Parfois, euh souvent, et vous le savez bien lectrices et lecteurs de ce blog j’aime regarder la vie qui défile à travers une vitre ferroviaire.
A travers cette grise vitre, je vois ce précieux temps qui s’enfuit vite, très vite. Et je reste immobile, figé dans la contemplation. Immobile dans un monde qui avance…
Je retrouve un peu de cette sensation pleine de poésie de se trouver les pieds ballants au bord du monde et attendre indéfiniment d’être gagné par la sensation de la vitesse de rotation de la terre. Quarante mille kilomètres en 24 heures, on finira bien par le ressentir…
Bref, je prends le temps de regarder le temps qui passe, qui pousse, qui file, qui glisse… Et j’accepte enfin de perdre du temps…
Oui depuis quelques temps j’aime cette idée, cette fausse idée de perdre du temps. Temps qui coule à travers mes poches trouées, temps qui fuit qui s’enfuit…
» Arrête de perdre du temps » aurais-je dit il y a peu… Et aujourd’hui je savoure cette idée de ce temps qu’on croit perdu, parce qu’on l’a rempli de quelques petits riens, petits cailloux éphémères.
Je ne perd plus mon temps, mieux encore je le trouve, le retrouve. Il est là, par petits bouts. Je le ramasse, le garde tout contre moi, bien au chaud et me dis que je le trouverai demain ou plus tard et je passerai du bon temps…
Courbé, visage fermé Je portais encore sur les épaules rentrées L’infâme poids d’une nuit Au sommeil délabré Impatient, le pas traînant J’ai tiré le long rideau de ma lourde insomnie Le beau matin est arrivé Dans un fragile bleuté De bords mauves éclairés
La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai. Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai… Peut-être.
Je cherche dans le fond humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté. Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon… Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…
Je vous assure, il m’a lancé un regard, franchement je m’en remets difficilement. Lancer un regard, ce ne doit quand même pas être des plus simples, il faut évidemment savoir viser, car lancer un regard sans savoir vers qui l’envoyer c’est un peu comme un coup d’épée dans l’eau. Encore qu’un coup d’épée dans l’eau a au moins deux vertus celle de faire de provoquer des remous (même si on ne veut pas dans ce cas précis faire de vague) et celle de trancher dans le vif, surtout s’il s’agit d’eau courante. Mais revenons à nos moutons, revenons à ce regard lancé, et qui semble t’il a atteint sa cible (puisque la personne victime du jet prétend qu’on lui a lancé un regard), est ce que ce regard est vif, acéré, aiguisé, perçant même. Imaginons les dégâts provoqués par un regard qui en plus d’avoir été lancé est aussi perçant. La personne, appelons-là la victime, risque de se retrouver comme le disait Corneille « percée jusqu’au fond du cœur d’une atteinte imprévue » …. En conclusion, ce que je crois c’est qu’un regard n’est jamais lancé au hasard, à l’aveugle dirions-nous car il faut être clair une fois lancé le regard ne peut revenir en arrière, ce n’est pas un boomerang et le lanceur doit autant que possible avoir les yeux en face des trous s’il ne veut pas rater sa cible.
Aux adultes en sursis d’enfance Un enfant passe Une histoire l’attaque Le rabote l’assoiffe et l’affame Le pousse Au supplice du sentiment d’habitude Devant les adultes majuscules Qui ont mal conjugué Leur verbe aimer Et il est tombé Dans un trou Où les ombres s’ennuient Par manque d’éternité
Si belles gouttes de pluie Doucement ont retrouvé le chant du clapotis Les feuilles ont la goutte qui espère Odeurs de terre assoiffée reviennent Elles se souviennent C’était écrit sur cet humide et doux papier Pattes de mouches ivres de ce vert aimé
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Sur la route de nos colères enfouies Les mots se fracassent Ils dérapent à l’entrée floue d’un virage ajouté Qui flotte comme une virgule folle Au carrefour de l’inspiration J’oublie les priorités Je feuillette un dictionnaire aux pages molles Des demi-mots s’envolent à tire d’aile Ils fuient la froide prison des laids parleurs Ivres de mauvaise grammaire J’ai gratté le bout de mon rêve Sur le front d’une rime bleue Et mes mots sans bouts se brisent les reins
C’est inquiétant voyez vous… Le monde se fait beau et il ne pense même pas à bien faire. Il sait qu’on ne le verra pas, il sait que ses couleurs ne seront pas comprises, il sait que l’humanité a la nuque courbée. Mais il essaie. Il appelle : j’existe dit-il, ouvrez les portes de votre fabrique à sourires !
Rien ! Le silence…Un silence mou sans le moindre espoir de rimes…
Ce qui me manque lorsque je n’écris pas ? C’est simple C’est le frisson, Oui je sais Ce ne sont qu’ombres noires ou bleues Dissipées sur la longue plaine blanche De mes inspirations C’est si peu Et pourtant je frissonne Oui je frissonne Là à l’instant Regarde ma main Elle tremble comme une feuille Mon cœur s’affole J’ai le souffle court les lèvres sèches Les yeux emplis des buées de l’intérieur Oui je frissonne De bonheur de douleur Les mots passent se posent Je les entends Je les écris Tu les lis Et je vois Tu frissonnes
J’ai été élevé parmi les feux de bois, au bord de braises qui ne finissaient pas cendres. Dans mon dos l’horizon tournant d’une vitre safranée réconciliait le plumet brun des roseaux avec le marais placide. L’hiver favorisait mon sort. Les bûches tombaient sur cet ordre fragile maintenu en suspens par l’alliance de l’absurde et de l’amour. Tantôt m’était soufflé au visage l’embrasement, tantôt une âcre fumée. Le héros malade me souriait de son lit lorsqu’il ne tenait pas clos ses yeux pour souffrir. Auprès de lui, ai-je appris à rester silencieux ? À ne pas barrer la route à la chaleur grise ? À confier le bois de mon cœur à la flamme qui le conduirait à des étincelles ignorées des enclaves de l’avenir ? Les dates sont effacées et je ne connais pas les convulsions du compromis.
Et les mots se mettent à flotter Plumes légères au-dessus d’une page de brume grise La mélodie rousse du précoce automne Plane sur les vertes plaines lassées du silence Des lourdes chaleurs qui bourdonnent Et étouffent la fraîcheur des belles étreintes…
Ce qui me manque lorsque je n’écris pas ? C’est simple C’est le frisson, Oui je sais Ce ne sont qu’ombres noires ou bleues Dissipées sur la longue plaine blanche De mes inspirations C’est si peu Et pourtant je frissonne Oui je frissonne Là à l’instant Regarde ma main Elle tremble comme une feuille Mon cœur s’affole J’ai le souffle court les lèvres sèches Les yeux emplis des buées de l’intérieur Oui je frissonne De bonheur de douleur Les mots passent se posent Je les entends Je les écris Tu les lis Et je vois Tu frissonnes
J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.
Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.
Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?
Dans le peuple de l’aube, Pas un qui ne bouge. Sur la table blanche De la nuit achevée, Quelques restes de silence, Miettes grises éparpillées. Une douce odeur de café Chasse les papillons, Par la lumière du jour éblouis. Battements d’ailes, Les paupières s’étirent. Un par un, légers bruits du matin Discrets, Se sont invités Un à un, apaisés, reposés, Tes mots aimés, Fidèles amis réunis Sur ton carnet vont s’envoler.
Je cherche. Je cherche le mot. Le mot rare, l’unique. J’entends son lent murmure dans l’arrière-pays de ma tête. Je le respire, il m’inspire. Je l’écris : il m’émeut. La gorge se serre. Mes mains tremblent. Il hésite, se cache discret en bout de ligne. Ce mot tu le lis, les larmes montent et emplissent la marge de ton regard. Existe. Il existe. Ce mot vit, ce mot vie, je le sens, je le sais, je le suis, je le veux. Il est doux, il est sûr, sûr de ses premières lettres coupantes, vibrantes. Elles raclent. Je cherche le mot. Je cherche…
Derrière la vitre de nos envies La grise ville nous a menti Pas un bout de mer Pas un souffle de ce bel air Les vagues se sont figées Dans leurs longues quêtes salées
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
J’ai vu récemment qu’il était possible désormais, d’utiliser une nouvelle fonctionnalité, à savoir créer une image à partir d’un texte à l’aide de l’intelligence artificielle. J’ai donc écrit un texte volontairement « noir » et voici le résultat de l’image crée à partir de ce texte… Intéressant…
Un jour nous ne dirons plus rien
Et nous entrerons en tremblant
Dans les vastes plaines où survit le peuple du silence
De lourds oiseaux bleus frappent l’air de leurs ailes gluantes
Sur les collines noires on entend gémir des vieillards apeurés
Un vent mauvais s’engouffre entre les grappes d’enfants
La nuit est là on ne l’attend plus
Lourde et épaisse elle étouffe les derniers rires…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…
Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu
Vendredi 7 juillet, 17 h 45
Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.
Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.
Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.
Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.
Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.
Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…
Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.
Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.
Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !
Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.
Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.
Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».
Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »
Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.
Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.
C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.
On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?
Ce que je voudrais mes amis C’est simple Un bout de ciel qui traîne Dans l’attente impatiente D’une mer qui revient de loin Un rien de silence Une pincée de tendresse Un serrement de gorge Un frisson imprévu Ce que je voudrais mes amis C’est simple C’est une petite miette de cette si belle vie
Homme de moins que rien Visage mou Regard moite Poisseux d’aigres sueur Qui s’incruste entre les rires innocents Homme de moins que rien Expire le mauvais parfum De la suffisance des quelques siens Il était de ces bavards inutiles Qui encombre les salons Homme de moins que rien Creuse en soufflant Un gras sillon de silences aigris Ils étaient tant à le suivre Roses fanées à la boutonnière Oublieux de ses arrogances Dans ce monde aux sourires sucrés Ignobles, infâmes Ont repris en cœur L’hymne gris de leurs violences cachées
Mais que savez-vous vous qui ne cessez de parler ? Je ne sais rien ou presque… Mais alors ne dites rien ? Ne rien dire est impossible ce serait laisser les autres dire n’importe quoi ! Mais qui sont ces autres ? Ce sont ceux qui parlent pour ne rien dire et disent n’importe quoi… Et bien vous pourriez essayer de ne rien dire, tout simplement, sans parler… C’est impossible, il faut répondre ! Mais à quoi répondez vous puisqu’ils n’ont rien dit ? Vous comprenez bien que je ne peux passer sous silence ce qu’ils n’ont pas dit… …. Et je dois expliquer que ce qu’ils ont dit est faux ou n’a aucun sens… Mais que savez vous de ce qu’ils n’ont pas dit ? Je n’en sais rien mais il vaut mieux le dire ! Mais s’ils ne disaient rien, ni eux ni vous, ce serait beaucoup mieux ! Peut-être mais on ne peut pas prendre le risque de ne rien dire… En tout cas en ce qui me concerne quand je ne sais pas je préfère ne rien dire ! Oui mais je suis sûr que vous n’en pensez pas moins…
A force d’être claire et de donner à boire Comme on ouvre la main pour libérer une aile À force d’être partagée et réunie Comme une bouche qui s’amasse ou qui frissonne Comme une langue de raison qui s’abandonne Deux bras qui s’ouvrent qui se ferment Faisant le jour faisant la nuit et rallumant Un feu qui couve mille enfants perdus d’espoir À force d’incarner la nature fidèle Forte comme un fruit mûr faible comme une aurore Débordant des saisons et recouvrant des hommes À force d’être comme un pré qui hume l’eau Qui donne à boire à son terrain de haute essence Innocent attendant un pas balbutiant Comme un travail et comme un jeu comme un calcul Faux jusqu’à l’os comme un cadeau et comme un rapt À force d’être si patiente et souple et droite À force de mêler le blé de la lumière Aux caresses des chairs de la terre à minuit À midi sans savoir si la vie est valable Tu m’as ouvert un jour de plus est-ce aujourd’hui Est-ce demain Toujours est nul Jamais n’est pas Et tu risques de vivre aux dépens de toi-même Moins que moi qui descends d’une autre et du néant.
Et soudain tout devint étrange, Longues et molles les heures Ne trouvaient plus de passages vers l’après. Nos ombres avaient disparu. Certains disent qu’elles ont coulé, Lassés de suivre en silence Ces visages courbés. Plus un son ne sort des bouches étonnées Partout des flaques de silence. Oubliés les rires éclaboussant Enfermés les enfants sautillant. Soudain tout devint étrange, Regarde, Les corps se rapprochent, Ils s’effleurent, C’est touchant. On dirait des aimants…
Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent. Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé. Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture. Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire …. « C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue. « Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. » Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque. • Que se passe-t-‘il ici monsieur ? • Il ne se passe rien, je lis c’est tout… • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers ! Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant : • Vous savez lire non ? Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit : « Compartiment non-lecteur, no reading » Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page. « J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »
J’aime cette timide fraîcheur Elle entre en riant par la petite fenêtre Une grue grince au sommet du village J’entends le son creux des masses sur les coffrages Les maçons sont à la tâche Le chant du coucou comme une caresse d’horloge Je suis si bien dans ce presque silence
Et demain j’écrirai une page de rire Elle contera l’histoire d’un presque rien Qui remonte à la source D’un fleuve de soupirs Le ciel est bas et ouvre ses vannes Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer Ma page frissonne sous l’œil du torrent Il est venu le temps de la feuille qui se tourne J’ai la plume qui sursaute Je trempe un reste de mon impatience Dans un pot de brume mauve Et pose sur sans trembler trois points d’inattention
Et quand le soir sera venu Nous serons apaisés Où que nous soyons En grand nous ouvrirons les fenêtres En bleu salé nous nous voilerons Un vent frais aux angles taquins Nous parlera de tant d’autres lointains Nos yeux frisés de fatigue Inventeront des flots de lentes vagues Nous entendrons les rires des oiseaux de mer Et nous nous pencherons sur les calmes rives De nos beaux lendemains
Il ne reste de toi qu’une trace amputée de ses hauteurs de vue On entend le chant rauque des nœuds fragiles de ta longue histoire Tu racontes la douceur lointaine de ces mains qui se sont croisées A l’ombre que tu offrais quand les cœurs se mettent à battre Tes racines sont loin et tu attends la douce étreinte d’une prochaine marée
Derrière chaque fenêtre fermée Des histoires se vivent où se racontent Dans un tendre murmure Dans un fracas de cris blessants Tout cela je ne le saurais pas Derrière chaque fenêtre fermée Je ne fais que passer Et ouvre en grand La boîte bleue de mes rêves d’enfant
En bas tout au fond des bavardes vallées Des hommes commentent le rien Se gavent de peurs pour s’inventer le pire Au sommet du mont silence des matins apaisés J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés