Retrouvons Jules, Jules qui se souvient de Lisa….

Jules se souvient de tous ces lendemains qu’il attendait, avec l’espoir qu’ils signifient autre chose qu’un jour qui commence. Il se souvient de toutes ces femmes qui l’ont quitté sans l’avoir accepté, sans avoir compris ce qui pourrait les retenir. Toutes ces femmes qui ne comprennent pas l’orage, qui se ferment aux premiers grondements et lui qui s’ouvre, qui attend que le premier éclair frappe.

Aujourd’hui il n’a pas de mémoire, il a bien plus, il a Lisa. Elle est là quelque part, il ne se souvient pas mais sait qu’elle existe. Elle est derrière un de ces murs auxquels il se heurte toutes les nuits quand il cherche le passage.

Lisa, elle n’existe pas, elle est une ombre qui attend que son soleil la rappelle. Lisa comme une ombre de midi, quand il fait si chaud qu’on économise le moindre geste, pour faire des réserves quand le soleil nous laisse enfin en paix.

C’est avec elle que tout a commencé. C’est avec elle qu’il a connu son premier orage. Il a un fragment d’elle au fond de lui. Il le lui a pris il y a longtemps. Il se souvient, quand il s’endort, quand le temps est lourd, quand les corps sont moites, elle est là, il l’entend, elle s’approche. Ça fait comme une pluie légère, une pluie timide qui hésite à fabriquer de la flaque. Il ferme les yeux et le noir de derrière est adouci par les couleurs qui entrent, des couleurs qui le caressent, qui lui disent de s’endormir. Quand il s’assoupit, quand il a enfin trouvé le passage, qu’il sait être arrivé au pied du dernier mur, il entend le bruit de cette mécanique, une machine qui rugit, une voix d’homme qui s’éloigne.

Et puis quand il s’enfonce encore plus profond, dans le sommeil, c’est une voix frêle, douce comme une litanie qui lui caresse les tempes. C’est une voix qui tremble, qui pleure, qui appelle.

Jules en a marre de ces épuisants voyages nocturnes. Ils se terminent toujours au même endroit, c’est un lieu gris, il le sait, il le sent, mais le matin c’est fini, il n’y a plus rien, il est seul. Il faudrait qu’il en parle, il faudrait qu’il raconte, qu’on lui tienne la main un soir d’orage. Il faudrait que tout cela cesse, il faudrait qu’il puisse vivre comme les autres.

Retrouvons Jules…et ce qu’il appelle le désordre poétique

Jules aime la beauté du désordre

Jules aime ce qui dérange l’ordre des autres. Jules aime ce qui n’a ni début, ni fin. 

Jules aime ce qu’il appelle la beauté du désordre poétique. Les objets sont heureux des espaces qu’on leur laisse. Jules aime les objets quand ils vivent, quand ils sont libérés des contraintes du rangement où la seule règle admise est la perpendicularité.

Jules a mal à la mémoire. Depuis le plus jeune âge, il essaie de trouver le fil, remonter au début, là où tout a commencé. Il cherche l’endroit mystérieux, magique où la première histoire s’est enregistrée : son histoire, le commencement de son histoire. Il essaie de se frayer un passage. Parfois il trouve des voies, rencontre des obstacles, parfois des chemins dégagés et c’est comme un courant d’air frais qui lui entre dans la tête. C’est comme quand on vit, on sent qu’on y est, là dans le vrai, dans le souffle d’un cœur qui bat, si fort, si beau.

Le plus fréquemment c’est aux murs qu’il se heurte, les hauts murs dont il ne distingue pas la cime. Alors dans son demi-sommeil, il recule, il revient, perd le fil et s’endort avec l’espoir d’une issue, d’une réponse, dans un rêve. Et chaque matin c’est la même chose, c’est une pagaille effrayante, pas de logique, pas de bout, pas de commencement : il n’y comprend rien : comme s’ils étaient plusieurs à rêver aux carrefours de plusieurs vies.

Jules n’a pas de mémoire, il en a plusieurs. Elles s’ajoutent et se mélangent. Elles ne lui appartiennent pas, il les a empruntées à d’autres. Toujours au même moment, toujours à cause de l’orage. Il essaie de le croire, il y a tant de choses dans sa boîte à images, tant de traces laissées par d’autres vies. Certains appellent cela les rêves, ces histoires qui s’invitent la nuit. Jules ne croit plus à cet imaginaire-là, il est sûr que ce qui arrive dans sa tête c’est de l’existence, c’est de la vie qui s’est imprimée. Elle est entrée là chez lui au contact des autres. 

Retrouvons Armand et Fanny…

Un nouvel extrait de ce roman, un voyage contre la vitre, écrit il y a maintenant plus de 20 ans, roman dans lequel j’envisageai qu’un groupe d’enfants, dont Armand et Fanny puisse, ,à distance, et en utilisant Internet prendre le pouvoir…. Ce manuscrit avait été en son temps repéré par Yves Berger, directeur littéraire de Grasset. Et puis je l’ai laissé dormir au fond d’un tiroir. Je le redécouvre aujourd’hui avec délice.

Derrière la colline…

Armand avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis, avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.

  • Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si t’as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin t’imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus t’es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors t’as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…

Jules et Lisa se retrouvent…

…Aujourd’hui Jules s’est réveillé avec la réserve à gaieté pleine à craquer. Il a des sourires d’avance, et sait ainsi qu’il pourra puiser dans son garde tendresse quand Lisa lui reviendra.

Jules déborde de bonheur aujourd’hui car il sait que ce soir Lisa reviendra. Il a reçu une carte postale, hier, toute simple en provenance d’Italie, d’un village des Pouilles. Un village entre ciel et mer. Lisa lui dit : « je serai à Saint-Etienne demain, viens me chercher au TGV de 21 h 53.

21 h 53, cette heure est jolie, pas tout à fait ronde comme Jules les aime habituellement. Cela vient peut-être du chiffre impair, il trouve les pairs plus ronds, plus tendres. Mais aujourd’hui il oublie ses principes, 21 h 53, jamais il n’aurait pensé qu’une pareille heure puisse exister. A compter d’aujourd’hui, il ajoutera au lexique du temps qui passe l’heure Lisa, et chaque jour, il se le promet, il ne dira pas : « il est 21 h 53, mais il est       Lisa qui revient ». Il est Lisa et alors il sentira les heures qui enrobent cette heure magique faire comme une caresse.

Toute la journée, il s’est préparé, toute la journée il a imaginé ce que serait son retour. En fin de matinée il est même allé sur le quai de la gare pour vérifier l’existence, l’existence de ces lieux qui en verront deux s’aimer ce soir, l’existence de ce temps, de cette heure. Il la voit, elle est là, elle existe, elle est écrite : 21 h 53, TGV en provenance de Paris gare de Lyon. C’est bien vrai, mais il a envie de plus, dire aux contrôleurs, il faut ajouter : « train spécial, spécial Lisa, spécial Lisa qui revient ».

Et l’après-midi il la passe à s’adoucir le visage dans le miroir, à se questionner, sur ce qu’il lui donnera à voir, à espérer. Chaque minute qui passe le conduit à plus d’impatience. Ce sont des minutes pétillantes. Il tourne comme un lion en cage, sur le balcon il observe les gens qui passent dans la rue, il les observe et ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas gais eux aussi. Ils ne savent pas, ils ne savent pas que Lisa revient. Elle revient.  Ce soir, elle sera là. Le vide sera enseveli sous leurs baisers.

Jules est arrivé à la gare avec vingt minutes d’avance. Il veut s’imprégner du décor, il veut que lorsque Lisa descendra du train, qu’elle posera le pied sur le quai, elle le voit, elle le sente partout. Il veut inonder la gare de sa présence. Alors il fait les cent pas, il se tord le cou à vérifier le tableau lumineux, accroché si haut. 21 h 53, toujours affiché, voie C. Dans quelques minutes elle sera là. Il la regardera d’abord de loin, et puis il baissera les yeux jusqu’à ce qu’elle approche, pour pas qu’elle voit les larmes, ou plutôt qu’elle les devine. Et quand elle sera arrivée à sa hauteur, quand il sentira l’odeur de ses cheveux brillants, il tendra les bras et leurs mains se toucheront, parce qu’elle fera pareil et doucement et tout doucement, ils relèveront la tête jusqu’à ce que leurs yeux se jettent dans la bataille du regard. Et il y aura des milliers de mots et encore plus dans cet instant suspendu. Ils s’approcheront l’un de l’autre, et leurs lèvres se toucheront, à peine, juste pour établir le contact, comme deux vaisseaux qui s’arriment dans l’espace. Puis le courant passera, le sang circulera, entre les deux et ça vibrera de partout. Jules aura mal au ventre, à la mâchoire, Lisa aura les paupières endolories, de ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits et ils se serreront fort, si fort, qu’ils ne seront plus qu’un sur le quai.

Le train est à l’heure, Jules n’a plus aucune goutte de salive dans la bouche. Il s’épuise à fabriquer l’arrivée de Lisa. Le TGV en provenance de Paris gare de Lyon est annoncé voie C. Jules ne sait de quel wagon elle sortira. Il s’est posé au centre de la rame.

Il l’a vue le premier, elle est petite, son visage comme un scintillement dans la grisaille de ce quai un peu désert…

Retrouvons Anton qui prend le train…

Nouvelle version un peu améliorée et surtout corrigée. Ce qui prouve quand on lit la première version qu’écrire c’est bien du travail…Voilà ça m’apprendra….

Anton prend régulièrement le TGV depuis qu’il a décidé de se présenter aux élections. Si au début il trouvait cela plaisant, surtout dans les compartiments de première classe, là franchement il n’en peut plus, il ne supporte plus. Il en devient presque agressif, au moins dans le regard. Ceux qui peuplent ces espaces de privilégiés deviennent rapidement insupportables. Lorsqu’ils entrent dans le wagon on dirait de petits généraux en campagne, entrant en conquérants sur un champ de bataille sans combattants, leurs toutes premières obsessions armés de leurs billets numériques c’est de vite prendre possession du petit périmètre de velours que la compagnie ferrée leur a provisoirement attribué. Et pendant deux heures ils occupent leur espace, ils le marquent. Tout dans leur être est une insulte à la beauté, à la vérité. Petits coqs frustrés, mais si fiers de ce pouvoir qu’ils détiennent souvent ils se répandent de la voix et du corps. A plusieurs, ils ne conversent pas, ils sont continuellement dans la parole utilitaire, leurs mots ne sentent rien, ce sont des mots droits, sortis de manuels de management, et ils les envoient sans pitié pour les pauvres oreilles de Anton qui lui s’est assis dans son fauteuil, et qui rapidement pose sa tête contre la vitre. Leurs mots sont une souffrance, ce sont des mots chiffres, remplis de courbes pour gestionnaires et dans leurs regards on sent l’inquiétude :  » ai-je été entendu ? » Il faut bien exister. Faussement décontractés ils travaillent une espèce d’affalement soigné, juste pour que le costume soit légèrement froissé preuve qu’ils y étaient, eux , dans le TGV du lundi matin. Anton les regarde, et il navigue entre colère, tristesse et le dégout.  

Et si nous découvrions qui est Fanny, la révoltée…

Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut‑être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par-dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir.

Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. «  Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait‑elle écrit sur le tableau.

Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix‑huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats‑Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer.

C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est-ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques.

Elle est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller… »

Pour en savoir un peu plus sur Eugène Mollard….

Face au mur de l’indifférence, Eugène Mollard cherchait une ouverture…

Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans.

Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides.

Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.

Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé.

Eugène sentait cette hostilité.  Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire…