Un orage en février…

Les toutes premières lignes de mon troisième roman…

La nuit s’est effacée, doucement, discrètement, sans gêner la lumière naissante, sans brusquer la fraîcheur qui a pris ses quartiers. De nouvelles ombres prennent leurs places. Elles se dessinent, lentement. Les paupières s’ouvrent, les regards s’éveillent.

Au milieu d’un pré, deux taches. Elles n’y étaient pas hier soir. On distingue les corps étalés, écartelés, sur le foin coupé de la veille. Elle est sur le dos, robe tablier ouverte. On croirait une nappe pour le pique-nique. Sa peau est blanche. Elle attendait l’été pour que les couleurs se posent. Elle attendait ce nouvel été pour ne plus avoir peur.

Elle semble se reposer, apaisée après l’amour. Son visage est calme. On distingue au coin de la lèvre un peu de salive. Elle est sèche, comme une croûte que le sel forme après un bain de mer. Il fait chaud, même la nuit. Ses cheveux sont noirs. Ils brillent déjà, emplis du soleil qui les éclaire. Les yeux sont ouverts, légèrement.  On devine une lumière. Elle vient de l’intérieur. Ses yeux sont beaux, ils sont bleus. Les mains sont posées à plat sur le sol, doigts écartés, pour faire contact. Tout autour la terre fume.

L’orage s’est éloigné. Il a laissé un écho, une traînée lourde et moite. Il est allongé contre elle et ajoute une courbe à leurs corps enlacés pour inventer une géométrie de la tendresse. Tête enfouie au creux de l’épaule, main posée, délicate et légère, sur ce corps endormi, il est immobile.

Autour d’eux la terre fume et respire. Elle s’étire. Ils ne bougeront plus. L’orage est passé.

Retrouvons Jules et Lisa, dans un café…

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Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.

Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.

Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.

Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.

Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.

Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…

Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.

Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.

Retrouvons Jules…

Certaines nuits, Jules ne dort pas. Le radio réveil fait comme un trou de laideur dans la beauté noire de la nuit. Il déteste ce cœur électronique. Les diodes palpitent et battent la mesure en silence. Pas de rythme, une simple pulsation artificielle, électrique.

Il est seul. Aussi loin qu’il se souvienne, il y a cette chaleur féminine qu’il devine quand il se tourne jusqu’à l’épuisement. Il a peur du noir qui l’entoure, du vide qui l’absorbe.

Jules se touche le corps. Il vérifie son existence. Sa main s’arrête sur le cœur. Il ne bat presque plus, ou si peu. Comme la pendule à quartz. Il n’y connaît rien dans les battements de cœur. Sa spécialité c’est les pendules. C’est la seule chose de son passé dont il se souvient encore. C’est par hasard que Jules avait découvert ce don. Il voulait offrir une montre à sa mère. Une montre pour son anniversaire, une montre à aiguilles. Avec des aiguilles, elles sont vivantes les montres, elles bougent, elles avancent, elles retardent et elles s’arrêtent.

Il se souvient : il regarde la montre qu’il veut offrir, il la regarde si fort que soudain les aiguilles s’affolent, elles hésitent sur le sens à prendre et le bijoutier lui jette un œil mauvais. Lorsqu’il regarde une montre de trop près il se produit les mêmes phénomènes que ceux que l’on décrit dans les histoires polaires dont il raffole.

Ce soir Jules ne dort pas, ce soir Jules regarde Lisa. Elle est étalée dans le sommeil, son corps est si beau. Dès qu’on pose les yeux, il y a comme un frisson, une vague de tendresse qui envahit l’espace. Lisa dort, mais Jules entend qu’elle l’appelle. Lisa dort et son corps l’appelle et dans les yeux de Jules il y a des courbes qui caressent la rétine.

Il oublie la pendule, il oublie toutes les aiguilles et sa main se promène sur la peau, effleure le grain de cette surface qui vit. Elle vibre, il frémit.

Jules ne dort pas. Jules essaie de se souvenir. Il essaie de reconstruire son histoire avec Lisa. Le début, toujours le début, il leur faudrait le début, avec des phrases romanesques, avec des mots sucrés. La vie comme un roman, tout le monde rêve de ces mots assemblés, pour qu’ils disent aux autres, qu’ils racontent. Il murmure dans son insomnie : « quand on s’est rencontré », « la première fois », « le commencement » …Jules ne dort pas, il dessine des lignes sur le tableau noir de ses nuits d’insomnie, sur le noir juste derrière les yeux. Les lignes qu’ils dessinent ont un début, elles ont une fin aussi : le commencement de l’histoire avec Lisa. Ce commencement il ne le voit pas, ne veut pas le voir, ni le poser sur une ligne, aussi belle soit-elle. Il ne veut pas parce qu’il faudrait que chaque nuit il recommence à chercher le chemin, vers l’avant. Avant ce début, il n’y avait rien ni personne. Jules n’en veut pas de ces mots, il n’en veut pas de ces mots qui effacent, comme si les autres n’existaient pas, ailleurs, avant. Lisa il ne l’a pas rencontrée, ils ont trouvé leur place et la ligne devient un cercle. Plus rien ne les arrête. 

Jules, Lisa, suite…

Lisa est montée dans sa voiture. Elle a demandé à Jules de l’accompagner. Il a dit : on va où Lisa ? Elle n’a pas répondu et a souri, en lui touchant la main. Ses jambes ont bougé pour trouver les pédales. Ses jambes sont belles, Jules n’empêche pas ses yeux de se poser. Doucement, sans la gêner, sans lui donner le sentiment de n’être regardée que pour la beauté de ses jambes.

Jules est intimidé, il ne sait pas ce qu’il faut dire quand on est dans une petite voiture avec une femme si belle, avec une femme qu’on attend depuis tant de temps. Il sourit. Il est bien. Les vitres sont baissées. Ils traversent la fraîcheur.

Lisa lui dit qu’elle veut voir la ville d’en haut, elle veut la dominer, la sentir lui revenir en pleine mémoire. Voir la ville et la cicatrice qui la partage. Lisa conduit et Jules lui raconte l’absence, la sienne, la leur. Il lui raconte ce qu’il sait d’elle depuis ce toujours qu’ils ne parviennent pas à dater, tant il est loin, tant il est dans le début qu’on recherche. Et il entend que ses paroles n’ont pas le sens commun et il sait qu’elle écoute, qu’elle comprend. « Je le savais, je te savais, notre existence comme une certitude qui entre dans la tête quand on ferme les yeux, le soir, au début de nuit, quand le doute fabrique des questions » Lisa conduit, elle écoute Jules qui essaie de décrire et elle comprend ses mots. « Je te cherchais, dans les couloirs de ma mémoire, la peur comme un révélateur »

Jules a demandé à Lisa d’arrêter la voiture : il aime tous les mouvements qu’elle fait, elle tourne la tête pour reculer, il voit son cou qui se tend, ça fait comme une grosse veine sur le côté. La voiture est stoppée et Lisa s’étire, son bras droit passe derrière le siège de Jules, il sent qu’elle l’effleure, sa nuque frissonne. Sa vitre est ouverte et la fraîcheur du soir les caresse. Jules a tellement de pensées qui lui entrent dans la tête qu’il en a des bourdonnements d’oreille, comme un trop plein, il déborde. Lisa veut marcher pour aller voir la ville d’en haut. Ils sont seuls : c’est un soir de match, la ville est au stade et les autres, ceux qui n’y sont pas, attendent ou s’endorment devant les écrans vides. Ils sont au bout du chemin et la ville est en bas, Jules et Lisa sont heureux, ils sont ensemble.

Jules aimait Lisa…

Jules aimait Lisa. Ce soir Jules l’aimait enfin. Il aimait à n’en plus pouvoir. Ils étaient soulagés. Elle, lui, ensemble, si près l’un de l’autre. Il y a tant de temps qu’ils attendaient, il y a si longtemps qu’ils s’attendaient. Lisa raconte ses malaises, sa peur du vide, du noir, de l’orage. Elle lui raconte : ce visage qu’elle découvre en fermant les yeux les soirs d’angoisse, elle ne peut pas le décrire. Ce visage c’était le sien elle le sait, elle se souvient. Elle raconte encore et Jules écoute, il sait qu’elle lui dira, il sait qu’elle est là, tout contre lui, il la sent, elle est douce et tendre, c’est si simple d’exister ensemble. Lisa lui dit que sa mère lui a parlé de l’orage en février, qu’elle lui a parlé de Jules. Elle lui a parlé de cette nuit où ils étaient tous les deux dans leur nid de verre, à imprimer leurs existences à venir, et elle qui dormait, elle qui pleurait, qui attendait. Lisa, quand elle lui parle de sa mère, elle a le bout des doigts glacés. Jules ne l’écoute plus, il observe les doigts de Lisa, elle les promène sur son avant-bras. Il fait chaud et il tremble, il tremble dans ce crépuscule moite. Crépuscule moite, ils sont beaux ces mots qui s’assemblent, il les répète, ça sonne si bien. Les doigts de Lisa comme une plume et les paroles qui s’envolent. Jules est dans le souvenir, il n’y a plus de porte étanche dans son usine à mémoire, tout est ouvert. Les plumes au bout des doigts, la musique de la voix et l’air frais, soudain, qui entre par flots, par paquets. Il ne voit rien, pas encore, mais il ressent. C’est fort, c’est le début. C’est un frisson comme deux peaux qui se touchent, les doigts poursuivent leur aventure et Jules sent la pluie qui entre dans ses veines. Une pluie chaude, riante comme il les aime.

Lisa a posé sa main, elle le serre, il a ouvert les yeux et son regard n’est plus le même, il est plus lisse, sans douleurs. Le sourire lui vient comme une délivrance, un soulagement. C’est si beau sourire avec des mots tout autour, et une histoire derrière.

Jules, Lisa…

Elle est bien, elle n’a pas regardé l’heure depuis son arrêt. Et elle le voit, si fragile, encastré dans un morceau de nuit qui finit par tomber.

Il faudrait qu’elle fasse encore quelques pas, que sa portière claque et qu’elle s’installe à ses côtés, parce qu’il attend, parce qu’elle est bien. Elle ne lui demande rien, elle sait qu’il ne pourra lui répondre. Elle se voit, elle entend le métal qui déchire la nuit. Elle est toute près  de lui, il n’a pas bougé, il a les bras qui pendent le long des jambes, le torse courbé, la tête qui penche, il regarde à terre. Elle est toute près, elle le touche. Elle a eu si chaud à conduire, sa robe, si courte, si légère, lui colle à la peau, elle rêve d’une douche, de nudité, de sa peau qui frémit sous un froid qu’on attend.

Elle a pris sa main dans la sienne, sans rien dire et leurs doigts se sont mélangés. Elle a senti comme une aspiration à l’intérieur d’elle même, comme si tout l’air qui emplit les poumons s’en était allé d’un seul coup. Ce doit être cela la joie, le bonheur ou peut-être le désir. Elle ne sait pas et elle s’en moque, ce ne sont que des mots, de simples mots qu’on choisit pour la conversation. Elle n’est pas là pour s’interroger, elle n’a pas roulé une partie de la journée pour se demander à l’arrivée si ce qu’elle éprouve est du soulagement, de la satisfaction ou de la sérénité. Ce qu’elle sait c’est qu’elle hésite entre le rire et le pleurer. Tout s’accélère, les doigts semblent se reconnaître, ils se souviennent. Ca picote. Il a levé la tête et l’a jetée en arrière. Il l’a appuyée contre la barrière, son genou a bougé. Il est contre le sien maintenant, elle se sent fléchir.

  • T’es revenu ?
  • Tu m’attendais ?

Ils sont montés dans la voiture pour quitter cette rue ou plus rien de beau ne se dira, parce qu’il n’y a pas de murs pour entendre. Il faut qu’ils soient ailleurs.

  • Je te rêvais si souvent….

Jules ne sait plus d’où il vient…

Il s’est arrêté de marcher. Il ne sait plus d’où il vient, par où il est passé, il ne reconnaît pas le quartier. Tout à l’heure il faudra qu’il entre dans un chez soi où on se sent bien, où on est attendu. Peut-être il devrait téléphoner,  dire qu’il a eu un imprévu. Il faudrait qu’il rassure quelqu’un, on a toujours quelqu’un à rassurer. Il a changé ses derniers temps, c’est toujours comme ça quand il a ses maux de têtes, il faudra qu’il lui dise. Ses rêves, son rêve, une image qui le trouble et lui qui aime. Il se fera soigner. Un jour tout redeviendra normal comme avant. Il pense à elle, cette femme faite du visage de tant d’autres, croisés, si peu, comme dans un éclair, au milieu de l’orage.

Il n’a pas sa carte de téléphone, il ne se souvient même pas en avoir eu une. Il faudrait pourtant qu’il appelle. Pour exister. Avec d’autres.

Ce matin en montant dans le bus il était heureux, comme optimiste. Il faisait beau et il avait entendu le vent dans les feuilles, comme un soupir. Il n’avait pas mal non plus enfin pas autant que les autres fois.

Mais ce soir il sait qu’il s’est encore trompé, qu’il s’est passé quelque chose avec ou sans lui. Elle ne l’a pas reconnu, mais il n’est plus tout à fait sûr qu’il s’agissait bien d’elle, elle n’était pas comme ça ce matin, elle n’avait pas cette bouche qui tombe. Et puis ces jambes, ce n’était pas possible qu’en une seule journée elle ait pu changer comme ça. Il s’était passé quelque chose, comme à chaque fois…

Il avait la clé de toute façon, là dans la poche il pourrait la sortir quand il la voulait, l’introduire dans la serrure et entrer chez lui, comme tout le monde.

Elle est où cette clé, il l’avait bien tout à l’heure, il a dû la laisser tomber dans le gravier. Ça arrive souvent, il est si fatigué, il voudrait tellement parler à quelqu’un. Il va souffler un peu, reprendre ses esprits, puis il y retournera.

Maintenant il est loin, il ne reconnaît pas les rues. Il a pu y passer autrefois, il ne sait plus, il croit reconnaître certains passages, cette maison aux volets bleu hôpital encerclée de fleurs mal assorties. Il ne sait pas l’heure qu’il est, il pourrait regarder sa montre mais à quoi bon tout y est faux. Il est certainement plus de vingt-deux heures, il le devine à la fraîcheur qui commence à se dérouler. Il y a les papillons qui s’affolent autour des globes lumineux. Il pourrait demander son chemin pour aller on ne sait où. Il attend, il sait par expérience qu’il finira par se produire un événement. Au commencement ce sera un événement quelconque et il finira par marquer le point de départ d’une peut-être nouvelle vie. Il n’a plus d’angoisses, il commence à ne plus regretter ce qui s’est passé ou ce dont il se souvient. Il marche et la nuit tombe peu à peu. Jules s’est assis sur un banc, dans un parc, il se sent mieux, il sent l’orage qui s’éloigne, son intérieur s’apaise, comme chaque fois… Les souvenirs se recouvrent de brouillard, tout doucement, une femme, cette femme, d’une nuit rêvée. Il attend, la fraîcheur l’apaise, il reprend place sa place. Un couple passe, ils se tiennent par la main, ils lui sourient. Tout à l’heure il pourra rentrer. Tout à l’heure il aura oublié. Tout à l’heure il sera dans une autre histoire, la sienne, une autre. Il sera.