Carnets 11…Battre la campagne

Il faut battre la campagne

Nous voici entrés dans cette période où il n’est pas rare d’entendre les différents candidats expliquer qu’il leur faudra bien battre la campagne…

Battre la campagne ! Quelle drôle d’idée, mais que leur a t’elle donc fait cette belle campagne pour qu’il décident de la battre pendant ces quelques semaines. S’ils veulent la battre c’est qu’ils ont quelque chose à lui reprocher, peut-être qu’elle s’est mal comporté, qu’elle a été insolente ou impertinente.

Alors ils battent, ils battent…Et cette maudite campagne ne réagit pas. Elle reste silencieuse, et s’abstient de tout commentaire mais n’en pense pas moins…

« Pendant quatre ans je ne vous ai point vu, très peu entendu, vous m’avez oubliée, négligée, abandonnée trop occupés à vous diviser, vous écharper… »

« C’est moi qui battrai la campagne, je suis le plus légitime, le plus charismatique ! »

« Non c’est moi j’étais déjà là la dernière fois, je connais ses points faibles, je sais ce qu’il faut faire pour cogner là où ça fait mal… »

Etc, etc..

Tout le monde veut battre la campagne et on finit même par se battre ( alors qu’entre nous on sait bien que l’union fait la force ). On se bat avant de battre la campagne et au bout du compte on se trouve tellement nombreux à la battre cette pauvre campagne qu’elle fait le dos rond. Elle attend…

L’avantage pour elle c’est que chacun laboure le terrain… Autant de temps gagné pour la prochaine récolte. Autant de temps gagné pour régler ses comptes…de campagne

Le tribunal académique…

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier. Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction rend son jugement.
Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.
Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »
Dans l’assistance monte un léger murmure et quelques toussotements…
« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »
Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.
« Brume cessez de vous répandre et rester concentré sur ce que j’ai à vous dire ! »
« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.
Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reprochée.
« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »
« Le 13 juin vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »
« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières cette douce brume d’été nous a rempli de joie, et même d’allégresse »
« A plusieurs reprises à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.
En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.

Sur le chemin des écoliers…

Sur le vieux chemin des écoliers
Je cherche les ombres d’enfants
Qui s’étirent en sautillant
Je cherche le son craquant
Du tas de feuilles rousses
Qu’on piétine en riant
Raide et lisse la rue s’ennuie
Pas un chant
Pas un cri
Quelques clics sous des visages courbés
Une longue ride dans ma marge de papier

Mes Everest, Albert Camus : « la peste »

Je relis la peste de Albert Camus, ce passage est sublime…

Le front de mer de Oran dans les années 60

Les fleurs sur les marchés n’arrivaient plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps s’était exténué, qu’il s’était prodigué dans les milliers de fleurs éclatant partout à la ronde et qu’il allait maintenant s’assoupir, s’écraser lentement sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens, ce ciel d’été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de l’ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville s’alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.

Carnets, 10 : perdre le nord…

Perdre le nord…

Le problème avec celles et ceux dont on dit avec pitié, condescendance, ou inquiétude qu’ils ont perdu le nord c’est qu’à ma connaissance, ils ne le savent pas et surtout on ne le leur dit pas.
S’ils le savaient peut-être le chercheraient-ils, ou mieux, peut-être essaieraient-ils de le retrouver ou plus tôt de le trouver. Car retrouver quelque chose cela signifie que ce n’est pas la première fois ni qu’on le trouve, ni qu’on l’a perdu. Cela signifie donc qu’ils l’ont déjà perdu (au moins une fois) puis retrouvé et donc qu’ils savent sinon où il est tout au moins où le chercher…
Mais vous conviendrez avec moi que si on sait où il faut chercher ce qu’on a perdu, c’est qu’on ne l’a pas vraiment perdu.
Et lorsqu’on est perdu l’essentiel est de se retrouver (surtout si on sait pas vraiment ni où on est, voire même où on habite ) et comment le faire si on est désorienté, si on a perdu la boussole….Tout cela, il faut en convenir est bien compliqué et une fois encore j’ai peur de vous perdre, voire de vous avoir déjà perdu. Et vous perdre cela je ne le voudrai pas, car j’ai mis quand même un peu de temps à vous trouver, que je voudrais bien vous garder, à moins que vous ne considériez, peut-être, que je suis complétement à l’ouest…

Le tribunal académique…

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin quand je dis qu’on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire qu’on juge gris…
Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de reconstituer la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.
Il lit doit lit l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.
« Gris levez-vous ! »
« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous prétendez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre à l’identité de nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »
Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.
Le juge poursuit.
« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau ».
Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.
« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction et ce à plusieurs reprises dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on chercher à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »
« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »
« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »

Mots qui s’envolent…

Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots
Il s’échappent quand la lumière les éveille,
Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cœur qui s’affole, on est bien
Pas un son qui ne s’essaye au bruit
Tout est dans la mélodie les notes s’enroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté

Mes Everest : Georges Perec,

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

l’inhabitable

L’inhabitable : la mer dépotoir, les côté hérissées de fil de fer barbelé, la terre pelée, la terre charnier, les monceaux de carcasses, les fleuves bourbiers, les villes nauséabondes

L’inhabitable : l’architecture du mépris et de la frime, la gloriole médiocre des tours et des buildings, les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres, l’esbroufe chiche des sièges sociaux

L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste

L’inhabitable : le parqué, l’interdit, l’encagé, le verrouillé, les murs hérissés de tessons e bouteilles, les judas, les blindages

L’inhabitable : les bidonvilles, les villes bidon

L’hostile, le gris, l’anonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centres de tri, les guichets, les chambres d’hôtel

Les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d’assise, les cours d’école

L’espace parcimonieux de la…

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