Voyage contre la vitre, suite…

Maintenant qu’ils étaient entrés dans l’action, ce scénario imaginé ne le faisait plus rêver. Rêver, il n’en n’avait plus le temps. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il agisse. Il avait fallu cette histoire pour que la mèche s’allume. Mais aujourd’hui elle ne lui était plus d’aucune utilité et il désirait l’oublier, l’éliminer de son esprit. Il avait la sensation qu’elle l’encombrait, qu’elle étouffait sa spontanéité. Il avait été incapable d’élaborer un scénario équivalent à celui de Fanny.

Il faudra qu’il se débarrasse du manuscrit. Il ne doit pas éveiller le moindre doute en le plaçant au sommet de la pile. Son père ne s’était aperçu de rien, il était donc inutile de l’inquiéter en l’incitant à lire ce livre qu’il trouvera moyen. Il connaissait les goûts de Marc. Il était plutôt difficile, du genre avare de compliments. Il n’apprécierait certainement pas le style de cette histoire. Il lui avait expliqué que pour qu’un livre soit bon il faut qu’on puisse le lire d’une simple inspiration. Un livre, lui avait t’il dit, on doit le respirer, comme le parfum d’une fleur sauvage et quand il est fermé on doit en être imprégné. Définitivement. Il lui avait parlé de « L’étranger » d’Albert Camus.

  • Tu verras Armand, ce livre c’est plus qu’un livre, c’est plus qu’un paquet de feuilles reliées entre elles pour être vendues. Ce livre, c’est un flot ininterrompu de sensations qui te traversent. Ce livre c’est une transfusion, tu le lis et tu sens les mots qui entrent en toi, goutte à goutte. D’abord tu souffres, parce que ce ne sont pas les tiens, et puis tu t’habitues. Tu es bien ! Tous ces mots quand tu les auras lus, il faudra que tu les gardes en toi, précieusement, comme un coffret de pierres précieuses, de peur de les souiller au contact des banalités qui se disent.

Armand ne comprenait pas la puissance de ces déclarations d’amour. Mais il en retenait la musique, la poésie, il était fasciné par le regard de son père évoquant les livres qu’il aimait. C’était un regard lumineux. Il débordait de larmes comme lorsqu’on parle de ceux qu’on aime. Armand ne saisissait pas toutes les subtilités des envolées littéraires de son père mais avait hâte de rencontrer cet étranger. Il brûlait de se plonger dans les phrases ensoleillées de Giono que Marc lui offrait parfois. Mais il admettait qu’il fallait attendre, qu’il était ridicule de sauter des étapes. Ce n’était pas une question d’intelligence ou de culture. C’était un problème d’harmonie. Trop jeune, il lui manquera quelques instruments de base indispensables pour que la musique des mots exprime sa pleine puissance.

Certains adultes souffrent du même handicap. Ils sont amputés de cet œil intérieur qui transforme les mots en images sublimes. Ce sont ceux qui ont cessé de grandir le jour où ils ont préféré les émotions de jeux télévisés à la lecture de quelques pages fraîches dans le silence d’une nuit d’été. Marc prétendait que certains de ces êtres humains étaient incapables de ressentir le millième de ce que n’importe quel enfant éprouvait en lisant quelques pages du dernier des Mohicans…

Armand n’a pas vu le temps passer. Il est dans la même position depuis bientôt une heure, le message de Fanny sur le bureau et le manuscrit d’Eugène Mollard sur les genoux. Sacré Eugène Mollard ! Il a complètement raté le dénouement. C’est un dénouement d’adulte, de tout petit adulte, comme ceux dont parle Marc. C’est le dénouement de quelqu’un qui regarde beaucoup la télévision, qui a lu de mauvais livres et s’imagine qu’il suffit de proposer des activités sportives l’après‑midi plutôt que la traditionnelle grammaire pour combler ces chères petites têtes blondes. Armand s’était régalé à la lecture des premiers chapitre décrivant la mise en place du réseau. Cette idée de chaîne n’en finissant jamais l’avait fascinée. Il avait adoré le passage où l’instituteur demande aux élèves de sortir leur matériel de géométrie et où l’un d’entre eux, le héros, extirpe de son cartable un gros revolver de collection subtilisé à son grand‑père. Ah la tête du maître d’école ! Il a cru à une mauvaise plaisanterie, mais a vite réalisé la gravité de la situation lorsqu’au premier coup de feu le classique globe terrestre a volé en éclat, comme une pastèque trop mûre.

Mais il y a ce dénouement. Trop simple, trop cinéma ! Tout le monde se précipite dans les bras l’un de l’autre. Il y a même un ministre un peu « Rambo » qui n’hésite pas à proposer son « sacrifice » lorsqu’il négocie avec la dernière classe : celle des irréductibles. C’est la classe qui ne veut pas abandonner, qui ne veut céder à aucune pression. Armand se dit qu’Eugène Mollard a dû trop lire Astérix le gaulois. Il ne raconte plus, il remplit du papier de façon grotesque. On devine le ministre épuisé parvenir à raisonner le leader de l’opération. Peut‑être lui serre t’il la main, ou lui donne t’il l’accolade. Comme dans les mauvais films américains, il lui dit d’une voix rocailleuse : « c’est bien fiston on allait faire une grosse bêtise ». Et Armand de murmurer à la lecture de ces quelques lignes : « sonnez violons, jouez trompettes et sortez les majorettes » !

Armand est jeune, mais a des idées arrêtées sur les livres et les histoires qu’ils conservent. Lorsqu’il vient de terminer les dernières lignes d’un ouvrage il aime se sentir un peu perdu, comme après un long sommeil. Il se souvient les nombreuses fois où lecture achevée, son premier désir fut de recommencer. Il aime ces histoires qui murmurent des questions auxquelles on ne peut répondre. Pour toutes ces raisons il a condamné cette fin. Il en a parlé avec les autres cet été. Ils ont été unanimes : ce qu’ils veulent, c’est qu’on cesse de prendre les décisions à leur place, qu’on arrête de les obliger à n’aimer que ce qui est bon pour être ce que l’on veut qu’ils soient.

Non, ils ne prennent pas de plaisir à se bousculer dans un Mac‑Do pour avaler la nourriture universelle. Non, ils n’ont pas forcément besoin d’ingurgiter tous ces cocktails d’activités culturelles et sportives pour être capable de s’épanouir. Non, ils ne souhaitent pas participer, prendre des décisions les concernant lorsqu’ils sont convaincus qu’on se contente de les manipuler, de les guider où il le faut. Ils se sont accordés sur une stratégie plus violente. Ce qu’ils réclament, ce n’est ni bonbons, ni jouets, ni aucune de ces débilités qu’on prend pour le fantasme de tout enfant normalement constitué. Ce dont ils rêvent, c’est d’une véritable république, un gouvernement pour eux, avec eux. C’est un rêve bien sûr, ou un espoir. Ils en ont marre que le monde, dans lequel ils vivent, ne soit gouverné que par des adultes incapables d’admettre ni même de comprendre que manger à la cantine et rester en étude surveillée, c’est aussi fatigant qu’une journée de travail. Ils en ont marre de cette grammaire dont on leur rebat les oreilles de huit à seize ans, de cette grammaire qui absorbe leur oxygène poétique. Ils en ont marre qu’on sourit avec condescendance quand ils espèrent une planète plus propre, plus juste. Ils en ont marre qu’on les oblige à ranger leurs chambres alors qu’on s’apprête à leur léguer un champ de poubelles. Ils en ont marre qu’on leur dise : « tu verras, mon petit, cela te servira quand tu seras plus grand ».  Ils en ont marre qu’on leur consacre des études, qu’on organise des colloques avec de vieux barbus pour émettre des suppositions concernant leurs rythmes, leur alimentation, leur sommeil, leurs angoisses, leurs besoins, leur maladies, leurs difficultés, leurs réussites. Ils en ont marre d’entendre le tout et son contraire. Ils ne veulent plus d’émissions pour la jeunesse qui les considère comme des arriérés mentaux. Bien sûr ils ne sont pas capables de tout, ils ont encore beaucoup à apprendre. Mais ils répondent que la plupart des adultes sont incapables de tout et s’ils ont beaucoup appris, ils ont certainement tout oublié.

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