirador elle guette, enveloppée dans une blouse d’un bleu hospitalier, surmontée d’un vieux châle grenat qui lui donne l’allure d’un abat-jour. Puis elle aboie.      

 – Votre carte s’il vous plaît !

Le lieu, déjà sinistre, reçoit cette injonction poissonnière comme une fausse note au cœur d’une symphonie élaborée. Je me dis qu’on ne peut vouloir venir ici pour le plaisir de lire. Une fois ce barrage franchi, il faut trouver une place assise. Dans cette immense salle, l’entrée d’un nouveau venu ne trouble pas la sérénité des travailleurs. Une odeur fine et distinguée, une bonne odeur propre d’étudiants embaumés enveloppe la pièce. Les places sont nombreuses, mais je ne peux encore me résoudre à rejoindre les éléments de ce système complexe. Quelques regards se sont enfin braqués sur moi,  non par curiosité,  mais plutôt par surprise ou inquiétude. Il s’agit de regards questions s’adressant à une simple silhouette ayant du mal à entrer dans le rythme imposé par les lieux.                                    

       Je pensais rencontrer la joie, l’amitié, pour ne pas dire l’enthousiasme que m’a toujours provoqué l’ivresse livresque. J’ai le tort de penser que la logique mathématique puisse s’appliquer aux êtres humains. Le bonheur,  la satisfaction,  pas plus que tout autre de ces sentiments multicolores ne s’additionnent. Ils s’accolent parfois et l’on parle alors d’accouplements qui sont sensés conduire à l’orgasme.

       En réussissant cet examen, je m’étais imaginé pouvoir devenir l’une des composantes essentielles de cet énorme monument culturel, qu’autrefois je n’admirais que du dehors. Je pensais pouvoir croiser des regards et les rendre complices. J’étais sûr de connaître des amitiés et pourquoi pas des amours. Au lieu de tout cela, depuis plusieurs semaines je n’avais utilisé mes capacités orales que pour prononcer quelques futilités météorologiques. Au lieu de tous ces sentiments nobles et stimulants dont on rêve à quinze ans, je n’avais éprouvé que des angoisses, des dégoûts. C’est en entrant aujourd’hui, dans cette bulle de verre, que la certitude d’une impossibilité à communiquer m’a frappé en plein espoir. Tous ces yeux n’ont qu’un horizon en point de mire, ils ont le regard posé sur une ligne Maginot qui les protège des contaminations extérieures. Ils sont entourés d’étagères ployant sous la puissance d’une culture encyclopédique où le doute n’est qu’indécence et où les mots ne cherchent à rimer qu’avec efficacité.                    

       La culture ne s’empile pas sur des étagères. Quand elle accepte cet alignement, quand elle accepte cette compromission avec les perpendiculaires et les classements rationnels elle est finie. Elle vit sa pénitence, sa condamnation sociale. La culture se vit, se déplace. Les livres ne prennent leur pleine puissance que lorsqu’ils sont ouverts. Trop correctement empilés, les livres ne respirent plus. Ils souffrent en silence, dans l’attente hypothétique d’un tête-à-tête avec un inconnu. Dans cette salle aux allures hygiéniques de morgue littéraire, je m’aperçois en m’approchant des rayonnages que ceux que l’on appelle des livres ne sont en fait que des catalogues ineptes de décisions définitives. Ce ne sont pas des livres, ce sont des interdictions de rêver ; ce sont des registres de décisions toujours prises par les autres. Des décisions qu’il n’est même pas permis de critiquer puisqu’elles sont arrêtées.  Elles ne bougent plus, elles sont incrustées sur ces pages et il ne nous est permis que de contempler la force de leur immobilité. Un vrai livre doit poser des questions, il doit continuer à palpiter dans les yeux de celui qui l’a fermé. Les hommes sont leurs compagnons qui les accompagnent durant leur existence imprimée. Ici, ils ne sont que des excroissances de tables de matières où la seule place qui est réservée aux êtres humains est celle du serveur.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je n’ai pas dormi. Il y a la bière qui m’empêche de fermer tout à fait les paupières. Et mon lit qui bascule, et mon lit qui navigue, qui s’invente des tempêtes. Il y a l’amour, l’odeur qu’il m’a laissée dans la bouche, sur le corps. L’odeur de Nicole, tout à l’heure à quelques siècles d’ici. Nicole qui m’a déniaisé, qui m’a dépucelé.
Dépucelé, je hais ce mot, il est gras, il sent la sueur et le mauvais alcool. Il sent le vestiaire, l’uniforme qu’on porte à chaque victoire sur le beau. Je le hais ce mot qui ne réduit l’amour qu’à une simple perforation. Il me fait honte, il n’est pas digne d’appartenir à la même langue que la mienne. Il est un mot pour les autres, ceux qui le prononcent comme une sentence, comme une victoire. Ils sont des bourreaux de la tendresse.
Je n’ai rien perdu, j’ai aimé juste un peu plus fort. J’ai prolongé un instant de tendresse jusqu’à l’essoufflement, jusqu’à se dire que c’est beau l’amour quand on se serre, l’un contre l’autre, dans une auto qui sent le tabac blond avec la ville en bas qui attend qu’on la réveille.
Héléna je suis neuf, je n’ai pas touché à notre amour, je ne l’ai pas entamé. Il reste entier, nous pourrons le déguster à pleines dents, à pleins sourires et tu me diras que c’est bon, que c’est beau. Héléna je ne t’ai pas trahi. Il y avait ces cuisses, si douces, si fraîches dans le matin qui s’approche et toi qui étais partie, tout à l’heure, avec un autre, avec un de ceux qui m’élimine. Il y avait ces cuisses si douces avec juste un peu de duvet pour qu’elles fassent comme du velours et puis qui s’ouvrent pour les mains qui se promènent, qui cherchent. Et puis la langue un peu sucrée, comme un bonbon qui rassure. Alors on ferme les yeux Héléna et on ne pense plus, on se serre très fort, on laisse partir les mains, les doigts et il y a la rosée au bout du voyage. C’est si bon de ne plus savoir ce qui se passe. Et le parfum, permanent, qui nous enveloppe, qui se mêle avec les odeurs du dehors qui entrent par les vitres ouvertes.
En bas, il y a la ville, la ville et son Héléna. Elles attendent toutes les deux, elles espèrent une autre journée, elles cherchent du regard une raison de croire que la beauté n’appartient pas qu’aux vielles pierres jaunies par l’histoire.
Héléna tu m’attendais et moi je te voyais d’en haut, je t’entendais gémir quand mes mains entraient là, tout au fond, dans ce fond si sombre qu’on l’imagine inaccessible. Je t’entendais et je pleurais comme ces enfants, tout petits, quand ils ont peur. Je pleurais et l’autre secouait mon corps, comme pour le réveiller, comme pour lui dire « reste avec moi, pars pas vers elle ». Je t’entendais Héléna, tu me disais de revenir, tu me disais de ne pas me tromper.
C’était si bon Héléna, c’était si nouveau. Mais j’en voudrais plus. Pas sans toi, pas sans que tu me dises de rester.

Flash,…

Et nous inventerons la nouvelle histoire du bonheur

Bleus jaunes et verts tous seront invités

A la table crise des tristes silencieux

Belles et douces couleurs ils chanteront le rire revenu

24 juin

Quelques mardis en novembre, suite…

La grand’rue de Saint-Etienne vue du Guizay

        Je n’ai pas l’habitude d’aller en boîte. Je n’y suis allé qu’une fois, en vacances, avec un cousin. C’était nul, moite, tonitruant, mécanique. Je reste sur ce souvenir et demande à l’oublier. Nous sommes entassés dans une vieille Renault quatre, comme des aventuriers certains de réussir leur voyage. Il est encore tôt, et nous effectuons quelques haltes désaltérantes dans les nombreux cafés qui ponctuent le parcours. Toujours en quête d’originalité nous avons prévu un arrêt pour une promenade au clair de peur.

       Alcool, ricanements, peur imitée, tous les ingrédients sont réunis pour que cette soirée s’inscrive en caractères gras dans nos agendas du souvenir. Lorsque nous sommes arrivés au « Lotus bleu », j’avais déjà quelques nausées.

       Endolori par le voyage, écœuré par de nombreuses bières tièdes, en manque d’Héléna et de Camus j’accompagne le groupe sans enthousiasme. La nuit m’a déjà contaminé, le sucré des souvenirs matinaux commence à être souillé par le remords, le regret, l’amertume. Je ne suis pas bien, j’ai envie de quitter cette faune gesticulante. En fin de soirée au moment crucial où l’on hésite entre épuisement et euphorie je rencontre Nicole ancienne connaissance du lycée. Elle veut rentrer, elle aussi, non pas qu’elle s’ennuie, mais demain chez elle, c’est un dimanche « poulet rôti ». A déguster rituellement en famille. Ses parents ne supporteraient pas qu’elle se déclare inapte au service.  Elle me propose de me ramener. Il faut dire qu’elle jouit d’un privilège rare pour quelqu’un de cet âge : elle a une voiture, et qui de plus n’est pas empruntée.

       Je suis fatigué, comme relevant d’une anesthésie. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui commence à m’envelopper de son voile de brumes, mais j’en arrive à douter de la réalité de cette journée. J’accepte. On se connaît peu mais elle est belle. Elle ne peut laisser indifférent. Même un prisonnier de Camus. Elle est belle et Héléna s’est endormie.

       C’est agréable de se retrouver dans la fraîcheur d’une nuit finissante au creux d’une voiture respirant le tabac blond et le parfum à la vanille. Nous roulons, lentement. Sur un vieux lecteur de cassettes elle réussit à mettre du Neil Young. Il s’agit d’un de ces moments particuliers où la conjugaison de la musique, de la fraîcheur, des parfums enivrants crée des sensations que l’on a beaucoup de mal à contrôler. Toutes les vibrations reçues par chacun de mes sens semblent se retrouver sur une palette où les couleurs pastel dominent. Nous roulons, presque avec plaisir. Nicole conduit prudemment, et parle peu. A chacun de ces débrayages j’aperçois sa cuisse qui se découvre un peu plus. Je la trouve excitante, on dirait que le grain de sa peau est en accord parfait avec la douceur qui traverse cette fin de nuit. La route est belle, le ronronnement du moteur rassurant, reposant après de tels déchaînements de décibels.

       J’ai passé le bras derrière son dossier. Je lui effleure la nuque, j’ai la sensation qu’il ne peut en être autrement. Elle ne dit rien, mais je sens à travers ce frêle contact qu’elle est bien. J’ai le cœur qui s’affole, tout est si nouveau, si imprévu que je sens une espèce de décalage entre la réalité de mes réactions physiques et l’angoisse de mes délires imaginatifs. Je me mords les lèvres et passe d’un simple effleurement à une véritable caresse. Elle sourit et ralentit. Je n’ai aucune expérience, je la sens plus souple, plus molle presque,  elle ralentit encore. Je descends la main et lui caresse la cuisse, celle qui accélère ou freine selon les frissons qui la secouent. Sa peau est comme je l’imaginais, fraîche, veloutée, aussi agréable à toucher que les pages en papier bible de mon Camus. Pendant que je la caresse avec ce qui ressemble de plus en plus à du désir, je revois quelques images de la journée passée : Héléna, Camus, Victor et les autres. Je la sens qui se relâche de plus en plus, sa conduite n’est plus qu’un prétexte à quelques mouvements de jambes qui me troublent si fort que je m’en entends respirer.

       Elle ralentit et je comprends avec appréhension qu’elle cherche à se garer. Elle finit par trouver un petit chemin de terre au sommet d’un plateau. Elle arrête le moteur. Le silence est si coupant qu’il m’impressionne et me rend incapable de prononcer la moindre parole sensée. Au loin, dans la vallée, on aperçoit les lumières de la ville qui se prépare au petit matin. La grande rue est visible, même d’ici on peut distinguer la cicatrice qu’elle laisse sur le paysage.       

       Elle m’attire plus près d’elle, je la sens qui s’affaisse de plus en plus. Elle glisse au creux de son siège et s’ouvre peu à peu. Bientôt elle n’est plus qu’un corps, un corps magnifique, qui s’offre à moi. Son désir est fort, violent presque,  le mien est hésitant,  c’est un désir d’apprenti,  un désir d’alternance, entre le rêve et la réalité. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. C’est la première fois que je fais cela dans une voiture. C’est tout simplement la première fois que je le fais. Elle semble plus habituée que moi à ce genre d’exercices nocturnes et prend de nombreuses initiatives. Notre étreinte est maladroite, mais le plaisir que j’éprouve est à l’image de cette nuit qui s’achève, il est doux il est mauve, il est attendrissant pour une fille comme Nicole qui ne paraît pas embarrassée par les principes. Lorsque nous avons fini, elle se réinstalle tout naturellement au volant. Je veux prendre l’air quelques minutes.

       Nous sortons de la voiture et en appui sur le capot nous regardons la ville en bas. Dans le ciel il reste quelques étoiles, en bas quelques plaques de nuits jouent les prolongations. Nicole a allumé une cigarette. Elle s’est approchée et m’a embrassé dans le cou. J’ai à peine souri, j’ai les yeux qui fouillent la ville, je cherche une trace d’Héléna. Je sais qu’elle est en bas. Elle rêve de notre rencontre du matin.

      Il fait frais nous sommes repartis. Je ne l’écoute plus, ni ne la vois et je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens confus, fautif. Je n’arrive pas à me satisfaire de ce bon moment que je souhaitais tant tout à l’heure. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de rentrer et de livrer en pâture à ce qui me reste de nuit les souvenirs de cette curieuse journée. Le reste du trajet s’est déroulé dans le plus grand silence. Notre étreinte appartient déjà au passé et alors que Nicole s’arrête devant ma porte j’en suis à me demander si, une fois de plus, mes fantasmes ne m’ont pas joué des tours. C’est elle qui rompt le silence la première :

       – allez salut, peut-être à une prochaine fois.  C’est tout, c’est simple, sans histoires, ni à commencer, ni à s’imaginer. Je ne lui réponds pas, et me contente de lui prendre la main, très rapidement tout en soupirant bêtement…

Quelques mardis en novembre, suite…

       J’arrive chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer avec simplicité et honnêteté.

       J’habite dans un petit appartement provincial, crépi de grisaille et d’anonymat. Ici, dans ce qu’il est d’usage d’appeler une ville moyenne, c’est un immeuble assez défraîchi, mais encore fier non pas de sa hauteur, mais de l’apparente sérénité que lui donne son grand âge. Quelques balcons en fer soigneusement forgé rappellent aux géraniums hideux qu’ils ne sont faits que pour être accrochés et livrés aux appréciations des commères de passage. Quand la nuit commence, les angoisses urbaines apparaissent. La façade Est, celle qui donne sur la place de la République, est agitée par la frénésie des claquements de volets, comme autant de paupières qui se baissent. Il faut dire qu’ici on se couche tôt ou tout au moins en donne-t-on l’apparence architecturale. La nuit ne doit pas entrer par ces ouvertures faites pour respirer, faites pour épier. C’est curieux quand même, c’est quand il fait noir qu’on se protège le plus de cette lumière si belle qu’est celle du soir.

       Tout en m’endormant, je repasse le film de cette journée et choisis quelques scènes appropriées à mon humeur. Je les enrobe de fantasmes et de délires, garnitures d’un rêve que je souhaite imminent.

 Héléna les autres ne te méritent pas. Oublie leurs sourires. Les autres, lorsqu’ils te regardent, tu es une proie. Tout à l’heure, tu m’as quitté, tu es partie avec un quelconque. Nous avions commencé une page de notre histoire.

       Les autres, ils ne savent pas, ils n’ont pas d’amour, ils n’ont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux t’inventer des phrases musiques, des phrases qu’on a du mal à dire de peur de les abîmer.

       Héléna tout à l’heure tu m’as quitté au milieu d’un regard. Tu m’as quitté pour un aspirant amoureux. Il ne pourra jamais t’aimer comme je l’ai commencé. Il parle trop fort. Il ressemble à tant d’autres Il ne te mérite pas Héléna.

       Héléna je suis entré dans ton silence. Je veux t’y accompagner. Tu as vu mes mains, tu as vu mes yeux, tout ce que je ne parvenais pas à dissimuler. Héléna cela faisait longtemps que je te rêvais, cela faisait longtemps que je te savais. Tu étais ailleurs et tu m’attendais. Aujourd’hui il y a l’automne et la ville qui appréhende, il y a l’automne où tout se meurt. Et mon amour qui naît. Et notre amour qui s’impatiente. C’est la ville qui l’a voulu.

       Lorsqu’il est entré, lorsqu’il t’a parlé, il a maudit le temps, la pluie, le brouillard. Il a revendiqué l’été. Il n’en voulait plus de cette ville où les amours hibernent. Il était de ceux qui ne peuvent aimer que sous le soleil, en manches courtes, au bord de l’eau. Je lui en veux, il voudrait le soleil et toi t’as les yeux humides. Je sais qu’il va t’abîmer, qu’il ne saura pas te regarder. Il n’entend pas la ville qui vit et ton cœur qui bat quand tu regardes par la vitre. Je sais qu’il n’entendra jamais la grande rue qui gémit, qui nous appelle, qui ne veut pas qu’on la laisse seule. Je sais qu’il t’entendra et ne t’écoutera jamais.

       Héléna, tu es entré en moi. Plus rien ne sera comme avant. Tu étais si seule, tu étais si belle, tu viendras me rejoindre, bientôt. Il y aura de la haine dans notre amour, de la haine et de la peur. Je sais déjà que tu ne pourras pas te passer des autres. Tu auras besoin de les voir se répandre, tu auras besoin de les entendre réciter leurs fadaises. Et moi je les haïrais, parce qu’ils passeront au milieu de notre histoire, parce qu’ils l’abîmeront.

       Héléna, il faut que tu reviennes, que tu restes et que tu saches. Hier j’étais si jeune, si laid, si sot. Hier j’avais l’émotion facile, hier j’étais à peine vivant. Deux jours que je suis né, deux jours que je te sais vivante. Nous n’avons pas encore parlé. Je t’attends Héléna, je t’attends jusqu’à toujours.

       Héléna il y en a qui jouent à s’aimer. Je les vois tous les jours. Ils rient en se tenant par le cou. Ils rient et je les entends se fabriquer de faux étés. Parfois ils se regroupent et ils dansent. Ils voudraient que toutes les rues mènent à la plage. Moi je ne t’ai rien dit Héléna. Je t’attends.

Quelques mardis en novembre, suite…

Aujourd’hui, j’hésite un peu avant de monter dans cette salle aux allures de caserne. Je flotte sur un nuage de sommeil. Pourquoi irais je abîmer cette espèce de crépuscule agréable qui enveloppe encore toutes mes pensées ? Pourquoi irais je subir la grisaille et l’ennui d’un cours qui ose se prétendre magistral alors qu’il n’est que le vulgaire écho d’une pensée dominante qui ne supporte pas la beauté poétique ? Pourquoi irais je offrir en pâture à ces futures élites ce qui me reste de fraîcheur ?
Héléna, comme un souvenir, comme une attente, comme une certitude à confirmer. Je retourne dans le bar aux tables en Formica. Elle est là, toute brune, toute petite aussi, comme si elle attendait. Mon regard s’arrête sur la pendule. Le cours va commencer et quelques têtes vont tomber. D’autres vont enfler. Je suis bien ou tout au moins j’en ai la certitude biologique. Je voudrais renvoyer le meilleur reflet de la mélancolie qui m’habite. C’est beau la mélancolie, ça aide à s’observer. Je veux la lui offrir, lui faire partager les vibrations qu’elle provoque. Je voudrais la voir sourire, comme hier. Les sensations que j’éprouve sont comprises entre l’angoisse et l’espoir. Nos regards ne se croisent plus, ils s’effleurent.
Je m’installe, me préparant à savourer ces moments de silence vibratoires, quand un étudiant entre. C’est un vieil étudiant. Il se jette à sa table. Ils se connaissent bien. Je me sens disparaître. Ils parlent. Je n’entends rien de leur conversation. Elle semble être bien, satisfaite de ces paroles qu’il lui distribue avec générosité. Je ne le connais pas mais l’ai déjà inscrit dans mon listing du médiocre. Il m’a volé ces quelques îlots de rêves que je m’étais fabriqués. Je ne suis même pas jaloux de la complicité qui semble les réunir. Je le ressens comme un être commun, définitif, imprégné d’une supériorité méprisante. Il donne l’impression d’avoir traversé de nombreuses épreuves. Il s’efforce de ponctuer ses paroles de gestes et de mimiques empruntées. Héléna écoute, admirative. Il a réussi à lui construire une apparence dans laquelle elle se débat. Au fur et à mesure que leur conversation avance, je me sens éliminé de la partie. Je n’appartiens qu’au paysage. Je n’en suis qu’une vulgaire composante organique qui, peu à peu, se décompose au contact du bonheur des autres.
Héléna me jette quelques regards futiles ou furtifs. Je ne sais plus quelle attitude adopter, je ne peux les regarder sans donner l’impression de les envier. Leur présence m’indispose.
Je sors. J’ai les tempes qui résonnent. Je me sens petit, absurde. Comme si la vie des brunes, de toutes les brunes devait, un jour ou l’autre, se conjuguer avec tous les temps de mon impatience. Comme si toutes les brunes devaient, un jour ou l’autre, saupoudrer le brouillard qui m’habille de leurs sombres éclats. J’enrage. Je serre les mâchoires pour éprouver une véritable sensation physique, pour oublier ce rêve que je me fabrique depuis trop longtemps. Je marche à grands pas, au rendez -vous de nulle part. Les yeux me piquent. Je ne sais si le liquide qui s’écoule le long de mes joues est pluie ou larmes. J’ai la bouche crayeuse. Seul aller tout droit m’attire. Me tremper les os, être transi, je ne veux éprouver que des sensations difficiles, piquantes qui peut-être me réveilleront. Pour tromper la douleur qui guette, je veux la détourner de sa victime primitive, je veux qu’elle s’accouple avec mon corps, qu’elle en soit l’écume, je la veux violente pour pouvoir la décrire, la dompter, puis l’oublier.
Ma traversée aurait dû se dérouler en solitaire et sans escale. Au lieu de cela, j’entre dans un bar. Encore un bar, un autre prétexte pour le refus d’aller plus loin. J’essaie de ressembler à un homme pressé, qui ne fait qu’une étape, qui attend, espère, cherche. Je reçois le jaune cuisine du comptoir en pleine figure. L’odeur est un mélange de serpillière, d’eau grasse et de tabac froid. J’ai choisi une table près de la fenêtre. Dehors, il pleut. J’aime voir les gens avancer, courbés, incurvés vers l’intérieur, la tête comme enfoncée au creux d’une poche entre les épaules. Un groupe de lycéens joue au flipper, je lis sur leurs regards ironiques qu’ils ne doutent pas de mon aventure. Je fixe la pendule, peut-être pour me prouver que mon désespoir n’est pas le fruit d’un songe et qu’il me faut justifier l’impatience qui me tord. J’ai oublié la brune. Je bois.
La pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette la rapidité du voyage.
Le soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut être cela qui la rend si digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse grandeur crépusculaire.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, mon rêve était si beau. J’entrais dans un bar un peu sombre, un peu triste. Seule à table tu pleurais. A petites larmes, en silence. Tu pleurais en m’attendant. Tu n’as pas souri tout de suite lorsque je suis entré. Il a fallu que je m’approche, que tu sentes ma présence. Je me suis assis contre toi, tout prés, et tout doucement j’ai tiré tes cheveux en arrière, derrière l’oreille. Tu as frémi lorsque j’ai dit que tu étais belle. Tu t’es approchée un peu plus et j’ai senti le vivant de ta jambe contre la mienne. Tu voulais éliminer le vide entre nous, tu voulais que ta chaleur rencontre la mienne. Et moi je ne disais plus rien. J’ai pris ta main dans la mienne, elle est toute petite, elle est fraîche et je l’aime elle aussi comme tout le reste. Je te tiens la main et tu ne pleures plus, tu as tourné la tête et tu l’as posée contre mon épaule. Je n’ose plus bouger. Je veux que tu restes comme ça jusqu’au bout.
Héléna mon rêve est si beau. Nos mains se serrent mais elles ne se suffisent plus. La surface de peau en contact est si faible, il nous faut plus, nous méritons plus. Notre amour est si beau, les autres le regardent avec envie. Tout à l’heure ils en parleront, ils diront qu’ils en ont vu deux qui s’aimaient. Si forts qu’on aurait cru les entendre respirer. Nous nous sommes levés. Avec précaution pour ne pas faire durer la séparation. La ville s’est préparée à nous accueillir. Il y en a deux qui s’aiment, elle est heureuse.
C’est une belle ville Héléna. C’est la ville où on s’aime. Je veux te la montrer. Je veux te faire visiter. Tes yeux se posent sur les mêmes gris que les miens et nos doigts se serrent plus forts. On regarde notre ville que les autres n’aiment pas parce qu’ils disent qu’elle est noire qu’elle est triste. Mais nous on s’aime, alors on la trouve belle avec sa grande rue en plein milieu, sa grande rue qui reçoit tous les amours qui descendent des collines alentour. Nous on l’aime notre ville avec ses cicatrices de la mine.
Tu es bien. On est monté sur une colline, celle de la maison de la culture. Il y a beaucoup d’arbres. On ne marche pas vite, on profite de tout. C’est si beau la ville vue du vert quand on s’aime. En bas il y a le bruit, un grondement et autour quelques oiseaux, des merles qui s’étonnent d’en voir deux qui s’aiment en automne. Tu t’arrêtes souvent, tu me regardes avec un sourire discret. On dirait que tu t’économises, que tu dégustes chacun de ces instants. Moi je ne te laisse pas le temps de me poser de questions, je te serre dans mes bras si fort qu t’en oublies de respirer. Et puis il y a le bruit de nos pas dans les feuilles, c’est un bruit vivant comme celui de la mer quand on ferme les yeux. On baisse la tête, on regarde nos pieds et derrière nous il y la ville qui nous regarde.
Tout en haut on s’est arrêté. Tu t’es mise tout contre moi. Je sens ton dos contre mon ventre, j’ai les bras qui te tiennent et nos mains sont quatre. J’ai le menton qui repose sur le sommet de ton crâne. Tu es si petite. Tu as froid. Je sens la fraîcheur dans tes cheveux. Tu regardes les lumières en bas, elles commencent à s’agiter. C’est le soir les gens vont rentrer chez eux et toi tu me dis que tu veux rester, que tu veux voir la ville qui s’endort. Tu veux la veiller, tu me dis que tu veux qu’elle se repose qu’elle a tant fait pour toi aujourd’hui. Tu l’aimes ta ville et tu me le dis. Et puis tu m’as embrassé. C’était long, je sentais ta main sur ma nuque. Tu n’avais plus froid et moi je tremblais. On a continué de marcher longtemps, toute la nuit, jusqu’au bout.
Au matin il y la mer, plus bas de l’autre côté, derrière la ville. On est bien, on écoute le vent des vagues dans les sapins. Il ne fait plus frais et la nuit s’est retirée. Ton corps est contre le mien et tu me dis que tu veux plus retourner, que tu veux rester ici à écouter la mer qui gémit. On s’est approché encore un peu. Le vent t’a décoiffé et tu as souri. Tout à l’heure il y avait des larmes et maintenant on s’aime depuis toujours.
Il était beau notre rêve Héléna, il y avait la ville qui nous attendait et la mer qui nous attirait. On savait plus le jour qu’il était.

Quelques mardis en novembre, suite…

Seule à sa table, elle lit. A moins qu’elle ne promène ses yeux sur des lettres, qu’elle ne les exerce à la rencontre d’un autre monde qui se décline en minuscules d’imprimerie. Je m’oblige à penser ses pensées ailleurs. Sa table n’est qu’à quelques solitudes de la mienne.
Elle est brune. Ses yeux sont clairs et font comme une tache de lumière au milieu d’un visage aux contours si doux qu’on les croirait flous. A chaque mouvement de tête, elle a le front qui plisse. On dirait qu’elle s’interroge, qu’elle doute de ce qu’elle voit. Ses lèvres remuent, elles sont presque blanches. On dirait qu’elle souffre ou qu’elle attend. Elle est petite. Elle a les jambes croisées. Celle du dessous repose sur la pointe du pied. Sa jupe est courte et je vois le haut de ses cuisses. Je devine le velours de sa peau. Ce que le reste de son corps suggère est en harmonie avec ce qu’elle offre aux regards. Il n’y a aucun excès dans sa beauté, rien qui ne parasite l’ensemble. Dès qu’on l’a vue on ne peut que l’aimer, on ne peut qu’avoir envie de la consoler pour toutes les souffrances qu’elle ne manquera pas d’avoir.
Plusieurs fois nos regards se sont croisés, comme s’il ne s’agissait que d’un hasard. J’essaie de me donner une contenance, une appartenance plutôt. C’est difficile, j’hésite entre la décontraction et le tourment, les deux ont leurs avantages. Les deux peuvent me permettre de me fabriquer un personnage qui lui conviendra. Je la sens si proche, si prête à m’entendre.
L’envie de lui parler me tenaille, mais j’ai peur de paraître médiocre, en ne lui parlant de rien, du temps ou du thé qu’elle boit. Il faudrait que je lui offre quelques-uns uns de ces mots qui me montent aux lèvres lorsque je suis ému, il faudrait que je lui fasse comprendre que je suis bien, avec elle, à la regarder, à la supposer, à l’espérer. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle est déjà plus qu’un simple corps installé à quelques encablures de mon désir, qu’elle est une présence que je devine très forte à travers ses silences. Ce que j’éprouve à cet instant est si intense que je m’entends vivre de l’intérieur.
Elle me plaît. Ses amis m’ont sorti de ma torpeur. Ils sont entrés bruyamment et se sont installés à ses côtés. Les bises ont claqué. Les paroles étaient insignifiantes, mais il y avait de la sympathie dans ces relations. J’étais bien pour eux, j’étais bien pour le rêve qu’ils étaient en train de me construire. Au bout de quelques instants, j’ai compris qu’elle s’appelait Héléna. Je me sentais heureux. Heureux de pouvoir accrocher quelques-unes unes de mes pensées à ce prénom. C’est alors qu’ils se sont préparés à partir, tous ensemble, avec des projets pleins la tête.
Elle ferme son livre qu’elle glisse dans un grand sac de cuir. Elle sort avec eux, au milieu d’eux, et m’offre un sourire. Un sourire qui me laisse espérer qu’elle a compris, qu’elle a entendu tous les mots que j’avais à lui dire. Elle ne peut aller nulle part, elle ne peut que les accompagner, tout simplement. Je le désire si fort qu’elle fait déjà partie du rêve que j’aurai cette nuit.
Sa place est vide et j’ai envie d’elle. Héléna, Héléna, je répète ce prénom. A une lettre prés, il aurait pu sombrer dans la banalité du calendrier. Je le répète et me sens beaucoup mieux. Héléna, tout devrait être facile. Je voudrais conserver ce moment, le garder bien à l’abri de tous les autres ne pas le souiller en le mélangeant avec de simples souvenirs. Je voudrais pouvoir le ressortir dans les moments de désespoir et le sentir me pénétrer.

Quelques mardis en novembre, suite…

      Il faudrait que j’aime, que je trouve un prétexte à me fabriquer des rêves. J’en voudrais une petite, petite et brune qui ne parle pas trop et se serre contre moi quand la nuit arrive. Je voudrais aimer sans que les autres le sachent, sans que les autres le voient. L’amour que j’aurai pour celle qui m’acceptera sera un amour nouveau. Je serai un chercheur de sensations et lorsque je trouverai un nouveau mélange, je l’essaierai immédiatement su celle qui m’accompagnera.

       L’amour je m’y prépare depuis toujours, je sais qu’un jour je serai prêt. Je sais qu’un jour les autres m’envieront. Il y a longtemps que je rêve d’elle…

       Je sais que je la rencontrerai dans peu de temps, je la rencontrerai au début d’un matin sans couleurs. Je la rencontrerai quand les autres n’en pourront plus de se supporter. Nous ne nous presserons pas, nous prendrons le temps de nous connaître. Et chaque jour qui passera dévoilera un morceau du mystère.

       Notre histoire sera belle. Nous l’écrirons à quatre mains et quand les autres la liront, ils ne pourront rien dire parce qu’ils auront des larmes plein la gorge. Et je lui dirai qu’elle est la seule, qu’autour d’elle il n’y a rien, que des ombres et du brouillard. Et elle sera bien, avec moi, partout, partout où les autres passent sans voir qu’il y en a deux qui s’aiment.       

Ce soir je pense à elle. Elle est peut-être à quelques rues d’ici. Elle m’attend elle aussi, elle voudrait que je lui fasse signe.  

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de H. Emre sur Pexels.com

       Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.

       On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée,  les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.

       J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.

       Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.

       Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.

       Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.

       Mes parents attendent mon retour avec cette espèce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement éprouvée lorsque je suis entré à la grande école ou au collège. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mêmes les représentera à l’université. Ils ont toujours considéré ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec émotion, la langue un peu sèche, les doigts crispés, de peur d’abîmer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sûr. La fascination qu’ils éprouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisé. Avec quelques autres, j’irai libérer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.

       La table est mise. Une timidité respectueuse les empêche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mère est la plus impatiente, la plus inquiète aussi.

– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?

Je m’étais préparé à la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai répondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire à la répétition d’une mauvaise pièce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait même pas d’un mensonge. Il était encore trop tôt.

– Je suis crevé ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.

       Je sens à leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient à cette réaction, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque là. Ils ne sont pas nés pour vaincre, ils ne sont là, comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espérer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les écoute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.

       Mon père est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’âge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa réaction devant ma passivité, mais parce que l’odeur de poussière d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine fierté à l’évocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empêche même de parler de l’usine ; qu’elle empêche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon père après la journée d’usine sont des moments privilégiés. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycée semblaient éprouver de la honte à n’être que des fils d’ouvriers. J’en éprouvais une solide fierté. Aujourd’hui, je crois être un adulte et je comprends à son regard, à son silence que je ne suis qu’un poète de la révolte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grèves,  d’espoirs,  d’amours, qu’il est encore trop tôt pour battre en retraite. Je sais que mon père respecte mes projets, qu’il me fait confiance même si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressé la parole que ma mère ne peut s’empêcher d’ajouter sa larme à ce bloc de silence qui pèse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.

       Ma mère a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiétude, sa colère, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes étaient le seul privilège qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles étaient la ponctuation évidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.                                              

       – On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien répondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reçu l’appel.

       Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgré l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittée. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette pièce où j’exerce mes méninges aux rêves d’une génération angoissée d’avenirs nucléarisés. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reçu que les étreintes fébriles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothèque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs défloraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en aggloméré industriel, quelques pages blanches noircies d’une écriture nerveuse qu’on croirait surprise.

       Les mots sont là. Seuls. Alors j’écris et ajoute quelques compagnes de misère à ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent.
Bientôt cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi à mes quatre points cardinaux. Victor est arrivé dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire.
C’est fou l’entêtement que mettent les hommes à se vouloir différents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifères lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des références pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutôt qu’un autre : peut être parce qu’il se situe à une extrémité ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayé, mais il réussit à conserver un air décontracté qui me fait défaut.
Bientôt les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frétillants dégagent en s’impatientant une fine poussière légèrement âcre.
Comme la veille dans la grande rue, sans prévenir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas à discerner ce qui peut être mis sur le compte de la poussière, de la chaleur de ce qui n’est que la conséquence d’une angoisse indéfinissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une véritable panique qui commence à m’envelopper. Et j’assiste, ébahi, à la montée en chaire d’un individu armé d’un cartable.
Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais déjà il me percute de plein fouet. Il énumère, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthèses et finit par s’essouffler. Son heure est passée, la mienne a disparu.
Il s’agissait d’un de ces spécialistes que l’on dit éminents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilité. Ils ont l’immense bonté de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel émergeront bientôt quelques têtes. Bien faites, ces têtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’à la seule condition d’avoir reçu leur bénédiction.
Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tôt pourtant. Les têtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumée blonde s’en échappe, comme si tout en dépendait. Ce doit être un rite.
Je suis seul à ma table et commande une bière. Ça sonne bien. J’ai envie d’étirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complètement intégré à l’histoire qu’il tente d’écrire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis étonné. Je suis bien et j’écoute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face à un mur. Ce sont de vieux étudiants. Ils ont vécu. Leurs barbes sont académiques et leurs thés sont au citron.
Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espérer avoir une autre fonction que celle d’être une composante anecdotique du décor. Je n’ai pas l’habitude : la bière et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. Derrière mes yeux, il y encore les quelques images préfabriquées d’un autre monde, d’un monde de papier glacé, d’un monde de longues plages très propres, très « Tahiti ». Derrière mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des étudiants vêtus de gris. Ils semblent être dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naïf. Il faudra moi aussi que je m’exerce à la mélancolie grimaçante.
Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va très vite. Ce qui m’envahit a le goût du déjà vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrées à la lecture de certains désespoirs. Je m’y engouffre avec une volupté majestueuse, j’accélère la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit à petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animées par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prêts à entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutôt je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se précipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pétrifient au seuil de leurs bouches sans même l’ombre d’une fossette de poésie. Ils remuent leurs sachets de thé, le tiennent au bout de leurs doigts effilés, comme un pendu se balançant au bout d’une corde. Penchés l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut résister comme couleur.
Un picotement commence à monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crâne. Ils sont toujours là, leur présence semble définitive. Je ne les observe plus, mais j’intègre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du médiocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec délectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de bière, dans un monde de petites bières, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.

Quelques mardis en novembre, suite…

J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo.
Chargé d’impressions bizarres, je quitte la salle d’examen. J’ai le crâne coincé entre deux mâchoires. Mes tempes résonnent, épuisées elles aussi, par ce long face à face avec quelques souvenirs livresques.
J’avais attendu l’épreuve de philosophie avec une impatience orgueilleuse. Au contact des concepts et des mots qu’ils produisent, la fine pointe carbure de mon stylo glisse sans retenue.
Ce n’étaient pas seulement quelques souvenirs scolaires que j’engageais dans un combat inégal contre l’empire des connaissances. Mon être tout entier se livrait au combat avec passion.
Le reste m’importait peu : toutes les disciplines définitives, composantes essentielles du savoir académique ne me procuraient jamais le grand frisson. Elles m’encombraient tout au plus le cerveau de petits tiroirs destinés à n’être vidés de leurs maigres contenus qu’au cours de ces seules cérémonies. Il était nécessaire de subir l’enchaînement épuisant de ce « décathlon » du savoir. L’accouplement arithmétique de ces épreuves pouvait nous transformer en d’authentiques champions du savoir.
Dans une semaine environ, je serai peut-être détenteur d’un laissez-passer pour m’introduire en ces lieux où se pratique l’alchimie du verbe…
Il est surprenant que chaque année, au moment où l’été pourrait autoriser tous les excès, une part de plus en plus importante de la jeunesse aspire à être le plus près possible de cette fameuse et ridicule moyenne. Une moyenne, qui lorsqu’elle est atteinte va se métamorphoser en un sceau signifiant l’entrée dans un monde d’adultes. Un monde d’adultes majuscules auquel on rêvait d’appartenir, durant ces années de doute.
A la lecture des résultats, je me dis qu’il est encore tôt pour réaliser l’importance de ce qui m’arrive. J’ai la vague impression d’être heureux.
Et pourtant, rien de très excitant, hormis la présence de ce nom. Ce nom, mon nom, timidement incrusté au milieu d’une liste. Soldat anonyme d’une armée en campagne, il apparaît, vêtu de quelques lettres noires contrastant sur un fond de blanc virginal. Et dans le soleil de juin les lettres se mettent à danser…
Je me sens gai, léger, persuadé que bientôt tout sera différent. Je m’estime plus large dans ma démarche citadine. L’ombre de ma silhouette décontractée s’allonge. Elle ondule sur la chaussée. Sa noirceur donne à ma gaieté le privilège du solennel.
Tout le monde est heureux. Etre bachelier, c’est une victoire. C’est la conquête de l’Annapurna des connaissances. En ces premiers soirs d’été, nombreux sont ceux qui, épuisés d’avoir supporté leurs favoris pendant une saison scolaire, explosent à l’issue des résultats. C’est comme une vague qui enfle.
Le vainqueur est félicité. Conformément à la plus pure des traditions familiales, le champagne est incontournable. Les regards s’essayent à la fierté. L’émotion et les bulles tièdes ponctuent les paroles qui s’échappent.
C’est curieux comme l’enfance et l’adolescence ressemblent à un parcours d’obstacles, prétextes à roteries, distributions de quincailleries et projection d’avenirs aseptisés. Tout commence par le baptême : le nouveau né après avoir été pesé et emballé, est étiqueté. Il peut sortir en toute protection, il porte en lui le label qui en fera un beau bébé joufflu. Ainsi nettoyé de tous ses reliquats honteusement orgasmiques, le fruit de l’amour deviendra fils de dieu, et pour le remercier de cet engagement solennel, il sera décoré, médaillé, contrôlé, fiché.
Enfant, je n’avais pas eu à souffrir de ces carnavals réguliers où pour mieux s’identifier on se pare de blanc. Je n’avais été que le témoin des ces mascarades et en avais retiré la conviction que rien n’est plus humiliant que d’être noyé au milieu du troupeau. Les festivités familiales achevées, les nouveaux reçus ont soudain bénéficié d’une grande liberté pour organiser et participer à de multiples et éprouvants arrosages.
Tout, dans ce mois de juillet hésitant respirait la nouveauté, l’aboutissement. J’avais la sensation de m’être débarrassé d’une carapace étouffante. Victor m’accompagnait souvent dans ces soirées délirantes. Il était un des rares avec qui je parlais. Il m’écoutait. Nous enchaînions ces interminables fêtes comme d’agréables examens de passage. Nous nous fondions dans l’ambiance sans poser de questions.
Pourtant il y avait dans ces retrouvailles de vainqueurs un parfum de superficiel. Les rires sonnaient faux à vouloir jouer la ressemblance avec ceux dont on voulait se rapprocher, à quelques horizons de là. Victor était de ceux qui riaient le plus. Derrière ses yeux, se lisait la satisfaction d’avoir achevé une tâche. Moi, je trouvais que tout allait trop vite. Je savais qu’il y aurait des changements. Je savais que j’étais passé sur l’autre rive.

Quelques mardis en novembre…

Je poursuis la remontée dans le temps, après avoir publié mes deux derniers romans, me voici prêt à publier, toujours par épisodes, le premier roman, un peu l’acte fondateur… J’ai écrit le premier jet à l’âge de 19 ans, ai laissé reposer ce texte pendant prés de 12 ans et l’ai repris alors sans en en modifier l’essence émotionnelle .

Voici le premier chapitre…

Il attend son avocat.  Il a changé de cellule. C’est la cinquième fois en huit ans. Cela lui est égal, les murs sont les mêmes. Depuis le début on croirait qu’il attend, quelqu’un ou quelque chose. Il a trente ans. Au procès, le juge avait dit qu’il était jeune, si jeune pour le désespoir. Si jeune pour gâcher une vie. Il n’avait pas compris, les paroles des autres ne le concernaient pas. Il attendait le verdict.

Le premier juré avait répondu à toutes les questions que la cour d’assise avait posées avec une voix tremblante. On n’aurait pu dire s’il s’agissait de haine ou d’émotion ou s’il avait simplement la voix qui tremblait. Il n’avait pas réagi. Pas même un haussement d’épaules ou une crispation des mâchoires. C’était sans importance. Son avocat, lui touchait le bras : un de ces gestes qui l’irritait. Un de ces gestes mous, qui signifie que rien ne vous arrivera, d’autres veillent sur vous. Il l’avait laissé faire. Il avait les mains chaudes et humides mais était sympathique.

Il s’était battu pour lui, avait essayé de comprendre, d’expliquer. Il avait tenté de construire une histoire de désespoir. Mais il ne disposait pas de toutes les pièces du puzzle. Il n’avait rien voulu dire, ou le minimum. Il ne répondait que par mots isolés. Parfois il ne disait rien. Il ne comprenait pas les règles de ce jeu.

Pourtant quelques mois après sa condamnation, il avait dit à son avocat qu’un jour il comprendrait. Il écrirait une histoire, son histoire. Son histoire et celle de ceux qu’il avait aimés, des deux qu’il avait aimés. A partir de cet instant, il n’avait pensé qu’à cela. Il passait ses journées à rêver ou à se souvenir, à attendre, à écrire.

Il n’écrivait que très peu à chaque fois. Il attendait longtemps pour que chaque mot infuse. Il n’était jamais satisfait. Il voulait sentir les mêmes émotions à écrire les mots qu’il avait éprouvé à les fabriquer. Ses compagnons de cellule se moquaient de lui. Ils l’appelaient « l’écrivain ». Il ne les entendait pas. Quand il écrivait, il partait. Il était ailleurs.  Il rejoignait ceux qui l’avaient quitté.

Son avocat attendait était impatient. Il voulait comprendre ce geste de folie. Il voulait comprendre pourquoi il n’était pas un coupable ordinaire. Il voulait savoir ce qui s’était passé ce dernier mardi de novembre soixante-dix-neuf. Il voulait chercher d’autres explications que celles, trop simples, de la cour d’assise. Il savait que ce serait long.

Il avait presque perdu espoir. Il était sur le point d’oublier, lorsqu’au milieu du printemps quatre-vingt-sept, il reçut une lettre. Une lettre très courte, lui annonçant que son histoire était finie, que maintenant elle était écrite. Il lui précisait qu’il pourrait venir chercher le manuscrit.

Lorsque l’avocat entra dans le parloir, il vit le changement. Il n’était plus le même physiquement amaigri et ses yeux étaient à présent d’un bleu plus pétillant, moins trempé dans le gris qu’au moment où il l’a connu. L’angoisse semble toujours là mais on dirait qu’elle porte sur autre chose, comme s’il s’agissait enfin d’impatience.

Il est pressé, prend à peine le temps de dire bonjour, de répondre aux banalités d’usage. Il tend le manuscrit à son avocat.

 – Tenez, tout est là. Tout ce que j’avais envie de dire. Tout ce que vous auriez peut-être voulu que je vous dise. Vous pouvez le lire, mais je ne vous force pas. Je ne vous en voudrais pas. De toute façon, moi j’ai fini.

– Je ne sais pas ce que tu racontes là dedans, mais j’ai le sentiment que si je l’avais eu entre les mains au moment du procès, tu aurais peut-être évité une peine aussi lourde.                            

 – Ne vous faites pas d’illusions, vous trouverez rien d’extraordinaire. C’est une histoire simple. C’est une histoire de mardis. Ce n’est qu’une histoire de mardis. De mardis qu’on n’a pas choisis…   

Ecrire…

Je reprends le chemin de la feuille. De la blanche feuille qui attend dans la jungle du tiroir. Et soudain j’abrège son impatience. La bille du stylo bleue ou noire roule sur une ligne. Le papier pâlit, la feuille frémit. La main gauche celle qui n’écrit pas est posée. Elle n’est pas tout à fait à plat, ce sont les bouts des doigts qui sont en contact avec la page. Dans le presque silence de cette fin de journée on entend des craquements, des frottements, des flottements. Et les mots se posent sur un fil d’ombre mauve. Ils hésitent parfois, ne se connaissent pas, ne se reconnaissent pas et doutent de s’assembler. On parle alors d’inspiration mais on oublie généralement que l’écriture est une activité physique, elle est un geste qui est souffle et qui essouffle. L’inspiration c’est emplir le réservoir, la réserve, ou bien la compléter. C’est l’expiration qui est la plus merveilleuse. On va chercher, on choisit certains mots, on reprend souvent les mêmes parce qu’on les aime, parce qu’on les connaît et soudain on en découvre des nouveau, des inattendus.

Surprises la page sursaute, inspire, expire, respire.

Matinales…

Ce que je te souhaite toi qui me lis

Ce que je te souhaite ô toi qui me vis

C’est une belle tranche de vie

Croquante ou craquante

Tu la verras riante

Au bord du matin brillant

Au bord de tes lèvres elle pétille et ruisselle

Dans ta chaude aube de miel

Écoute elle ondule pour se rendre belle

Flash…

Je voudrais écrire un mot encore inconnu

Mot rare et doux échappé

Du dictionnaire de l’impossible

Ou chaque page se tourne en rimant

Je cherche l’incroyable

Feuille à feuille j’avance d’un presque rien

Il est là en bord de page

Il attend le souffle frais

Des étonnements impatients

Entends le chant des douces voyelles

Elles se frôlent en dansant

Le tango des frissons sonnants

Larmes séchées…

Entends le mot à mot
Du vieux mur de pierres
Écoute cette histoire d’hier
Écoute ces chants du lève tôt
Avance et ne dis rien
Ne sèche plus tes larmes
Ton rire vit le dernier drame
Tout est fini il ne sera plus demain

Mes Everest : Albertine Sarrazin

Il y a des mois que j’écoute
Les nuits et les minuits tomber
Et les camions dérober
La grande vitesse à la route
Et grogner l’heureuse dormeuse
Et manger la prison les vers
Printemps étés automnes hivers
Pour moi n’ont aucune berceuse
Car je suis inutile et belle
En ce lit où l’on n’est plus qu’un
Lasse de ma peau sans parfum
Que pâlit cette ombre cruelle
La nuit crisse et froisse des choses
Par le carreau que j’ai cassé
Où s’engouffre l’air du passé
Tourbillonnant en mille poses
C’est le drap frais le dessin mièvre
Léchant aux murs le reposoir
C’est la voix maternelle un soir
Où l’on criait parmi la fièvre
Le grand jeu d’amant et maîtresse
Fut bien pire que celui-là
C’est lui pourtant qui reste là
Car je suis nue et sans caresse
Mais veux dormir ceci annule
Les précédents Ah m’évader
Dans les pavots ne plus compter
Les pas de cellule en cellule

Je cherche

Photo de cottonbro studio sur Pexels.com

Je cherche dans le fonds humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent  l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté.

Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon…

Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…

Le tribunal académique se connecte…

Je vous l’avais annoncé, et bien tout vient à point qui sait attendre : le tribunal académique dans sa nouvelle formation s’est enfin réuni.
Je vous rappelle que désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage du mot incriminé est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique.
C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle.
La présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Je vous en rappelle la composition (en précisant une fois encore que pour garantir la sécurité de ces citoyens intrépides seules leurs initiales apparaîtront)

  1. MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
  2. BR : dresseuse de mèches rebelles
  3. GF : soudoyeur de fonds de cuve
  4. RL : danseuse sur pilotis
  5. TT : accordeur d’escabeaux
  6. HP : rééducatrice en ventriloquie
  7. PP : coiffeur pour cascadeurs
  8. OG : Regardeuse d’horizons
  9. AV : Pilote d’essais infructueux
  10. FD : Chanteuse pour crabes à raie
  11. RT : Perceur de secrets
  12. SL : Répétitrice de silences de plomb
    C’est aujourd’hui le mot « connecter » qui est à l’ordre du jour. Plusieurs dizaines de citoyens ont en effet déposé un recours. Résumons rapidement leur argumentaire.
    « Nous demandons au tribunal académique une position claire sur l’usage abusif, et on ne peut plus irritant du mot connecter et de ses dérivés ; nous rappelons abord qu’étymologiquement connecter signifie attacher, joindre, lier ensemble. Bref ce qui domine dans l’usage premier de ce mot c’est la relation entre deux éléments qu’ils soient matériels ou vivants.
    Or, depuis ce qu’il est communément appelé la révolution numérique, ce mot et ses dérivés envahit le vide de nos solitudes poétiques et politiques.
    Nous soumettons à votre appréciation quelques exemples de l’utilisation abusive de ce terme. Il n’est pas inutile de vous rappeler qu’il s’agit souvent pour ne pas dire toujours de situations où nous avons justement comme motivation première celle d’établir un lien
    • Veuillez-vous connecter !
    • Vérifiez votre connexion !
    • Vous êtes déconnecté !
    • Votre connexion n’a pas abouti !
    • Vous allez être déconnecté !
    • Vote connexion est de mauvaise qualité !
    • Etc etc…
    Mais quelle est donc cette intelligence (artificielle ou pas) qui se permet de nous tenir de tels propos et de juger de la qualité notamment poétique de nos liens.
    On ose aussi nous expliquer que si nous ne sommes pas connectés c’est que nous sommes dans une zone blanche…
    Madame la présidente, nous nous adressons à vous et au tribunal académique pour formuler un avis, un arrêté bref un texte que nous nous empresserons d’envoyer à toutes celles et ceux qui ont été agressés par la communauté des hyper connectés…
    Voici la décision prise par le COPP (Conseil de l’ordre poétique et politique). Le tribunal académique réuni en ce jour, à 11 voix contre une ( allez savoir pourquoi il s’agit de TT l’accordeur d’escabeau qui a voté contre) décide qu’il ne sera plus permis d’utiliser le terme connecter et ses dérivés sans avoir au préalable vérifier la couleur de la zone dans laquelle cet usage est prévu : en cas de couleur mauve, bleu ciel ou outre-mer, le mot incriminé ne pourra être prononcé qu’en l’insérant dans un vers en alexandrin, si la zone est rouge, jaune ou verte il ne pourra être utilisé qu’après avoir au préalable vérifié que les liens dont il est question sont bien en chanvre ancien et que si chacun tire de son côté il sera possible de se rapprocher, de se relier, de s’attacher voire de s’aimer. Enfin et pour terminer en cas de zone blanche, l’utilisation de ce mot sera strictement interdite, mais pourra être remplacé par la lecture d’un extrait des œuvres complètes de Thomas Edison inventeur de l’électricité.

Mes Everest, Alliette Audra

Ô souvent je voudrais que la vie éternelle
Fût simplement cela : Quelques-uns réunis
Dans un jardin qu’embaume encor la citronnelle,
Réunis par amour dans l’été qui finit.

L’un d’entre eux serait juste arrivé de voyage.
On le ferait asseoir près de la véranda
Où est la lampe, afin de mieux voir son visage,
Son uniforme usé, sa pâleur de soldat .

La plus jeune viendrait le tenir par sa manche,
On n’oserait pas dire :  » Tu es pâle… » Et lui,
Devant cette douceur des très anciens dimanches
Souhaite pour pouvoir pleurer, qu’il fasse nuit.

Une voix s’élèverait alors, la musique
Même de jadis au milieu d’un grand respect
Et du coeur de chacun, dans le soir balsamique
Disant ces mots simples : Mes enfants, c’est la paix.

Extrait de: 1964, Poèmes Choisis, (Editions Pierre Seghers)

Lueurs…

Il y a peu, oh si peu

J’ai voulu tremper une molle  plume

Dans l’encre fauve d’une flaque de mer salée

Les faibles mots que je traçais

Sur une feuille aux lignes glacées

Tremblaient sans rien dire

C’était l’hiver aux rimes grises

Et soudain au fond de la page noircie

Une lueur, la fin de la peur

Sur la page de mon impatience froissée

Entends le chant de mes mots éclairés

Matinales…

Ce monde est fou, me dites-vous ?
Eh bien non,
Je ne vous suis pas !
Vous m’en voyez désolé…

Regardez autour de vous !
Ce monde-là, je ne le vois pas.
Ce monde-là, je ne le veux pas.

Une fenêtre est ouverte,
L’air est doux, parfumé.
Un chant d’oiseau s’est invité

Entends le silence,
Il respire.

Ce monde est doux,
Vous l’avez tant abimé.

Matinales…

Il est des matins taquins

Regarde, 

Ils rient de mes soifs de brume

Et collent aux angles de mes yeux muets

Des vagues de lentes géométries

Matinales…

Lorsque nous ouvrirons les yeux

Comme si hier avait disparu

Englouti dans le ce n’était presque rien

Lorsque nous ouvrirons les volets gris

Fermés sur les haines humides

Nous entendrons le beau chant de la mer

Aux cimes des pins ondoyants

Au bord de nos lèvres étonnées

Un reste de cette écume salée

Que posent les longues houles d’une nuit agitée…

Espoirs…

Quand le temps est au gris

Quand les petites joies sont mises en berne

Quand les lendemains heureux semblent s’éloigner

Il faut s’enchanter du si peu

Il faut aimer la douce caresse d’un ciel couchant

Il faut entendre le souffle du silence apaisant

Mes Everest : Samuel Beckett

« que ferais-je… »

que ferais-je sans ce monde sans visage
sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Rêvons un peu…

Et si demain chacune et chacun acceptait de reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas écouté ou qu’il a transformé ce qu’il a entendu en le faisant passer dans le filtre de son tamis idéologique.
Oui, il serait bien que chacune et chacun accepte de dire : « oui je me suis trompé, j’ai commis une erreur (même une petite erreur) ».
Non, je vous rassure nous ne demandons pas de sombrer dans l’autoflagellation que s’impose les bigots. Allez, tiens ! Nous souhaitons être mesuré, à la limite de l’indulgence, et nous vous accordons le droit à utiliser le peut-être : « je me suis peut-être trompé ».
Vous remarquerez que tout doucement nous vous conduisons sur un chemin dont vous aviez oublié l’existence que vous ne retrouviez plus sur vos cartes froissées au fond d’un tiroir : le chemin de l’humilité et de la vérité.
Sur ce chemin, il n’y aura personne, vous serez seul. Personne pour vous entendre, pour vous juger, pour vous remettre sur les rails, pour vous dire : « non tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut penser, non tu te trompes ce n’est pas cela qu’il faut penser. »
Le silence vous inspirera vous verrez et vous cheminerez donc, en toute humilité, et soudain l’incroyable se produira, quelque chose dont vous aviez oublié la saveur, la fraîcheur.
Oui soudain vous penserez par vous-même.
« Penser par soi-même, tiens je n’y avais pas pensé, ou plutôt on m’avait persuadé que je le faisais mais j’avais oublié deux ingrédients essentiels : la liberté et l’humilité.
Allez mes amis, on s’y met…

On aurait du,…

On aurait dû,
Il aurait fallu,
Il faudrait que,
Ne serait-il pas mieux,
Ne faudrait-il pas ?

Il suffit vous dis-je !
Oubliez le conditionnel,
Respirez, écoutez…
Au présent, je vous le dis
Puisque vous aimez tant conjuguer,
Tenez,
Je vous propose
Ce si joli verbe aimer
Prenez-le,
Écoutez-le,
Et si le cœur vous en dit,
Vous pourrez le conjuguer
A tous les temps de votre impatience….

Flash…

Je ne crois pas hasard

Aux fausses surprises paresseuses

Quand le temps est au sursaut

Je vois la tendre trace

De ces destins qui se croisent

Aux angles mauves des clins d’œil

Qu’ils lancent en rêvant

Mes Everest, Louis Aragon : il n’aurait fallu…

Il n’ aurait fallu
Qu’ un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
À l’ immense été
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire de ma vie
Un grand collier d’air

Rien qu’ un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins Une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s’ appuie
À moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m’ a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l’ herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon coeur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l’ ombre douce

Vous avez dit union ?

Se regarder

Se parler

S’écouter

S’entendre

Si simple à dire

Peut-être à écrire

Et tenter de le faire

Ne plus clamer

Ne plus déclamer

Penser

Respecter

Laisser les slogans aux vendeurs d’aspirateurs

Ouvrir

S’ouvrir

Douter

Espérer  

10 juin 2024

Mes Everest, Charles Bukowski : ces choses…

Ces choses

Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n’ont rien à voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par avidité
par manque d’intelligence ;
notre halo de lumière et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous débattons avec l’Idée
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.

Il est des jours blancs…

Il est des jours blancs

Jours glacés

Pour papier froissés

Tout se tait,

Tout se paie,

Lourd monde qui bruit,

J’attends,

Je feuillette,

Ici, là, partout,

Mots endormis,

Il est des jours blancs 

Peuple de l’aube…

Dans le peuple de l’aube,

Pas un qui ne bouge.

Sur la table blanche

De la nuit achevée,

Quelques restes de silence,

Miettes grises éparpillées.

Une douce odeur de café

Chasse les papillons,

Par la lumière du jour éblouis.

Battements d’ailes,

Les paupières s’étirent.

Un par un, légers bruits du matin

Discrets,

Se sont invités

Un à un, apaisés, reposés,

Tes mots aimés,

Fidèles amis réunis

Sur ton carnet vont s’envoler.

Le Chasseur de Bonnes Nouvelles…

« Je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. »

L’homme chez qui nous sommes aujourd’hui est, à vrai dire, un cas un peu particulier. Chaque soir, lorsqu’il s’endort, comme beaucoup il pense à la journée qui vient de se terminer. Tout y passe : ce qu’il a fait, qu’il n’a pas fait alors qu’il aurait dû le faire, ce qu’il a dit, qu’il n’a pas dit, qu’il aurait dû ou pu dire, ce qu’il n’aurait pas dû dire. Sont aussi passés en revue les autres, celles et ceux qu’il a vus, avec qui il a parlé, celles et ceux qu’il n’a pas vus et qu’il aurait aimé voir.

Et généralement après cet inventaire il s’endort. Enfin c’est ce qu’il suppose car c’est au moment précis où il décide de s’attarder sur tout ce qui dans la journée lui a donné le sourire, l’a rendu sinon heureux au moins optimiste que ses yeux se ferment.

Quand on connaît la profession de cet homme, on se dit qu’il a ou qu’il aurait indéniablement tout pour être heureux : cet homme est chasseur.

Oui je sais, dès l’instant où à la fin de la phrase précédente vous avez lu ce mot « chasseur », vous avez (ne mentez pas je le devine) froncé le sourcil, serré les mâchoires et vous vous êtes dit : « chasseur, chasseur, non mais je rêve comme si le fait d’être chasseur pouvait donner le sourire, rendre heureux ». Il déraille complétement l’Eric…

Mais vous voilà donc pris au piège que je vous ai tendu : oui bien sûr cinq lignes plus haut que celle-ci j’ai écrit, je cite : « cet homme est chasseur ». Mais voyez-vous, je n’ai pas fini ma phrase, et alors que je vous devine tendu, circonspect, voire (et je le comprends tout à fait) un peu lassé de ces longueurs, je vous invite à un peu de patience. Oui cet homme est chasseur. Mais il n’est pas un chasseur ordinaire, (je le concède, encore un qualificatif auquel on s’attendait). Il est un chasseur unique en son genre :  il est un chasseur de bonnes nouvelles. Ah évidemment maintenant que je l’ai écrit, vous vous dites que vous en doutiez, que c’est trop facile que mes ficelles sont trop grosses. Grand bien vous fasse, je vous accorde complétement le droit d’arrêter là votre lecture, quant à moi il faut que je poursuive et que je revienne à mes débuts.

Alors oui revenons à notre homme, celui qui tous les matins se lèvent en disant : «je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents ». Cet homme est donc, nous l’avons compris un chasseur de bonnes nouvelles. Nous ne savons que peu de chose sur son employeur si ce n’est qu’il s’agit d’un petit homme, au regard vif qu’on peut parfois rencontrer sur les marchés.

Evidemment quand nous l’avons interrogé, nous lui avons demandé en quoi consistait ce travail, son travail. Tout en nous laissant sa carte, il nous répond après avoir marqué un temps d’arrêt que c’est simple : il passe ses journées, toutes ses journées, dehors, seul, et il chasse.  Il marche, il guette, il attend, il se poste à des endroits stratégiques (qu’il a du mal à définir) afin de débusquer ce gibier tant recherché : la bonne nouvelle.

  • Et vous trouvez ?
  • Oh oui je trouve ! Tous les jours j’en prends une, deux et parfois plus.
  • Mais c’est extraordinaire, vous pourriez nous en donner une ou deux, ou nous en montrer. Si cela ne vous dérange pas bien sûr ?
  • Je le voudrais bien, mais je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. 

Printemps Barbouillé

Il est lourd le long repas des quatre saisons
Le printemps est empêtré dans une entrée sans fin
Son ciel léger est barbouillé
Il n’en veut plus de ces tartines à l’huile trempée
Demain peut-être des lourds draps humides il s’extirpera
Et un vent de bleu frais nous éveillera

7 juin 2024

Flash…

Aux quatre coins d’une mémoire bleue

Reste de sourires heureux

Belles et douces rides

Jouent une vague mélodie

Aux amis du monde aux beaux yeux

Flash…

Vide

C’est le vide infini

Oui, là, au dessus, me dites-vous

Il n’y a rien plus rien

Je n’écoute pas

Ne change pas, ne bouge pas

Mes yeux plissent

Fripés de doutes bleus

S’enroulent dans le rêve mauve

D’un drap moite des empreintes de corps

Je ne cherche rien

Je ne crois rien

J’existe je vois

Je sens je ressens

J’attends

Un brusque souffle

Orage hésite

Il est si tôt pour la peur

5 juin

64 ans…

C’est aujourd’hui que je prends de l’âge,
Hier est passé il était si beau,
Je le vois dans l’arc en ciel de ma mémoire
Il me raconte mes éclats de lumière


C’est aujourd’hui que je prends de l’âge
Demain est déjà là, il m’attend en riant
Je le vois au bout d’un presque rien
Il chante et danse mes joies à venir

4 juin 2024

Matinales..

Il arrive que le temps soit à la contemplation

Simple inattendue fraîche

Elle débarque sans crier sur les rives des matins communs

Et les soupirs de l’impatience sont apaisés

O

Mes Everest : Paul Eluard…

Le soleil des champs croupit
Le soleil des bois s’endort
Le ciel vivant disparait
Et le soir pèse partout

Les oiseaux n’ont qu’une route
Toute d’immobilité
Entre quelques branches nues
Où vers la fin de la nuit
Viendra la nuit de la fin
L’inhumaine nuit des nuits

Le froid sera froid en terre
Dans la vigne d’en dessous
Une nuit sans insomnie
Sans un souvenir du jour
Une merveille ennemie
Prête à tout et prête à tous
La mort ni simple ni double

Vers la fin de cette nuit
Car nul espoir n’est permis
Car je ne risque plus rien

L’homme est heureux…

L’homme est heureux,
Il le dit, il le rit.
Autour de lui,
Pas un œil qui ne luit.

L’homme est heureux
Son cœur bat pour deux
« Je vais marcher,
Il le faut, c’est si beau. »

« Je vais marcher,
Et lèverais les yeux. »
L’homme inspire,
L’air est si frais,

L’homme s’emplit de vrai…

Il faut attendre lui dit-on
L’heure n’est pas aux rêves creux ;
Il faut entendre le souffle fatigué
D’un bleu délavé, lessivé
Par la basse marée.

L’homme n’écoute pas,
L’homme est heureux.

Mémoires

Mémoires de vieilles pierres figées

Odeur d’un vieux lichen fripé

Souvenirs d’un village endormi au creux du frêle été

Pas à pages il faut avancer dans les marges effacées

Juillet 2021

Il marchait…

Mains dans les poches, mâchoires serrées, épaules rentrées, il marchait
Silhouette de l’ombre, parenthèse ouverte, il cherchait
Regard au sol, sourire oublié, il attendait
Pas un qui ne l’effleure, pas un qui ne bouge, pas un qui ne l’existe
Dans la rue si droite, dans la rue étroite, il invente une courbe
Autour de lui, des autres qui bougent,
Pas un regard pour lui dire, pas un son pour le relever
Il glisse sans un bruit,
Il se brise c’est la nuit