Un orage en février, suite…

Il est tôt. Trop tôt pour que les touristes jacassants brouillent le silence du matin océanique. Jules s’est levé tôt. Il aime profiter du matin fragile. Lisa dort encore, elle est ailleurs, dans un autre matin qu’elle est la seule à traverser. Lisa dort, elle dort beaucoup depuis qu’ils se sont retrouvés. Le matin surtout, elle aime s’éterniser dans les draps encore chargés des histoires de la nuit. Et Jules avant de se lever, avant de la laisser dans ses exercices d’étirements ensoleillés, la regarde qui dort, il l’admire, il se remplit les yeux de ces images magnifiques. Elle a le souffle imperceptible, un souffle qui lui soulève tout le corps comme une vague légère. Même sa chevelure se soulève. C’est une voile, il se penche, doucement, de ses lèvres lui caresse l’épaule et souffle sur les paupières. Il est sorti de la chambre sans bruit, la mer est à côté à quelques encablures de cette chambre, toute la nuit ça a fait comme un ronronnement. Jules a dormi avec ce rythme dans la tête, comme une symphonie marine qui endort les vivants de la terre. Ça lui fabrique des films doux, il est calme, prêt à recevoir ce que la mer lui offrira ce matin.
Le sable est frais, doux sous les pieds, le temps est calme. On dirait la mer surprise à se reposer, à finir sa nuit, comme si elle s’étirait. La mer est calme, et Jules sourit à cette idée que certaines vagues d’après midi sont faites pour les parisiens, pour leur donner à croire qu’ils ont du courage, et pour qu’ils étrennent leurs maillots de bain fluo dernier cri qui font comme des taches de villes sur les gris de l’eau qu’ils brassent à gros bouillons ridicules.
Jules a l’impression que la mer a un sourire. La mer lui sourit. Il ne fait pas un bruit, il marche à pas feutré, s’arrête tous les dix mètres et regarde. Il regarde, s’emplit les yeux de ces beautés toutes en courbes. Les rochers sont encore noirs, apaisés du soleil journalier. Ils affleurent à la surface de l’eau et semblent heureux de ce calme. Sur la plage, pas une trace humaine, la marée a réparé les dégâts des mille pattes en congés, qui ne voient rien, qui n’entendent rien et qui étouffent la surface du sable de leurs serviettes éponges aux couleurs stupides.
Et la mer qui sourit, la mer qui lui sourit. Jules est bien. Il pense à Lisa. Il la voit, elle est partout, dans cette sérénité, elle est là dans le calme du vent qui souffle sans forfanteries. Jules s’est assis dans le sable, les genoux sous le menton, discrètement, sans déranger le bel ordonnancement voulu par la nuit qui s’achève. Il est bien, il se passe encore dans son écran intérieur les films de l’avant, ceux de ces dernières semaines. Il se repasse toutes les douleurs qui l’ont amené jusqu’ici. Il revoit Lisa qui pleure, Lisa qui part, qui s’éloigne et toutes les larmes qui poursuivent leur route, qui les relient l’un à l’autre. Et se souvient de quand il lui disait : « viens Lisa, approche tu es elle, je suis il, nous sommes il et elle, nous ne faisons qu’un ou une et nous sommes bien, si bien à nous espérer, à nous fabriquer un nouveau prénom personnel, pour que l’un ne puisse subsister sans que l’autre n’existe. Il elle, comme deux anges qui ne peuvent jamais s’éloigner ».
Jules revoit tous les songes de leur histoire. Lisa derrière la vitre qui a fermé les yeux et qui le sent ne plus revenir, parce que ce jour là le gris était de partout. Et ce songe de quelques secondes qui les habite qui ronge le mécanisme de leur machine à aimer. Et eux qui croient que c’est vrai, que ce qu’il y a derrière les yeux se passent dans la vie, dans cette vie qui leur glisse entre les doigts. Il se souvient de leurs doutes, de leurs peurs, quand ils se revoient, quand ils se touchent. Quelques minutes après le bonheur qui revient et ces minutes qu’ils croient heureuses tant ils ont eu mal, tant ils regrettent.
Jules est bien, il sait que Lisa l’aime, qu’elle est là à côté, ou ailleurs, qu’elle est contre lui, à leur fabriquer de l’existence, pour que ce soit vrai, encore entre eux.
Alors le jour se fait moins discret, la mer a fini de s’étirer, son sourire se crispe, elle se prépare à sa journée de labeurs touristiques. Le vent n’est plus une caresse, il a sorti des réserves de piquants, d’autres arrivent, se mettent à courir, à piailler, sans respect. Le silence est troué.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.