L’horaire des marées : 1

Je publie, « enfin », le texte de ma nouvelle « l’horaire des marées ». Elle a remporté le premier prix du concours de nouvelles organisé par l’académie des sciences de Macon.. Voici la preùière partie. Comme d’habitude je la publierai en plusieurs fois, et en version intégrale ensuite.

Il n’aimait pas, lorsqu’on parlait de lui, qu’on dise le père Thomas. Avant tout, parce que Thomas c’était son prénom et dans ce village tout le monde avait la fâcheuse habitude d’accoler le prénom à père ou mère. Chacune et chacun devenait le père Marcel ou la mère Jeanne. Mais par-dessus tout, c’était la connotation religieuse qui le rebutait.  « Comme si j’étais un prêtre en soutane ! » Il faut dire que Thomas Rabuteau était en délicatesse avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion, aux croyances, aux idéologies. « Toutes ces fadaises sont à l’opposé de ce qui est le plus important pour moi : la rigueur scientifique… ». En conséquence, tout amical et bienveillant que cela puisse être, « le père Thomas », ce n’était pas sa tasse de thé. Il préférait qu’on ne dise rien, ou alors Rabuteau, même « l’autre » ne le dérangeait pas.

Il faut reconnaître que notre Rabuteau était grognon pour ne pas dire acariâtre. Il vivait seul, sans que personne ne puisse dire s’il y avait eu un jour une madame Rabuteau. Si cela avait été le cas, on aimait à dire qu’elle devait avoir bien du courage, certains disaient du mérite, pour supporter un tel bonhomme. Tout cela parce qu’on ne le voyait presque jamais en ville, il ne fréquentait pas le café des sports, haut lieu de l’actualité locale et de ses commentaires, on le rencontrait rarement dans les magasins. Il semble même qu’il se faisait souvent livrer à domicile, mais là aussi personne n’aurait pu dire avec certitude de quoi il s’agissait. C’étaient des camionnettes UPS qui dans ce petit coin de France rurale paraissaient suspectes. Il semblait ne plus travailler, alors qu’on estimait qu’il était certainement plus jeune qu’il n’y paraissait. Bref, Rabuteau intriguait.

A toute heure de la journée, on le voyait arpenter les allées de son jardin, des outils à la main. Il était souvent baissé, on pourrait même dire qu’il était plié en deux, au-dessus de ses semis de salades, de ses plans de courgettes. Ce qui alimentait le plus les conversations, c’est qu’il y était aussi la nuit. Plusieurs gars du village qui travaillaient en « trois huit » l’avaient vu plusieurs fois, soit très tard le soir, soit tôt le matin.

On disait qu’il n’était pas de la région, que c’était un ancien militaire qui arrivait de l’étranger, les plus vigilants prétendaient qu’il sortait de prison, qu’il avait certainement un bracelet électronique. Personne au village ne se souvenait comment il était arrivé là. Il avait emménagé la nuit dans cette petite maison à la sortie du bourg. C’était l’ancien logement du garde-barrière. Depuis que les passages à niveau sont automatisés, la SNCF met en vente toutes ces petites barraques. La singularité de celle-ci, c’était son immense jardin. Déjà, à l’époque du père Marcel, dernier garde- barrière, on ralentissait souvent pour s’extasier devant la taille des potirons. On les voyait même par la fenêtre du compartiment quand le train ralentissait.


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