» En attendant l’omelette » : nouvelle inédite…

Je vous propose de découvrir aujourd’hui en trois parties une nouvelle que j’ai proposée pour un concours dont le thème était  » vous rencontrez un personnage historique qui vous fascine »… Je n’ai pas remporté de prix mais je suis assez satisfait de ma création…

C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.

En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.

Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.

Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?

Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric !  Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.

Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe !  Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…

Le lac perdu… 1

Pour un concours de nouvelles, j’ai écrit ce texte que je vous propose de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties. Il faut préciser qu’une contrainte était imposé, à savoir commencer par la phrase suivante : « Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »

« Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »
C’est une voix d’outre-tombe qu’on vient d’entendre. Elle indique qu’on en a enfin terminé avec ce film. Sur le grand écran de l’entrée des artistes – c’est le nom du cinéma – s’affiche le mot fin. Il y a encore un interminable plan fixe sur cette gare, enfouie sous une épaisse couche de brouillard. Même si la brume est très épaisse, il n’est pas difficile de reconnaître les deux silhouettes. Il faut dire qu’on les a suivies dans toutes leurs aventures monotones depuis le début du film. Film qui dès la fin du premier quart d’heure a déjà paru interminable à Max.
On peut dire, sans se tromper, qu’il est soulagé, pour ne pas dire libéré, et il n’a pas attendu pour se lever et commencer à enfiler son blouson. Il se prépare à sortir, il a envie de respirer, de retrouver la lumière. Au début de la projection, il a d’abord pensé que le caméraman avait eu un problème de mise au point pendant le tournage. On ne peut pas dire que c’était totalement flou, c’était autre chose… Max s’est d’ailleurs retourné plusieurs fois, vers le petit carré lumineux de la cabine de projection. Peut-être est-ce simplement un problème technique ? Ces petits cinémas associatifs ont peu de moyens, et il imagine aisément que le projecteur est au moins aussi âgé que les vieux sièges en velours rouge qui grince dès qu’on bouge un peu.
Lucie, comme à son habitude est restée assise. Elle est toujours convaincue, à la fin de chaque film qu’elle voit, qu’il faut patienter jusqu’à ce que la salle soit totalement vide. Elle est persuadée qu’il peut encore se passer quelque chose, qu’une dernière image va apporter un éclairage supplémentaire. Un message subliminal en quelque sorte. Max s’impatiente, il n’en peut plus.

– Tu vois bien qu’il ne va rien se passer…

– Non, attends, parfois il y a un rebondissement !


Max sourit intérieurement. Il ne voit vraiment pas comment il pourrait y avoir un rebondissement dans un film aussi flou et aussi plat.
Il s’impatiente, mais résiste encore un peu. Il n’est plus à une minute près. Evidemment, rien de nouveau, pas le moindre rebondissement, pas de message. Il se dit que s’il était à la place du réalisateur, il aurait peut-être au moins remercié les spectateurs. « Merci d’être restés jusqu’au bout… » Ou alors : « vous n’avez rien compris à ce film, c’est normal, je n’ai, pour ma part, rien compris au scénario et l’objectif de ma caméra était rayé… » Il rit intérieurement de ses moqueries.

L’oiseau s’est envolé…

Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement.

Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie.
Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte.
Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche.
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent…
Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé.
Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir.
La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Jules calmé s’est endormi.
La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.

Les demoiselles de Ponteau : suite et fin

Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.

  • Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?

Amélie le repousse gentiment mais fermement.

  • Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.

Samedi 8 juillet 10 h 20

Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.

Elle a répondu sans résister à toutes les questions.

Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.

Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.

Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.

Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…

  • C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.

C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…

  • Mais comment êtes-vous entrée ?
  • J’ai profité de visites organisées.  Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.

Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.

  • Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?

Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…

  • Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
  • Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?  
  • C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
  • Et après ?
  • La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.

Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.

  • Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ?  Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
  • Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
  • Une banderole ?
  • J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.

Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.

  • Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
  • Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons.  Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
  • Et ?
  • Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
  • Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…

Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.

  • Attendez commandant j’ai une dernière question.

Il soupire.  

  • Oui vite, je dois partir pêcher en famille…

Amélie sourit.  

  • Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?

Valentine n’est pas surprise par la question.

  • Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…

Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim.  C’est le commandant qui conclut.

  • Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.

Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.

  • Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…

Dimanche 9 juillet 16 h 15

Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois.  Peut-être encore une forme de bizutage…

Dimanche 9 juillet 16 h 50,

Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.

Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.

De la fumée s’échappe de la deuxième cheminée…

FIN

Les demoiselles de Ponteau : 6

Amélie n’avait rien dit jusque-là.

  • Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?

Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.

  • Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,

Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.

  • Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
  • Vous l’avez gardé, on peut le voir ?

Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.

« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »

Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.

  • Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…

Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.

  • Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?

Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.   

  • Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
  • Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
  • Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.  
  • Et ensuite ?
  • On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
  • Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…

Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….

C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.

  • Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !  

Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.

Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.

  • On y va Emilie on nous attend.

Vendredi 7 juillet 19 h 12

Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale

Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…

Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…

  • Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
  • On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
  • Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….

Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.

  • On y va oui ou non ?

Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.

Vendredi 7 juillet 19 h 24

Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !

Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.

Il fait un bond en arrière.

  • Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?

Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !

  • Reculez madame !

Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…

Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.  

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.

Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.

  • Il va falloir nous suivre madame !

Les demoiselles de Ponteau : 5

Vendredi 7 juillet, 18 h 30

Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.

  • Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…

Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.

  • Ça sonne commandant !

Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture !  Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.

Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.

  • On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.

Vendredi 7 juillet 18 h 50

Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose.  Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.

Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.

Amélie aime immédiatement ce lieu.

Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,

  • Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?

C’est le plus âgé qui répond

  • Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici.  Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.

Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.

  • Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?

Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.

  • Pas grand-chose, vous savez…
  • Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
  • A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…

Les demoiselles de Ponteau 4

Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.

  • C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.

Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.

Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ?  Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…

Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.

Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.

  • C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.

Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule.  Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet.  Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…

Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.

  • Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».

Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.

  • C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…

Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…

  • Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
  • Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.

Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.

Les demoiselles de Ponteau : 3

Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé.  Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.

  • Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…

Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.

  • En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.

Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.

Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.

Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.

C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.

  • Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…

Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.

Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.

Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches.  Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.

  • Commandant regardez c’est bien de la fumée !

Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré :  on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts :  on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.

Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.

  • Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
  • Pas de problème commandant…

De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.

  • Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent

Les demoiselles de Ponteau : suite et fin

Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.

  • Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?

Amélie le repousse gentiment mais fermement.

  • Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.

Samedi 8 juillet 10 h 20

Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.

Elle a répondu sans résister à toutes les questions.

Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.

Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.

Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.

Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…

  • C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.

C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…

  • Mais comment êtes-vous entrée ?
  • J’ai profité de visites organisées.  Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.

Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.

  • Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?

Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…

  • Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
  • Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?  
  • C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
  • Et après ?
  • La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.

Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.

  • Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ?  Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
  • Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
  • Une banderole ?
  • J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.

Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.

  • Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
  • Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons.  Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
  • Et ?
  • Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
  • Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…

Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.

  • Attendez commandant j’ai une dernière question.

Il soupire.  

  • Oui vite, je dois partir pêcher en famille…

Amélie sourit.  

  • Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?

Valentine n’est pas surprise par la question.

  • Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…

Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim.  C’est le commandant qui conclut.

  • Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.

Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.

  • Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…

Dimanche 9 juillet 16 h 15

Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois.  Peut-être encore une forme de bizutage…

Dimanche 9 juillet 16 h 50,

Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.

Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.

De la fumée s’échappe de la deuxième cheminée…

FIN

Les demoiselles de Ponteau : 6

Amélie n’avait rien dit jusque-là.

  • Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?

Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.

  • Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,

Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.

  • Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
  • Vous l’avez gardé, on peut le voir ?

Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.

« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »

Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.

  • Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…

Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.

  • Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?

Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.   

  • Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
  • Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
  • Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.  
  • Et ensuite ?
  • On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
  • Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…

Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….

C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.

  • Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !  

Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.

Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.

  • On y va Emilie on nous attend.

Vendredi 7 juillet 19 h 12

Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale

Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…

Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…

  • Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
  • On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
  • Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….

Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.

  • On y va oui ou non ?

Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.

Vendredi 7 juillet 19 h 24

Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !

Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.

Il fait un bond en arrière.

  • Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?

Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !

  • Reculez madame !

Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…

Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.  

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.

Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.

  • Il va falloir nous suivre madame !

Les demoiselles de Ponteau : 5

Vendredi 7 juillet, 18 h 30

Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.

  • Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…

Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.

  • Ça sonne commandant !

Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture !  Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.

Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.

  • On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.

Vendredi 7 juillet 18 h 50

Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose.  Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.

Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.

Amélie aime immédiatement ce lieu.

Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,

  • Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?

C’est le plus âgé qui répond

  • Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici.  Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.

Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.

  • Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?

Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.

  • Pas grand-chose, vous savez…
  • Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
  • A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…

Les demoiselles de Ponteau 4

Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.

  • C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.

Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.

Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ?  Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…

Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.

Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.

  • C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.

Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule.  Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet.  Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…

Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.

  • Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».

Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.

  • C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…

Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…

  • Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
  • Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.

Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.

Les demoiselles de Ponteau : 3

Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé.  Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.

  • Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…

Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.

  • En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.

Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.

Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.

Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.

C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.

  • Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…

Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.

Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.

Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches.  Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.

  • Commandant regardez c’est bien de la fumée !

Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré :  on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts :  on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.

Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.

  • Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
  • Pas de problème commandant…

De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.

  • Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent

Les demoiselles de Ponteau : 1

Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix  » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…

Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu

Vendredi 7 juillet, 17 h 45

  • Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.

Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.

Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.

  • Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.

Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.

  • Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…

Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.

Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.

  • Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !

Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.

  • Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.

Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».

  • Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »  

Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.

Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.

C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.

  • On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
  • On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
  • Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?

L’oiseau s’est envolé…

Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement. Je vous en livre la nouvelle version…

Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie.
Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte.
Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche.
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent…
Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé.
Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir.
La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Jules calmé s’est endormi.
La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.