Mes Everest, Yougstown : Bruce Springsteen

Dans ma longue série « d’Everest » un oubli presque impardonnable : ce monument musical que je n’hésite pas à écoute en boucle. Je répare aujourd’hui mon oubli, et je choisis volontairement de le faire au lendemain de la défaite de Trump.

Ici dans le Nord Est de l’Ohio,
C’était en 1803 que,
James et Danny Heaton
Ont trouvé le minerai qui longeait Yellow Creek
Ils ont construit un haut fourneau,


A cet endroit, le long des berges
Et se sont mis à fabriquer les boulets de canon,
Qui ont aidé l’Union à gagner la guerre

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Tu sais, mon père a travaillé aux fourneaux,
Ça le gardait plus chaud que l’enfer
Je suis rentré du Vietnam et je me suis sacrifié
Pour un travail qu’on croirait fait pour le diable
Taconite, charbon et calcaire
C’était le prix à payer pour mon salaire et pour nourrir mes enfants


Tandis que les nappes de fumée montaient comme les bras de Dieu
Dans un magnifique ciel de suie et d’argile

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Mon père arriva dans les usines de l’Ohio
A son retour de la Seconde Guerre Mondiale
Alors que le chantier n’était plus que fragments et ruines
Il a dit : « Ces types-là ont fait ce qu’Hitler ne pouvait faire. « 
Ces usines ont construit les tanks et les bombes
Qui ont gagné les guerres de ce pays
Nous avons envoyé nos fils en Corée et au Vietnam

Maintenant on se demande pourquoi ils sont morts

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

De la vallée de Monongahela
Jusqu’aux gisements de Mesabi
Et aux mines de charbon des Appalaches
L’histoire est toujours la même
Sept cents tonnes de métal par jour
Maintenant Monsieur vous me dites que le monde a changé
Mais c’est après vous avoir rendu riche
Assez riche pour oublier mon nom

A Youngstown

A Youngstown…
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Quand je mourrai, je ne veux pas ma part de Paradis
Car je n’y remplirai pas ma tâche convenablement
Je prie pour que le Diable vienne et m’emporte
Dans les ardents fourneaux de l’Enfer

Petite précision Jenny est ici le nom donné par les ouvrier eux-mêmes à la machine

La moitié et son double : suite et fin.

En musique, en poésie comme en tout, tout ce qui cherche à s’approcher de  la perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de ceux qui  font de la musique avec des logiciels  les laissent indifférents. Le père le rappelle  souvent d’ailleurs en citant Ferré «  la musique est une clameur » et le fils, lui répond à chaque fois «  et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des dactylographes ».

La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou d’ailleurs. Il  leur faudra de la pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de  balais d’essuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires et soupirs.

Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront  de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des aciéries.

Après ils continueront vers le nord et l’est.

Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.

Ils ne parlent que très peu, c’est inutile, il faut laisser agir les émotions

Au  bout d’une quinzaine  d’heures, à la presque moitié du parcours,  le père a  souri, il était bien dans ses cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux préférés : Philadelphia…

–  La prochaine fois dans dix ans  ce sera Dylan !

– Mais papa Dylan c’est le double !

– Il faut garder l’espoir mon fils !

La moitié et son double : 3

Le père n’est pas musicien, ne comprend pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne l’air sérieux pour en comprendre les portées.

Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.

Le fils lui connaît tout de ce chanteur, il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.

Le père il comprend bien cela, il éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger, quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien, parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.