Un orage en février, suite

Comme je suis un peu en panne d’inspiration, je continue de publier, sans coupures, de publier mon troisième roman…

Ils s’aimaient. Ils s’aimaient et on ne peut pas le raconter. C’est si délicat de trouver les mots, de retrouver leurs mots pour qu’ils s’entendent avec amour. Des mots, il y en a tant et trop ne font que du bruit. Ils se sentent gênés, perdus, quand on les libère de leurs prisons alphabétiques. Ils cherchent un nouvel emplacement, un nouvel ordre ou la grammaire rime avec les paroles de tendresse. Il y en a qui se perdent quand on les libère. Ils s’étonnent d’être là parmi gestes, sons, odeurs. Ils existent ailleurs que dans une liste. Ces mots ils en avaient apprivoisé quelques-uns, ils les tenaient aux creux de leurs mains jointes.

Eux, lui, elle. Ils s’aimaient sans le dire, ils s’aimaient sans questions, sans doute. Ils s’aimaient, c’est tout.  Depuis le premier jour, depuis cette secousse qu’ils avaient reçue tous les deux, ils s’aimaient. Et c’était étrange, pour les autres pour ces autres ceux qui fabriquaient des histoires d’amour convenables, normales, des histoires d’amour qui respectent le code, les règles. C’était étrange, ils étaient étranges, merveilleusement étranges. Merveilleusement, c’est le mot juste, celui qui adoucit, qui nettoie le mot qu’il accompagne pour en faire une douceur. Cette douceur dont ils étaient parfois si loin.

Malgré tous les adverbes du monde, ils n’en pouvaient plus de chercher, ils n’en pouvaient plus d’essayer de trouver toutes les réponses qu’il faut pour comprendre les regards durs et droits que les autres portent sur les étranges, ceux qui ne marchent pas comme les autres, qui sont déréglés comme des machines qui s’emballent. Ils n’en pouvaient plus, c’est tout. C’est épuisant de ne jamais parvenir à monter sur scène. Tous les autres y sont déjà, tête haute. En plus, les autres ils vous observent, comme dans ces mauvais rêves où les jambes sont lourdes, si lourdes que même éveillé l’idée d’avancer devient pesante.

Et puis, il y avait eu l’orage. Encore une fois. Les cœurs s’emballent. Pas de douleurs, ils sont heureux de se trouver, de se toucher. Eux, lui, elle. Les mots sont inutiles. La pluie les entoure, les aide à s’unir, les aide à s’enfuir.

Ils attendaient ce jour depuis si longtemps.

Aujourd’hui ils débutent une nouvelle existence, coincés entre le papier et les mots des autres. Ce matin ils ne sont plus qu’une question à la une d’un journal de province, une question pour que les autres parlent : ceux du 14 juillet et plus encore, ceux qui ont la parole lourde. Demain tous se souviendront, tous les abîmeront.

Un orage en février, suite…

J’alterne, des débuts de nouvelles que je vais poursuivre, et toujours mon roman, le troisième, j’ai publié le début l’autre jour, je continue, ce ne sont plus des extraits, mais la suite, sans coupures pourquoi pas tout le publier par petits bouts….

On est encore dans le hier de leur histoire. Il est nu. Il veut sentir les premières gouttes. Il est en elle, depuis les premiers éclairs. Elle n’ouvre plus les paupières, toute entière consacrée à l’amour. La lumière change à chaque mouvement. Il ne se lasse pas. Il la contemple à pleins yeux, à s’en dilater les pupilles. Il s’emplit les narines des mille parfums de son corps. Il l’effleure, simple picotement. Il attend : la peau frissonne, vibre. Il accélère, appuie un peu. Le souffle est court, saccadé.

Il entend. Il l’entend avec le bout de ses doigts, de sa langue ; toutes les surfaces se touchent. Il ressent le souffle d’air venu de l’intérieur, les cascades, le débordement. Il sait qu’elle ne tremble pas. Elle ondule, légère, apaisée, voile du navire au repos, vapeur qui s’envole en silence.

A eux deux ils fabriqueront le sixième sens. Elle est bien. Bien dans la peur de l’orage, bien quand il s’approche d’elle, bien quand il lui prend la main, doucement, sans un mot.

Et la pluie, brûlante au début, piquante ensuite, comme des aiguilles qui poussent à l’intérieur. La peau ruisselle, le tonnerre gronde. Il la protège, veut la voir jouir quand le plus bel éclair brillera.

Et soudain un éblouissement, un orgasme, les deux fusionnent. Ils crient leur plaisir.

Ils hurlent leurs douleurs. C’est un appel. Un rappel qui contient leur histoire. Ils hurlent : on ne sait pas, on ne sait plus. Le cri est une déchirure dans l’air brûlant. Comme une plaie qui saigne abondamment et où on ne peut éviter de poser le regard.

Le cri ne s’écoute plus, il est un fond sonore, il s’est fondu dans le décor, on le vit, il est… Il n’est pas puissant, il est vivant. Un cri qu’ils sont seuls capables d’achever. Ils le connaissent, il est né avec eux.

C’était hier, ou il y a plus longtemps. C’était une nuit si singulière.

C’est fini. Ils ne chercheront plus, ils n’attendront plus que l’autre revienne. C’est fini, ils ne sont plus. Le quatorze juillet, épilogue d’une histoire où les autres n’ont jamais existé. C’est fini, serrés l’un contre l’autre dans un pré, ils ont trouvé le chemin.

En haut, sur le bas-côté de la route qui domine la prairie fauchée de frais, quelques voitures, une ambulance. Plus loin, plus bas, la ville. Elle les attendait ce matin, comme tous les matins Elle les attend depuis le jour où elle les a vus naître, depuis cette première nuit où ils se sont aimés pour toujours, ce toujours qu’ils ont mis tant de temps à apprivoiser.

Plus tard, dans quelques lendemains sans sourires, dans le monde des autres on se souviendra peut-être de ces deux qui s’aimaient, de ces deux qui cherchaient, de ces deux qui avaient perdu tant de temps pour découvrir leur amour.

C’est fini, la lumière les a écrasés, un drap les a recouverts, une housse les a séparés, ils sont partis là-bas vers les nuits mauves qui emplissaient les rêves qu’ils avaient ensemble.

Un orage en février…

Les toutes premières lignes de mon troisième roman…

La nuit s’est effacée, doucement, discrètement, sans gêner la lumière naissante, sans brusquer la fraîcheur qui a pris ses quartiers. De nouvelles ombres prennent leurs places. Elles se dessinent, lentement. Les paupières s’ouvrent, les regards s’éveillent.

Au milieu d’un pré, deux taches. Elles n’y étaient pas hier soir. On distingue les corps étalés, écartelés, sur le foin coupé de la veille. Elle est sur le dos, robe tablier ouverte. On croirait une nappe pour le pique-nique. Sa peau est blanche. Elle attendait l’été pour que les couleurs se posent. Elle attendait ce nouvel été pour ne plus avoir peur.

Elle semble se reposer, apaisée après l’amour. Son visage est calme. On distingue au coin de la lèvre un peu de salive. Elle est sèche, comme une croûte que le sel forme après un bain de mer. Il fait chaud, même la nuit. Ses cheveux sont noirs. Ils brillent déjà, emplis du soleil qui les éclaire. Les yeux sont ouverts, légèrement.  On devine une lumière. Elle vient de l’intérieur. Ses yeux sont beaux, ils sont bleus. Les mains sont posées à plat sur le sol, doigts écartés, pour faire contact. Tout autour la terre fume.

L’orage s’est éloigné. Il a laissé un écho, une traînée lourde et moite. Il est allongé contre elle et ajoute une courbe à leurs corps enlacés pour inventer une géométrie de la tendresse. Tête enfouie au creux de l’épaule, main posée, délicate et légère, sur ce corps endormi, il est immobile.

Autour d’eux la terre fume et respire. Elle s’étire. Ils ne bougeront plus. L’orage est passé.

Jules, Lisa, suite…

Lisa est montée dans sa voiture. Elle a demandé à Jules de l’accompagner. Il a dit : on va où Lisa ? Elle n’a pas répondu et a souri, en lui touchant la main. Ses jambes ont bougé pour trouver les pédales. Ses jambes sont belles, Jules n’empêche pas ses yeux de se poser. Doucement, sans la gêner, sans lui donner le sentiment de n’être regardée que pour la beauté de ses jambes.

Jules est intimidé, il ne sait pas ce qu’il faut dire quand on est dans une petite voiture avec une femme si belle, avec une femme qu’on attend depuis tant de temps. Il sourit. Il est bien. Les vitres sont baissées. Ils traversent la fraîcheur.

Lisa lui dit qu’elle veut voir la ville d’en haut, elle veut la dominer, la sentir lui revenir en pleine mémoire. Voir la ville et la cicatrice qui la partage. Lisa conduit et Jules lui raconte l’absence, la sienne, la leur. Il lui raconte ce qu’il sait d’elle depuis ce toujours qu’ils ne parviennent pas à dater, tant il est loin, tant il est dans le début qu’on recherche. Et il entend que ses paroles n’ont pas le sens commun et il sait qu’elle écoute, qu’elle comprend. « Je le savais, je te savais, notre existence comme une certitude qui entre dans la tête quand on ferme les yeux, le soir, au début de nuit, quand le doute fabrique des questions » Lisa conduit, elle écoute Jules qui essaie de décrire et elle comprend ses mots. « Je te cherchais, dans les couloirs de ma mémoire, la peur comme un révélateur »

Jules a demandé à Lisa d’arrêter la voiture : il aime tous les mouvements qu’elle fait, elle tourne la tête pour reculer, il voit son cou qui se tend, ça fait comme une grosse veine sur le côté. La voiture est stoppée et Lisa s’étire, son bras droit passe derrière le siège de Jules, il sent qu’elle l’effleure, sa nuque frissonne. Sa vitre est ouverte et la fraîcheur du soir les caresse. Jules a tellement de pensées qui lui entrent dans la tête qu’il en a des bourdonnements d’oreille, comme un trop plein, il déborde. Lisa veut marcher pour aller voir la ville d’en haut. Ils sont seuls : c’est un soir de match, la ville est au stade et les autres, ceux qui n’y sont pas, attendent ou s’endorment devant les écrans vides. Ils sont au bout du chemin et la ville est en bas, Jules et Lisa sont heureux, ils sont ensemble.

Jules aimait Lisa…

Jules aimait Lisa. Ce soir Jules l’aimait enfin. Il aimait à n’en plus pouvoir. Ils étaient soulagés. Elle, lui, ensemble, si près l’un de l’autre. Il y a tant de temps qu’ils attendaient, il y a si longtemps qu’ils s’attendaient. Lisa raconte ses malaises, sa peur du vide, du noir, de l’orage. Elle lui raconte : ce visage qu’elle découvre en fermant les yeux les soirs d’angoisse, elle ne peut pas le décrire. Ce visage c’était le sien elle le sait, elle se souvient. Elle raconte encore et Jules écoute, il sait qu’elle lui dira, il sait qu’elle est là, tout contre lui, il la sent, elle est douce et tendre, c’est si simple d’exister ensemble. Lisa lui dit que sa mère lui a parlé de l’orage en février, qu’elle lui a parlé de Jules. Elle lui a parlé de cette nuit où ils étaient tous les deux dans leur nid de verre, à imprimer leurs existences à venir, et elle qui dormait, elle qui pleurait, qui attendait. Lisa, quand elle lui parle de sa mère, elle a le bout des doigts glacés. Jules ne l’écoute plus, il observe les doigts de Lisa, elle les promène sur son avant-bras. Il fait chaud et il tremble, il tremble dans ce crépuscule moite. Crépuscule moite, ils sont beaux ces mots qui s’assemblent, il les répète, ça sonne si bien. Les doigts de Lisa comme une plume et les paroles qui s’envolent. Jules est dans le souvenir, il n’y a plus de porte étanche dans son usine à mémoire, tout est ouvert. Les plumes au bout des doigts, la musique de la voix et l’air frais, soudain, qui entre par flots, par paquets. Il ne voit rien, pas encore, mais il ressent. C’est fort, c’est le début. C’est un frisson comme deux peaux qui se touchent, les doigts poursuivent leur aventure et Jules sent la pluie qui entre dans ses veines. Une pluie chaude, riante comme il les aime.

Lisa a posé sa main, elle le serre, il a ouvert les yeux et son regard n’est plus le même, il est plus lisse, sans douleurs. Le sourire lui vient comme une délivrance, un soulagement. C’est si beau sourire avec des mots tout autour, et une histoire derrière.