Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de H. Emre sur Pexels.com

       Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.

       On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée,  les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.

       J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.

       Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.

       Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.

       Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.

       Mes parents attendent mon retour avec cette espèce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement éprouvée lorsque je suis entré à la grande école ou au collège. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mêmes les représentera à l’université. Ils ont toujours considéré ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec émotion, la langue un peu sèche, les doigts crispés, de peur d’abîmer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sûr. La fascination qu’ils éprouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisé. Avec quelques autres, j’irai libérer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.

       La table est mise. Une timidité respectueuse les empêche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mère est la plus impatiente, la plus inquiète aussi.

– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?

Je m’étais préparé à la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai répondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire à la répétition d’une mauvaise pièce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait même pas d’un mensonge. Il était encore trop tôt.

– Je suis crevé ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.

       Je sens à leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient à cette réaction, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque là. Ils ne sont pas nés pour vaincre, ils ne sont là, comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espérer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les écoute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.

       Mon père est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’âge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa réaction devant ma passivité, mais parce que l’odeur de poussière d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine fierté à l’évocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empêche même de parler de l’usine ; qu’elle empêche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon père après la journée d’usine sont des moments privilégiés. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycée semblaient éprouver de la honte à n’être que des fils d’ouvriers. J’en éprouvais une solide fierté. Aujourd’hui, je crois être un adulte et je comprends à son regard, à son silence que je ne suis qu’un poète de la révolte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grèves,  d’espoirs,  d’amours, qu’il est encore trop tôt pour battre en retraite. Je sais que mon père respecte mes projets, qu’il me fait confiance même si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressé la parole que ma mère ne peut s’empêcher d’ajouter sa larme à ce bloc de silence qui pèse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.

       Ma mère a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiétude, sa colère, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes étaient le seul privilège qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles étaient la ponctuation évidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.                                              

       – On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien répondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reçu l’appel.

       Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgré l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittée. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette pièce où j’exerce mes méninges aux rêves d’une génération angoissée d’avenirs nucléarisés. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reçu que les étreintes fébriles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothèque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs défloraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en aggloméré industriel, quelques pages blanches noircies d’une écriture nerveuse qu’on croirait surprise.

       Les mots sont là. Seuls. Alors j’écris et ajoute quelques compagnes de misère à ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.

2 commentaires sur “Quelques mardis en novembre, suite…

    1. Merci à toi. En effet le roman que je publie en ce moment est, comme tous les premiers romans, fortement autobiographique. J’en avais écrit les premiers jets il y a plus de quarante ans. Le fond de mon style est resté très proche même si je travaille beaucoup aujourd’hui sur la précision. Yves Berger directeur littéraire de Grasset m’avait dit qu’il fallait que je garde toujours à l’esprit que les adverbes sont les chenilles de la phrase. En tout cas ravi que cela te plaise

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