Un orage en février, suite…

Jules et Lisa se sont connus il y a si longtemps. Ils se sont connus et se sont attendus. Aujourd’hui ils sont ensemble et vivent entre quatre murs en ville. Ils ne savent plus se parler. Ils s’observent, ils n’ont pas appris le bonheur qu’on partage chaque jour. Ils s’ennuient d’être trop ensemble. Ils ne se touchent plus que pour l’utilitaire et l’alimentaire.

Jules va mieux, il n’a plus ses absences, il n’hésite plus et ne redoute plus le contact des autres. C’est si nouveau, tout est si nouveau. Jules est mal, il ne s’habitue pas. Le bonheur l’a frappé en pleine solitude.

Lisa aime Jules. Elle aime quand il revient de ses longues promenades, couvert de froid, les sourcils raidis de givre. Elle aime qu’il ne dise rien, elle ne veut pas qu’il s’use à lui jeter des mots sans importance. Elle ne veut pas qu’il se force à sourire quand il a des larmes plein la gorge. Elle ne veut pas comprendre, elle ne veut pas savoir, ce qu’il est, ce qu’il souffre, elle le veut comme il est. Alors elle le regarde ne rien dire, ne rien faire, elle le regarde et se dit qu’elle est bien. Lisa ne travaille plus. A Paris elle a mis de l’argent de côté. Elle passe ses journées à apprendre à vivre lentement, elle s’entraîne à observer le temps qui passe, elle cherche à voir les minutes qui défilent. Elle envie Jules, lui qui lui raconte les espaces entre chaque seconde.

Certains après midi elle reste plusieurs heures, immobile, front contre la vitre du salon, glacée, humide.

Au début elle ne pouvait pas supporter cette position plus de dix minutes. Aujourd’hui au cœur de l’hiver, elle est capable de coller le front plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elle perde le sens, qu’elle ne sache plus distinguer la matière front de la matière vitre. Alors elle est bien, elle bouge un peu et pense à ce qu’elle a vu : ces sommes de petits riens, ces silhouettes courbées, incurvées vers leurs chaleurs intérieures.

Quand Jules revient, qu’il fait si noir dehors, que les lumières de la ville font comme des trous, quand il est là enveloppé de froid, avec l’odeur du dehors, l’odeur de tous ces autres qu’il a croisés, elle a la gorge qui se ferme pour étouffer un sanglot.

Lisa n’imagine pas une autre vie. Elle ne soucie plus de ce qui la tenait autrefois. Elle se contente du peu dont elle a besoin pour fournir l’énergie nécessaire à son amour.

Un soir, en novembre, un mardi de novembre, Jules n’est pas rentré. Elle a attendu derrière la vitre. Longtemps, si longtemps. Puis la rue s’est vidée et les yeux lui ont piqué. Elle s’est assise et a attendu. Toute la nuit elle est restée là, sans pleurer, parce que ça ne sert à rien, parce que ça ne le fera pas revenir. Le lendemain elle est retournée derrière la vitre comme tous les jours mais Jules n’est pas dans la rue.

Jules n’est pas rentré. Tout l’hiver, il est resté dehors. L’hiver c’est long, surtout lorsqu’il déborde, lorsqu’il se permet d’inquiéter Mars et même Avril. Lisa est restée là, elle n’attend plus, elle n’attend pas, elle sait bien qu’il ne l’a pas quittée, que sa promenade est plus longue.

Elle sait bien qu’il est ailleurs, qu’il cherche, qu’il la cherche.

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