Retrouvons Jules, qui retrouve Lisa…

Un soir Jules est entré chez lui avec de l’air frais dans la tête. Cette belle sensation qui ouvre la tête. De l’air frais dans la tête et de la lumière dans le regard.

Il est entré doucement, Lisa ne l’a pas entendu, comme souvent elle n’est pas loin de la fenêtre, à attendre, à espérer. Elle ne l’a pas entendu, il a de l’air frais dans la tête et le pas léger, comme un nuage, petit, qui coule lentement vers l’horizon. Jules est un nuage, Lisa est son soleil, il va la caresser. Elle ne l’a pas entendu tout absorbé à son travail d’attente à la fenêtre. Elle s’applique, depuis le temps qu’elle s’essaie. Jules le lui a demandé souvent : « mais qui tu attends, on ne connaît personne, on ne veut personne ? »

Mais ce soir Jules ne posera pas de question, il lui dira qu’il a trouvé, il a trouvé le passage, enfin.

Il est derrière elle, elle ne l’entend pas, elle concentre tous ses sens pour aider la fenêtre à être un sourire dans la pièce. Il entoure Lisa avec ses bras, doucement, comme une écharpe qui caresse. Lisa n’a pas peur, ne sursaute pas, elle ne connaît pas ce sentiment depuis que chaque soir elle attend Jules. Elle le sent toujours autour d’elle, il laisse des traces, des échos. Ses bras sont doux, ils sentent le dehors, ses mains sont légères, elle les sent qui l’effleurent, elle vibre, sa nuque est pleine de frissons quand il lui pose un baiser qu’elle ne connaît pas. Elle tourne la tête doucement pour ne pas froisser la beauté du moment, elle sent la fraîcheur qui déborde de son sourire.

Jules la serre plus fort, il baisse un peu la tête, et la pose sur son épaule. « J’ai trouvé Lisa, j’ai trouvé le passage. Dans ma tête c’est plein de frais, je me suis ouvert. »

Il ne serre plus Lisa, elle s’est retournée, a abandonné la fenêtre, sa fenêtre et elle regarde Jules. Il a le visage qui s’est déplissé, on dirait une clairière après une tempête. Et Jules parle, il parle à Lisa de ce passage qu’il cherche depuis tant de nuits, ce passage qui le conduit au début, à son début. Elle l’écoute, ne comprend pas tout mais qu’importe elle voit qu’il est heureux.

Et Jules explique : c’est un peu confus, il lui parle de ce qu’il fait ces derniers jours, il lui raconte ses marches, il raconte la terre qu’il a senti tourner, aujourd’hui, il a senti qu’elle tournait, ça lui a fait quelque chose de bizarre dans tout le corps, comme une décharge électrique mais en plus frais et avec un goût de vanille. Il lui raconte comme ça s’est passé, il était assis dans l’herbe, une herbe fraîche un peu grasse. Un peu plus bas un ruisseau lui occupait le regard depuis plusieurs heures, et puis soudain il a senti le mouvement, léger, comme un glissement. Il se souvient que pendant quelques secondes tout autre mouvement a cessé comme deux trains qui se croisent. Et dans sa tête il a senti que ça circulait d’un coup, comme si des bouchons sautaient les uns après les autres.

Et si nous retrouvions Eugène Mollard…

J’avais proposé il y a plusieurs mots quelques fragments d’un autre de mes romans avec le portrait d’un personnage très particulier : « Eugène Mollard ». Retrouvons le aujourd’hui et découvrons ses passions multiples….

Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dès l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week‑end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions.

Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles.  L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes.

Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux.

Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ.

Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie.  Il abandonnait ses passions de la veille , sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet.

Extraits de mes romans : « quelques mardis en novembre »

La pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette la rapidité du voyage.

Le soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut‑être cela qui la rend si digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse grandeur crépusculaire.

J’arrive chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer avec simplicité et honnêteté.

Extraits de mes romans : « quelques mardis en novembre »

Cet extrait de mon roman « quelques mardis en novembre » a été écrit en 1979, j’étais étudiant, en droit. Je le publie aujourd’hui en soutien de ces étudiants, qui sont si nombreux à souffrir…

L’amphithéâtre est plein à craquer. J’ai le souffle court, effrayé par l’ampleur de la tâche à accomplir. L’air est irrespirable. L’atmosphère est pleine de fines particules qu’on a du mal à identifier. Peut-être s’agit‑il de simples poussières ? La sensation est désagréable. Les visages sont frais, vierges de souffrances ou de passions. Ce sont des visages pleins, respirant la certitude, l’abondance. Le regard ironique de quelques redoublants ajoute une touche de mat à ce négatif brillant en attente de révélateur. Comme des fidèles entrent dans une église, ils pénètrent en cette cathédrale du savoir. Ils sont recueillis. Ils s’agrippent à leur attaché case. Ils ont habillé le provisoire de leur ignorance d’un uniforme. 

Au milieu de cette marée basse, quelques têtes ne paraissent pas à leur place. Elles semblent chercher, elles aussi, d’autres îlots de désespoir. Jamais nos regards ne se croiseront. La solitude conduit celui qui l’apprivoise à s’en accommoder avec une espèce de délectation égoïste. La solitude :  il me suffit de penser à ce mot pour en éprouver toutes les déclinaisons. Plus j’observe cette foule d’impatients, plus j’ai la sensation de ne pouvoir conjuguer mon existence qu’aux personnes du singulier. La solitude, est peut‑être le seul moyen pour atteindre la connaissance. Pas n’importe quelle connaissance :  celle qui rime le plus souvent avec souffrance. Celle qui s’accompagne de mots si beaux, si forts, si vrais qu’on hésite à croire qu’ils existent vraiment. Les mots, quand ils sont beaux, quand ils font pleurer, ne peuvent être vendus comme de vulgaires savonnettes. Ils doivent être gardés par celui qui les fait naître, puis quand il le voudra, il pourra les dire,  ou les écrire,  avec conviction,  avec amour,  avec douleur. Je sais que dans cet amphithéâtre moite les mots sont partout, sur toutes les lèvres. Je les entends, ils forment un bourdonnement.

Dehors il pleut, et j’ai la gorge sèche lorsque le bruit de ces mots, articulés plutôt que dits m’arrive aux oreilles. Encore une fois, j’aperçois les quelques naufragés qui eux non plus ne comprennent pas. Je n’aurai jamais le courage de partir avec eux. Mon île est beaucoup trop déserte pour pouvoir être partagée. Même Victor semble transformé, il est assis à côté de moi, mais je le sens pressé. Pressé de ne plus être lui-même, pressé d’inscrire ses pensées dans un format aux angles parfaitement droits. Hier il lisait Verlaine et aujourd’hui il cite François de Closets à sa voisine immédiate.

Je souffre de la chaleur. Elle m’entoure comme une carapace. Cela ne ressemble même pas à un étouffement, c’est plus cotonneux, plus pénétrant.  Peu à peu, mon cerveau se transforme en une bouillie végétative. Chaque parole de l’orateur me produit l’effet d’un coup de poing à l’abdomen. Je souffre du mal qui bientôt nous habitera tous, un mal produit par un mécanisme partant du système auditif et se prolongeant sur une feuille de papier. Peu à peu elle se noircit. Elle porte le deuil de notre liberté.

Le papier, je l’aime blanc, et doux, satiné comme la peau d’une femme que je n’aurai jamais. Je l’aime quand il devient le miroir de ma haine ou de mon amour. Je l’aime quand avec ma main il compose une symphonie, où chaque mot, chaque phrase, devient une mélodie pour l’en dedans de mon être. Le papier ne doit être qu’un prétexte pour dire à ceux qu’on aime qu’on ne les oublie pas.

L’automne est dehors. Ici, dans cette salle grise, le temps n’existe pas, les couleurs sont englouties. Une humidité constante étouffe les espoirs d’éclaircies. La chaleur est énorme, elle monte en moi, comme un malaise, comme un cri étouffé. Les minutes se font attendre plus qu’elles ne passent. Tout à l’heure, je me jetterai dehors, je m’extirperai de cette nasse cotonneuse qui transforme les regards en chants de désespoirs.

Extraits de mes romans : « quelques mardis en novembre »

Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va très vite. Ce qui m’envahit a le goût du déjà vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrées à la lecture de certains désespoirs. Je m’y engouffre avec une volupté majestueuse, j’accélère la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit à petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animées par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prêts à entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutôt je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se précipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pétrifient au seuil de leurs bouches sans même l’ombre d’une fossette de poésie. Ils remuent leurs sachets de thé, le tiennent au bout de leurs doigts effilés, comme un pendu se balançant au bout d’une corde. Penchés l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut résister comme couleur.                                     

Un picotement commence à monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crâne. Ils sont toujours là, leur présence semble définitive. Je ne les observe plus, mais j’intègre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du médiocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec délectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de bière, dans un monde de petites bières, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.

Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.

On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée, les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.

J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.

Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.

Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.

Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.

Extraits de mes romans : « quelques mardis en novembre »

Nous sommes en novembre… Le moment pour moi de vous proposer quelques extraits de ce roman écrit, il y a un peu plus de trente ans… Quelques mardis en novembre….

…Aujourd’hui, je suis en ville. Je traîne en attendant le début des cours. Les rues sont larges, les gens nombreux et bizarres. On les croirait anéantis par le poids d’un fardeau invisible. Cela m’attriste un peu, j’aurai voulu la journée si belle.

Le temps est maussade, comme une insulte à ma propre météo. Je voudrais rêver, être au printemps ou plus près d’une de ces saisons qu’on dit belle parce qu’elle permet aux peaux de se bronzer et aux corps de se frôler… Ce n’est peut-être qu’une mauvaise journée. Une de ces premières journées de septembre où, épuisé par trop de brillance, le bleu azur s’essouffle dans cette dernière ligne droite qui annonce déjà les prochains gris. De plus en plus les gens traversent, de plus en plus ils se courbent.

J’ai la sensation d’être absorbé par cette ville, d’en être une composante organique. J’entends même battre une pulsation, lancinante, à travers les pavés luisants.

Cette rue, longue, étroite, avec laquelle j’ai partagé tant de moments. Cette rue, vierge de courbes, pour mieux aspirer ceux qu’elle supporte. Cette rue, longue, fière d’une rectitude qu’elle n’en finit pas d’étirer.

Mécanique bien huilée d’un ensemble organisé, j’ai la force de continuer. Je ne marche plus, j’accepte le mouvement, comme un rythme imposé dans un ballet sans musique. Mon regard étonné s’enfonce dans la grisaille humide du trottoir qui m’accompagne dans cette transhumance vers le bout.

Je ne flâne plus, c’est la grande rue qui me porte, qui me propulse en avant dans la profondeur de ses entrailles. L’automne n’en est qu’à ses balbutiements et j’ai la certitude que cela ne finira jamais…

J’ai pu m’extirper de ce malaise grâce à la complicité involontaire d’une brune. Elle tourne vers la droite, et je me plais à imaginer que nous allons nous retrouver. Plus loin. Tous les deux. Elle se dirige vers la place Carnot. Elle va à la gare routière, j’en suis sûr. Je le veux. Si l’été est avec moi, nous prendrons le même bus.

Il sera plein. Il ne restera que deux places. Au fond. Les vitres ruisselleront de buée. L’odeur sera celle d’une journée de travail qui s’achève : un mélange de sueurs ouvrières, d’angoisses écolières, de poussières d’acier, d’épluchures de crayons, le tout dominé par un relent de cuir humide. Nous serons seuls dans cette foule de rapatriés. Nous serons seuls et deux places vides nous attendront. Le Skaï craquelé recevra notre angoisse de se rapprocher, comme une brûlure. J’ai oublié la grande rue et sa moiteur. Elle est devant moi. Son allure est précise. Ses cheveux ondulent. Je la suppose à mes côtés. Je lui plairai, je suis neuf. Je monte dans le bus, la bouche sèche, les muscles tétanisés. A l’intérieur, il y a peu de monde. Une silhouette brune enveloppe un siège. Une silhouette achevée, accomplie, rectiligne, assise sur un siège, isolée. J’ai l’en dedans qui subit l’assaut douloureux de minuscules vrilles acérées. Je passe d’un pas lourd et saturé. Je me terre au plus profond du véhicule et l’observe de loin. Son dos est courbé. Le noir de ses cheveux a pâli.

Lettre à Héléna

Je puise toujours dans mes réserves, ici un extrait d’un roman que j’ai écrit il y a prés de 40 ans, « Quelques mardis en novembre ». Je ne pense en avoir déjà publié d’extraits. Ici, nous sommes à la fin du roman, le narrateur écrit à Héléna, qui a récemment disparu « .

J’aime la poésie de ce passage

Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».

Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, t’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche, qu’on sent.

Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que c’était pas normal. J’aurai pas du crier, j’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.

Aujourd’hui, t’es partie Héléna, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée.  Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.

Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…