Un orage en février, suite…

C’était hier : ils s’aimaient à nouveau comme à chaque matin qui débute. C’était hier, le 14 juillet, ils avaient repris le chemin.

Les orages de juillet, du quatorze juillet, comme une évidence. Quand approche la fête nationale et ses pétards kaki, les yeux se tournent vers le ciel. Le bal s’achèvera sous l’orage, c’est écrit. La danse des fêtards deviendra un dégoulinement.

Chaque année c’est pareil. Ça tient la journée. Péniblement, il faut le dire. Et le soir venu, quand la chaleur a tellement pesé que même les regards sont écrasés et deviennent vides de tout, l’orage se souvient du « qu’en diront-ils » et tout craque pour le feu d’artifice ou pour le bal.

C’est ainsi, c’est inscrit dans le patrimoine génétique de la France météorologique. L’orage est le thème favori des conversations de fin de marché. Tout le monde le sait : les ingénieurs de la météo sont des fonctionnaires bien payés juste bons à gâcher les cérémonies.

Tout le monde le sait : le quatorze juillet, ce sont les orages. Un point c’est tout. C’est comme la neige à Noël : « on le sait bien » qu’il n’y en a plus depuis…Depuis qu’on croit se souvenir. On le sait bien aussi que la semaine de Pâques est toujours mauvaise. C’est écrit, on sait tout cela, on l’explique, on le proclame, on l’assure avec une conviction absolue. C’est une loi imprimée dans le scénario de toutes les fêtes familiales. Elle ne se discute pas, on ne la discute pas, c’est un objet de consensus, un des rares, c’est une union nationale, sacrée, autour de considérations pluviométriques. On ne se dispute pas sur ce thème-là, on ne débat pas, on fait pire : on se souvient ensemble, on disserte sur les dépressions du temps, on oublie celles des hommes. Le temps comme une certitude qu’on partage avec délice. 

Les orages de Juillet c’est d’abord du moite. Les corps ont souffert. Il a fait lourd, il a fallu supporter la pesanteur d’une journée de plus. L’air est rare. Il prospecte l’ombre et s’y rassemble par paquets. On le cherche, on tend le cou, les veines saillantes du sang qui bout, on tire sur les cols. L’atmosphère s’est épaissie, s’approche du sol comme une housse de coton.

La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminé l’horizon. Ils s’étirent, s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.

Au sol, il y a ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.

En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.

Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle.

La peur est partout, irraisonnée. Les mères surtout. Pour les petits, qui ne veulent pas rentrer, pour les hommes qui sont loin, aux champs, à l’usine, à la guerre Ils sont là à côté, à attendre le feu du ciel qui les fortifiera. Ces hommes qui jouent les héros d’un jour poitrine en avant, bravant les éléments. Inondés de pluie chaude, les cheveux collés aux tempes, ils veulent dire à leurs belles qu’elles n’ont rien à craindre.

Il y a ceux qui attendent l’amour qui suivra quand les mains se retrouveront, quand les doigts encore humides de chaleurs se diront qu’il est temps de se serrer l’un contre l’autre. L’amour aime l’orage.

Et il y a ceux qui attendent l’eau, un espoir pour la terre, un répit pour le jaune paille de l’été. Ils attendent.

L’orage est partout, il a envahi le pays. Il n’a pas choisi le quatorze juillet ! Foutaises ! Il s’en moque du quatorze juillet, du calendrier, de la vie d’en bas, de ce qu’on dira de lui quand il sera passé, demain. Il s’en moque qu’on le mesure, qu’on le rêve, qu’on l’espère qu’on l’emmagasine dans les machines à banalités. Il est venu pour frapper. L’orage n’a pas besoin qu’on l’aime, ni qu’on l’attende. Il ne vient pas seul, il envoie quelques éclairs, quelques coups de vents qui inquièteront, qui rafraîchiront. Ce sont les préliminaires pour que les corps se tendent, que les gorges se nouent.

Quand le silence est absolu, quand chaque vivant retient son souffle il envoie la première semonce. Terrible, sec, comme le signe que tous redoutent.

Les orages du quatorze juillet comme une litanie que chacune récite toutes les années. Quelques-uns qui les attendent quelques autres qui les redoutent et au milieu de tous, deux trous de fraîcheur dans la chaleur il y a Jules et Lisa. Leurs mains se cherchent. Il la cherche, elle l’espère.

Il, elle : deux histoires écrites en parallèle et qui se retrouvent.

Ils ont passé si peu de temps ensemble, si peu pour deux qui s’aiment depuis toujours.

Ils n’en peuvent plus de se séparer de se déchirer, de s’attendre, de s’espérer. Ils n’en peuvent plus de ce temps qui n’est pas pour eux, de ce temps qui partage la vie entre ce que l’on voudrait, ce que l’on a, et qu’on oublie. Le temps n’est pas fait pour ceux qui comme Jules et Lisa fonctionnent de travers.

Jules, Lisa, deux naufragés du linéaire. Jules et Lisa deux chercheurs d’émotions dont ils sont les seuls à comprendre la mélodie.

Jules et Lisa. Ils sont au milieu de tous. La ville les entoure. Ils se sont retrouvés hier ou il y a plus. C’est peu de dire qu’ils s’aimaient déjà. L’orage les a cherchés, enfants de sa passion. Demain ils seront loin, ils partiront ailleurs, là où le temps ne signifie plus rien, là-bas à un bout de la terre. Jules en rêvait et demain il le fera. Ils partiront, pour Rose, pour leurs mères qui dormaient, qui ne voulaient pas les entendre crier, il y a trente ans. Ils partiront pour commencer l’histoire, l’autre histoire, celle qui s’écrira plus tard avec de mots encore en gestation, dans des livres qu’il reste toujours à écrire.

Ils se tiennent du bout des doigts, la nuque raidie à trop scruter le ciel, ils se sentent emplis de larmes. Lui, il est au sommet du bonheur. Elle n’en croit pas ses yeux. Les autres ont disparu, aspirés. Sur leur visage, il y a des écoulements, pluies, larmes, sueurs. Ils sont liquides.

Derrière leurs yeux, l’histoire d’une vie, petite histoire qu’on écoute les soirs d’automne quand la mélancolie déverse son trop plein sur les couples en attente d’émotions.

Derrière les yeux il reste la mémoire qu’ils se sont fabriqués à deux, une mémoire qu’ils emmènent pour unique bagage. Les souviens-toi qui tiennent si chaud quand le noir de la nuit vous fait frissonner.

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