Un orage en février : suite…

Lisa quand elle s’endort, il y a comme un trou dans sa tête, un trou dans son histoire. Elle cherche. Elle a mal. C’est sa mère. Elle nourrit sa souffrance. Sa mère, comme une question, comme un doute. Elle n’y croit pas, plus, ce n’est pas elle, impossible, il n’y a rien qui l’attache, elle a perdu le fil.

L’orage l’effraie, l’orage comme une secousse dans le cerveau. Sa mère parlait de l’orage, avec des flammes dans les yeux. Et la peur lui entre dans la tête, la folie si proche, là juste derrière le regard qui se souvient. Sa mère lui a parlé de la naissance, peut-être la sienne, une nuit terrible, une nuit de février. Il y a la neige qui s’accumule, elle tombe par vagues, couches après couches. Et le silence prend toute la place. La neige comme une douceur, comme une mère qui se prépare. Et le tonnerre gronde, frappe comme une punition.

Lisa ne croit plus à cette histoire. Une histoire de cette femme qui ne joue même plus à être sa mère. Elle n’y croit plus. Elle n’a plus la force. Elle pleure.

Elle pleure et pourtant elle vient de faire l’amour. Elle aimerait trouver un autre verbe d’action pour accompagner l’amour plutôt que cet ignoble verbe faire qui se marie avec tant de compléments sans émotions, faire la vaisselle, faire le marché, faire son devoir, faire sa toilette. Faire l’amour ça abîme la tendresse, ça détruit le geste. Elle a cherché dans les dictionnaires, mais rien pour lui donner l’émotion, rien que des mots viandes qui suintent l’obscène. Copuler, s’accoupler, baiser, elle n’en veut pas, ça lui fait mal quand elle les dit, ça laisse comme un mauvais goût dans la bouche, un peu fauve, si loin du parfum de l’amour.

Elle a choisi de ne plus compromettre ce mot.  Elle le dit seul, sans artifices, sans emballages. Les autres sourient quand elle dit : « j’amoure ». Ils sourient mais ils l’aiment. Comme celui de ce soir, il est bien, il l’a aimée, et maintenant il la regarde qui pleure. C’est un beau gosse comme on en voit dans les magazines, soigneusement mal rasé et les dents blanches. Il y a cinq minutes, il était encore en elle. Pour la quatrième fois, appliqué, méthodique. On aurait cru qu’il passait un examen ou le permis de conduire. Elle avait joui, bien sûr, bruyamment et sans difficultés. Difficile de s’en priver avec un tel outil dans le bas ventre et des yeux aussi verts. Mais maintenant elle pleure Lisa.

Elle pleure, comme à chaque fois, comme à chaque orgasme. Ça lui fait comme une décharge électrique. Elle voit la même image, subliminale comme disent les publicitaires. Un bébé : il pleure, il crie, il a peur. Il est proche, elle le sent, contre sa joue, elle sent son souffle, un souffle neuf. Et puis il y a l’orage, elle l’entend, elle tremble, se recroqueville. Elle ne veut pas se retrouver seule.

La première fois elle n’y a pas attaché d’importance. Faut dire que c’était tellement bon avec l’autre, au dessus d’elle. La première fois, elle s’en souvient pour le vide que ça laisse quand on pense que c’est fini. C’était un vieux pour les yeux de son âge. Il l’avait draguée sans vergogne, sans pudeur, armé d’un cartable et de longues mains fines. Il avait proposé de monter boire un verre, sourire humide au coin des lèvres. Elle était derrière lui dans l’escalier, petite fille qui suit son bourreau d’un soir. A peine le cartable jeté au milieu du couloir, elle s’était retrouvée sur un vieux canapé de velours, les cuisses poissées de sang, les yeux pleins de larmes. Et l’autre le pantalon roulé aux chevilles, en boule, ridicule, fier de sa nouvelle victime. Il faisait lourd, si lourd, dans l’air et dans les corps. Lisa se souvient avec un frisson, un premier éclair est entré dans la pénombre de la pièce. Elle l’a d’abord vu, l’autre, elle a vu son sexe flasque et piteux, morceau de chair satisfaite, puis un visage d’enfant, comme un flash, un sursaut.

Lisa pleure. Doucement, comme souvent. Elle pleure sur sa solitude, pleure sur cette vie qu’elle ne parvient pas à apprivoiser. Sauvage, depuis toujours. On dit d’elle quand on la voit, quand elle n’est pas entre deux retards, qu’elle est une rebelle, qu’elle n’accepte rien, aucune contrainte. Plus petite, on la disait effrontée, insolente. On disait d’elle qu’elle ne tenait pas en place, qu’elle était montée sur ressorts, branchée sur cent mille volts. Aujourd’hui les quelques rides qu’elle a prises lui donnent droit à d’autres qualificatifs.

Lisa aime l’amour. Beaucoup. Le physique surtout, celui qui tord les corps, qui invente des cris d’ailleurs. Elle s’y jette comme une affamée, comme une boulimique du sexe. Elle s’y oublie et le temps d’un cocktail de jambes elle n’est plus la Lisa qui pleure le soir, si seule, si souffrante. Elle aime quand on la prend brusquement sans un mot, alors elle gémit. Elle aime qu’on lui saisisse la crinière, elle aime sentir ses amants qui s’essoufflent à la satisfaire.

Ses amants, elle ne leur parle pas, ils n’en valent pas la peine. Ce qu’elle veut, c’est leur sexe, elle le veut tout, tout de suite. Elle veut en sentir la douceur, la douceur de cette peau si fine qu’on la croirait fabriquée.

Mais ce soir, Lisa pleure, elle est seule et n’en peut plus de ces nuits avec le même rêve. Elle n’en peut plus de ces réveils, toujours les mêmes, en sueur, en peur. Elle voudrait savoir ce qui est imprimé dans sa boîte noire, ce que sa mère n’a pas eu le temps de lui dire. Elle ne se souvient que de la dernière fois, elle lui a demandé quel était son secret, le secret.

L’éclair, l’orage, la peur, elle n’en peut plus. Ce soir elle sait qu’elle doit partir, pour trouver, pour comprendre, elle partira à Saint Etienne, cette ville où les autres, où tant d’autres disent qu’ils ne veulent pas revenir. Elle va partir, elle y est née, c’était en février. Il faisait beau pour la saison, si chaud lui a dit sa mère la dernière fois. Il faut qu’elle y retourne, c’est simple, maintenant elle le sait. Elle en a besoin, il faut qu’elle explique les terreurs quand la lumière s’éteint.

Demain elle partira. Paris c’est terminé, elle ne veut plus courir, ne veut plus attendre. Elle partira demain.  C’est un futur tout simple. Le travail, elle en a plus besoin, elle a mis de l’argent de côté. Elle n’aime pas le luxe sauf pour les draps. Il faut qu’ils soient en soie, surtout quand on lui « fait l’amour », quand on l’aime.

Elle partira pour ne plus être seule. Elle sait qu’elle trouvera, qu’elle le trouvera. Il y sera, il existera quelque part à attendre qu’elle revienne. Elle le sait, il y a quelque part, ailleurs, quelqu’un qui l’aimera, qui ne pourra que l’aimer. Sa mère est là-bas. Elle ne l’a pas revue depuis si longtemps.  Elle s’est habituée à son absence, mais ne s’est jamais résigné à son manque d’existence. Il y a un déficit de vie qu’elle doit combler pour comprendre. Elle se souvient de rares moments de tendresse, une main dans les cheveux, comme un peigne si doux. Elle est contre une fenêtre. Tout est humide, le carreau est froid, dehors une pluie fine qui ne cesse plus. Sa mère est derrière, elle sent son souffle contre sa nuque. Elles attendent, toutes les deux. C’est un mois de novembre parmi les pires dont elle se souvienne, elles attendent et ne savent plus ce qu’elles espèrent derrière la vitre. Le temps s’enfuit. Elles l’entendent, derrière elles, accroché au mur du salon sur une vieille pendule d’héritage. Elle a la tête contre le ventre de sa mère. Un ventre un peu bombé, comme une invitation aux caresses. Ce soir elle pleure, mais elle sent le chaud, derrière elle, vers le cou là où la peau est si fine. C’est comme un baiser. Elle voudrait tant comprendre.

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