Un orage en février, suite…

Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.

Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.

Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.

Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.

Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.

Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…

Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.

Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.

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