Voyage contre la vitre, suite…

Armand n’est plus le même. Il a franchi les limites. Jusque là Lucie pensait que son fils était dans une mauvaise période. Aujourd’hui, elle a la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Il est anormal qu’un enfant de onze ans soit aussi grave. Il est anormal qu’un enfant de onze ans ne revendique jamais le droit à plus de télévision. Il est inconcevable que son fils n’aspire qu’à la solitude, lui qui vit dans une famille où le dialogue, la communication sont des maîtres mots.
Ce qui la tracasse le plus, c’est qu’il n’est ni désagréable, ni insolent. Il lui arrive régulièrement de rendre de petits services. Il obtient toujours de bons résultats scolaires. Il ne s’agit pas d’une crise d’identité. Armand est à l’aise, ne donne pas l’impression de souffrir ni d’être mélancolique. C’est ce qui surprend le plus Lucie. Elle rejette l’idée que l’on puisse s’épanouir autrement qu’en suivant les principes dont elle est imprégnée. Pour se rassurer, elle cherche ce qui a pu clocher ces derniers mois. Evidemment toutes les suspicions convergent vers Marc. Elle lui reproche d’être le modèle auquel Armand s’identifie. Marc influence son fils en ne cessant de l’alerter, de le préparer à la médiocrité du monde qui l’entoure. Elle estime qu’il ne lui laisse pas le loisir d’être enfant. Il est pressé d’en faire un marginal.
Elle voudrait qu’il cesse de lui parler comme à un adulte. Lucie pense qu’il est inutile de brûler les étapes, que Marc a tort de dépeindre le monde comme il est. S’il était un père conscient de ses devoirs, il devrait le décrire comme tout enfant doit le rêver.
Marc ne partage pas cette conception de l’éducation. Il est persuadé que l’erreur la plus grave est de maintenir l’enfant dans une prison de coton. Il n’est pas fou, sait bien que tout n’est pas accessible dés le plus jeune âge, mais a la conviction qu’on pourrait changer le monde en cessant de le camoufler à ceux qui y vivront demain.
Leur opinion sur ce thème, n’était pas aussi divergente qu’on aurait pu le croire. Ils s’accordaient sur les grands principes, mais Lucie avait tendance à se poser trop de questions. Elle doutait, craignait de se tromper. A trop s’écarter de la norme, ne risquait on pas ne plus savoir où aller ? Elle regrettait même de s’être soumise à certaines règles.
Ce qui irritait Marc, c’étaient ses contradictions. Les discours qu’elle tenait au cours de ses temps de réflexion, elle était incapable de les appliquer sous son propre toit.
Ce fut un mois de septembre éprouvant pour ce couple rarement atteint par les orages conjugaux. Armand n’était pas la seule origine de ces troubles, il y avait aussi l’inoubliable Jean Paul. Le Jean Paul dont Lucie parlait avec un frémissement spasmodique dans les lèvres lorsqu’elle s’essayait à la nostalgie. Elle l’évoquait pour irriter Marc, pour le réveiller, le sortir de ses rêves. C’était une réussite qui allait au delà de ses espérances. Marc admettait mal qu’elle puisse en parler avec de tels pétillements dans les yeux. Ces dernières années, le prénom de Jean Paul n’était apparu que rarement dans les conversations et si cela se produisait Marc n’y attachait guère d’importance. Aussi, cet été, quand Lucie a accepté de rendre service à Jean Paul, Marc a accusé le coup. C’était quelques jours après cette mauvaise nuit où il s’était senti envahi de pressentiments funestes.
Maintenant, il y a ce groupe de travail, ces soirées à réfléchir, ces stages en internat.
Armand occupé à ses activités d’internaute, n’a pas pris la mesure de la crise touchant ses parents. Mais il a été étonné d’être l’objet de tant d’attentions venant de son père cherchant à combler un déficit affectif. Lucie ne le négligeait pas, mais il avait constaté qu’elle s’emportait pour des futilités, qu’elle remettait en cause certaines règles. Ainsi, elle avait jugé qu’il lui était nécessaire de pratiquer un sport. Sinon il s’étiolerait et deviendrait comme son père… Il ne souhaitait pas entrer dans une spirale conflictuelle, car il savait qu’en temps de crise les réactions en chaîne sont nombreuses et dévastatrices. Se rebeller, contester une décision injuste, aurait risqué de compromettre la réussite de la grande opération. Pratiquer un sport dans un club lui permettrait d’étoffer son réseau. Marc avait jugé ridicule d’imposer une activité à un enfant. Ce à quoi Lucie avait répondu qu’un âne ne goûtant que le foin n’aimera rien d’autre. Armand avait l’impression de connaître ce lieu commun.

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